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2 POIDS – 3 MESURES – 1 ORDRE ?

Deux situations survenues la même journée seront abordées ici, l’une l’a débutée, l’autre l’a ponctuée. Comme souvent, il s’agit avant tout d’apporter des éléments de réflexion, des questionnements, et d’observer qu’en fonction de l’ordre dans lequel on prend les choses, deux poids peuvent mener à deux voire trois mesures mais qu’au final, un seul ordre s’impose, pourvu que ça soit le bon. 
Situation 1 :

Ce jour-là, ma matinée de consultations commence par la première rencontre d’une jeune femme accompagnant sa fille de trois ans. Nous faisons connaissance, déroulé habituel d’une première consultation : interrogatoire, antécédents, etc… La petite profite de ce temps de discussion avec sa maman pour se diriger gaiement vers la caisse remplie de jouets. Madame m’informe qu’elle vient d’emménager dans le secteur. Elle a vécu longuement dans le 9 3, puis s’est installée quelques années dans le 9 7, retour aux sources, avant d’atterrir depuis peu dans le coin. De temps en temps, la petite, gracieuse et à l’aise, jette un œil sur sa mère avant de poursuivre l’exploration miraculeuse de ma caisse à jouets. Dans le même temps, c’est sur les pages du carnet de santé de la fillette que je pose furtivement mon regard tout en conversant. Je m’aperçois qu’une seule injection du vaccin Infanrix Hexa et du vaccin Prévenar ont été réalisées à l’âge de deux mois. Et rien d’autre concernant les vaccinations n’est mentionné.

Si le carnet de santé a été correctement rempli, me voici donc devant une maman dont l’enfant n’est pas en conformité avec la loi sur l’actuelle obligation vaccinale (Diphtérie-Tétanos-Poliomyélite). On peut même imaginer que je suis en droit voire que c’est mon devoir de le signaler aux autorités compétentes. Un poids-une mesure-un ordre. Mais fort heureusement, entre les mesures, les procédures, le supposé ordre des choses, il y a de l’humain pour remettre les choses dans le bon ordre.

Il n’y a aucun oubli dans le carnet de santé de cette petite fille dont les vaccinations ne sont effectivement pas à jour. Lorsque Madame a emménagé ici, qu’elle a entamé les démarches pour inscrire sa fille à l’école maternelle, les textes législatifs ont été appliqués. Alors on lui a refusé l’inscription scolaire. 

Cette maman m’amène donc sa fille afin de remettre de l’ordre dans ses vaccins et qu’elle puisse l’inscrire à l’école. Tout devrait rentrer dans l’ordre rapidement.

Sauf que contaminé par des consultations précédentes, par le discours ambiant et les polémiques actuelles sur l’extension des obligations vaccinales, j’ai posé la question suivante à cette jeune femme : « Avez-vous des craintes, des réticences sur ces vaccinations ? »

Sa réponse m’a foutu en rogne.

Pas contre elle, ni contre les agents administratifs qui ont respecté la procédure en refusant l’inscription. Mais contre le décalage entre nos représentations et la triste réalité de la vie des gens. Et contre tout ce qui risque d’advenir prochainement si on se laisse aveugler par ce décalage.

Car avais-je affaire à une maman anti-vaccin comme on pourrait logiquement le penser ?

Avant qu’elle ne réponde à ma question, j’ai cru lire dans son regard un mélange de détresse, de souffrance et de culpabilité. Oui, durant une consultation, il y a une multitude de petits signes subjectifs bien éloignés de la séméiologie universitaire.

« Pas du tout docteur ! Je n’ai absolument aucune crainte, mais… »

Elle m’a alors raconté son parcours. Pas en détail, nous n’avons pas besoin de détails, un simple résumé suffit. La fuite, la solitude, les foyers d’hébergement. Les yeux humides, cette femme me raconte qu’elle a fui des années de violence, qu’elle a fui pour sauver sa peau et celle de sa fille. On sent toute la douleur resurgir à l’évocation de ces événements. On imagine les scènes qu’elle revit comme à l’identique. Et on comprend rapidement ce qu’elle dira elle-même :

« Alors vous comprenez docteur, les vaccins, c’était vraiment le dernier de mes soucis ».

Cette mère hors-la-loi si l’on se réfère aux pages de vaccinations du carnet de santé de sa fille est au contraire une mère qui a tout fait pour la protéger, et qui continue de tout faire au mieux pour elle en cherchant à la scolariser alors que rien ne l’y oblige à cet âge.

La violence, ou plutôt les violences, voilà un fléau de santé publique. Combien d’enfants, d’adultes, de familles, paralysés dans l’isolement, le mutisme, l’évitement, les addictions, emprisonnés dans des diagnostics de troubles de la relation, du comportement, de syndromes dépressifs ou autres pathologies psychiatriques après avoir subi ou été témoins de violences sous toutes leurs formes ?

Combien de mères ou de parents auraient eu la force de pousser une autre porte comme a su le faire cette jeune femme pour sa fille de trois ans quasiment pas vaccinée ? Pour bien des cas fragilisés, le poids de mesures de plus en plus contraignantes ne vous enfonce-t-il pas la tête sous l’eau plus encore ?

Elle, elle a eu le courage et la volonté de ne pas baisser les bras, d’affronter les jugements, les regards. La petite ira à l’école, un peu plus tard que les autres, mais elle ira.

Il faut des règles, des mesures, des lois, mais ne nous cachons pas derrière et restons vigilants à ce qu’elles ne nous déshumanisent pas, à ce qu’elles n’excluent pas ceux qu’elles sont censées protéger, à ce qu’elles ne nous fassent pas perdre le sens de nos actes, de nos décisions.


Situation 2 :

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LE SLALOM DES TOUBIBS ?

Il m’arrive régulièrement comme à tous médecins je pense, de ressasser certaines consultations.

Il y a bien sûr les doutes et les questions sur ce qu’on a fait, ou pas fait, dit ou pas dit, dû ou n’aurait pas dû dire.

Certains patients réussissent parfois à nous désarçonner avec des questions que l’on n’a pas anticipées et dont les réponses ne se trouvent pas forcément dans les bouquins de médecine. Alors le toubib qui s’abaissera rarement à répondre qu’il ne sait pas se met à broder, inventer, improviser une réponse. Il slalome entre ce qu’il a appris, entendu ici ou là, vécu personnellement, pour éviter la sortie de piste. Allez les toubibs, reconnaissons-le, cela nous est tous arrivé au moins une fois durant notre carrière non ? C’est ainsi que la réponse improvisée (et dans le meilleur des cas vérifiée ultérieurement) vient enrichir notre expérience professionnelle puis pourra éventuellement resservir face à une situation similaire.

Mais en y regardant de plus près, il y a tout le reste sur lequel on ne se pose aucune question, persuadés que nous sommes de faire ou répondre exactement ce qu’il faut. Un peu comme ces mauvais réflexes de conduite acquis à la longue sans en être conscient. C’est pourquoi j’avais envie de revenir à froid sur cette consultation.

C’est un bébé né prématurément que je reçois ce jour-là. Il s’agit d’une consultation de pédiatrie et de vaccinations. L’enfant est né très exactement à 32 semaines d’aménorrhée (SA) et 5 jours (normalement et théoriquement une naissance à terme a lieu à 41 semaines d’aménorrhée à quelques brouettes près).

J’avais reçu depuis un moment le compte-rendu du service de réanimation pédiatrique dans lequel le bambin avait été hospitalisé à sa naissance. Ce sont en général des courriers bien détaillés de plusieurs pages. Je l’avais lu en diagonale puis rangé avant de le relire plus sérieusement au moment de la consultation en slalomant assez furtivement entre le résultat du pH artériel ombilical à la naissance et autres données bien trop compliquées pour moi. Je me suis en revanche arrêté un temps sur le schéma vaccinal préconisé par cette lettre du confrère que je rapporte ici :

« Prévoir un schéma vaccinal hexavalent et Prévenar à 2, 3 et 4 mois (<33 SA) »

Le vaccin hexavalent est le vaccin tout en un contre la diphtérie, le tétanos, la poliomyélite, la coqueluche, le germe haemophilus influenzae b, et l’hépatite B.

Le vaccin Prévenar est celui destiné à lutter contre les types de pneumocoques les plus méchants.

Chez un bébé né à terme, depuis 2013 il est préconisé de débuter ces vaccinations par une injection à 2 puis 4 mois alors qu’auparavant on réalisait également une injection à 3 mois, soit 2, 3 et 4 mois.

Depuis 2013, je savais que pour le vaccin Prévenar, il était préconisé de réaliser une injection à 2, 3 et 4 mois chez les enfants nés prématurément (avant 37 SA). Soit de réaliser le schéma qui concernait tous les bébés indépendamment de leur terme comme cela se pratiquait avant 2013. Vous me suivez ? Vous faites le lien avec le titre du billet ? Le slalom, la sortie de piste, c’est plus clair ?

Eh bien moi, en lisant la préconisation hospitalière, je me rendais compte que j’étais sorti de piste depuis plusieurs années car je ne savais pas que pour les enfants nés avant 33 SA il était nécessaire de réaliser également une injection d’hexavalent à 3 mois (ou de pentavalent si on informe et qu’on laisse le choix aux parents de ne pas vacciner leur enfant contre l’hépatite B et que ce vaccin est disponible).
Même s’il n’y a pas mort d’homme (quoique imaginons que l’enfant fasse une coqueluche cognée au point de se retrouver en réanimation alors que je n’ai pas suivi la préconisation hospitalière), c’est assez déstabilisant de se rendre compte en pleine consultation que l’on est sorti de piste depuis un long moment. Oui car mon premier réflexe a été de me dire :

 « Oh ben merde alors ! Je ne connaissais pas cette recommandation et même si je ne vois pas des bébés prématurés de moins de 33 SA tous les jours, il n’est pas impossible que certains soient passés à l’as de cette injection à 3 mois. Je suis un nul, s’ils s’en rendent compte, les parents vont me prendre pour un nul, et si les enfants en question sont revus par un pédiatre hospitalier, ce dernier va me prendre en toute confraternité pour un nul. »

Et puis cela renvoie également à tout le reste, tous ces domaines de la pratique médicale que nous pensons maîtriser alors qu’il n’est pas impossible que nous ne soyons pas dans les clous.

Sorti de la piste du slalom, turlupiné mais pas encore totalement découragé je me suis mis à surfer.

Je suis vite allé surfer sur le net histoire de voir de quand datait cette fichue recommandation vaccinale.

Je suis tombé d’emblée sur le site de ce que l’on appelle en médecine une société savante : la Société Française de Pédiatrie. A la lecture de l’article spécifiquement dédié à la vaccination des enfants prématurés ici, plus précisément à la lecture de cette partie

je me suis un peu plus enfoncé de honte dans mon fauteuil.

Avec un courrier de grands spécialistes d’un grand hôpital universitaire où l’on apprend la médecine aux bébés médecins, qui préconise ce schéma vaccinal, conforté d’un article publié sur le site d’une société de « savants », j’aurais pu stopper les frais à ce stade de ma descente et plier les gaules aussi sec.

Mais l’article me semblant trop peu étayé de références, j’ai repris le surf.

J’ai alors trouvé une autre recommandation émanant du Haut Conseil de la Santé Publique mise en ligne en juin 2015 et intitulée : « Recommandations vaccinales pour les enfants nés prématurés » consultable ici .

Voici sa conclusion :

« Le HCSP estime qu’il n’existe pas à ce jour de données épidémiologiques justifiant de recommander un schéma vaccinal renforcé pour l’immunisation des nourrissons nés prématurés contre la diphtérie, le tétanos, la poliomyélite, la coqueluche et les infections à Haemophilus influenzae b.
La priorité est de débuter la vaccination de ces nourrissons à l’âge de 8 semaines de vie. »

Comme quoi ça vaut le coup de surfer et slalomer entre différents articles puisque ce dernier venait de pointer que je n’étais finalement par chance pas tant à la ramasse que ça.

Mais alors qui croire et surtout que faire ? Appliquer la règle du « ni-ni » ? Ne pas choisir d’injecter la dose de vaccin penta ou hexavalent à 3 mois sans pour autant l’injecter nous mènerait alors à administrer une demi-dose dudit vaccin. On voit bien là les limites de la règle du ni-ni…

Et imaginons un instant que nous décidions d’impliquer les principaux intéressés dans cette histoire que sont les parents de l’enfant et ainsi il faut bien l’admettre se défiler en douceur.

« Alors les parents, voilà, concernant ce vaccin, les pédiatres de l’hôpital ainsi que les savants disent cela, les experts des autorités officielles disent l’inverse, moi au milieu je peux choisir de vous laisser choisir en sachant qu’il ne me paraît pas sérieux de ne pas choisir puisque faire une demi-dose de vaccin n’a à mes yeux ni queue ni tête (le ni-ni) ».

Questions :

Faut-il donner tous ces détails au patient ou aux parents ?

Faut-il toujours chercher ce fameux consentement pour tous nos actes ? N’y aurait-il pas un juste milieu entre « le jamais pour rien » et « le toujours pour tout » ?

Toujours est-il que je tairai ce que j’ai fait car je suis loin d’être exemplaire et je n’ai absolument pas envie de me faire tailler un costard.

Pour conclure :

-l’exercice de la médecine est grosso modo une histoire de slalom entre les connaissances et les expériences du médecin, entre les connaissances, expériences et choix des patients, entre les articles, les études, les comptes-rendus et avis de spécialistes. C’est donc bel et bien le slalom des toubibs qui même si ça ne se voit pas passent finalement pas mal de temps à tordre du cul.

-même si c’est difficile, peu valorisant, absolument pas valorisé, il semble utile d’envisager avoir tort là où on est persuadé d’avoir raison tellement on croit maîtriser le sujet finger in the nose.

ce qui est assez drôle c’est que je ne serais pas étonné d’apprendre que certains auteurs de l’article de la Société Française de Pédiatrie aient contribué à la rédaction de celui du Haut Conseil de la Santé Publique, donc que le sujet ne soit pas si clair que ça même chez les experts. Encore une histoire de slalom entre le oui, le peut-être, le en fait non, à moins que et c’est sans doute là l’essentiel : évoluer grâce aux doutes et aux questionnements en espérant qu’ils soient uniquement guidés par l’intérêt des patients mais ça c’est une autre histoire.

