Archives de catégorie : naissance

Contingences domestiques

  Ils viennent de rentrer à la maison après un court séjour à la maternité. Elle commence par s’excuser du désordre régnant dans le salon. Rien de très spectaculaire pourtant. Le canapé a disparu sous les coussins, livres dessins et doudous de l’aîné qui tient à marquer son territoire. Sur la table basse, une clémentine à […] Continuer la lecture

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Jeu de l’amour et du hasard

  Elle vient de naître, à la maison, comme prévu. Les parents s’attendrissent sous les yeux attendris des deux sages-femmes qui les ont accompagnés dans ce long voyage. La mère les remercie de leur présence, de leur soutien. Elle sourit encore : C’est formidable, c’est mon anniversaire. On aura la même date de naissance toutes les deux […] Continuer la lecture

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Clair-obscur

  Leur pas de deux nécessite calme et respect. Le tourbillon hospitalier viendrait tout gâcher. Alors l’étudiante s’applique à les en préserver. Les heures passent, paisibles. Ils sont maintenant installés pour la mise au monde. L’étudiante craint l’irruption de la sage-femme référente qu’elle sait peu avare en gestes et en paroles. La femme est assise […] Continuer la lecture

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L’arbre et le fruit *

  Dans le jardin, un figuier donne chaque année de nombreux fruits juteux et sucrés que nous partageons volontiers avec les oiseaux. Cet été, point de partage : une nuée d’étourneaux s’abat régulièrement sur l’arbre, dans un vacarme de piaillements disharmonieux. Les oiseaux sont fins gourmets… aucune figue mure ne leur résiste ; ils ne nous laissent que les fruits verts. Frustrant. Nous avons […] Continuer la lecture

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Emphysème

Il est 10h. J’étais en train de vacciner des chevaux, mais la clinique m’appelle et m’envoie en urgence chez un éleveur juste à côté. Un vêlage qui déconne. Pas le choix : j’explique la situation aux propriétaires des équidés, ces derniers n’étant manifestement pas fâchés du changement de programme. D’autant qu’il fallait inspecter les bouches et les dents de tout le monde, et que, curieusement, ils n’aiment en général pas ça.

Il ne me faut que cinq minutes pour être sur place. En fait, ce n’était pas forcément si pressé que ça : rien qu’à l’odeur, le travail dure depuis au moins deux jours. Alors une demi-heure de plus, hein…

La vache est allongée sur une vieille banquette en béton, un peu trop courte pour elle, comme souvent : conçus il y a 30 ou 50 ans pour des vaches bien moins grandes que les modèles actuels, les bâtiments sont souvent trop petits… L’éleveur a noyé la rigole de l’extracteur à fumier avec de la paille bien sèche. Nous sommes sous des tôles. Le thermomètre sur le mur, à l’ombre du bâtiment, indique 40°C. Et il n’est que 10h.

Ça pourrait sentir la paille fraîche, ou l’odeur forte, tenace mais pas si désagréable des vaches, mais ça pue la mort. Respiration buccale réflexe, et, pendant trois heures, rien ne passera par mon nez. Des mouches bourdonnent tout autour de nous. Un veau fait le con dans le fond du bâtiment, puis brame un coup en se coinçant entre deux barrières.

« On vient de la ramener du pré, vu que ça passait manifestement pas. J’ai fouillé, mais j’ai rien compris, il y a des pattes partout. »

Nous faisons lever la vache, doucement, sans difficulté. J’enfile ma chasuble en plastique, le sac poubelle en plastique vert qui va me servir de sac de cuisson vapeur pour les trois prochaines heures. Une paire de gants de fouille. J’en utiliserai quatre paires en trois quart d’heure. Je finirai par les abandonner devant leur manifeste inutilité.

La vache salue mon arrivée par un coup de pied. Pépette, on va pas pouvoir la jouer comme ça : mise en place d’une corde, attachée bas pour qu’elle puisse tomber sans problème, et d’une mouchette, tenue par le fils de l’éleveur qui aimerait bien être loin, très loin de ce chantier.

