Archives de catégorie : Michèle Delaunay

La vie rêvée de l’aide à domicile

On leur a dit que c’était le plein emploi.
On leur a dit qu’elles pourraient choisir leurs horaires.
On leur a dit qu’avec le diplôme elles auraient un salaire correct et une reconnaissance sociale.
Alors elles se sont engouffrées dans cette voie, les yeux fermés et le coeur vaillant.
Certaines sont retournées sur les bancs de l’école.
Elles ont passé le DEAVS (Diplôme d’État d’Auxiliaire de Vie Sociale).
D’autres ont été embauchées sans diplôme, sur la seule base de leur bonne volonté. Mais on leur a promis qu’on leur ferait faire une formation en cours d’emploi.
Elles ont découvert le monde merveilleux de l’aide à domicile.
Désenchantement.
Les situations racontées ici sont issues de divers forums de discussions consacrés aux auxiliaires de vie. Les noms et les détails des situations ont été changés pour préserver l’anonymat de celles qui témoignent.

Hier j’ai eu un accident de voiture. Je me retrouve sans véhicule et mon contrat se termine demain. Je devais être renouvelée, mais sans véhicule c’est impossible.

Le fils d’une personne chez qui je dois intervenir ce soir à 19h me reproche d’être en arrêt maladie. À l’entendre il ne peut pas compter sur moi et ne comprend pas pourquoi je suis en arrêt aujourd’hui alors que je n’avais pas l’air malade hier. Il m’a demandé d’en savoir plus sur mon arrêt.

J’ai refusé une intervention de 30mn tous les soirs à 40 km de chez moi et jai eu un avertissement.


Marre qu’ils me rajoutent des heures sur mes repos. Même pas un appel, juste un planning reçu sur mes mails en me rajoutant deux missions demain alors que je n’ai plus de voiture actuellement. Je pète les plombs.


J’ai réussi l’écrit et l’oral pour le DEAVS et on me dit qu’on ne peut plus me financer la formation. C’était vraiment mon projet, je me sens mal.


Je suis aide à domicile. Mes employeurs me demandent de signer un autre contrat qui ferait passer les indemnités kilométriques de 0.45€ à 0.15€. Les autres filles ont signé mais j’hésite.


D’habitude je suis en repos le jeudi mais cette semaine on m’a envoyée en formation jeudi donc m’ont on  m’a mis en repos lundi dernier à la place. Je travaille ce week-end et mon prochain repos est jeudi prochain donc ça me fait neuf jours de travail à la suite.


Intervenir chez une personne dont les seules informations transmises sont l’adresse, la pathologie (hémiplégie) et, je cite, « est très exigeante ». Il s’avère que la personne est également aphasique. Je me suis sentie bien démunie face à cette dame que je suis censée aider et soulager alors que l’intervention n’a été que source de stress et de frustration pour toutes les deux.

Comment faites-vous pour gérer une personne atteinte d’Alzheimer? J’ai beaucoup de mal, elle est très agressive avec moi. Hier quand je suis partie de chez elle j’en avais mal au ventre tellement j’en avais pris pour mon grade, du style que je suis là pour nettoyer sa merde et que je suis payée pour ça. J’ai essayé d’en discuter avec ma responsable mais elle me dit que c’est la maladie qui veut ça.


Une de mes collègues a refusé une intervention ce week-end car elle n’avait pas les moyens de faire garder son fils. Pas assez d’heures mensuelles, pas de compagnon, seule pour élever son enfant. Elle a le statut d’aide à domicile et on lui demande de travailler le soir pour repas et mise au lit.
Je viens d’appeler mon chef de secteur pour déplacer un rendez-vous pour la préparation de mon prochain oral pour passer la VAE du DEAVS et il me répond que si c’est accordé ils me prennent un congé payé.

Ils ont LE DROIT , ou devrais-je dire TOUS les DROITS. La journée de congé payé ils la prennent alors que vous êtes en formation oui oui ils ont le DROIT. Je craque, je craque et je les HAIS!


Je suis auxiliaire de vie à temps plein dans une association. Arrivant en fin d’année, nous avons passé une année avec des plannings surchargés. J’ai plus de 200 heures supplémentaires. Ils nous disent qu’au bout de deux refus d’interventions nous aurons un blâme et au bout de trois blâmes une mise à pied.

Je suis en congés du lundi 22 au dimanche 28 (congés acceptés par ma responsable). Or, en recevant mon planning des interventions des week-end, je constate que je dois travailler le dimanche 28.


