Archives de catégorie : veau

Vitesse

Il y a… sa voix au téléphone. Il stresse, toujours. Il veut toujours bien faire, il ne sait pas trop comment. Il n’a pas grandi dans une ferme, il n’a pas les bases, il n’a pas les routines, les bonnes et les mauvaises. Il n’est pas tout jeune, il a appris le métier sur le tard, après avoir exercé plusieurs boulots de bureau, bien loin des bouses et et des champs. Il est très scolaire. Il bouscule nos habitudes en ne pensant pas comme les fils et filles d’éleveurs.
Mais ce soir, la voix de M. Maudan n’est pas aussi posée que d’habitude. Et surtout, derrière lui, j’entends ce beuglement. Court, intense, un appel, une détresse : caractéristique. Le cri du nouveau-né qui panique et qui souffre.
« Attachez la vache, j’arrive »
J’ai à peine décollé de mon canapé que je suis déjà au volant de ma voiture, bottes au pieds. Le veau meurt, mais il n’est pas loin et je peux peut-être arriver à temps. Ma femme me dira plus tard qu’elle ne m’a jamais vu partir si vite sur une urgence.
Parce que bon, les urgences : soit elles sont si urgentes qu’il est déjà trop tard, soit elles peuvent attendre. Un peu. C’est peut-être une exception.
Alors je fonce. Je maltraite la boîte de vitesse, je fais ronfler le vieux diesel. A 23h, il n’y a personne sur les routes. Tant mieux. Je dévore les cinq kilomètres et plante ma voiture dans le chemin défoncé qui conduit à la petite stabulation d’appoint où il enferme les génisses pour leur premier vêlage. Je laisse tomber les gants ou la chasuble, je ne saisis que ma lampe frontale – il n’y a pas l’électricité, ici – un flacon de lubrifiant, des cordes pour attraper les pattes du veau, et mon palan. La nuit est très claire, et silencieuse. C’est une fin d’hiver très douce, mais il n’y a pas encore le bruissement des insectes, nous sommes loin de la route. Le clocher-mur de l’église qui surplombe le village et le vallon est la seule lumière dans ces prés isolés et ces chemins désertés. Personne, ou presque, n’habite ici. Et à cette heure-ci, les volets sont fermés, les gens dorment. Sauf les éleveurs qui veuillent leurs vaches, et les vétos qui courent partout.
Là-bas, dans le pré, sous le petit toit, je vois la lampe de l’éleveur qui bouge. Surtout, j’entends le veau qui gueule. Toujours le même appel d’incompréhension, de souffrance, de panique. La mort qui vient. Je saute la barrière avec ma trousse de réa et mes cordes, bouscule en passant une limousine que je n’avais même pas remarquée. Les moufles de mon palan tapent l’un contre l’autre, le bruit métallique lui fait peur. J’espère qu’elle ne va pas m’emmerder. Dans le vallon, j’écoute le reste du troupeau qui beugle son mécontentement en entendant les appels du veau. Les vaches peuvent être très susceptibles, dans ces conditions.
La mère est couchée. Lui est coincé, le bassin qui ne passe pas. Il s’agite pour se dégager, elle ne pousse plus. Il sursaute comme un pantin, le thorax et une bonne partie de l’abdomen largement dégagés. Il suffit juste de le tirer, j’installe mes cordes, j’indique à M. Maudan de placer une autre corde autour d’un pilier de l’abri. Nous tirons le veau, j’essaie d’imprimer une rotation. Pas moyen. Nous déroulons le palan, en fixant une extrémité à la corde du poteau, l’autre aux cordelettes aux pattes du veau. Il suffit d’une traction pour le libérer. Il s’étrangle, je lui saute dessus. Accroupi contre lui, au cul de sa mère, je vérifie ses voies respiratoires, son nombril. Tout m’a l’air parf…
« L’utérus ! »
Je fais un demi-tour sur moi-même, plante mes genoux dans le sol, et plaque mes mains, mes bras et mon torse. L’utérus a suivi le bassin du veau, il est en train de sortir. Une grosse boule d’une cinquantaine de centimètres de diamètre que j’essaie de maintenir, d’empêcher de s’éverser. Je n’ai aucune chance. Il va lui suffire de deux efforts de poussée, et elle mettra tout dehors. Je ne pourrais pas retenir ça. Mais j’appuie. Je maintiens en offrant la surface la plus large possible, pourrissant mon jean et mon pull de sang et de lochies. Je me colle à la vache, poussant avec mes avant-bras et mon torse, calant le reste avec mon bassin et mes cuisses. Je ne peux pas planter mes mains là-dedans : avec une telle force, je perforerais la matrice avec mes doigts. Je résiste à ses poussées. Une première, longue et puissante. Je suis en apnée. Elle relâche, je repousse et échoue, elle se contracte à nouveau, mais je tiens bon, je glisse dans la boue hémorragique, mes pieds et mes genoux mal calés dans le sol. Le veau respire bien. Pas moi. Je maintiens encore. Elle est épuisée, je compte là-dessus. M. Maudan me demande s’il peut m’aider.
Non.
Elle pousse à nouveau, mais j’ai gagné un peu de terrain. Il y a moins d’utérus dehors. Elle abandonne, je m’engouffre, plaque les cotylédons dans le vagin, et enfonce mes deux bras, points fermés, avec la matrice, dans le vagin. Elle pousse à nouveau, mais je suis enfoncé jusqu’aux coudes, j’ai bien planté mes pieds, je bloque et je résiste. Elle relâche, cette fois je me couche et déroule avec mon bras entier son utérus à l’intérieur de son ventre. Je suis allongé par terre, le bras droit enfoncé jusqu’à l’épaule dans son vagin et son utérus, et j’ai gagné. Je ressors vite, pour qu’elle n’ait plus envie de pousser. C’est terminé.
Pour être tranquille, je fais une épidurale, anesthésiant ses sensations au niveau du bassin et du vagin. Il ne me reste plus, par acquis de conscience, qu’à fermer la vulve avec un laçage appuyé sur des épingles.
La mère va bien, et le veau aussi. Je suis couvert de sang des pieds à la tête. M. Maudan me sourit de toutes ses dents. J’éclate de rire.
C’est jubilatoire, et libérateur.
J’aime ce vallon, cette vitesse et cette victoire.

Continuer la lecture

Publié dans bovin, éleveur, URGENCE, vache, veau, vêlage, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Vitesse

