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Déprescription annonciatrice. Histoire de consultation 199.

Jérôme Bosch. Le jardin des délices (1503-1504)

Madame A, tout de blanc vêtue, le deuil d’une femme d’origine marocaine, vient chercher son dossier.

Madame A vient aussi me remercier encore une fois (je rougis mais je suis sans empathie vis à vis de moi-même, c’est plus prudent) pour le suivi à domicile que nous avons mené auprès de son mari mourant  (surtout l’association de soins palliatifs Odyssée que j’avais proposée à la famille, j’étais le médecin traitant) et jusqu’à ce qu’il décède à domicile.

Madame A est venue chercher son dossier car elle était la patiente de mon associée qui est partie.

Madame A, 67 ans, ne peut être suivie par un médecin homme. Est-ce parce qu’elle est musulmane et qu’elle porte le voile et un peu plus ? Sans doute. Mais il y a des femmes non musulmanes qui ne veulent pas être suivies par un médecin homme. Enfin, ce n’est pas le sujet.

J’ai fait entrer la patiente dans mon bureau, entre deux rendez-vous, pour ne pas que tout se passe dans le couloir, je lui demande comment elle va, comment cela se passe, et cetera. Elle sourit et fait bonne figure.

Je sens qu’elle veut me dire un truc.
 » Vous savez, il y a quelque chose qui m’a choqué… »
Cela commence mal.
« Enfin, nous avons été choquées, ma fille et moi.
– Allez… »
Elle réfléchit.
 » Le jour où vous avez arrêté le médicament pour le cholestérol, nous avons compris que c’était fini…. Cela a été dur. »

Le patient souffrait non seulement d’un cancer mais était hypertendu et diabétique non id.

Il m’avait paru judicieux, l’ambiance était assez compliquée, une alimentation orale difficile, un envahissement abdominal, une pression artérielle peu vaillante, de simplifier le traitement, de déprescrire.

Je n’étais pas aidé par l’oncologue qui parlait encore de rétablissement de la continuité trois mois avant le décès, par le chirurgien qui abondait, par la famille qui y croyait encore.

Je me rappelle cette séance d’exorcisme au domicile du patient, hors de la présence du patient, avec sa femme, deux des filles et un fils. Je disais en substance : « Ne croyez ni l’oncologue, ni le chirurgien, votre mari, votre papa, il va mourir et le seul rôle que j’ai à jouer c’est qu’il souffre le moins possible, qu’il soit assez conscient pour comprendre combien vous l’entourez et combien vous l’aimez, et cetera, et cetera. Une des filles : « Mais pourtant, docteur, on nous avait dit… »

Est-ce qu’il est si difficile, oui, c’est très difficile, de dire que c’est foutu ?

Est-ce si difficile de ne pas proposer un traitement de troisième/quatrième ligne, compassionnel, quand on est oncologue, chirurgien ou marchand de frites ?

Voici le rôle du bobologue : annoncer à des patients et à des familles que la mort arrive et qu’il ne sert à rien de tenter de se distraire l’esprit. 

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