Je suis embauchée depuis mai en CDI, ils m’ont fait plein de promesses. Au début, j’ai remplacé les absentes et j’ai fait beaucoup d’heures (au moins 50h/semaine). À présent je fais peu d’heures car les absentes sont revenues, elles ont repris « leurs » bénéficiaires. Ils embauchent des nouvelles au lieu de me rajouter des heures, je ne comprends pas leur façon de faire. Je ne fais que du ménage et je remplace souvent quand il n’y a personne d’autre. Je suis démotivée, d’autant plus que je suis la seule à avoir le DEAVS, et en plus payée au SMIC. Sur ma fiche de paye, la qualification, le coef, néant, il y a juste marqué assistante.


Je suis aide à domicile. Nous devrions avoir 11h/an de temps de soutien. À ce jour j’ai eu deux réunions d’une heure, que je ne nommerai pas de temps de soutien car concrètement il s’agit plutôt de rappels à l’ordre de la direction. En même temps il y a des choses que j’aimerais exprimer et que je garde sur le cœur car je ne me sens pas d’en parler pendant ces réunions.


Je suis aide à domicile, je dois me rendre chez un client mais pour cela il faut que je passe avant au bureau chercher les clés. Après la prestation je dois retourner au bureau rendre les clés avant de me rendre chez le client suivant. Ce n’est pas compté en temps de travail effectif et les kilomètres ne sont pas indemnisés.


Chez nous la remise des plannings et le temps pour les transmissions d’informations ne sont pas comptés.


La dame chez qui j’interviens me fait sans cesse des reproches et ne me dit même pas bonjour quand j’arrive. Elle est tout le temps derrière moi à se plaindre et à me dire que je ne sais pas travailler. Elle me fait lessiver les murs, nettoyer la cuisinière, les faïences, la baignoire… « pour me faire chier » (ce sont ses mots). À force de me faire humilier et rabaisser j’en ai parlé à ma responsable car je refusais d’y retourner. Il y a eu confrontation, la bénéficiaire est allée jusu’à gifler ma responsable… mais je dois quand même y retourner. J’en suis malade.


J’ai eu un PV de 17€ pour stationnement car temps dépassé. C’était pendant une intervention à domicile. Nous n’avons pas de macaron et mon employeur refuse de m’indemniser.


Je suis en déficit d’heures depuis quatre mois et ma responsable de secteur me dit qu’ayant le diplôme je coûte plus cher. Les collègues n’ayant pas de diplôme coûtent moins cher et sont, elles, en excédent d’heures. Elle me met une certaine pression en me rappelant de rattraper cela, quitte à faire des heures et des kilomètres.

J’interviens chez une dame en GIR1. Les limites de mes compétences sont largement dépassées. J’ai fait une fiche de signalement mais mon asso ne veut pas que j’arrête le dossier car ça me ferait perdre des heures. Il n’y a pas de lit médicalisé et la personne est vraiment difficile à manipuler du fait de sa maladie. Il faudrait y aller à deux mais personne ne veut rien savoir, mon supérieur a menacé de me licencier si je continuais à me plaindre.


Mon employeur est décédé. Son frère, qui était son tuteur, ne m’a pas payée le dernier mois, ce qui représente 176 heures. De plus, il ne m’a pas remis le document de fin de contrat. Il me dit que le compte est bloqué et que c’est le notaire qui s’occupera de tout ça. Je n’ai plus de travail, rien pour le prouver, et pas de salaire. Que faire ?


Planning du lundi : 9h15 – 10h15 puis 12h30 – 13h15 puis 16h30 – 17h puis 20h – 20h30. 2H45 de payées et 3h de déplacements non indemnisées.


Ma responsable m’a appelée à 10h pour me donner une mission de 15h à 17h. N’ayant personne pour aller chercher mon fils à l’école, j’ai dû refuser. Elle me soutient qu’étant en dessous de mon quota d’heures pour le mois, si je refuse cette mission elle m’enlèvera deux heures sur mon salaire.


J’interviens 5 fois par semaine chez un monsieur qui s’alcoolise et qui a des gestes déplacés (tentatives d’attouchements). J’ai prévenu ma responsable mais celle-ci continue de m’envoyer chez lui car personne d’autre ne veut y aller. Je me sens mal, je ne peux plus rien avaler, j’ai mal au ventre. Je ne me sens ni écoutée ni soutenue.


Je travaille du 5 au 15 mars inclus, sans interruption, ce qui fait 55h de travail sans un jour de repos. Puis du 25 au 31, sans repos également. Ça me fatigue d’avance, je ne suis pas sûre de tenir.


