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Que peut-il se dire dans un cabinet de médecine générale ? Histoire de consultation 152.

Quand je raconte en privé (en famille ou avec des amis) ce que je dis entendre et ce que je dis dire lors de consultations de médecine générale, mes interlocuteurs poussent des cris. Ce n’est pas possible de raconter sa vie de cette façon, disent-ils à propos des malades, moi, rajoutent-ils, je n’imagine même pas raconter de telles choses à mon médecin.
Avec le temps j’ai fini par m’y faire. Mes consultations, c’est mon espace privé, c’est un lieu, en théorie, où les patients devraient se sentir bien, même s’ils sont malades, où ils pourraient s’exprimer sans crainte. Je ne dis rien de ce que disent mes proches, je ne commente pas les commentaires. 
A d’autres moments, en entendant ma famille ou mes amis me raconter ce qu’ils disent que leur médecin leur a dit et / ou conseillé, je suis étonné de l’intimité des propos et des « conseils » donnés par le médecin, non, selon moi, en tant que médecin (il faudra qu’un jour nous éclaircissions la notion de « ce qu’est un médecin » d’un point de vue sociétal et, plus particulièrement un médecin généraliste), mais en tant qu’homme ou femme ayant en théorie une expérience de la vie ou des autres. Mes propos sont vagues parce que je ne sais pas comment définir le type des propos rapportés et probablement tenus par les médecins des membres de ma famille ou de mes amis et me demande comment eux, si prompts  à se moquer des propos de mes patients, peuvent accepter que leurs médecins leur tiennent de tels propos de café du commerce touchant à l’intime.
Sur ce blog, Dr Bill a écrit les commentaires suivants : 
Les propos de m bronner me font penser à une réflexion que je me suis faite il y a longtemps: le cadre de la médecine générale est un théâtre d une incroyable liberté qui échappe à tout controle. 
Et Martine Bronner a répondu ceci que je cite en partie mais que vous pouvez retrouver in extenso ICI :
mais qui peut prescrire des toxiques et en user, peut maîtriser, commander aux rêves…toucher à l’Interdit. Et qui connait l’intime,le corps réel,celui que seul le mari ou la femme peut connaître…sans compter l’autre intimité, celle de l’histoire du corps de ce patient. Même pour se marier, pour ce lien social hautement symbolique, la preuve en est ce qui se passe en ce moment, même là il faut passer chez le généraliste! 
C’est le mystère de la médecine générale. Non ?
Je voudrais également dire ceci qui a un rapport très fort avec cette intimité de la consultation de médecine générale : les médecins ont tendance à trop s’exposer. Ils ont tendance à trop en dire, non pas tant mais aussi, comme on l’a vu plus haut, en prodiguant des conseils plus ou moins éclairés, mais en disant sur eux-mêmes. « Et vous, docteur, vous allez où en vacances ?… Vous avez des enfants ?… Et elle fait quoi, vot’dame ?… » Car le consulté en puissance a besoin de savoir, au delà du diplôme de médecine qu’il sait que vous avez obtenu (mais pas toujours dans quelles conditions), à qui il parle. Mes patients d’origine africaine, qu’il s’agisse du Maghreb ou de l’Afrique sub saharienne, sont habitués à connaître les parents de leur voisins, leurs cousins, leur famille, d’où elle vient, ce qu’elle fait,  à demander de leurs nouvelles en les citant un par un, ce pourquoi les retrouvailles sont parfois longues, mais le futur consulté européen a également besoin de repères s’il parle de sa femme (de son mari), de ses enfants, petits-enfants ou grands-parents : le consultant, quel est son statut de père, de mère, de parents ou d’enfants ou ses préférences sexuelles ? Toby Nathan, l’ethnopsychiatre, rapportait une consultation qu’il avait eue avec un Africain où, après lui avoir posé une question sur sa famille, celui-ci lui avait demandé de façon presque agressive : « De quel droit me poses-tu ces questions ? Je ne te connais pas. Je ne connais pas ton père, ta mère, tes grands-parents, je ne connais pas l’histoire de ta famille, ce que font tes enfants, quel métier ils exercent et toi, comme cela tu me poses des questions sur ma femme. Mais de quel droit ? « 
