Archives de catégorie : Vieillesse

Le Ciel inventa la sarcopénie

Récemment, un laboratoire investi dans la vente de compléments alimentaires a inondé les médecins de messages pour les informer que la « sarcopénie » était devenue une grande  préoccupation de santé publique. La sarcopénie consiste en une diminution de la masse musculaire. … Continuer la lecture Continuer la lecture

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Une rencontre #2

Le début est à lire ici.
Jour J. Heure H. Nous avons rendez-vous à 17h.

Il est l’heure dans quelques minutes et je retrouve Charlie (@CharlieIsDark) devant le Ministère de la Santé. Je crois qu’on est aussi stressées l’une que l’autre! Entrée, passage sous le portique de sécurité, présentation des pièces d’identité… ça devient sérieux là. Plusieurs personnes attendent avec nous, je reconnais Solange (@Soskuld) mais je n’ose demander aux autres qui ils sont. Nous n’attendons pas longtemps. Après quelques minutes, on nous conduit dans un salon, dont la grande table ovale est chargée de viennoiseries. Bon, au moins on ne mourra pas de faim, et soit dit en passant, la vue sur Paris est splendide. Madame Rossignol arrive, suivie par quatre conseillères, et nous nous installons autour de la table.
On se présente. Je note consciencieusement les noms et les blogs associés, il y en a deux que je ne connais pas, ça m’offre une occasion de les découvrir.
La suite, ce sont trois heures de discussion, racontées ici :

http://marreaboutdficelle.blogspot.fr/2016/02/la-douce-melodie-du-rossignol.html

http://www.aide-soignant.com/article/aide-soignant/as/laurence-rossignol-ecoute-soignants-aidants

et dans les tweets de @CTrivalle, ici :

 

 Trois heures au lieu des deux initialement prévues, on a été bavards!
 En vrai, même quand j’avais les cheveux longs, je n’ai jamais fait de tresses pour aller bosser… je m’appelle pas Laura Ingalls 😉
 
 
Marie Bertrand a raconté certaines anecdotes vécues en EHPAD, on serait parfois crus dans un autre monde.

Ça traduit une certaine réalité. La profession aide-soignante est majoritairement féminine, tout comme le secteur de l’aide à la personne en général.
 C’est dommage d’ailleurs, parce qu’elle a un beau blog et plein de choses à y raconter…
 Ici, la discussion portait sur la solitude des travailleurs à domicile, et sur le manque de communication avec le reste de l’équipe soignante (IDEL, kinés, médecins…)
 Traduction : pour pouvoir entrer en EHPAD, il vaut mieux être en bonne santé.
 Ici, on a parlé d’Humanitude…
Chiche?
En effet, c’est encore trop peu. Et la qualité de l’accompagnement s’en ressent.
 En principe, la TVA appliquée aux produits d’incontinence (protections) a baissé, mais cela ne change pas grand chose au reste à charge pour le moment.
À cet instant précis, je l’avoue, j’ai failli dégringoler de ma chaise! (« manque de curiosité intellectuelle », gnagnagna…)
 Ce point est un peu flou. Pour passer en niveau IV il faut allonger le temps de formation. Qui paye? Et une fois le diplôme obtenu, il faut de toute façon revaloriser les salaires… mais le public et le privé doivent s’harmoniser, et ça risque d’être compliqué. Bref, c’est pas pour tout de suite.
Autre point délicat. Les aides-soignants en libéral pourraient faire du domicile, hors c’est déjà possible avec les SSIAD, qui présentent l’avantage d’être gérés par des IDE. Une collaboration AS/IDEL pourrait être un consensus.
La dépendance, ça coûte cher…
Bon ben là, euh, forcément, j’ai l’avantage d’être orpheline (pardon)!
 20 heures, fin des discussions, la Tour Eiffel s’illumine et nous nous précipitons aux fenêtres pour admirer le spectacle. Avant de partir, nous prenons le temps de faire une photo de groupe, histoire d’immortaliser ce temps d’échange. Ce fut une belle rencontre, on remet ça un de ces jours?

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Une rencontre #1

Il y a quelques semaines, j’ai reçu ça :

J’ai relu trois fois le mail, manqué m’évanouir, re-relu trois fois le mail, appelé mon mari, re-re-relu trois fois le mail, envoyé un message à ma copine @kataidante, et re-re-re-relu trois fois le mail avant de réaliser vraiment.

J’ai la chance d’avoir un entourage très organisé (contrairement à moi qui suis très bordélique). Aussitôt, Kat s’occupe de contacter quelques aidants pour des échanges de mails pendant que mon mari s’occupe d’organiser le voyage. Moi, pendant ce temps, je m’occupe du reste. Oui, la vie d’une chômeuse intellectuelle et idéaliste peut parfois être très prenante, donc par « je m’occupe du reste », je veux dire : je m’occupe des mômes, de mes trois articles en retard (un jour je rendrai un article à l’heure… promis!), des annonces Pôle Emploi (un autre jour je ferai un billet là-dessus, parfois c’est vraiment hilarant) et de plein d’autres choses (oui, j’avoue, dans le « plein d’autres choses » y a aussi du tricot, je suis une mémère et j’assume).
Pendant ce temps, Kat se rend compte qu’elle a reçu le même mail et essaie également d’organiser sa venue, mais c’est vachement plus compliqué quand on est aidante à plein temps et qu’on habite très loin. @JeSuisAidant est également invité et a priori, il pourra venir. Chic, ça va être une chouette rencontre!
Les semaines passent et les échanges de mails vont bon train à propos de la loi d’adaptation de la société au vieillissement. Le stress monte, je lis et relis la loi, je lis et relis nos échanges de mails, je lis et relis les articles de presse trouvés sur le sujet. Je note timidement quelques questions de mon côté, plus portées sur le métier d’auxiliaire de vie que sur les aidants. Nous n’aurons que deux heures, je ne sais pas si la discussion s’orientera sur le sujet, mais au cas où…

Jour J. La veille, j’ai appris deux nouvelles, une mauvaise et une bonne. La mauvaise, c’est que ma copine Kataidante ne sera pas là. Être aidante, c’est compliqué, être aidante et s’absenter, c’est encore plus compliqué. À ce sujet, elle écrit un très beau billet, que je lis avec tristesse. Les choses sont dites et nous retweetons le billet en « pokant » Madame Rossignol, nous sommes sûrs qu’elle le lira (je confirme, elle l’a lu). La bonne nouvelle, c’est que @CharlieIsDark sera là aussi, et je suis drôlement contente de la revoir. Et puis, ça veut dire que nous serons deux aides-soignantes, et ça c’est vraiment bien!
9h. Nous déposons les enfants chez belle-maman et c’est parti pour l’aventure. Dans quelques heures nous serons à Paris, dans quelques heures je rencontrerai la Secrétaire d’État qui a fait voter la loi d’adaptation de la société au vieillissement. Entre-temps, j’ai demandé la liste complète des blogueurs présents à la rencontre, et je suis d’autant plus impatiente d’y être. Outre @CharlieIsDark, @Soskuld, @Kataidante et @JeSuisAidant, il y aura également @AzaeSAP, @CTrivalle et Marie Bertrand. Hâte hâte hâte!

Un petit récapitulatif ici, il y a de beaux blogs à découvrir :

@CharlieIsDark : Aide-soignante : Y’a pas que la blouse!
@Soskuld : Soskuld, la vie d’une aide-soignante
@kataidante : Les chroniques d’Hortensie
@JeSuisAidant : Marre, à bout, d’ficelle
@CTrivalle : Gérontoprévention
@AzaeSAP : Le maintien à domicile
Marie Bertrand : La vie en vieux

« Manque de curiosité intellectuelle » disait ma tutrice aide-soignante lors de mon premier stage en EHPAD.

Je m’en fiche, je vais à Paris!

À suivre.

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La visite

Régulièrement, sur Twitter et dans les blogs, je vois des médecins s’interroger sur l’influence de Big Pharma. Accepter le stylo cadeau du visiteur médical, est-ce mettre un pied dans l’engrenage infernal des conflits d’intérêts? Peut-on rester neutre et impartial quand on signe son ordonnance avec le stylo « cooldodo » sur un sous-main « stopmigraine » juste après un séminaire aux Seychelles offert par « cardioplus »?
Peut-on prétendre être totalement impartial quand il s’agit de choisir le traitement adapté à tel ou tel patient souffrant de telle ou telle pathologie quand, une demi-heure auparavant, on a déjeuné avec un gentil visiteur médical qui nous a justement longuement vanté les mérites de son produit sur cette pathologie en nous offrant le repas? Pas sûr.
L’éthique et la déontologie ont encore de beaux jours devant elles.
En tant qu’aide à domicile, puis aide-soignante, je me croyais à l’abri de ces questionnements. Après tout, je ne prescris rien et aucune grande marque ne vient gentiment toquer à ma porte pour m’offrir un voyage pédagogique aux Baléares ou le moindre gadget commercial. Je me trompais.
Big Pharma est partout, et quand ce n’est pas pour des médicaments ou du matériel médical, les conflits d’intérêts peuvent aussi concerner de simples aides à domicile.

Il y a quelques années, alors que je travaillais encore à Morteville, Madame Grandchef avait convoqué l’équipe à une réunion de service. Ces réunions avaient lieu trois ou quatre fois par an environ, on y discutait surtout de l’organisation du service et on y évoquait parfois certaines situations qui nous mettaient en difficulté ou qui nécessitaient une cohésion d’équipe dans la prise en charge (autrement dit une mise au point). Ces réunions étaient, bien entendu, obligatoires, et rémunérées comme du temps de travail.
Ce jour-là, la réunion était un peu spéciale, parce que Madame Grandchef innovait. Avant de discuter des sujets qui nous concernaient, nous allions devoir écouter attentivement le laïus d’un représentant en matériel de maintien à domicile. Le type viendrait en début de réunion, nous présenterait sa société et les prestations qu’elle offrait, puis on commencerait la réunion de service proprement dite. Présence obligatoire dès le début de la réunion.
Ainsi fut fait. Le type est venu, nous a présenté un joli diaporama bien ficelé, nous a vanté les mérites de ses produits et a répondu à nos questions.
Le discours était bien huilé : « dispositif innovant… patati… bien-être des personnes… patata… sécurité… blablabli… je vous laisse des brochures… blablabla… vous pouvez en parler autour de vous… »
Une heure de bourrage de crâne plus tard, le gentil représentant est reparti en laissant une pile de brochures sur la table et nous avons pu commencer la vraie réunion. Madame Grandchef, fière de sa trouvaille, a alors annoncé à l’équipe qu’elle renouvellerait ce type de prestation afin de nous tenir informées des dispositifs concernant les personnes dont nous nous occupions. Ben voyons!
Quelques jours plus tard, je discutais avec une aidante à propos d’un problème concernant son mari. Nous cherchions ensemble une solution quand soudain une évidence se fit dans mon esprit : ce dont elle avait besoin, c’était justement LE truc dont nous avait parlé le représentant l’autre jour! Fière de moi et heureuse de pouvoir aider, je lui parlai alors de ce dispositif innovant qui respectait le bien-être des personnes tout en assurant leur sécurité et lui promis de lui ramener une brochure la prochaine fois.
Et paf! En plein dans le mille!
J’aurais pu et j’aurais dû lui parler des dispositifs existant sans citer de marque, mais en toute sincérité, je ne connaissais que celui-là.
J’aurais pu et j’aurais dû chercher d’autres solutions à son problème, mais en toute sincérité, il n’y en a qu’une seule qui m’est venue à l’esprit.
J’aurais pu et j’aurais dû me renseigner sur la concurrence afin de ne pas orienter le choix de l’aidante, mais en toute sincérité, j’ai eu la flemme de le faire et je me suis contentée de lui conseiller de comparer les prix… tout en sachant pertinemment qu’elle ne le ferait pas, parce qu’internet c’est compliqué, et parce que la gentille aide à domicile a parlé de telle marque et qu’elle avait l’air de savoir de quoi elle parlait. Et puis c’était urgent.
Je me suis fait avoir comme une débutante.

Et le pire dans tout ça, ça n’est même pas le gentil lavage de cerveau des gentilles aides à domicile.
Non. Le pire, je crois, c’est que cette réunion nous était rémunérée comme du temps de travail. Donc, pendant que le représentant nous balançait son gentil petit discours publicitaire, nous étions payées, par le CCAS, donc par la mairie, donc par les impôts locaux de ces mêmes personnes chez qui nous vendions ensuite ce fabuleux dispositif innovant qui respectait leur bien-être tout en assurant leur sécurité. Autrement dit, même sans y faire appel, ils le payaient quand même.