Je suis AVS. Lors du transfert d’un patient mon dos s’est bloqué. Le médecin m’a prescrit un arrêt. Suite à cet accident j’ai demandé à mon employeur (le patient qui m’emploie en CESU) un lève-malade mais cela a été refusé. Je le soupçonne de vouloir me licencier car d’après lui je ne peux plus effectuer les tâches qui me sont demandées. En a-t-il le droit ?


Ça fait deux semaines que je bosse pour une association et je n’en peux plus. Je suis épuisée, lessivée. Je commence tous les jours à 8h pour finir à 20h avec un trou de 14h à 17h.
Je suis aide à domicile sans diplôme. J’interviens chez une personne pour une toilette complète au lit. Elle a fait un AVC et ne peut même pas tenir un gant. Je lui mets les médicaments au coin de la bouche pour qu’elle les avale. Que se passe-t-il en cas de problème?
J’ai obtenu le DEAVS grâce à une VAE que j’ai effectuée en dehors de mon temps de travail, avec financement personnel. Mon employeur refuse de changer ma fiche de poste car il m’a embauchée en tant qu’aide à domicile et non en tant qu’auxiliaire de vie. Huit ans d’ancienneté dans cette boîte.
Commencer à 7h et finir à 20h30. Je suis fatiguée.
D’après ma responsable de secteur il est tout à fait normal de ne pas avoir de repos quand on travaille le week-end, ce qui nous fait donc douze jours d’affilée. C’est normal?
J’ai un week-end de repos pour quatre semaines de travail, c’est normal?
Mon employeur ne me fournit pas de gants, ni pour le ménage ni pour les toilettes, et encore moins de solution hydro-alcoolique. J’achète tout moi-même.
Je n’ai mon planning que le jeudi ou le vendredi pour la semaine suivante, ça me pose souvent des problèmes d’organisation.
Je suis auxiliaire de vie. J’ai un contrat de 120h/mois mais mon patron veut le réduire. Comme j’ai refusé, il m’a quand même enlevé une trentaine d’heures et me fait faire le ménage dans les bureaux.
J’ai mon diplôme d’auxiliaire de vie mais suis payée en tant qu’aide ménagère.
Je suis aide à domicile non diplômée. J’interviens chez une dame handicapée très dépendante. Je prépare son pilulier, écrase les médicaments, les lui donne, la fais manger, lui fais sa toilette, l’habille, fais son ménage, son repassage… Si je compte les heures de présence effective et de présence responsable, ça me fait du 6€ de l’heure.
Dans mon association les nouvelles font deux jours de tournée avec une ancienne puis sont larguées sans fiche de poste. Elles ont juste une adresse et doivent se débrouiller avec. Elles sont jeunes, souvent débutantes, et sont stressées.
C’est en passant au bureau à midi que j’ai vu que mon planning avait changé. J’aurais dû me trouver chez une nouvelle bénéficiaire pour une aide au repas à 11h30, mais je n’étais pas prévenue. J’y suis allée en vitesse, je n’ai pas eu de pause-repas.
Une bénéficiaire refuse que j’ouvre les fenêtres car elle a peur que ses chats se sauvent. Le sol est couvert d’urine et d’excréments de chats et de chiens. J’ai prévenu ma responsable mais celle-ci me dit que c’est à moi d’être plus convaincante. 
Des témoignages de ce genre, il y en a des dizaines, que dis-je, des centaines. Ces femmes sont « le pilier du maintien à domicile », tant vantées par nos chers élus. Elles sont celles qui viennent aider votre grand-père, veuf depuis peu, à préparer ses repas. Celles qui viennent aider votre mère à s’habiller tous les matins. Celles qui font les courses de votre voisine. Celles qui écoutent patiemment votre tante raconter pour la cent-douzième fois comment elle a perdu son chat. Celles qui emmènent votre grand-oncle voir la mer parce que tout seul, sans voiture, il ne peut plus. Celles à qui on a promis un travail et une valorisation de celui-ci et qui se retrouvent à nettoyer la merde du chat chez une alcoolique acariâtre. Celles qui élèvent seules leurs gosses et qui n’ont pas le droit de se plaindre quand Pervers Pépère leur tripote les fesses en passant. Celles à qui l’on conseille une formation professionnelle diplômante mais à qui le financement est refusé. Celles qui ne prennent pas de congés parce qu’elles jonglent entre trop d’employeurs. Celles qui mangent froid tous les jours parce qu’elles n’ont même pas une salle de repos à leur disposition. Celles qui doivent parfois se cacher pour aller aux toilettes chez les bénéficiaires parce que certains leur refusent ce droit. Celles qui se reposent dans leur voiture parce qu’elles habitent trop loin pour rentrer. Celles qui refusent un arrêt-maladie parce qu’elles n’ont pas les moyens de ne pas travailler. Celles qui donnent leur salaire à la nounou pour qu’elle s’occupe de leur famille pendant qu’elles s’occupent de celle des autres. Celles qui rentrent épuisées chez elles après une journée passée dehors pour laquelle elles ne seront payées que quatre heures. Celles qui, malgré tout, aiment leur métier car il est riche de belles rencontres.
On parle beaucoup de maltraitance envers les personnes âgées, on parle moins de maltraitance envers les aides à domicile. Et pourtant, elle existe. Conditions de travail indignes, salaires de misère, horaires à rallonge… Mépris, humiliations, indifférence.
« Le travail c’est la santé »
Ah bon?

