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LES DANGERS DU MIROIR OU LE CARROND ?

 
 
Si je m’installe face à un miroir, que je lève la main droite en jurant de dire toute la vérité, rien que la vérité, j’observe que mon reflet fait exactement la même chose, en même temps, sans aucun décalage possible. Personne ne peut plus me ressembler ni mieux me mimer que ce reflet.
 
Personne.
 
Rien ne peut nous opposer.
 
Pourtant.
 
Pourtant, à y regarder de plus près, lorsque je lève la main droite, c’est la main gauche de mon reflet qui se lève. Finalement, mon reflet si semblable n’est-il pas mon opposé ? Mon opposant ? Du coup, où est la vérité ?
 
Mon constat est le suivant : dans de nombreux domaines, notre société fonctionne beaucoup trop en miroir et je me demande si cela n’est pas dangereux.
 
Globalement il me semble que c’est ainsi que se pratique par exemple la politique dans notre pays : la gauche / la droite, je fais / tu défais, tu es bling bling / je suis normal. Au fond la méthode est sensiblement la même d’un côté comme de l’autre jusqu’à ce que le mouvement de balancier profite tantôt à l’un tantôt à l’autre pour l’accession au pouvoir, le perdant se retrouvant alors dans l’opposition. L’opposant jette ensuite toutes ses forces pour se présenter comme l’antireflet de façade du gouvernant, seul recours possible pour sauver le pays. La méthode me semble dangereuse car l’opération ne peut se répéter à l’infini. A un moment le peuple y perd ses repères, se lasse, une partie s’écarte du jeu pendant qu’une autre se laisse tenter par l’opportun qui réussit à faire passer les deux principales forces du même côté du miroir.
 
On peut se demander pourquoi parler politique sur un blog médical. Tout simplement parce que la santé est étroitement liée à des choix politiques. L’organisation du système de santé, c’est de la politique. Ne parle-t-on pas de politique de prévention, de politique vaccinale, de politique de santé publique, de loi santé, et j’en passe ? Nous avons un ministre de la santé qui fait chaque jour de la politique. Mais tous les autres ministères ont une part de responsabilité sur notre santé : l’environnement, l’économie, l’intérieur, une partie des décisions prises dans chaque ministère peut rejaillir sur notre santé. Voilà une première raison justifiant de parler politique sur un blog médical. La seconde raison est qu’à mes yeux la communauté médicale (où l’on peut parfois observer comme en politique une quête de pouvoirs) connaît le même travers que le monde politique, à savoir : fonctionner en miroir. Le miroir dans lequel on voit son semblable et celui où l’on voit son opposant. Dès le concours de première année à la faculté de médecine, le seul objectif est de tuer tous ses rivaux, nos semblables qui sont tous là pour nous barrer la route. Une fois la haute barrière du concours franchie, l’étudiant commence à mimer ses aînés des promotions supérieures, puis le jeune interne. Après six années de mime, vient alors le second concours bien qu’appelé examen, pour devenir interne de spécialité. Sachant que parmi les spécialités, on a les « vraies », et la pas « vraiment vraie » pour ne pas dire la « fausse » : la spécialité en médecine générale. On ressent très tôt durant les études cette opposition : médecin généraliste / médecin spécialiste.
 
Une fois la seconde barrière franchie, l’interne mime fréquemment l’assistant chef de clinique, et/ou le chef de service. Il se met à reprendre quelques-unes de ses formulations, de ses intonations, de ses prescriptions jusqu’à ne plus savoir s’en débarrasser.
 
Nous fonctionnons en miroir ressemblant, en reflet, puis si vient le temps de devenir calife à la place du calife, nous fonctionnons en miroir opposant. La gauche / la droite, le bling bling / le normal, je fais / tu défais, la quête de pouvoir.
 
Pour nous construire, nous semblons avoir besoin d’identification puis de rivalité, il faut un gagnant et un perdant. A la fin, le gagnant se regarde dans le miroir narcissique, c’est moi le plus beau, le plus fort, oh miroir mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle. Et ainsi de suite, l’histoire avec ses bons comme avec ses mauvais aspects se répète et se sème ailleurs.
 