La médecine occidentale touche à l’intime, je ne parle pas seulement du toucher, du palper mais de l’intime cérébral, la vie amoureuse, professionnelle, sexuelle, parentale, les médecins se sont introduits dans les chambres à coucher avec l’accord de la société. Les patients y sont prêts quand ils parlent en consultation de l’échec scolaire de leur enfant, de leur peur de la mort, de leur impuissance, de leurs envies, de leurs rapports non protégés, mais cette intimité a une réciprocité, connaître aussi l’intimité du médecin, voire ses idées politiques, sa façon de manger, fume-t-il (elle), baise-t-il (elle) et avec qui, combien a-t-il d’enfants, en quelle classe. Et nombre de médecins se laissent aller à des confidences (transferts, contre-transferts) sur leur propre vie comme s’ils devaient se justifier : il faut avoir eu des enfants pour faire de la pédiatrie, il faut être marié pour parler de la sexualité dans le mariage, et cetera. Ne pas se livrer est la meilleure façon de ne pas faire de burn out.
Et je vous le dis tout de suite : 34 ans de médecine générale rend la vie du médecin généraliste presque transparente pour ses patients. C’et pourquoi, par exemple, j’ai toujours refusé de mettre des photos de mes enfants dans mon cabinet car c’est eux que je ne voulais pas exposer aux regards. Mais j’en ai souvent trop dit et je l’ai toujours regretté.
Histoire de consultation 152. 
Monsieur A, 68 ans, vit entre la France et le Maghreb où il est né. Ancien ouvrier de chez Renault, il a désormais la nationalité française. Des élections cantonales partielles ont eu lieu les deux dimanches précédents et le représentant de l’UMP, qui avait été condamné, entre autres, à une période d’inéligibilité de 6 ans pour corruption passive et abus de biens sociaux, a été élu. Pierre B*** a même été élu facilement au deuxième tour alors que le nombre des votants était très faible (72,5 % d’abstention). Peu importe. Les conversations que j’ai eues avec les patients m’ont appris qu’il y avait eu un fort vote d’origine immigrée pour le futur conseiller régional alors que dans le Val Fourré même Sarkozy avait fait de très petits scores aux présidentielles. Ainsi, dans les élections locales, il n’y a pas que la gauche qui espère capter le vote des immigrés, fussent-ils, ici, Français.
Le patient : Moi j’ai voté B***, il a fait de belle choses ici.
Docteurdu16 : Il a quand même été pris les doigts dans le pot de confiture.
La patient : ils le font tous, docteur. Et d’ailleurs, je n’aurais pas voté pour la socialiste avec leur truc sur le mariage pour tous.
Docteurdu16 : Oups ?
Le patient : Ben oui, docteur, le mariage, c’est un homme et une femme, vous n’êtes pas d’accord ?
Docteurdu16 : Heu, moi, vous savez, le mariage pour tous, je n’étais pas contre. Mais pour vous, Monsieur A, le mariage, c’est quand même un homme et deux femmes…
Blanc sur la ligne. Il hésite et part d’un grand éclat de rire.
Le patient : Vous êtes au courant ?
Je suis au courant.
(Monsieur A, 68 ans, a une femme en France, des enfants et des petits enfants et il s’est marié l’an passé religieusement dans son pays avec une jeunesse d’à peine 30 ans — source familiale)
Des sources locales m’ont confirmé le vote massif des Français musulmans de mon coin pour le futur conseiller régional en raison du mariage pour tous. Dégâts collatéraux que ne dénonceront jamais les socialistes pour attitude politiquement correcte avancée.
Les journaux parlent-ils de cela ?
(Illustration : Georges Duhamel – Médecin, écrivain français. 1884 – 1966. L’inventeur du Colloque Singulier)

