Archives de catégorie : chasseur

Un jour de repos

J’ai mal au crâne. Un genre de coton autour des yeux. Probablement une petite insolation. Allongé dans mon lit, j’erre sur les réseaux sociaux. Nous sommes samedi, il est 22h, mon astreinte a démarré depuis 3 heures, à la fermeture de la clinique. … Continuer la lecture

Publié dans bovin, césarienne, chasseur, chat, chien, rurale, URGENCE, vache, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Un jour de repos

Tu l’attendais

Chancelant et espérant, tu te tenais devant la porte de mon chenil. Avec ta tronche de griffon déshydraté, tes poils blancs et tes yeux enfoncés, tu guettais à travers cette vitre, sans trop savoir ce que tu observais. Tu savais juste que c’était p… Continuer la lecture

Publié dans chasseur, chien, EUTHANASIE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Tu l’attendais

Accident de chasse : criblé de plombs, il s’en sort miraculeusement

C’est l’histoire d’un homme qui se rend seul à l’hôpital et déclare qu’il a été victime d’un accident de chasse dans la campagne environnante. Le tireur, un ami chasseur, a préféré ne pas se montrer dans le service, indiquent des … Continuer la lecture Continuer la lecture

Publié dans accidentologie, arme à feu, chasse, chasseur, chirurgie, Médecine d'urgence, plombs de chasse | Commentaires fermés sur Accident de chasse : criblé de plombs, il s’en sort miraculeusement

Une chose. Un nuisible. Du bétail. Un compagnon. Une personne. Comment la perception de l’animal change dans la France rurale.

Titre original : From the « thing », the « pest » or the
livestock to the pet or « the animal as a person » : how the perception
of the animal changes in rural France

Cette conférence a initialement été écrite pour le congrès
vétérinaire de Leon au Mexique, en septembre 2017, où j’ai été invité
pour deux conférences suite à la traduction de mon livre en espagnol. Le président du congrès, le Dr Cesar Morales, a voulu proposer des conférences plus « sciences humaines » qu’habituellement. 17000
personnes, 27 conférences simultanément pendant 4 jours… et pour moi
deux conférences en anglais, devant des hispanophones.%%%

Cette conférence a été pensée pour un public de vétérinaires qui
connaissent aussi bien notre métier en France que je connais le leur au
Mexique (spoiler : pas du tout). Mon objectif est de décrire et de
donner quelques pistes de réflexion, à approfondir dans la seconde
conférence, consacrée au conflit entre questions éthiques et économiques
dans notre métier.

Je suis vétérinaire en zone rurale, à 1h de route d’une grande ville, dans une zone agricole pauvre en voie de désertification au niveau élevage et culture, certaines terres retournant même à l’état de friches.
Mes confères et consœurs et moi avons une activité généraliste choisie et assumée : nous aimons passer du temps avec nos patients, creuser les cas et réfléchir, mais nous savons nous arrêter et nous reposer sur des confrères plus spécialisés lorsque le problème dépasse nos compétences.

Notre clientèle se définit géographiquement, pas socialement ou financièrement… Elle reflète donc la diversité des populations locales.
Je parle de mon point de vue. Je ne prétends pas représenter les vétérinaires français, dont la diversité de modes d’exercices est extrême. J’écris depuis plus de dix ans au sujet de mon métier : une réflexion sur mon travail, sur l’animal et l’homme. Un témoignage aussi d’un monde qui disparaît et se transforme.

Ma question est : comment se positionner dans une société dans laquelle le statut de l’animal évolue très vite, et dans laquelle la perception de cette évolution varie énormément, sans que nous ayons a priori les clefs pour savoir qui pense quoi ? Je me méfie des a priori, des préjugés sur la façon dont vont réagir les gens. Plus le temps passe, plus je constate que les étiquettes et les tiroirs, les catégories dans lesquelles on classe les gens pour les comprendre gênent au moins autant qu’elles aident. Méfions-nous des typologies trop faciles !

Je veux donc évoquer l’évolution de la perception de l’animal dans ma France rurale, de la perception de leur statut, de mon point de vue de vétérinaire à pratique dite « mixte ». Je ne parlerai que très superficiellement du statut légal de l’animal.
Nous sommes des témoins de la relation entre l’animal et notre société. Pas réellement des acteurs, mais nous nous adaptons à ces changements.

Les Colucci

C’était il y a treize ans. Les Colucci possédaient une ferme très traditionnelle. Ils élevaient des veaux sous la mère : dès la naissance, et jusqu’à l’âge de six mois environ, les veaux sont séparés de leur mère et rassemblés dans des parcs (traditionnellement, on leur mettait même un « museau » en plastique sur le nez) pour les empêcher de manger autre chose que le lait de leur mère. Matin et soir, les éleveurs les amenaient à leur mère, voire à une « tante » pour la finition si la mère venait à manquer de lait, les alimentant donc exclusivement avec du lait bu au pis. L’objectif est également de les carencer en fer pour obtenir la viande la plus blanche possible, traditionnellement la plus appréciée en boucherie. C’est une pratique qui disparaît aujourd’hui : trop de travail, trop de contraintes, pas assez de valorisation, et d’indiscutables questions de bien-être animal…
Les Colucci possédaient une trentaine de vaches. C’était trois personnes plutôt âgées, avec lesquels j’entretenais une relation professionnelle plutôt agréable, avec une discussion pertinente et justifiée sur chaque décision de soin, avec un équilibre assez agréable entre critères économiques (dominants) et choix de soigner l’animal (on ne laisse pas tout tomber même si les chances de succès sont modérées). Bien sûr, il y avait les heurts habituels pour un jeune vétérinaire qui débarque et qui ne fait pas tout exactement comme ses employeurs. Les Colucci étaient… des clients dans la norme, qui respectent leurs animaux mais ne font pas de sensiblerie. Qui s’en tenaient à leurs habitudes de travail : on ne change pas ce qui a toujours fonctionné, quoi qu’en pensent les faiseurs de normes… Ils ont toujours travaillé de la même façon, jusqu’à la fin.
Ce jour là – c’était il y a déjà huit ans – ils m’avaient appelé assez tôt, pour un vêlage. J’ai déjà parlé ici de cette histoire.. Vingt minutes plus tard, j’étais dans la cour de leur ferme, souriant, une plaisanterie sur le bout des lèvres. Je m’attendais à un vêlage technique et agréable, comme souvent chez eux. Et puis, je vis leurs visages. Ceux des gens rassemblés autour d’une tombe. Je les suivis, posant quelques questions techniques : quel était l’âge de la mère, ce qu’ils avaient senti en la fouillant. Je ne souriais plus. En pénétrant dans la vieille étable, en passant de la lumière du matin à l’ombre du bâtiment, je compris, je me rappelais : il ne restait plus dans l’étable qu’une vache, et deux génisses. La dernière vache. Il y avait un homme, qui semblait gêné d’être là, habillé d’une blouse noire. Le marchand de bestiaux venu emporter la dernière vache, mais elle avait démarré son vêlage juste avant d’embarquer dans le camion.
J’allais donc être le vétérinaire du dernier veau de la dernière vache, j’étais là, à ce moment là, pour voir cette vieille dame, habituellement amère et rude comme le sont ces anciens, pleurer comme une petite fille. Pour voir son mari avec le visage de celui qui enterre un voisin. Je fis mon travail, et je partis en imaginant ne plus jamais les revoir, ou alors par hasard, au marché du village peut-être. Mais j’avais été le témoin de la fin d’une époque, de la fin d’une carrière, de la fin d’une ferme qui n’aurait pas de repreneur, des larmes d’une vieille dame que vous n’imagineriez jamais pleurer. Qui s’attend à voir pleurer des gens qui ont tant donné et souffert dans leur ferme isolée ?

Vêlage

Les mois passèrent. Et petit à petit, je revis les Colucci, et leurs chats. Ils étaient, et ils sont toujours, le genre d’anciens qui d’habitude voient plutôt les chats au mieux comme des nuisibles utiles pour débarrasser la grange de ses rats et de ses souris. Des bestioles sur lesquelles on râle en escaladant les boules de foin pour dénicher et noyer des portées entières quand elles prolifèrent. Au pire, qui les voient comme des nuisibles juste bons pour s’exercer au tir en attendant l’ouverture de la chasse.

Ils m’amenaient leur chatte isabelle – Minette – pour une infection virale chronique de la bouche, une saleté qui vire à la dysimmunité et met en feu la gencive puis le reste de la bouche. Ils vinrent plusieurs fois pour elle. Nous discutions la prise en charge, les possibilités pour Minette. Nous avions démarré avec des injections de cortisone que j’imaginais poursuivre jusqu’à ce qu’elles ne suffisent plus à calmer l’inflammation et le dysfonctionnement immunitaire. Nous avions déjà évoqué l’euthanasie.
Et puis… ils choisirent la chirurgie. L’extraction totale de toutes les dents, seul moyen de stopper la réaction immunitaire aberrante, entretenue à la jonction entre la dent et la gencive. Pour une minette déjà âgée, déjà atteinte de tumeurs mammaires, certes peu développées mais de mauvais pronostic. Ils choisirent une chirurgie que je n’avais mentionnée que par réflexe, par acquit de conscience. J’avais naturellement proposé les injections de cortisone, j’avais commencé par choisir à leur place, en mentionnant, sans y croire, par réflexe, la possibilité plus pérenne de l’extraction dentaire.

Et monsieur Colucci eut cette phrase : « avant, on ne pouvait pas demander au vétérinaire de soigner le chat, on ne pouvait pas l’embêter avec ça. Il n’aurait pas compris, et ça ne se faisait pas. Et maintenant, nous en avons le droit. Je peux même vous amener une poule pour vous demander ce qu’elle a. Vous ne rirez pas. »

Je ne rirais pas.
Je n’aurais jamais imaginé que les Colucci me demanderaient d’extraire toutes les dents de leur chatte pour gérer sa calicivirose chronique. Qu’ils seraient prêts à s’investir à ce point, à venir plusieurs fois, à discuter la prise en charge médicale, puis à payer l’intervention.
C’est important, ça, d’autant plus avec ceux qui nous font confiance : on aurait tendance à décider à leur place. Parce que l’alternative est trop chère, trop compliquée, trop impressionnante, parce qu’elle exige trop d’investissement… mais nous n’avons pas à définir le « trop » !

Qui sont mes clients ?

Mes clients sont des retraités comme ces agriculteurs, dans une zone de la France où l’élevage disparaît car les terres sont trop pauvres et ne peuvent rivaliser avec les riches pâturages des plus grandes régions d’élevage. Les rares agriculteurs qui tiennent encore le coup, il n’y en a pas beaucoup de moins de quarante ans. En réalité, je ne suis plus un vrai vétérinaire rural.
Ma clientèle est… géographique : viennent me voir les habitants des 15 km environnants. Du coup elle est également très variée dans ses moyens et ses attentes. Y compris dans sa façon de penser sa relation à l’animal.
Il y a…
Les gens du cru. Leur famille est installée ici depuis des générations. Ils se sentent « chez eux ».
Des néo-ruraux, qui viennent habiter ici mais travaillent à Toulouse. Ou qui ont simplement décidé de quitter les villes…
Certains de ces « néo-ruraux » le sont par défaut, et se retrouvent prisonniers ici parce que la vie y est peu chère. Ils ont fuit les barres de HLM des grandes villes et de leurs banlieues. Mais le chômage est élevé, peu parviennent à trouver un emploi. Autant dire que l’étiquette « cas social » ne les aide pas à s’intégrer.
Il faut aussi évoquer les anglais, actifs ou retraités, qui ont certainement une influence majeure sur ce sujet du statut de l’animal : ils sont arrivés ici très « en avance » sur ces questions. Ils n’ont aucune inhibition à donner un statut important à l’animal, et s’ils ont été moqués, ils ne le sont plus aujourd’hui. Ils jouent encore facilement les trouble-fête, comme les néo-ruraux, dans de toutes petites communes où ils ne tolèrent pas la population de chats errants qui meurent du sida du chat ou de la leucose, où ils se mêlent des affaires du voisin et de ses chiens trop maigres… et demandent au maire de prendre ses responsabilités.
Il y a la population qui gravite autour d’un mode de consommation plus respectueux de l’environnement : alimentation bio, maisons en bois, énergies renouvelables…
Ceci sans parler de tous les gens qui ne rentrent dans aucune case, ou dans plusieurs, toutes ces catégories s’influençant les une les autres, par l’exemple et parfois le conflit, suivant les évolutions plus générales de la population française.

Clocher mur dans la brume

Évolution juridique

Je l’ai déjà dit, le statut légal de l’animal en France n’est pas le sujet de cette conférence, mais je veux quand même l’aborder rapidement.
Depuis la fin des années 90, l’animal, qui était du point de vue du droit un simple objet, est devenu un objet doté de sensibilité : d’un point de vue patrimonial, on peut toujours le vendre ou en disposer comme d’un objet, sauf qu’étant reconnu doté de sensibilité, les actes de cruauté sont punis de prison (jusqu’à 2 ans) et d’amendes (jusqu’à 30000 euros). Les associations de défenseurs des animaux espéraient que les choses aillent plus loin, et les dernières réformes (celles des années 2010) sont plus des effets d’annonce que de réelles modifications… mais le droit suit les évolutions de la société, et nous, vétérinaires, constatons au quotidien ces évolutions. Le droit suivra. Il n’ira jamais aussi loin que ce qu’espèrent les plus extrémistes des protecteurs des animaux, mais les avancées viendront.