– enfin, rien ne sert de surfer, il faut surfer à point ! 

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ALINE ?

 

 

Aline, la quarantaine portée avec élégance, deux enfants plus que parfaits, un mari idéalisé, est allée consulter le Docteur Christophe, son fabuleux médecin traitant.
 
Elle est sportive Aline. Très sportive. Du sport amateur. Mais de ces amateurs qui se prendraient presque pour des pros au point d’en devenir un peu exigeants, légèrement impatients, totalement chiants.Elle n’a jamais autant consulté, consommé d’examens, de soins, d’antalgiques et d’anti-inflammatoires que depuis qu’elle s’est mise au sport Aline. Cette fois-ci c’est le genou qui la gêne. Oui une gêne plus qu’une douleur. Quoique. Une douleur qui fait mal mais pas trop. Mais quand même c’est gênant et il est hors de question de se mettre au repos comme le lui conseille régulièrement le bon Dr Christophe car il y a bientôt le tournoi annuel entre les femmes du quartier et comme on le dit : « le sport c’est la santé ». Alors imaginons qu’Aline arrête le sport deux à trois semaines, quel désastre ! D’autant que c’est une winneuse Aline, pour la troisième année consécutive, elle veut le gagner ce tournoi.
 
 
Le Docteur Christophe est légèrement plus âgé qu’Aline. Généraliste et fier de l’être, il s’est installé quasiment dès sa sortie de la faculté. Jeune, sympathique, à l’écoute, prenant le temps, il a très vite été apprécié dans le secteur. Mais depuis quelques années, le doc a changé. Les patients sont parfois vite expédiés. L’expérience diront certains, un médecin expérimenté qui connaît bien ses patients a besoin de moins de temps. Mouais. Et les patients ? Ont-ils besoin de moins de temps ? Non, la vérité que tout le monde ne sait pas malgré la rumeur grandissante c’est que le Dr Christophe ne va pas très bien depuis quelques mois. Il prend des antidépresseurs auto-prescrits comme ça à l’arrache, un anxiolytique par-ci par-là, et un somnifère tous les soirs entre deux, trois, quatre bières voire plus si affinité. Car voyez-vous, Madame ex-Christophe ayant demandé le divorce et la garde des trois enfants qu’elle a obtenue, le doc a le blues sous sa blouse de doc. Il ne s’était rendu compte de rien, le coup est venu comme ça sans prévenir, du moins le dit-il. Pour honorer la pension alimentaire et tenter de raccrocher des morceaux brisés à jamais, il crache du fric. Un cadeau par-ci pour le petit dernier, un week-end par-là avec l’aînée. Le seul moyen de s’en sortir a été d’accélérer le rythme des consultations pour voir chaque jour plus de patients.
 
Mais avec Aline, il prend plus de temps.

Aline, c’est une patiente impatiente, mais c’est aussi une amie. Ils jouaient dans le même club lorsque le Dr Christophe avait le temps de faire un peu de sport lui aussi. Pour palper le tendon d’Achille enflammé d’Aline dans les vestiaires, le docteurami Christophe était là. Pour l’épicondylite rebelle, pour la contracture cervicale, les courbatures tenaces, le docteurami était toujours prompt à faire rouler ses pouces sur les parties endolories avant de griffonner une ordonnance à titre gratuit. Par petites touches répétées, le médecin a fini par faire le tour des courbes du corps d’Aline. Il le connaît si bien qu’il pourrait le dessiner.


«J’avais dessiné sur le sable
Son doux visage qui me souriait»


Lorsqu’elle se rend au cabinet du généraliste, Aline ne prend jamais rendez-vous. Elle passe comme ça à l’improviste, elle est reçue quasiment de suite, entre deux
. Et même si la salle d’attente est pleine, le docteurami Christophe lui consacre de plus en plus de temps. Il apprécie tellement leurs échanges. Il l’examine toujours consciencieusement. Il aime faire glisser ses mains sur sa peau, palper son abdomen avec douceur, tenter de détendre un de ses mollets contractés. Il prend petit à petit conscience qu’il se perd entre le médecin et l’ami d’Aline pour mieux refuser de s’avouer qu’il rêve secrètement d’en devenir l’amant. Alors le soir, il noie son chagrin d’amour, son divorce d’hier, l’éloignement de ses enfants dans son cocktail d’ASB (Antidépresseurs-Somnifères-Bières). Si on suit l’ordre alphabétique il paraît que l’ASB est moins pire et plus light que le LSD. De plus il est légal. Cependant le docteuram(i)ant Christophe se grille à petit feu.
 
La dernière fois qu’il a vu Aline, c’était donc pour cette fameuse gêne plus ou moins douloureuse du genou qui durait depuis des semaines. Une Aline resplendissante, une Aline encore plus belle à ses yeux que l’image qu’il en conservait de sa précédente consultation, une Aline briseuse de cœur sans antécédent aucun hormis une maladie d’amour pour son mari, une Aline en pleine forme avalant des médicaments uniquement depuis qu’elle fait du sport, une Aline avec deux beaux enfants et son putain de mari dont elle semblait affreusement éperdument amoureuse et dont la simple évocation collait un long frisson remontant des lombes aux cervicales du bon Docteur Christophe. C’est durant la palpation du genou d’Aline que le cerveau du médecin a commencé à entrer en action pour tenter de lui déclarer sa flamme. Les palpitations ont démarré. Il a craint un instant que la moiteur de ses mains se fasse sentir sur la rotule de la belle. Mais les mots n’ont pas suivi. Le médecin a fini par prendre le stylo, griffonner son ordonnancier pour que sa patiente puisse se faire explorer le genou. Puis il ne l’a plus jamais revue, Aline s’étant envolée au possible pays des merveilles.


«Et j’ai crié, crié, Aline, pour qu’elle revienne
Et j’ai pleuré, pleuré, oh ! J’avais trop de peine»
Parce qu’il était habitué à l’impatience de ses patients sportifs eux-mêmes habitués à voir pratiquer d’innombrables examens complémentaires pour les bobos de nos valeureux sportifs professionnels (souviens-toi la cuisse de Zidane), parce qu’il savait que conseiller le repos valait autant que pisser bien droit dans un violon, parce qu’il y avait peu de chance qu’une simple radiographie soit très contributive, parce que d’emblée l’IRM et ses délais seraient pas très bien perçus, parce qu’il voulait absolument faire quelque chose, parce qu’il fallait mettre un terme à cette consultation pour pouvoir voir les nombreux autres patients gentiment assis en salle d’attente, parce que c’était sa patiente préférée pour ne pas dire une amie voire plus dans ses rêves, parce qu’elle voulait absolument participer à ce tournoi, parce qu’il avait l’esprit embué par ses médicaments, ses sentiments et sa vie de merde, pour plein de raisons déraisonnables, Christophe a prescrit à Aline un arthroscanner du genou.
 
Aline a couru au cabinet de radiologie du quartier. N’ayant aucun antécédent, aucune allergie connue, on a pu réaliser l’examen prescrit en lui injectant un produit de contraste dans l’articulation du genou. L’examen s’est bien déroulé et n’a rien révélé de particulier. Au moment de quitter le cabinet, Aline a eu le temps de dire à la secrétaire qu’elle avait de plus en plus de mal à respirer avant de s’effondrer. Les radiologues ont fait tout ce qu’il y avait à faire face à un choc anaphylactique, le SAMU est arrivé pour prendre le relais, en vain. Aline s’en est allée, comme ça, dans le hall d’entrée d’un cabinet de radiologie, pour une gêne plus ou moins douloureuse du genou.
 
Aline.

Aline, Alice, Alain, Ali, Alphonse, Ahmed, Albert, Bertrand, Bernard, Betty, et tou(te)s les autres…

Le long frisson à l’idée de ces trop nombreuses consultations que j’ai pu abréger par une prescription pour des raisons bien éloignées de la pure médecine. Des raisons déraisonnables. Des prescriptions induites par le contexte, mes fragilités, mes lacunes, l’insistance d’un patient, la salle d’attente pleine à craquer, ma formation principalement axée sur le faire à tout prix etc, etc…

L’histoire d’Aline tirée de la réalité enrobée ici d’une bonne couche d’imaginaire par respect du secret médical m’a ainsi propulsé dans les filets de ma réalité. Alors j’ai claqué des dents. Quelques gouttes d’encre, une plume, une feuille. Un rapide glissement de la pointe sur le papier, une signature, et la consultation est terminée… pour le médecin. Pour le patient, elle se poursuit. Un dosage par-ci, une radiographie par-là, une pilule comme ci, une gélule comme ça. Perçoit-on et prévoit-on précisément toutes les possibles conséquences d’une prescription ? Appréhendons-nous suffisamment l’enjeu de cet acte durant nos études de médecine comme tout au long de notre carrière ?
L’histoire d’Aline est une histoire de chasse. Comme bon nombre de toutes celles contées sur ce blog, elle a été transformée, déformée, malaxée. Mais les points les plus importants et marquants sont bien réels : un(e) patient(e) de quarante ans sans antécédent a fait un choc anaphylactique dans un cabinet de radiologie à la suite d’un arthroscanner. Il ou elle s’en est sorti(e) sans séquelle grâce aux premiers gestes du radiologue et au SAMU arrivé rapidement pour le prendre en charge.

Keep cool, ce genre d’accident est rare. Mais il existe. De façon plus générale et sans aller jusqu’à cette situation extrême, en médecine, aucun geste, aucun examen, aucun traitement n’est anodin. Le jeu / la chandelle, la fameuse balance bénéfices/risques. Soignants et patients, ayons-le à l’esprit.

J’ai profité de ce billet pour effleurer d’autres questions qui peuvent en amener bien plus encore. Le médecin ami, le médecin souffrant, l’automédication des toubibs. Le patient ami, le patient aimé, les passe-droits, le patient aisé qui a ses entrées dans le « milieu ». Ce dernier est-il réellement mieux pris en charge ? Bref, que de questions auxquelles je n’ai aucunement la prétention de pouvoir répondre. Mais si ton ami médecin ne répond pas à tes demandes médicales, contrairement à ce que tu peux penser, c’est peut-être qu’il te considère vraiment comme un ami et qu’il te veut du bien.
 
Bonne réflexion.

 

«J’avais dessiné sur le sable
Son doux visage qui me souriait…»
 


 
 

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ROSE = SIGNE PATHOGNOMONIQUE DE DREPANOCYTOSE

8 h 00 : après avoir enfilé mon accoutrement de docteur, salué Rosy l’infirmière d’accueil des urgences pédiatriques m’indiquant que tout est calme, je file monter les escaliers quatre à quatre pour rejoindre la salle de staff.

 
La chef de pédiatrie n’est pas encore arrivée. Un rapide coup d’œil à la tronche de mon confrère en fin de garde m’indique qu’il n’a sans doute pas beaucoup fermé l’œil de la nuit. C’est à mon tour de prendre son relais mais avant cela, il doit encore nous présenter les enfants qu’il a hospitalisés ainsi que ceux qui ont posé souci.

 
Le staff est ce moment particulier durant lequel j’ai une oreille pour les transmissions de mon confrère, et l’esprit à l’étage du dessous où j’imagine que les dossiers des petits patients à voir commencent à s’accumuler. Je suis là pour 24 h 00 de garde alors évidemment, si ça commence à bouchonner dès le début ça me stresse. Mais j’ai toute confiance en l’expérience de ma collègue Rosy infirmière à l’accueil qui n’hésitera pas à m’appeler durant le staff si besoin.

 
Le staff se termine, je n’ai pas été appelé par Rosy. Je redescendstranquille Mimile à l’accueil. Plusieurs familles attendent. Rosy a estimé qu’il n’y avait rien d’urgent, que ça pouvait donc attendre la fin du staff. J’entre dans le box de consultation. Je m’installe, avec mes petites manies, un stylo à bille noir, mon marteau à réflexes là, mon stétho ici, etc… Dans un angle sournois de mon champ visuel, sans doute assez proche de l’angle mort, quelque chose me dérange. Ma surrénale entre en action, l’adrénaline se répand de façon réflexe, tachycardie, fais chier. Je dirige mon regard vers la pile de dossiers des petits patients qui m’attendent. Pourquoi Rosy ne m’a pas appelé ? D’habitude, elle appelle pour ça ! Au milieu des dossiers jaunes, il y a un dossier rose. C’est cette chemise de carton rose qui a aussitôt déclenché cette petite décharge d’adrénaline. Je regarde rapidement les différents motifs de consultations des autres dossiers. C’est décidé, le dossier rose passera en premier. Mais nom d’une pipe, pourquoi Rosy ne m’a pas appelé ?!

 
Avant de venir exercer dans ce service de pédiatrie aux Antilles, j’ai remis à jour voire mis à jour tout cours certaines de mes connaissances. Je suis allé fouiller sur le net, j’ai imprimé des pages et des pages de recommandations, j’ai pécho des protocoles d’urgences sur des sites dédiés. Parce que honnêtement, après plusieurs années éloigné de l’exercice hospitalier que j’avais seulement connu en tant qu’interne, j’ai un peu beaucoup passionnément à la folie flippé à l’idée d’y remettre les pieds mais cette fois-ci en tant que toubib.

 
Parce qu’elle peut être sournoise, parce que j’y ai rarement été confronté, parce qu’une histoire dramatique a récemment eu lieu dans le service, la drépanocytose fait partie de ces pathologies que j’appréhende particulièrement. C’est une maladie de l’hémoglobine, constituant principal du globule rouge permettant le transport de l’oxygène dans le sang. Pour en savoir plus sur cette pathologie, voici une explication accessible à tous : https://www.orpha.net/data/patho/Pub/fr/Drepanocytose-FRfrPub125v01.pdf

En général, les dossiers des enfants ayant déjà été hospitalisés dans le service sont ressortis des archives lorsqu’ils reviennent consulter aux urgences. Les dossiers sont jaunes. Sauf dans un cas. Lorsque les enfants sont drépanocytaires, leur dossier est rose. Voilà pourquoi pour moi dans ce service, le dossier rose est devenu un signe pathognomonique de la drépanocytose. Un signe pathognomonique est un signe qui à lui seul permet de faire le diagnostic d’une pathologie car il est exclusivement retrouvé dans cette pathologie. Le plus connu de tous les étudiants en médecine ou presque est le signe de Koplik (petits points blancs sur la muqueuse des joues) qui permet de diagnostiquer cliniquement une rougeole.

