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Ce soir-là, j’ai été le roi des losers

J’avais envisagé relater un jour l’histoire qui va suivre mais c’est ce billet de Farfadoc ainsi que cette initiative intéressante du blog Retour d’EXpérience (négative) de soignants qui m’ont poussé à le faire plus tôt que prévu. Personnellement, je trouve que l’humilité n’est pas monnaie courante dans le milieu médical et tu rencontres plus souvent des médecins se glorifiant de leurs « beaux » diagnostics que de leurs erreurs. Tu peux entendre par exemple : « Lui, je lui ai trouvé un bel infarct », ou encore « Mme Lassis à la 34, mais si tu sais, Rose de son prénom, on la reçoit régulièrement dans le service, tu verrais la belle hépatomégalie (gros foie) qu’elle se tape ! On va voir ce que donne le scan, mais à mon avis elle a un beau cancer maintenant », voire pire « L’autre jour avec le SAMU, je suis sorti sur un beau crash sur l’autoroute ! ». J’ai toujours trouvé étonnant de qualifier tout cela de « beau ». En revanche, j’ai rarement entendu : »Hier, je me suis vraiment bien planté, oui c’était même une sacrée belle plantade, j’ai été un gros naze, je vais te raconter ça ». Pourtant, le partage de nos erreurs serait probablement beaucoup plus utile et instructif que nos « magnifiques » diagnostics. Alors voilà ce qui m’est arrivé ce soir-là où j’ai été le roi des losers. Je n’en suis pas très fier, mais ça m’a servi, et peut-être que ça pourra servir à d’autres. Maintenant que j’ai franchi l’entrée du confessionnal, je te remercie par avance de ne pas m’interrompre, sinon il n’est pas dit que je te dévoile la fin de cette histoire. Merci.
 
 
 
 
Ce soir-là, je suis de garde dans une maison médicale, structure libérale de permanence des soins. Les patients me sont adressés soit par le médecin régulateur du SAMU, soit par le service des urgences situé à quelques centaines de mètres de l’autre côté de la rue. Ce n’est pas l’affluence incroyable, mais les patients arrivent régulièrement et j’enchaîne les consultations que l’on peut qualifier de semi-urgentes. Il commence à se faire un peu tard. Je m’efforce de dissimuler mes bâillements, de rester concentré, vivement la fin de garde. Avant de te recevoir toi, la consultation que je viens de terminer m’a passablement irrité. C’est un grand dadet d’une vingtaine d’années orienté par le régulateur du 15 qui m’a tiré de mon pré-sommeil. Il s’est assis en face de moi puis m’a expliqué son inquiétude. J’ai eu un peu de mal à le croire mais j’ai rapidement dû admettre l’évidence lorsqu’il s’est déchaussé, qu’il a délicatement enlevé sa chaussette rouge et jaune à petits pois puis levé sa jambe pour que j’examine sa plante de pied. Oui c’était bien ça…. Bien sûr, dans ma tête, j’ai d’abord pourri la régulation de m’avoir adressé une verrue plantaire un soir de garde. Puis après plusieurs minutes de vociférations internes, je me suis repris en me disant qu’on ne sait jamais comment les patients présentent les choses au médecin régulateur donc méfiance. J’avoue m’être aussi dit que finalement c’était une consultation bien rentable pour moi… J’avoue même que cela a contribué à me calmer en partie. Je ne veux me trouver aucune excuse mais voilà le contexte dans lequel j’étais juste avant de te recevoir, ce soir-là où j’ai été le roi des losers.
 
Ta mère te tient par la main. Elle est voilée et je remarque rapidement qu’elle parle la langue de Molière avec beaucoup de difficultés. Toi, tu as quatre ou cinq ans. Tu arrives sur tes deux pieds. Tu rentres à reculons comme beaucoup d’enfants. Mais tu m’as l’air d’être en forme, je sais du premier coup d’œil que tu n’as rien de bien grave. C’est d’ailleurs souvent comme ça en pédiatrie, on se fait vite une idée sur ce qui est grave ou non. Ta mère s’installe timidement, et je commence à l’interroger. Je sens que la barrière de la langue va me rendre la tâche compliquée. Toi, assis sur ses genoux, tu m’observes calmement, sans broncher. Ton nez coule un peu, tu toussotes, tu n’as pas de fièvre. Puisque l’interrogatoire de ta maman est peu contributif, que tu me sembles en bonne forme, je passe sans plus attendre à ton examen clinique, très rapidement, très sommairement. Tout va bien, tu vas tranquillement rentrer dormir chez toi, et surtout moi aussi j’ai envie de rentrer dormir. Mais ta maman ne semble pas satisfaite. Elle réussit à vaincre sa timidité pour se forcer à prononcer quelques mots français de façon totalement compréhensible. Elle m’interpelle en te désignant et dit : »poids, beaucoup poids ». Effectivement pour ton âge, tu es bien enrobé comme on dit poliment pour ne pas froisser. A cet instant-là, mon seul réflexe est de repenser au régulateur  et à cette verrue plantaire. Et maintenant, un problème d’obésité, comme ça, en garde, à cette heure-là ! Non mais faut pas déconner ! Je suis conscient que l’obésité est un problème de santé publique, mais au point de s’occuper de ça un soir de garde, doucement les gars ! Calmos ! Bon, je jette un œil sur ta courbe de poids à la fin de ton carnet de santé et effectivement tu te défends bien. Même très bien. Pire, par rapport à la dernière fois où ton médecin traitant t’a pesé, c’était il y a peu, tu as vraiment pris pas mal de poids. C’est impossible, il doit y avoir erreur et puis, c’est pas la même balance. Hein, on l’a fait souvent celle-là ! Mais bon, comme un bon grand docteur, je m’adresse à ta mère en lui conseillant sur un ton très ironique et pédant qu’il faudrait faire attention et peut-être se calmer un peu sur le couscous. « Hein maman, pas trop de couscous pour le petit, c’est pas bon pour son poids le couscous, il faudra revoir ça avec le médecin traitant d’accord ? C’est compris ? Faut aller voir ton toubib pour le poids du petit, pour qu’il garde la bès OK ?  » Quel loser j’ai été ce soir-là… Mais je ne le sais pas encore. Alors tu repars, mon petit mangeur de couscous avec ta maman voilée qui s’inquiète de ton poids tard le soir alors qu’elle a toutes les journées de la semaine pour le faire… Et moi ma garde se termine, je vais enfin pouvoir rentrer me coucher sans penser une seule seconde que j’entendrai parler de toi quelques jours plus tard.
 