Mais en pratique, en 2017, où en est-on autour de moi, et qu’en penser ?

La France compte 67 millions d’habitants. 11,4 millions de chats. 7,4 millions de chiens. 8 millions de bovins adultes, 1 million de chevaux (chiffres approximatifs de divers recensement de ces dernières années).

Le chien

Finalement, c’est l’animal dont le statut a le moins évolué au cours des dernières décennies. Il a toujours eu un statut bâtard entre animal de compagnie et animal de travail. Même les plus rustres des chasseurs ont un chouchou, souvent protégé par madame, qui a le droit de rentrer et de dormir près de la cheminée. Mais au-delà de ces caricatures, et même si on ne soignait pas trop les chiens il y a seulement 50 ans – on n’embêtait pas le vétérinaire pour ça, mais on en profitait quand il passait par la ferme – la perception du chien a peu bougé. Sa position est la plus stable, sans doute depuis des siècles…
Bien sûr, les actes de cruauté sont maintenant réprimés (en théorie, mais en tout cas, ils ne passent plus au niveau social), on trouve bien plus normal de lui consacrer de l’argent pour des soins vétérinaires, un merchandising délirant s’est développé, on a fait des lois pour les chiens « dangereux »… mais rien n’a changé, fondamentalement, dans la façon de considérer ce compagnon de jeux, de chasse ou de travail. Il y a toujours des chiens de chasse, de berger, de garde, de défense, des truffiers, de beauté… On peut toujours se gargariser d’un pedigree long comme un bras.

Ceci dit j’ai encore eu un éleveur (de bovins) d’environ 50 ans qui m’a sorti, lorsque je perfusais un veau : « ben là au moins vous êtes utile, vous avez mieux à faire que de soigner des clébards ».
Il a eu du mal à avaler ma réponse : « si mes collègues et moi n’avions pas des chiens et des chats à soigner, vous n’auriez plus de vétérinaire dans notre canton pour vos bovins. Il ne reste pas assez de vaches ici pour faire vivre un vétérinaire. »
Dans pas mal de coin, c’est encore l’activité rurale qui sponsorise la canine. Chez moi, c’est clairement l’inverse. D’un point de vue rentabilité uniquement, je ferais mieux de cesser mon activité rurale (d’un point de vue « social », cela n’aurait aucun sens, sans parler du plaisir que je prends à me lever à deux heures du matin pour sortir un veau du ventre de sa mère et/ou y remettre son utérus qui a décidé de sortir juste après ledit veau).

Le chat

Le cas du chat est nettement différent. Il était clairement considéré comme une vermine vaguement utile, on noyait les chatons par portées entières, les tirer au fusil ne faisait pas lever un sourcil plus haut que l’autre. C’était même un jeu, pour les plus jeunes mais aussi pour leurs aînés. Pour certains de mes clients les plus âgés, tirer un chat vaguement ennuyeux ne paraît absolument pas choquant. : cela arrive encore aujourd’hui…
Je me suis retrouvé dans un conflit de voisinage où le conflit culturel (plus que générationnel) était flagrant : un vieux bonhomme avait tiré sur un chat. Ce dernier avait survécu un temps avant de finir par décéder malgré nos soins. C’était un chat trouvé, sans aucune valeur intrinsèque, et le vieux bonhomme, menuisier à la retraite, n’a jamais compris pourquoi son voisin – professeur de lycée retraité, à peine plus jeune – lui en voulait à ce point, et, même, pourquoi il était venu m’embêter avec son chat blessé. Le professeur retraité, lui, n’a jamais compris pourquoi et comment son voisin avait tué un chat d’un coup de fusil sans en éprouver le moindre remord. Et moi, je soigne les animaux de l’un comme de l’autre, même si j’ai plus de chances de voir le premier que le second.
En France, depuis quelques années, le chat est l’animal de compagnie n°1. Il était encore un nuisible il y a 50 ans.
Pourtant, dans ma zone rurale en voie d’urbanisation, le chat de race reste minoritaire. On trouve totalement anormal de payer pour avoir un chaton, même une somme symbolique. Pour un chien, c’est entré dans les mœurs, qu’on achète un vrai chien de race, un chien de chasse sans aucun papier mais d’une lignée reconnue localement, ou un pseudo chien de race, voire un bâtard ou un corniaud (le chien de race se définit par son pedigree, son inscription au Livre des Origines Français, pas juste par les papiers de ses parents ou son apparence).
Les chats errants ne choquent guère même s’il y a une vraie volonté, locale au moins, de contrôler leur population, alors que les chiens errants sont très rares. Dans les environs de ma clinique, on trouve deux refuges canins. Aucun pour les chats. Ce sont des particuliers qui s’impliquent, parfois avec l’aide d’associations, bien plus que les collectivités locales.
Récemment, notre clinique a passé une convention avec la mairie, pour gérer les chiens trouvés sur la voie publique par des particuliers ou des employés communaux. Lorsque j’ai demandé ce qu’on prévoyait pour les chats, l’adjoint au maire m’a regardé d’un air étonné. « Quoi, les chats ? »
Pourtant, dans nos salles de consultation, on chouchoute les propriétaires de chats, qui sont depuis vingt ans l’objet de toutes les attentions. On ne peut plus, décemment, les confondre avec les propriétaires de chiens. A l’école, on nous rappelait que le chats ne sont pas de petits chiens. Est-ce encore nécessaire aujourd’hui ? C’est devenu une évidence. Le chien, lui, ressemble plus à un fond de commerce, une affaire qui roule.
Il y a, de fait, beaucoup de contradictions autour du chat. Tout le monde semble pourtant trouver cette situation normale, alors qu’elle me semble aussi cohérente que le comportement d’un chat devant une porte.

Princesse

Le cheval

Le cas du cheval est moins intuitif. Aujourd’hui, dans ma région, avoir un cheval est trop facile. Acheter un cheval est à la portée de tout le monde. On en donne presque sur ebay. Il est presque plus compliqué de trouver un âne que de « sauver un cheval de la boucherie ». Parce qu’il s’agit souvent de ça: sauver un cheval d’un sort atroce, lui qui a consacré sa vie à transporter des enfants dans un centre équestre, ou simplement à brouter dans un pré. Bon nombre d’entre eux stagnaient surtout chez un type qui a bien compris l’avantage qu’il y avait à préciser que le cheval allait bientôt partir à la boucherie, alors qu’en réalité, personne n’en donnerait rien, parce qu’il ne vaut rien… sauf si on trouve quelqu’un à émouvoir. C’est un business qui ne s’use pas.
En conséquence, je retrouve des chevaux solitaires dans les prés libérés par la disparition des plus petites exploitations agricoles. Ici tout le monde a un hectare de jardin. Ça ne coûte rien. Ça ne suffira pas à nourrir le cheval, mais ça, les bonnes âmes le découvriront après. Acheter un cheval est à la portée de chacun, mais lui donner des conditions de vie décente… C’est pour moi le cas de maltraitance par ignorance le plus fréquent, la méconnaissance crasse des conditions de vie des équidés : un cheval, seul, sans aucune stimulation, dans un pré d’un hectare complètement surpaturé, avec du foin qui tombe par a coups, des pieds non gérés…

Je vous rassure : il y a aussi de nombreux propriétaires de chevaux qui savent s’en occuper, et qui se contentent de les garder autour de la maison, sans les monter ou presque.
A me lire, j’imagine que quelqu’un qui ne connaît rien à la situation des animaux dans notre pays va se dire que les Français chassent les chats, maltraitent quotidiennement les chevaux, et autre horreurs. Je choisis des exemples choquants pour souligner les évolutions et les contradictions. On va voir une corrida et dans le même temps on veut plus de contrôles dans les abattoirs. On ne dépensera pas un euro pour acheter un chat mais on en dépensera des centaines pour le garder le plus heureux possible dans un appartement dont il ne sortira jamais. On louera son comportement de prédateur, son allure de lynx, et on le nourrira de croquettes sans le laisser errer dans les bois et les champs… On va demander la régulation des populations de chevreuils et de sangliers qui ravagent les cultures et les jardins et dans le même temps se moquer des chasseurs, voire les mépriser. Il faut réintroduire le loup mais il faut le tuer.

Le cheval devient un animal de compagnie, pour le meilleur et pour le pire.
Dans le même temps, il reste un animal de sports et de loisirs. Cela n’a guère changé en 50 ans.
Il reste aussi un marqueur social, mais c’est de moins en moins vrai. Faire de l’équitation ou posséder un cheval est moins prestigieux que cela ne l’était il y a encore vingt ans. Le cheval se débarrasse peu à peu de ses oripeaux snobinards.

C’est le statut du cheval de boucherie qui est le plus compliqué : la France n’a jamais été une grande consommatrice de viande de cheval, et dans une société où l’on consomme de moins en moins de viande, et où le cheval devient un animal de compagnie… l’hippophagie devient une maladie honteuse. Depuis peu de temps, après une période de transition, le destin final des chevaux est réglé dès leur naissance : ils pourront, ou ne pourront pas, aller à la boucherie. Avant, rien ne l’empêchait réellement.
Une petite filière de production de viande équine subsiste cependant, avec les paradoxes habituels de la production de viande en France : nous faisons naître de jeunes chevaux lourds qui sont exportés, tandis que nous importons de la carcasse de viande de chevaux de réforme de pays de l’est de l’Europe… Et la dernière ligne de défense des promoteurs de l’hippophagie est celle de la préservation des races lourdes.
Ceci étant, toutes ces très importantes évolutions ne soulèvent aucune question autour de moi. C’est comme les incohérences apparentes du statut du chat. Bien sûr, le cheval concerne directement bien moins de monde que les chiens ou les chats… et qui reprocherait à quelqu’un de sauver un cheval de la boucherie, ou de « prendre soin », bien ou mal, d’un animal qui a forcément la sympathie sinon l’admiration de tout le monde ?

Les bovins

La France, après la seconde guerre mondiale, a reconstruit son agriculture autour de multiples petites exploitations dans lesquelles le propriétaire d’une dizaine de vaches était un homme riche. Certains de mes clients, qui ont encore des vaches aujourd’hui, se souviennent de cette époque. Avec la mécanisation et la concurrence, de très nombreuses exploitations ont disparu, tandis que les survivantes, qui avalaient leurs voisines, grossissaient, jusqu’à des troupeaux de 60 à 100 mères environ, allant du zero grazing à l’extensif. Des savoir-faire ont petit à petit disparu, comme celui du veau sous la mère de la famille Colucci dont je vous parlais tout à l’heure, parce qu’on n’accepte plus aujourd’hui qu’un veau soit volontairement carencé en fer grâce à un panier posé sur sa bouche. La tendance la plus récente est à la conversion bio, à la réduction de taille des troupeaux, à l’extensification, à un rapprochement avec l’animal. L’éleveur qui n’envoyait plus ses vaches à l’abattoir fait les gros titres des journaux. Les associations veganes mettent violemment en cause le fonctionnement des abattoirs à coups de vidéos choc qui ont un impact médiatique très important.
On revient en arrière, finalement, dans la conception de l’élevage, privilégiant à nouveau les circuits courts et une baisse de consommation de produits issus des animaux. Le doyen d’une famille d’éleveur de mon village le disait : « nous avons commencé par vendre des champions, des bêtes de reproduction, puis mon fils a produit des bêtes pour l’abattoir, maintenant mon petit-fils se lance dans la vente de viande en caissette directement au consommateur. C’est un retour en arrière, une négation des progrès que nous avons accomplis. » On préfère aujourd’hui connaître la personne qui élève l’animal que juger réellement de la qualité du produit fini.
Et on revient, en ce qui me concerne, vers une médecine de l’individu et non plus du troupeau. Ce qui, personnellement, me convient très bien !