 
Donc là, je sais par association réflexe qu’au milieu de cette pile de dossiers, le dossier rose est celui d’un enfant drépanocytaire. Son motif de consultation est une fièvre. C’est l’enfant que je m’apprête à examiner le premier en me demandant encore pourquoi Rosy, habituellement si fiable, ne m’a pas appelé… Une fièvre chez un drépanocytaire quand même quoi ! Voyons Rosy !

 
L’enfant sage comme une image, beau comme un cœur, entre accompagné par sa maman. Nous l’appellerons Robin, Robin des îles. Ils sont tous deux sereins. C’est vrai que vu la pathologie, les hospitalisations sont sans doute fréquentes, ils s’y sont habitués…

Pendant que j’examine Robin, je les interroge lui et sa maman. La fièvre ? Depuis combien de temps ? Elle est montée à combien ? D’autres signes ? Une toux ? Un essoufflement ? L’état général ? L’appétit ? Des douleurs ? Je questionne, je cherche, j’inspecte, je palpe.
 
Le dossier rose est posé sur le bureau. Je ne l’ai pas ouvert, je n’ai pas encore vérifié le type de drépanocytose, la dernière prise de sang, le dernier taux d’hémoglobine, la dernière hospitalisation. D’ailleurs, question hospitalisations, à y regarder de plus près, l’épaisseur du dossier m’indique qu’elles ne semblent pas avoir été si nombreuses que ça. Et Rosy ? Elle m’fait la gueule Rosy ou quoi ? J’suis pas l’pire des toubibs quand même ! J’lui dis bonjour à l’infirmière le matin quand j’arrive, MOI… Même les secrétaires je les salue le matin, MOI…

 
Bon. Mon petit Robin des îles n’a pas l’air si mal que ça, il tolère très bien sa fièvre. Mais avec la drépanocytose, méfiance. Elle est vraiment sournoise cette maladie, d’ailleurs la plus grave et la plus fréquente porte bien son nom, on parle de drépanocytose SS, deux lettres glaçantes pour moi. L’association réflexe…
 
 
Devant Robin, mon examen clinique terminé, sans rien dire à personne, j’ai plus ou moins dans la tête ce que j’ai appris, lu, relu, ce qui est recommandé sur sa pathologie (la formation professionnelle). Puis viennent s’y mélanger les petits patients drépanocytaires que j’ai eus à prendre en charge avant lui (l’expérience professionnelle). J’imagine que c’est grosso modo de ce mélange que va découler ma conduite à tenir. Bilan sanguin, pas bilan sanguin ? Simple surveillance ? Hospitalisation ?

Si le dernier petit garçon drépanocytaire vu avant Robin envahit trop mon esprit, c’est clair que je vais dégainer le bilan sanguin et envisager l’hospitalisation. Le coquin est arrivé frais comme un gardon alors qu’il avait une taux d’hémoglobine dans les chaussettes. J’étais à deux doigts de le laisser filer. Mais là quand même, il n’a vraiment pas l’air mal du tout ce Robin. Oui mais. A moins que. Au cas où. P’t’ête ben qu’oui p’t’ête ben qu’non.
 
 
Evaluons un peu la situation avec la maman, ça nous éclairera peut-être ? La maladie, le patient, le contexte, tout prendre en compte.
C’est en échangeant quelques phrases avec la maman médusée que je comprends que Robin est autant drépanocytaire que moi je suis accordéoniste. On pourrait aller disséquer un à un ses globules rouges, on ne trouverait pas une trace d’hémoglobine malade.

 

« L’interrogatoire mes petits canards, l’interrogatoire » disait un de mes professeurs à la faculté de médecine.

 

Robin avait effectivement passé un petit séjour à l’hôpital quelques mois plus tôt pour tout autre chose. Ce jour-là, le stock de chemises cartonnées jaunes était sûrement vide, alors on avait pris une chemise rose. Voilà tout. Rosy, mon infirmière préférée ne me faisait donc pas la gueule.

 

Ceux qui viennent de temps en temps sur ce blog savent que je peux parfois être grinçant, pas trop d’impatience ça arrive.
 
Oui parce qu’on pourrait tirer une leçon de cette expérience pour éviter la récidive.


 
Mode dérision et caricature ON. Ou presque
Imaginons l’organisation d’un groupe de travail multidisciplinaire sur la question de la couleur des dossiers d’hospitalisation afin d’éviter les erreurs.
 
 

On pourrait y entendre :

—Oui euh alors en fait, uniformisons les dossiers, une seule couleur pour tout le monde, pas de discrimination.

 

—OK, mais euh alors on prend le jaune ou le rose.

 

—Ben c’est peut-être l’occasion de changer pour éviter les confusions, donc ni l’un ni l’autre et proposons des dossiers de couleur bleue.

 

—Ah non, objection, le bleu ne correspond pas à la nouvelle charte qualité, la direction ne pourra pas valider le bleu, impossible.

 

—Bon ben, réfléchissons chacun de notre côté et revoyons-nous le mois prochain.

 
***
Un mois plus tard :
—Moi, après mûre réflexion, je pense que nous ne devrions pas changer les couleurs, mais plutôt renforcer les équipes administratives ainsi que le personnel de gestion des stocks de chemises cartonnées. Avec un comité de surveillance dédié uniquement aux chemises jaunes, qui sera en permanence en lien avec le secrétariat du service concerné, et le personnel des archives. Le tout sous la responsabilité d’un second adjoint au directeur de l’hôpital qu’il faudra recruter au plus vite.
 

—Euh, ça fait pas un peu beaucoup d’administratifs ça ? Et il faudra doubler les équipes puisque le même type de personnel sera nécessaire pour les dossiers roses. Et ça va coûter cher, très cher !

 

—Non, ce sont les médecins qui coûtent cher ! Entre ce qu’ils gagnent et ce qu’ils prescrivent, c’est infernal !

 

—Ben supprimons deux ou trois postes de médecins pour financer le dispositif alors.

 

—A réfléchir.

 

—Mais au fait, je croyais qu’il était prévu d’informatiser prochainement les dossiers médicaux.

 

—Oui en effet, mais on a pris un peu de retard et il y aura de toute façon une phase durant laquelle à la fois dossiers papiers et informatiques seront utilisés. Donc il est important de statuer sur la question.

 

—Le sous-directeur adjoint n’ayant pu se libérer pour la réunion d’aujourd’hui, il est impossible de statuer sans lui, il faut donc attendre notre prochaine rencontre le mois prochain. Mais une note lui sera rédigée dans ce sens afin qu’il soit mis au courant de nos avancées.

 

—Bien, très bien, alors au mois prochain.

Et ainsi de suite.
Bref tout ça pour dire qu’au-delà de l’histoire anecdotique du dossier rose de ce petit patient, il ne faut surtout pas se laisser berner voire emprisonner par les procédures, dispositifs, protocoles papiers comme numériques. Ils sont utiles, mais gardons notre distance pour ne pas en devenir esclaves. Un peu de bon sens et le juste milieu entre désorganisation totale et rigidité extrême des procédures. Le tout est de se parler pour tenter de se comprendre. Rien ne remplacera le dialogue et l’humain. Ou alors le pire est à venir.

Bonne rentrée à tous.



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TU ME DIS QUE…

 
Tu me dis que…
 
Non, rien. Finalement, passé le traditionnel « Bonjour Docteur », tu restes silencieux. Alors j’imagine, j’essaie de deviner.
 
J’aimerais que tu me dises car je ne me sens pas à l’aise pour te poser d’emblée la question. Et puis à quoi bon ? Cela va-t-il radicalement changer cette consultation ? Tu l’as probablement répétée tant de fois ton histoire, tu as croisé tellement de regards interrogatifs. Et tous ces visages qui se retournent discrètement sur toi dans la rue. Habituellement ici, tu n’as pas besoin de faire l’effort de rabâcher. Ton médecin te connaît. Il sait. Il suit la famille, tes parents, ton frère aîné. Dans le village tout le monde sait plus ou moins, peut-être moins que plus. Mais aujourd’hui ton médecin n’est pas là, alors c’est un autre médecin qui ne sait pas, un médecin plus jeune, pratiquement du même âge que le tien. Aujourd’hui, le médecin c’est moi. Je ne sais rien, mais même sans être médecin il est aisé d’imaginer. Quoique. Serais-tu né ainsi ? Une malformation de naissance ? Oui pourquoi pas ? Mais laquelle ? Ou alors une complication lors de l’accouchement ?
 
Je ne sais rien, j’aimerais savoir, je n’ai pas envie de regarder dans ton dossier, je préférerais que tu me dises que…
 
Il y a ce que j’ai vu et ce que je vois. Ta démarche en arrivant, tes gestes hésitants. Il y a maintenant ce que j’entends. Des mots hachés, saccadés, des syllabes entières qui ne veulent pas sortir de cette bouche en plein effort. Tu me rappelles quelqu’un, quelqu’un d’autre, quelques autres, présents dans mon esprit par leur corps ou par leur âme. L’insouciance de cet ado parti à tue-tête défier son destin sur un pari à la con pour revenir amoché comme un Grand Corps Malade. Tu me rappelles ces scènes de chienne de vie. La jovialité de ce gamin fleur à la bouche, fauché à jamais par un salopard de chauffard sans permis qui s’est pourtant permis. Permis de tuer. Sur la banquette arrière, ça s’amuse, ça chante, ça boit, ça bai…, ça baigne, tout baigne. Le conducteur flanqué de son A au cul pour accélérer sur le chemin de la vie se croit immunisé contre le boulevard de la mort. Alors il accélère encore. Une puis deux puis trois gorgées de whisky, une puis deux puis trois bouffées du joint qui tourne de bouche en bouche, de bouche à bouche. La vie est courte, il faut en profiter, s’amuser un peu. Il faut désinhiber les esprits de la bande. Histoire de tenter sa chance avec la timide brune reluquée discrètement dans le rétroviseur. Crissements de pneus. Envie pressante contre un platane au tronc imposant. Une puis deux puis trois gorgées, une puis deux puis trois bouffées. On repart profiter de la vie de plus belle. Elle est courte la belle vie. Pour plus en profiter encore, il faut accélérer. Crissements de pneus. Esprits désinhibés, corps désintégrés contre un platane au tronc encore plus imposant que celui sur lequel le jeune conducteur venait de pisser ses excès. Sur la banquette arrière, ça hurle, ça pleure, ça saigne. La vie ne sera jamais plus comme avant alors même qu’on ne sait pas encore qu’à l’avant, la vie n’est déjà plus, tout simplement.
 
Tu ne m’as toujours pas dit, mais ce sont ces scènes que je vois ou imagine à travers toi. Mais toi, c’est quoi ? Vu ton âge et ton handicap, probablement l’un de ces drames. La question me brûle les lèvres. Un petit clic de souris, ton dossier médical s’ouvrirait à l’écran, je dirigerais mon regard vers la case « Antécédents » et je saurais immédiatement. Peut-être. Mais le soin, est-ce cela ? Uniquement cela ? Ne vais-je pas modifier notre relation aussi courte soit-elle si je vais à la pêche aux informations sans attendre que tu me les serves éventuellement, sans t’en donner la possibilité ? Si tu décides de ne pas me les donner, tu as tes raisons, tu en as le droit, nous ne sommes pas dans une situation d’urgence, tu ne te mets pas en danger en ne me donnant pas la cause de ton état.
 
Tu ne me dis pas, justement parce que tu imagines peut-être que le petit clic de souris m’a permis de savoir. Alors tu penses que je sais. Depuis le temps qu’on parle de ce fameux Dossier Médical Personnel, certains patients sont persuadés que tout est inscrit sur la Carte Vitale. Au risque de les décevoir, il n’y a rien de vital sur cette carte. Qu’en sera-t-il le jour où le médecin ouvrira la vie numérisée du patient avant que ce dernier n’ait ouvert la bouche ? Quid de la relation soignant-soigné ?
 
Tu me dis que le moral est très fluctuant, les journées sont parfois longues, surtout au milieu de la grisaille hivernale. Les minutes s’écoulent, tu te livres un peu plus. Je me sens plus à l’aise. Nous nous sommes apprivoisés, mis en connexion. Avec difficultés, je t’aide à te hisser sur la table d’examen. Tu t’allonges. Tu souffles. Je me lance. J’ai l’impression que c’est le bon moment pour te poser quelques questions plus précises. C’est sans doute à cet instant que tu comprends que je ne sais pas.
 
Tu me dis que c’est arrivé il y a une trentaine d’années.
 
Tu avais un an et quelques mois. Ton père était parti travailler. Ta mère s’affairait aux tâches ménagères. Toi et ton frère d’un an ton aîné jouiez à l’étage. Tu marchais depuis peu. Et c’est arrivé ainsi. Violente chute dans les escaliers, la tête a cogné, autour du cerveau ça a saigné.
 
Tu me dis que c’est ton frère qui t’a poussé. Tu me dis que… On m’a dit que… J’ai entendu dire que… Les « on-dit »… Ni flic ni juge, juste médecin. Ce n’est ni mon rôle ni le moment de faire la lumière sur cette histoire. C’est avec celle que tu me livres et qu’on t’a livrée que nous avons à composer le temps de cette consultation. Mais je ne peux empêcher des tonnes de questions d’investir mon for intérieur. J’imagine l’impact de cette histoire sur la relation fraternelle, maternelle, paternelle, la relation de couple, les relations, questions, suspicions dans le village, le poids de la culpabilité des uns et des autres. Cette version de ce drame rebondit contre d’autres histoires vécues ou entendues. L’une d’entre elle m’a particulièrement marqué. Il s’agit d’une jeune mère fortement soupçonnée d’avoir secoué à mort son enfant de quelques mois. J’en profite pour relayer ce message : 
  
 
Même si les examens complémentaires pratiqués orientaient franchement vers un syndrome du bébé secoué, la jeune femme hurlait son innocence allant jusqu’à affirmer qu’elle avait au contraire tout fait pour sauver son enfant.
 