La boucle est bouclée. Continuer la lecture

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Empathie

Récemment, en parcourant un groupe dédié aux auxiliaires de vie sur Facebook, je suis tombée sur ça :

Instantanément, j’ai pensé à Monsieur B, mais aussi à Madame LDV. J’ai aussi pensé à Madame Pasdbol et à quelques autres qui m’ont laissé un souvenir plus ou moins mitigé. Par curiosité, je suis allée lire les réponses. Au moment où j’écris ce billet, il y a une cinquantaine de commentaires sous ce post, c’est dire si la discussion va bon train. Dans les commentaires, je cherche quelques éléments décrivant un peu mieux la situation. Je découvre quelques précisions données par l’auxiliaire de vie qui témoigne :

« Je les signaler aussitôt le mr est sous tutelle,pas moment il a pas toute sa tête ,il es suivi par un psy.il es handicapée il a eu un avc très jeune .il à 55ans.pas famille »

« Elle a envoyer un mail à la tutrice de je le mois dernier il avait peut un couteau pour ce trancher la gorge on a enlever tout qui était dangereux à domicile »

« il 2frigo 1dans le bâtiment fermer au cadenas et un dans la cuisine nn fermer pour ses repas matin midi soi r prépare »

« ce le à que 12cigarette par jours ,café télé à par cela il fait rien de la journée ces pour au cache la nourriture il mangerai toute la journée. Au juste ces ça seule drogue »

Pour résumer, ce monsieur de 55 ans, célibataire sans enfant, a fait un AVC il y a longtemps, souffre de troubles cognitifs, et est sous tutelle. Il est tabaco-dépendant et semble socialement isolé. Il bénéficie d’une auxiliaire de vie pour les courses (et sans doute d’autres choses) et n’est pas autonome dans la gestion de ses repas. Il peut se montrer violent envers les autres et lui-même. Je pourrais aussi vous dire dans quel département il habite mais c’est sans intérêt pour la suite du billet.

Bon, là c’est résumé dans les grandes lignes.

Maintenant que je comprends un peu mieux le contexte, je relis les commentaires plus attentivement. Beaucoup conseillent de prévenir le/la responsable, de faire une déclaration d’accident du travail et d’exercer un droit de retrait. Des conseils sages au vu de la situation. Mais il me manque quelque chose.

Quand je m’étais trouvée en difficulté face à certains bénéficiaires violents (verbalement et/ou physiquement), j’avais eu la triste impression de ne pas être entendue. Je m’étais retrouvée seule face à des comportements que je ne comprenais pas et auxquels je n’étais pas préparée. Seule et désemparée. L’unique question que je me posais à l’époque était la suivante : comment? Comment réagir? Comment faire? Comment continuer? Je n’avais pas trouvé de réponse idéale et m’étais alors contentée d’étaler mon désarroi ici. Madame Grandchef, en me montrant gentiment la porte après que je lui avais annoncé ma grossesse, m’avait sans le vouloir rendu un grand service. En m’offrant plus de temps libre que ce que mon arrêt maternité m’octroyait, j’avais pu accompagner la fin de vie de mon père et faire une formation d’aide-soignante. Et j’ai compris une chose.

J’ai compris que je ne me posais pas les bonnes questions, ou du moins pas au bon moment. Parce qu’avant de me demander « comment », peut-être aurait-il fallu que je me demande « pourquoi ». Pourquoi Madame LDV ne m’aime-t-elle pas? Pourquoi Monsieur B. est-il aussi agressif? Pourquoi Madame Pasdbol ment-elle continuellement? 
Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi?
Si j’avais eu la réponse à ces questions toutes simples, j’aurais peut-être plus facilement trouvé le « comment ». Comment réagir? Comment répondre? Comment faire?

Mais, pour me poser les bonnes questions, encore aurait-il fallu que je réfléchisse autrement. Je réfléchissais avec mes valeurs et ma normalité. Je pensais en tant que Babeth, aide à domicile, 35 ans, mariée, maman, en bonne santé physique et mentale. Mais ma normalité n’était pas la leur. Ma vie n’était pas la leur.
J’aurais pu réfléchir différemment, en me mettant cinq minutes à leur place.
Et si c’était moi, la veuve délaissée par ses enfants, dépendante au point de ne plus pouvoir sortir faire ses courses, à qui l’on impose une auxiliaire un peu trop souriante?
Et si c’était moi, celui qui souffre continuellement, rongé par la dépendance à l’alcool, que plus personne ne vient voir?
Et si c’était moi, la femme mal-aimée, rejetée par sa propre mère, qui n’a pas conscience de ses incohérences et reste persuadée que tout le monde ment autour d’elle?
Si c’était moi, ne serais-je pas agressive moi aussi? Ou méprisante? Ou violente?

Je ne me posais pas les bonnes questions, parce que je ne faisais pas preuve d’empathie. Je croyais être une bonne aide à domicile. J’étais souriante, polie, travailleuse. J’aimais mon travail et je ne comprenais pas pourquoi, malgré toute ma bonne volonté et mes sourires polis, je ne parvenais pas à établir une saine relation d’aide avec certains bénéficiaires. Certains m’étaient sympathiques, d’autres carrément antipathiques, et je ne savais pas me situer professionnellement au milieu de cette cascade d’émotions parasites.
Sympathie et antipathie. Voici les mots qui m’ont piégée. Trop ceci, pas assez cela. Trop proche, trop distante, trop souriante, trop sur la défensive. 

Puis j’ai fait une pause forcée, j’ai eu un enfant, j’ai perdu mon père, je suis devenue aide-soignante, et j’ai repris le travail. Différemment.
J’ai découvert l’empathie.
  

L’empathie (du grec ancien ἐν, dans, à l’intérieur et πάθoς, souffrance, ce qui est éprouvé) est une notion désignant la « compréhension » des sentiments et des émotions d’un autre individu, voire, dans un sens plus général, de ses états non-émotionnels, comme ses croyances (il est alors plus spécifiquement question d’« empathie cognitive »). En langage courant, ce phénomène est souvent rendu par l’expression « se mettre à la place de » l’autre.
Cette compréhension se produit par un décentrement de la personne et peut mener à des actions liées à la survie du sujet visé par l’empathie, indépendamment, et parfois même au détriment des intérêts du sujet ressentant l’empathie. Dans l’étude des relations interindividuelles, l’empathie est donc différente des notions de sympathie, de compassion, d’altruisme ou de contagion émotionnelle qui peuvent en découler. (Wikipédia)

J’ai réalisé que pour comprendre une situation, je dois réfléchir autrement. Non plus avec ma normalité mais avec celle de la personne qui est en face de moi. Je dois déposer mes valeurs et mes idées sur le paillasson de l’entrée et me plonger dans une autre dimension, celle de l’Autre. Je dois pouvoir l’entendre et l’écouter, le voir et le regarder. Je dois me demander ce que je ferais à sa place, avec ses valeurs, ses possibilités, et non ce qu’une personne de « ma » normalité ferait à sa place. Je dois changer de normalité comme je change de patient, voilà tout. C’est à moi de m’adapter à lui et non le contraire. Ça paraît tellement évident quand je l’écris, et je me sens tellement stupide de ne pas y avoir pensé plus tôt!

Pour en revenir au débat initialement cité, je trouve qu’il illustre parfaitement le sujet. Parce qu’en lisant ce post, la première chose que j’aurais ressentie il y a quelques années, c’est de la sympathie pour la collègue agressée, ou de l’antipathie pour le responsable d’agence qui n’intervient pas. Aujourd’hui, après une naissance, un deuil, une formation et un coup de coeur professionnel (faudra que je vous parle de Naomi Feil un jour, vous m’y ferez penser?), ma première réaction a été de demander pourquoi la nourriture était sous clé, et de me dire que ça devait être terrible de devoir subir une interdiction pareille. Terrible et maltraitant
Ça paraît évident de se poser la question, je sais, mais ça ne l’était pas pour moi il n’y a encore pas si longtemps. Spontanément, ça n’aurait pas été ma priorité. J’aurais demandé « comment » mais pas « pourquoi ». Et je ne me serais pas demandé comment j’aurais réagi à SA place.
Du coup, désolée si je me permets un quart d’heure cocorico (tant pis, j’assume), mais je suis contente du chemin parcouru depuis Monsieur D. et Madame LDV., contente de faire de belles rencontres qui me font voir les choses différemment, et contente de poursuivre ma route en me disant que j’ai encore plein de choses à découvrir.

Et même, j’en profite pour vous balancer un petit lien vers le #mededfr, parce qu’on en avait parlé et que ça avait été un chouette débat :

https://mededfr.wordpress.com/2014/11/13/mededfr-22-lempathie-ca-sapprend/

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Petite mamie

Ce billet fait suite à celui-ci, écrit il y a un petit moment.

Parfois, quand je m’ennuie, ou quand je cherche un peu d’inspiration pour un billet ou un article, je vais regarder du côté des réseaux sociaux et de ce qui se raconte sur les groupes dédiés aux auxiliaires de vie. Ma source principale, je l’avoue, c’est Facebook. Et j’y trouve des trésors.
Hier, une auxiliaire de vie en formation a posé la question suivante :

E. : « Que pensez-vous des personnes âgées? »

La question m’a surprise. C’est comme si je demandais à un médecin « que pensez-vous des patients? » ou à un concessionnaire « que pensez-vous des conducteurs? »
Ma curiosité étant piquée, je suis allée lire les réponses. Et j’ai bien failli tomber de ma chaise!
Un petit florilège des réponses lues sur le fil (je n’ai laissé que les initiales des intervenants mais ai laissé l’orthographe et la syntaxe des réponses, je m’appelle Babeth, pas Bescherelle).

M. : « Attendrissant avec des humeurs varier »

Y. : « Des enfants mais avec de l’expérience. Pas si stupides ni naïfs. Se méfier de certains. Parfois même si j’aime mon travail, certains m’agace… Voilà pour ma franchise. »

« On agit avec eux comme pour ces derniers. Ils nous faut faire preuve de patience, tolérance, explications pour ne pas les brusquer. Reexpliquer à plusieurs reprises.. Être egalement doux mais parfois ferme. Cest un travail très psychologique je trouve. Ils nous faut beaucoup de tempérance mais aussi d’écoute. Ils répètent tous ( comme des gosses dans la cour de recré) et nous font aussi répéter. ^^…sont parfois capricieux, et aimes nous tester. voilà en résumé.. »

« Si on est trop laxiste avec certains, on peut facilement se laisser bouffer. »

A. : « Pour certain je pense que effectivement il faut être ferme pour arriver a ses fins c est malheureux mais moi je suis obligée de l être avec un de mes clients qui fuit les douches et ne jure que par les toilettes du coup soucis dermato apres voila »

À ce stade de la lecture, je commence à bouillonner. Je m’imagine, vieille et dépendante, aux mains d’auxiliaires qui me trouveront « attendrissante » (ou pas) et qui me traiteront comme une enfant capricieuse. Je frémis d’horreur devant l’image d’une bonne femme que je ne connais pas me forcer à finir ma soupe ou à aller prendre ma douche. Je pense déjà aux moqueries que je susciterai quand je demanderai pour la troisième fois en une heure à quelle heure passe le médecin. Du coup, je vais voir les autres fils de discussion. Plus bas sur la page du groupe, je trouve une discussion tout aussi sidérante.

S. : « Bjr merci pour l ajout je suis auxiliaire de vie depuis 1 ans et je m occupe d une petite mémé de 104 ans »

« Quand je dit mémé c est par affection elle est seule et pas famille à proximité nous avons tissé des liens forts« 

M. : « Tu raison de l appeler mémé si elle est d accord se n’est pas un manque de respect et que sa fasse 1ans ou 10ou est le problème »

R. : « Vous partez loin avec vos histoire de mémé c’est pas une nom qui salis une dame c’est pas comme si tu lapeller la vieille .. »

« Bah petite mémé c’est pas nom plus vulgaire faut pas abuser ya rien de chocant enfin pour moi après chacun son avis »

Donc, quand je serai vieille, on m’appellera « mémé » et je n’aurai pas mon mot à dire. Je ne serai plus ni Madame ni Babeth, je ne serai plus qu’une petite mamie à qui on ne demande plus son avis. Une attendrissante petite mamie qui doit finir sa soupe bien gentiment et ne surtout pas manifester le moindre désaccord sous peine de passer pour une infernale vieille bique.

J’ai 38 ans. J’ai piloté des planeurs. J’ai fait des études. J’ai fait de la voltige et me suis tenue debout sur un cheval au galop. J’ai lu des livres, plein. J’ai pleuré en écoutant le Faust de Gounod. J’ai appris l’allemand, l’anglais, l’italien, le latin, le grec ancien, le polonais et l’espagnol (mais j’ai presque tout oublié, sauf l’italien). J’ai accompagné mes parents en fin de vie, dans la douleur. J’ai assisté à une vraie évasion de prison, avec hélicoptère et tout et tout! J’ai donné le sein à un enfant qui n’était pas le mien. J’ai accouché sans péridurale, deux fois (et je vous prie de croire que j’aurais préféré l’avoir, cette foutue péridurale!). J’ai assisté, impuissante, aux ravages de l’alcoolisme de mes parents. J’ai vécu, de ce fait, des choses pas très rigolotes qu’une enfant ne devrait pas avoir à vivre. Je m’en suis remise. Sacrée résilience. J’ai emménagé en Bretagne sur un coup de foudre et un coup de tête. J’ai fait des choses dont je suis fière, et d’autres auxquelles je ne préfère pas penser. 
Et quand je serai vieille, toute cette vie, ma vie, sera balayée par une connasse (pardon pour le terme mais je n’en trouve pas d’autre) qui parlera de moi en penchant la tête sur le côté et en disant d’un air sirupeux « elle est mignonne cette petite mamie, mais faut pas que je me laisse bouffer hein, sinon elle va en profiter, c’est sûr ». Et cette connasse, en disant cela, se sentira sans doute supérieure à la petite vieille ratatinée que je serai devenue. Cette connasse se considérera peut-être même comme ma sauveuse, celle qui est là pour mon bien, parce que moi, pauvre petite vieille, je serai bien incapable de prendre la moindre décision me concernant.