On a cependant trop tendance à considérer l’éleveur comme un homme sans cœur et surtout sans considération pour ses animaux. Oui, il les élève pour l’abattoir. Une cliente d’une bonne soixantaine d’années, une enfant du pays, m’a très récemment dit les mots suivants :
« J’ai demandé à mon père comment il faisait pour faire tuer les animaux qu’il faisait venir au biberon, ces veaux, ces agneaux, ces porcelets à qui il consacrait beaucoup de temps et d’attention. Il était tendre, mon père, vous pouvez le croire ? » Me demanda-t-elle en voyant ma moue incrédule – je connais un peu le bonhomme.
« Il était tendre. Il élevait ses animaux. Il les élevait. Il ne les faisait pas pousser comme on fait pousser du maïs. Et pourtant il les envoyait à l’abattoir, voire il les égorgeait lui-même. Je lui ai demandé comment il faisait quand j’ai tué mes premières poules et mes premiers dindons. Il m’a dit : ma fille, si tu élèves un animal pour nourrir quelqu’un, tu devras assumer le fait qu’il sera tué, ça aura un sens. »

Nous pouvons, aujourd’hui, nous permettre – nous avons ce luxe ! – d’être végétariens, voire végétaliens. Ce n’était pas le cas, alors. Cela n’empêchait déjà pas les éleveurs de se poser des questions, et de le faire encore aujourd’hui. Il est légitime, et c’est le sens de l’évolution de notre société aujourd’hui, d’exiger que si un animal doit mourir pour nous nourrir, il soit élevé et abattu dans les meilleures conditions possibles. Après ce qui peut être considérer comme une dégradation des conditions de vie des animaux de production, l’industrialisation de l’agriculture, nous retournons vers une agriculture plus respectueuse des animaux. Il reste beaucoup de progrès à faire, mais je ne suis pas inquiet…

Les poules

Les poules, c’est mon cas préféré. Depuis 5 ans environ, on nous amène des poules en consultation. Pas des poules de basse-cour mourantes où le but est d’en autopsier une pour donner le diagnostic pour le reste de la volaille, mais des poules de compagnie, qui produisent des œufs et servent de poubelle, qu’on garde bien après qu’elle aient cessé de pondre. Des oiseaux pour lesquels on installe des poulaillers solaires, on bricole des enclos, des parcs… ce qui est apparu à certain (et apparaît toujours) comme une mode de bobo en manque de ruralité est à mon avis quelque chose de bien plus profond, de bien plus ancien, et en ce qui me concerne, de très rassurant concernant la nature humaine. Tiens, encore quelques mots d’un vieux du coin :

« Quand j’étais gamin, on avait les poules dans la cuisine. J’avais un poussin. Je lui avais appris, comme ça « tac », à frapper du bec sur la table pour demander un bout de pain.
« Tac » : une miette.
« Tac tac » : un bout de pain.
« Tac Tac Tac » : du grain.
Je l’appelais Tac-Tac. Et puis un jour il a disparu.
Ma mère m’a dit qu’on l’avait mangé la veille.
Je lui en ai toujours voulu. Mais c’était comme ça. Aujourd’hui je pourrais garder un Tac-Tac. C’est ce que font plein de gens. Mais ce n’est plus pareil. Je n’ai plus envie. »

Je crois que la plupart de ces nouveaux propriétaires de poules ne se font aucune illusion : ils savent bien qu’elles ne sont rien d’autre que des poules. Ni des chats ni des chiens. Mais ils les voient simplement autrement que comme des productrices d’œufs stupides qu’on abat sans y penser quand elles ont terminé leur cycle de ponte. Ils prennent éventuellement le temps de les caresser, de s’occuper d’elles. Ou pas plus que ceux qui les ont précédé… mais ils les respectent d’une façon qu’on n’imaginait pas il y a une vingtaine d’années. Une poule, c’est toujours aussi con, mais c’est un animal, comme un chien ou un chat. Ça, c’est réellement nouveau.
Et je suis convaincu que ce n’est pas une mode comme peuvent l’être les races de chien. Juste le prolongement d’une évolution continue vers une plus grande considération de l’animal en tant qu’être vivant sensible.
Moi ça me plaît, en fait : j’aime l’idée d’être à un carrefour, où l’on m’amène encore ces oiseaux de basse-cour pour un diagnostic d’effectif et une réflexion presque purement économique, et où on m’amène aussi une poule comme s’il s’agissait d’un chien. C’est un travail complètement différent, pour lequel je ne suis pas formé, pour lequel il n’existe pas encore vraiment de formation. Où je réapprend à examiner un animal, moi qui suis à l’aise sans difficulté avec les mammifères mais ne connais presque rien aux oiseaux. Et les gens viennent parfois de loin pour me voir pour ça, alors que je ne suis objectivement pas bon. Mais je m’applique, je prends du temps, je me documente, je réfère quand je ne peux pas. Je ne ris pas.
Je ne ris pas comme les vétérinaires d’autrefois riaient du type qui lui demandait de soigner le chien de la cour de ferme.
J’ai fait véto pour soigner des animaux.

Coq

La position du vétérinaire

Le vétérinaire est un témoin (beaucoup) et un acteur (un tout petit peu) : nous ne sommes pas des moteurs concernant le statut de l’animal, mais des référents naturels vers qui se tournent nos clients, qu’ils soient des particuliers ou des professionnels.
Comment nous positionner dans une société dans laquelle le statut de l’animal, légal mais tout simplement social, évolue extrêmement vite ? Il n’y a pas besoin de remonter bien loin : le contraste entre les plus anciens des vétérinaires encore en activité et les plus jeunes aujourd’hui est flagrant, ne serait-ce qu’en considérant des exemples évidents : statut du chien, du chat, questionnements spécistes, végétarisme, bien-être animal… des questions qui ne se posaient pas formellement il y a 50 ans mais qui sont cardinales aujourd’hui.
Nous devons avoir conscience de ces évolutions de statut (facile) mais aussi de la perception de ces évolutions par nos clients, ce qui est nettement moins évident : il n’y a pas de clef facile pour savoir ce qu’une personne pense des animaux, des siens, des autres. Notamment parce que le plus souvent, les gens ne se posent pas la question, et se reposent sur des clichés : les chasseurs sont des brutes sanguinaires qui maltraitent leurs chiens et prennent plaisir à tuer, les éleveurs exploitent leurs bêtes, les hipsters caressent leurs poules de compagnie qu’ils nourrissent au maïs bio, etc.
Il faut se méfier de ces a priori : une « catégorie » sociale ou professionnelle, une classe d’âge ne permet de préjuger de rien. Mettre des étiquettes inappropriées aux clients et dérouler sa prise en charge en fonction est une erreur courante chez les vétérinaires débutants, à anticiper, en tant qu’employeur, pour ne pas avoir de clash dans sa clientèle !

A mon sens les vétérinaires ont deux possibilités de réaction :

  • être imperméable à la façon dont la personne en face de soi perçoit son animal
    • ne pas y attacher d’importance et le montrer
    • ne ps y attacher d’importance et le cacher (ce qui est une façon d’y accorder malgré tout une certaine attention)
  • y attacher de l’importance
    • être à l’écoute et sensible au positionnement des gens, quitte à mettre le sien en retrait
    • imposer son propre positionnement en en ayant conscience (« je suis le pro »)

Ma position personnelle est la troisième : je soigne mieux si je comprends ce que mes clients pensent de leurs animaux, parce que je sais tout simplement mieux ce qu’ils attendent de moi. Me concentrer sur ces questions place les questions financières un peu en retrait, parce qu’elles découlent du coup de la façon dont les propriétaires considèrent leurs animaux, ce qui est moins culpabilisant et plus constructif que d’attaquer bille en tête sur un plafond financier dont on ne sait jamais trop comment il est calculé.
Il est plus facile, en comprenant comment fonctionnent les gens par rapport à leur animal, de proposer de la bonne façon les possibilités diagnostiques puis thérapeutiques, que de demander très tôt dans la consultation, combien ils sont prêts à mettre financièrement. De plus, cette dernière question ne préjuge en rien de l’investissement en temps et en administration et suivi des traitements que les gens sont prêts à consentir.
Par contre, me mettre à l’écoute et être sensible au positionnement des gens ne m’interdit pas de bloquer une demande absurde, non éthique, ou de proposer des choses a priori en dehors du cadre qui semble être celui des clients. Et il y a des points sur lesquels je perd toute souplesse et ne transige pas (avec l’exemple évident des euthanasies de convenance).

Il y a une convergence progressive de l’animal de production vers l’animal de compagnie, que nous accompagnons sans réellement l’influencer. Notre métier s’est toujours transformé, nous nous adaptons. Et nous pouvons clairement sortir notre épingle du jeu en sentant ces évolutions, en les accompagnant plutôt qu’en les subissant, parce qu’après tout, nous sommes devenus vétérinaires praticiens pour soigner des animaux.

Continuer la lecture

Publié dans chasseur, chat, cheval, chien, Un peu de recul, vache | Commentaires fermés sur Une chose. Un nuisible. Du bétail. Un compagnon. Une personne. Comment la perception de l’animal change dans la France rurale.

Une chose. Un nuisible. Du bétail. Un compagnon. Une personne. Comment la perception de l’animal change dans la France rurale.

Titre original : From the « thing », the « pest » or the
livestock to the pet or « the animal as a person » : how the perception
of the animal changes in rural France

Cette conférence a initialement été écrite pour le congrès
vétérinaire de Leon au Mexique, en septembre 2017, où j’ai été invité
pour deux conférences suite à la traduction de mon livre en espagnol. Le président du congrès, le Dr Cesar Morales, a voulu proposer des conférences plus « sciences humaines » qu’habituellement. 17000
personnes, 27 conférences simultanément pendant 4 jours… et pour moi
deux conférences en anglais, devant des hispanophones.%%%

Cette conférence a été pensée pour un public de vétérinaires qui
connaissent aussi bien notre métier en France que je connais le leur au
Mexique (spoiler : pas du tout). Mon objectif est de décrire et de
donner quelques pistes de réflexion, à approfondir dans la seconde
conférence, consacrée au conflit entre questions éthiques et économiques
dans notre métier.

Je suis vétérinaire en zone rurale, à 1h de route d’une grande ville, dans une zone agricole pauvre en voie de désertification au niveau élevage et culture, certaines terres retournant même à l’état de friches.
Mes confères et consœurs et moi avons une activité généraliste choisie et assumée : nous aimons passer du temps avec nos patients, creuser les cas et réfléchir, mais nous savons nous arrêter et nous reposer sur des confrères plus spécialisés lorsque le problème dépasse nos compétences.

Notre clientèle se définit géographiquement, pas socialement ou financièrement… Elle reflète donc la diversité des populations locales.
Je parle de mon point de vue. Je ne prétends pas représenter les vétérinaires français, dont la diversité de modes d’exercices est extrême. J’écris depuis plus de dix ans au sujet de mon métier : une réflexion sur mon travail, sur l’animal et l’homme. Un témoignage aussi d’un monde qui disparaît et se transforme.

Ma question est : comment se positionner dans une société dans laquelle le statut de l’animal évolue très vite, et dans laquelle la perception de cette évolution varie énormément, sans que nous ayons a priori les clefs pour savoir qui pense quoi ? Je me méfie des a priori, des préjugés sur la façon dont vont réagir les gens. Plus le temps passe, plus je constate que les étiquettes et les tiroirs, les catégories dans lesquelles on classe les gens pour les comprendre gênent au moins autant qu’elles aident. Méfions-nous des typologies trop faciles !

Je veux donc évoquer l’évolution de la perception de l’animal dans ma France rurale, de la perception de leur statut, de mon point de vue de vétérinaire à pratique dite « mixte ». Je ne parlerai que très superficiellement du statut légal de l’animal.
Nous sommes des témoins de la relation entre l’animal et notre société. Pas réellement des acteurs, mais nous nous adaptons à ces changements.

Les Colucci

C’était il y a treize ans. Les Colucci possédaient une ferme très traditionnelle. Ils élevaient des veaux sous la mère : dès la naissance, et jusqu’à l’âge de six mois environ, les veaux sont séparés de leur mère et rassemblés dans des parcs (traditionnellement, on leur mettait même un « museau » en plastique sur le nez) pour les empêcher de manger autre chose que le lait de leur mère. Matin et soir, les éleveurs les amenaient à leur mère, voire à une « tante » pour la finition si la mère venait à manquer de lait, les alimentant donc exclusivement avec du lait bu au pis. L’objectif est également de les carencer en fer pour obtenir la viande la plus blanche possible, traditionnellement la plus appréciée en boucherie. C’est une pratique qui disparaît aujourd’hui : trop de travail, trop de contraintes, pas assez de valorisation, et d’indiscutables questions de bien-être animal…
Les Colucci possédaient une trentaine de vaches. C’était trois personnes plutôt âgées, avec lesquels j’entretenais une relation professionnelle plutôt agréable, avec une discussion pertinente et justifiée sur chaque décision de soin, avec un équilibre assez agréable entre critères économiques (dominants) et choix de soigner l’animal (on ne laisse pas tout tomber même si les chances de succès sont modérées). Bien sûr, il y avait les heurts habituels pour un jeune vétérinaire qui débarque et qui ne fait pas tout exactement comme ses employeurs. Les Colucci étaient… des clients dans la norme, qui respectent leurs animaux mais ne font pas de sensiblerie. Qui s’en tenaient à leurs habitudes de travail : on ne change pas ce qui a toujours fonctionné, quoi qu’en pensent les faiseurs de normes… Ils ont toujours travaillé de la même façon, jusqu’à la fin.
Ce jour là – c’était il y a déjà huit ans – ils m’avaient appelé assez tôt, pour un vêlage. J’ai déjà parlé ici de cette histoire.. Vingt minutes plus tard, j’étais dans la cour de leur ferme, souriant, une plaisanterie sur le bout des lèvres. Je m’attendais à un vêlage technique et agréable, comme souvent chez eux. Et puis, je vis leurs visages. Ceux des gens rassemblés autour d’une tombe. Je les suivis, posant quelques questions techniques : quel était l’âge de la mère, ce qu’ils avaient senti en la fouillant. Je ne souriais plus. En pénétrant dans la vieille étable, en passant de la lumière du matin à l’ombre du bâtiment, je compris, je me rappelais : il ne restait plus dans l’étable qu’une vache, et deux génisses. La dernière vache. Il y avait un homme, qui semblait gêné d’être là, habillé d’une blouse noire. Le marchand de bestiaux venu emporter la dernière vache, mais elle avait démarré son vêlage juste avant d’embarquer dans le camion.
J’allais donc être le vétérinaire du dernier veau de la dernière vache, j’étais là, à ce moment là, pour voir cette vieille dame, habituellement amère et rude comme le sont ces anciens, pleurer comme une petite fille. Pour voir son mari avec le visage de celui qui enterre un voisin. Je fis mon travail, et je partis en imaginant ne plus jamais les revoir, ou alors par hasard, au marché du village peut-être. Mais j’avais été le témoin de la fin d’une époque, de la fin d’une carrière, de la fin d’une ferme qui n’aurait pas de repreneur, des larmes d’une vieille dame que vous n’imagineriez jamais pleurer. Qui s’attend à voir pleurer des gens qui ont tant donné et souffert dans leur ferme isolée ?