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Faut-il faire signer un serment au patient ? Non.

L’écho récemment fait à la lettre d’un médecin généraliste répondant à la lettre d’une citoyenne qui se plaignait de ne pas pouvoir trouver de médecin a suscité des réactions diverses. La Charente Libre a intitulé cela « Lettre d’un médecin agacé par ses patients désinvoltes. » ICI

Voyons le texte de ce médecin dont l’objet était de faire signer un « serment » aux patients qui aurait été le pendant du serment d’Hippocrate.

Madame, sensible à votre rappel de notre serment d’Hippocrate, à mon tour de vous proposer un serment du patient, encore en projet il est vrai: Je jure de ne pas insulter mon médecin s’il refuse de marquer sur l’ordonnance «non substituable», ni s’il ne marque pas l’antibiotique tant désiré et recommandé chaudement par ma voisine, victime d’un rhume atroce. Je promets de ne pas claquer la porte et d’aller voir le médecin voisin si mon médecin refuse ma demande d’arrêt de travail pour ce même rhume…Je m’engage à venir honorer de ma présence le rendez-vous pris (au pire d’avoir la politesse de l’annuler avant si je dois partir absolument faire mes courses avant que cela ferme…), de ne pas demander à mon médecin, pendant ce même rendez-vous, de voir mes deux gamins qui ont chopé ce même rhume et qui ne peuvent souffrir un autre rendez-vous.
Je ne ferai jamais la remarque «encore en vacances!» à mon médecin qui vient d’afficher dans sa salle d’attente sa semaine de congés annuels. Je ne lui reprocherai pas sa demande d’honoraires pour les interminables certificats que je lui demande, et souvent le samedi matin en urgence….
Je me déplacerai chez lui, grâce aux mêmes moyens que j’utilise pour aller chez le coiffeur, à la foire, au supermarché ou au repas du village, pour le consulter, surtout pour le renouvellement d’ordonnance ou le fameux certificat urgent.
Je demanderai un rendez-vous dans des heures acceptables par nous tous, surtout si je suis à la retraite, ou que je dispose de récupérations d’heures de travail, et éviterai ainsi le refus du rendez-vous du samedi 11h… J’en passe et des meilleures…
Alors je pense, chacun fier de son serment à honorer, qu’il sera possible de trouver un rendez-vous pour une relation basée sur le respect mutuel.
Je termine par cette fameuse «quête de confort de vie professionnelle» si chère à cette seule et rare espèce qu’est devenu le médecin traitant. Elle est souvent et seulement réduite à une quête de vie, vie qui serait jugée intolérable pour eux-mêmes par plus de 90% de mes patients…
PS: J’ai refusé ce matin même une demande de rendez-vous d’une patiente qui me téléphone à 7h10 (on peut me joindre de 7h du matin à 20h), pour qui ma proposition de rendez-vous à 9h, puis à 18h, puis sans rendez-vous à 14h ne convenait pas, elle préférait 19h30 au plus tôt). Elle viendra demain matin à 7h30, car pour une fois que je ne suis pas de garde ou en formation professionnelle, je pense sortir manger en famille demain soir, chose que je n’ai pas faite depuis une semaine!»

Cette lettre est probablement un témoignage de la souffrance de ce médecin.
Souffrance de vivre dans une société qui ne le considère pas comme un chaman omniscient.
Souffrance d’un homme qui a besoin de reconnaissance.
Souffrance d’un homme qui a besoin de s’exposer pour justifier sa souffrance.
Souffrance d’un homme qui aimerait qu’on l’aime et qu’on le respecte.
Mais je peux me tromper.
Ce médecin en a assez.
Ce médecin devrait changer ses horaires.
Ce médecin devrait changer sa façon de fonctionner.
Ce médecin devrait s’interroger sur sa souffrance au travail.
Sinon, à moins que cela ne soit qu’une posture, il va droit dans le mur.
Dernier point : cette lettre agacée est quand même, par quelque bout qu’on la prenne, une manifestation de paternalisme médical…

Je me plains également.
Il m’arrive même de me laisser aller à être désagréable en cas de certaines demandes indues.
Mais, c’est peut-être dû à mon lieu d’installation, je suis un privilégié (j’entends déjà les confrères me traitant d’esclave content de son sort, d’exploité heureux ou d’aliéné du travail, je connais les arguments) et mes patients ont le plus souvent (95 % des cas ?) des revenus plus faibles que les miens, des boulots peu intéressants, non choisis et / ou répétitifs, des horaires peu enviables, le travail en équipe, des mi-temps non voulus, le chômage partiel, le chômage total, des difficultés financières, des difficultés psychologiques, les deux en même temps, des problèmes culturels (analphabétisme, mauvaise compréhension du français), un environnement difficile (des HLM bruyants, des halls d’immeuble occupés toute la nuit, des dealers au coin de la rue, des écoles de merdre, des collèges de merdre, des lycées de merdre, des rues peu sûres après une certaine heure…), des fins de mois compliquées, des formations foireuses, et cetera.
Je suis un privilégié qui gagne bien sa vie (oui, oui, je le dis), qui sait lire et écrire, qui s’exprime, qui lit des livres, qui voyage beaucoup, qui mange en famille. Je m’arrête là, je ne voudrais pas faire de l’exposition gratuite.