J’explore. Le passage est très étroit, le col très mal dilaté. Il y a trois pieds en même temps. Je palpe les articulations, arrache quelques lambeaux de placenta pourri. Je sue déjà. Je repousse le postérieur, ou plutôt : j’essaie. Pas moyen, il a l’air coincé. Où est sa foutue tête ? Sur la droite, en bas, à l’envers. J’accroche le menton du bout des doigts. C’est loin…

La vache pousse fort, mais rien ne bouge. Tout est calé, bien coincé. Sec au possible. Je sors mes bras de là, jette mes gants et part chercher une sonde en silicone, un entonnoir et un bidon d’huile de paraffine liquide. Je vais remplir cet utérus d’huile minérale, c’est le seul truc qui lubrifiera assez longtemps pour le boulot qui m’attend : les lubrifiants à base d’eau, c’est bien, ça épargne les préservatifs, mais si ça doit durer des heures, rien ne remplace les lubrifiants minéraux.

C’est reparti, et je sue à grosses gouttes, je transpire, mon T-Shirt est certainement déjà trempé. Mes gants ont déjà pris le jus, il y a du liquide purulent et de l’huile de paraffine qui me coulent le long des avant-bras. Ne surtout, surtout pas lever les bras.

Je ne vois plus le temps passer. Je crève de chaud. Ramener le veau dans le bon axe. Je ne vais pas pouvoir le découper, parce qu’il n’y a pas la place : il n’est pas si gros, mais il est gonflé d’emphysème. Son cuir est décollé des muscles par les gaz de putréfaction, je finis par prendre un scalpel en prévenant : quand les gaz vont s’échapper par le trou que je vais faire, ça va puer comme jamais. Je suis sûr qu’ils pensaient que ça ne pouvait pas être pire, quand je les ai prévenus. Ils m’ont cru. Après. Le truc quand on fait ça, c’est de ne pas blesser le vagin ou l’utérus. Là, ce foutu col oedématié ne m’aide vraiment pas. Je saisis la lame du scalpel entre mon pouce et mon index, laissant à peine dépasser sa pointe, je lubrifie tout ça et enfonce mon bras. Butée sur le cuir du veau. Du bout du doigt, je vérifie la texture. Je perce.

J’ai fini par réussir à décaler le veau. La tête est toujours mal placée, la vache tombe souvent, se relève, retombe. Un côté, puis l’autre. Elle sait vêler, elle sait faire jouer son bassin, mais là, ça ne m’aide pas du tout. Je noue une corde à chacun des deux antérieurs. Ma première prise est mal assurée, la corde glisse et emporte un onglon. Refixer, resserrer, assurer. La sueur dégouline sur mon visage, de grosses gouttes, lourdes et lentes, qui glissent sur mon front et s’échoue dans mes épais sourcils. Ça gratte, ça gratte horriblement mais je ne peux pas passer mes mains pleines de pourriture sur mon visage. Et ces saloperies de gouttes finissent par déborder mes sourcils pour couler dans mes yeux, ça pique et c’est insupportable, je ne craquerai pas, je ne foutrais pas dans mes yeux le placenta pourri qui me coule sur les doigts.

Les deux antérieurs sont dans l’axe, le postérieur qui venait en même temps est à peu près repoussé. Il faut que je choppe la tête, et le col est toujours trop serré. Pas moyen de travailler à deux bras. Je glisse ma main droite sous son menton, j’essaie de l’accrocher en pince entre l’intérieur et l’extérieur de la bouche. Je commence à le ramener, mais ma main est écrasée par le col et je me coupe les doigts sur ses incisives. Je commence à avoir mal au bras. J’essaie avec la main gauche, à plat sous la tête, échoue, cherche une prise, les orbites. Pas mieux. Je repousse un peu le sternum, échange mes bras, l’un après l’autre, le remonter, j’ai mal, j’ai putain de mal aux tendons de l’avant-bras, je ne peux plus serrer.

J’abandonne et prend une corde. Noyée d’huile de paraffine, je la glisse derrière sa tête. Je passe une oreille, puis l’autre. La boucle sous son cou, en maintenant bien tout en place pour qu’elle ne glisse pas avant le serrage. J’ai si mal au bras que je suis incapable d’aider l’éleveur. C’est lui qui pilote les cordes. Et en plus j’ai merdé, j’ai pris une des cordes des membres dans ma boucle de tête… il faut recommencer.