Vêlage

Les mois passèrent. Et petit à petit, je revis les Colucci, et leurs chats. Ils étaient, et ils sont toujours, le genre d’anciens qui d’habitude voient plutôt les chats au mieux comme des nuisibles utiles pour débarrasser la grange de ses rats et de ses souris. Des bestioles sur lesquelles on râle en escaladant les boules de foin pour dénicher et noyer des portées entières quand elles prolifèrent. Au pire, qui les voient comme des nuisibles juste bons pour s’exercer au tir en attendant l’ouverture de la chasse.

Ils m’amenaient leur chatte isabelle – Minette – pour une infection virale chronique de la bouche, une saleté qui vire à la dysimmunité et met en feu la gencive puis le reste de la bouche. Ils vinrent plusieurs fois pour elle. Nous discutions la prise en charge, les possibilités pour Minette. Nous avions démarré avec des injections de cortisone que j’imaginais poursuivre jusqu’à ce qu’elles ne suffisent plus à calmer l’inflammation et le dysfonctionnement immunitaire. Nous avions déjà évoqué l’euthanasie.
Et puis… ils choisirent la chirurgie. L’extraction totale de toutes les dents, seul moyen de stopper la réaction immunitaire aberrante, entretenue à la jonction entre la dent et la gencive. Pour une minette déjà âgée, déjà atteinte de tumeurs mammaires, certes peu développées mais de mauvais pronostic. Ils choisirent une chirurgie que je n’avais mentionnée que par réflexe, par acquit de conscience. J’avais naturellement proposé les injections de cortisone, j’avais commencé par choisir à leur place, en mentionnant, sans y croire, par réflexe, la possibilité plus pérenne de l’extraction dentaire.

Et monsieur Colucci eut cette phrase : « avant, on ne pouvait pas demander au vétérinaire de soigner le chat, on ne pouvait pas l’embêter avec ça. Il n’aurait pas compris, et ça ne se faisait pas. Et maintenant, nous en avons le droit. Je peux même vous amener une poule pour vous demander ce qu’elle a. Vous ne rirez pas. »

Je ne rirais pas.
Je n’aurais jamais imaginé que les Colucci me demanderaient d’extraire toutes les dents de leur chatte pour gérer sa calicivirose chronique. Qu’ils seraient prêts à s’investir à ce point, à venir plusieurs fois, à discuter la prise en charge médicale, puis à payer l’intervention.
C’est important, ça, d’autant plus avec ceux qui nous font confiance : on aurait tendance à décider à leur place. Parce que l’alternative est trop chère, trop compliquée, trop impressionnante, parce qu’elle exige trop d’investissement… mais nous n’avons pas à définir le « trop » !

Qui sont mes clients ?

Mes clients sont des retraités comme ces agriculteurs, dans une zone de la France où l’élevage disparaît car les terres sont trop pauvres et ne peuvent rivaliser avec les riches pâturages des plus grandes régions d’élevage. Les rares agriculteurs qui tiennent encore le coup, il n’y en a pas beaucoup de moins de quarante ans. En réalité, je ne suis plus un vrai vétérinaire rural.
Ma clientèle est… géographique : viennent me voir les habitants des 15 km environnants. Du coup elle est également très variée dans ses moyens et ses attentes. Y compris dans sa façon de penser sa relation à l’animal.
Il y a…
Les gens du cru. Leur famille est installée ici depuis des générations. Ils se sentent « chez eux ».
Des néo-ruraux, qui viennent habiter ici mais travaillent à Toulouse. Ou qui ont simplement décidé de quitter les villes…
Certains de ces « néo-ruraux » le sont par défaut, et se retrouvent prisonniers ici parce que la vie y est peu chère. Ils ont fuit les barres de HLM des grandes villes et de leurs banlieues. Mais le chômage est élevé, peu parviennent à trouver un emploi. Autant dire que l’étiquette « cas social » ne les aide pas à s’intégrer.
Il faut aussi évoquer les anglais, actifs ou retraités, qui ont certainement une influence majeure sur ce sujet du statut de l’animal : ils sont arrivés ici très « en avance » sur ces questions. Ils n’ont aucune inhibition à donner un statut important à l’animal, et s’ils ont été moqués, ils ne le sont plus aujourd’hui. Ils jouent encore facilement les trouble-fête, comme les néo-ruraux, dans de toutes petites communes où ils ne tolèrent pas la population de chats errants qui meurent du sida du chat ou de la leucose, où ils se mêlent des affaires du voisin et de ses chiens trop maigres… et demandent au maire de prendre ses responsabilités.
Il y a la population qui gravite autour d’un mode de consommation plus respectueux de l’environnement : alimentation bio, maisons en bois, énergies renouvelables…
Ceci sans parler de tous les gens qui ne rentrent dans aucune case, ou dans plusieurs, toutes ces catégories s’influençant les une les autres, par l’exemple et parfois le conflit, suivant les évolutions plus générales de la population française.

Clocher mur dans la brume

Évolution juridique

Je l’ai déjà dit, le statut légal de l’animal en France n’est pas le sujet de cette conférence, mais je veux quand même l’aborder rapidement.
Depuis la fin des années 90, l’animal, qui était du point de vue du droit un simple objet, est devenu un objet doté de sensibilité : d’un point de vue patrimonial, on peut toujours le vendre ou en disposer comme d’un objet, sauf qu’étant reconnu doté de sensibilité, les actes de cruauté sont punis de prison (jusqu’à 2 ans) et d’amendes (jusqu’à 30000 euros). Les associations de défenseurs des animaux espéraient que les choses aillent plus loin, et les dernières réformes (celles des années 2010) sont plus des effets d’annonce que de réelles modifications… mais le droit suit les évolutions de la société, et nous, vétérinaires, constatons au quotidien ces évolutions. Le droit suivra. Il n’ira jamais aussi loin que ce qu’espèrent les plus extrémistes des protecteurs des animaux, mais les avancées viendront.

Mais en pratique, en 2017, où en est-on autour de moi, et qu’en penser ?

La France compte 67 millions d’habitants. 11,4 millions de chats. 7,4 millions de chiens. 8 millions de bovins adultes, 1 million de chevaux (chiffres approximatifs de divers recensement de ces dernières années).

Le chien

Finalement, c’est l’animal dont le statut a le moins évolué au cours des dernières décennies. Il a toujours eu un statut bâtard entre animal de compagnie et animal de travail. Même les plus rustres des chasseurs ont un chouchou, souvent protégé par madame, qui a le droit de rentrer et de dormir près de la cheminée. Mais au-delà de ces caricatures, et même si on ne soignait pas trop les chiens il y a seulement 50 ans – on n’embêtait pas le vétérinaire pour ça, mais on en profitait quand il passait par la ferme – la perception du chien a peu bougé. Sa position est la plus stable, sans doute depuis des siècles…
Bien sûr, les actes de cruauté sont maintenant réprimés (en théorie, mais en tout cas, ils ne passent plus au niveau social), on trouve bien plus normal de lui consacrer de l’argent pour des soins vétérinaires, un merchandising délirant s’est développé, on a fait des lois pour les chiens « dangereux »… mais rien n’a changé, fondamentalement, dans la façon de considérer ce compagnon de jeux, de chasse ou de travail. Il y a toujours des chiens de chasse, de berger, de garde, de défense, des truffiers, de beauté… On peut toujours se gargariser d’un pedigree long comme un bras.

Ceci dit j’ai encore eu un éleveur (de bovins) d’environ 50 ans qui m’a sorti, lorsque je perfusais un veau : « ben là au moins vous êtes utile, vous avez mieux à faire que de soigner des clébards ».
Il a eu du mal à avaler ma réponse : « si mes collègues et moi n’avions pas des chiens et des chats à soigner, vous n’auriez plus de vétérinaire dans notre canton pour vos bovins. Il ne reste pas assez de vaches ici pour faire vivre un vétérinaire. »
Dans pas mal de coin, c’est encore l’activité rurale qui sponsorise la canine. Chez moi, c’est clairement l’inverse. D’un point de vue rentabilité uniquement, je ferais mieux de cesser mon activité rurale (d’un point de vue « social », cela n’aurait aucun sens, sans parler du plaisir que je prends à me lever à deux heures du matin pour sortir un veau du ventre de sa mère et/ou y remettre son utérus qui a décidé de sortir juste après ledit veau).

Le chat

Le cas du chat est nettement différent. Il était clairement considéré comme une vermine vaguement utile, on noyait les chatons par portées entières, les tirer au fusil ne faisait pas lever un sourcil plus haut que l’autre. C’était même un jeu, pour les plus jeunes mais aussi pour leurs aînés. Pour certains de mes clients les plus âgés, tirer un chat vaguement ennuyeux ne paraît absolument pas choquant. : cela arrive encore aujourd’hui…
Je me suis retrouvé dans un conflit de voisinage où le conflit culturel (plus que générationnel) était flagrant : un vieux bonhomme avait tiré sur un chat. Ce dernier avait survécu un temps avant de finir par décéder malgré nos soins. C’était un chat trouvé, sans aucune valeur intrinsèque, et le vieux bonhomme, menuisier à la retraite, n’a jamais compris pourquoi son voisin – professeur de lycée retraité, à peine plus jeune – lui en voulait à ce point, et, même, pourquoi il était venu m’embêter avec son chat blessé. Le professeur retraité, lui, n’a jamais compris pourquoi et comment son voisin avait tué un chat d’un coup de fusil sans en éprouver le moindre remord. Et moi, je soigne les animaux de l’un comme de l’autre, même si j’ai plus de chances de voir le premier que le second.
En France, depuis quelques années, le chat est l’animal de compagnie n°1. Il était encore un nuisible il y a 50 ans.
Pourtant, dans ma zone rurale en voie d’urbanisation, le chat de race reste minoritaire. On trouve totalement anormal de payer pour avoir un chaton, même une somme symbolique. Pour un chien, c’est entré dans les mœurs, qu’on achète un vrai chien de race, un chien de chasse sans aucun papier mais d’une lignée reconnue localement, ou un pseudo chien de race, voire un bâtard ou un corniaud (le chien de race se définit par son pedigree, son inscription au Livre des Origines Français, pas juste par les papiers de ses parents ou son apparence).
Les chats errants ne choquent guère même s’il y a une vraie volonté, locale au moins, de contrôler leur population, alors que les chiens errants sont très rares. Dans les environs de ma clinique, on trouve deux refuges canins. Aucun pour les chats. Ce sont des particuliers qui s’impliquent, parfois avec l’aide d’associations, bien plus que les collectivités locales.
Récemment, notre clinique a passé une convention avec la mairie, pour gérer les chiens trouvés sur la voie publique par des particuliers ou des employés communaux. Lorsque j’ai demandé ce qu’on prévoyait pour les chats, l’adjoint au maire m’a regardé d’un air étonné. « Quoi, les chats ? »
Pourtant, dans nos salles de consultation, on chouchoute les propriétaires de chats, qui sont depuis vingt ans l’objet de toutes les attentions. On ne peut plus, décemment, les confondre avec les propriétaires de chiens. A l’école, on nous rappelait que le chats ne sont pas de petits chiens. Est-ce encore nécessaire aujourd’hui ? C’est devenu une évidence. Le chien, lui, ressemble plus à un fond de commerce, une affaire qui roule.
Il y a, de fait, beaucoup de contradictions autour du chat. Tout le monde semble pourtant trouver cette situation normale, alors qu’elle me semble aussi cohérente que le comportement d’un chat devant une porte.