Autre exemple : médecins libéraux / médecins hospitaliers. On raffole de la caricature reprise en chœur par certains médias : l’hospitalier étant ce médecin vertueux noyé par l’afflux de patients que le libéral, trop occupé à gérer sa fortune colossale, ne reçoit plus. Ou inversement, le libéral faisant beaucoup mieux, beaucoup plus vite et pour beaucoup moins cher ce que l’hospitalier met des plombes à faire et pour un coût faramineux. On est en permanence dans la division, l’exagération avec pour finalité de monter un camp contre l’autre. Le médecin homme ancienne génération dégoulinant de dévouement dispo 24/24 7j/7qui accourt à domicile en moins de deux versus la jeune doctoresse qui n’est jamais là cette feignasse. Et que dire du CHU, cette usine à malades maltraitante, remplie de médecins inhumains et tordus alors que tous les médecins hors CHU sont des saints ! On ne peut nier qu’il y a des choses à redire sur l’institution hospitalière, que certains comportements de médecins, de chefs de services, de PUPH envers les patients, les soignants, les étudiants sont exécrables. Cela doit être d’ailleurs dénoncé. Il ne faut pas pour autant occulter tout ce qui s’y fait de bien. Personnellement, je me souviens avoir été heurté soit directement, soit indirectement par le comportement ou les propos de certains internes, médecins, professeurs lorsque j’étais étudiant en médecine au sein d’un CHU. Mais j’ai aussi en mémoire de nombreux professionnels très humains et très pédagogues qui restent encore aujourd’hui des références dans mon parcours. On peut à l’inverse rencontrer des médecins généralistes qui sont de véritables ordures, mimant à l’excès voire dépassant les plus sombres aspects de certains de leurs confrères hospitaliers. Les dangers du miroir.
 
Ainsi, le principe du reflet-antireflet s’observe durant les études médicales puis traverse nos statuts, fonctions, institutions. Mais c’est un schéma que l’on retrouve également dès que l’on aborde un thème médical avec les « pro » d’un côté et les « anti » de l’autre. Il est quasiment impossible de présenter de façon plus pondérée, plus nuancée. Vous vous interrogez sur la pertinence d’un vaccin, d’un examen de dépistage, d’un traitement, aussitôt vous êtes quasiment catalogués comme contre, anti, représentants masqués des ligues extrêmes. Les médias en font alors leurs choux gras et ont me semble-t-il une influence et un pouvoir tel qu’ils devraient se méfier du danger du miroir. Lorsque dans un journal ou une émission la question suivante est posée : « Faut-il être pour ou contre la vaccination ? », le seul objectif est de faire du chiffre, de l’audience en faisant s’étriper deux camps qui ne permettront pas au profane d’y voir plus clair. Chaque camp y glane quelques nouvelles recrues pendant qu’une majorité s’en éloigne. On aborde des questions sous le règne de la globalisation et du zapping alors qu’elles mériteraient du temps, du détail, de la contextualisation, de l’individualisation. On retrouve le principe du débat politique avec les leaders des camps opposés sur le ring.
 
A l’ère où prime l’image, le paraître, il semble bien compliqué de se passer d’un miroir. Et si on le laissait de côté de temps en temps, si on décidait de descendre du ring et de dégonfler les pectoraux pour faire un ou deux pas de côté histoire de sentir en toute humilité s’il n’est pas possible de voir certaines choses autrement.
Puisque l’image est importante, voici celle que j’ai envie de partager. Elle aide à comprendre ce que j’entends par « dangers du miroir ».
 
 
On peut s’étriper sur un ring durant des siècles en meuglant :

-De ma place, et tous ceux qui me suivent sont d’accord, il s’agit ici d’un carré.

-Objection ! Tout le monde sait que c’est un rond.
 
-Arrêtez vos âneries ! Toutes les études mènent à la conclusion qu’il s’agit d’un carré ! Il n’y a pas à discuter.
 
-Mais puisque je vous dis nom d’une pipe que c’est un rond, triple andouille !
 
Peut-être qu’en prenant le temps de la réflexion avant de foncer tête baissée, en faisant quelques pas de côté tout en relevant la tête et en s’écoutant, on pourrait arriver à un consensus afin de s’approcher non pas de la vérité (un cylindre) mais d’une solution raisonnable. Ici, le carrond : le carrond.

Si je m’infiltre dans l’intimité d’une relation médecin / patient, ne retrouvons-nous pas ce fameux miroir ? Lorsqu’un médecin tombe malade, ne dit-on pas qu’il passe de l’autre côté du miroir ? Si je reprends mon image ci-dessus et que je balaie le rond comme le carré pour accepter de perdre un peu de pouvoir en approuvant l’idée du « carrond », n’est-ce pas la meilleure solution pour tenter d’exercer une médecine basée sur des preuves (1) tout en partageant les décisions avec le patient (2) ?