Vitesse

Il y a… sa voix au téléphone. Il stresse, toujours. Il veut toujours bien faire, il ne sait pas trop comment. Il n’a pas grandi dans une ferme, il n’a pas les bases, il n’a pas les routines, les bonnes et les mauvaises. Il n’est pas tout jeune, il a appris le métier sur le tard, après avoir exercé plusieurs boulots de bureau, bien loin des bouses et et des champs. Il est très scolaire. Il bouscule nos habitudes en ne pensant pas comme les fils et filles d’éleveurs.
Mais ce soir, la voix de M. Maudan n’est pas aussi posée que d’habitude. Et surtout, derrière lui, j’entends ce beuglement. Court, intense, un appel, une détresse : caractéristique. Le cri du nouveau-né qui panique et qui souffre.
« Attachez la vache, j’arrive »
J’ai à peine décollé de mon canapé que je suis déjà au volant de ma voiture, bottes au pieds. Le veau meurt, mais il n’est pas loin et je peux peut-être arriver à temps. Ma femme me dira plus tard qu’elle ne m’a jamais vu partir si vite sur une urgence.
Parce que bon, les urgences : soit elles sont si urgentes qu’il est déjà trop tard, soit elles peuvent attendre. Un peu. C’est peut-être une exception.
Alors je fonce. Je maltraite la boîte de vitesse, je fais ronfler le vieux diesel. A 23h, il n’y a personne sur les routes. Tant mieux. Je dévore les cinq kilomètres et plante ma voiture dans le chemin défoncé qui conduit à la petite stabulation d’appoint où il enferme les génisses pour leur premier vêlage. Je laisse tomber les gants ou la chasuble, je ne saisis que ma lampe frontale – il n’y a pas l’électricité, ici – un flacon de lubrifiant, des cordes pour attraper les pattes du veau, et mon palan. La nuit est très claire, et silencieuse. C’est une fin d’hiver très douce, mais il n’y a pas encore le bruissement des insectes, nous sommes loin de la route. Le clocher-mur de l’église qui surplombe le village et le vallon est la seule lumière dans ces prés isolés et ces chemins désertés. Personne, ou presque, n’habite ici. Et à cette heure-ci, les volets sont fermés, les gens dorment. Sauf les éleveurs qui veillent leurs vaches, et les vétos qui courent partout.
Là-bas, dans le pré, sous le petit toit, je vois la lampe de l’éleveur qui bouge. Surtout, j’entends le veau qui gueule. Toujours le même appel d’incompréhension, de souffrance, de panique. La mort qui vient. Je saute la barrière avec ma trousse de réa et mes cordes, bouscule en passant une limousine que je n’avais même pas remarquée. Les moufles de mon palan tapent l’un contre l’autre, le bruit métallique lui fait peur. J’espère qu’elle ne va pas m’emmerder. Dans le vallon, j’écoute le reste du troupeau qui beugle son mécontentement en entendant les appels du veau. Les vaches peuvent être très susceptibles, dans ces conditions.
La mère est couchée. Lui est coincé, le bassin qui ne passe pas. Il s’agite pour se dégager, elle ne pousse plus. Il sursaute comme un pantin, le thorax et une bonne partie de l’abdomen largement dégagés. Il suffit juste de le tirer, j’installe mes cordes, j’indique à M. Maudan de placer une autre corde autour d’un pilier de l’abri. Nous tirons le veau, j’essaie d’imprimer une rotation. Pas moyen. Nous déroulons le palan, en fixant une extrémité à la corde du poteau, l’autre aux cordelettes aux pattes du veau. Il suffit d’une traction pour le libérer. Il s’étrangle, je lui saute dessus. Accroupi contre lui, au cul de sa mère, je vérifie ses voies respiratoires, son nombril. Tout m’a l’air parf…
« L’utérus ! »
Je fais un demi-tour sur moi-même, plante mes genoux dans le sol, et plaque mes mains, mes bras et mon torse. L’utérus a suivi le bassin du veau, il est en train de sortir. Une grosse boule d’une cinquantaine de centimètres de diamètre que j’essaie de maintenir, d’empêcher de s’éverser. Je n’ai aucune chance. Il va lui suffire de deux efforts de poussée, et elle mettra tout dehors. Je ne pourrais pas retenir ça. Mais j’appuie. Je maintiens en offrant la surface la plus large possible, pourrissant mon jean et mon pull de sang et de lochies. Je me colle à la vache, poussant avec mes avant-bras et mon torse, calant le reste avec mon bassin et mes cuisses. Je ne peux pas planter mes mains là-dedans : avec une telle force, je perforerais la matrice avec mes doigts. Je résiste à ses poussées. Une première, longue et puissante. Je suis en apnée. Elle relâche, je repousse et échoue, elle se contracte à nouveau, mais je tiens bon, je glisse dans la boue hémorragique, mes pieds et mes genoux mal calés dans le sol. Le veau respire bien. Pas moi. Je maintiens encore. Elle est épuisée, je compte là-dessus. M. Maudan me demande s’il peut m’aider.
Non.
Elle pousse à nouveau, mais j’ai gagné un peu de terrain. Il y a moins d’utérus dehors. Elle abandonne, je m’engouffre, plaque les cotylédons dans le vagin, et enfonce mes deux bras, points fermés, avec la matrice, dans le vagin. Elle pousse à nouveau, mais je suis enfoncé jusqu’aux coudes, j’ai bien planté mes pieds, je bloque et je résiste. Elle relâche, cette fois je me couche et déroule avec mon bras entier son utérus à l’intérieur de son ventre. Je suis allongé par terre, le bras droit enfoncé jusqu’à l’épaule dans son vagin et son utérus, et j’ai gagné. Je ressors vite, pour qu’elle n’ait plus envie de pousser. C’est terminé.
Pour être tranquille, je fais une épidurale, anesthésiant ses sensations au niveau du bassin et du vagin. Il ne me reste plus, par acquis de conscience, qu’à fermer la vulve avec un laçage appuyé sur des épingles.
La mère va bien, et le veau aussi. Je suis couvert de sang des pieds à la tête. M. Maudan me sourit de toutes ses dents. J’éclate de rire.
C’est jubilatoire, et libérateur.
J’aime ce vallon, cette vitesse et cette victoire.

Continuer la lecture

Publié dans bovin, éleveur, URGENCE, vache, veau, vêlage, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Vitesse

Jour sept. Motif : vaccination FCO.

Jour sept

Motif : Vaccination FCO

Ce matin, c’est tournée FCO. Les vaccins contre la fièvre catarrhale ovine, ça a tout pour plaire. Le virus circule, mais personne ne voit d’animal malade (ici). Le vaccin est obligatoire, avec certification (donc réalisation par le vétérinaire) pour l’export des broutards (jeunes bovins) en Espagne ou en Italie.

Oui, nous exportons nos veaux en Espagne et en Italie, où ils sont engraissés, abattus et mangés. Nous nous mangeons du cul de vieille vache laitière de réforme, les voisins nous envoient même leur bidoche de vieille. C’est ce que les Français préfèrent. Bizarre.

Bref, nous exportons nos veaux, mais notre pays n’est plus indemne contre le sérotype 8 de la FCO. Du coup, il faut que les veaux soient vaccinés (deuxième injection depuis au moins 12 jours pour l’Italie) ou désinsectisés (c’est transmis par des moustiques) puis testés contre la maladie sur une prise de sang (pour l’Espagne). V’là l’bordel. Pour l’instant, le vaccin est gratuit, mais plus la vaccination. Donc nous facturons nos visites, pour un virus qui, vu d’ici, ne pose aucun problème, juste pour exporter les veaux (je ne dis pas qu’il n’en pose pas, de problème, mais dans le coin… non). Du coup nous essayons de ne pas coûter trop chers aux éleveurs, et pour ce faire, nous mutualisons et groupons les visites, ce qui permet aussi de ne pas gaspiller de dose de vaccin, idéalement (hem) conditionné en flacons de 50.

Ces tournées sont des rallyes. De saut de puce en saut de puce, avec de brusques accélérations sur la grande départementale, en esquivant les cyclistes et les tracteurs, on se gare, bonjour, on pique, ça prend un instant, on tamponne les cartes, et puis on appelle le suivant. Parce qu’évidemment, tout le monde fait les foins, en retard à cause de la météo, donc en urgence. Ce n’est même pas la peine de se pointer dans les fermes sans prévenir, et il est hors de question de les faire poireauter toute la matinée. Comme nous avons du mal à être précis sur les horaires (par exemple, je n’étais pas censé amputer un chien d’un doigt ce matin avant de partir vacciner), nous avons trouvé cette solution : téléphoner pour prévenir que nous serons là dans une dizaine de minutes. Ça fonctionne.

Je viens de vacciner quatre veaux (étiquetés « urgents » : on préfère vacciner des lots plus grands, mais l’éleveur n’en a aucun plus jeune que nous pourrions grouper avec, et ceux-là doivent partir vite – vous devriez voir le bordel que ça représente au secrétariat pour organiser ces tournées – louées soient nos ASV).

– Et au fait, Sylvain, vous vous rappelez du veau d’une heure du matin ? Celui que vous êtes revenu voir avec votre fille. Il a belle allure, non ?

M+2

– Par contre, vous pourriez regarder celui-là ? Il a de la diarrhée depuis hier soir, ce n’est le cas d’aucun autre.

Alors je change de casquette, passe du vaccineur fou au vétérinaire traitant, je sors mon stéthoscope et mon thermomètre. Il faut que je change de temps. Je ne suis plus une machine à vacciner, je ne suis plus une machine à vacciner, je ne suis plus… Cardio-pulmonaire ok, ça gargouille dans les boyaux, la palpation abdominale est souple mais rapidement douloureuse. Nombril sec et non douloureux. Veau de huit jours. Rota, corona ? Ou colibacille ? C’est bizarre en l’absence d’autre animal malade dans le lot. Ces veaux sont magnifiques… Je penche pour un coli, et retourne à la voiture chercher le traitement après une rapide fouille de sa pharmacie, où je ne trouve rien de pertinent. Gentamycine, flunixine, ça devrait suffire.

Je prépare mes seringues, laisse deux doses pour les deux prochains jours, et rédige mon ordonnance. Date, nom, adresse, identification du bovin, nom des médicaments, temps d’attente, tampon, signature.

Et je bondis à nouveau dans ma voiture.

Continuer la lecture

Publié dans FCO, vaccin, vache, veau, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Jour sept. Motif : vaccination FCO.

Jour trois. Motif : échange intracommunautaire de bovins

Jour trois
__
Motif : échange intracommunautaire de bovins__

Je m’évade à grande vitesse de la clinique, faisant comme si je n’avais pas vu M. Barguelonne entrant en regardant partout où se cache le vétérinaire.

C’est l’heure des tampons. Je file en vitesse sur la départementale, me gare à l’arrache devant la stabulation. C’est le bordel, il y a encore des veaux dans le parc de tri. Je prends mon carnet, je fais le tour, ils sont tous debout, ils respirent normalement, les boucles sont en place. Je relève des numéros, au pif. Joli lot de blondes. Les employés de ce centre d’allotement me saluent en hurlant : c’est leur seule chance d’être entendu dans le vacarme des veaux qui meuglent et des barrières d’acier qui claquent. Je lève la main en retour, sans m’attarder, je dois être revenu dans quarante minutes à la clinique pour la suite des rendez-vous.