Je n’en peux plus. Ça fait combien de temps que ça dure. Une heure, deux heures ?

Je m’arrête cinq minutes, appuyé contre une barrière. Je fais des étirements de mon avant bras, c’est atrocement douloureux, j’ai des putains d’étincelles devant les yeux, et ma sueur me pique…

J’y retourne. Remonter la tête, encore, déplier l’encolure, coincer le front du veau contre le col utérin, faire tirer l’éleveur, allonger ce cou. C’est bon. Il tire les pattes, tout est étiré. Mais jamais, jamais ça ne va passer ! Le veau est gros, mais surtout, le col et le vagin sont si enflammés, si oedématiés, que le passage est ridicule !

Alors on va tirer, mais doucement. La vache tombe, se couche sur un côté, sur l’autre. Nous suivons ses mouvements, déplaçons les points de fixation du palan. Il ne faut pas la déchirer… Respecter l’axe, ne pas perdre ce que nous allons gagner, imprimer des secousses, des torsions. Nous progressons par millimètres, déplaçons la mère plus que son veau lorsque nous tirons. Alors il faut arrêter, la bouger, reprendre. Je finirais par la coucher sur le côté puis lever son postérieur avec une corde, ouvrir le bassin et la forcer à respecter l’axe de traction.

L’extraction aura duré plus de quarante minutes. Mais nous l’avons sorti. Gonflé, pourri, mal foutu, mais en un seul morceau. la mère n »est pas déchirée. Il ne reste plus qu’à lui laver l’utérus. Alors je me recouche, reprends le tuyau, le ramène au fond de la matrice et branche un entonnoir. C’est le fils de l’éleveur qui s’y colle. 20L de solution désinfectante caustique, un rinçage.

J’en ai ras-le-cul. Antibiotiques. C’est l’éleveur qui remplit la seringue, mon bras droit est inutilisable. Tétanisé. Anti-inflammatoires.

Nous avons réussi, et il est content. Parce que je n’ai pas lâché le morceau. Moi je suis content, parce que la vache est vivante, et que j’ai réussi à me faire vraiment mal. Du coup, j’ai un peu l’impression d’être un héros.

Et heureusement, dans ma voiture, depuis quelques années, il y a un T-Shirt et un pantalon de secours.

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Contorsionniste

  Bringuebalé au gré des besoins maternels, le tabouret d’accouchement s’est retrouvé face au mur de la salle de naissance. Pour la dernière phase du travail, elle s’est à nouveau installée sur le siège, dans la position accroupie qu’il permet d’adopter sans effort. Ses yeux sont fermés, ses bras levés, ses mains nouées à celles de son homme, debout derrière elle, qui oppose […] Continuer la lecture

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Que du bonheur ?! (2)

  Leur enfant est né la veille au soir. Le père, contraint de quitter la maternité pour la nuit, revient aux premières heures de la matinée. Il retrouve sa compagne contemplant le nouveau-né, dormant paisiblement  dans son berceau. Dans un geste tendre, il caresse son ventre vide. Elle lui sourit. -« Tu dis bonjour au bébé […] Continuer la lecture

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Poussez plus …

  L’avant-dernier billet a suscité quelques vives réactions. Vous m’en voyez presque ébahie. Soit les femmes que j’accompagne et celles qui me lisent ne sont pas les mêmes, soit je me suis très mal exprimée. Alors j’y reviens. Je me défie d’un abord purement mécaniste de la mise au monde : contractions /dilatation /descente /poussée […] Continuer la lecture

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Poussez pas !