Revenons à la question initiale qui devrait normalement s’être légèrement éclaircie : les dangers du miroir ou le carrond ?
 
Je ne saurais m’exprimer pour la politique mais pour la médecine, face aux dangers du miroir, même s’il a sans doute ses limites et qu’il impose une stricte indépendance, je suis un fervent partisan de la voie du consensus. C’est ce que je me disais encore ce matin, en m’admirant me regardant dans le miroir…

(1) Voir ici le sens donné par Docdu16 à l’ EBM
(2) Le Dr JB Blanc parle très bien de ce sujet ici : La prise de décision partagée en médecine générale.
 

 
 
 
 
 
 

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BONNE JOURNÉE MESDAMES !

8mars : Journée internationale de la femme.
 
Hormis partager une petite bouffonnerie comme l’illustration qui suit, que peut raconter un médecin sur un blog médical à ce sujet ?

 
Derrière l’humour, il y a souvent un questionnement. Se questionner fait avancer. C’est donc important de rire ! Ici, l’illustration m’amène à la question de l’égalité homme-femme. Et même si c’est mal de dire ça aujourd’hui, arrêtons de se la raconter, il y a des femmes aussi sinon plus connes que certains hommes. Voilà, boum, paf, ça commence, mal, très mal, mais un partout, égalité !
 
 
Plus sérieusement, on parle de la Journée internationale pour le droit des femmes. Dans notre pays, les femmes n’auraient-elles donc pas les mêmes droits que les hommes ? En auraient-elles moins ? En gagner permettrait-il de diminuer ces inégalités ?
 
L’égalité ? Légalité ?
 
Illégalité ? Inégalités ?
 
C’est par le prisme étroit de ma subjectivité d’homme médecin, en distillant quelques dates mêlant droit, médecine, et femmes, que je vais tenter quelques réflexions en cette occasion.

D’abord femme et médecine ?

C’est en 1875 que pour la première fois en France une femme, Madeleine Brès, devient médecin. A l’époque, comme toute femme mariée, jugée irresponsable par le droit français, elle dut obtenir le consentement de son mari pour s’inscrire à un diplôme. Inconcevable aujourd’hui, en terme de droit… Quant aux facultés de médecine elles sont désormais remplies de jeunes femmes et n’en déplaise à certains, c’est tant mieux !

Sautons un siècle plus tard. 1975, cela fait environ trente ans que le droit de vote est accordé aux femmes. Et c’est une femme non médecin qui entre dans l’histoire. Alors ministre de la santé, Simone Veil se bat pour la loi qui portera son nom, texte dépénalisant l’avortement.

Avant 1975 et la loi Veil, que se passait-il ?

Au Moyen Âge, l’avortement était considéré comme un crime puni de la peine de mort. Au XVIII ème siècle, on assouplit la peine pour l’avorteur (pas pour l’avortée…) qui risque alors vingt ans de réclusion. En 1820, le code pénal punit de réclusion les personnes qui pratiquent, aident ou subissent un avortement. Les médecins et pharmaciens sont condamnés aux travaux forcés. En 1920, la Première Guerre Mondiale a frappé, beaucoup de soldats sont morts, on observe une augmentation de la mortalité infantile, il faut relancer la natalité. Une loi est alors votée pour interdire la contraception, la propagande anticonceptionnelle et l’avortement considéré comme un crime passible de la Cour d’Assise. En 1939, des brigades policières chargées de traquer les faiseuses d’anges (avorteuses) sont créées. En 1942, l’avortement est un crime d’État puni de mort. En 1943, une avorteuse est exécutée.

Encore aujourd’hui certains souhaiteraient interdire l’Interruption Volontaire de Grossesse. Au nom des Droits de l’Homme… sur la femme ?

Droit d’étudier, droit de vote, droit à la contraception, droit d’avorter, que de droits gagnés mesdames ! Auriez-vous encore des combats à mener , d’autres défis à relever ? Pour vous libérer de quelles chaînes ? Puisqu’on parle de la Journée internationale du droit des femmes, y aurait-il des droits non respectés, non acquis ?

Il s’agit peut-être d’évoquer par exemple le droit à même rémunération que les hommes à diplôme et expérience équivalents ?
 