Mon ordinateur sur l’épaule, ma mallette à la main, je rentre dans le bureau et m’assieds à mon poste en saluant les deux forçats de l’export. Le patron n’est pas dans les environs. Deux lots aujourd’hui, et quatre certificats. Depuis le début de l’année, je suis VOP. Vétérinaire Officiel Privé. J’ai un beau tampon avec une Marianne, et tout un tas de textes réglementaires européens sous la main.

Premier lots, des mâles, vaccinés contre la Fièvre Catarrhale Ovine, sérotype 8, depuis plus de 60 jours. Je vérifie tampons et signatures. Ils sont là depuis moins de six jours, ils ont des attestations de désinsectisation, les vaccins sont en ordre. Je me connecte au Trade Control And Expert System. TRACES. Le mot de passe, la recherche du certificat pré-rempli. Contrôle des adresses, du lot, du transporteur, des attestations. Vérification du temps de trajet. Du plan de route. Tout est comme d’habitude : au carré. Je clique sur la partie qui m’est réservé, la certification. Clic-clic-clic-clic-clic-clic-2004-315-2003-467-ce-2004-315-2003-467-ce-2004-315-2006-467-clic-les animaux ont été contrôlés le-clic-valable 10 jours-clic-BT-2-animaux-clic-8(1)(b)-clic-BT-3-désinsectisation le-clic-BTA-5-Vacciné sérotype-8-clic-clic… Soumettre décision. Espagnol. Enregistrer sous, impression en deux exemplaires, tampons, tampons, tampons, signature, signature.

Lot suivant, des mâles blonds non vaccinés, mais désinsectisés et dépistés par PCR contre le sérotype 8, j’écris à la main, « animales son sometidos, con resultado négativo, a un test PCR contra el serotipo 8 de la FCO », je vérifie toutes les cartes, tous les résultats des PCR, cette fois-ci tout est bon, pas d’erreur, je retourne sur TRACES-clic-clic-clic, encore deux lots, il manque une adresse, coup de fil en Espagne, discussion rapide, nouveau client, l’exportateur lie l’organisation destinataire au certificat TRACES, je me connecte, j’uploade les myriades d’attestations et certificats, je reclique partout-2004-315-clic-clic-clic, je signe, je tamponne, nouveau lot, cette fois des femelles vaccinées depuis plus de 60 jours, tout est en règle, je retourne à l’écran de recherche des certificats, et je recommence, les clic, les 2004-315, les dates, les tampons, les signatures, puis les femelles avec désinsectisation et test PCR, je contrôle tout, je reclique, 2003-467-ce, soumettre, imprimer, signer, tamponner.

J’en profite pour valider le registre, faire les sauvegardes.

45 minutes. On a été bons. Ils ont super bien assuré la préparation documentaire, je salue tout le monde et repars aussi vite que je suis venu. Nous facturons ça à l’heure : tout le monde a intérêt à ce que ça dépote, et ça dépote. Quand rien ne cafouille. Car s’il faut expliquer au boss que non, ce veau ne part pas…

J’arrive à la clinique, madame Arrats vient de s’asseoir en salle d’attente pour Zéphyr, pour une diarrhée qui dure depuis trois jours. Je me lave les mains, j’enfile ma blouse blanche. Je
change
de
temps.

J’ouvre la porte de la salle de consultation.

– Bonjour madame, entrez je vous prie. Vous allez bien ?

Continuer la lecture

Publié dans bovin, FCO, veau, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Jour trois. Motif : échange intracommunautaire de bovins

Regard : Petit blond

Juste pour le plaisir

Continuer la lecture

Publié dans naissance, Regards, vache, veau, vêlage | Commentaires fermés sur Regard : Petit blond

Il est deux heures du matin

Il est deux heures du matin et ce n’est certainement pas la meilleure heure pour réfléchir. Ou pour écrire. Je ne suis pas de garde mais mon collègue m’a appelé en renfort vers minuit pour un vêlage : il avait une autre urgence. Le vêlage aurait sans doute pu attendre. Mais à quelle heure aurait-il fini ? Mieux vaut partager les emmerdes que les accumuler individuellement.

Il est deux heures du matin et dans la voiture, pendant les vingt minutes de route qui séparent l’étable de M. Louge de mon lit, je refais le match, je pense, j’argumente, je râle, je réfute. Je rate un embranchement. Manœuvre foireuse, je me remets sur les rails en esquivant les lièvres. Ce fut un vêlage sans grâce. Pas du sale boulot, mais pas un travail satisfaisant.

Une vieille routière, qui n’a jamais eu besoin d’aide pour vêler, avec un bassin en or. Un gros veau vigoureux, avec une légère torsion, un cou replié. J’ai réduit la torsion, allongé le cou du veau avec une corde bien placée. Et puis nous avons tiré. La tête est bien restée dans la filière pelvienne, pas de recul. Les épaules ont commencé à coincer. J’ai choisi d’insister. Il devait pouvoir passer. Un palan à trois tour, un opérateur costaud, avec parfois mes renforts : nous avons tiré fort, mais pas trop fort. J’ai du basculer la vache en soulevant son postérieur lorsqu’elle s’est enfin décidée à tomber. Lui écarter les cuisses pour faire bouger le bassin, réajuster des angles, tandis qu’il déplaçait le point d’attache du palan. Non, nous n’avons pas tiré si fort. Bien sûr, si les épaules sont venues sans effort excessif, je ne sais si je peux en dire autant du cul du veau. Trop de temps entre l’extraction de la moitié antérieure et celle de la moitié postérieure. Jusqu’à la délivrance. La rupture du cordon, et le veau sur la banquette de l’étable. Il respirait. Le cœur trop rapide, trop superficiel, nous l’avons suspendu, un peu, j’ai nettoyé le fond de sa gueule, j’ai injecté un analeptique, pour le faire démarrer. Sans doute inutile – vraiment ? – mais tellement réconfortant. On aime se dire qu’on fait quelque chose.

Je suis resté une demi-heure, pour le surveiller, l’aider à démarrer. Le vagin et le col de la vache étaient parfaits. Aucune déchirure. Non, nous n’avons pas tiré si fort que ça. Alors, pourquoi cela a-t-il été si difficile ? Pourquoi a-t-il autant souffert ? Et surtout, va-t-il survivre ? Ai-je fait les bons choix ?
Oui : puisque nous n’avons pas tiré si fort, puisque j’ai réussi à gérer techniquement chaque étape de la naissance. La torsion, le cou replié, l’extraction de l’avant, celle de l’arrière. Puisque, sur le papier, tout s’est bien passé.
Non, puisque le veau a vraiment du mal à démarrer, parce que son pronostic vital est sérieusement engagé (ça veut dire : il y a trop de chances qu’il y reste).

Bien sûr, j’aurais pu faire une césarienne. Mais bon : sur une vache de dix ans qui a toujours vêlé seule, avec une excellent bassin, une bonne préparation, un veau qui s’est bien engagé dans la filière, sans aucun indice de recul des membres ou de la tête, pour laquelle la force d’un seul homme sur un palan à trois tours a suffit, même si ce fut musclé ?

Il est deux heures du matin et je suis devant mon clavier, avec un mauvais sentiment d’inachevé. Le vêlage est un acte entier, après lequel on peut aller se coucher avec le sentiment du devoir accompli. Quelle que soit la façon dont les choses se sont terminées. Pas cette fois.

Pourquoi ?

Continuer la lecture

Publié dans URGENCE, vache, veau, vêlage, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Il est deux heures du matin

Jumeaux

Il est venu à la voiture tandis que j’enfilais mes bottes. Une montagne de muscles, le genre à ne pas avoir besoin de coéquipier quand il faut tirer sur le palan. Un sourire, quelques mots, et le vif du sujet :

– Ben tu vois, Sylvain, il y a deux veaux, un je pense que c’est l’arrière parce que j’ai pas trouvé la tête, et il est mort. J’ai réussi à mettre les cordes aux pattes. Et puis l’autre il vient avec la tête, tout en même temps !

En général, ils sont petits, les jumeaux, le souci c’est que tout se coince. Faut en repousser un, et remonter l’autre. Mais là, je ne comprends pas. Les pieds sont énormes. Ce sont bien des postérieurs. La mère, c’est une jolie blonde, une vieille routière qui n’aura pas de mal à le sortir, mais deux comme ça, là-dedans ? Non ?
Je suis les membres avec mes mains, je palpe et explore. Je trouve la queue et le périnée du veau. OK. Mais il n’y en a pas d’autre ? Je vais plus loin, il était peut-être enroulé, et sortait ses quatre membres en même temps ? Foutrement improbable vue la position.
Non, il n’y a rien. Juste un veau en présentation postérieure.
Je refouille, je fais le tour par l’autre côté. Je m’enfonce, jusqu’aux épaules, je vois que l’éleveur est inquiet. Je file le long de la paroi de l’utérus, au plancher, à la recherche d’une déchirure, une plaie interne par laquelle le second veau aurait pu être « expulsé » dans le ventre. Rien. Tout est normal.