  La nuit a été longue. L’annonce de la dilatation complète lui parvient comme une libération. La dernière ligne droite se profile enfin, quelques poussées et son petit sera là. Vite dit. Oh, elle s’applique pourtant, mettant en œuvre tout ce qui lui a été appris, dans une expiration forcée du plus bel effet. Du plus […] Continuer la lecture

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Une journée arc-en-ciel

14/03/2014 Chère lectrice, cher lecteur, Ce jour est un jour particulier. Un jour d’anniversaire. Enfin. De deux anniversaires. Qui iront toujours de concert dans ma mémoire de crabahuteuse. Un anniversaire siamois. Il y a trois ans, mon premier bébé de…

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Marketing

  Tissées main au son de chants mayas ? Teintées au pourpre élevé biologiquement ? Fibres siliconées high-tech antimicrobiennes ? Pardon, je réfléchissais à voix haute au meilleur argumentaire de vente… Ce billet doit beaucoup à une sage-femme sociologue, ethnologue, une sage-femme dont la longueur des études universitaires est inversement vertigineuse à la mienne et […] Continuer la lecture

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Passe-passe

  Hier, le thème du dossier des Maternelles était « Accoucher sans péridurale ». Plateau, quelques échanges tranquilles. Je lève un sourcil lorsqu’une des futures mères affirme Quand on est sous péridurale, on brise le lien établi depuis neuf mois entre une mère et son bébé. J’espère qu’elle n’aura pas besoin d’une analgésie, bien cher payée si […] Continuer la lecture

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Au sein d’une île

  Depuis dimanche, un accouchement à domicile fait la joie des médias. Sa particularité, avoir eu lieu sur une île qui n’avait pas vu naître d’enfant depuis 35 ans. Bienvenue à Emilie ! Mais je m’étonne qu’aucune voix dissonante ne vienne ternir la fête avec l’habituelle ritournelle : dangers de l’accouchement à domicile, incompétence des professionnels, […] Continuer la lecture

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Vitesse excessive

 
Ils viennent de passer à table, leur fille ainée juste couchée. Un moment tranquille à partager dans l’attente de la naissance qui ne devrait plus tarder. Ils prévoient de finir les derniers aménagements de la chambre le week end prochain. […] Continuer la lecture

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Le siège

– Il y a un vêlage, chez Fernandez. Une première, elle pousse depuis 9h.

Il est 11h15. J’achève une consultation, je croyais pouvoir écrire quelques compte-rendus. Ce sera pour ce soir. Mon confrère est sur une chirurgie de chien à sanglier, quelque part entre deux muscles de la cuisse. Je n’ai pas bien vu, j’ai juste aperçu les traces de sang laissées par le chien traîné sur notre carrelage. Décoration vite effacée par la serpillière de notre ASV.

Dans sa cage au milieu du couloir, au croisement des salles de consultation et de chirurgie, la césarienne se remet doucement.

Je viens d’enchaîner 7 consultations. Otite, kératite pigmentaire, abcès dentaire, syndrome brachycéphale, vaccin, coryza, revaccin. Plus les conseils aux clients, éleveurs ou « simples » propriétaires de chien à l’accueil. J’ai appelé un confrère pour un chien vu en urgence cette nuit, habituellement suivi chez lui. J’ai eu les infos que je souhaitais auprès du fabricant d’un médicament peu utilisé. J’ai appelé un propriétaire anxieux pour lui annoncer les excellents résultats de l’anapath’ de sa chienne. Avant midi, j’avais prévu deux visites à domicile, l’une pour un chien qui tousse – il attendra – l’autre pour une glycémie. A domicile, parce qu’à la clinique, ce couillon de chat se fait des hyperglycémies de stress qui rendent caduque tout espoir de courbe de glycémie.

Depuis 9h ? Elle peut attendre un peu, alors. Le chat diabétique est sur le chemin, j’y passe en vitesse en demandant à mon ASV de l’appeler, histoire de ne pas être retardé. En démarrant, je vois une femme descendre de sa voiture avec un berger allemand boiteux. Elle n’avait pas pris rendez-vous, elle. Elle attendra. Ou elle reviendra plus tard.

8 km de petites routes, pour achever l’escalade d’une colline sur un chemin de terre cahoteux. Il y a trois ans, le passage était impraticable, il fallait faire tout le tour de la colline. L’éleveur a tout ré-empierré, je passe désormais sans difficulté.