Arrêt sur image.
 
Après avoir médicalisé et judiciarisé l’histoire, on pourrait à cet instant la médiatiser : Folie meurtrière ? ou la « psychiatriser » : Bouffée Délirante Aiguë ? On pourrait surtout la graver dans le marbre et dans la chair de cette maman jusqu’à la nuit des temps.
 
L’autopsie de l’enfant révélera une pathologie cardiaque à l’origine du décès. Les premiers examens complémentaires montraient effectivement les lésions d’un enfant secoué, secoué par une mère affolée de voir son enfant perdre connaissance, perdre la vie. Les fractures costales étaient de véritables fractures, comme on peut tous en créer lorsqu’on jette toutes nos forces dans un massage cardiaque maladroit.
 
On entend souvent dire qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Mais quand la vie de certains est salie par une fumée sans feu, il est bien difficile de s’en détacher.
 
Et toi ? Tu m’as livré ton histoire, cette version enkystée depuis une trentaine d’années que je connais désormais seulement depuis quelques minutes. Je regarde ton bras à demi-mort, ta jambe amyotrophiée à travers laquelle j’aperçois l’image d’un garçonnet poussant son petit frère dans les escaliers. S’il ne t’avait pas poussé, qui serais-tu ? Comment serais-tu ? Où serais-tu ? Il t’a peut-être bousculé accidentellement ? Ne peux-tu pas être tombé seul ? Seuls, oui vous étiez seuls apparemment, sans témoin. Depuis une trentaine d’années ton frère aîné porte-t-il seul ce fardeau, cette responsabilité ? Face à ce drame, à l’affolement et la culpabilité de ne pas vous avoir surveillés, ta maman n’a-t-elle pas cherché à se disculper en donnant cette version jamais contestée ? Seuls, sans témoin, la fatigue, deux enfants en bas âge qui crient, qui pleurent, qui hurlent. Le self-control, le ras-le-bol, se calmer, s’énerver, s’isoler, exploser, la pulsion extrême… Et si tu avais été un bébé secoué il y a trente ans ? Il y a l’histoire de cette maman soupçonnée à tort. Il y a probablement au contraire des histoires insoupçonnées ? La fumée, le feu, ne pas salir à vie. Ni flic ni juge, juste médecin. Pas si facile.
 
Nous avons passé une bonne demi-heure ensemble. J’ai tenté de t’écouter, t’accompagner comme j’ai pu, avec ce que tu m’as dit et qui a engendré de nombreuses questions, celles que je t’ai posées et toutes les autres que je ne t’ai pas posées. Une dizaine d’années après notre unique rencontre, ce sont des questions que je me pose encore et que je me poserai encore. Ce qu’on dit, raconte, écrit, transforme, déforme, résume, le vrai, le faux, le doute. On doit composer avec tout ça. Je pense que si je ne me posais jamais de questions, des questions maladroites, des questions secrètes, des questions dérangeantes, interdites, si je ne doutais pas, je serais un médecin encore plus dangereux que je ne le suis.
 
Je t’ai aidé à te relever. Tu as planté ton regard dans le mien. Nous nous sommes serrés la main. Je t’ai observé partir brinquebalant. J’ai alors cliqué sur la souris pour ouvrir ton dossier au cas où LA et L’UNIQUE vérité y soit inscrite. Dans la case « Antécédents » quelques lignes décrivaient les lésions et les séquelles de ton accident. Rien sur les causes. Avec ou sans informatique, la consultation aurait donc sensiblement été la même et c’est mieux ainsi. Nous avons à composer avec ce que les patients nous disent, avec tout ce qu’ils ne nous disent pas, avec ce qu’ils savent et ne savent pas. Avec ce qu’ils croient savoir, ce que nous cherchons à savoir et à faire croire. Il faut peut-être accepter de ne pas tout savoir, apprendre à ne pas tout contrôler, tout renseigner. C’est sûrement vrai pour la médecine comme pour tout le reste. A l’heure d’une numérisation croissante de la vie des uns et des autres dans tous les domaines, il est sans doute important d’en avoir tous conscience.


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L’HOMME QUI TOMBE À PIC

 
C’est l’histoire d’un bambino âgé de moins d’un an ayant présenté durant l’automne une toux fébrile avec rhinorrhée et gêne respiratoire. Le diagnostic de bronchiolite a été établi par un médecin généraliste A, médecin traitant de la famille. Il s’agissait du premier épisode, bien toléré. Le médecin A a conseillé des lavages de nez, prescrit du paracétamol et de la kiné.
 
 
En début d’hiver, Bambino a présenté une nouvelle fois une symptomatologie similaire. Le médecin A a été consulté. Le même diagnostic a été établi, bronchiolite, deuxième épisode. La même prise en charge en a découlé.
 
Et apparemment rebelote. Sans que j’en connaisse le délai par rapport au second épisode, Bambino a été vu pour le même motif mais cette fois-ci par un autre médecin généraliste, le médecin B.
 
Le médecin généraliste A n’était peut-être pas disponible. Ou pire, c’était sa demi-journée off dont il profitait à donf avant de l’utiliser dans les années à venir pour vérifier le bon versement de ses tiers-payants, ce nanti fainéant déserteur de campagne et de banlieue pas assez compétent pour être spécialiste bien qu’on le veuille partout, tout le temps et tout de suite et qu’à cause de lui les urgences comme le trou de la sécu explosent. Vermine ! Supprimez-les et tout ira mieux ! (Merci de ne pas lire ces lignes au premier degré).
 
Les parents ont peut-être souhaité prendre un autre avis. Voir son enfant tousser et respirer bruyamment, c’est angoissant, ça se comprend.
 
Face à l’impossibilité de faire garder leur enfant malade, à la pression du travail, et/ou des professionnels de la crèche accueillant Bambino, ou encore sur les conseils avisés de la voisine, d’un collègue, de la belle-mère, etc… ils ont peut-être trouvé que la prise en charge de leur médecin traitant A était un peu light, surtout que ça revient, ou que ça dure ? Question : ça revient ou ça dure ? C’est important car c’est peut-être le second épisode de bronchiolite qui dure un peu plus que prévu.
 
Mais c’est peut-être bel et bien un nouvel épisode de bronchiolite, donc le troisième.
 
Le médecin généraliste B a considéré qu’il s’agissait d’un troisième épisode de bronchiolite. Il a donc évoqué un asthme du nourrisson, prescrit un traitement dans ce sens, une radio pulmonaire, puis orienté chez un pneumo pédiatre.
 
Il ne s’agit surtout pas ici de critiquer l’attitude des parents de Bambino, ni de remettre en cause ce que médecins A et B ont fait ou n’ont pas fait. Ne pas faire étant à mes yeux parfois aussi important que faire.
 
Je ne suis ni le médecin A ni le médecin B, je ne les connais pas.
 
Je souhaite simplement évoquer ce phénomène de «L’homme qui tombe à pic» en médecine. (C’est moi qui nomme ça ainsi, en vrai on ne dit pas ça hein, c’est comme la puberté des médecins évoquée ici, y a sûrement des grands spécialistes qui appellent ça autrement ou qui en réfutent l’existence, tout cela n’est que ma petite tambouille.)
 
Donc Bambino présente peut-être un asthme du nourrisson. Dans l’esprit et le discours de ses parents, c’est le médecin B qui en a fait le diagnostic. C’est le médecin B qui a prescrit un vrai traitement, et pas simplement du paracétamol et des lavages de nez. C’est le médecin B qui a prescrit une radio, demandé un avis spécialisé. Il n’y a donc pas photo, le médecin B est vraiment un bon médecin, bien meilleur que le médecin traitant A, tombé en un rien de temps dans les bas-fonds de la nullitude. Pourtant, le médecin A, s’il avait été consulté, aurait peut-être agi sensiblement de la même façon que le médecin B. Mais ce jour-là, pour X raisons, le médecin A n’était pas «l’homme qui tombe à pic».
 
J’ai pris l’exemple de la bronchiolite, mais on peut observer le phénomène avec d’autres pathologies dans d’autres spécialités. Dans un monde du «tout-tout-de-suite-et-on-zappe-ou-on-jette», la médecine n’échappe pas à cette tendance. D’autant qu’on cultive cette idée de toute-puissance médicale où une consultation = un diagnostic = un traitement +/- des investigations et l’affaire est réglée.
 
 
Il faut parfois, voire fréquemment, collecter un faisceau d’arguments, de symptômes, observer l’évolution naturelle de la pathologie pour réussir à en faire le diagnostic. Tout du moins tendre vers un diagnostic. Cela peut prendre plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois et même plusieurs années en fonction des pathologies. Je ne pense pas que les neurologues et les internistes me contrediront sur ce point.
 
Confronter la temporalité de la médecine à l’impatience compréhensible du patient n’est pas chose aisée, sans doute encore moins aujourd’hui qu’hier. Imaginons ce qu’il en sera demain…
 
Dans notre histoire de bronchiolite, les médecins A et B sont tous deux généralistes. Mais le phénomène de «l’homme qui tombe à pic» peut s’observer avec un urgentiste. Imaginons que les parents plutôt que d’aller consulter un autre généraliste soient allés aux urgences. Le médecin urgentiste devient le médecin B : «Ils sont trop forts ces urgentistes ! On aurait bien dû y aller dès le début, on n’aurait pas perdu tout ce temps !»…
 
Le médecin A peut-être généraliste et B spécialiste. A et B peuvent tous deux être spécialistes, et ça marche dans tous les sens. A généraliste peut avoir suffisamment débroussaillé le terrain pour que ça devienne un jeu d’enfant pour B qui en récoltera les fruits à jamais.
 
Il m’est arrivé de me retrouver dans la position du médecin B, de l’homme qui tombe à pic. C’est génial ! Grisant ! On se sent pousser des ailes, on gonfle les pectoraux. On peut avoir envie d’entamer la démarche de séducteur d’Aldo Maccione en plein milieu de la consultation. Parfois on demanderait même à Dieu de nous lécher les orteils ! Je plaisante bien évidemment. Mais ce moment précis où l’on revêt ce costume de médecin providentiel est un instant particulier où l’on pourrait facilement prendre le pouvoir sur le patient tel un gourou. Un instant fatal où l’on peut pourrir à jamais son confrère A pour asseoir son aura et sa réputation par-delà les duchés alentours. De l’extérieur, on peut penser que j’écris n’importe quoi, car les médecins se respectent, la preuve, on retrouve du « Mon cher confrère », « Bien confraternellement », « Avec mes sentiments les plus confraternels » à ne plus savoir qu’en faire dans toutes leurs correspondances. De l’intérieur, c’est bel et bien parfois un vrai panier de crabes aux pinces acérées et ça bave pas mal. Heureusement, on peut avoir l’honnêteté de ne pas user de son pouvoir sur le patient, de lui expliquer la situation simplement en glissant que le médecin A aurait pu procéder exactement de la même façon s’il avait été consulté à cet instant précis.
 
Car le médecin A dans cette histoire, ne l’oublions surtout pas. Il a exercé son métier correctement, n’a commis aucune erreur, n’est pas passé à côté d’un diagnostic, n’a tué personne. Et pourtant la suspicion rôde, le jugement tombe.
 
 
Il m’est arrivé de me retrouver dans la position du médecin A. Parfois on ne le sait pas. Mais quand on le sait, ça peut faire mal. Deux consultations peuvent se succéder et faire passer le médecin de B à A, de Dieu vivant à une sous-merde ambulante en quelques minutes. L’Aldo Maccione dandinant du cul les pectoraux gonflés à bloc devient en un éclair une loque effondrée à ramasser à la petite cuillère sous son bureau. C’est sans doute une des difficultés du métier de médecin. Étant en première ligne, le généraliste est peut-être plus exposé que les autres médecins à se retrouver dans la position du médecin A, je souligne peut-être car je n’en sais rien. Certains médecins ne le supportent pas. On peut imaginer que ce phénomène répété participe au burn-out voire mène parfois au suicide (taux trois plus élevé chez les médecins que dans la population générale).
 
C’est pourquoi, passé le moment grisant lorsqu’on se retrouve par chance plus que par compétence dans le costume de «l’homme qui tombe à pic», ayons une pensée pour le médecin A, et tournons cinquante mille fois notre langue dans notre bouche avant de parler…
 
Bien confraternellement 😉

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L’HOMME QUI TOMBE À PIC

 
 C’est l’histoire d’un bambino âgé de moins d’un an ayant présenté durant l’automne une toux fébrile avec rhinorrhée et gêne respiratoire. Le diagnostic de bronchiolite a été établi par un médecin généraliste A, médecin traitant de la famille. Il s’agissait du premier épisode, bien toléré. Le médecin A a conseillé des lavages de nez, prescrit du paracétamol et de la kiné.
 
 
En début d’hiver, Bambino a présenté une nouvelle fois une symptomatologie similaire. Le médecin A a été consulté. Le même diagnostic a été établi, bronchiolite, deuxième épisode. La même prise en charge en a découlé.
 
Et apparemment rebelote. Sans que j’en connaisse le délai par rapport au second épisode, Bambino a été vu pour le même motif mais cette fois-ci par un autre médecin généraliste, le médecin B.
 
Le médecin généraliste A n’était peut-être pas disponible. Ou pire, c’était sa demi-journée off dont il profitait à donf avant de l’utiliser dans les années à venir pour vérifier le bon versement de ses tiers-payants, ce nanti fainéant déserteur de campagne et de banlieue pas assez compétent pour être spécialiste bien qu’on le veuille partout, tout le temps et tout de suite et qu’à cause de lui les urgences comme le trou de la sécu explosent. Vermine ! Supprimez-les et tout ira mieux ! (Merci de ne pas lire ces lignes au premier degré).
 