J’ai peur. Peur de vieillir et d’être dépendante. Peur qu’on soit ferme avec moi pour mon bien. Peur d’être aux mains d’une connasse qui viendra me caresser la tête un peu trop gentiment en m’enfonçant une cuillère dans la bouche pour que je finisse cette putain de soupe. Peur qu’un jour ma vie tout entière ne se résume plus qu’à cette image de mignonne petite vieille attendant sagement le passage de sa gentille auxiliaire si dévouée. Peur de n’être plus moi, tout simplement.



    
    


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Refuser la mort peut être mortel

  Le confort de vie et les progrès sociaux ont allongé considérablement la durée de vie des Occidentaux. La chirurgie, l’obstétrique, les vaccins et quelques autres progrès médicaux ont supprimé la majorité des « morts prématurées », définies par leur survenue avant … Continuer la lecture Continuer la lecture

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Monsieur Bitàlair, suite et fin (enfin!)

La début, c’est .
La petite mise au point, c’est ici.
Et la fin, c’est maintenant.

C’est la demi-heure suivante que tout se joue. Jusqu’ici, je n’avais d’yeux que pour la crasse et la violence de la situation. Mais un « détail » a changé la donne.
Monsieur Bitàlair est assis sur une chaise de la cuisine. Une serviette sur les épaules, une autre sous les pieds. Machinalement, il s’allume une cigarette. Machinalement, je m’écarte. Il ne grogne plus, ne m’insulte plus. Je profite du répit. Je dirais même que je le savoure. Je laisse Monsieur Bitàlair finir sa cigarette et m’accroupis pour lui essuyer les pieds. Jusqu’ici, je n’avais pas prêté attention à cette partie de son anatomie, trop occupée à prier pour qu’il ne se casse pas lamentablement la figure dans la douche. Maintenant, je vois. Et je regarde. Et je suis stupéfaite. Ses pieds sont tordus. Ses orteils sont tordus. Ses ongles ne sont plus des ongles mais des griffes. Je reprends une paire de gants et vais remplir une bassine d’eau chaude. Ça n’est pas du goût de Monsieur Bitàlair qui se remet à grogner.

– Qu’est-ce que tu fais encore ? Fous-moi la paix !
– Je voudrais laver vos pieds. Je n’en ai pas pour longtemps, promis.
Ouh la menteuse ! D’après ce que je vois, je pourrais me faire un repas complet entrée/plat/dessert rien qu’avec ce qui stagne entre ses orteils.
-Aïe ! Fais attention bordel ! J’ai mal !
Monsieur Bitàlair souffre. Monsieur Bitàlair exprime qu’il souffre. Et moi, pauvre cruche aveuglée par l’incongruité de cette situation, je découvre que Monsieur Bitàlair est un homme, et qu’il a mal.
À ce moment précis, j’ai honte de moi. Honte parce que je n’ai pas vu ce « détail » avant. Honte parce que je n’ai vu que le reste. Honte parce que je n’ai pas été professionnelle.
Il est temps de remédier à ça. Doucement, très doucement, j’essaie de laver les pieds de Monsieur Bitàlair. Sans vraiment y parvenir. Parce qu’il a mal, parce qu’il est excédé, parce qu’il y a trop à faire et que je me sens démunie. Il faudrait lui couper les ongles. Mais vu l’état de ces derniers, et sans rien savoir d’un éventuel problème de santé, je ne m’y risquerais pas.
Coup de bol, c’est exactement le moment que choisit Junior, le fils de Monsieur Bitàlair, pour faire une apparition aussi fortuite que surprenante. Mais où était-il donc caché celui-là ?
Pendant que j’aide Monsieur Bitàlair à s’habiller, je fais donc la connaissance du fiston. Junior, célibataire, chômeur, la trentaine bien tassée, vit également ici. Il est ce qu’on appelle un aidant. En l’occurrence, un aidant épuisé et dépassé tant la situation de son père est catastrophique. Madame Bitàlair est morte il y a longtemps, laissant les deux hommes en tête-à-tête dans cette maison isolée du bourg. Monsieur Bitàlair buvait, il a bu encore plus. Très vite, il n’a plus pu conduire. Junior, au chômage, n’a jamais passé le permis. Il s’est donc retrouvé coincé loin de tout, seul avec son père que la folie gagnait. Il est gentil Junior, il fait ce qu’il peut, mais la gentillesse ne suffit pas. Il a essayé de s’occuper de son père et de la maison comme il a pu. Puis il a baissé les bras. Parce que c’était trop. Parce que personne ne l’aidait. Parce qu’il ne savait plus comment faire. Parce qu’il ne parvenait plus à voir plus loin que demain. Alors il a appelé le docteur, qui a appelé les infirmières, qui ont appelé le CCAS. Et aujourd’hui, nous sommes les dernières à venir ici. Nous sommes la dernière solution. Parce que plus personne ne veut venir. Parce que Monsieur Bitàlair a fait fuir tous les autres. Parce qu’après nous, le déluge.
Pendant que Junior raconte, j’écoute. Je regarde cette maison, je regarde ce père et son fils, et je me demande comment ces deux hommes font pour tenir encore debout.
Et plus je les regarde, plus j’ai honte de moi. Parce que je n’ai vu que le moment présent.
Monsieur Bitàlair a été jeune. Et peut-être beau, qui sait ? Il a aimé une femme, l’a épousée, lui a fait un enfant. Il a tenu un bébé dans ses bras. Puis l’a vu grandir. Il s’est mis à boire. Quand ? Pourquoi ? Je n’en sais rien. Sa femme est morte. Quand ? Comment ? Je n’en sais rien non plus.
Et aujourd’hui, il est là, devant moi. Sale, fou, et douloureux. Mais que pouvons-nous faire, nous, contre cette saleté, cette folie et cette douleur ? Que peuvent faire ces femmes en tablier, épuisées et craintives, dans cette maison ? Laver la maison. Laver Monsieur Bitàlair. Et recommencer le lendemain. Tous les jours. Inlassablement. S’épuiser à la tâche, comme Junior. Parce que c’est insensé. Parce que ça ne sert à rien. Parce qu’envoyer une femme enceinte même pas diplômée chez ce monsieur relève d’une sérieuse incompétence professionnelle. Parce que Madame Grandchef, malgré nos rapports circonstanciés sur la situation, se moque pas mal de ses employées. Parce que Monsieur Bitàlair est un client. Il paye. Et le CCAS a besoin de clients, parce que son budget est déficitaire. Mais qui a dit qu’il fallait faire du profit sur le dos des personnes dépendantes ? A-t-on jamais vu un service social gagner de l’argent ?
Monsieur Bitàlair est maintenant habillé. Il me reste un peu de temps pour le ménage, mais ce sera succinct, je ne crois pas aux miracles. Pendant que je tente vaillamment de laver le sol, je suggère à Junior d’appeler un pédicure au plus vite pour son père. Je ne peux pas faire mieux. Pas aujourd’hui en tout cas.
Fin de la mission, fin de la journée. Je quitte enfin la maison de Monsieur Bitàlair. Assise dans ma voiture, je ne démarre pas tout de suite. J’ai envie de pleurer. Parce que je suis fatiguée. Parce que je me sens humiliée. Parce que je vais devoir jeter mes chaussures aussi. Parce qu’à ce moment précis, je ne crois plus en rien. Je croyais faire un travail utile et je me suis trompée. Ce que je fais ne sert à rien ni à personne. Ce que je fais sert tout juste à gonfler les statistiques de l’emploi et des bénéficiaires pris en charge par le CCAS. Ce que je fais ne sert qu’à faire mousser Madame Grandchef auprès des élus. 
Finalement, je ne sais pas laquelle des deux je déteste le plus : ma patronne méprisante ou ma personne méprisée.

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Mon passé, votre présent

Je suis assise dans un fauteuil et j’attends. J’attends quoi? J’ai oublié. Sans doute un repas, mais je ne sais plus lequel. Pas grave, pas important.
En face de moi, le mur. Sur le mur, des photos. Je les regarde attentivement. Des bébés joufflus, des enfants souriants, une photo de mariage… Qui sont tous ces gens? Je scrute chaque visage, à la recherche d’un indice. Le gros bébé, à gauche, ressemble vaguement à ma petite-fille Élodie quand elle était petite. Le blondinet, au milieu, avec son pull à rayures, on dirait bien le petit Paul… Mais Paul a au moins trente ans maintenant, si ce n’est plus… Donc ce n’est pas lui… Son fils peut-être? Et là, cette photo de mariage? La mariée est belle, très belle même, aussi belle que pourrait l’être Cassandra… Quant au marié, non, vraiment, son visage ne me dit rien. Je ne le connais sans doute pas. Depuis combien de temps n’ai-je pas vu Cassandra? Elle passait tous ses étés chez nous quand elle était petite. Le jardin était son terrain de jeux, elle y avait construit une cabane avec ses cousins. Des étés de rires, de clafoutis aux cerises et de courses à vélo dans le petit bois. Et puis les petits-enfants ont grandi, et j’ai vieilli. Charles est parti il y a longtemps déjà. Le crabe a grignoté ses poumons et sa vie. Cinquante-quatre ans d’amour. Quel vide il a laissé derrière lui! De mamie-gâteau je suis passée à mamie-ronchon. Les douleurs du veuvage et de l’arthrose ne sont pas les compagnes idéales quand on veut rester une gentille grand-mère.
Les petits-enfants ont grandi. Les études, les mariages, les enfants… Et mes enfants sont devenus grands-parents à leur tour. À eux maintenant les rôles de mamie-tricot et papi-bricole, moi je suis devenue la Vieille, celle qui est trop vieille pour s’occuper des enfants, trop vieille pour les faire sauter sur ses genoux, trop vieille pour leur faire de bons gâteaux. Je suis devenue la Vieille dans sa vieille maison, avec son vieux chat, ses vieux meubles et ses vieux souvenirs. La vieille qui pue le vieux.
La dépendance a fait irruption sans que je m’y attende. À défaut de recevoir les visites de la famille, j’ai reçu celles des soignants. Aides à domicile, infirmières, kinés… Je n’avais presque plus rien à faire, juste à rester assise dans mon vieux fauteuil à attendre le ding dong de la prochaine visite. Reposant… et mortellement ennuyeux.
L’étape d’après, en toute logique, c’était la maison de retraite. Parce que la Vieille était trop dépendante, parce que c’était trop risqué de rester seule dans cette grande maison, parce que je serais mieux ici… Tu parles! Ils m’ont bien eue sur ce coup!
Ils m’ont acheté des meubles neufs, plus petits, plus fonctionnels, et m’ont demandé d’y caser l’essentiel de ma vie. Ils m’ont acheté des vêtements neufs, parce que les miens sentaient trop le vieux. J’avais une grande et vieille maison, j’ai maintenant une petite chambre neuve. J’avais des robes uniques, cousues de mes mains, j’ai maintenant des vêtements fabriqués en série par des gens que je ne connais pas.
Ils m’ont installée ici avec mes meubles et mes vêtements neufs, fiers d’eux, fiers du sacrifice financier qu’ils faisaient pour la Vieille, alors que je ne leur avais rien demandé, et ils sont repartis. Ils sont venus me voir tous les jours, puis toutes les semaines, puis tous les mois… Et maintenant, une fois de temps en temps… Parce qu’ils sont loin, parce qu’ils sont occupés, parce qu’ils ont du travail… Parce qu’aller voir la Vieille qui pue le vieux dans sa prison pour vieux, c’est pas très glamour comme sortie dominicale.
Mais ils pensent à moi, ils me le répètent à chaque fois. D’ailleurs, ils m’amènent des photos. Des photos de bébés joufflus, de blondinets souriants et de mariages auxquels je n’ai pas été invitée. Ils m’envoient des faire-part de naissance et des cartes postales de destinations lointaines… Espagne, Martinique, Inde… Ils me parlent de leur boulot, de leurs gosses, de leur vie… Mais ils ne me parlent pas de la mienne.
Sur le mur en face de moi, je regarde leurs vies. Leurs vies dont je ne fais plus partie. Je regarde ces enfants que je ne connais pas et dont, en toute sincérité, je me moque éperdument. Je vais bientôt mourir. Je n’ai pas particulièrement peur, je ne suis pas particulièrement triste. J’ai fait mon temps, c’est tout.
Je voudrais revivre mon passé, pas vivre le présent des autres. Je voudrais qu’on me laisse m’enfermer dans mes souvenirs.
Je voudrais respirer le parfum de Charles, caresser le bois de ma vieille armoire, écouter les chansons de mes vingt ans, manger du clafoutis aux cerises, revoir les gens et les lieux que j’ai aimés, pas ceux que je n’aurai pas le temps d’aimer.
Laissez-moi repartir en arrière, et continuez sans moi. Ne soyez pas tristes… Je serai tellement plus heureuse ainsi, dans les sensations du passé.
Tant de beaux souvenirs, tant de joies surannées, tant de bonheur oublié… Les rires… les clafoutis… les mains de Charles… les boucles blondes de mon petit garçon… Continuer la lecture

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Leurs histoires, leur histoire.