Les prunus sont en fleurs, les forsythias aussi. Barres de flocons jaunes sur piquets bruns. Je me gare avant le terrain défoncé qui mène à la vieille étable. Il y a un putain de magnifique soleil, et ce contraste entre le vert de l’herbe nouvelle et le bleu profond du ciel, sur fond de Pyrénées enneigées… L’éleveur me salue de loin, il a l’air de galérer en essayant d’attraper sa vache. Je prends ma trousse de vêlage, saisis mes gants de fouille, une chasuble, une bouteille de gel lubrifiant. Il me rejoint à cet instant.

– Je vous prends un truc ?
– Si on a besoin de plus, c’est que c’est une césarienne.
– Déconnez pas hein ?

Une première. Une jolie blonde de 500 kg, bien charpentée, à l’œil, trois ans, ou trois ans et demi. Pas trop de ventre, pas perturbée. Elle tourne dans l’enclos aménagé dans l’étable, nous amuse 5 minutes avant de se faire prendre à la corde et attacher à une poutre. Bien bas, si elle tombe. Pendant ce temps, un con de veau de deux jours escalade une mangeoire.

J’enfile mon costume de super-véto, la chasuble-sac-poubelle-vert, les gants de fouille orange. L’éleveur se tient à côté de la vache, maintenant la queue. La vulve n’est pas très dilatée. J’écarte les lèvres, m’enfonce doucement. La chaleur, tout doucement. Je passe le col, grand ouvert. Déjà, ce n’est pas une torsion. Ma main a cette position semi-relâchée qui l’amène à suivre les plis lorsque la matrice tourne sur elle-même. Là, elle reste bien droite, et je plonge, jusqu’à l’épaule. Je passe une bride, très tendue. Torsion post-cervicale ? Non, j’atteins le cul du veau. Un siège. De toute façon, vus les commémoratifs, c’était l’une ou l’autre.

La vache n’a pas encore fait de vrai effort de poussée. Le veau est vraiment loin. Il n’est pas très gros. Il est juste… normal. Juste comme il faut pour ne pas m’inquiéter. J’ai de la place pour travailler, tout cet espace entre le bassin du veau et celui de la vache, nécessaire et suffisant pour déployer les membres arrières du bébé. Je balaie doucement, essaie de comprendre la place de chaque chose. Les pieds, très loin. Les jarrets à portée. Ce con de veau est dans la corne gauche, mais il a un pied dans la droite. Bizarre. Pas grave. Je cherche le cordon ombilical, je ne le trouve pas.

J’invite l’éleveur à mettre le palan en place. Il n’y aura plus besoin d’y penser, après, si l’on a besoin de lui. Je lui indique également de préparer une corde pour suspendre le veau. Le risque qu’il boive la tasse, vue sa position, est vraiment important.

Je balaie doucement l’intérieur de l’utérus. Avec un bras, puis avec l’autre. J’abandonne les gants, je veux sentir chaque détail de texture. La fermeté de l’utérus, la suavité des membranes amniotiques déchirées, la tension, la dureté du cordon. J’ai assez de place pour faire une bonne réduction de siège, et la vache pousse peu. C’est rare, d’aussi bonnes conditions. Il ne reste qu’un seul véritable écueil, le risque de prendre le cordon dans un postérieur lorsque je le déploie. Imaginez : c’est comme si le veau était debout dans le ventre de sa mère. Il présente sa queue, et uniquement elle, au col utérin et au vagin. Son cordon est sous lui, bien entendu, mais où se fixe-t-il ? Vers l’avant, comme souvent, auquel cas il n’y aura aucun risque ? Ou vers l’arrière, comme parfois, auquel cas il pourrait se retrouver derrière un des membres postérieurs du veau, au moment où je les ramènerai vers le vagin ? La tension et la compression sur le cordon, lors de l’extraction, signeraient alors la mort du bébé… J’examine attentivement chacun des lambeaux qui flottent dans l’utérus. Il y a un bout de placenta déchiré qui m’inquiète quelques secondes, mais pas de poul : ce n’est pas le cordon. je cherche un jarret. Le gauche d’abord, le plus facile d’accès. Je le remonte doucement.