Les parents ont peut-être souhaité prendre un autre avis. Voir son enfant tousser et respirer bruyamment, c’est angoissant, ça se comprend.
 
Face à l’impossibilité de faire garder leur enfant malade, à la pression du travail, et/ou des professionnels de la crèche accueillant Bambino, ou encore sur les conseils avisés de la voisine, d’un collègue, de la belle-mère, etc… ils ont peut-être trouvé que la prise en charge de leur médecin traitant A était un peu light, surtout que ça revient, ou que ça dure ? Question : ça revient ou ça dure ? C’est important car c’est peut-être le second épisode de bronchiolite qui dure un peu plus que prévu.
 
Mais c’est peut-être bel et bien un nouvel épisode de bronchiolite, donc le troisième.

 
Le médecin généraliste B a considéré qu’il s’agissait d’un troisième épisode de bronchiolite. Il a donc évoqué un asthme du nourrisson, prescrit un traitement dans ce sens, une radio pulmonaire, puis orienté chez un pneumo pédiatre.
 
Il ne s’agit surtout pas ici de critiquer l’attitude des parents de Bambino, ni de remettre en cause ce que médecins A et B ont fait ou n’ont pas fait. Ne pas faire étant à mes yeux parfois aussi important que faire.
 
Je ne suis ni le médecin A ni le médecin B, je ne les connais pas.
 
Je souhaite simplement évoquer ce phénomène de «L’homme qui tombe à pic» en médecine. (C’est moi qui nomme ça ainsi, en vrai on ne dit pas ça hein, c’est comme la puberté des médecins évoquée ici, y a sûrement des grands spécialistes qui appellent ça autrement ou qui en réfutent l’existence, tout cela n’est que ma petite tambouille.)
 
Donc Bambino présente peut-être un asthme du nourrisson. Dans l’esprit et le discours de ses parents, c’est le médecin B qui en a fait le diagnostic. C’est le médecin B qui a prescrit un vrai traitement, et pas simplement du paracétamol et des lavages de nez. C’est le médecin B qui a prescrit une radio, demandé un avis spécialisé. Il n’y a donc pas photo, le médecin B est vraiment un bon médecin, bien meilleur que le médecin traitant A, tombé en un rien de temps dans les bas-fonds de la nullitude. Pourtant, le médecin A, s’il avait été consulté, aurait peut-être agi sensiblement de la même façon que le médecin B. Mais ce jour-là, pour X raisons, le médecin A n’était pas «l’homme qui tombe à pic».
 
J’ai pris l’exemple de la bronchiolite, mais on peut observer le phénomène avec d’autres pathologies dans d’autres spécialités. Dans un monde du «tout-tout-de-suite-et-on-zappe-ou-on-jette», la médecine n’échappe pas à cette tendance. D’autant qu’on cultive cette idée de toute-puissance médicale où une consultation = un diagnostic = un traitement +/- des investigations et l’affaire est réglée.
 
 
Il faut parfois, voire fréquemment, collecter un faisceau d’arguments, de symptômes, observer l’évolution naturelle de la pathologie pour réussir à en faire le diagnostic. Tout du moins tendre vers un diagnostic. Cela peut prendre plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois et même plusieurs années en fonction des pathologies. Je ne pense pas que les neurologues et les internistes me contrediront sur ce point.
 
Confronter la temporalité de la médecine à l’impatience compréhensible du patient n’est pas chose aisée, sans doute encore moins aujourd’hui qu’hier. Imaginons ce qu’il en sera demain…
 
Dans notre histoire de bronchiolite, les médecins A et B sont tous deux généralistes. Mais le phénomène de «l’homme qui tombe à pic» peut s’observer avec un urgentiste. Imaginons que les parents plutôt que d’aller consulter un autre généraliste soient allés aux urgences. Le médecin urgentiste devient le médecin B : «Ils sont trop forts ces urgentistes ! On aurait bien dû y aller dès le début, on n’aurait pas perdu tout ce temps !»…
 
Le médecin A peut-être généraliste et B spécialiste. A et B peuvent tous deux être spécialistes, et ça marche dans tous les sens. A généraliste peut avoir suffisamment débroussaillé le terrain pour que ça devienne un jeu d’enfant pour B qui en récoltera les fruits à jamais.
 
Il m’est arrivé de me retrouver dans la position du médecin B, de l’homme qui tombe à pic. C’est génial ! Grisant ! On se sent pousser des ailes, on gonfle les pectoraux. On peut avoir envie d’entamer la démarche de séducteur d’Aldo Maccione en plein milieu de la consultation. Parfois on demanderait même à Dieu de nous lécher les orteils ! Je plaisante bien évidemment. Mais ce moment précis où l’on revêt ce costume de médecin providentiel est un instant particulier où l’on pourrait facilement prendre le pouvoir sur le patient tel un gourou. Un instant fatal où l’on peut pourrir à jamais son confrère A pour asseoir son aura et sa réputation par-delà les duchés alentours. De l’extérieur, on peut penser que j’écris n’importe quoi, car les médecins se respectent, la preuve, on retrouve du « Mon cher confrère », « Bien confraternellement », « Avec mes sentiments les plus confraternels » à ne plus savoir qu’en faire dans toutes leurs correspondances. De l’intérieur, c’est bel et bien parfois un vrai panier de crabes aux pinces acérées et ça bave pas mal. Heureusement, on peut avoir l’honnêteté de ne pas user de son pouvoir sur le patient, de lui expliquer la situation simplement en glissant que le médecin A aurait pu procéder exactement de la même façon s’il avait été consulté à cet instant précis.
 
Car le médecin A dans cette histoire, ne l’oublions surtout pas. Il a exercé son métier correctement, n’a commis aucune erreur, n’est pas passé à côté d’un diagnostic, n’a tué personne. Et pourtant la suspicion rôde, le jugement tombe.
 
 
Il m’est arrivé de me retrouver dans la position du médecin A. Parfois on ne le sait pas. Mais quand on le sait, ça peut faire mal. Deux consultations peuvent se succéder et faire passer le médecin de B à A, de Dieu vivant à une sous-merde ambulante en quelques minutes. L’Aldo Maccione dandinant du cul les pectoraux gonflés à bloc devient en un éclair une loque effondrée à ramasser à la petite cuillère sous son bureau. C’est sans doute une des difficultés du métier de médecin. Étant en première ligne, le généraliste est peut-êtreplus exposé que les autres médecins à se retrouver dans la position du médecin A, je souligne peut-êtrecar je n’en sais rien. Certains médecins ne le supportent pas. On peut imaginer que ce phénomène répété participe au burn-outvoire mène parfois au suicide (taux trois plus élevé chez les médecins que dans la population générale).
 
C’est pourquoi, passé le moment grisant lorsqu’on se retrouve par chance plus que par compétence dans le costume de «l’homme qui tombe à pic», ayons une pensée pour le médecin A, et tournons cinquante mille fois notre langue dans notre bouche avant de parler…
 
Bien confraternellement 😉

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FAIRE, DÉFAIRE, LE SAVOIR-NE PAS FAIRE ?

 
Il s’agit de la première consultation que je réalise en compagnie de l’interne nouvellement arrivée, débutant son troisième semestre de spécialité en médecine générale. Nous n’imaginons pas encore les nombreuses pistes de réflexions qui s’en suivront.
 
Visite du quatrième mois d’un nourrisson sans antécédent, en parfaite santé. Fastoche.
 
Il est prévu de lui faire sa deuxième série de vaccins recommandés par le calendrier vaccinal. Premier enfant du couple. Maman relativement anxieuse notant ses questions sur un papier pour ne rien oublier.
 
Cette maman signale que ce matin au réveil son enfant a présenté une fièvre modérée, avec rhinorrhée, ainsi qu’une selle liquide. De quoi aborder avec cette maman autant qu’avec l’interne la prise en charge de la fièvre, les signes de mauvaise tolérance, la prise en charge d’une éventuelle diarrhée, les signes de mauvaise tolérance. De quoi se poser des questions, comme vacciner ou reporter les vaccins ?
 
La maman me demande si je vais prescrire un antibiotique ?!…
 
Je me demande pourquoi cette maman me demande si je vais prescrire un antibiotique ?!… Vraiment les mamans hein ?… Quoi les mamans ? Ne critiquons pas trop vite les mamans.
 
La maman m’apprend que son bambin a déjà présenté une fièvre autour de l’âge de un mois et demi, apparemment modérée et bien tolérée. Elle avait alors emmené son enfant chez un médecin nommé exclusivement pour ce billet le Docteur A. Bashung. Plutôt un bon réflexe de la part de cette maman d’aller consulter pour une fièvre chez un enfant de cet âge.
 
Un traitement antibiotique par Josacyne a alors été prescrit, « à donner en cas de persistance de la fièvre ». Je ne saurai jamais ce qu’a dit exactement ce médecin, le Dr Bashung, ni ce qu’il a vu. Il faut toujours se méfier des discours rapportés. Mais voilà ce que la maman semble avoir compris, et elle peut difficilement avoir inventé l’ordonnance d’antibiotique. De la Josacyne ?!… Il faut oser ! Osez osez Josacyne, plus rien ne s’oppose à la nuit, rien ne se justifie… Sacré Bashung !
 
Voilà de quoi discuter avec l’interne qui à ma grande satisfaction n’est pas restée de marbre face à cette situation. La fièvre chez un nourrisson de moins de trois mois, la prescription d’un antibiotique au cas où, à l’aveugle, laisser seule la mère juger de l’intérêt de donner ce traitement, le risque de décapiter une infection, la médecine cow-boy, la médecine du faire et prescrire à tout prix, etc… Tout cela n’a évidemment pas été dit comme ça devant la maman, et il y a eu une discussion off. Ce qui équivaut à se cacher derrière cette sacro-sainte déontologie en protégeant une médecine qu’on refuserait pour soi et les siens tout en s’évitant quelques tracasseries ordinales…
 
Avec l’interne, nous décidons qu’il n’y a aucune urgence à vacciner ce bambin aujourd’hui, cela peut attendre quelques jours.
 
La maman est d’accord et semble même rassurée. Elle en profite pour me demander si l’on pourra vacciner son enfant contre la gastro-entérite ?!…
 
Je me demande pourquoi la maman me demande si l’on pourra vacciner son enfant contre la gastro-entérite ?!… Un vaccin ne faisant pas encorepartie des recommandations et dont j’avais consacré un billet : LES EXPERTS. Vraiment les mamans hein ?… Quoi les mamans ? Ne critiquons pas trop vite les mamans.
 
La maman qui vient de reprendre le boulot m’apprend qu’elle a récemment rencontré le médecin du travail. Je n’ai absolument rien contre les médecins du travail. C’est d’ailleurs une espèce en voie de disparition qu’il serait à mon humble avis judicieux de préserver et réintroduire rapidement avant qu’il ne soit trop tard. Mais ce médecin du travail en particulier aurait fortement conseillé à cette maman de faire vacciner son enfant contre la gastro-entérite, car durant sa vie de bambin, il chopera automatiquement la gastro-entérite (donc le vaccin évitera avec certitude que maman prenne des jours pour enfant malade, je barre car ça c’est moi qui invente). Je ne saurai jamais ce qu’a dit exactement ce médecin du travail. Il faut toujours se méfier des discours rapportés. Mais voilà ce que la maman semble avoir compris : « il faut absolument vacciner mon enfant contre la gastro ».
 
Voilà de quoi discuter avec la maman et l’interne qui manifestement ne sait pas trop quoi dire sur ce vaccin. Si cette maman décide de faire vacciner son enfant, aucun souci. A condition qu’elle sache auparavant qu’il s’agit d’un vaccin contre le rotavirus et non contre toutes les gastro (on aime faire ce genre de raccourcis comme vaccin anti-HPV = vaccin contre le cancer du col de l’utérus ou encore vaccin contre la grippe = vaccin contre toutes les viroses hivernales… Serait-ce pour occulter tout débat quant à l’efficacité et la pertinence de ces vaccins ?). A condition qu’elle sache également qu’à l’heure où nous réalisons cette consultation, ce vaccin ne fait pas partie des recommandations, qu’il n’est donc pas remboursé et relativement coûteux. Et qu’elle sache surtout qu’il existe un risque d’invagination intestinale aiguë post-vaccinal, ce n’est pas moi qui l’invente, c’est écrit noir sur blanc dans le rapport des experts du Haut Conseil de la Santé Publique :
 
« Le Haut Conseil de la santé publique recommande que l’information sur le risque d’invagination intestinale aiguë soit systématiquement délivrée par les professionnels de santé aux parents des enfants vaccinés. »
 
Je n’ai absolument rien contre les pharmaciens, je sais que certains pourront s’offusquer de la question qui va suivre mais tant pis je pose ma question : quid de ce genre de demande lorsque les vaccinations se réaliseront dans les officines ?
 
Après toutes ces discussions, un certain temps s’est écoulé, on n’a quasiment rien fait, on pourrait même dire qu’on a passé du temps à défaire…
 
Alors il est temps de passer à l’examen clinique de ce bébé de quatre mois.
 
L’enfant présente une plagiocéphalie.
 
La maman m’apprend qu’elle couche son enfant sur le côté ?!…
 
Je ne me demande pas pourquoi la maman couche son enfant sur le côté ?!… Mais même en présence d’une plagiocéphalie, la position recommandée pour prévenir la mort subite du nourrisson reste il me semble le couchage sur le dos. Vraiment les mamans hein ? Quoi les mamans ? Ne critiquons pas trop vite les mamans.
 
Elle tente de me rassurer en me disant qu’elle utilise un cale-bébé. Allez, un cale-bébé, encore une piste de discussion. Vraiment les mamans et les fabricants de matériel de puériculture hein ?
 
La maman m’apprend que pour la plagiocéphalie de son fils, elle est allée voir un ostéopathe. Je n’ai absolument rien contre les ostéopathes, mais celui-ci aurait conseillé le couchage latéral, et le cale-bébé. Je ne saurai jamais ce qu’a dit exactement l’ostéopathe. Il faut toujours se méfier des discours rapportés. Mais voilà ce que la maman semble avoir compris.
 