Premier stage en EHPAD, premier jour. L’aide-soignante me parle un peu des résidents.
– Lui, il a fait une rupture d’anévrisme, ça fait vingt ans qu’il est là, dans cet état. Un légume! C’est pas une vie franchement. Elle, c’est Alzheimer et hémiplégie, elle est complètement à l’ouest! Son mari est pénible, si t’es sympa avec lui cinq minutes il te laissera jamais tranquille! Lui, il vient d’arriver, sa femme vient tous les jours le promener en fauteuil. Elle est super exigeante et jamais contente. Elle, elle était religieuse, elle parle quasiment jamais. Elle est un peu bizarre. Et lui là, au fond, tu verras, il est spécial. Personne ne vient jamais le voir, il paraît qu’il a violé son neveu quand il était gosse, mais ce dernier n’a jamais porté plainte. Du coup sa famille ne veut plus le voir, ça se comprend! Nous, on fait sa toilette le plus vite possible, on trouve qu’il a une drôle de façon de nous regarder et on n’aime pas trop ça. Mais ça, tu le gardes pour toi hein, c’est pas écrit dans son recueil de données.
Ma chère tutrice aide-soignante, voici une information dont je me serais bien passée. Comment je fais maintenant pour m’occuper de ce monsieur sans penser à cette histoire? Comment je fais pour le regarder sans que mes yeux trahissent le dégoût que m’inspire son acte? Comment je fais pour faire preuve d’empathie quand il serait tellement plus facile de le détester?
Et les autres, comment je fais pour m’occuper d’eux alors qu’en moins de cinq minutes ils sont déjà catalogués? Le légume, la folle, le pénible, la râleuse, le pervers… Avais-je vraiment besoin de savoir tout ça?
 
Monsieur Pivoine a 78 ans. Bel homme, il a conservé une certaine prestance. C’était une figure locale, il a fait toute sa carrière comme professeur de sport dans le collège de la ville. À sa retraite, il s’est beaucoup investi dans le club de foot dont il était entraîneur. Il accompagnait les jeunes pour les matchs, les encourageait, et les consolait lors de leurs défaites. Les parents l’ont toujours aimé, il était tellement disponible, tellement serviable. Il allait même jusqu’à raccompagner les gamins chez eux après les cours ou l’entraînement quand leurs parents ne pouvaient pas venir les chercher.
Parfois, avant de ramener un petit garçon, il s’enfermait avec lui dans le vestiaire et faisait des choses. Mais ça, ça n’est pas écrit dans le recueil de données.

Madame Rose a 82 ans, dont 59 de mariage. Un beau mariage, et trois enfants. Son époux est mort il y a peu et c’est une veuve inconsolable, qui pleure du matin au soir et du soir au matin. Elle refuse de se lever, refuse de manger, refuse de vivre. Inquiets, les soignants du service ont essayé d’alerter les enfants. Leur mère va mal, il faudrait venir. Ses fils habitent tout près, dans la même ville. Sa fille est à Paris. Les soignants ont rencontré le fils aîné, une fois, quand il venu installer ses parents à l’EHPAD. C’était il y a trois ans. Depuis, aucun des enfants n’est jamais venu. Pas une seule fois. À Noël, personne. Aux anniversaires, personne. À la fête des familles organisée une fois par an, personne. Aucun des enfants, aucun des petits-enfants. L’équipe est perplexe. Quand on pense que sitôt les parents placés les enfants se sont empressés de vendre la maison! Et depuis, aucune visite, pas un coup de téléphone, pas une lettre, rien! Et maintenant, Madame Rose se meurt, et personne ne vient la voir, personne ne vient lui tenir la main. Quelle tristesse!
Tous les soirs, quand Monsieur Rose rentrait du travail, il tabassait ses gosses. Et Madame Rose laissait faire, parce qu’ainsi elle évitait que les coups ne tombent sur elle. Mais ça, ça n’est pas écrit dans le recueil de données.

Monsieur Narcisse a 93 ans. C’est un monsieur affable et toujours souriant. Il est veuf depuis plus de trente ans déjà. Ses enfants sont très présents et viennent le voir toutes les semaines. Il avait beaucoup d’amis, il était toujours prêt à donner un coup de mains aux uns ou aux autres. Il a travaillé dur toute sa vie, il a pu payer de belles études à ses enfants et ils lui en sont reconnaissants.
Pendant la guerre, il a des dénoncé ses voisins juifs. Ils ont été arrêtés, déportés, et gazés. En presque aussi peu de temps qu’il n’en faut pour l’écrire. Mais ça, ça n’est pas écrit dans le recueil de données.

Nous, les soignants, nous prenons soin des gens. Ils sont vieux, handicapés, malades, dépendants. Nous prenons soin d’eux à un moment donné de leur vie, quand ils en ont besoin. Nous ne savons pas toujours ce qui s’est passé dans leur vie avant qu’ils nous soient confiés. Nous nous faisons une idée d’eux avec les éléments que nous avons, le fameux recueil de données. Souvent, il nous manque beaucoup d’informations…
Dois-je savoir que Monsieur Pivoine était pédophile?
Dois-je savoir que Monsieur Rose était un père violent et que Madame Rose n’a rien fait pour l’en empêcher?
Dois-je savoir que Monsieur Narcisse était un collabo?
Le passé des gens dont nous nous occupons doit-il toujours être présent à notre esprit?
Parfois, j’aimerais savoir pour comprendre. Parfois, j’aimerais ne pas savoir pour ne pas être dans le jugement.

Difficile de trier les informations utiles à notre prise en soin. Difficile de comprendre une situation qui nous semble choquante quand on ne connaît pas le contexte. Difficile de se dire que le passé a fait son temps et que seul compte le présent.

Difficile d’être soignant, parfois. Continuer la lecture

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Vers une société toujours plus inhumaine ?

Ce matin, je découvre un « fait divers » dramatique : un vieil homme de 94 ans a assassiné sa femme à coups de marteau avant de se donner la mort par défenestration. C’est ce que l’on appelle paraît-il un suicide altruiste. En effet, sa femme était atteinte de la maladie d’Alzheimer. « C’est un drame de la vieillesse » […] Continuer la lecture

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La vie rêvée de l’aide à domicile

On leur a dit que c’était le plein emploi.
On leur a dit qu’elles pourraient choisir leurs horaires.
On leur a dit qu’avec le diplôme elles auraient un salaire correct et une reconnaissance sociale.
Alors elles se sont engouffrées dans cette voie, les yeux fermés et le coeur vaillant.
Certaines sont retournées sur les bancs de l’école.
Elles ont passé le DEAVS (Diplôme d’État d’Auxiliaire de Vie Sociale).
D’autres ont été embauchées sans diplôme, sur la seule base de leur bonne volonté. Mais on leur a promis qu’on leur ferait faire une formation en cours d’emploi.
Elles ont découvert le monde merveilleux de l’aide à domicile.
Désenchantement.
Les situations racontées ici sont issues de divers forums de discussions consacrés aux auxiliaires de vie. Les noms et les détails des situations ont été changés pour préserver l’anonymat de celles qui témoignent.

Hier j’ai eu un accident de voiture. Je me retrouve sans véhicule et mon contrat se termine demain. Je devais être renouvelée, mais sans véhicule c’est impossible.

Le fils d’une personne chez qui je dois intervenir ce soir à 19h me reproche d’être en arrêt maladie. À l’entendre il ne peut pas compter sur moi et ne comprend pas pourquoi je suis en arrêt aujourd’hui alors que je n’avais pas l’air malade hier. Il m’a demandé d’en savoir plus sur mon arrêt.

J’ai refusé une intervention de 30mn tous les soirs à 40 km de chez moi et jai eu un avertissement.


Marre qu’ils me rajoutent des heures sur mes repos. Même pas un appel, juste un planning reçu sur mes mails en me rajoutant deux missions demain alors que je n’ai plus de voiture actuellement. Je pète les plombs.


J’ai réussi l’écrit et l’oral pour le DEAVS et on me dit qu’on ne peut plus me financer la formation. C’était vraiment mon projet, je me sens mal.


Je suis aide à domicile. Mes employeurs me demandent de signer un autre contrat qui ferait passer les indemnités kilométriques de 0.45€ à 0.15€. Les autres filles ont signé mais j’hésite.


D’habitude je suis en repos le jeudi mais cette semaine on m’a envoyée en formation jeudi donc m’ont on  m’a mis en repos lundi dernier à la place. Je travaille ce week-end et mon prochain repos est jeudi prochain donc ça me fait neuf jours de travail à la suite.


Intervenir chez une personne dont les seules informations transmises sont l’adresse, la pathologie (hémiplégie) et, je cite, « est très exigeante ». Il s’avère que la personne est également aphasique. Je me suis sentie bien démunie face à cette dame que je suis censée aider et soulager alors que l’intervention n’a été que source de stress et de frustration pour toutes les deux.

Comment faites-vous pour gérer une personne atteinte d’Alzheimer? J’ai beaucoup de mal, elle est très agressive avec moi. Hier quand je suis partie de chez elle j’en avais mal au ventre tellement j’en avais pris pour mon grade, du style que je suis là pour nettoyer sa merde et que je suis payée pour ça. J’ai essayé d’en discuter avec ma responsable mais elle me dit que c’est la maladie qui veut ça.


Une de mes collègues a refusé une intervention ce week-end car elle n’avait pas les moyens de faire garder son fils. Pas assez d’heures mensuelles, pas de compagnon, seule pour élever son enfant. Elle a le statut d’aide à domicile et on lui demande de travailler le soir pour repas et mise au lit.
Je viens d’appeler mon chef de secteur pour déplacer un rendez-vous pour la préparation de mon prochain oral pour passer la VAE du DEAVS et il me répond que si c’est accordé ils me prennent un congé payé.

Ils ont LE DROIT , ou devrais-je dire TOUS les DROITS. La journée de congé payé ils la prennent alors que vous êtes en formation oui oui ils ont le DROIT. Je craque, je craque et je les HAIS!


Je suis auxiliaire de vie à temps plein dans une association. Arrivant en fin d’année, nous avons passé une année avec des plannings surchargés. J’ai plus de 200 heures supplémentaires. Ils nous disent qu’au bout de deux refus d’interventions nous aurons un blâme et au bout de trois blâmes une mise à pied.

Je suis en congés du lundi 22 au dimanche 28 (congés acceptés par ma responsable). Or, en recevant mon planning des interventions des week-end, je constate que je dois travailler le dimanche 28.


Je suis embauchée depuis mai en CDI, ils m’ont fait plein de promesses. Au début, j’ai remplacé les absentes et j’ai fait beaucoup d’heures (au moins 50h/semaine). À présent je fais peu d’heures car les absentes sont revenues, elles ont repris « leurs » bénéficiaires. Ils embauchent des nouvelles au lieu de me rajouter des heures, je ne comprends pas leur façon de faire. Je ne fais que du ménage et je remplace souvent quand il n’y a personne d’autre. Je suis démotivée, d’autant plus que je suis la seule à avoir le DEAVS, et en plus payée au SMIC. Sur ma fiche de paye, la qualification, le coef, néant, il y a juste marqué assistante.


Je suis aide à domicile. Nous devrions avoir 11h/an de temps de soutien. À ce jour j’ai eu deux réunions d’une heure, que je ne nommerai pas de temps de soutien car concrètement il s’agit plutôt de rappels à l’ordre de la direction. En même temps il y a des choses que j’aimerais exprimer et que je garde sur le cœur car je ne me sens pas d’en parler pendant ces réunions.


Je suis aide à domicile, je dois me rendre chez un client mais pour cela il faut que je passe avant au bureau chercher les clés. Après la prestation je dois retourner au bureau rendre les clés avant de me rendre chez le client suivant. Ce n’est pas compté en temps de travail effectif et les kilomètres ne sont pas indemnisés.


Chez nous la remise des plannings et le temps pour les transmissions d’informations ne sont pas comptés.


La dame chez qui j’interviens me fait sans cesse des reproches et ne me dit même pas bonjour quand j’arrive. Elle est tout le temps derrière moi à se plaindre et à me dire que je ne sais pas travailler. Elle me fait lessiver les murs, nettoyer la cuisinière, les faïences, la baignoire… « pour me faire chier » (ce sont ses mots). À force de me faire humilier et rabaisser j’en ai parlé à ma responsable car je refusais d’y retourner. Il y a eu confrontation, la bénéficiaire est allée jusu’à gifler ma responsable… mais je dois quand même y retourner. J’en suis malade.