Il y a un silence parfait dans l’étable. Je ne parle pas, l’éleveur ne dit rien non plus. les vaches sont muettes. Seul ce couillon de veau de deux jours, celui de la vache d’à côté, s’appliquer à foutre le bordel en se prenant les pieds dans le palan. Mais même lui nous épargne d’éventuels appels paniqués.

Je change de bras, plusieurs fois. Je travaille doucement, j’accompagne les poussées maternelles, abandonnant ma manipulation pour mieux la reprendre lorsque l’utérus, qui se relâche, laisse replonger le bébé. Par petites tractions, j’amène le jarret au plafond, le sabot au plancher. C’est maintenant qu’apparait le risque de déchirer l’utérus de la mère, si la pointe du jarret ou la pointe du sabot se plante dans la muqueuse lors d’une contraction. J’accélère, coiffant le sabot, faisant glisser le jarret, jouant sur les bras de levier. Il me faut deux essais. J’amène la première paire d’onglons au vagin. Je n’ai pas emprisonné le cordon.

Je souffle un peu. Pas d’épreuve de force, cette fois-ci. Juste de la technique, de l’expérience. Le plaisir de voir la facilité acquise avec les années, maintenant que je n’ai plus à tâtonner, à réfléchir à chaque mouvement imprimé, pour essayer d’anticiper sur la suite des opérations. Je replonge. A chaque contraction, la vache expulse ses eaux qui ruissellent sur ma chasuble. Encore, toujours, ce délicieux parfum douceâtre, celui du sang et de l’amnios. La respiration de la mère est saccadée, entrecoupée de plaintes discrètes, à chaque fois qu’elle tente une poussée. Je plonge, je saisis le jarret, commence à le remonter, le bascule afin d’amener sa pointe vers l’extérieur, le pied vers l’intérieur, elle va pousser, je relâche, je recule, je replonge, je reprends, je remonte, je bascule, elle repousse, je relâche, je maintiens, elle repousse, elle relâche, je reprends, je coiffe l’onglon, le fait glisser sur le plancher utérin, je relâche, protège le plafond de la pointe du jarret, car elle repousse, puis relâche, cette fois, c’est la bonne, je reprends, je recoiffe le pied, je bascule, je ramène. Deux paires d’onglons entre les lèvres vulvaires.

Je saisis le vagin, malaxe et soupèse. Pas de bride hyménale, pas énormément de place, mais cette excellente consistance de pâte à pain, ferme et élastique, épaisse, solide, qui inspire confiance. Ça passera, sans épisio. Le col est encore perceptible, mais le veau n’est pas gros. Je fixe les cordes aux pieds du veau, prépare ma lame – on ne sait jamais, s’il faut couper.

Tension.

L’éleveur tire sur la palan, juste assez pour maintenir une force sans équivoque sur les cordes, mais pas assez pour faire avancer. La vache pousse, et se laisse glisser. L’éleveur relâche, je fais glisser les membranes, rétracte la vulve dilatée, ça va passer ! Tirez ! Les cuisses, la queue, le bassin, et puis, d’un coup, la délivrance, une corde glisse mais peu importe, le veau chute sur le fumier, je vide le cordon d’un geste rapide, le con de veau de deux jours trébuche sur ma boîte de vêlage et envoie tout valdinguer, le nouveau-né respire, nous le suspendons. Une traction, deux tractions.

Il respire. Calmement. Les glaires s’échappent. Un seau d’eau glacée. Il secoue la tête.

La mère est paisible. Ou plutôt, juste épuisée. Mais pas déchirée. Le vagin est parfait, le col, intact. Elle ne va pas tarder à se relever. Nous allons juste l’accompagner. Redescendre son nouveau-né.

Notre boulot est achevé.

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Naissance

Vêlage

Un grand, grand merci à la photographe.

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ANTÉCÉDENTS

ATCD PERSONNELS MÉDICAUX -née à terme d’une grossesse non désirée ; a longtemps pensé être née pendant un accident de voiture avant de comprendre que la voiture n’avait rien à faire dans cette histoire d’accident. -GEA vers 4-5 mois, avec refus alimentaire et hydrique permettant de gagner définitivement l’amour paternel, ce dernier ayant été convaincu de […] Continuer la lecture

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Retirer ses bottes

Il est 6h30, un dimanche matin. C’est une vieille ferme à flanc de montagne, avec une étable à l’ancienne, quatre vaches plus toutes jeunes, un petit troupeau de moutons et un couple d’éleveurs retraités.

