Archives de catégorie : UMD

La Belle au bois courant

La scène se passe dans une Unité pour Malades Difficiles.

Les patients qui sont ici ne sont pas hospitalisés pour constipation. Ici, c’est du lourd. La crème de la crème des pathologies psychiatriques. Pour ceux qui ne connaissent pas, une UMD (Unité pour Malades Difficiles) c’est un service hospitalier psychiatrique spécialisé dans le traitement des malades mentaux présentant un danger potentiel pour eux-mêmes ou pour autrui. Les patients y sont hospitalisés sous contrainte, pour une durée indéterminée. Ici, on sait quand on rentre, mais pas quand on sort.
L’UMD est située à l’écart d’une petite ville, dans un cadre calme et verdoyant. Mais les patients s’en foutent, car ils ne le voient pas. Ils ne voient que les hauts murs, les portes fermées à double tour et les soignants en blanc. Point d’horizon ici. Quand ils sortiront, ce sera pour retourner en hôpital psychiatrique ou en prison. Pas de retour à la vie « normale ». Trop dangereux, pour eux et pour les autres.
Ici, la plupart des meubles sont scellés au sol. On mange dans des assiettes en plastique. On se lave sous le regard des soignants. Question de sécurité.
Ici, l’équipe soignante est majoritairement masculine. Question de sécurité.

Ce jour-là, il pleut, et les patients déambulent dans le hall. Ça fait une semaine qu’il pleut, ça porte sur les nerfs. Le terrain de foot est impraticable, il fait froid dans la cour, le vent fume les cigarettes à la place des patients. Tout n’est qu’ennui et morosité.
Anne, la belle infirmière, est assise sur le canapé du hall avec trois patients.
Pas très loin se tiennent un infirmier qui fait des mots croisés et une stagiaire aide-soignante qui semble posée là comme un pot de fleurs (scellé au sol).
Anne parle de sport. Elle fait de la course à pied et elle adore ça. Avec moult détails, elle décrit sa dernière séance. Elle est partie courir sous la pluie au petit matin. Elle était trempée en moins de cinq minutes, l’eau ruisselait sur elle, sur son visage, sur ses vêtements qui lui collaient au corps. Elle courait, trempée, parce que c’était agréable, ça la rafraîchissait, ça lui faisait du bien. Elle courait dans la forêt, elle sentait la délicieuse odeur du sous-bois. Tout était calme autour d’elle. Sous ses pieds, la terre amortissait ses foulées et elle ne ressentait aucune fatigue. Dans ses oreilles, les écouteurs diffusaient un groupe qu’elle aimait particulièrement, ça l’aidait à garder le rythme. Elle ne pensait à rien. Elle se sentait bien, tout simplement. Elle a couru longtemps sous la pluie, presque une heure, et à son retour elle s’est précipitée sous la douche. Elle a jeté ses vêtements en vrac par terre, a fait couler de l’eau presque brûlante et est restée là, à sentir l’eau dégouliner sur elle, et ça faisait un bien fou après la pluie fraîche du matin. Elle s’est longuement savonnée, la mousse parfumée ravissait ses narines. Après la douche, elle s’est enveloppée d’une grande serviette chaude et moelleuse et est allée s’asseoir devant la cheminée avec un café. Le bonheur total.
Eux, les patients, ils écoutent et ouvrent des yeux comme des soucoupes. La forêt, ça fait des années qu’ils ne l’ont pas vue, coincés entre les murs, coincés par leur maladie, coincés par leur vie. L’odeur des sous-bois, ils l’ont oubliée. La musique, ils n’en écoutent pas tous, seuls sont qui ont un poste ou un ipod le peuvent, et tous n’y sont pas autorisés. Le silence, c’est quelque chose que tous ne connaissent pas. Ici, c’est bruyant, il y a le bruit des serrures, le bruit des couverts, le bruit de la télé, le bruit des voix des soignants et des patients… Et parfois, le bruit des voix dans la tête, celles qui ne se taisent pas, celles qui te donnent des ordres, celles qui ne te laissent pas de répit.
Une serviette chaude et moelleuse, voilà un luxe qu’ils ont oublié depuis longtemps. Quant au feu de cheminée…
Alors ils écoutent, avec leurs yeux comme des soucoupes et leurs bouches bées. Ils écoutent l’infirmière raconter la course, la douche, la cheminée. Ils écoutent et ils imaginent. La belle infirmière, seule dans le bois, avec ses vêtements de sport moulants. La belle infirmière trempée de sueur et de pluie mélangées. La belle infirmière nue sous la douche. La belle infirmière alanguie près de la cheminée.
On pourrait entendre une mouche voler. Le temps semble suspendu. L’infirmière raconte, les patients écoutent, la stagiaire observe.
Plus tard, la stagiaire-pot-de-fleurs demandera à l’infirmière sportive si elle n’avait pas peur d’éveiller certains désirs inaccessibles en racontant des trucs pareils. Parce que bon, quand même, on sait bien que tout ça, c’est hors de portée pour eux maintenant. La forêt, la longue douche chaude, la cheminée… La liberté, tout simplement.

« Tu ne comprends pas. Je teste leur résistance à la frustration, c’est thérapeutique tu comprends ? »

Ah ben oui. Si c’est thérapeutique alors…

Continuer la lecture

Publié dans bientraitance, élève, Maltraitance, Stage, UMD | Commentaires fermés sur La Belle au bois courant