Quelques jours plus tard, je dîne avec ma femme, médecin elle aussi.
– Au fait, t’aurais pas vu un petit untel l’autre soir à ta garde ?
– Non, pourquoi ?
– T’es sûr ? Il y avait ton tampon sur son carnet de santé. Je l’ai vu aujourd’hui en consultation, le Dr Néphron que je remplace est son médecin traitant.
– Ah oui, si si j’y suis, un petit maghrébin ? Tu parles, la maman est venue parce que le petit est gros. Ben oui, il est gros, mais j’allais pas m’occuper de ça en garde. Elle a dû se rendre aux urgences avec le petit et eux pour se couvrir, comme ils n’ont jamais les couilles de dire d’attendre le lendemain pour aller chez le médecin traitant, ils n’ont rien trouvé de mieux que de l’orienter sur la maison médicale, voilà tout. Pas de quoi en faire un fromage.
– Ben, t’as vu le poids qu’il a pris en si peu de temps ?
– Ouais, pas la même balance, il y avait certainement une erreur.
– Ecoute, je lui ai fait une bandelette urinaire, il avait beaucoup de protéines dans les urines, alors je l’ai adressé en pédiatrie. On m’a confirmé que ce petit garçon a un syndrome néphrotique (1)…
 
Voilà pourquoi ce soir-là, j’ai été un vrai loser pour ce petit et cette maman. Et les jours suivants, même si c’est beaucoup moins grave, je l’ai probablement été aux yeux de tout un service de pédiatrie. J’ai en revanche eu la chance d’avoir une épouse indulgente. Tout médecin passe un jour ou l’autre à côté d’un diagnostic, il faut en être conscient et s’y préparer, un médecin n’est qu’un homme. Mais ce soir-là je n’ai pas fait que cela. J’ai également eu une attitude et tenu des propos que l’on peut qualifier de « limites », avec une certaine connotation nauséabonde.  J’ai pris cette maman de haut, moi Monsieur le Docteur, elle la petite femme voilée. Dans le serment d’Hippocrate, il y a cette phrase : »Je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leurs convictions. » L’ai-je respectée à la lettre ce soir-là ? Aurais-je eu le même comportement avec le fils du notaire ou d’un confrère ? Je préfère ne pas répondre et te laisse le soin d’en juger. Pire, je serai probablement un récidiviste dans un autre contexte, d’une autre façon, je l’ai même sûrement déjà été avec d’autres. Un médecin n’est qu’un homme avec ses failles et ses moments de faiblesses. C’est le seul argument que j’ai trouvé pour me rassurer. Pour conclure, lorsque je relis ce billet pour en éliminer les fautes, tenter d’en améliorer le style, je le trouve beau, même magnifique. Je te prouve ainsi que l’humilité n’est pas monnaie courante chez les médecins… Je t’avais prévenu.
 
(1) Le syndrome néphrotique est une pathologie rénale. Les reins n’assurent plus correctement leur rôle de filtre du sang et laissent échapper des protéines dans les urines. Il en découle la formation  d’œdèmes. Le petit garçon de cette histoire était effectivement en surpoids, mais sa prise de poids récente et rapide résultait de la formation d’œdèmes liée à ce syndrome. Il suffisait de prendre en compte les quelques mots de cette maman, de palper la peau de cet enfant, puis de pratiquer une simple bandelette urinaire pour en faire le diagnostic.
 


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Publié dans erreur en médecine, humilité et médecine, passer à côté, respect des patients | Commentaires fermés sur Ce soir-là, j’ai été le roi des losers