J’ai eu un PV de 17€ pour stationnement car temps dépassé. C’était pendant une intervention à domicile. Nous n’avons pas de macaron et mon employeur refuse de m’indemniser.


Je suis en déficit d’heures depuis quatre mois et ma responsable de secteur me dit qu’ayant le diplôme je coûte plus cher. Les collègues n’ayant pas de diplôme coûtent moins cher et sont, elles, en excédent d’heures. Elle me met une certaine pression en me rappelant de rattraper cela, quitte à faire des heures et des kilomètres.

J’interviens chez une dame en GIR1. Les limites de mes compétences sont largement dépassées. J’ai fait une fiche de signalement mais mon asso ne veut pas que j’arrête le dossier car ça me ferait perdre des heures. Il n’y a pas de lit médicalisé et la personne est vraiment difficile à manipuler du fait de sa maladie. Il faudrait y aller à deux mais personne ne veut rien savoir, mon supérieur a menacé de me licencier si je continuais à me plaindre.


Mon employeur est décédé. Son frère, qui était son tuteur, ne m’a pas payée le dernier mois, ce qui représente 176 heures. De plus, il ne m’a pas remis le document de fin de contrat. Il me dit que le compte est bloqué et que c’est le notaire qui s’occupera de tout ça. Je n’ai plus de travail, rien pour le prouver, et pas de salaire. Que faire ?


Planning du lundi : 9h15 – 10h15 puis 12h30 – 13h15 puis 16h30 – 17h puis 20h – 20h30. 2H45 de payées et 3h de déplacements non indemnisées.


Ma responsable m’a appelée à 10h pour me donner une mission de 15h à 17h. N’ayant personne pour aller chercher mon fils à l’école, j’ai dû refuser. Elle me soutient qu’étant en dessous de mon quota d’heures pour le mois, si je refuse cette mission elle m’enlèvera deux heures sur mon salaire.


J’interviens 5 fois par semaine chez un monsieur qui s’alcoolise et qui a des gestes déplacés (tentatives d’attouchements). J’ai prévenu ma responsable mais celle-ci continue de m’envoyer chez lui car personne d’autre ne veut y aller. Je me sens mal, je ne peux plus rien avaler, j’ai mal au ventre. Je ne me sens ni écoutée ni soutenue.


Je travaille du 5 au 15 mars inclus, sans interruption, ce qui fait 55h de travail sans un jour de repos. Puis du 25 au 31, sans repos également. Ça me fatigue d’avance, je ne suis pas sûre de tenir.


Je suis AVS. Lors du transfert d’un patient mon dos s’est bloqué. Le médecin m’a prescrit un arrêt. Suite à cet accident j’ai demandé à mon employeur (le patient qui m’emploie en CESU) un lève-malade mais cela a été refusé. Je le soupçonne de vouloir me licencier car d’après lui je ne peux plus effectuer les tâches qui me sont demandées. En a-t-il le droit ?


Ça fait deux semaines que je bosse pour une association et je n’en peux plus. Je suis épuisée, lessivée. Je commence tous les jours à 8h pour finir à 20h avec un trou de 14h à 17h.
Je suis aide à domicile sans diplôme. J’interviens chez une personne pour une toilette complète au lit. Elle a fait un AVC et ne peut même pas tenir un gant. Je lui mets les médicaments au coin de la bouche pour qu’elle les avale. Que se passe-t-il en cas de problème?
J’ai obtenu le DEAVS grâce à une VAE que j’ai effectuée en dehors de mon temps de travail, avec financement personnel. Mon employeur refuse de changer ma fiche de poste car il m’a embauchée en tant qu’aide à domicile et non en tant qu’auxiliaire de vie. Huit ans d’ancienneté dans cette boîte.
Commencer à 7h et finir à 20h30. Je suis fatiguée.
D’après ma responsable de secteur il est tout à fait normal de ne pas avoir de repos quand on travaille le week-end, ce qui nous fait donc douze jours d’affilée. C’est normal?
J’ai un week-end de repos pour quatre semaines de travail, c’est normal?
Mon employeur ne me fournit pas de gants, ni pour le ménage ni pour les toilettes, et encore moins de solution hydro-alcoolique. J’achète tout moi-même.
Je n’ai mon planning que le jeudi ou le vendredi pour la semaine suivante, ça me pose souvent des problèmes d’organisation.
Je suis auxiliaire de vie. J’ai un contrat de 120h/mois mais mon patron veut le réduire. Comme j’ai refusé, il m’a quand même enlevé une trentaine d’heures et me fait faire le ménage dans les bureaux.
J’ai mon diplôme d’auxiliaire de vie mais suis payée en tant qu’aide ménagère.
Je suis aide à domicile non diplômée. J’interviens chez une dame handicapée très dépendante. Je prépare son pilulier, écrase les médicaments, les lui donne, la fais manger, lui fais sa toilette, l’habille, fais son ménage, son repassage… Si je compte les heures de présence effective et de présence responsable, ça me fait du 6€ de l’heure.
Dans mon association les nouvelles font deux jours de tournée avec une ancienne puis sont larguées sans fiche de poste. Elles ont juste une adresse et doivent se débrouiller avec. Elles sont jeunes, souvent débutantes, et sont stressées.
C’est en passant au bureau à midi que j’ai vu que mon planning avait changé. J’aurais dû me trouver chez une nouvelle bénéficiaire pour une aide au repas à 11h30, mais je n’étais pas prévenue. J’y suis allée en vitesse, je n’ai pas eu de pause-repas.
Une bénéficiaire refuse que j’ouvre les fenêtres car elle a peur que ses chats se sauvent. Le sol est couvert d’urine et d’excréments de chats et de chiens. J’ai prévenu ma responsable mais celle-ci me dit que c’est à moi d’être plus convaincante. 
Des témoignages de ce genre, il y en a des dizaines, que dis-je, des centaines. Ces femmes sont « le pilier du maintien à domicile », tant vantées par nos chers élus. Elles sont celles qui viennent aider votre grand-père, veuf depuis peu, à préparer ses repas. Celles qui viennent aider votre mère à s’habiller tous les matins. Celles qui font les courses de votre voisine. Celles qui écoutent patiemment votre tante raconter pour la cent-douzième fois comment elle a perdu son chat. Celles qui emmènent votre grand-oncle voir la mer parce que tout seul, sans voiture, il ne peut plus. Celles à qui on a promis un travail et une valorisation de celui-ci et qui se retrouvent à nettoyer la merde du chat chez une alcoolique acariâtre. Celles qui élèvent seules leurs gosses et qui n’ont pas le droit de se plaindre quand Pervers Pépère leur tripote les fesses en passant. Celles à qui l’on conseille une formation professionnelle diplômante mais à qui le financement est refusé. Celles qui ne prennent pas de congés parce qu’elles jonglent entre trop d’employeurs. Celles qui mangent froid tous les jours parce qu’elles n’ont même pas une salle de repos à leur disposition. Celles qui doivent parfois se cacher pour aller aux toilettes chez les bénéficiaires parce que certains leur refusent ce droit. Celles qui se reposent dans leur voiture parce qu’elles habitent trop loin pour rentrer. Celles qui refusent un arrêt-maladie parce qu’elles n’ont pas les moyens de ne pas travailler. Celles qui donnent leur salaire à la nounou pour qu’elle s’occupe de leur famille pendant qu’elles s’occupent de celle des autres. Celles qui rentrent épuisées chez elles après une journée passée dehors pour laquelle elles ne seront payées que quatre heures. Celles qui, malgré tout, aiment leur métier car il est riche de belles rencontres.
On parle beaucoup de maltraitance envers les personnes âgées, on parle moins de maltraitance envers les aides à domicile. Et pourtant, elle existe. Conditions de travail indignes, salaires de misère, horaires à rallonge… Mépris, humiliations, indifférence.
« Le travail c’est la santé »
Ah bon?

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Quand je serai vieille…

Quand je serai vieille, je ne veux pas qu’on m ‘appelle « ma ptite dame » ou « ma jolie ». Je veux être respectée et conserver mon identité jusqu’à la fin. Je ne veux pas qu’on me retourne dans tous les sens sans même me prévenir pendant les soins. Je veux qu’on me touche avec douceur et qu’on m’explique ce qu’on me fait. Je ne veux pas qu’on me juge et qu’on dise de moi que je suis difficile ou compliquée. Je veux qu’on me traite avec bienveillance et qu’on accepte que je ne sois pas toujours de bonne composition.

Quand je serai vieille, je ne veux pas dormir dans des draps d’hôpital, je veux mon linge de lit. Je ne veux pas être lavée au gant jetable, je veux mes affaires de toilette. Je ne veux pas qu’on me serve mes repas dans des barquettes en plastique, je veux une jolie vaisselle comme à la maison.

Quand je serai vieille, je ne veux pas d’une couche, je veux une protection. Je ne veux pas d’un bavoir, je veux une grande serviette. Je ne veux pas d’un verre canard, je veux un verre ergonomique.

Quand je serai vieille, je ne veux pas qu’on parle devant moi comme si je n’étais pas là. Je veux pouvoir discuter avec ceux qui s’occuperont de moi. Je ne veux pas qu’on s’empare de mon fauteuil sans me prévenir pour m’embarquer à toute vitesse à l’autre bout du couloir. Je veux qu’on m’annonce qu’on va changer de pièce et qu’on chemine à un rythme qui ne me donne pas le vertige. Je ne veux pas qu’on me dise de faire dans ma protection sous prétexte que je suis trop longue à installer aux toilettes. Je veux que mes besoins élémentaires soient respectés et ma dignité conservée.

Quand je serai vieille, je marcherai moins bien, j’entendrai moins bien, je comprendrai moins bien. Mais je serai toujours capable d’aimer telle ou telle personne, d’avoir envie de tel ou tel menu, d’avoir peur de tel ou tel événement.

Quand je serai vieille, je veux juste qu’on ne m’enlève pas le droit d’être moi. Continuer la lecture

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Trois euros

Je suis aide-soignante en EHPAD. Je travaille avec des personnes âgées, très âgées. Je les aide à se lever, à marcher, à prendre leurs médicaments, à se laver, à s’habiller, à manger…
Tout en les aidant, je m’assure qu’elles ne risquent pas de tomber, de s’asphyxier, de faire une fausse route…
Tout en les aidant et en m’assurant qu’elles ne courent aucun danger, je les écoute, je leur parle avec douceur, je souris…
Tout en les aidant, en m’assurant qu’elles ne courent aucun danger et en veillant à leur bien-être moral, je pense à descendre les poubelles, à recharger les chariots de protections, à faire les transmissions…
Pour faire tout ça, j’ai un « plan de soins ». Je sais où je dois être, à quelle heure et avec qui. Il faut que les soins rentrent dans des cases et qu’à la fin de mon service, toutes les cases soient cochées.
Toilettes ok.
Médicaments ok.
Chariots ok.
Lits ok.
Poubelles ok.
Repas ok.
Transmissions ok.
Service fini.
Parfois, des cases se rajoutent. Alors on tasse. On accélère, on fait un peu moins bien, on fera mieux demain. Ou pas.
Parfois, des cases disparaissent. Mais c’est plus rare, et ce n’est pas forcément bon signe.

Le matin, ce sont les toilettes. À sept heures, les aides-soignantes sont au taquet, top départ, c’est parti! La moyenne c’est vingt minutes par résident, parfois moins, rarement plus. Pendant ces vingt minutes, l’aide-soignante se consacre entièrement à une personne.
Pendant ces vingt minutes, elle doit lever, aider, laver, guider, écouter, brosser, habiller, chausser, coiffer, parfumer… cette personne.
Pendant ces vingt minutes, elle doit être souriante, patiente et rassurante.

Vingt minutes, au prorata du salaire de l’aide-soignante, ça représente à peu près trois euros.

Trois euros pour le sourire.
Trois euros pour la douceur.
Trois euros pour le soin.

Et vous, vous avez quoi pour trois euros? Continuer la lecture

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Bravoooooo!

Imaginez : vous êtes un jeune parent, complètement fou d’amour et gagatisant pour votre enfant. Cet enfant, forcément, c’est le plus beau, le plus intelligent, le plus mignon, le plus gentil, bref, le plus tout! Aujourd’hui est un jour miraculeux qui vous emplit de joie car l’enfant, le chérubin, l’élu, a mangé TOUTE sa purée tout seul, comme un grand! Et vous, vous l’heureux parent qui avez engendré cette merveille de la nature, vous vous extasiez – à juste titre – devant cet exploit.
– Bravoooooo, dites-vous en tapant dans vos mains avec un sourire jusqu’aux oreilles.
Votre enfant, voyant votre enthousiasme débordant pour un truc somme toute assez banal (il a mangé sa purée), vous sourit en retour. Il sourit, vous souriez, la vie est merveilleuse.