– Heu, je…

Comment lui dire sans le vexer ?

– Bon, il vient de cul, on est d’accord. Les cordes sont bien placées, c’est nickel, on va le sortir, je vais juste la dilater un peu plus. Mais heu… je… heu… je n’en trouve qu’un.

Je vais passer pour un con, là. Ou un incompétent. Ou le vexer.

– Comment ça il n’y en a qu’un ?
– Ben…
– Bien sûr qu’il n’y en a qu’un !
– Mais ?
– C’est la vache d’à côté celle qui a le veau dans le bon sens : ils viennent en même temps !

Continuer la lecture

Publié dans Animalecdotes, éleveur, vache, veau, vêlage | Commentaires fermés sur Jumeaux

Emphysème

Il est 10h. J’étais en train de vacciner des chevaux, mais la clinique m’appelle et m’envoie en urgence chez un éleveur juste à côté. Un vêlage qui déconne. Pas le choix : j’explique la situation aux propriétaires des équidés, ces derniers n’étant manifestement pas fâchés du changement de programme. D’autant qu’il fallait inspecter les bouches et les dents de tout le monde, et que, curieusement, ils n’aiment en général pas ça.

Il ne me faut que cinq minutes pour être sur place. En fait, ce n’était pas forcément si pressé que ça : rien qu’à l’odeur, le travail dure depuis au moins deux jours. Alors une demi-heure de plus, hein…

La vache est allongée sur une vieille banquette en béton, un peu trop courte pour elle, comme souvent : conçus il y a 30 ou 50 ans pour des vaches bien moins grandes que les modèles actuels, les bâtiments sont souvent trop petits… L’éleveur a noyé la rigole de l’extracteur à fumier avec de la paille bien sèche. Nous sommes sous des tôles. Le thermomètre sur le mur, à l’ombre du bâtiment, indique 40°C. Et il n’est que 10h.

Ça pourrait sentir la paille fraîche, ou l’odeur forte, tenace mais pas si désagréable des vaches, mais ça pue la mort. Respiration buccale réflexe, et, pendant trois heures, rien ne passera par mon nez. Des mouches bourdonnent tout autour de nous. Un veau fait le con dans le fond du bâtiment, puis brame un coup en se coinçant entre deux barrières.

« On vient de la ramener du pré, vu que ça passait manifestement pas. J’ai fouillé, mais j’ai rien compris, il y a des pattes partout. »

Nous faisons lever la vache, doucement, sans difficulté. J’enfile ma chasuble en plastique, le sac poubelle en plastique vert qui va me servir de sac de cuisson vapeur pour les trois prochaines heures. Une paire de gants de fouille. J’en utiliserai quatre paires en trois quart d’heure. Je finirai par les abandonner devant leur manifeste inutilité.

La vache salue mon arrivée par un coup de pied. Pépette, on va pas pouvoir la jouer comme ça : mise en place d’une corde, attachée bas pour qu’elle puisse tomber sans problème, et d’une mouchette, tenue par le fils de l’éleveur qui aimerait bien être loin, très loin de ce chantier.

J’explore. Le passage est très étroit, le col très mal dilaté. Il y a trois pieds en même temps. Je palpe les articulations, arrache quelques lambeaux de placenta pourri. Je sue déjà. Je repousse le postérieur, ou plutôt : j’essaie. Pas moyen, il a l’air coincé. Où est sa foutue tête ? Sur la droite, en bas, à l’envers. J’accroche le menton du bout des doigts. C’est loin…

La vache pousse fort, mais rien ne bouge. Tout est calé, bien coincé. Sec au possible. Je sors mes bras de là, jette mes gants et part chercher une sonde en silicone, un entonnoir et un bidon d’huile de paraffine liquide. Je vais remplir cet utérus d’huile minérale, c’est le seul truc qui lubrifiera assez longtemps pour le boulot qui m’attend : les lubrifiants à base d’eau, c’est bien, ça épargne les préservatifs, mais si ça doit durer des heures, rien ne remplace les lubrifiants minéraux.

C’est reparti, et je sue à grosses gouttes, je transpire, mon T-Shirt est certainement déjà trempé. Mes gants ont déjà pris le jus, il y a du liquide purulent et de l’huile de paraffine qui me coulent le long des avant-bras. Ne surtout, surtout pas lever les bras.

Je ne vois plus le temps passer. Je crève de chaud. Ramener le veau dans le bon axe. Je ne vais pas pouvoir le découper, parce qu’il n’y a pas la place : il n’est pas si gros, mais il est gonflé d’emphysème. Son cuir est décollé des muscles par les gaz de putréfaction, je finis par prendre un scalpel en prévenant : quand les gaz vont s’échapper par le trou que je vais faire, ça va puer comme jamais. Je suis sûr qu’ils pensaient que ça ne pouvait pas être pire, quand je les ai prévenus. Ils m’ont cru. Après. Le truc quand on fait ça, c’est de ne pas blesser le vagin ou l’utérus. Là, ce foutu col oedématié ne m’aide vraiment pas. Je saisis la lame du scalpel entre mon pouce et mon index, laissant à peine dépasser sa pointe, je lubrifie tout ça et enfonce mon bras. Butée sur le cuir du veau. Du bout du doigt, je vérifie la texture. Je perce.

J’ai fini par réussir à décaler le veau. La tête est toujours mal placée, la vache tombe souvent, se relève, retombe. Un côté, puis l’autre. Elle sait vêler, elle sait faire jouer son bassin, mais là, ça ne m’aide pas du tout. Je noue une corde à chacun des deux antérieurs. Ma première prise est mal assurée, la corde glisse et emporte un onglon. Refixer, resserrer, assurer. La sueur dégouline sur mon visage, de grosses gouttes, lourdes et lentes, qui glissent sur mon front et s’échoue dans mes épais sourcils. Ça gratte, ça gratte horriblement mais je ne peux pas passer mes mains pleines de pourriture sur mon visage. Et ces saloperies de gouttes finissent par déborder mes sourcils pour couler dans mes yeux, ça pique et c’est insupportable, je ne craquerai pas, je ne foutrais pas dans mes yeux le placenta pourri qui me coule sur les doigts.

Les deux antérieurs sont dans l’axe, le postérieur qui venait en même temps est à peu près repoussé. Il faut que je choppe la tête, et le col est toujours trop serré. Pas moyen de travailler à deux bras. Je glisse ma main droite sous son menton, j’essaie de l’accrocher en pince entre l’intérieur et l’extérieur de la bouche. Je commence à le ramener, mais ma main est écrasée par le col et je me coupe les doigts sur ses incisives. Je commence à avoir mal au bras. J’essaie avec la main gauche, à plat sous la tête, échoue, cherche une prise, les orbites. Pas mieux. Je repousse un peu le sternum, échange mes bras, l’un après l’autre, le remonter, j’ai mal, j’ai putain de mal aux tendons de l’avant-bras, je ne peux plus serrer.

J’abandonne et prend une corde. Noyée d’huile de paraffine, je la glisse derrière sa tête. Je passe une oreille, puis l’autre. La boucle sous son cou, en maintenant bien tout en place pour qu’elle ne glisse pas avant le serrage. J’ai si mal au bras que je suis incapable d’aider l’éleveur. C’est lui qui pilote les cordes. Et en plus j’ai merdé, j’ai pris une des cordes des membres dans ma boucle de tête… il faut recommencer.

Je n’en peux plus. Ça fait combien de temps que ça dure. Une heure, deux heures ?

Je m’arrête cinq minutes, appuyé contre une barrière. Je fais des étirements de mon avant bras, c’est atrocement douloureux, j’ai des putains d’étincelles devant les yeux, et ma sueur me pique…

J’y retourne. Remonter la tête, encore, déplier l’encolure, coincer le front du veau contre le col utérin, faire tirer l’éleveur, allonger ce cou. C’est bon. Il tire les pattes, tout est étiré. Mais jamais, jamais ça ne va passer ! Le veau est gros, mais surtout, le col et le vagin sont si enflammés, si oedématiés, que le passage est ridicule !

Alors on va tirer, mais doucement. La vache tombe, se couche sur un côté, sur l’autre. Nous suivons ses mouvements, déplaçons les points de fixation du palan. Il ne faut pas la déchirer… Respecter l’axe, ne pas perdre ce que nous allons gagner, imprimer des secousses, des torsions. Nous progressons par millimètres, déplaçons la mère plus que son veau lorsque nous tirons. Alors il faut arrêter, la bouger, reprendre. Je finirais par la coucher sur le côté puis lever son postérieur avec une corde, ouvrir le bassin et la forcer à respecter l’axe de traction.

L’extraction aura duré plus de quarante minutes. Mais nous l’avons sorti. Gonflé, pourri, mal foutu, mais en un seul morceau. la mère n »est pas déchirée. Il ne reste plus qu’à lui laver l’utérus. Alors je me recouche, reprends le tuyau, le ramène au fond de la matrice et branche un entonnoir. C’est le fils de l’éleveur qui s’y colle. 20L de solution désinfectante caustique, un rinçage.