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EHPAD: le pur scandale des infirmières de nuit

Bonjour, Jusqu’à la fin du XXème siècle  les politiques français se réjouissaient volontiers  de l’allongement de l’espérance de vie. Puis ils  se bornèrent au constat. Le déploreront-ils un jour ? A l’heure où sont écrites ces lignes Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales et de la Santé reçoit des mains du Pr Régis Aubry, président de […] Continuer la lecture

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Trop bonne trop conne

2003, année de la canicule. J’habite à Toulouse, et autant vous dire qu’ici, la canicule, on la sent bien passer! Je débute dans la profession (j’en ai déjà parlé ici), je n’ai ni l’expérience ni le bon diplôme mais bon, on manque de main d’oeuvre alors… Alors me voilà.
Cette première expérience est une catastrophe, je suis très vite en burn-out. Une accumulation de détails, de petites phrases, de petits gestes, un excès de mépris en somme, font que je démissionne au bout de trois mois. Belle connerie! Démissionner d’un CDI c’est pas très malin. C’est même carrément con. Avec le recul, c’est ce que je me dis. Sur le moment, je crois que c’était la seule solution. Je partais au travail en pleurant, je bossais en pleurant, je rentrais chez moi en pleurant. J’encaissais le mépris et l’insolence de la famille et de la personne aidée, pour un salaire de merde, avec des horaires de merde, en faisant un boulot de merde. Vous l’aurez compris, c’était la merde!
Cette année-là, la canicule causera la mort d’environ 15 000 personnes. La nonagénaire dont je m’occupe survivra, elle.
Des gens très bien sont morts. Des gens très cons ont survécu. La vie n’est pas toujours juste.

Dix ans ont passé. La nonagénaire est morte. J’ai quitté Toulouse. Mariée, deux gosses. Je suis toujours auxiliaire de vie, après un petit détour par d’autres choses, mais ce n’est pas le sujet de ce billet (un jour peut-être). Sacrée expérience sur le CV mais… Toujours pas le diplôme qu’il faut. Manque de volonté? Manque de temps? Manque d’argent? Non. Manque de tout et de rien. Pour vous expliquer, laissez-moi vous parler de Nicole.

Nicole est arrivée à Morteville deux mois après moi. En été, il faut du renfort, et nous sommes là pour ça. Madame Grandchef a du mal à recruter, sa boîte a mauvaise réputation, ici ça tourne et les filles ne restent pas. Nicole et moi ne savons rien de ça. Fraîchement embauchées et contentes d’avoir du travail, on fait nos heures en espérant être gardées après la saison. J’aime bien Nicole, je la trouve gentille, alors on essaie de prendre nos pauses repas ensemble. Bizarrement, elle arrive toujours en retard. Faut dire que la gentillesse de Nicole, justement, ne lui rend pas service.
« Dites Mademoiselle, avant de partir, vous ne voudriez pas aller chercher mon courrier? »
Et Nicole va chercher le courrier, sous la pluie, pour éviter à la petite dame malade de se mouiller.
« Dites Mademoiselle, avant de partir, vous ne voudriez aller chercher du pain? Nous n’avons plus rien pour ce midi. »
Et Nicole va chercher le pain, parce qu’elle ne voudrait pas que le gentil couple manque de quelque chose.
« Dites Mademoiselle, avant de partir, vous ne voudriez pas ranger les courses? »
Et Nicole range les courses, parce que le monsieur a demandé gentiment, avec un gentil sourire, alors bon.

Trop bonne, trop conne.

La gentillesse de Nicole, les gens l’ont vite repérée, et le piège s’est refermé. Ce qu’elle a commencé à faire par gentillesse, elle le fait maintenant par habitude. Forcément, quand Nicole est remplacée, ça leur fait tout drôle aux gens. Les autres ne sont pas aussi gentilles. Elles n’arrivent pas en avance et ne partent pas en retard. Elles ne leur donnent pas leur numéro de portable pour qu’ils puissent décaler les prestations ou demander de « prendre le pain en passant ». Non, les autres ne sont pas aussi gentilles. Alors ils appellent Madame Grandchef pour demander qu’on leur envoie Nicole. Les vieux aiment Nicole, Madame Grandchef aussi, tout va bien.