Même enfant, même parent. Cette fois-ci l’enfant, le chérubin, l’élu, a fait caca dans son pot. Psychologiquement, c’est un grand jour : en pleine période du non, l’enfant cède, il « donne » son caca à ses parents et, en comprenant toute la symbolique de cet acte crucial, vous sautez de joie.
– Bravoooooo, dites-vous en agrémentant votre dernier statut Facebook d’une magnifique photo de l’étron divin.
Votre enfant, dépassé par ce qui vient de se jouer dans son pot, vous sourit en retour. Il sourit, vous souriez, la vie est fabuleuse.

Maintenant, imaginez ces deux scènes, à quelques détails près, avec non plus un enfant et un parent mais une personne âgée et un soignant. Relisez la scène à haute voix, en y mettant le ton. Même sur le « Bravoooooo ». Surtout sur le « Bravoooooo ». Vous sentez le malaise? Vous voyez toute l’infantilisation de la personne âgée qui a fini sa purée ce midi? Vous supportez le compliment odieux sur le caca lâché dans le montauban?

Monsieur M. a été torturé par la Gestapo, les soldats lui ont brisé les phalanges une par une.
Madame C. ne sait plus quand elle est née, ni où. Elle ne sait presque plus rien en fait. Et ça lui fait peur. Terriblement peur.
Monsieur V. a survécu à deux cancers.
Madame H. a perdu son fils et ses deux petits-enfants dans un accident de voiture. Elle ne s’en est jamais remise.

Ces gens, ils ont une histoire, des histoires. Ils ont aimé, souffert, donné la vie, vécu la maladie, et tant d’autres choses. Des choses merveilleuses et d’autres dramatiques. Des choses qu’on n’ose parfois même pas imaginer. Et aujourd’hui, au crépuscule de leur vie, il y a des soignants qui les félicitent niaisement parce qu’ils ont mangé toute leur purée. Ou parce qu’ils ont fait caca. Vous le sentez le paradoxe? Continuer la lecture

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Une question d’éthique #1

Dans notre métier, comme dans des tas d’autres, nous sommes confrontés à des choix. Certains sont simples :
– soupe ou omelette?
– change anatomique ou change complet?
– balai ou aspirateur?
– eau de javel ou vinaigre blanc?
Et il y en a d’autres, plus complexes, qui font appel aux lois, à l’éthique, au cadre. C’est de l’un de ces choix dont je voudrais vous parler.

Madame Tangue vit seule avec son chien. À première vue, c’est une dame tout à fait charmante, qui aime la compagnie et la conversation. Pour une raison que nous ne connaissons pas, elle est sous tutelle. Ses enfants vivent loin et viennent la voir pendant les vacances. Les auxiliaires interviennent chez elle tous les jours pour l’entretien de la maison, les courses et des promenades. Même le week-end. Oui, le week-end, nous intervenons pour faire des promenades. Madame Grandchef a sans doute estimé que c’était une nécessité vitale. Passons. Sur notre planning, les consignes sont les suivantes : « entretien du logement, courses, promenade. Attention, ne pas acheter d’alcool. » OK, c’est noté.

La première fois que je vais chez Madame Tangue, celle-ci me demande d’aller faire des courses. Elle me tend une liste et, en la lisant, je me rends compte qu’elle y a marqué « deux bouteilles de vin ».
Option un : lui expliquer que je ne peux pas prendre de vin. C’est délicat, je ne la connais pas, c’est vexant, elle risque de mal le prendre.
Option deux : aller faire les courses et « oublier » le vin.
Je suis lâche, je choisis l’option deux.
Je pars donc faire les courses et prends tout ce qu’il y a sur la liste, sauf le vin. Au retour, aucun commentaire de sa part. Ouf. En bonne auxiliaire fayote et consciencieuse (et surtout, en bonne auxiliaire qui rêve d’un CDI), je signale « l’incident » à Madame Grandchef, histoire de me couvrir au cas où.

La deuxième fois que je vais chez Madame Tangue, il faut aussi faire des courses. La liste est sensiblement la même que la dernière fois, et le vin y figure encore. Avant que je parte, Madame Tangue me fait remarquer que je ne l’avais pas pris la dernière fois. Oups.
Option un : lui dire que j’ai oublié. Sauf que je ne vais pas pouvoir oublier deux fois.
Option deux : lui dire que les auxiliaires n’ont pas le droit d’acheter de l’alcool, ce qui dans le cas présent est un demi-mensonge.
Option trois : lui dire la vérité, à savoir que nous avons interdiction de lui acheter de l’alcool.
Je suis lâche mais calculatrice, je choisis l’option deux. Stupeur de Madame Tangue. Les autres auxiliaires le font, elles! Et merde. Coincée.
Coincées, nous le sommes toutes deux. Elle veut quelque chose, je n’ai pas le droit de l’acheter. Madame Tangue, qui a oublié d’être bête, argumente : si je n’achète pas ce qu’elle me demande, une autre le fera. Et si personne ne le fait, elle changera de prestataire, tout simplement. C’est imparable. J’écoute sa version et lui propose la mienne : si je n’achète pas le vin, j’obéis à ma supérieure et aux consignes données par son tuteur. Si j’achète le vin, je désobéis et cours le risque d’une sanction. Nous sommes dans une impasse. Finalement, Madame Tangue barre les bouteilles de la liste et je pars faire les courses. En bonne auxiliaire pas si fayote que ça quand même, je ne signale pas l’incident à Madame Grandchef, j’ai pas trop envie d’une guerre des tranchées entre collègues, et encore moins d’une remontrance collective.

La troisième fois que je vais chez Madame Tangue, celle-ci est habillée pour sortir, liste de courses en main. Bon, je sens que ça va être compliqué. Direction le grand magasin, celui où l’on trouve de tout : viande, légumes, fromage, gâteaux… et vin. Madame Tangue glisse deux bouteilles dans le caddie, comme ça, l’air de rien.
Option un : retirer le vin du caddie et lui redire que je n’ai pas le droit d’acheter de l’alcool. Hum, pas très envie d’une altercation en plein magasin, ça serait limite.
Option deux : retirer les bouteilles à son insu, discrètement. Pas très courageux, et risque d’altercation à la caisse.
Option trois : lui redire que je n’ai pas le droit et aviser selon sa réaction.
Option quatre : faire comme si je n’avais rien vu.
Je suis lâche mais pas tant que ça, je choisis l’option trois. Réponse de Madame Tangue :
« Vous n’avez pas le droit d’acheter de l’alcool, mais moi j’ai le droit, aucune loi ne me l’interdit. » Logique. Et imparable. Je m’incline. En bonne auxiliaire concernée par les problèmes d’addiction, j’informe Madame Grandchef de l’incident. Haussement de sourcils et réponse de l’intéressée :
« De toute façon, si elle veut vraiment du vin, elle arrivera toujours à s’en procurer. Et si nous refusons de l’acheter, elle s’adressera à un autre prestataire et on aura perdu une cliente. »
Logique, et imparable.Madame Tangue garde son vin, nous gardons une cliente.

In vine veritas. Continuer la lecture

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Monsieur Bitàlair (5)

Résumé de l’épisode précédent
Babeth, l’auxiliaire à couettes, doit faire « l’entretien du logement et l’aide à la toilette » chez Monsieur Bitàlair. La maison est plutôt délabrée, le bénéficiaire aussi, Babeth est sur le point de renoncer…
À la fin de l’épisode précédent, Monsieur Bitàlair est tranquillement assis dans sa cuisine, crachant presque voluptueusement sa fumée de clope à la figure de cette bonne à rien envoyée par la mairie (moi), tandis que cette dernière refoule silencieusement sa colère (pardon, sa haine) derrière un masque qu’elle veut impavide (et ouais, t’as vu ça un peu comme ça en jette quand une auxiliaire de vie te raconte la scène!).

Je suis donc là, face à ce type qui ne bouge pas. Lui assis, moi debout. Lui, avec ce calme arrogant de celui qui a tout son temps et moi, avec cette colère sourde de celle qui n’en peut plus. Lui, vieux, malade. Moi, moins vieille, enceinte. Oui, enceinte. Parce que c’est tellement plus drôle d’envoyer les femmes enceintes chez les fumeurs alcooliques violents. Parce que Madame Grandchef, c’est pas trop son problème tout ça. Parce qu’on fait pas le ménage avec notre utérus après tout !
La journée a été longue et j’ai hâte de rentrer chez moi. J’accélère le mouvement. Il ne veut pas bouger ? Pas grave. C’est moi qui vais bouger. Je m’approche. Il lève les yeux. Je me rapproche. Il me regarde. Je suis près de lui. Il ouvre la bouche. Je suis tout près. Il gueule.
« – Qu’est-ce tu veux encore ? Dégage !
– Je vais vous aider à enlever vos vêtements Monsieur Bitàlair. Je commence par le haut »
Sans lui demander son avis, je passe derrière lui et commence à retirer son t-shirt. Il résiste un peu, j’insiste un peu. Finalement, il capitule. Si on m’avait dit qu’un jour j’obligerais un homme à se déshabiller !
Je continue. Pantalon, slip, chaussettes. Je vous épargne la description des vêtements imprégnés d’urine et de selles, je mettrai les nausées sur le compte de la grossesse !
Monsieur Bitàlair est nu, face à moi (je sens comme une tension sexuelle dans cette phrase, non?)
Cet homme qui nous insulte, qui nous méprise, qui a fait fuir les infirmières libérales et pleurer certaines de mes collègues, se tient là, face à moi, dans son simple appareil et, à ce moment précis, n’a plus rien de redoutable. Ce n’est qu’un amas de chair et de peau et, au creux de cette chair, quelques organes, en plus ou moins bon état. Ce n’est qu’un homme.
La tâche me semble soudain d’une simplicité foudroyante. Je dois laver cet homme et cette maison, rien de plus. Je dois finir mon heure, remplir le cahier de liaison et faire signer ma feuille de présence. Quand j’aurai fini, je rentrerai chez moi, je retrouverai ma maison propre et ma famille normale. Lui restera ici, au milieu de sa crasse et de sa haine. Demain, tout recommencera. Une auxiliaire viendra frapper à sa porte, il l’insultera, elle fera quand même son boulot. Qu’importent ses insultes, sa crasse et son mépris. Qu’importent notre fatigue, notre colère et notre peur. On a un boulot, on le fait, et si ça ne nous plaît pas, libre à nous de postuler ailleurs.
Aujourd’hui, c’est moi, Babeth, 34 ans (à l’époque) enceinte.
Hier c’était Amandine, 19 ans et jolie comme un coeur.
Avant-hier c’était Martine, 50 ans et pas très envie de jouer.
Et demain? Peut-être Julie, 25 ans, enceinte elle-aussi?
Peut-être Sonia, 42 ans, débutante?
En tout cas, certainement pas Madame Grandchef! Pas elle, non, avec son joli petit tailleur et ses talons aiguilles. Pas elle, avec son brushing impeccable et sa voiture de fonction. Pas elle, avec son regard froid et sa voix trop posée. Et d’ailleurs, que ferait-elle, elle, la grande dame, face à ce corps nu? Comment s’y prendrait-elle pour le faire aller de la cuisine à la douche? Comment supporterait-elle la fumée et l’odeur? Comment garderait-elle son calme dans cette situation?
Il faudra que je lui demande un jour. Mais pas maintenant. D’abord, il faut que je lave Monsieur Bitàlair.