Elle voit que je tique. Je regarde la jeune interne, sage comme une image, dont l’insolente jeunesse me crache un bon coup de vieux à la gueule. La vie quoi. Désolé, mais même en pleine consultation, j’ai des artéfacts de ma vie personnelle qui viennent promptement piqueter la grisaille de mon cortex cérébral. Quel mauvais professionnel je suis ! Le pire est à venir lorsque cette seconde de réflexion intime s’éteint et que je me reconnecte à la consultation en cours. Je ne sais pas si c’est bien, si c’est correct, mais voilà, je me suis lancé pour dire que je comprenais que l’aspect esthétique de cette plagiocéphalie puisse déranger cette maman. Mais qu’à ma connaissance, aucun bébé n’était mort de plagiocéphalie, en revanche, les positions et conditions de couchage, c’est une autre histoire.
 
On part dans des explications, des conseils, ça prend du temps. Une fois de plus, je me vois défaire ce qu’un autre professionnel du soin a (aurait) fait.
 
Une seule et unique consultation, la première avec la nouvelle interne, de nombreuses pistes de discussions et de réflexions. Un véritable feu d’artifice, le baptême du feu. La consultation a duré un certain temps. J’ai le luxe (pour l’instant) de pouvoir faire des consultations longues.
 
Pour «faire», un quart d’heure suffit amplement, même cinq minutes. Pour «défaire», il faut plus de temps. Défaire, déprescrire, réévaluer. Normalement dans bien d’autres domaines, c’est l’inverse, on détruit plus vite qu’on ne construit. Un truc clocherait-il ? Ou alors est-ce moi qui n’ai rien compris ? Ai-je loupé un épisode ? Suis-je si con que ça ? Ai-je vraiment le niveau pour accueillir des internes ? Ai-je eu le bon discours face à cette maman angoissée, le tact et la mesure ? Ne l’ai-je pas plus angoissée encore ?
 
Quelques jours après, je l’attends avec son bambin pour faire les vaccins.
 
A l’heure du rendez-vous : personne, lapin.
 
Aussitôt je me dis que mon discours n’a pas été le bon et qu’elle a fui. Puis je repense à la fièvre débutante, l’enfant a peut-être été hospitalisé.
 
Alors je frissonne à l’idée d’une consultation du quatrième mois qui n’a jamais eu lieu quelques années plus tôt, relatée ici derrière ces mots.
 
Je cherche le numéro de téléphone sur le dossier médical. Je saisis mon combiné. La maman me répond : « Oui bonjour docteur, j’arrive, je me gare. Quoi ? 10 h 00 ? Mais non la secrétaire m’avait donné un rendez-vous à 11 h 00. »
 
Ouf.
 
La fièvre n’a duré que deux jours, modérée, bien tolérée. La maman s’est renseignée sur le vaccin contre la gastro-entérite et a décidé de ne pas le faire. Elle couche désormais son bébé sur le dos.
 
On a quasiment rien fait, à part discuter…
 
Faire, défaire, refaire.
 
Il est de toute évidence important d’acquérir un savoir-faire. Il est souvent dangereux de se lancer sans savoir-faire. Mais le principal ne réside-t-il pas également dans le savoir-ne pas faire? Le savoir-ne pas faire n’a-t-il pas autant sinon plus de valeur ? Le principal savoir-faire à exploiter et améliorer de la médecine de premier recours n’est-il justement pas ce savoir-ne pas faire ?
 
Arrêtant un instant de me gratter le nombril du bout de l’index tout en repensant aux réflexions liées à cette histoire de consultation, j’ai tout à coup l’envie de lancer un regard vers l’horizon. J’imagine les probables nombreuses autres histoires de consultation similaires dans d’autres domaines effectuées par mes confrères. Comme tout le monde, j’ai entendu parler d’un récent mouvement de grève de bon nombre d’entre eux. Une colère et un ras-le-bol que je comprends mais un mouvement que j’estime brouillon, maladroit, mal venu. Du pain béni pour nos dirigeants devant bien se gausser dans leurs bureaux cossus de la capitale, ravis de voir possiblement fondre la cote de popularité jalousée de tout un corps professionnel. Et pourtant…
 
Avec l’accumulation de textes législatifs pondus ces dernières années par différents ministres bouffons de la santé de tous bords, n’y a-t-il pas un réel danger de définitivement faire exploser ce rempart nécessaire que représente la médecine de premier recours, cette médecine tirant sa noblesse et l’une de ses spécificités dans le savoir-ne pas faire ?
 
Cette digue déjà bien trop fissurée évitant parfois aux patients d’aller se noyer dans les flots d’une médecine du faire à tout prix résistera-t-elle encore longtemps ?
 
Regrattons-nous le nombril du bout de l’index un instant : que fera la maman de ce bambin de quatre mois au milieu de cette future jungle sanitaire que nous construisent sournoisement toutes ces têtes pensantes, les «grands» de ce pays, secrètement acoquinés à de géants prédateurs assoiffés d’argent qu’ils jurent pourtant combattre («mon ennemi c’est la finance» disait même l’un d’entre eux) ? Je la vois déambuler cette jeune maman, l’œil hagard, faussement rassurée d’être vaguement accompagnée par quelques techniciens de la santé, véritables pantins articulés via des lianes au bout desquelles officieront en toute liberté assureurs privés et firmes pharmaceutiques. Welcome to the jungle !
 
«Le tact et la mesure. Une information loyale, claire et appropriée» qu’ils disent…
 
Enfin, réveillons-nous de ce mauvais rêve. Vivons au jour le jour en respectant les coutumes. Nous sommes en janvier 2015, tout va bien dans le meilleur des mondes et tout ira mieux en se serrant la ceinture de deux ou trois trous. Évidemment juste après des fêtes durant lesquelles le gavage humain suit celui des oies et canards, c’est toujours un peu rude car la logique voudrait qu’il faille plutôt la desserrer mais bon voilà. Alors bonne année à tous mes petits canards et avant tout, BONNE SANTE !…

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BROUILLARD GIVRANT

 
« Maman, tu es toute pomponnée ? C’est bon ? Je passe te prendre dans une heure. On risque d’être en retard. Bisous. »

24/12/2000 et quelques.
Comme chaque 24/12, des gens se préparent pour fêter. Huîtres, foie gras, saumon, escargots, champagne pour les plus chanceux, tout est au frais. Au resto, en famille, entre amis, c’est soir de joie.

Quelque part non loin de là, un jeune homme démarre sa voiture pour passer chercher sa mère à son domicile. Ils se rendront ensuite chez la sœur aînée où le reste de la famille est déjà arrivé.

La journée au cabinet médical fut plutôt calme. Aucune visite à domicile aujourd’hui. Juste un bref passage à l’hôpital local histoire de régler deux trois trucs afin d’éviter que le confrère de garde soit dérangé pour des broutilles sans oublier quelques mots d’encouragements aux soignants de l’institution. Pour le reste, rien de bien affolant :

-La gastro qui tombe au pire des moments : « Evidemment docteur, il fallait que ça me tombe dessus aujourd’hui, j’ai vraiment pas de chance, remettez-moi vite d’aplomb ».

-Le type hyper prévenant : « Vous voyez bien docteur, pendant les fêtes, je risque de manger un peu plus que d’habitude, et de boire un peu aussi, pas que de l’eau, alors je viens vous voir avant, mieux vaut prévenir que guérir. Et entre nous doc, c’est bien connu, vous les toubibs vous faites de sacrés gueuletons au point de vous mettre bien minables, alors vous avez bien des petits secrets de poudre magique pour se remettre vite de tous ces excès non ? »

-Le fidèle broie du noir du 24/12 : « Ces fêtes ! Pfff. Tous les ans c’est pareil. Je déprime, j’ai besoin de vous causer docteur, j’suis tout seul, j’cause à mon chat Grégoire, il ronronne, j’regarde un peu les feuilletons dans l’poste de télévision, mais aujourd’hui j’ai eu besoin de vous causer à vous, j’sais bien qu’vous allez pas m’donner un remède contre la solitude, mais au moins vous m’écoutez, et pis, le 24/12, c’est le jour où elle est partie ».

-Le renouvellement d’ordonnance hyper méga urgent parce que demain c’est le 25/12 et que ces feignasses de médecins seront fermés et qu’après c’est le départ pour Megève et que si c’était la première fois ça passerait mais que c’est pas du tout la première fois et qu’elle veut absolument passer entre deux parce que ça ne sera pas long, une simple formalité, juste à appuyer sur l’onglet « imprimer ».

Quelque part non loin de là, un jeune homme met son clignotant, puis tourne sur le chemin d’accès menant à la maison de sa mère.

Comme un élève studieux, un garçon bien élevé, je saisis le lecteur à carte vitale pour effectuer la transmission des feuilles de soins électroniques comme me l’a indiqué le médecin remplacé. Je regarde par la fenêtre, la nuit est tombée depuis un bon moment. Je me lève pour fermer les volets. Un épais brouillard givrant vient d’envahir les rues désertes. Mes yeux d’enfant imaginent le Père-Noël surgir en traineau rempli de cadeaux. Je regarde ma montre. J’ai hâte de rentrer, de retrouver les miens, de manger et de boire un verre. Je n’aime pas rouler à travers l’épais brouillard givrant. Quelques images de scènes vécues lors de mes gardes d’externe au SAMU me reviennent. L’angoisse de ce que l’on va trouver au détour de ce virage. Le gyrophare à peine visible dans l’épais brouillard. La lumière des phares du véhicule de gendarmerie braquée sur deux véhicules broyés. Un conducteur incarcéré qui hurle sa terreur, un passager sur lequel des pompiers jettent toutes leurs forces alors que tout est fini, plus rien à espérer. Je frissonne. Quand l’angoisse me prend, j’ai froid. Plus que quelques dizaines de minutes, et je pourrai fermer la porte du cabinet, taper le code de l’alarme, et rouler embrasser ma femme, câliner mes enfants.

Quelque part non loin de là, le moteur du véhicule du jeune homme est encore chaud. Il enjambe les escaliers quatre à quatre. Il entre dans la maison de sa mère qui a plutôt intérêt d’être prête pour la soirée.

Dans ma tête, je suis déjà en mode OFF. Le cabinet est désert, le grand calme. L’élève studieux aurait bien envie de ne pas attendre le coup de sifflet final pour déguerpir. J’y vais, j’y vais pas ? A peine le temps de me poser la question, le coup de fil de dernière minute y répond à ma place. L’appel que l’on redoute fréquemment, celui qui donne l’impression que le fait d’y penser fortement le provoque. La sonnerie mielleuse, espiègle, que tu aimerais ne pas entendre. Tu ne veux pas décrocher, mais tu décroches. Après les renseignements cliniques, le médecin régulateur du SAMU me donne le nom ainsi que le numéro de la rue où je dois me rendre. La maison est au bout d’un chemin. Les pompiers sont sur les lieux.

Quelque part non loin de là, je suis attendu à l’intérieur d’une maison où un jeune homme est venu chercher sa mère pour passer la soirée du 24/12 en famille, chez sa sœur aînée. Une heure plus tôt, ils avaient conversé quelques minutes au téléphone. Il sortait de la douche, elle se pomponnait.

Vérifier au fond de cette sacoche de cuir vieilli que tout y est, matériel, et surtout documents indispensables. Trois coups de clé avant de pouvoir enfin démarrer ma vieille bagnole dans ce froid de canard. Souffler un peu d’air chaud dans le creux de mes mains gelées. Puis, le temps que mon parebrise dégivre légèrement, un rapide coup d’œil sur ma carte pour ne pas tourner en rond trop longtemps. En route.

Foutaise ! Dans l’épaisseur de ce brouillard, impossible de distinguer le nom comme le numéro des rues.

Le semblant de lueurs bleues du gyrophare des pompiers m’indique finalement le bon chemin.
Ambiance « série TV ».
Sur le bord de la route, des voisins, des curieux. Les flics arrivent. L’adjoint au maire en charentaises et à la poignée de main vigoureuse est déjà là.

Le fils, blême, semble être conscient de la gravité de la situation, mais il fait face. Le médecin n’a pas encore donné son verdict. Espérer, toujours, jusqu’au dernier moment.

Un chaleureux pompier m’invite à le suivre. Nous passons par le garage faiblement éclairé afin d’accéder à la cave. Pour ne pas heurter les plus sensibles je tairai ici les détails de la scène que je découvre, gravée dans mon esprit comme si c’était hier.

J’inspecte les lieux tout autour. Je lève les yeux dans l’étroitesse de cette descente d’escaliers. Je réfléchis quelques instants.
Je sais pertinemment que ça arrangerait certains que je signe ce certificat de décès au plus vite. Tout du moins l’adjoint au maire qui du haut de son honorable fonction m’indique que cette pauvre femme est tout bonnement tombée dans les escaliers, banal accident aussi triste soit-il. J’avais bien senti au moment de lui serrer la main que le fait d’être un tout jeune médecin remplaçant avec une gueule d’adolescent n’allait pas plaider en faveur d’une grande crédibilité de ma part à ses yeux. Peut-être s’agit-il effectivement d’un banal accident domestique, une simple chute. Mais ici, malgré la pression, l’émotion, le contexte, c’est moi le médecin, c’est moi qui décide, c’est moi qui certifie. Lutter pour être objectif, ne pas être influencé, et servir cette pauvre femme le mieux possible, même s’il n’y a plus rien à faire. Les lésions sur ce corps sans vie laissent imaginer la violence des chocs. Est-elle tombée ? L’a-t-on poussée ? A-t-elle été frappée avant la chute ? Autant de questions auxquelles je ne sais répondre, contrairement à l’adjoint au maire… Et il y a cette série de cambriolages dans le secteur ces derniers jours. Cette maison isolée au bout d’un chemin, terrain idéal pour des voleurs surpris par la présence de la propriétaire ? Vraiment trop de questions, trop de suspicions pour signer ce certificat de décès et classer l’affaire. Ma décision est prise.