Princesse

Le cheval

Le cas du cheval est moins intuitif. Aujourd’hui, dans ma région, avoir un cheval est trop facile. Acheter un cheval est à la portée de tout le monde. On en donne presque sur ebay. Il est presque plus compliqué de trouver un âne que de « sauver un cheval de la boucherie ». Parce qu’il s’agit souvent de ça: sauver un cheval d’un sort atroce, lui qui a consacré sa vie à transporter des enfants dans un centre équestre, ou simplement à brouter dans un pré. Bon nombre d’entre eux stagnaient surtout chez un type qui a bien compris l’avantage qu’il y avait à préciser que le cheval allait bientôt partir à la boucherie, alors qu’en réalité, personne n’en donnerait rien, parce qu’il ne vaut rien… sauf si on trouve quelqu’un à émouvoir. C’est un business qui ne s’use pas.
En conséquence, je retrouve des chevaux solitaires dans les prés libérés par la disparition des plus petites exploitations agricoles. Ici tout le monde a un hectare de jardin. Ça ne coûte rien. Ça ne suffira pas à nourrir le cheval, mais ça, les bonnes âmes le découvriront après. Acheter un cheval est à la portée de chacun, mais lui donner des conditions de vie décente… C’est pour moi le cas de maltraitance par ignorance le plus fréquent, la méconnaissance crasse des conditions de vie des équidés : un cheval, seul, sans aucune stimulation, dans un pré d’un hectare complètement surpaturé, avec du foin qui tombe par a coups, des pieds non gérés…

Je vous rassure : il y a aussi de nombreux propriétaires de chevaux qui savent s’en occuper, et qui se contentent de les garder autour de la maison, sans les monter ou presque.
A me lire, j’imagine que quelqu’un qui ne connaît rien à la situation des animaux dans notre pays va se dire que les Français chassent les chats, maltraitent quotidiennement les chevaux, et autre horreurs. Je choisis des exemples choquants pour souligner les évolutions et les contradictions. On va voir une corrida et dans le même temps on veut plus de contrôles dans les abattoirs. On ne dépensera pas un euro pour acheter un chat mais on en dépensera des centaines pour le garder le plus heureux possible dans un appartement dont il ne sortira jamais. On louera son comportement de prédateur, son allure de lynx, et on le nourrira de croquettes sans le laisser errer dans les bois et les champs… On va demander la régulation des populations de chevreuils et de sangliers qui ravagent les cultures et les jardins et dans le même temps se moquer des chasseurs, voire les mépriser. Il faut réintroduire le loup mais il faut le tuer.

Le cheval devient un animal de compagnie, pour le meilleur et pour le pire.
Dans le même temps, il reste un animal de sports et de loisirs. Cela n’a guère changé en 50 ans.
Il reste aussi un marqueur social, mais c’est de moins en moins vrai. Faire de l’équitation ou posséder un cheval est moins prestigieux que cela ne l’était il y a encore vingt ans. Le cheval se débarrasse peu à peu de ses oripeaux snobinards.

C’est le statut du cheval de boucherie qui est le plus compliqué : la France n’a jamais été une grande consommatrice de viande de cheval, et dans une société où l’on consomme de moins en moins de viande, et où le cheval devient un animal de compagnie… l’hippophagie devient une maladie honteuse. Depuis peu de temps, après une période de transition, le destin final des chevaux est réglé dès leur naissance : ils pourront, ou ne pourront pas, aller à la boucherie. Avant, rien ne l’empêchait réellement.
Une petite filière de production de viande équine subsiste cependant, avec les paradoxes habituels de la production de viande en France : nous faisons naître de jeunes chevaux lourds qui sont exportés, tandis que nous importons de la carcasse de viande de chevaux de réforme de pays de l’est de l’Europe… Et la dernière ligne de défense des promoteurs de l’hippophagie est celle de la préservation des races lourdes.
Ceci étant, toutes ces très importantes évolutions ne soulèvent aucune question autour de moi. C’est comme les incohérences apparentes du statut du chat. Bien sûr, le cheval concerne directement bien moins de monde que les chiens ou les chats… et qui reprocherait à quelqu’un de sauver un cheval de la boucherie, ou de « prendre soin », bien ou mal, d’un animal qui a forcément la sympathie sinon l’admiration de tout le monde ?

Les bovins

La France, après la seconde guerre mondiale, a reconstruit son agriculture autour de multiples petites exploitations dans lesquelles le propriétaire d’une dizaine de vaches était un homme riche. Certains de mes clients, qui ont encore des vaches aujourd’hui, se souviennent de cette époque. Avec la mécanisation et la concurrence, de très nombreuses exploitations ont disparu, tandis que les survivantes, qui avalaient leurs voisines, grossissaient, jusqu’à des troupeaux de 60 à 100 mères environ, allant du zero grazing à l’extensif. Des savoir-faire ont petit à petit disparu, comme celui du veau sous la mère de la famille Colucci dont je vous parlais tout à l’heure, parce qu’on n’accepte plus aujourd’hui qu’un veau soit volontairement carencé en fer grâce à un panier posé sur sa bouche. La tendance la plus récente est à la conversion bio, à la réduction de taille des troupeaux, à l’extensification, à un rapprochement avec l’animal. L’éleveur qui n’envoyait plus ses vaches à l’abattoir fait les gros titres des journaux. Les associations veganes mettent violemment en cause le fonctionnement des abattoirs à coups de vidéos choc qui ont un impact médiatique très important.
On revient en arrière, finalement, dans la conception de l’élevage, privilégiant à nouveau les circuits courts et une baisse de consommation de produits issus des animaux. Le doyen d’une famille d’éleveur de mon village le disait : « nous avons commencé par vendre des champions, des bêtes de reproduction, puis mon fils a produit des bêtes pour l’abattoir, maintenant mon petit-fils se lance dans la vente de viande en caissette directement au consommateur. C’est un retour en arrière, une négation des progrès que nous avons accomplis. » On préfère aujourd’hui connaître la personne qui élève l’animal que juger réellement de la qualité du produit fini.
Et on revient, en ce qui me concerne, vers une médecine de l’individu et non plus du troupeau. Ce qui, personnellement, me convient très bien !

On a cependant trop tendance à considérer l’éleveur comme un homme sans cœur et surtout sans considération pour ses animaux. Oui, il les élève pour l’abattoir. Une cliente d’une bonne soixantaine d’années, une enfant du pays, m’a très récemment dit les mots suivants :
« J’ai demandé à mon père comment il faisait pour faire tuer les animaux qu’il faisait venir au biberon, ces veaux, ces agneaux, ces porcelets à qui il consacrait beaucoup de temps et d’attention. Il était tendre, mon père, vous pouvez le croire ? » Me demanda-t-elle en voyant ma moue incrédule – je connais un peu le bonhomme.
« Il était tendre. Il élevait ses animaux. Il les élevait. Il ne les faisait pas pousser comme on fait pousser du maïs. Et pourtant il les envoyait à l’abattoir, voire il les égorgeait lui-même. Je lui ai demandé comment il faisait quand j’ai tué mes premières poules et mes premiers dindons. Il m’a dit : ma fille, si tu élèves un animal pour nourrir quelqu’un, tu devras assumer le fait qu’il sera tué, ça aura un sens. »

Nous pouvons, aujourd’hui, nous permettre – nous avons ce luxe ! – d’être végétariens, voire végétaliens. Ce n’était pas le cas, alors. Cela n’empêchait déjà pas les éleveurs de se poser des questions, et de le faire encore aujourd’hui. Il est légitime, et c’est le sens de l’évolution de notre société aujourd’hui, d’exiger que si un animal doit mourir pour nous nourrir, il soit élevé et abattu dans les meilleures conditions possibles. Après ce qui peut être considérer comme une dégradation des conditions de vie des animaux de production, l’industrialisation de l’agriculture, nous retournons vers une agriculture plus respectueuse des animaux. Il reste beaucoup de progrès à faire, mais je ne suis pas inquiet…

Les poules

Les poules, c’est mon cas préféré. Depuis 5 ans environ, on nous amène des poules en consultation. Pas des poules de basse-cour mourantes où le but est d’en autopsier une pour donner le diagnostic pour le reste de la volaille, mais des poules de compagnie, qui produisent des œufs et servent de poubelle, qu’on garde bien après qu’elle aient cessé de pondre. Des oiseaux pour lesquels on installe des poulaillers solaires, on bricole des enclos, des parcs… ce qui est apparu à certain (et apparaît toujours) comme une mode de bobo en manque de ruralité est à mon avis quelque chose de bien plus profond, de bien plus ancien, et en ce qui me concerne, de très rassurant concernant la nature humaine. Tiens, encore quelques mots d’un vieux du coin :

« Quand j’étais gamin, on avait les poules dans la cuisine. J’avais un poussin. Je lui avais appris, comme ça « tac », à frapper du bec sur la table pour demander un bout de pain.
« Tac » : une miette.
« Tac tac » : un bout de pain.
« Tac Tac Tac » : du grain.
Je l’appelais Tac-Tac. Et puis un jour il a disparu.
Ma mère m’a dit qu’on l’avait mangé la veille.
Je lui en ai toujours voulu. Mais c’était comme ça. Aujourd’hui je pourrais garder un Tac-Tac. C’est ce que font plein de gens. Mais ce n’est plus pareil. Je n’ai plus envie. »

Je crois que la plupart de ces nouveaux propriétaires de poules ne se font aucune illusion : ils savent bien qu’elles ne sont rien d’autre que des poules. Ni des chats ni des chiens. Mais ils les voient simplement autrement que comme des productrices d’œufs stupides qu’on abat sans y penser quand elles ont terminé leur cycle de ponte. Ils prennent éventuellement le temps de les caresser, de s’occuper d’elles. Ou pas plus que ceux qui les ont précédé… mais ils les respectent d’une façon qu’on n’imaginait pas il y a une vingtaine d’années. Une poule, c’est toujours aussi con, mais c’est un animal, comme un chien ou un chat. Ça, c’est réellement nouveau.
Et je suis convaincu que ce n’est pas une mode comme peuvent l’être les races de chien. Juste le prolongement d’une évolution continue vers une plus grande considération de l’animal en tant qu’être vivant sensible.
Moi ça me plaît, en fait : j’aime l’idée d’être à un carrefour, où l’on m’amène encore ces oiseaux de basse-cour pour un diagnostic d’effectif et une réflexion presque purement économique, et où on m’amène aussi une poule comme s’il s’agissait d’un chien. C’est un travail complètement différent, pour lequel je ne suis pas formé, pour lequel il n’existe pas encore vraiment de formation. Où je réapprend à examiner un animal, moi qui suis à l’aise sans difficulté avec les mammifères mais ne connais presque rien aux oiseaux. Et les gens viennent parfois de loin pour me voir pour ça, alors que je ne suis objectivement pas bon. Mais je m’applique, je prends du temps, je me documente, je réfère quand je ne peux pas. Je ne ris pas.
Je ne ris pas comme les vétérinaires d’autrefois riaient du type qui lui demandait de soigner le chien de la cour de ferme.
J’ai fait véto pour soigner des animaux.

Coq

La position du vétérinaire

Le vétérinaire est un témoin (beaucoup) et un acteur (un tout petit peu) : nous ne sommes pas des moteurs concernant le statut de l’animal, mais des référents naturels vers qui se tournent nos clients, qu’ils soient des particuliers ou des professionnels.
Comment nous positionner dans une société dans laquelle le statut de l’animal, légal mais tout simplement social, évolue extrêmement vite ? Il n’y a pas besoin de remonter bien loin : le contraste entre les plus anciens des vétérinaires encore en activité et les plus jeunes aujourd’hui est flagrant, ne serait-ce qu’en considérant des exemples évidents : statut du chien, du chat, questionnements spécistes, végétarisme, bien-être animal… des questions qui ne se posaient pas formellement il y a 50 ans mais qui sont cardinales aujourd’hui.
Nous devons avoir conscience de ces évolutions de statut (facile) mais aussi de la perception de ces évolutions par nos clients, ce qui est nettement moins évident : il n’y a pas de clef facile pour savoir ce qu’une personne pense des animaux, des siens, des autres. Notamment parce que le plus souvent, les gens ne se posent pas la question, et se reposent sur des clichés : les chasseurs sont des brutes sanguinaires qui maltraitent leurs chiens et prennent plaisir à tuer, les éleveurs exploitent leurs bêtes, les hipsters caressent leurs poules de compagnie qu’ils nourrissent au maïs bio, etc.
Il faut se méfier de ces a priori : une « catégorie » sociale ou professionnelle, une classe d’âge ne permet de préjuger de rien. Mettre des étiquettes inappropriées aux clients et dérouler sa prise en charge en fonction est une erreur courante chez les vétérinaires débutants, à anticiper, en tant qu’employeur, pour ne pas avoir de clash dans sa clientèle !

A mon sens les vétérinaires ont deux possibilités de réaction :

  • être imperméable à la façon dont la personne en face de soi perçoit son animal
    • ne pas y attacher d’importance et le montrer
    • ne ps y attacher d’importance et le cacher (ce qui est une façon d’y accorder malgré tout une certaine attention)
  • y attacher de l’importance
    • être à l’écoute et sensible au positionnement des gens, quitte à mettre le sien en retrait
    • imposer son propre positionnement en en ayant conscience (« je suis le pro »)

Ma position personnelle est la troisième : je soigne mieux si je comprends ce que mes clients pensent de leurs animaux, parce que je sais tout simplement mieux ce qu’ils attendent de moi. Me concentrer sur ces questions place les questions financières un peu en retrait, parce qu’elles découlent du coup de la façon dont les propriétaires considèrent leurs animaux, ce qui est moins culpabilisant et plus constructif que d’attaquer bille en tête sur un plafond financier dont on ne sait jamais trop comment il est calculé.
Il est plus facile, en comprenant comment fonctionnent les gens par rapport à leur animal, de proposer de la bonne façon les possibilités diagnostiques puis thérapeutiques, que de demander très tôt dans la consultation, combien ils sont prêts à mettre financièrement. De plus, cette dernière question ne préjuge en rien de l’investissement en temps et en administration et suivi des traitements que les gens sont prêts à consentir.
Par contre, me mettre à l’écoute et être sensible au positionnement des gens ne m’interdit pas de bloquer une demande absurde, non éthique, ou de proposer des choses a priori en dehors du cadre qui semble être celui des clients. Et il y a des points sur lesquels je perd toute souplesse et ne transige pas (avec l’exemple évident des euthanasies de convenance).