À suivre…

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Incompétente! (2)

J’ai été envoyée chez des personnes malades, alcooliques, démentes.
J’ai été envoyée chez des personnes diabétiques, cardiaques, cancéreuses.
J’ai été envoyée chez des personnes amputées, handicapées, endeuillées.
J’ai été envoyée chez toutes sortes de personnes, avec toutes sortes d’histoires, sans presque rien savoir d’elles.
Que savais-je des pathologies de la vieillesse, de l’alcoolisme, de la démence?
Que connaissais-je du diabète, des cardiopathies, des cancers?
Qu’avais-je appris sur les personnes amputées, le handicap, le deuil?
Rien. Je ne savais rien, ou presque. Je ne connaissais que ce que j’avais vécu, de près ou de loin, à travers l’histoire de mes parents, ou la mienne, ou ma maigre expérience professionnelle.
Je suis allée chez toutes ces personnes, j’ai travaillé chez elles. J’ai fait à manger à des diabétiques, je suis allée marcher avec des cardiaques, j’ai parlé avec des déments.
Madame Grandchef leur a dit que toutes les auxiliaires étaient diplômées et expérimentées… sans leur préciser de quel diplôme et quelle expérience elle parlait. Toutes ces personnes m’ont plus ou moins fait confiance, elles m’ont confié leurs menus, leur intérieur, leur personne. J’ai fait des repas, des courses, des promenades, du ménage, des toilettes, chez des personnes dont l’histoire de vie se résumait parfois à deux lignes sur une fiche de liaison. Secret médical oblige, je ne savais (presque) rien d’elles. Le strict nécessaire : nom, prénom, adresse, mission. À la limite, la pathologie principale (Alzheimer, diabète…) et le nom du médecin traitant, et encore, pas toujours. Je glanais quelques infos à droite à gauche, auprès des collègues, de la famille, des infirmières libérales, mais ça restait de l’anecdotique, de l’ordre de la débrouille. Et puis, faut avouer que le projet de vie, la globalité de la personne aidée, tout ça, c’est pas franchement ouvert aux auxis hein! Une nana qui prépare la soupe et refait le lit a-t-elle vraiment besoin de savoir autant de choses?
Eh bien figurez-vous que oui! J’aurais aimé savoir ce qu’il fallait faire à manger pour Fernand, diabétique insulinodépendant. J’aurais aimé savoir communiquer avec Marie-Hélène, qui souffrait de la maladie d’Alzheimer depuis une dizaine d’années. J’aurais aimé aider Raymond, amputé d’une jambe, à se remonter dans son lit. J’aurais aimé connaître la bonne attitude à avoir avec Jean, endeuillé depuis peu, quand il me parlait de son épouse. J’aurais aimé pouvoir déceler les signes de souffrance chez Suzanne, qui souffrait d’une insuffisance cardiaque. Mais je ne savais pas, et j’ai sans doute fait et dit un paquet de conneries!
Vieillir chez soi, c’est bien. Vieillir chez soi avec un médecin traitant qui vous connaît bien et des infirmières qui prennent soin de vous, c’est encore mieux. Vieillir chez soi avec une auxiliaire de vie qui ne va pas vous envoyer au cimetière plus tôt que prévu parce qu’elle n’est ni formée ni informée… c’est la moindre des choses non? Continuer la lecture

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La vieillesse tue

Dans son numéro de janvier 2014, The Lancet publiait cinq articles signés par des noms prestigieux qui pointaient le gaspillage de la recherche clinique. L’éditorial était une autocritique, puisque cette illustre revue publie, comme toutes les autres, de nombreux articles … Continuer la lecture Continuer la lecture

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Incompétente!

« Madame C : aide à la toilette et préparation du petit-déjeuner. »
En langage auxiliaire de vie, ça veut dire que la personne aidée est relativement autonome mais a besoin d’être accompagnée.
En langage commun ça veut dire que la personne aidée a besoin que tu lui beurres ses tartines et que tu lui savonnes le dos.
En langage Madame Grandchef ça veut dire qu’en vrai tu vas en chier.
Moi, j’étais naïve et débutante, je ne me suis absolument pas méfiée en voyant cette consigne sur mon planning. Une demi-heure pour beurrer des tartines et savonner le dos (et attention hein, pas le contraire!), hop hop hop, facile!
Sauf que…
Sauf qu’il y avait un piège. Car en vrai, réfléchissons un peu. Beurrer des tartines, c’est facile et tout le monde peut le faire, nous sommes d’accord. Savonner le dos, pareil. Oui mais attendez! Vous vous imaginez quand même pas que Madame C. allait gentiment m’attendre, dos nu, devant ses petites tranches de pain sagement alignées sur la table? Hein? Si? Ben non!
En vrai, il fallait frapper doucement à la porte, attendre, re-frapper doucement, re-attendre, entrer, se rendre compte que Madame C. dormait profondément, ouvrir les volets doucement, la réveiller tout aussi doucement, l’aider à se redresser dans le lit, l’aider à s’asseoir, lui mettre ses chaussons, l’aider à se lever, l’amener, à petits pas, jusqu’à la chaise, l’installer devant la table, faire chauffer de l’eau, beurrer les fameuses tartines pendant ce temps, servir la Ricoré avec les tartines, l’aider à prendre ses médicaments, puis, pendant qu’elle déjeunait, faire le lit et préparer les vêtements. Après le petit-déjeuner, aider Madame C. à se relever, l’accompagner à la salle de bain, l’aider à se déshabiller, l’aider à faire sa toilette (et nous arrivons au très attendu savonnage de dos), l’aider à s’habiller, la raccompagner dans la chambre, l’aider à s’asseoir confortablement. Puis débarrasser la table du petit-déjeuner, faire la vaisselle, au-revoir madame et à demain. Ajoutez à cela l’envie pressante du matin (donc avant le petit-déjeuner), la désorientation, (Où suis-je? Qui êtes-vous? Que fait-on?), le cahier de liaison à remplir et la fiche de présence à signer, les bas de contention, plus quelques autres petites broutilles inhérentes au métier d’auxiliaire de vie… Vous avez une demi-heure.
Personnellement, le matin, pour me lever/manger/me laver/m’habiller/émerger je mets pas loin d’une heure. Et encore, faut pas m’emmerder! Parce que je suis pas du matin. Alors quand j’aurai 85 ans, le corps et le cerveau ralentis et l’humeur chagrine, faudra pas me demander de faire la même chose en une demi-heure.
À l’époque, je débutais, et j’étais pas très douée. Pas organisée, pas habituée, pas formée. Du coup, l’aide à la toilette et le petit-déjeuner, en une demi-heure, ça me semblait moyennement faisable. Alors j’ai essayé plusieurs techniques.
Technique numéro un : soyons fous, faisons tout! Oui mais non, en une demi-heure ça tient pas, même en allant vite, même en mangeant sa biscotte dans la salle de bain (non, rassurez-vous, je suis pas allée jusque là… faut pas déconner quand même!).
Technique numéro deux : lever/pipi/toilette/habillage/installation petit-déjeuner, au-revoir Madame à demain. Mouais, c’est pas mal, sauf que… Laisser la dame toute seule à table, alors qu’elle ne peut pas se lever seule… Hem… Pas terrible ça. Sans compter le risque de fausse route, le risque de chute, et la vaisselle pas faite.
Technique numéro trois : lever/pipi/petit-déjeuner/petite toilette/habillage. Ok, ça passe. C’est un peu juste, mais en arrivant cinq minutes plus tôt et en repartant cinq minutes plus tard c’est jouable. Sauf que c’est la course, pour tout, que c’est mal fait, et que c’est stressant, pour la dame comme pour moi.
Technique numéro quatre : petit-déjeuner/toilette/habillage au lit… Non, je déconne.
Technique numéro cinq : aller voir Madame Grandchef et lui expliquer/avouer qu’en une demi-heure j’y arrive pas. Se faire engueuler parce que les collègues qui font le week-end y arrivent, elles. Argumenter/chouiner en disant que la dame n’est pas très en forme en ce moment, qu’elle est ralentie, qu’il y a un risque de chute… et maudire les collègues d’avoir toutes choisi l’option trois en se taisant.
J’ai finalement choisi la technique numéro cinq et j’ai obtenu une précieuse demi-heure supplémentaire. L’histoire pourrait être simple, mais elle ne l’est pas. Car avant d’arriver à cette simple conclusion qu’il me fallait plus de temps, j’ai hésité, tergiversé, essayé différentes façons de faire. Et qui a servi de cobaye? Madame C. bien sûr! Tous les matins, Madame C. a supporté avec bienveillance ma totale incompétence. Elle est restée souriante malgré ma maladresse, patiente malgré mes hésitations, indulgente malgré mes erreurs. Madame C. a été la première dame avec laquelle je me suis vraiment sentie auxiliaire de vie. Avec elle, j’ai pris le temps d’apprendre, de me tromper, de refaire, de découvrir.
Et tout en apprenant, tout en me trompant et tout en refaisant, j’ai été maltraitante. Maltraitante par négligence et par incompétence. Maltraitante dans ma façon d’être et ma façon de faire. Parce que je n’avais ni les bons mots ni les bons gestes. Parce que je ne savais pas. Parce que je croyais bien faire. Parce que je ne me posais pas les bonnes questions. Parce que j’étais non diplômée et non expérimentée. Parce que je travaillais bien au-delà de mes compétences sans me l’avouer. Parce que j’aimais beaucoup Madame C. et que je n’imaginais pas un seul instant être à côté de la plaque. Parce que je me sentais investie dans ce que je faisais. Parce que j’aimais mon travail, tout simplement.

La maltraitance se fait parfois avec la plus grande gentillesse qui soit. En voulant et en croyant bien faire. L’enfer est pavé de bonnes intentions.

À lire sur le même thème : 

http://lacrabahuteuse.fr/2013/11/maltraitance/

Vous avez cinq minutes? Vous voulez participer à un beau projet qui parle de maltraitance et de bientraitance? Un petit clic, quelques petites questions, et le tour est joué!

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Petites maltraitances ordinaires. IV

Deux aides-soignantes autour du lit d’une dame très âgée. Les AS changent sa protection pour la nuit. Dialogue.
– Oh la la qu’est-ce qu’elle a comme pertes celle-là, regarde-moi ça c’est vraiment dégueulasse!
– Ah ouais putain et puis ça pue en plus!
– Eh ben, j’aimerais pas voir son vagin, ça doit pas être joli joli là-dedans!
Soupir. Je ne dis rien. Je regarde la dame, qui regarde ailleurs.

Deux aides-soignantes et une dame hémiplégique. Et que je te tourne, et que je te retourne et… hurlement de douleur de la résidente manipulée avec brusquerie. Réponse cinglante de l’AS :
– Vous n’avez qu’à la faire toute seule votre toilette!
Ben oui, facile.

Une aide-soignante, une stagiaire et une dame alitée. Toilette au lit, habillage et maquillage. L’aide-soignante s’applique à mettre du blush, du fard à paupières et du rouges à lèvres.
– Tu vois, cette dame est très coquette, alors je prends le temps de la maquiller, c’est important pour elle. Et puis c’est de la bientraitance, tu comprends?
Je comprends surtout que si on prend le temps de la maquiller, on peut aussi prendre le temps de lui brosser les dents non? Ah non, pardon, ça n’entre pas dans le cadre de la bientraitance ça!

Une aide-soignante et un homme en fin de vie. Une autre aide-soignante entre dans la chambre sans frapper, se dirige sans un mot vers la penderie, prend un pantalon, et, en ressortant :
– Je prends ça pour Simon, de toute façon Jean n’en a plus besoin, on le lève plus!
Ben ouais, vas-y, fais comme chez toi!

Trois aides-soignantes dans l’office, parlant de Monsieur et Madame Adorable :
– Il m’énerve, lui, il est là tout le temps, toujours à nous demander des trucs pour sa femme!
– Pfff, j’aurais pas aimé avoir un mari comme ça, quel pot de colle!
– Remarque, on sait pas ce qu’ils font dans la chambre tous les deux quand la porte est fermée. Si ça se trouve…
– Ah mais arrête, t’es dégueulasse! Avec elle faut pas être dégoûté quand même hein!
Gloussements et mines faussement dégoûtées, qu’est-ce qu’on rigole ici!

Une aide-soignante et une dame assez forte, qui a du mal à se lever.
– Allez Madame, on bouge son popotin!
Euh… Non, rien.

À suivre…

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Un MacGyver centenaire

La clé suspendue par une cordelette, glissait lentement vers moi. Guidée par  un fil métallique qui était tendu pour cette unique fonction de la fenêtre de la cuisine au premier étage du pavillon au portail en contrebas, elle arrivait enfin … Lire la suite Continuer la lecture

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Un MacGyver centenaire

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Lucette et Lucienne (2)

Lucette, chez elle.
Lucienne, en EHPAD.

(lire le début ici)

À 13h, Lucette se sert un café au salon et s’installe confortablement devant le journal télévisé. Les nouvelles ne sont pas bonnes, comme toujours, et ça fait déprimer Lucette. Heureusement, la sonnerie du téléphone l’extirpe de cet amas de catastrophes. C’est Karine, sa petite fille, qui l’appelle pour prendre de ses nouvelles. Karine, c’est la fille de sa fille, alors entre elles, il y a comme un lien particulier. Vingt minutes de conversation plus tard, Lucette raccroche, le sourire aux lèvres. Parfois le bonheur c’est simple comme un coup de fil.

À 13h, Lucienne est installée pour la sieste. Couche propre (pardon, on ne dit pas une couche mais une protection, les mots ont leur importance, mais Lucienne n’est pas dupe, appelons un chat un chat et une couche une couche), barrières de lit remontées, sonnette à portée de main. L’installation au lit n’a duré que cinq minutes, l’aide-soignante est une rapide, ses gestes sont précis et efficaces. Trop précis, trop efficaces. Lucienne aurait aimé discuter un peu, elle est triste aujourd’hui, c’est son anniversaire de mariage et personne n’y a pensé. Si Maurice avait été en vie, ça leur aurait fait soixante ans de mariage. Mais Maurice n’est plus là, et leurs enfants ont bien d’autres choses à faire que se rappeler d’une date qui ne les concerne plus. Ils ont leur vie, loin, et Lucienne sent bien qu’elle est un poids pour eux. Si seulement elle pouvait se dépêcher de mourir, ça leur ferait au moins économiser le prix de l’EHPAD, tout est tellement cher de nos jours!

À 16h, Lucette est plongée dans une partie de scrabble avec sa voisine. Elle vient de poser un mot compte triple et elle jubile en comptant ses points : elle a ratatiné Simone, comme dirait Babeth avec son langage parfois très imagé! Cette victoire lui a ouvert l’appétit, une pause café s’impose. Ça tombe bien, Simone a justement apporté des petits gâteaux spécial diabète, dégotés chez le pâtissier de la place de l’église (un trésor ce pâtissier, un peu cher certes, mais une fois de temps en temps…).