J’en ai ras-le-cul. Antibiotiques. C’est l’éleveur qui remplit la seringue, mon bras droit est inutilisable. Tétanisé. Anti-inflammatoires.

Nous avons réussi, et il est content. Parce que je n’ai pas lâché le morceau. Moi je suis content, parce que la vache est vivante, et que j’ai réussi à me faire vraiment mal. Du coup, j’ai un peu l’impression d’être un héros.

Et heureusement, dans ma voiture, depuis quelques années, il y a un T-Shirt et un pantalon de secours.

Continuer la lecture

Publié dans bovin, éleveur, naissance, rurale, vache, veau, vêlage, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Emphysème

Pourriture

Avis préliminaire : ce post est gore. Vous êtes prévenus.

Jeudi matin. Une stabulation.
C’est pour un vêlage. Ouais. Un vêlage. Une blonde de 600kg qui aurait du vêler seule. Elle en a vu d’autres. Je vois les onglons et le bout du nez à la vulve. Noir, le bout du nez. Ça pue. Mais à ce moment là, je ne sais pas encore à quel point.
Il flotte, mais je suis à l’abri. Ma voiture est garée dans le couloir central de la stabulation. L’air sent l’ensilage, le fumier, la vache. J’ai ma chasuble en plastique vert et mes gants de fouille orange.

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
La chienne a les mamelles très gonflées, à point pour débuter la lactation. Une golden de 10 ans. Elle était en chaleur deux mois plus tôt. Elle n’est pas censée avoir été saillie. Elle a tout les signes d’une mise-bas imminente, ou en cours.
Pour changer, il flotte, mais je suis bien à l’abri dans ma salle de consultation, propre et désinfectée. J’ai ma blouse blanche et mon sthéto, mon matériel et tous mes repères.

Jeudi matin. Une stabulation.
Un éleveur qui a environ 400 vaches, c’est assez spécial. La plupart des troupeaux, par ici, c’est 40-60 mères. De quoi faire vivre une personne seule, avec un conjoint qui bosse à côté. Avec 400 bovins, c’est autre chose. Il y a forcément des salariés, et une partie ou la totalité de la famille qui bosse dedans. Le patron, c’est… le boss. Une putain de grande gueule. Il y a des rapports de force, beaucoup plus qu’ailleurs. La relation est faite de tensions, de respect mutuel et d’exaspération. Ce n’est pas une relation hiérarchique, ce n’est pas une relation entre pairs, ce n’est pas une relation entre fournisseur et client, encore moins une relation entre soignant et client. Il a besoin de moi, il n’aime pas ça. Je ne peux pas trop l’envoyer chier, je n’aime pas ça.

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
Un agriculteur à la retraite avec son animal de compagnie, ça peut être têtu. La reproduction, des vaches et autres, il connaît ça. Je n’ai jamais été le véto de ses années d’éleveur, il ne me connaît pas. Il comprend très bien les discussions en termes de risque, de bénéfice, de coût. Il est attaché à sa chienne. Il ne tire pas les mêmes conclusions que moi, ou qu’un autre client, de mes explications. Je ne sais pas si j’aime ça.

Jeudi matin. Une stabulation.
– Il est énorme, ce veau, il ne passera pas !
– Il n’est pas énorme, il est gonflé.
Je suis passé en respiration buccale. A voir la tronche des ouvriers, et même du boss, ça doit puer comme jamais. Je ne veux même pas savoir. Les canons sont fins, mais le cuir est décollé par un bon centimètre de gaz, tout autour du membre. Alors oui, ça a l’air énorme. Le veau est mort depuis belle lurette, il pourrit dans sa mère. Je me demande vraiment pourquoi elle ne l’a pas expulsé plus tôt. Je sais qu’ils surveillent bien leurs bêtes, même si le nombre d’intervenants complique parfois les choses. Je glisse mes mains autour du veau mort, le long des parois du vagin, je cherche le col, je cherche le bassin. Mon bras trouve son passage en repoussant le cuir décollé du veau contre son corps. C’est terriblement sec : les eaux sont perdues depuis très longtemps. Je sais qu’il me faudra un litre de lubrifiant pour faire passer ce truc.

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
Ça ressemble à un pyomètre. Un utérus transformé en sac de pus, avec un col ouvert, et un écoulement purulent. Je trempe un bout de papier essuie-tout dans la flaque verdâtre laissée par la chienne là où elle s’est assise. Ça ressemble au vert d’un placenta, mais c’est trop liquide. Trop clair. Le papier s’imbibe, je le renifle de près, en m’attendant au pire : non, ce n’est pas du pus, ce n’est pas franchement nauséabond. Je palpe le vente de le chienne, je sens ce gros utérus plutôt dur, avec cette consistance indescriptible de carton un peu mouillé, dépressible, sans élasticité. Je ne sens pas de chiot, mais l’utérus est trop dur pour que je sois formel. Le maître de la chienne n’exclut pas une saillie, mais cela le surprendrait.

Jeudi matin. Une stabulation.
– Tu fais une césarienne ?
– Non, surtout pas. De toute façon, le veau n’est pas très gros.
– Tu rigoles, t’as vu ses pattes et sa tronche, il est énorme !
– Il n’est pas énorme, il est normal, c’est juste que son cuir est gonflé par des gaz de putréfaction. Si le gaz s’échappe, il a une taille tout à fait normale. Il passera. Et de toute façon, la césarienne est exclue : c’est pourri là-dedans, si le contenu de son utérus rentre en contact avec l’intérieur de son ventre, ta vache, elle fera une péritonite, et terminé.
Le boss est contrarié. Il avait décidé que ça se passerait d’une certaine façon, et je le contredis. Il sait qu’en obstétrique, le boss, c’est moi. Je sais que je ne dois pas lui dire non : je dois expliquer pourquoi il est normal qu’il se soit trompé, et comment on va faire.
– Et s’il est trop gros et qu’il passe pas ?
– Alors je le découperai et on sortira les morceaux, mais ça non plus, ce n’est pas une bonne idée : un découpage ça abîme toujours un peu l’utérus, et le sien souffre bien assez comme ça.

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
– A priori, c’est un pyomètre. Elle a eu ses chaleurs il y a deux mois, ça s’est infecté, maintenant ça coule dehors mais il reste de la saleté dedans, il faut que ça sorte complètement. On a deux options : la première, c’est les médicaments. Des antibiotiques pendant un mois, et une piqure pour vider l’utérus. Ça marche bien, mais c’est cher. Comptez un peu moins de 200 euros. Je ne vous conseille pas trop cette option, parce que même si ça marche bien à court terme, le risque de récidive aux prochaines chaleurs est énorme.
– Ah, oui docteur, d’ailleurs elle avait déjà des saletés il y a 6 mois, après les chaleurs précédentes.
– Vous voyez, c’est ancien. C’est notamment pour ça que ça ne guérit pas bien, sur le long terme. A chaque chaleurs, le col s’ouvre, à chaque chaleurs, ses défenses immunitaires diminuent et l’utérus devient un milieu de culture pour les bactéries.
– Donc elle risque de rechuter ?
– Oui, après ses prochaines chaleurs.

Jeudi matin. Une stabulation.
Je place les cordes de vêlage autour des canons du veau. Je serre fort et les cordes enfoncent le cuir contre les os, au point de presque disparaître dans le sillon qu’elles creusent sur le cuir distendu. Le col est correct, rien à dire sur le bassin, la vulve est un peu serrée, mais ça ira. On va tirer au palan, très très doucement. Je lubrifie un maximum le passage, le poil sec du veau mort semble boire le gel. Je repousse le col du bout de mes mains tendues. La vache ne pousse pas. Elle attend. J’invite les gars à tirer doucement, très, très doucement. Le veau avance un tout petit peu, sa tête ne passe pas encore la vulve même si son nez noir de nécrose est dehors. Ça ne glisse vraiment pas du tout. J’ai fini ma bouteille de gel, alors je passe au savon.
La première chose que je ferai quand ce sera fini, c’est aller prendre une douche. Les gants de plastique ne sont pas une protection contre ce genre de putréfaction.

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
– L’autre option, c’est la chirurgie : on l’endort, on ouvre son ventre, on enlève son utérus plein de pus, on enlève aussi ses ovaires, comme ça elle ne fait plus de chaleurs, et on referme. On donne des antibios une semaine, et c’est fini, on n’en parle plus jamais. C’est plus cher, mais c’est beaucoup, beaucoup plus sûr, surtout au long terme. Comptez dans les 400 euros.
– Il va falloir l’endormir, j’ai pas trop envie, moi…
– Je comprends, et avant de le faire, il faudra vérifier que ses reins fonctionnent bien. Ne vous inquiétez pas trop pour l’anesthésie. Les anesthésies d’aujourd’hui sont vraiment très sûres, le risque d’avoir un accident est très faible.