Il y a une convergence progressive de l’animal de production vers l’animal de compagnie, que nous accompagnons sans réellement l’influencer. Notre métier s’est toujours transformé, nous nous adaptons. Et nous pouvons clairement sortir notre épingle du jeu en sentant ces évolutions, en les accompagnant plutôt qu’en les subissant, parce qu’après tout, nous sommes devenus vétérinaires praticiens pour soigner des animaux.

Continuer la lecture

Publié dans chasseur, chat, cheval, chien, Un peu de recul, vache | Commentaires fermés sur Une chose. Un nuisible. Du bétail. Un compagnon. Une personne. Comment la perception de l’animal change dans la France rurale.

Trois minutes

Lucie est penchée, concentrée, sourcils froncés, elle cherche l’angle pour son aiguille, elle cherche vite, elle cherche bien, ou en tout cas, elle cherche le bon compromis entre les deux. Les mains sur le ballon de la machine d’anesthésie gazeuse, je commence à plaisanter, à encadrer M. Lhers, le propriétaire de Ténor. Non, il ne rentrera pas à la maison ce soir. Oui, ça va bien se passer. Non, nous n’avons vraiment pas terminé. Oui, c’est quand même bien la merde, mais c’est un pneumothorax comme un autre. M. Lhers est chasseur, de sangliers. Jeune, et inquiet. Il y a sa femme avec lui, et sa fille. Ténor, c’est aussi le chien du canapé. Alors je lui explique.
Non, ce n’était vraiment pas « juste un petit trou » et oui, vous avez bien fait de nous l’amener pour contrôler. Enfin ça, vous l’aviez deviné quand vous avez vu le sang couler lorsque le chien s’est assis sur la table, quand il a soupiré. De toute façon, avec les sangliers, c’est toujours la même histoire : les grandes plaies sont superficielles, les petites perforations sont profondes et parfois vicieuses. Et quand elle se situent au niveau du thorax… et bien on arrive quand même à être surpris de voir un trou de 7 cm de long entre deux côtes avec un point d’entrée grand comme une pièce d’un euro, mais disons qu’on s’y attend. J’explique en souriant.

Quand tout a commencé à merder, j’ai récapitulé : Ténor s’était assis, et avait soupiré. Il saignait, ma consœur Lucie avait fait la compression. J’avais posé le cathéter, Hélène, notre ASV, m’avait tendu la tubulure déjà purgée. Chlorure de Sodium. 0,9 %. Perfusion branchée, nous n’avions pas réfléchi. Débit moyen plus. Pré-médication très légère, juste de quoi sédater et potentialiser ce qui allait venir ensuite, avec un truc qu’on pourrait antagoniser. Un α-2. Dépresseur cardio-respiratoire, un peu, mais nous avions besoin de tranquillité. Nous n’avions pas encore pris la mesure des dégâts, nous n’en étions qu’au petit trou au niveau du bas du thorax après un coup pris à la chasse. Ténor tentait vaguement de se relever, conciliant l’envie de s’asseoir, la fatigue, la douleur et l’irrépressible compulsion de nous faire la fête. Remuer la queue, remuer la queue, envoyer un grand coup de langue, agiter ses moustaches de griffon croisé bleu croisé portes et fenêtres. J’avais envoyé l’agent d’induction, alfaxolone, pour le faire tomber. Vite, juste assez loin pour pouvoir l’intuber. Pas assez ?
– Vous allez lui mettre la sonde dans la trachée ? m’avait-il demander d’un ton discrètement contrarié.
– On va faire comme si c’était un pneumothorax. Et si c’était juste un p’tit trou, et ben il sera réveillé dans dix minutes.
J’avais tenté une première fois. Pas moyen d’étirer sa langue, il ne dormait pas assez. J’avais injecté un peu plus. Encore un peu. Juste assez. Il avait toussé un petit coup, un réflexe, Hélène avait étendu sa tête sur son cou, j’étais passé. J’avais gonflé le ballonnet, vérifié l’étanchéité tandis qu’elle branchait le circuit semi-ouvert, avec l’oxygène – 2L/min – et le sevoflurane – 5 % pour commencer, rapidement abaissé à 3. Un peu de morphine, par voie sous-cutanée. Lucie avait déjà tondu, et nettoyé. Elle coupait avec ses ciseaux pour explorer le trajet de la défense, aller jusqu’au bout de la blessure. L’ouverture cutanée faisait désormais 20 bons centimètres. Elle découvrait la coupure de 7 centimètres entre les deux côtes. Dès que la peau s’était ouverte sur la blessure, l’air s’était engouffré entre les poumons et les côtes, dans cette cavité virtuelle, entre les plèvres, et les poumons s’étaient effondrés. Collapsus. Ténor s’était mis à respirer plus vite, plus fort, et sans plus aucune efficacité. C’est le vide qui « colle » les poumons aux côtes. Nous venions de le rompre. Alors j’avais commencé à ballonner. Mon univers : un ballon, une valve, un débitmètre, des muqueuses – rosées ? – un stéthoscope, juste à portée. Hélène tendait à Lucie des compresses, des fils – pas mon problème. Mais elle allait galérer pour recoudre, car la dent avait tranché les muscles au ras de la côte, sans rien lui laisser pour suturer. Il allait falloir qu’elle aille chercher les tissus par-dessus pour les ramener sur la plaie.
Et jusque là, tout s’était très bien passé.

Elle avait suturé jusqu’à presque terminer son surjet triplement arrêté. Il ne restait plus qu’une petite ouverture dans la paroi thoracique. Ténor dormait parfaitement. Juste le bon moment pour bloquer la valve et gonfler le ballon. J’allais mettre la pression pour gonfler les poumons, Hélène allait appuyer sur le thorax pour chasser l’air, tandis que Lucie allait serrer son nœud et rétablir l’étanchéité. Et puis j’avais réalisé : il n’essayait plus de respirer ? Et puis j’avais regardé les muqueuses. Grises. Bleues. Violacées. J’avais arrêté de discuter, j’avais tout stoppé. J’avais écarté ma consœur et sauté sur le stéthoscope. Depuis combien de temps ? Depuis combien de temps n’avais-je pas vérifié ? Pas de battement. Il était arrêté. Dix secondes. Pas de battement. Pas un putain de battement.

– ARRÊT !

Je serais le capitaine de réa.

– Hélène, tu bouges ! Lucie, coupe le gaz, fais sauter la valve, monte l’oxygène !

Nous serions l’équipe.

J’avais commencé à masser. Masser : sur cette table trop haute : donner des coups de poing, vite, très vite sur le thorax. Très fort, sur le cœur. Marteler. Déjà, envisager de faire pêter les sutures pour masser le cœur, directement. Essayer de me rappeler les TP de réa.

Mais d’abord, frapper. A m’épuiser. Et diriger : « Antisedan, 0,15, IV, perf à fond ! »

– Sylvain, Dopram ?
– Envoie, envoie, ou plutôt non, remplace-moi ! Je fatigue déjà. J’envoie !

Une minute, déjà ?

– Arrêtez !

J’écoute. Toujours rien.

– Tape !

J’envoie l’analeptique cardio-respiratoire, je réfléchis, est-ce qu’il faudrait de l’adré, est-ce qu’il faudrait… quoi ? De toute façon, masser. Lucie tape bien, très bien. Dents serrée, colère rentrée. Je prends l’extrémité de la sonde trachéale à pleine bouche, j’insuffle, il n’y a pas de vide pleural là-dedans, est-ce que le massage suffit à apporter assez d’oxygène ? Je souffle, je souffle, respire !

– Sylvain, je fatigue.

Je prends sa place, et je tape, je tape, je tape, je vois du coin de l’œil le propriétaire de Ténor qui se tient à la porte du bloc, qui revient de sa pause clope, celle qu’il a prise juste après mes explications, quand tout se passait au mieux, mais qu’on allait le garder.

Je tape, putain de chien. On arrête. J’écoute. Toujours rien. Deux minutes ? Les muqueuses restent sales, un gris foireux de bleu.

Rien.

– On tape !

Je tape, Lucie souffle, je souffle, Lucie tape. Je tape et je serre les dents, je hurle en dedans parce que je ne peux pas hurler en dehors, il ne peut pas, je ne veux pas, il ne peut pas, je ne veux pas. Je tape, je déroule toute la violence que je ne peux pas laisser exploser.

Trois minutes ? J’écoute.

J’écoute. Il y a le chien sur la table, il y a moi penché sur lui, il y a Lucie et Hélène et M. Lhers et sa femme et sa fille dans ses bras.

J’écoute. Il bat. Il bat bien, et régulier, je n’y crois pas.

– Il bat. Il bat ! IL BAT !

J’en chialerais. J’en chiale, d’ailleurs, j’ai laissé tomber mon stéthoscope par terre et j’ai regardé ses muqueuses, roses, son inspiration, profonde, puis sa respiration, rapide, et inefficace.

– Il bat, putain, il bat ! Rebranche le gaz, 2 %. On reprend, Hélène, tu ballonnes, je monitores, Lucie, tu sutures, putain, c’est super, bordel, on assure ! On l’a ramené. Quoi, trois minutes ? Trois minutes ?

Il y a des confettis et des feux d’artifices dans nos voix, il y a la fébrilité et la fierté et la concentration aussi, je bloque la valve, Hélène appuie sur le thorax, je bloque le ballon, nous chassons l’air de la cavité pleurale et Lucie finit son dernier nœud, nous venons de refaire l’étanchéité et Ténor respire bien, l’ASV prend le ballon, je saisis la boîte de drainage thoracique. J’insère mon drain dans la plaie, 15 cm de plastique qui filent dans le thorax, entre les côtes et les poumons, je branche le robinet à trois voie et la seringue de 60 mL, j’aspire l’air résiduel, je rétablis le vide pleural tandis que Lucie tourne autour de mes mains et de mon drain pour achever ses sutures. Toutes les minutes, je contrôle le vide. Il se maintient.

Il se maintient.

Ténor n’a pas fait de nouvel arrêt, il est rentré chez lui le lendemain. Et il va bien.

Continuer la lecture

Publié dans anesthésie, chasseur, chien, chirurgie, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Trois minutes

Trois minutes

Lucie est penchée, concentrée, sourcils froncés, elle cherche l’angle pour son aiguille, elle cherche vite, elle cherche bien, ou en tout cas, elle cherche le bon compromis entre les deux. Les mains sur le ballon de la machine d’anesthésie gazeuse, je commence à plaisanter, à encadrer M. Lhers, le propriétaire de Ténor. Non, il ne rentrera pas à la maison ce soir. Oui, ça va bien se passer. Non, nous n’avons vraiment pas terminé. Oui, c’est quand même bien la merde, mais c’est un pneumothorax comme un autre. M. Lhers est chasseur, de sangliers. Jeune, et inquiet. Il y a sa femme avec lui, et sa fille. Ténor, c’est aussi le chien du canapé. Alors je lui explique.
Non, ce n’était vraiment pas « juste un petit trou » et oui, vous avez bien fait de nous l’amener pour contrôler. Enfin ça, vous l’aviez deviné quand vous avez vu le sang couler lorsque le chien s’est assis sur la table, quand il a soupiré. De toute façon, avec les sangliers, c’est toujours la même histoire : les grandes plaies sont superficielles, les petites perforations sont profondes et parfois vicieuses. Et quand elle se situent au niveau du thorax… et bien on arrive quand même à être surpris de voir un trou de 7 cm de long entre deux côtes avec un point d’entrée grand comme une pièce d’un euro, mais disons qu’on s’y attend. J’explique en souriant.