C’est une étable propre, qui sent bon la vache, la paille, le foin. Avec des poules sur la crèche et un border collie sur une boule de foin. Un tracteur plus âgé que moi. Un Massey. Rouge.

C’est une maison avec, en façade, une porte d’entrée qui ne sert que le dimanche, et encore : on passe dans l’étable, il y a deux marches, sous l’escalier qui monte à la réserve de foin au-dessus, et ces deux marches permettent d’entrer directement dans la cuisine.

Il est 6h30 et le vieux bonhomme, un genre de Clint Eastwood, grand, mince, avec son béret et ses bretelles, m’a appelé parce que sa vache tourne et retourne, se dilate mais ne fait rien.

– Vous vous levez tôt ! lui ai-je dit au téléphone.
– Mais non, j’y ai passé la nuit !
– Outch, mais vous vous couchez tard ! Enfin j’arrive !

Il ne m’avait pas appelé plus tôt parce que bon, c’était la nuit, mais à force d’attendre, hein, il allait finir par risquer de mourir, le veau.

La vache est une grande blonde. Elle est immense. Placide. Un flegme de break Volvo. Avec un coffre à faire passer n’importe quel veau.

J’enfile ma chasuble, mes gants, je fuis la pluie et me réfugie dans l’étable. Il ferme la porte, celle du bas, pas celle du haut, et nous mettons la bête dans l’axe. Premier bras. la poche des eaux n’est pas percée, je sens un antérieur. Jolie bestiole. Je farfouille un peu, trouve le second, puis la tête. En bas. Et surtout, une jolie torsion, à 180°. L’utérus et le vagin tournent sur leur axe, un demi-tour, et la vache a beau pousser, le veau ne peut pas passer, car les tissus ne peuvent assez se dilater. Le veau est bien vivant, mais, comme d’habitude, je ne dis rien, d’autant que l’on ne me demande rien.

Derrière moi, j’ai entendu la porte de la cuisine s’ouvrir. Madame a refermé derrière elle, elle attend sur la première marche. Elle a son tablier, sa robe qui lui va si bien mais que personne d’autre ne pourrait porter, ce genre de robe et de tablier qui sont comme des uniformes, naturels, évidents. On pourrait se moquer du monsieur, avec son béret et ses bretelles, avec sa chemise à carreaux. On pourrait se moquer de madame, avec ses petites lunettes à cordon et sa robe imprimée. Je crois que j’enverrais sans hésiter le moufle métallique de mon palan dans la figure du premier qui se rirait. Je me sens tellement bien, ici, dans cette petite étable, les bras dans le vagin d’une blonde, un peu de paille dans les cheveux, au chaud, avec ces deux vieux, alors que dehors, il pleut.

Il faut tourner dans le sens des aiguilles d’une montre. Positionner le bras droit est plus facile, mais je manque de force, et ça me casse le poignet. Je ne me suis pas échauffé. Bras gauche, tournant presque le dos à la vache, avec une grande torsion de l’épaule et du dos : oui, mais le poignet souffre encore. Cela dit, dans cette position, je suis plus fort. Bras gauche, retour au droit, par à-coups, tranquillement. Le veau est toujours dans sa poche, et je sais que j’y arriverai. J’alterne, je pousse, je tourne, je bouge. A peine 5 minutes, petit à petit, je trouve le bon rythme, la bonne impulsion, discontinue cette fois-ci. Mon poignet gauche me fait mal. Ça tire sur mes côtes, à droite, dans le dos.

Le veau est revenu dans l’axe, je respire un peu.

On a le temps.

Tout est en place. Monsieur installe le palan, madame va chercher une casserole d’eau. En inox. Pas en cuivre. Ma boîte de réa est là, avec le bazar à césarienne, qui ne servira pas. J’ai mes cordes de vêlage. La vache se remet à farfouiller dans son foin.