Je remonte, la gorge serrée, rencontrer le fils de cette femme. Je lui annonce la nouvelle dont il se doute forcément. Il s’effondre. J’écoute et reçois sa souffrance. « Il y a une heure à peine, je lui parlais encore. Pourquoi ? Comme ça, aujourd’hui, mais pourquoi ? C’est impossible, c’est un cauchemar, réveillez-moi ! »

Un peu plus tard, après avoir roulé à travers cet épais brouillard givrant en écoutant à tue-tête Back in black d’ACDCau point de me prendre pour un Angus Young enragé histoire de recharger les batteries, je rentre à la maison.
J’embrasse ma femme, je câline mes enfants. La journée est derrière moi, la soirée est devant moi, motus et bouche cousue, avalons ces images d’une gorgée, digérons cette souffrance sans broncher, sortons le champagne, fêtons ! Comme si de rien n’était…

Fixer sa coupe quelques secondes. Observer les bulles remonter à la surface avec hâte. Avoir conscience plus encore que d’habitude que la vie peut éclater aussi vite qu’une de ces bulles. Humer d’autres effluves spiritueuses dans les parages. Ne pas oublier que boire plus que de raison ne permet pas forcément d’oublier. Finir par sourire, puis rire avec les siens. Profiter des bons moments.

Demain matin, le brouillard givrant devrait s’être levé. Les rayons du soleil caresseront la blancheur des paysages. Le Père-Noël aura distribué des cadeaux aux uns. La foudre de la vie aura frappé chez d’autres. Un jeune homme rêvera de s’extirper d’un sommeil imaginaire pour oublier un horrible cauchemar. Puis lentement, la nuit tombée, dans les rues désertes, de tout son long s’étalera de nouveau un épais brouillard givrant.

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DERRIERE LES MOTS

Léa, 1 mois, quelques secondes avant le début de la consultation :
 
Ouverture du logiciel informatique donnant accès à l’avis de naissance ainsi qu’au certificat du 8ème jour.
Papa non identifié.
Maman, 40 ans.

Grossesse suivie à partir du second trimestre.

Tabac et alcool pendant la grossesse.

Retard de croissance in vitro ! Ah, probable petite erreur de saisie de la version papier à la version numérique du certificat par l’agent administratif qui savait pertinemment qu’on parle plus souvent de Retard de Croissance In Utero qu’in vitro 😉

Petit poids de naissance.

Bon, comme ça commence à faire beaucoup, le logiciel fait apparaître des clignotants, qui clignotent, normal. S’il le pouvait, il serait sur le point de retentir aussi fort que la sirène des pompiers ! Alerte rouge.

Arrêt sur image, première réflexion :

On pourrait dire : « Putain font iech ces vieilles de 40 berges alcoolo tabagiques qui se font engrosser par le premier venu qui se retire aussitôt sans penser aux conséquences ! Vraiment hein, vive la France, ah elle est belle la France ! »

Mouais.

Ouais, mais nan en fait. Ya les mots, et y a derrière les mots.
Léa, 1 mois, première consultation :

Je m’attends à voir une maman sortie tout droit du film « Les Visiteurs », une gueuse puante aux dents jaunes et au verbe digne des plus belles envolées lyriques d’un Franck Ribery clean de chez clean.

Et…

Même pas. Rien de tout cela. Comme quoi les mots.

Une femme radieuse entre en poussant le landau. Elle prend Léa dans ses bras, s’assoit. Nous entamons la conversation. Une consultation comme les autres.

­­—Non docteur, je n’allaite pas Léa, je sais que c’est pas bien.

Mais non Madame, faites ce qui vous convient, c’est ça le principal, ne culpabilisez pas.

Malgré son petit poids de naissance, Léa se porte bien, l’évolution de ses courbes de croissance est bonne. Allongée face à moi sur le plan d’examen, elle me fixe. Après quelques dizaines de secondes d’observation, elle ébauche un sourire. Nous faisons connaissance. Je poursuis l’examen.

Je profite de cette consultation du premier mois pour expliquer à la maman de Léa les vaccinations que l’on pourra débuter le mois prochain. Les vaccins obligatoires, ceux qui ne le sont pas mais tout de même recommandés.

—Mais docteur, s’ils ne sont pas obligatoires, c’est qu’ils ne sont pas importants. Ils ne sont peut-être pas efficaces ou au contraire trop dangereux ? Et vous docteur vous en pensez quoi ? Vous avez des enfants ? Vous les avez vaccinés ? Je vous fais confiance….

Cela peut paraître simple, je trouve que ça ne l’est pas tant que ça.

En raison de quelques malaises décrits dans la littérature, je remplace la prescription de sortie de maternité d’Uvestérol par une autre vitamine D. Il paraît selon certains que seuls les pédiatres prescrivent correctement les vitamines aux enfants. Soit…

Je préserve bien évidemment la maman de Léa de ces gamineries (eh ben toi tu sais pas faire ça euh ! Et moi je fais ça mieux que toi euh ! Nananananerre euh !). Et je décide de ne pas l’affoler sur les raisons de ce changement de prescription de vitamine. Je préfère aborder la question du tabac puisqu’il est écrit sur le logiciel : tabac et alcool pendant la grossesse.

Derrière les mots…

C’est à partir de là que j’en découvre un peu plus sur la vie de cettefemme et l’arrivée de ce bébé. Lorsqu’elle a appris tardivement et avec stupéfaction sa grossesse, la maman de Léa a stoppé aussitôt et d’elle-même ses dix cigarettes comme ses deux à trois verres d’alcool quotidiens. A son âge, et dans sa situation, elle ne s’attendait pas à ça. Rien à voir avec l’image de cette alcoolo tabagique négligeant sa grossesse que pouvaient laisser entrevoir les signaux d’alarme de mon logiciel.

Et le papa ? Y a automatiquement un papa. Goldman peut chanter tant qu’il veut qu’elle a fait un bébé toute seule, je ne peux m’empêcher d’être harcelé par le célèbre questionnement stromaesque « Papaoutai ? » puisqu’il doit bien y avoir un papa. Le papa apparaît de façon spontanée dans cette histoire. Sans que je lui pose la question, la maman de Léa m’explique que ce papa est très présent, il est gaga de sa fille même s’il est bien embarrassé d’avouer cette paternité à son épouse. Oui, la maman de Léa est la maîtresse du papa. Rien à voir avec cette alcoolo tabagique négligeant sa grossesse et prête à se faire engrosser par le premier venu dont elle se souvient à peine du prénom. Papa non identifié sur le papier, mais réelle histoire d’amour secrète.

Derrière les mots et l’absence de mots…
Léa, 2 mois, seconde consultation :
Rien A Signaler, tout va bien, les courbes de croissance sont parfaites, Léa est une belle princesse souriante (en vrai dans le carnet de santé on écrit plutôt un truc du genre : « bon développement staturo-pondéral et psychomoteur » quand on le remplit le carnet et qu’on fait les courbes de croissance…) mais les vaccins vont la faire pleurer quelques instants. Les médecins ces bourreaux ! Heureusement maman est là. Echanges de regards émouvants entre elle et sa fille. Le papa a-t-il mis sa femme au courant ? Peu importe, ça ne me regarde aucunement. On explique la conduite à tenir en cas de survenue de fièvre, etc… ça roule, on se revoit le mois prochain.
Léa, 3 mois, troisième consultation :

Lapin !

Derrière le mot lapin, il faut lire : rendez-vous non honoré. Le truc régulier en médecine, souvent un simple oubli, parfois un foutage de gueule volontaire. Il y a un peu de tout derrière le mot lapin. Certains voudraient aller jusqu’à punir les poseurs de lapin. Soit.
 
Dans le cas de Léa, je suis surpris. J’avais l’impression que sa maman était en confiance, que ça collait. Mais voilà, parfois on se trompe, et rien ne l’empêche d’aller voir ailleurs. C’est ainsi. Même si intérieurement quelques questions naissent : « Qu’ai-je fait ou dit qui ne lui a pas convenu ? »

Quelques heures après ce lapin, je reçois un appel. C’est au sujet de Léa, et ce n’est pas sa maman qui souhaite me parler mais un médecin. Tiens tiens, je n’aime pas ça, rien de grave j’espère.

Le nom de ce médecin ne me dit rien. Lorsqu’il m’annonce sa fonction, je comprends aussitôt. Un grand frisson me glace la colonne des lombes jusqu’à l’occiput.

Le médecin que j’ai au bout du fil travaille au Cente de Référence sur la Mort Inattendue du Nourrisson. Je ne verrai pas Léa pour sa consultation du troisième mois. Aucun autre médecin ne la verra. Rien à voir avec le lapin traditionnel, le simple oubli.

Derrière les mots…

Derrière les mots du médecin de ce centre, je raccroche.

Le choc, la sidération. Reprendre ses esprits, essayer de comprendre, se remettre en question. Les questions ? Ai-je posé ces questions ? La question du couchage, la position, le lit etc… Je me perds dans les dates, dans les âges, j’imagine que le fils aîné de la maman de Léa est peut-être de la génération où l’on conseillait le couchage sur le ventre. Léa était-elle couchée sur le ventre ? 10 000, 20 000, 30 000 questions à la fois, pourquoi ? Putain de fuck ! Mais pourquoi ?

L’impuissance du médecin, la cruauté du destin.

Le lendemain, la maman de Léa m’appelle. Elle sait que je sais, je sais qu’elle sait que je sais, on n’a pas besoin de se le dire. Je lui propose un rendez-vous. J’ai le sentiment qu’elle n’osait pas me le demander et que c’est un soulagement pour elle.

Derrière les mots… Des mots qui ne veulent pas toujours tout dire, d’autres mots qui ne veulent absolument rien dire, et ces silences tellement parlants.
 

Maman de Léa, 40 ans, dont la fille venait d’avoir 3 mois :

Elle avoue qu’elle souhaitait cette rencontre. Elle veut repasser sur chaque lieu où elle et Léa sont allées. Une sorte de pèlerinage. C’est elle qui parle. Je suis dans mes petits souliers. Quoi que je fasse ou que je dise, je sens que je serai maladroit et terriblement niais. Les mots me manquent. Derrière les mots qui ne sortent pas, je sens que les larmes, mes larmes, sont dans les starting-blocks. Les siennes, intarissables, sont entrecoupées de sourires lorsqu’elle partage les bons souvenirs qu’elle retiendra de sa princesse. Puis de longues périodes de silence. On ne fait que se regarder, des minutes qui s’étendent et des échanges probablement tout aussi importants que des mots. Savoir ne rien dire, ne rien faire, alors que tant de choses se jouent.

Les démarches pour les obsèques. Papa sera présent. Il était là à la conception de Léa, il sera là pour le dernier au revoir. La douleur d’un père. Les aveux à son épouse. Des scènes de vie tragiques. Des plaies qui cicatriseront lentement.

Je suis bien incapable d’évaluer la durée de cette rencontre, de percevoir avec précision son intérêt et son impact, peu importe. La maman de Léa l’a souhaitée, moi ou un autre, maladroit ou pas, on s’en fout. L’important était cette béquille humaine, ce quelqu’un, cette présence, même et peut-être surtout silencieuse.

Fin de journée, début du week-end, je rentre à la maison, sonné, vidé, KO debout. Affalé dans le canapé, une bière à la main, le regard trouble, j’entends des mots au loin. Une seconde bière me ravive l’esprit, mon regard s’éclaircit, les mots se rapprochent. Ce sont les mots de mes enfants qui se chamaillent. Mes mots reviennent.

Derrière les mots…

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LE B.A.-BA !

Je vais enfoncer des portes ouvertes, je le sais, tout cela n’est qu’évidences et bon sens, mais vraiment, c’est quand même important et on n’a pas toujours conscience de l’importance de ça, encore moins des conséquences dramatiques pouvant survenir en cas de non-respect de ce B.A.-BA.

Cette histoire vraie s’est déroulée il y a plusieurs années, quand j’étais jeune et con. Aujourd’hui je suis moins jeune, mais toujours aussi con car j’aspire vraiment un jour devenir un vieux con, donc tout va bien. J’étais jeune médecin remplaçant et œuvrais dans un cabinet isolé dans lequel le médecin n’avait eu besoin de mes services que pour la fin de semaine, style jeudi, vendredi et samedi matin. Il devait être en formation ou en WE prolongé, je ne sais plus très bien. C’était un cabinet que je connaissais déjà pour y avoir remplacé de temps à autre. L’étape des remplacements en médecine générale est une très bonne école non pas pour observer ce qui est bien ou pas, restons humbles, ne jugeons pas trop vite…, mais pour entrevoir ce qui nous correspond ou pas pour une éventuelle (très hypothétique) future installation. J’avais ainsi pu par exemple découvrir dans ce cabinet que l’exercice solitaire, sans secrétariat, sans rendez-vous, avec des renouvellements d’ordonnance très rapprochés pour pas grand-chose, des patients plutôt habitués à être mitraillés d’antibiotiques dès le moindre petit rhume, des visiteurs médicaux plutôt habitués à être gracieusement accueillis entre deux consultations, une salle d’attente bondée (car le premier arrivé est le premier servi) et sans toilettes (car apparemment dans certains endroits les patients de certains médecins n’ont jamais envie de faire pipi sans parler du reste, surtout pas les femmes enceintes, ni les vieux prostatiques, ou encore n’ont jamais la gastro ni d’infection urinaire, etc…). Bref, même si je dois bien reconnaître que ce remplacement fut utile pour mes finances, je ne porterai aucun jugement sur ce cabinet publiquement, mais je dirai qu’il m’a bien fait prendre conscience que cette façon d’exercer ne me correspondait pas. Au passage, c’est pas toujours facile d’accepter que l’exercice qui nous correspondrait n’est pas forcément des plus rentable, mais c’est pas grave, l’argent ne fait pas le bonheur et là n’est pas le sujet.

Le sujet c’est le B.A.-BA, le B.A.-BA qui peut aller jusqu’à sauver la vie. T’as vu un peu comme j’essaie d’aiguiser ta curiosité en faisant monter le suspens sans te préciser ce qu’est ce foutu B.A.-BA. Ah Ah !