Jeudi matin. Une stabulation.
Le boss tente de diriger la manœuvre, mais ses instructions sont foireuses. Il est pressé, il est toujours pressé. Là, on a besoin de temps, et je le lui dis : si on va trop vite, on risque de déchirer la vache, et il pourra appeler l’équarrisseur. Il râle et grommelle en boucle, mais on a l’habitude, personne ne l’écoute (sans que cela se voit trop). J’accompagne le passage de la tête à travers la vulve, et, conduisant une traction centimétrique, j’attends la suite.
Ça ne rate pas, le sifflement a commencé :
– Hé les gars, vous entendez ce sifflement ? C’est le gaz qui fuit, le veau va se dégonfler, il est comprimé dans le passage. On va attendre qu’il se vide pour continuer à le sortir. Ça va prendre quelques minutes.
– Ça pue la mort !

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
– Le seul vrai risque, et il faut en avoir conscience avant toute décision chirurgicale, c’est que les reins soient déjà très fatigués, quoique encore fonctionnels : dans ce cas la prise de sang sera bonne, mais on risque une crise d’urée dans la semaine qui suit. Bien sûr, on fera tout pour l’éviter. Mais ça peut arriver. Dans ce cas, on hospitalisera et on perfusera, mais le risque que cela finisse mal sera élevé.
– Je n’ai vraiment pas envie d’opérer, on peut faire les médicaments ?
– Oui, même si vous avez bien compris que je ne pense pas que ce soit la bonne solution. Dernière chose : n’oubliez pas que le traitement médical peut échouer. Pas trop à court terme, mais surtout au long terme. Dans ce cas, on se reposera les questions d’aujourd’hui, mais la chienne sera plus âgée et plus fragile, et vous aurez quand même dépensé l’argent pour le traitement d’aujourd’hui.

Jeudi matin. Une stabulation.
Un des gars ne se sent pas trop bien et va s’asseoir.
Les minutes passent, je tente un coup de respiration nasale, pour voir. Quel con.
On va tenter d’avancer un peu. J’enfonce mon bras jusqu’à l’épaule pour repousser le col qui « adhère » au veau. Je pourrais jouer le rôle d’un zombie dans un GN, pour l’odeur, je suis au point. Le type assis me regarde en grimaçant. Je les fais tirer un peu, très doucement. Le veau sort petit à petit, jusqu’à avoir les épaules dehors.

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
– J’ai bien compris, mais je préfère les médicaments.
– D’accord. On va faire une radiographie du ventre pour vérifier qu’il n’y ait pas de chiot dedans. Je ne vous l’ai pas proposée avant parce qu’en cas de chirurgie, je me fous de savoir s’il y a des chiots ou pas, mais là, quand même…

Jeudi matin. Une stabulation.
Bordel de merde. Le veau se déchire. Malgré la lenteur de la traction, ses antérieurs se barrent avec le palan tandis que son corps reste dans le vagin. Mais MERDEUUUH !
Tous les gars, même le boss, poussent des exclamations écœurées. Ils n’ont jamais vu ça. Moi si, mais je m’en serais bien passé.
Je prends une corde que je serre autour du thorax du veau, à la limite de la vulve de sa mère, juste en arrière de ses épaules. Je replonge les bras dans le vagin en essayant d’améliorer la lubrification. Le palan tire, la boucle se serre, on entend craquer les côtes. Il faut que la colonne tienne. Sinon, il me faudra aller à la pêche aux morceaux de veau après l’avoir découpé à la scie-fil.
Je prends un des membre presque arraché, je l’enroule autour du thorax pour m’en servir de levier de rotation. Je voudrais « visser et dévisser » un peu le veau, espérant que les mouvements de rotation favorisent la traction, et notamment le passage du bassin. Peine perdue : le cuir finit de lâcher et je me retrouve avec un membre en main. Boulot de merde où l’on se sert de morceaux de cadavre pour sauver la mère.

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
Je pose la chienne sur la cassette de radio. J’ai mon beau tablier bleu en plomb, mon protège-thyroïde. Je n’ai enfilé ni les gants ni les lunettes, ça me gave. La chienne a laissé des taches sur le chemin entre la salle de consultation et la salle de radio. A chaque fois qu’elle s’assied, elle prend le temps de se lécher. C’est toujours ça de moins sur mon carrelage… Super calme, cette louloute. Je fais sortir son maître et prends mon cliché sans difficulté. Je profite du temps de développement pour inspecter son vagin et son col, l’absence d’odeur me surprend. Je ne remarque rien de particulier. Pas de chiot dans la filière pelvienne.

Jeudi matin. Une stabulation.
Le veau a bien avancé, la colonne a tenu, mais nous sommes bloqués. Le bassin du veau est quelque part dans le fond du vagin. La vache refuse de se coucher, et l’axe de traction n’est pas excellent. Au bout de quelques minutes, je bouge la prise et pose la corde sur l’arrière de l’abdomen du veau. Nous reprenons la traction en imprimant un angle maximal vers le bas, par à-coups. Enfin : ils reprennent la traction. Moi, je continue à jouer à l’intérieur du vagin, je lubrifie un maximum, je « décolle » les parties sèches. Le veau avance à nouveau, puis finit par tomber d’un coup. L’air s’engouffre dans l’utérus atone avec un bruit de chiottes qui se débouchent.

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
Il y a deux chiots là-dedans. Énormes. Ce n’est pas du tout banal chez une golden, race assez prolifique. Il est vrai qu’elle est âgée. Je ne doute pas un instant qu’ils soient morts. Ils ne sont sans doute pas encore pourris (eux), d’où l’absence d’odeur. C’est une indication majeure de chirurgie.

Jeudi matin. Une stabulation.
Va falloir nettoyer ce merdier. J’enlève des lambeaux de placenta putréfiés. Cela me prend deux trois minutes. Les bouts de placenta tombent sur le cadavre du veau avec des splotchs glaciaux. Une sonde silicone, un désinfectant caustique, un entonnoir. Je m’enfonce à nouveau jusqu’à l’épaule dans la matrice de la vache, guidant le tuyau tandis que le boss verse doucement le désinfectant. Lorsque nous avons passé deux litres, je lui indique d’arrêter et laisse tomber la sonde au sol, créant un effet de siphon : l’utérus se vide. Je sens le désinfectant me cuire la main, ce qui est mauvais signe pour l’étanchéité de mes gants. Au point où j’en suis, de toute façon… La vidange est difficile, car des petits fragments de placenta persistent à l’intérieur et viennent boucher les orifices de la sonde. Je dois, d’une seule main, la maintenir dans le liquide dans l’utérus et écarter ces lambeaux aspirés.

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
– J’ai bien compris que vous me conseillez formellement la chirurgie. Mais j’ai déjà vu une chienne se nettoyer, et les vaches s’en sortent très bien !
– Les chiennes ne sont pas des vaches et les risque sont élevés, mais vous êtes informé. Je vous laisse ramener votre chienne en salle de consultation, je vais chercher les médicaments.

Jeudi matin. Une stabulation.
Deuxième nettoyage. Cette fois-ci, je vide intégralement l’utérus. Le liquide qui s’écoule est noir. Du sang cuit, des fluides de putréfaction. Je balance une dizaine d’oblets antibiotique là-dedans.
J’en injecte également à la vache. Elle est toujours debout, mais elle fait bien la gueule. Tu m’étonnes. On va perfuser un peu tout ça, hein ?

Jeudi après-midi. En salle de consultation.
J’injecte un médicament destiné à favoriser la vidange de l’utérus. Je délivre l’antibiotique. Un mois de traitement, il lui faudra bien ça. Je donne également un rendez-vous pour un contrôle dans quelques jours. Insiste dix fois : qu’il n’hésite pas à me rappeler. Le gars a une attitude étonnante. Il est content du diagnostic, content de la consultation. Content de mon boulot.
Pas moi.

Jeudi matin. Une stabulation.
Passer une perf’ de 5L, ça prend vraiment une plombe. Mais ça en vaut la peine. Le souci, c’est que la vache reprend vite du poil de la bête. J’ai encore mal à mon bras aujourd’hui, à l’endroit où elle m’a frappé de sa corne, alors qu’elle ne bougeait pas depuis dix ou quinze minutes. Je suis content de mon boulot.
Pas elle, manifestement.

Continuer la lecture

Publié dans chien, éleveur, reproduction, rurale, vache, veau, vêlage, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Pourriture

Le siège

– Il y a un vêlage, chez Fernandez. Une première, elle pousse depuis 9h.

Il est 11h15. J’achève une consultation, je croyais pouvoir écrire quelques compte-rendus. Ce sera pour ce soir. Mon confrère est sur une chirurgie de chien à sanglier, quelque part entre deux muscles de la cuisse. Je n’ai pas bien vu, j’ai juste aperçu les traces de sang laissées par le chien traîné sur notre carrelage. Décoration vite effacée par la serpillière de notre ASV.