Quand tout a commencé à merder, j’ai récapitulé : Ténor s’était assis, et avait poussé ce profond soupir. Il saignait, ma consœur Lucie avait fait la compression. J’avais posé le cathéter, Hélène, notre ASV, m’avait tendu la tubulure déjà purgée. Chlorure de Sodium. 0,9 %. Perfusion branchée, nous n’avions pas réfléchi. Débit moyen plus. Pré-médication très légère, juste de quoi sédater et potentialiser ce qui allait venir ensuite, avec un truc qu’on pourrait antagoniser. Un α-2. Dépresseur cardio-respiratoire, un peu, mais nous avions besoin de tranquillité. Nous n’avions pas encore pris la mesure des dégâts, nous n’en étions qu’au petit trou au niveau du bas du thorax après un coup pris à la chasse. Ténor tentait vaguement de se relever, conciliant l’envie de s’asseoir, la fatigue, la douleur et l’irrépressible compulsion de nous faire la fête. Remuer la queue, remuer la queue, envoyer un grand coup de langue, agiter ses moustaches de griffon croisé bleu croisé portes et fenêtres. J’avais envoyé l’agent d’induction, alfaxolone, pour le faire tomber. Vite, juste assez loin pour pouvoir l’intuber. Pas assez ?
– Vous allez lui mettre la sonde dans la trachée ? m’avait-il demandé d’un ton discrètement contrarié.
– On va faire comme si c’était un pneumothorax. Et si c’était juste un p’tit trou, et ben il sera réveillé dans dix minutes.
J’avais tenté une première fois. Pas moyen d’étirer sa langue, il ne dormait pas assez. J’avais injecté un peu plus. Encore un peu. Juste assez. Il avait toussé un petit coup, un réflexe, Hélène avait étendu sa tête sur son cou, j’étais passé. J’avais gonflé le ballonnet, vérifié l’étanchéité tandis qu’elle branchait le circuit semi-ouvert, avec l’oxygène – 2 L/min – et le sevoflurane – 5 % pour commencer, rapidement abaissé à 3. Un peu de morphine, par voie sous-cutanée. Lucie avait déjà tondu, et nettoyé. Elle coupait avec ses ciseaux pour explorer le trajet de la défense, aller jusqu’au bout de la blessure. L’ouverture cutanée faisait désormais 20 bons centimètres. Elle découvrait la coupure de 7 centimètres entre les deux côtes. Dès que la peau s’était ouverte sur la blessure, l’air s’était engouffré entre les poumons et les côtes, dans cette cavité virtuelle, entre les plèvres, et les poumons s’étaient effondrés. Collapsus. Ténor s’était mis à respirer plus vite, plus fort, et sans plus aucune efficacité. C’est le vide qui « colle » les poumons aux côtes. Nous venions de le rompre. Alors j’avais commencé à ballonner. Mon univers : un ballon, une valve, un débitmètre, des muqueuses – rosées ? – un stéthoscope, juste à portée. Hélène tendait à Lucie des compresses, des fils – pas mon problème. Mais elle allait galérer pour recoudre, car la dent avait tranché les muscles au ras de la côte, sans rien lui laisser pour suturer. Il allait falloir qu’elle aille chercher les tissus par-dessus pour les ramener sur la plaie.
Et jusque là, tout s’était très bien passé.

Elle avait suturé jusqu’à presque terminer son surjet triplement arrêté. Il ne restait plus qu’une petite ouverture dans la paroi thoracique. Ténor dormait parfaitement. Juste le bon moment pour bloquer la valve et gonfler le ballon. J’allais mettre la pression pour gonfler les poumons, Hélène allait appuyer sur le thorax pour chasser l’air, tandis que Lucie allait serrer son nœud et rétablir l’étanchéité. Et puis j’avais réalisé : il n’essayait plus de respirer ? Et puis j’avais regardé les muqueuses. Grises. Bleues. Violacées. J’avais arrêté de discuter, j’avais tout stoppé. J’avais écarté ma consœur et sauté sur le stéthoscope. Depuis combien de temps ? Depuis combien de temps n’avais-je pas vérifié ? Pas de battement. Il était arrêté. Dix secondes. Pas de battement. Pas un putain de battement.

– ARRÊT !

Je serais le capitaine de réa.

– Hélène, tu bouges ! Lucie, coupe le gaz, fais sauter la valve, monte l’oxygène !

Nous serions l’équipe.

J’avais commencé à masser. Masser : sur cette table trop haute : donner des coups de poing, vite, très vite sur le thorax. Très fort, sur le cœur. Marteler. Déjà, envisager de faire pêter les sutures pour masser le cœur, directement. Essayer de me rappeler les TP de réa.

Mais d’abord, frapper. A m’épuiser. Et diriger : « Antisedan, 0,15, IV, perf à fond ! »

– Sylvain, Dopram ?
– Envoie, envoie, ou plutôt non, remplace-moi ! Je fatigue déjà. J’envoie !

Une minute, déjà ?

– Arrêtez !

J’écoute. Toujours rien.

– Tape !

J’envoie l’analeptique cardio-respiratoire, je réfléchis, est-ce qu’il faudrait de l’adré, est-ce qu’il faudrait… quoi ? De toute façon, masser. Lucie tape bien, très bien. Dents serrée, colère rentrée. Je prends l’extrémité de la sonde trachéale à pleine bouche, j’insuffle, il n’y a pas de vide pleural là-dedans, est-ce que le massage suffit à apporter assez d’oxygène ? Je souffle, je souffle, respire !

– Sylvain, je fatigue.

Je prends sa place, et je tape, je tape, je tape, je vois du coin de l’œil le propriétaire de Ténor qui se tient à la porte du bloc, qui revient de sa pause clope, celle qu’il a prise juste après mes explications, quand tout se passait au mieux, mais qu’on allait le garder.

Je tape, putain de chien. On arrête. J’écoute. Toujours rien. Deux minutes ? Les muqueuses restent sales, un gris foireux de bleu.

Rien.

– On tape !

Je tape, Lucie souffle, je souffle, Lucie tape. Je tape et je serre les dents, je hurle en dedans parce que je ne peux pas hurler en dehors, il ne peut pas, je ne veux pas, il ne peut pas, je ne veux pas. Je tape, je déroule toute la violence que je ne peux pas laisser exploser.

Trois minutes ? J’écoute.

J’écoute. Il y a le chien sur la table, il y a moi penché sur lui, il y a Lucie et Hélène et M. Lhers et sa femme et sa fille dans ses bras.

J’écoute. Il bat. Il bat bien, et régulier, je n’y crois pas.

– Il bat. Il bat ! IL BAT !

J’en chialerais. J’en chiale, d’ailleurs, j’ai laissé tomber mon stéthoscope par terre et j’ai regardé ses muqueuses, roses, son inspiration, profonde, puis sa respiration, rapide, et inefficace.

– Il bat, putain, il bat ! Rebranche le gaz, 2 %. On reprend, Hélène, tu ballonnes, je monitores, Lucie, tu sutures, putain, c’est super, bordel, on assure ! On l’a ramené. Quoi, trois minutes ? Trois minutes ?

Il y a des confettis et des feux d’artifices dans nos voix, il y a la fébrilité et la fierté et la concentration aussi, je bloque la valve, Hélène appuie sur le thorax, je bloque le ballon, nous chassons l’air de la cavité pleurale et Lucie finit son dernier nœud, nous venons de refaire l’étanchéité et Ténor respire bien, l’ASV prend le ballon, je saisis la boîte de drainage thoracique. J’insère mon drain dans la plaie, 15 cm de plastique qui filent dans le thorax, entre les côtes et les poumons, je branche le robinet à trois voie et la seringue de 60 mL, j’aspire l’air résiduel, je rétablis le vide pleural tandis que Lucie tourne autour de mes mains et de mon drain pour achever ses sutures. Toutes les minutes, je contrôle le vide. Il se maintient.

Il se maintient.

Ténor n’a pas fait de nouvel arrêt, il est rentré chez lui le lendemain. Et il va bien.

Continuer la lecture

Publié dans anesthésie, chasseur, chien, chirurgie, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Trois minutes

Chirurgie de guerre

J’ai aidé Christophe à monter son chien sur la table. Rocker : un genre de grand machin un peu maigre, content de me voir si l’on en juge par les battements réguliers de sa queue. Il respire un peu fort, son cœur bat un peu trop vite, un peu trop fort. Ses muqueuses sont d’un joli rose. Son maître maintient son T-shirt maculé de sang sur l’abdomen de Rocker. Je ne sais pas encore ce qu’il y a dessous, mais ne changeons rien : c’est dimanche, il est treize heures, il y a du sang partout dans ma clinique. Les chasseurs et leurs chiens sont lâchés, les sangliers sont au taquet. Et celui-ci, selon son maître, a le ventre perforé. Je pose mon cathéter, vite, très vite. Branche la perfusion, et injecte l’anesthésique. Un quart de dose. Le grand anglo vacille. Puis s’affaisse. Il n’aura pas eu besoin de grand-chose, comme souvent avec ces animaux fatigués. Je vérifie le cœur, et la respiration. Tout va bien. Un pas d’âne, pour maintenir la gueule ouverte, un laryngoscope, je visualise l’entrée de sa trachée et insère ma sonde trachéale. Il tousse, une fois. Pas de quoi repousser l’anesthésie.
Je bascule le chien sur le côté, sur la table de notre salle de préparation chirurgicale. Pour ces chirurgies sales, j’évite d’emmener les chiens au bloc, pour ne pas le salir. Il n’y a aucun objectif de stérilité quand le sanglier a défoncé le chien à coup de défenses, qui a ensuite continué, la plupart du temps, à courir dans la boues, les ronces et les ruisseaux. Il faut plus qu’une éventration pour arrêter un chien qui veut chasser !
La plaie est très petite. Il y a pas mal de sang, je ne sais pas trop pourquoi. Sur le côté de la dernière côte, elle est bouchée par un amas de mésentère – ce filet auxquels sont suspendus les intestins, très fin et très lâche (la crépine, en boucherie, qui fait de si jolie décorations sur les pâtés). Ça m’arrange : il bouche le trou et empêche que des choses plus fragiles soient exposées, ou que des saletés rentrent dans l’abdomen. Il va quand même falloir que je coupe tout ça, car ce bout de mésentère est très sale. Mieux vaut l’enlever que le remettre dans le ventre. Je suis tout seul, le chasseur attendant courageusement derrière la porte. Avec mes manipulations, un coup chirurgicales, un coup « pratiques », comme retourner le chien, lui attacher les pattes, régler le débit de la perfusion ou chercher une boîte de chirurgie, j’ai déjà changé trois fois de paire de gants. Je ne cherche pas être stérile, mais… restons propre. Je prends mes ciseaux, et je coupe la peau. Le chasseur, qui était rentré entre-temps, ressort précipitamment en entendant le son des lames qui coupent les chairs. La paroi musculaire, maintenant, en partant dans l’axe du corps. Intuitivement, à cet endroit, je me dis que c’est ainsi que ça tirera le moins sur les sutures à venir. J’ai une vue plongeante dans l’abdomen.

– Heu, ça vous dérange si je sors prendre l’air ?

Christophe est vert. Il s’enfuit.

Je coupe un peu plus. J’explore. Il y a deux côtes cassées. Non, trois. Coupées. Les flottantes, et une complète. Il risque d’y avoir… j’explore avec le doigt, inspecte, caresse, décolle… oui, un bruit d’aspiration ! Le diaphragme a été coupé au ras de son attache à la cavité abdominale, et l’air s’engouffre dans la cavité pleurale, cet espace censément vide et virtuel qui sépare les poumons de la paroi costale. Je saisis une grosse pince et attrape tout ensemble, pour limiter la fuite que je viens d’aggraver. Je jette mes gants, allume la lumière du bloc, oriente la table de chirurgie principale et y transporte Rocker, sa poche de perfusion entre les dents. Là, éclairage au maximum, concentrateur d’oxygène, machine d’anesthésie gazeuse : on vient de changer d’échelle. J’augmente le débit de la perfusion, et une fois tout mon matos transvasé, reprends mon exploration des dégâts. J’espère que Christophe va vite revenir, car je vais avoir besoin de lui. Oui, il y a une coupure sur cinq centimètre du diaphragme et des muscles de la paroi abdominale ou thoracique (on est à la limite), avec des bouts de côtes au milieu. Et ce couillon de chien qui remuait la queue !

Je crie un coup, Christophe vient voir. Il me découvre dans le bloc, avec tout l’attirail d’anesthésie gazeuse branché sur son chien, le bruit du concentrateur d’oxygène en fond sonore. Oui, c’est beaucoup plus grave qu’il n’y paraissait, oui, le chien peut y rester, oui, j’ai besoin de lui, oui, il peut regarder de l’autre côté. D’une pression sur son bras – encore une paire de gants foutue – je lui montre quelle force il devra appliquer sur le ballon du circuit d’anesthésie. Assez pour gonfler les poumons, mais sans les faire exploser, s’il-te-plaît. C’est son premier pneumothorax.
Quand nous inspirons, nos côtes se soulèvent, et nos poumons se gonflent parce que nos côtes se soulèvent, mais pas parce que nos poumons sont attachés à nos côtes : ils ne le sont pas. Entre les côtes et les poumons, il n’y a rien, juste deux membranes : la plèvre thoracique, qui tapisse la diaphragme, les côtes et les muscles intercostaux, et la plèvre pulmonaire, qui tapisse les poumons. Entre les deux, rien. Du vide. C’est parce qu’il y a du vide que ces deux plèvres restent collées sans être attachées l’une à l’autre, permettant le mouvement harmonieux de la respiration. S’il y a quelque chose entre les plèvres, le poumon ne se gonfle plus lorsqu’on inspire, il s’effondre – ce qu’on appelle un collapsus pulmonaire. J’explique tout ça au jeune chasseur en plaçant mes points pour refermer l’ouverture de la cavité thoracique. Vite, très vite. Et au moment de serrer le dernier nœud, je le fais appuyer sur la ballon du circuit d’anesthésie, ce qui fait gonfler les poumons, qui reprennent leur place tandis que j’appuie sur le thorax de rocker pour chasser un maximum d’air, avant de serrer mon dernier nœud. Ça a duré vingt secondes. Nous lâchons tout. Et observons. Rocker ne respire pas. Toujours pas. Je vois les battements de son cœur. Respire. Respire !
Il inspire, et expire ! Parfait ! Je jette mes gants, et pars chercher de quoi améliorer le vide pleural. J’insère une aiguille entre deux côtes, branchée à un tuyau et une seringue. J’aspire. Il n’y a presque pas d’air, nous avons parfaitement réussi le rétablissement du vide.