À 16h, l’aide-soignante revient pour le goûter. Jus d’orange et madeleine en sachet individuel. Comme hier. Comme demain. Comme tous les jours. Lucienne regarde son plateau d’un regard morne. Pas faim. Pas envie. D’ailleurs a-t-elle encore envie de quelque chose?

À 19h, Lucette met le couvert. Ce soir elle mange léger : soupe et laitage. Après le repas elle ira siroter une petite verveine au salon. Il n’y a rien de bon à la télé ce soir, que des séries policières ou des films américains, alors elle se couchera tôt avec un bon livre. Ça tombe bien, Babeth lui a prêté un livre qu’elle vient de finir, « Alors voilà : les 1001 vies des Urgences », de Baptiste Beaulieu. Il paraît que c’est une vraie pépite, ça tombe bien, ça sera parfait pour passer une bonne soirée.

À 19h, Lucienne est couchée. Ce soir elle a « mangé en chambre », comme ils disent ici. Traduction : elle n’a pas été levée cet après-midi, l’aide-soignante est passée vers 18h lui servir une bouillie et ses médicaments, à 18h30 son plateau a été débarrassé, elle a été changée pour la nuit, ses volets ont été fermés et sa lumière éteinte. Maintenant, elle attend. Elle attend quoi? Elle ne sait pas. Le sommeil, agité, malgré le somnifère du soir. Les rêves, dont elle ne se souvient jamais. Les souvenirs, ceux qui la font sourire parfois et pleurer souvent. La mort, qui la délivrerait de cette vie de rien, cette vie qu’elle n’a pas choisie, cette vie qu’on lui impose à grands coups de médicaments et de repas forcés.

À 23h, Lucette dort profondément. Elle a veillé tard, le livre était passionnant et elle a eu du mal à le poser. Finalement la fatigue a eu raison des histoires d’hôpital, Lucette a posé le livre sur sa table de chevet, regardé sa photo de mariage dans son cadre doré, envoyé un baiser du bout des lèvres à Germain, éteint la lumière, et s’est endormie le sourire aux lèvres.

À 23h, Lucienne ne dort pas. Elle pense à Maurice. Maurice qui la soulevait dans ses bras comme une plume. Maurice qui lui couvrait le visage de baisers. Maurice qui la serrait fort contre lui avant de partir en mer. Maurice qui un jour n’est pas rentré. Tout simplement. Trente-quatre ans qu’il est parti. Trente-quatre ans qu’elle pleure. Trente-quatre ans qu’elle prie pour le rejoindre. Cette nuit peut-être? Lucienne espère fort, elle n’a plus que ça à espérer de toute façon. 

Et pendant que Lucienne et Lucette dorment, des millions d’autres vieux dorment, rêvent, espèrent, ou pleurent dans leur lit, chez eux, à l’hôpital, en EHPAD…

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Lucette et Lucienne (1)

Lucette, chez elle.
Lucienne, en EHPAD.

Le matin, Lucette se réveille avec la radio. Elle repousse les couvertures, pose un pied par terre, puis l’autre, et se lève doucement. Elle enfile une robe de chambre, la bleue, celle qui est bien chaude, ouvre les volets, et va à petits pas dans la cuisine se préparer un bon petit-déjeuner : du café (avec un peu de chicorée pour le goût), du pain grillé, du beurre, de la confiture maison (avec les fraises du jardin). Lucette mange lentement, elle a tout son temps et l’infirmière ne sera pas là avant une bonne heure.

Le matin, Lucienne est réveillée par l’aide-soignante. Lumière allumée, volets ouverts, lit (d’hôpital) redressé. Plateau en plastique (d’hôpital) posé sur l’adaptable (d’hôpital). Bol blanc (d’hôpital) empli de café, trois tartines de pain mou beurré, une poignée de médicaments et un verre d’eau. Serviette (d’hôpital) nouée autour du cou comme les enfants, bon appétit et à plus tard pour la toilette.

À neuf heures, l’infirmière arrive. Lucette a du mal à faire sa toilette toute seule depuis quelques années, alors l’infirmière vient l’aider pour la douche tous les matins. Savon à la violette de Toulouse, crème hydratante, parfum, un peu de rose aux joues pour donner bonne mine, voilà Lucette toute pomponnée. La robe bleu marine et le tricot assorti, ce sera parfait pour aujourd’hui. L’infirmière est toujours pressée, elle a du monde à voir le matin, mais son sourire et sa gentillesse font oublier la rapidité de la visite.

À neuf heures, l’aide-soignante revient pour la toilette. Un coup de gant (d’hôpital) sur le visage et le buste, un deuxième coup de gant au bas du ventre, hop hop hop, on se dépêche! Pas le temps de papoter, il y a encore 10 toilettes à faire. Savon liquide (d’hôpital), le même que la voisine, le même que le voisin, le même que tous les vieux dans tous les EHPAD. Les pieds? Pas le temps. Le shampoing? Pas le temps. Le brossage de dents? Pas le temps. Une chemise (d’hôpital) boutonnée dans le dos, facile à enfiler, facile à enlever, un gilet par-dessus, une jupe, Lucienne est prête. Prête pour quoi? Pour rien. Installée dans son fauteuil (d’hôpital), télé allumée, sonnette à côté, Lucienne attend le repas.

À dix heures, un coup de sonnette, voilà Babeth. C’est parti pour le marché du mercredi. Des légumes chez Roger le primeur, du poisson chez Bruno, des pommes chez Nicole, des oeufs et du fromage chez Simon, et du pain chez Carole. N’oublions pas la petite douceur du mercredi, un macaron au chocolat que Lucette partagera avec Babeth devant un petit café. Le diabète? Oh, un petit gâteau par semaine, on peut se le permettre non?

À dix heures, Lucienne somnole devant sa télé.

À midi, Lucette se prépare une petite ratatouille et une escalope. En dessert, juste une pomme, ça compensera le délicieux gâteau de ce matin. Ça sent bon dans toute la maison.  Tout en se servant, elle regarde pensivement son assiette de porcelaine. C’est la vaisselle qu’elle avait achetée avec Germain pour leur premier Noël ensemble. Dix ans déjà qu’il est parti. Il lui manque. Lucette regarde le cadre posé sur le buffet, Germain lui sourit, elle lui sourit en retour. Qu’il est doux de se rappeler des bons souvenirs au milieu de ses objets. La radio diffuse du Barbara, Lucette se surprend à chantonner.

À midi, l’aide-soignante vient chercher Lucienne pour le repas. Au menu : crudités, purée et steak haché, fromage, compote. Assiettes blanches d’hôpital, serviette d’hôpital, menu d’hôpital. À table, les voisins de Lucienne ne sont pas bavards, chacun semble pressé de regagner sa chambre. La radio tourne en boucle dans la salle, mais ces chansons-là sont trop modernes pour Lucienne, elle n’en connaît aucune. Chez elle, elle écoutait Piaf et Aznavour sur son tourne-disques. Ici, elle n’a rien pour écouter la musique, elle se contente de la télé.

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Vieillir (1)

Quand j’étais toute petite, ma vie tournait autour de trois dates : Noël, mon anniversaire, ma fête. Trois événements, trois occasions d’avoir des cadeaux. La vie est simple pour les enfants. Évidemment, il y avait d’autres dates importantes : Pâques pour les chocolats, les vacances scolaires pour les vacances chez mamie, le jour de l’An pour pouvoir se coucher tard.
Et puis j’ai grandi. Je me suis intéressée à d’autres choses que ma petite personne. Mon frère et mes parents avaient eux aussi leurs dates importantes. Et puis, il y avait les fêtes commerciales, celles dont tout le monde parle. Chez nous on fêtait tout ce qui pouvait se fêter : anniversaires, fêtes, anniversaires de mariage et de fiançailles, fête des mères, fête des pères, Saint-Valentin… Ça en faisait des dates à retenir!
Quatorze février, trente avril, deux juin, treize juin, vingt-deux novembre, vingt-cinq décembre… Des gâteaux, des cadeaux, des bougies… Des repas, des fêtes, des rires…
Et puis j’ai encore grandi. À cette collection d’événements familiaux sont venues s’ajouter les dates historiques, celles que tout le monde connaît. Huit mai, dix-huit juin, quatorze juillet, onze novembre… Cortèges, commémorations, jours fériés…
J’ai fondé une famille. Un mari, deux enfants, deux beaux-parents… De nouveaux anniversaires, de nouvelles fêtes. Vingt-et-un août, seize novembre, vingt-deux juin, trente-et-un octobre…
Mon frère a fait de même. Une femme, des enfants… Encore des dates. Vingt-sept avril, quinze août, trente janvier, vingt-deux février…
J’ai vieilli. Des gens sont morts. Treize septembre, trente juillet, vingt-neuf avril…
J’ai trente-six ans. Chaque mois, il y a quelque chose dont je dois me souvenir. Chaque souvenir me ramène quelques années en arrière.
Ma nièce est née un vendredi. C’était le dernier jour de mon stage de moniteur-éducateur, j’ai appris sa naissance par un sms reçu alors que je me trouvais dans le hall d’entrée d’un Institut Médico-Éducatif quelque part dans le Tarn.
Ma mère est morte un lundi, comme mon père. Comme mon beau-père aussi. J’aime pas les lundis.
Je suis née un samedi. Ce soir-là, mes parents devaient aller à un bal. Finalement, ils sont allés à la maternité, je suis née, et mon père est allé au bal tout seul pour annoncer qu’il venait d’avoir une fille!
AZF a explosé le vendredi vingt-et-septembre 2001 à 10h17. J’étais en cours et je rêvais d’une pause café/clope, je venais tout juste de regarder ma montre en soupirant. Il y a eu comme un bruit sourd, puis un souffle. En riant, j’ai dit « tiens, une bombe », et puis… BOUM! Les grandes vitres de la salle ont volé en éclats, il y a eu des hurlements, une bousculade, nous sommes tous sortis précipitamment de l’école. Certains étaient hébétés, d’autres pleuraient, d’autres encore riaient nerveusement. J’ai levé la tête et j’ai vu un grand nuage tout rose, j’ai trouvé ça joli, et inquiétant. Puis je suis rentrée chez moi, calmement, de toute façon l’école était toute cassée, inutile de s’attarder.
Des dates et des souvenirs, j’en ai plein. Une date, un événement, un lieu, un nom. Et puis des images, des bruits, des émotions. Des souvenirs précis, d’autres flous, des sensations diffuses ou des images brutes.
Chaque mois qui commence amène son cortège de dates à retenir. On fête, on commémore, parfois on oublie.
Je vais vieillir, mes enfants vont grandir. Ils vont vivre des choses eux-aussi : diplômes, mariages (j’espère), naissances (j’espère encore plus fort)…
Ceux qui m’entourent vont mourir. Encore des dates, encore des pierres à graver.
Et puis un jour je serai vieille. Une vieille mamie toute ridée toute fripée. Comme toute bonne vieille mamie qui se respecte, je ferai des confitures et tricoterai de la layette pour mes petits-enfants, si je n’ai pas trop d’arthrose. Et comme toute bonne vieille mamie qui se respecte, il faudra me répéter trois fois que la semaine prochaine c’est l’anniversaire de Sidonie, la deuxième fille de mon fils (et non la première fille de ma fille). Moi, pendant ce temps, j’essaierai désespérément de me souvenir du prénom du premier mari d’Amélie, celui qui était si gentil, parce qu’il me semble que c’est bientôt son anniversaire. Perdue dans mes pensées, je n’écouterai pas Georges égrener pour la énième fois les prénoms et anniversaires de ses sept enfants (sept enfants et quatre mères différentes! Quelle idée de tomber si souvent amoureux aussi!). Il me dévisagera, inquiet, me demandera comment s’appelle le plus jeune de ses fils puis, devant mon hésitation, froncera les sourcils, et je devinerai dans ses yeux (qu’il a fort beaux) le spectre d’Alzheimer.

Soyez indulgents avec vos vieux parents. Ils ont tant et tant de souvenirs, tant et tant de dates à retenir, qu’il leur faut parfois du temps pour retrouver le bon moment au bon endroit. Il faut fouiller, dépoussiérer, retourner des vieilles choses. Et puis, parfois, au milieu des images, des sons et des émotions, certains prénoms disparaissent, certaines dates s’effacent, engloutis par la marée montante des choses de la vie…
Soyez gentils, n’accusez pas Monsieur Alzheimer tout de suite, n’invoquez pas la sénilité, acceptez juste que parfois, les vieux ont la mémoire qui déborde de trop de choses. Continuer la lecture

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Avec les transitions et les carences familiales, les personnes âgées n’ont désormais plus que deux choix de lieu de vie : leur domicile ou les Établissements d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes (EHPAD). Les avantages des EHPAD étaient la surveillance et … Continuer la lecture Continuer la lecture

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