Dans sa cage au milieu du couloir, au croisement des salles de consultation et de chirurgie, la césarienne se remet doucement.

Je viens d’enchaîner 7 consultations. Otite, kératite pigmentaire, abcès dentaire, syndrome brachycéphale, vaccin, coryza, revaccin. Plus les conseils aux clients, éleveurs ou « simples » propriétaires de chien à l’accueil. J’ai appelé un confrère pour un chien vu en urgence cette nuit, habituellement suivi chez lui. J’ai eu les infos que je souhaitais auprès du fabricant d’un médicament peu utilisé. J’ai appelé un propriétaire anxieux pour lui annoncer les excellents résultats de l’anapath’ de sa chienne. Avant midi, j’avais prévu deux visites à domicile, l’une pour un chien qui tousse – il attendra – l’autre pour une glycémie. A domicile, parce qu’à la clinique, ce couillon de chat se fait des hyperglycémies de stress qui rendent caduque tout espoir de courbe de glycémie.

Depuis 9h ? Elle peut attendre un peu, alors. Le chat diabétique est sur le chemin, j’y passe en vitesse en demandant à mon ASV de l’appeler, histoire de ne pas être retardé. En démarrant, je vois une femme descendre de sa voiture avec un berger allemand boiteux. Elle n’avait pas pris rendez-vous, elle. Elle attendra. Ou elle reviendra plus tard.

8 km de petites routes, pour achever l’escalade d’une colline sur un chemin de terre cahoteux. Il y a trois ans, le passage était impraticable, il fallait faire tout le tour de la colline. L’éleveur a tout ré-empierré, je passe désormais sans difficulté.

Les prunus sont en fleurs, les forsythias aussi. Barres de flocons jaunes sur piquets bruns. Je me gare avant le terrain défoncé qui mène à la vieille étable. Il y a un putain de magnifique soleil, et ce contraste entre le vert de l’herbe nouvelle et le bleu profond du ciel, sur fond de Pyrénées enneigées… L’éleveur me salue de loin, il a l’air de galérer en essayant d’attraper sa vache. Je prends ma trousse de vêlage, saisis mes gants de fouille, une chasuble, une bouteille de gel lubrifiant. Il me rejoint à cet instant.

– Je vous prends un truc ?
– Si on a besoin de plus, c’est que c’est une césarienne.
– Déconnez pas hein ?

Une première. Une jolie blonde de 500 kg, bien charpentée, à l’œil, trois ans, ou trois ans et demi. Pas trop de ventre, pas perturbée. Elle tourne dans l’enclos aménagé dans l’étable, nous amuse 5 minutes avant de se faire prendre à la corde et attacher à une poutre. Bien bas, si elle tombe. Pendant ce temps, un con de veau de deux jours escalade une mangeoire.

J’enfile mon costume de super-véto, la chasuble-sac-poubelle-vert, les gants de fouille orange. L’éleveur se tient à côté de la vache, maintenant la queue. La vulve n’est pas très dilatée. J’écarte les lèvres, m’enfonce doucement. La chaleur, tout doucement. Je passe le col, grand ouvert. Déjà, ce n’est pas une torsion. Ma main a cette position semi-relâchée qui l’amène à suivre les plis lorsque la matrice tourne sur elle-même. Là, elle reste bien droite, et je plonge, jusqu’à l’épaule. Je passe une bride, très tendue. Torsion post-cervicale ? Non, j’atteins le cul du veau. Un siège. De toute façon, vus les commémoratifs, c’était l’une ou l’autre.

La vache n’a pas encore fait de vrai effort de poussée. Le veau est vraiment loin. Il n’est pas très gros. Il est juste… normal. Juste comme il faut pour ne pas m’inquiéter. J’ai de la place pour travailler, tout cet espace entre le bassin du veau et celui de la vache, nécessaire et suffisant pour déployer les membres arrières du bébé. Je balaie doucement, essaie de comprendre la place de chaque chose. Les pieds, très loin. Les jarrets à portée. Ce con de veau est dans la corne gauche, mais il a un pied dans la droite. Bizarre. Pas grave. Je cherche le cordon ombilical, je ne le trouve pas.

J’invite l’éleveur à mettre le palan en place. Il n’y aura plus besoin d’y penser, après, si l’on a besoin de lui. Je lui indique également de préparer une corde pour suspendre le veau. Le risque qu’il boive la tasse, vue sa position, est vraiment important.

Je balaie doucement l’intérieur de l’utérus. Avec un bras, puis avec l’autre. J’abandonne les gants, je veux sentir chaque détail de texture. La fermeté de l’utérus, la suavité des membranes amniotiques déchirées, la tension, la dureté du cordon. J’ai assez de place pour faire une bonne réduction de siège, et la vache pousse peu. C’est rare, d’aussi bonnes conditions. Il ne reste qu’un seul véritable écueil, le risque de prendre le cordon dans un postérieur lorsque je le déploie. Imaginez : c’est comme si le veau était debout dans le ventre de sa mère. Il présente sa queue, et uniquement elle, au col utérin et au vagin. Son cordon est sous lui, bien entendu, mais où se fixe-t-il ? Vers l’avant, comme souvent, auquel cas il n’y aura aucun risque ? Ou vers l’arrière, comme parfois, auquel cas il pourrait se retrouver derrière un des membres postérieurs du veau, au moment où je les ramènerai vers le vagin ? La tension et la compression sur le cordon, lors de l’extraction, signeraient alors la mort du bébé… J’examine attentivement chacun des lambeaux qui flottent dans l’utérus. Il y a un bout de placenta déchiré qui m’inquiète quelques secondes, mais pas de poul : ce n’est pas le cordon. je cherche un jarret. Le gauche d’abord, le plus facile d’accès. Je le remonte doucement.

Il y a un silence parfait dans l’étable. Je ne parle pas, l’éleveur ne dit rien non plus. les vaches sont muettes. Seul ce couillon de veau de deux jours, celui de la vache d’à côté, s’appliquer à foutre le bordel en se prenant les pieds dans le palan. Mais même lui nous épargne d’éventuels appels paniqués.

Je change de bras, plusieurs fois. Je travaille doucement, j’accompagne les poussées maternelles, abandonnant ma manipulation pour mieux la reprendre lorsque l’utérus, qui se relâche, laisse replonger le bébé. Par petites tractions, j’amène le jarret au plafond, le sabot au plancher. C’est maintenant qu’apparait le risque de déchirer l’utérus de la mère, si la pointe du jarret ou la pointe du sabot se plante dans la muqueuse lors d’une contraction. J’accélère, coiffant le sabot, faisant glisser le jarret, jouant sur les bras de levier. Il me faut deux essais. J’amène la première paire d’onglons au vagin. Je n’ai pas emprisonné le cordon.

Je souffle un peu. Pas d’épreuve de force, cette fois-ci. Juste de la technique, de l’expérience. Le plaisir de voir la facilité acquise avec les années, maintenant que je n’ai plus à tâtonner, à réfléchir à chaque mouvement imprimé, pour essayer d’anticiper sur la suite des opérations. Je replonge. A chaque contraction, la vache expulse ses eaux qui ruissellent sur ma chasuble. Encore, toujours, ce délicieux parfum douceâtre, celui du sang et de l’amnios. La respiration de la mère est saccadée, entrecoupée de plaintes discrètes, à chaque fois qu’elle tente une poussée. Je plonge, je saisis le jarret, commence à le remonter, le bascule afin d’amener sa pointe vers l’extérieur, le pied vers l’intérieur, elle va pousser, je relâche, je recule, je replonge, je reprends, je remonte, je bascule, elle repousse, je relâche, je maintiens, elle repousse, elle relâche, je reprends, je coiffe l’onglon, le fait glisser sur le plancher utérin, je relâche, protège le plafond de la pointe du jarret, car elle repousse, puis relâche, cette fois, c’est la bonne, je reprends, je recoiffe le pied, je bascule, je ramène. Deux paires d’onglons entre les lèvres vulvaires.

Je saisis le vagin, malaxe et soupèse. Pas de bride hyménale, pas énormément de place, mais cette excellente consistance de pâte à pain, ferme et élastique, épaisse, solide, qui inspire confiance. Ça passera, sans épisio. Le col est encore perceptible, mais le veau n’est pas gros. Je fixe les cordes aux pieds du veau, prépare ma lame – on ne sait jamais, s’il faut couper.

Tension.

L’éleveur tire sur la palan, juste assez pour maintenir une force sans équivoque sur les cordes, mais pas assez pour faire avancer. La vache pousse, et se laisse glisser. L’éleveur relâche, je fais glisser les membranes, rétracte la vulve dilatée, ça va passer ! Tirez ! Les cuisses, la queue, le bassin, et puis, d’un coup, la délivrance, une corde glisse mais peu importe, le veau chute sur le fumier, je vide le cordon d’un geste rapide, le con de veau de deux jours trébuche sur ma boîte de vêlage et envoie tout valdinguer, le nouveau-né respire, nous le suspendons. Une traction, deux tractions.