Le B.A.-BA, c’est une évidence, c’est simple comme bonjour, mais tiens justement, c’est comme « Bonjour », parfois certains oublient de le dire… Pourtant c’est simple, c’est le B.A.-BA non ?

J’entame donc cette demi-semaine de remplacement où les matinées sont consacrées aux visites à domicile dont j’estime que la grande majorité n’est pas justifiée, mais ainsi soit-il amen atchoum à vos souhaits j’ai rien dit, je ne juge pas, c’est que ça ne me correspond pas, rien de plus… Répondre au téléphone en même temps que je conduis et cherche éperdument cette foutue maison paumée sur un chemin de rase campagne même si on est à moins de 5 km du cabinet, à l’époque où les GPS n’étaient pas monnaie courante, mais que je finis par trouver tout seul comme un grand sans plan, afin de renouveler l’antihypertenseur associé à deux trois broutilles pour les « aucazoù j’ai des douleurs quand le temps devient orageux» et les « aucazoù je sois constipée après le repas du dimanche midi chez ma belle-fille » d’une vaillante septuagénaire dont le mari astique la Renault Clio grise toute neuve qu’il vient de ramener du concessionnaire… Tenter de dire que la prochaine fois, ce couple charmant et alerte pourra peut-être se déplacer au cabinet… Voir le papi démarrer au quart de tour et se prendre dans les dents à la vitesse de la lumière un bon : « vraiment les jeunes docteurs c’est plus ce que c’était, au moins notre bon vieux toubib, on l’appelle, y vient sans sourciller ». Alors comment dire ? Pas trop mon trip en fait. Mais là n’est toujours pas le sujet.

Le sujet c’est le B.A.-BA. Ou comment éviter de l’avoir dans le baba avec grande simplicité et légère rigueur. Aucun besoin d’avoir un QI explosant toutes les statistiques ni de masteriser au concours de l’internat (ECN pour les petits jeunots tout mimi) et encore moins d’empocher sa thèse avec la mention très honorable et les félicitations du jury. Balivernes tout ça !

L’après-midi, c’est au tour des consultations sans rendez-vous. La salle d’attente s’est rapidement remplie avant l’heure de début. Contrairement au rayon boucherie du supermarché, pas besoin de tickets ici (pour le moment tout du moins, un jour peut-être…). Les clientspatients sont disciplinés et savent qui est arrivé le premier, donc qui sera servi le premier. Et même que des fois, lorsque l’un d’entre eux est arrivé en dixième position mais ne semble pas dans son assiette, les neufs premiers peuvent proposer de le laisser passer. C’est trop beau. Mais ça ne me convient pas pour autant. Lorsque j’ouvre la porte de la salle d’attente (sans toilettes, j’insiste car même des années après, je trouve ça, comment dire ? Non rien, on va dire que ça ne me correspondait pas, rien de plus), donc lorsque j’ouvre cette porte et que je vois toutes ces paires d’yeux me fixer, ça me tortille légèrement les boyaux du ventre. Ce qui est terrible c’est quand tu en prends un et que tu en vois arriver trois de plus. C’est un peu comme si tu pédalais dans la semoule face au vent en serrant les freins dès le premier lacet de l’Alpe d’Huez. Ouais, genre un peu ça quoi, et sans dopage ou presque. Ce qui est terrible aussi, c’est l’étonnement des patients lorsque tu leur demandes de s’allonger pour les examiner, d’enlever au moins le haut pour prendre la tension. Certains ne comprennent pas et te reprochent même ta lenteur, te disent que c’est pas comme ça que les affaires vont tourner… Soit. Le téléphone continue de sonner régulièrement, une demande de visite non justifiée pour le lendemain matin, une demande de renouvellement d’ordonnance à déposer dans la boîte au lettre, négocier pour soit voir le patient, soit qu’il renouvelle sa demande au médecin remplacé dès son retour. Puis le fax qui se met en route et le papier qui défile. Encore une connerie de pub pour du matériel médical, très probablement. On verra ça plus tard. Car là j’ai encore du peuple en salle d’attente et le téléphone qui sonne sans cesse, putain de fuck de téléphone, je le passerais par la fenêtre, fait chier le téléphone… vive les pigeons voyageurs ! Alléluia les pigeons voyageurs, je vous aime, vous êtes mes frères les pigeons voyageurs, mais là n’est pas le sujet.

Le sujet, c’est le B.A.-BA. Un truc con mais con, si tu savais.

Je ne sais par quel miracle, la salle d’attente a fini par se vider. Un peu par moi, un peu d’elle-même. Oui quand on remplace, certains patients préfèrent attendre le retour du vrai docteur, ça se comprend, et c’est pas toujours vrai d’ailleurs car c’est parfois l’inverse. Si si, véridique, certains patients attendent parfois le retour du remplaçant quand il remplace régulièrement au sein d’un cabinet et peuvent ne pas voir leur médecin traitant pendant quasiment un an. Bref, moment d’accalmie, je m’enfonce dans le fauteuil cossu, même le téléphone a décidé de se la fermer un peu. Je souffle, range le bordel sur le bureau, arrache cette feuille sortie du fax tout à l’heure. Finalement, ça n’a pas l’air d’une pub, ça a même la tronche d’un résultat d’examen biologique. Et quel examen ! Et quel résultat ! Rouh putain la jolie surprise ! Sur cette foutue feuille de fax, je découvre un résultat de dosage de troponine au plafond ce qui veut dire qu’un type que je ne connais pas, que je n’ai pas vu en consultation mais qui a probablement été vu la veille par le médecin remplacé est en train de faire un infarctus du myocarde. J’ai sur cette feuille de fax son nom, son prénom et sa date de naissance, largement suffisant pour ouvrir son dossier. Reste calme et serein gamin, tout va bien se passer. J’ouvre son dossier dans lequel j’ai confirmation de son nom, son prénom et sa date de naissance. Pas un poil de plus, rien, nada, nothing. Aucun antécédent, aucun élément clinique pouvant m’éclairer sur cette demande de biologie, pas d’adresse, pas de téléphone… Non, rien de rien.

C’est pas si fréquent en médecine générale, mais là, on peut dire que le compte à rebours est lancé pour ce patient, il ne faut pas traîner. Première chose : le joindre au plus vite pour en savoir plus…

Rien dans son dossier. Bon, pas grave, prenons l’annuaire version papier. Euh, petit souci, je ne sais pas où il habite. Pas grave, tapons son nom, son prénom, et n° de département dans l’annuaire version numérique. Putain, toujours rien. C’est quoi cette arnaque ? Elle est où la caméra cachée là ? C’est beaucoup moins rigolo. Je commence à me demander si je ne vais pas vivre un grand moment de solitude. Appelons le labo d’analyses pour avoir ces foutues coordonnées en spécifiant au passage que bon OK c’est sympa d’appeler pour prévenir que l’Hémoglobine glyquée de Mme Tartempion est limite et que le cholestérol de Mr Duchemol est élevé… mais que c’est encore mieux de passer un coup de fil au toubib quand une hémoglobine est à 3, un INR à 8, ou en l’occurrence comme ici, lorsqu’une troponine est au plafond !

C’est décidément pas ma journée, encore moins celle du patient, le labo n’a ni adresse ni N° de téléphone non plus. Incroyable mais véridique ! Le fameux concours de circonstances, cette succession de petites et grandes négligences qui peuvent aboutir au drame. J’ai envie de maudire le médecin que je remplace, alors que je ne devrais peut-être pas. Ne jamais juger sans savoir… Mais là quand même, merde quoi !

Je tente l’appel à la pharmacie du coin, au cas où ce Monsieur qui est peut-être tranquillement en train de mourir soit un jour allé y chercher des médicaments et qu’il y soit enregistré. Nouvel échec.

Je m’affale dans ce fauteuil cossu, le visage dans mes mains pour réfléchir. Le téléphone sonne, finalement j’aime quand le téléphone sonne, ce téléphone mon sauveur ! Probablement le labo d’analyses ou la pharmacie du coin où l’on a retrouvé trace d’une adresse ou d’un N° de téléphone, le B.A.-BA.

_Allô bonjour docteur.

_Bonjour, je suis son remplaçant.

_Je suis Mme X. je souffre terriblement d’une bonne crève, puis-je passer en fin de journée après vos consultations pour ne pas attendre ? Je suis prof de philo et j’ai plein de copies à corriger. A moins que vous ne passiez à la maison ce soir ou au pire demain matin de bonne heure ?

Mes oreilles fument, des têtes de mort apparaissent, le visage de ma propre prof de philo me revient. Je la revois me vociférer qu’elle ne voit pas par quel miracle j’obtiendrais le bac et que de toute façon, je ne ferai jamais rien de ma vie. Vengeance ! Soudaine envie de meurtre ! C’est con pour quelqu’un qui a passé 10 ans de formation à se faire bourrer le mou et être convaincu qu’il serait payé à sauver des vies à longueur de journée. Quel gâchis ! J’ai envie d’hurler : « Mais fuck de fuck ! Va crever charogne ! Je m’en bats les couilles de ta crève ! Et je t’invite à aller philosopher de mes mots avec Platon, Aristote ou celui que tu veux, mais lâche-moi les tongs car j’ai un truc hyper important à régler là tout de suite ». Bien sûr, je n’ai jamais dit ça de ma bouche tout comme mes oreilles n’ont jamais vraiment fumé. Il ne s’agit que d’un énième petit pétage de plombs intérieur, ni vu ni connu.

Revenons à notre ami sans adresse. Que faire ? Appeler les copains du SAMU ?

« Salut les copains du SAMU, bisous bisous. J’vous appelle juste pour vous dire qu’y a un type quelque part par là dans le coin qu’a une troponine élevée, je ne connais pas ses antécédents, ni ses symptômes, je ne sais pas où il habite, ni la façon de le joindre si par chance il est encore joignable à l’heure qu’il est, mais dépêchez-vous de le trouver avant qu’il ne soit trop tard. Et merci hein les copains du SAMU, à +, on se rappelle hein »

Mouais, ça le fait pas trop.

Alors, que faire ? Appeler les copains les keufs ? Enfin les copains, tout est relatif 😉 Je ne pense pas qu’en ces circonstances, on puisse me reprocher de trahir le secret médical, mais que vont-ils faire de plus les keufs ? Ils ont peut-être des fichiers top secrets sur chacun d’entre nous, et peuvent me filer l’adresse de ce fameux type ? Mouais mais non, je ne le sens pas trop non plus ça.

Pfff. Que c’était le bon temps lorsque j’étais interne aux urgences et que je pouvais botter en touche pour toutes les demandes de patients qui ne me semblaient pas vitales et qui m’emmerdaient : « Mais oui mais oui ma brave dame, vous verrez cela avec votre médecin traitant »… Sauf que là le problème, c’est que je remplace justement le médecin traitant et que surtout, ça semble plutôt vital le truc !

J’imagine aisément à ce stade tous les « yaquafaucon » qui fusent pour se sortir de ce bourbier. Y a qu’à appeler le médecin remplacé sur son portable perso. A ben oui tiens qu’elle est bonne cette idée. Fastoche. Sauf que je n’ai jamais eu ce N°. A chaque fois que je l’ai appelé, c’était pour convenir des dates de remplacement, et c’était sur la ligne du cabinet, point barre. D’habitude j’ai effectivement le N° perso des médecins que je remplace, mais là non. Le fameux concours de circonstances je te dis.

Y a pas à chier, il aurait fallu dès le départ respecter le B.A.-BA. Le B.A.-BA d’un dossier médical, c’est un nom, un prénom, une date de naissance ET putain de merde ! C’est aussi une adresse et un n° de téléphone. C’est pas compliqué et ça peut éviter de l’avoir bien profond dans le BABA. A condition encore de vérifier régulièrement que ces coordonnées n’aient pas changé. D’où par exemple l’intérêt et l’importance pour le médecin traitant d’être doté d’un secrétariat digne de ce nom… (Marisol si tu m’entends)

Ce jour-là j’avoue avoir maudit comme un veau ce médecin traitant que je remplaçais. Pourquoi ne pas avoir respecté le B.A.-BA ? Ne pas avoir pris les coordonnées de son patient à qui il avait tout de même prescrit entre autre un dosage de troponines ? Et ne pas m’avoir laissé un petit mot, une trans comme on dit dans notre jargon, m’informant de cette prescription et de son contexte ? J’ai tendance à penser qu’à partir du moment où l’on a suffisamment d’arguments pour vouloir doser une troponine, il ne faut pas lâcher le patient dans la nature et l’adresser plutôt rapidement à l’hosto, mais c’est un avis perso, je suis loin de tout savoir et dans ce cas présent, je ne sais justement absolument rien, excepté le taux élevé de troponine.

Parfois la vie ne tient vraiment qu’à un fil. Le soir même, le patient en question était finalement pris en charge en soins intensifs de cardiologie. Le compte à rebours pouvait être arrêté, sa peau était sauvée.

Le médecin que je remplaçais n’était pas son médecin traitant. D’ailleurs ce monsieur n’avait pas de médecin traitant, tout comme il n’avait pas d’adresse ni de téléphone fixe, juste un portable. C’était ce genre de type qu’on qualifie à la campagne d’« original », une sorte d’ermite créchant dans une cabane en pleine forêt et vivant modestement de petits boulots à droite et à gauche. Il était venu faire de petits travaux de jardinage chez le médecin remplacé, à qui il avait vaguement parlé d’une gêne dans la poitrine, d’une symptomatologie à la noix, peu évocatrice. Le médecin lui avait alors rapidement prescrit une biologie de façon réflexe, comme ça, entre deux* (* titre d’un précédent billet au sujet des consultations entre deux…), pendant qu’on y est, ça ne mange pas de pain. J’aurais peut-être fait exactement la même chose.

Le B.A.-BA, si finalement et avant tout c’était ne jamais juger sans savoir ? Et prendre conscience qu’il y a ce qui est écrit dans un dossier médical, et tout ce qui ne l’est pas…

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