Je pourrais m’arrêter là et rentrer chez moi : elle n’a plus besoin de moi. Mais d’une, l’éleveur ne comprendrait pas. De deux, je me boufferais les ongles sans savoir si j’avais raison. De trois, j’ai envie de sortir ce veau.

Alors je replonge mes deux bras jusqu’aux épaules. Chaud, glissant, confortable, avec ce doux et écœurant parfum d’amnios. Je me sens bien. A ma place, à 7h00 un dimanche matin. Dehors, le soleil se lève derrière la pluie. Le border remue sur sa botte de foin.

Un membre, deux membres. Je les saisis fermement, les amène à moi, la maman pousse, sans plus. Tout est en ordre pour la sortie. Le veau est gros, mais il y a la place. La poche des eaux est maintenant percée, elles ruissellent sur la chasuble, coulent sur mes bottes, noient la paille qui emplit le fossé d’évacuation. Tout va bien.

Seconde poche, les glaires, épaisses, filantes, de ce blanc indéfinissable, qui coulent la vie.

J’amène les pieds vers moi, la tête suit gentiment, le front du bébé bloque sur le bassin. Ça va passer, il faudra tirer un peu.

Madame m’apporte les cordes, mes bonnes grosses vieilles cordes de vêlage, passées 100 fois à la machine et à la javel. Je les place autour des canons du veau, bien au-dessus des boulets, et je me suspends, le corps presque à l’horizontal, basculant mon poids vers la gauche, puis vers la droite, les pieds calés dans la rigole. Le veau a tant de force qu’il parvient à me remonter en rétractant son antérieur gauche. Mon poids contre le sien, mes appuis contre les siens. Mais moi je ne suis pas enduit de glaires de vêlage, ou pas trop, et j’en ai eu d’autres avant lui.

La vache est assez dilatée, largement. L’éleveur a pris son temps avant de m’appeler, il n’y a aucun risque d’épisiotomie.

Tout va bien.

Nous accrochons le palan. La vache se couche, pile comme il faut. Monsieur tire, madame fait basculer les cordes, j’accompagne la sortie du « petit ». Tout en force, en puissance, une douce violence. Confiance absolue.

Le, ou plutôt la pitchoune finit de sortir, toute étonnée. Couchée sur l’allée centrale, elle respire, un peu sonnée. Sa mère commence déjà à l’appeler, mais reste couchée. Un peu d’eau derrière les oreilles, une grande inspiration, une respiration très bruyante, beaucoup de glaires. Par prudence, on va la pendre. Elle est restée longtemps à l’envers, là dedans. Je noue une corde autour de ses jarrets, monsieur envoie madame chercher une chaise pour pouvoir passer la corde par-dessus une poutre de l’étable. J’enlève, à la main, quelques glaires de la bouche de la vêle.

Elle pose la chaise.

Il prend le temps de retirer ses bottes, et monte sur le siège. Chasse quelques araignées, passe la corde. Je soulève le beau bébé… 50 kg ? Il assure sa prise, fait un tour avec sa corde. Le nez du veau se vide de ses glaires, elle respire bien, nous la redescendons. J’accompagne sa chute sur un matelas de paille, l’éleveur en disperse un peu sur son dos avec sa fourche, pour qu’elle ne prenne pas froid.

Nous relevons la mère, et je réenfile des gants, pour contrôler que rien n’est déchiré.

Tout va bien.

– Vous voulez prendre un café ?
– Ah oui alors, mais d’abord, je vais prendre quelques photos. C’est heuuu… c’est ma sœur qui adore les photos de bébé, c’est bête hein ?
– Oh si j’avais su je n’aurais pas mis de la paille, hein !

Il sourit.

Je mitraille.

On peut avoir 75 ans et apprécier cet instant.

Et ensuite, oui, ensuite, on va aller prendre un café. Mais avant de monter les deux marches vers la cuisine, avant de franchir le seuil, surtout, surtout, je n’oublierai pas de retirer mes bottes. Même si, je le sais, il protestera que ce n’est pas la peine.

Veau nouveau-né

Veau nouveau-né

J’ai laissé quelques photos de plus par ici.

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