Il respire. Calmement. Les glaires s’échappent. Un seau d’eau glacée. Il secoue la tête.

La mère est paisible. Ou plutôt, juste épuisée. Mais pas déchirée. Le vagin est parfait, le col, intact. Elle ne va pas tarder à se relever. Nous allons juste l’accompagner. Redescendre son nouveau-né.

Notre boulot est achevé.

Continuer la lecture

Publié dans bovin, éleveur, naissance, rurale, vache, veau, vêlage, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Le siège

Naissance

Vêlage

Un grand, grand merci à la photographe.

Continuer la lecture

Publié dans naissance, Regards, vache, veau, vêlage | Commentaires fermés sur Naissance

Retirer ses bottes

Il est 6h30, un dimanche matin. C’est une vieille ferme à flanc de montagne, avec une étable à l’ancienne, quatre vaches plus toutes jeunes, un petit troupeau de moutons et un couple d’éleveurs retraités.

C’est une étable propre, qui sent bon la vache, la paille, le foin. Avec des poules sur la crèche et un border collie sur une boule de foin. Un tracteur plus âgé que moi. Un Massey. Rouge.

C’est une maison avec, en façade, une porte d’entrée qui ne sert que le dimanche, et encore : on passe dans l’étable, il y a deux marches, sous l’escalier qui monte à la réserve de foin au-dessus, et ces deux marches permettent d’entrer directement dans la cuisine.

Il est 6h30 et le vieux bonhomme, un genre de Clint Eastwood, grand, mince, avec son béret et ses bretelles, m’a appelé parce que sa vache tourne et retourne, se dilate mais ne fait rien.

– Vous vous levez tôt ! lui ai-je dit au téléphone.
– Mais non, j’y ai passé la nuit !
– Outch, mais vous vous couchez tard ! Enfin j’arrive !

Il ne m’avait pas appelé plus tôt parce que bon, c’était la nuit, mais à force d’attendre, hein, il allait finir par risquer de mourir, le veau.

La vache est une grande blonde. Elle est immense. Placide. Un flegme de break Volvo. Avec un coffre à faire passer n’importe quel veau.

J’enfile ma chasuble, mes gants, je fuis la pluie et me réfugie dans l’étable. Il ferme la porte, celle du bas, pas celle du haut, et nous mettons la bête dans l’axe. Premier bras. la poche des eaux n’est pas percée, je sens un antérieur. Jolie bestiole. Je farfouille un peu, trouve le second, puis la tête. En bas. Et surtout, une jolie torsion, à 180°. L’utérus et le vagin tournent sur leur axe, un demi-tour, et la vache a beau pousser, le veau ne peut pas passer, car les tissus ne peuvent assez se dilater. Le veau est bien vivant, mais, comme d’habitude, je ne dis rien, d’autant que l’on ne me demande rien.

Derrière moi, j’ai entendu la porte de la cuisine s’ouvrir. Madame a refermé derrière elle, elle attend sur la première marche. Elle a son tablier, sa robe qui lui va si bien mais que personne d’autre ne pourrait porter, ce genre de robe et de tablier qui sont comme des uniformes, naturels, évidents. On pourrait se moquer du monsieur, avec son béret et ses bretelles, avec sa chemise à carreaux. On pourrait se moquer de madame, avec ses petites lunettes à cordon et sa robe imprimée. Je crois que j’enverrais sans hésiter le moufle métallique de mon palan dans la figure du premier qui se rirait. Je me sens tellement bien, ici, dans cette petite étable, les bras dans le vagin d’une blonde, un peu de paille dans les cheveux, au chaud, avec ces deux vieux, alors que dehors, il pleut.

Il faut tourner dans le sens des aiguilles d’une montre. Positionner le bras droit est plus facile, mais je manque de force, et ça me casse le poignet. Je ne me suis pas échauffé. Bras gauche, tournant presque le dos à la vache, avec une grande torsion de l’épaule et du dos : oui, mais le poignet souffre encore. Cela dit, dans cette position, je suis plus fort. Bras gauche, retour au droit, par à-coups, tranquillement. Le veau est toujours dans sa poche, et je sais que j’y arriverai. J’alterne, je pousse, je tourne, je bouge. A peine 5 minutes, petit à petit, je trouve le bon rythme, la bonne impulsion, discontinue cette fois-ci. Mon poignet gauche me fait mal. Ça tire sur mes côtes, à droite, dans le dos.

Le veau est revenu dans l’axe, je respire un peu.

On a le temps.

Tout est en place. Monsieur installe le palan, madame va chercher une casserole d’eau. En inox. Pas en cuivre. Ma boîte de réa est là, avec le bazar à césarienne, qui ne servira pas. J’ai mes cordes de vêlage. La vache se remet à farfouiller dans son foin.

Je pourrais m’arrêter là et rentrer chez moi : elle n’a plus besoin de moi. Mais d’une, l’éleveur ne comprendrait pas. De deux, je me boufferais les ongles sans savoir si j’avais raison. De trois, j’ai envie de sortir ce veau.

Alors je replonge mes deux bras jusqu’aux épaules. Chaud, glissant, confortable, avec ce doux et écœurant parfum d’amnios. Je me sens bien. A ma place, à 7h00 un dimanche matin. Dehors, le soleil se lève derrière la pluie. Le border remue sur sa botte de foin.

Un membre, deux membres. Je les saisis fermement, les amène à moi, la maman pousse, sans plus. Tout est en ordre pour la sortie. Le veau est gros, mais il y a la place. La poche des eaux est maintenant percée, elles ruissellent sur la chasuble, coulent sur mes bottes, noient la paille qui emplit le fossé d’évacuation. Tout va bien.

Seconde poche, les glaires, épaisses, filantes, de ce blanc indéfinissable, qui coulent la vie.

J’amène les pieds vers moi, la tête suit gentiment, le front du bébé bloque sur le bassin. Ça va passer, il faudra tirer un peu.

Madame m’apporte les cordes, mes bonnes grosses vieilles cordes de vêlage, passées 100 fois à la machine et à la javel. Je les place autour des canons du veau, bien au-dessus des boulets, et je me suspends, le corps presque à l’horizontal, basculant mon poids vers la gauche, puis vers la droite, les pieds calés dans la rigole. Le veau a tant de force qu’il parvient à me remonter en rétractant son antérieur gauche. Mon poids contre le sien, mes appuis contre les siens. Mais moi je ne suis pas enduit de glaires de vêlage, ou pas trop, et j’en ai eu d’autres avant lui.

La vache est assez dilatée, largement. L’éleveur a pris son temps avant de m’appeler, il n’y a aucun risque d’épisiotomie.

Tout va bien.

Nous accrochons le palan. La vache se couche, pile comme il faut. Monsieur tire, madame fait basculer les cordes, j’accompagne la sortie du « petit ». Tout en force, en puissance, une douce violence. Confiance absolue.

Le, ou plutôt la pitchoune finit de sortir, toute étonnée. Couchée sur l’allée centrale, elle respire, un peu sonnée. Sa mère commence déjà à l’appeler, mais reste couchée. Un peu d’eau derrière les oreilles, une grande inspiration, une respiration très bruyante, beaucoup de glaires. Par prudence, on va la pendre. Elle est restée longtemps à l’envers, là dedans. Je noue une corde autour de ses jarrets, monsieur envoie madame chercher une chaise pour pouvoir passer la corde par-dessus une poutre de l’étable. J’enlève, à la main, quelques glaires de la bouche de la vêle.

Elle pose la chaise.

Il prend le temps de retirer ses bottes, et monte sur le siège. Chasse quelques araignées, passe la corde. Je soulève le beau bébé… 50 kg ? Il assure sa prise, fait un tour avec sa corde. Le nez du veau se vide de ses glaires, elle respire bien, nous la redescendons. J’accompagne sa chute sur un matelas de paille, l’éleveur en disperse un peu sur son dos avec sa fourche, pour qu’elle ne prenne pas froid.

Nous relevons la mère, et je réenfile des gants, pour contrôler que rien n’est déchiré.

Tout va bien.

– Vous voulez prendre un café ?
– Ah oui alors, mais d’abord, je vais prendre quelques photos. C’est heuuu… c’est ma sœur qui adore les photos de bébé, c’est bête hein ?
– Oh si j’avais su je n’aurais pas mis de la paille, hein !

Il sourit.

Je mitraille.

On peut avoir 75 ans et apprécier cet instant.

Et ensuite, oui, ensuite, on va aller prendre un café. Mais avant de monter les deux marches vers la cuisine, avant de franchir le seuil, surtout, surtout, je n’oublierai pas de retirer mes bottes. Même si, je le sais, il protestera que ce n’est pas la peine.

Veau nouveau-né

Veau nouveau-né

J’ai laissé quelques photos de plus par ici.

Continuer la lecture

Publié dans bovin, éleveur, naissance, vache, veau, vêlage, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Retirer ses bottes