 
Il s’agit aussi sans aucun doute de pointer du doigt le droit de ne plus mourir sous les coups de son conjoint. Une femme meurt tous les trois jours en France suite à des violences conjugales. Je répète : une femme perd la vie tous les trois jours, aujourd’hui dimanche, la prochaine mercredi, puis samedi, mardi, vendredi, et ainsi de suite. Le calendrier de l’enfer. Silence. Tic-tac angoissant du pendule doré d’une vieille horloge aux sombres boiseries vermoulues. Compte à rebours assassin. Droite-gauche. Dernier round. Silence. Les souvenirs. Quelques gouttes de sang séché. Absence de larme dans un océan de chagrin. Crève-cœur-120 battements par minute-180-la chute infernale-40-10-dernier coup frappé-anesthésie des émotions-Silence.
Aux sombres héros de l’amer qui ont su traverser les océans du vide…
 
 
Un décès toutes les 72 heures. Un chiffre terrifiant, laissant imaginer l’ampleur du nombre de femmes qui ne meurent pas mais souffrent en silence durant des années, des décennies. Silence… La loi du silence. Le silence de la loi. L’égalité, légalité ? Illégalité, inégalités ?
Rêvons un instant qu’à travers le monde plus aucune femme ne subisse tortures, barbaries, et viols. Imaginons une minute que l’on efface les différences de droits, de traitements, de rémunérations entre hommes et femmes et que d’un coup de baguette magique tout ceci soit véritablement appliqué. Pourrait-on supprimer cette journée du 8 mars ? Y aurait-il encore des raisons de la préserver, d’autres défis à relever ?
La femme, prisonnière de l’image ?

Il est aujourd’hui impossible de vivre sans être quotidiennement intoxiqué par l’image de la femme dite « parfaite ». Fantasme de l’homme, cauchemar de la femme.

Télévision, internet, magazines, publicités, sensualité, décolleté, nudité, sexualité, gourous de la mode, impossible d’y échapper.

Quel impact sur la femme ET l’homme en devenir ? L’estime de soi ? Le respect de l’autre ? Se comparer, s’identifier, se construire, se moquer, se renfermer, se détruire…

Exemple de rencontre possible en feuilletant un magazine :

Peut-être la femme « parfaite » d’aujourd’hui? La grâce.
 
Voilà comment pouvait-être représentée la femme dans les années 1745. La grasse.

Œuvre : L’odalisque brune de François Boucher.
Dans trois siècles, ni grâce ni grasse? Plus que peau et os ?

 
Peut-être qu’il ne faudra pas attendre si longtemps car désormais, la femme « parfaite » est prise quasiment au berceau.

 
Donc oui sans aucun doute le combat a des raisons de continuer. Femmes, déchaînez-vous ! Non, c’est nul. Est-ce un combat que seules les femmes ont à mener ? L’égalité.
 
Femmes, hommes, déchaînons-nous !
Incisons d’un coup de scalpel les tentacules de cette pieuvre spirituelle !
Clouons le bec aux inquisiteurs de la plastique !
Il y eut autrefois des faiseuses d’anges, il y a aujourd’hui des faiseurs d’anorexiques.
Et que penser de ceux qui gonflent leurs bourses sans scrupule en vendant des strings à des gamines de dix ans ? Est-ce vraiment ce genre de société que l’on souhaite pour nos enfants, futurs adultes ?
Soyons tous conscients que certains jouent aux fléchettes sur la cible de notre inconscient, en plein dans le mille.
 
Détendons légèrement l’atmosphère en chapardant quelques paroles pour chanter :
 
« Être une femme libérée, tu sais c’est pas si facile« 
 
« Femmes, je vous AIIIme ! »
 
La musique adoucirait les mœurs. Si elle ne réussit pas, la brigade veille.
Les mots. Le silence.
La violence des mots. Les mots-la libération-la liberté.
La douceur du silence. L’angoisse-un silence de mort.
Le jour-la nuit. Le blanc-le noir. Le méchant-le gentil. C’est tellement plus simple de lire la vie ainsi.
 
Ainsi, par le prisme étroit de sa subjectivité, tantôt ami de femmes, tantôt ennemi, soignant, blessant, toujours amoureux d’une femme, sa femme, parfois agacé par les propos et comportements de femmes, souvent atterré par l’extrémisme de certaines féministes en même temps qu’il admire le combat d’autres, voilà ce que peut raconter, questionner, chanter, improviser, blablater un homme médecin sur un blog médical en ce 8 mars 2015.
 
Bonne journée et même excellente journée Mesdames !

 
 

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