Donc, si j’avais une information à donner aux patients, ce serait ceci.

L’économie de ce cabinet médical composé de deux médecins et d’une secrétaire est fondée sur la consultation des patients. Une consultation signifie un paiement qu’il soit direct (espèces, chèque, carte bancaire) ou différé (dans le cas du tiers-payant partiel ou total) qui permet de disposer de locaux accueillants et de matériel médical adapté et de proposer des services utiles, dont l’adressage à des confrères. 

Nous sommes ouverts du lundi 8 heures au samedi 15 heures.
Vous pouvez consulter sur rendez-vous et en accès libre (voir les horaires).
En dehors de ces horaires vous pouvez appeler le 15.

Le fonctionnement idéal de ce cabinet repose sur un temps moyen de consultation de 15 minutes. Mais il s’agit d’une moyenne. Les visites à domicile sont le plus souvent inutiles sauf dans le cas des personnes très âgées et en cas d’urgence absolue. Mais nous tentons de les les assurer.

Nous essayons d’assurer la prise en charge des affections aiguës et a fortiori des urgences dans un délai raisonnable.
Prendre un rendez-vous exige un engagement réciproque entre un médecin qui tente de recevoir le patient à l’heure et un patient qui arrive à l’heure et qui prévient s’il ne vient pas. Un rendez-vous correspond à un patient, pas à deux ou à trois, l’allongement du temps de consultation qui en résulterait entraînerait des retards qui pénaliseraient les autres patients et le médecin.

La médecine générale consiste à prendre en charge des patients de façon globale en tenant compte de leurs plaintes et de leurs symptômes mais aussi de leurs environnements familial et professionnel qui peuvent influer sur leur état de santé.  

Un médecin généraliste est capable de prendre en charge, par exemple, une affection ORL aiguë (une otite), une affection dermatologique chronique (des verrues) et une pathologie cardiovasculaire chronique (suivi d’une hypertension). Mais pas dans le cadre d’un même rendez-vous de consultation de médecin généraliste qui aurait nécessité séparément une consultation chez un ORL,  une consultation chez un dermatologue et une consultation chez un cardiologue, soit, au moins le triple de temps de consultation. 

En revanche, le médecin traitant est le plus capable d’envisager efficacement et sans danger le traitement d’une otite aiguë en tenant compte du traitement anti hypertenseur et des autres traitements en cours, des allergies éventuelles et des valeurs et préférences du patient.

Cela dit, le médecin généraliste ne sait pas tout et il peut (et doit) adresser certains patients chez un confrère pour avoir un avis ou un conseil, pour effectuer un geste technique qu’il ne peut ou ne sait pas faire mais toujours dans le but d’améliorer la prise en charge du patient et toujours en accord avec lui. Le médecin généraliste dispose pour ce faire d’un carnet d’adresse pour décider d’envoyer tel ou tel patient chez tel ou tel confrère. Ce carnet d’adresse est fondé sur la confiance et l’expérience mais le patient peut avoir des préférences. 

Le point particulier des certificats médicaux : ils sont une plaie administrative et, le plus souvent, ne sont pas justifiés médicalement. Nous savons que le patient n’y est le plus souvent pour rien, que c’est une demande d’un club de sports, d’une crèche, d’une école, mais il s’agit d’un acte à part entière puisqu’il engage la responsabilité médicale et administrative du médecin.
Les certificats médicaux demandés pour obtenir une invalidité, une aide personnalisée (handicap, âge) ou pour entrer dans un établissement de soins sont longs à remplir et exigent une consultation complète et parfois plus longue que les quinze minutes habituelles. D’une part, parce qu’ils engagent l’avenir du patient (médical, professionnel, de vie), d’autre part parce qu’ils permettent de faire le point sur l’état du patient… 

Merci de prendre en compte tous ces éléments qui vous permettront de ne pas attendre quand vous avez rendez-vous et de consulter un médecin de notre cabinet en cas de semi urgence ou d’urgence dans les meilleures conditions de temps et de confort.

Bonne consultation.

(crédit illustratif : dentoscope ICI)

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