Tout va bien? Non, pas vraiment. Nicole habite loin. Une heure de route  le matin, une heure de route le soir, c’est fatigant. Surtout le week-end, avec les horaires en coupé. Parfois, pour bosser vingt heures, Nicole vient cinq fois quatre heures. Pour bosser vingt heures, elle fait donc dix heures de trajet. Mais Nicole ne dit rien. Parce qu’elle est gentille. Et puis aussi parce qu’elle ne veut pas se faire remarquer. Et puis aussi parce que Madame Grandchef a pris l’habitude de refiler les horaires de merde à Nicole, vu qu’elle ne dit jamais rien.

Trop bonne, trop conne.

Nicole est en CDD, comme quasiment toute l’équipe. CDD renouvelable chaque année. Certaines filles sont là depuis quinze ans. En CDD. C’est comme ça dans la fonction publique, on ne s’étonne plus de rien.
À chaque fin d’année, Madame Grandchef nous reçoit dans son bureau pour faire le point. On reçoit notre note et notre appréciation, on parle de ce qui va ou pas, on exprime nos souhaits pour l’année qui vient. Grand moment de stress pour tout le monde. Notre contrat peut s’arrêter là, dans ce petit bureau, face à Madame Grandchef. Alors on se fait humble, on dit que tout va bien, oui oui, tout est parfait, vraiment. Et puis on se redresse un peu sur notre chaise, et on ose… Juste, si on pouvait faire un peu plus d’heures, ce serait bien… Et puis une formation aussi, si c’était possible. Une formation d’auxiliaire de vie… Ou d’AMP… Ou une VAE, oui, ça serait bien ça… Oui mais non (souvenez-vous, j’en ai parlé ici). Pas possible. Trop cher. Pas le moment. Pas le temps. Pas assez d’expérience. Pas prioritaire. Bref, Madame Grandchef a toujours réponse à tout. Et comme elle est futée, elle n’écrit jamais rien. Ça reste entre nous, dans le bureau. Pas d’écrit, pas de preuve. Pas de demande, pas de refus. Et nous, on la croit. Et Nicole la croit aussi.

Trop bonnes, trop connes.

Je ne suis plus à Morteville et je ne m’en plains pas. Financièrement, je galère, mais je sais que ça ira mieux dans quelque temps, quand j’aurai mon diplôme d’aide-soignante. Parce qu’avec un vrai diplôme j’aurai un vrai boulot, avec des vrais horaires et un vrai salaire. Je serai pas riche pour autant, mais au moins j’aurai cessé d’être pauvre.
Finalement, je l’aurai eue ma formation. Et mine de rien, c’est un peu grâce à Madame Grandchef. Si elle savait!
Et Nicole? Ben Nicole, rien. Elle est toujours à Morteville, elle vient de signer un CDI. Toujours pas à temps plein, mais Madame Grandchef a laissé entendre que d’ici un an ou deux, peut-être…
Toujours pas diplômée, mais Madame Grandchef lui a redit que ce n’était pas le moment. Mais dans un an ou deux, peut-être…

Trop bonne, trop conne.

Pourquoi je vous raconte tout ça? Parce qu’hier c’était la journée de la solidarité, vous savez, cette fameuse journée où on travaille pour rien, enfin non pas pour rien, pour les personnes âgées et/ou handicapées. D’après vous, que devient l’argent récolté ce jour? En principe, « cela se traduit par le recrutement de personnels en maisons de retraites ou en structures spécialisées, le financement d’heures d’aide à domicile, l’aide à la modernisation ou à la reconstruction de maisons de retraites ou d’instituts spécialisés pour personnes handicapées, ou encore le renforcement de la professionnalisation des services d’aide à domicile. » (source : Dernières Nouvelles d’Alsace)

Bien. Chouette projet non? Et maintenant relisez la dernière ligne : « renforcement de la professionnalisation des services d’aide à domicile ».

Voilà.

Trop bonne, trop conne.

PS : Madame Delaunay, je vous dédie ce billet. Non que je vous trouve « trop bonne trop conne », mais tout simplement parce que j’aimerais que pendant vos nombreux déplacements vous regardiez aussi du côté des auxiliaires de vie, ces présences discrètes et pourtant si souvent indispensables au maintien à domicile des personnes âgées. Continuer la lecture

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