– Heu… je peux ressortir ?

Oui, oui, ce sera toujours mieux que s’évanouir ! Il y du sang partout. Nous avons piétiné dedans, il a coulé sur la table, j’ai plusieurs fois raté la poubelle avec mes compresses imbibées ou mes gants souillés. Le chien est littéralement ouvert en deux, avec vue sur son estomac et son mésentère.

Pourquoi saigne-t-il autant ? Pourquoi ses organes baignent-ils dans le sang ? Je n’ai vu aucune veine, aucune artériole pisser plus que de raison ? Je soulève, j’explore, je sors. Un organe après l’autre, les lobes du foie, le diaphragme, les intestins, la rate. La rate. Et l’estomac. Ce con de cochon a sectionné la moitié des vaisseaux qui relient la rate à l’estomac, au ras de l’estomac ! Ils ne saignent plus vraiment, mais maintenant, je comprends. Alors je ligature, je résèque, je nettoie, j’évalue et je referme. La rate vivra. Le chien aussi. Normalement.

J’explore une nouvelle fois la cavité abdominale. J’ai branché l’aspirateur chirurgical (et encore une paire de gants…), je tout vidé, tout nettoyé, rincé (une paire de gants). Ça saignote, de partout et nulle part. Je laisse tomber. Il est temps de refermer. La paroi musculaire, d’abord, ma coupure, puis celle du sanglier. Je pose un drain. La peau, ensuite, après plusieurs sutures filées, sous-cutanées. J’ai stoppé l’anesthésie gazeuse, mais maintenu l’oxygène. Recontrôlé l’analgésie. Les antibiotiques. Je prépare une cage, avec des bouillottes. Rocker est à 35,8. Ça reste admissible. Maintenant, il va se réveiller. Et je vais le surveiller, par la porte de la salle de préparation qui donne sur le chenil, en commençant à suturer un autre chien, bien moins gravement atteint…

Sang

Continuer la lecture

Publié dans chasseur, chien, chirurgie, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Chirurgie de guerre

Chirurgie de guerre

J’ai aidé Christophe à monter son chien sur la table. Rocker : un genre de grand machin un peu maigre, content de me voir si l’on en juge par les battements réguliers de sa queue. Il respire un peu fort, son cœur bat un peu trop vite, un peu trop fort. Ses muqueuses sont d’un joli rose. Son maître maintient son T-shirt maculé de sang sur l’abdomen de Rocker. Je ne sais pas encore ce qu’il y a dessous, mais ne changeons rien : c’est dimanche, il est treize heures, il y a du sang partout dans ma clinique. Les chasseurs et leurs chiens sont lâchés, les sangliers sont au taquet. Et celui-ci, selon son maître, a le ventre perforé. Je pose mon cathéter, vite, très vite. Branche la perfusion, et injecte l’anesthésique. Un quart de dose. Le grand anglo vacille. Puis s’affaisse. Il n’aura pas eu besoin de grand-chose, comme souvent avec ces animaux fatigués. Je vérifie le cœur, et la respiration. Tout va bien. Un pas d’âne, pour maintenir la gueule ouverte, un laryngoscope, je visualise l’entrée de sa trachée et insère ma sonde trachéale. Il tousse, une fois. Pas de quoi repousser l’anesthésie.
Je bascule le chien sur le côté, sur la table de notre salle de préparation chirurgicale. Pour ces chirurgies sales, j’évite d’emmener les chiens au bloc, pour ne pas le salir. Il n’y a aucun objectif de stérilité quand le sanglier a défoncé le chien à coup de défenses, qui a ensuite continué, la plupart du temps, à courir dans la boues, les ronces et les ruisseaux. Il faut plus qu’une éventration pour arrêter un chien qui veut chasser !
La plaie est très petite. Il y a pas mal de sang, je ne sais pas trop pourquoi. Sur le côté de la dernière côte, elle est bouchée par un amas de mésentère – ce filet auxquels sont suspendus les intestins, très fin et très lâche (la crépine, en boucherie, qui fait de si jolie décorations sur les pâtés). Ça m’arrange : il bouche le trou et empêche que des choses plus fragiles soient exposées, ou que des saletés rentrent dans l’abdomen. Il va quand même falloir que je coupe tout ça, car ce bout de mésentère est très sale. Mieux vaut l’enlever que le remettre dans le ventre. Je suis tout seul, le chasseur attendant courageusement derrière la porte. Avec mes manipulations, un coup chirurgicales, un coup « pratiques », comme retourner le chien, lui attacher les pattes, régler le débit de la perfusion ou chercher une boîte de chirurgie, j’ai déjà changé trois fois de paire de gants. Je ne cherche pas être stérile, mais… restons propre. Je prends mes ciseaux, et je coupe la peau. Le chasseur, qui était rentré entre-temps, ressort précipitamment en entendant le son des lames qui coupent les chairs. La paroi musculaire, maintenant, en partant dans l’axe du corps. Intuitivement, à cet endroit, je me dis que c’est ainsi que ça tirera le moins sur les sutures à venir. J’ai une vue plongeante dans l’abdomen.

– Heu, ça vous dérange si je sors prendre l’air ?

Christophe est vert. Il s’enfuit.

Je coupe un peu plus. J’explore. Il y a deux côtes cassées. Non, trois. Coupées. Les flottantes, et une complète. Il risque d’y avoir… j’explore avec le doigt, inspecte, caresse, décolle… oui, un bruit d’aspiration ! Le diaphragme a été coupé au ras de son attache à la cavité abdominale, et l’air s’engouffre dans la cavité pleurale, cet espace censément vide et virtuel qui sépare les poumons de la paroi costale. Je saisis une grosse pince et attrape tout ensemble, pour limiter la fuite que je viens d’aggraver. Je jette mes gants, allume la lumière du bloc, oriente la table de chirurgie principale et y transporte Rocker, sa poche de perfusion entre les dents. Là, éclairage au maximum, concentrateur d’oxygène, machine d’anesthésie gazeuse : on vient de changer d’échelle. J’augmente le débit de la perfusion, et une fois tout mon matos transvasé, reprends mon exploration des dégâts. J’espère que Christophe va vite revenir, car je vais avoir besoin de lui. Oui, il y a une coupure sur cinq centimètre du diaphragme et des muscles de la paroi abdominale ou thoracique (on est à la limite), avec des bouts de côtes au milieu. Et ce couillon de chien qui remuait la queue !

Je crie un coup, Christophe vient voir. Il me découvre dans le bloc, avec tout l’attirail d’anesthésie gazeuse branché sur son chien, le bruit du concentrateur d’oxygène en fond sonore. Oui, c’est beaucoup plus grave qu’il n’y paraissait, oui, le chien peut y rester, oui, j’ai besoin de lui, oui, il peut regarder de l’autre côté. D’une pression sur son bras – encore une paire de gants foutue – je lui montre quelle force il devra appliquer sur le ballon du circuit d’anesthésie. Assez pour gonfler les poumons, mais sans les faire exploser, s’il-te-plaît. C’est son premier pneumothorax.
Quand nous inspirons, nos côtes se soulèvent, et nos poumons se gonflent parce que nos côtes se soulèvent, mais pas parce que nos poumons sont attachés à nos côtes : ils ne le sont pas. Entre les côtes et les poumons, il n’y a rien, juste deux membranes : la plèvre thoracique, qui tapisse la diaphragme, les côtes et les muscles intercostaux, et la plèvre pulmonaire, qui tapisse les poumons. Entre les deux, rien. Du vide. C’est parce qu’il y a du vide que ces deux plèvres restent collées sans être attachées l’une à l’autre, permettant le mouvement harmonieux de la respiration. S’il y a quelque chose entre les plèvres, le poumon ne se gonfle plus lorsqu’on inspire, il s’effondre – ce qu’on appelle un collapsus pulmonaire. J’explique tout ça au jeune chasseur en plaçant mes points pour refermer l’ouverture de la cavité thoracique. Vite, très vite. Et au moment de serrer le dernier nœud, je le fais appuyer sur la ballon du circuit d’anesthésie, ce qui fait gonfler les poumons, qui reprennent leur place tandis que j’appuie sur le thorax de rocker pour chasser un maximum d’air, avant de serrer mon dernier nœud. Ça a duré vingt secondes. Nous lâchons tout. Et observons. Rocker ne respire pas. Toujours pas. Je vois les battements de son cœur. Respire. Respire !
Il inspire, et expire ! Parfait ! Je jette mes gants, et pars chercher de quoi améliorer le vide pleural. J’insère une aiguille entre deux côtes, branchée à un tuyau et une seringue. J’aspire. Il n’y a presque pas d’air, nous avons parfaitement réussi le rétablissement du vide.

– Heu… je peux ressortir ?

Oui, oui, ce sera toujours mieux que s’évanouir ! Il y du sang partout. Nous avons piétiné dedans, il a coulé sur la table, j’ai plusieurs fois raté la poubelle avec mes compresses imbibées ou mes gants souillés. Le chien est littéralement ouvert en deux, avec vue sur son estomac et son mésentère.

Pourquoi saigne-t-il autant ? Pourquoi ses organes baignent-ils dans le sang ? Je n’ai vu aucune veine, aucune artériole pisser plus que de raison ? Je soulève, j’explore, je sors. Un organe après l’autre, les lobes du foie, le diaphragme, les intestins, la rate. La rate. Et l’estomac. Ce con de cochon a sectionné la moitié des vaisseaux qui relient la rate à l’estomac, au ras de l’estomac ! Ils ne saignent plus vraiment, mais maintenant, je comprends. Alors je ligature, je résèque, je nettoie, j’évalue et je referme. La rate vivra. Le chien aussi. Normalement.

J’explore une nouvelle fois la cavité abdominale. J’ai branché l’aspirateur chirurgical (et encore une paire de gants…), je tout vidé, tout nettoyé, rincé (une paire de gants). Ça saignote, de partout et nulle part. Je laisse tomber. Il est temps de refermer. La paroi musculaire, d’abord, ma coupure, puis celle du sanglier. Je pose un drain. La peau, ensuite, après plusieurs sutures filées, sous-cutanées. J’ai stoppé l’anesthésie gazeuse, mais maintenu l’oxygène. Recontrôlé l’analgésie. Les antibiotiques. Je prépare une cage, avec des bouillottes. Rocker est à 35,8. Ça reste admissible. Maintenant, il va se réveiller. Et je vais le surveiller, par la porte de la salle de préparation qui donne sur le chenil, en commençant à suturer un autre chien, bien moins gravement atteint…

Sang

Continuer la lecture

Publié dans chasseur, chien, chirurgie, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Chirurgie de guerre

Chirurgie de guerre

J’ai aidé Christophe à monter son chien sur la table. Rocker : un genre de grand machin un peu maigre, content de me voir si l’on en juge par les battements réguliers de sa queue. Il respire un peu fort, son cœur bat un peu trop vite, un peu trop fort. Ses muqueuses sont d’un joli rose. Son maître maintient son T-shirt maculé de sang sur l’abdomen de Rocker. Je ne sais pas encore ce qu’il y a dessous, mais ne changeons rien : c’est dimanche, il est treize heures, il y a du sang partout dans ma clinique. Les chasseurs et leurs chiens sont lâchés, les sangliers sont au taquet. Et celui-ci, selon son maître, a le ventre perforé. Je pose mon cathéter, vite, très vite. Branche la perfusion, et injecte l’anesthésique. Un quart de dose. Le grand anglo vacille. Puis s’affaisse. Il n’aura pas eu besoin de grand-chose, comme souvent avec ces animaux fatigués. Je vérifie le cœur, et la respiration. Tout va bien. Un pas d’âne, pour maintenir la gueule ouverte, un laryngoscope, je visualise l’entrée de sa trachée et insère ma sonde trachéale. Il tousse, une fois. Pas de quoi repousser l’anesthésie.
Je bascule le chien sur le côté, sur la table de notre salle de préparation chirurgicale. Pour ces chirurgies sales, j’évite d’emmener les chiens au bloc, pour ne pas le salir. Il n’y a aucun objectif de stérilité quand le sanglier a défoncé le chien à coup de défenses, qui a ensuite continué, la plupart du temps, à courir dans la boues, les ronces et les ruisseaux. Il faut plus qu’une éventration pour arrêter un chien qui veut chasser !
La plaie est très petite. Il y a pas mal de sang, je ne sais pas trop pourquoi. Sur le côté de la dernière côte, elle est bouchée par un amas de mésentère – ce filet auxquels sont suspendus les intestins, très fin et très lâche (la crépine, en boucherie, qui fait de si jolie décorations sur les pâtés). Ça m’arrange : il bouche le trou et empêche que des choses plus fragiles soient exposées, ou que des saletés rentrent dans l’abdomen. Il va quand même falloir que je coupe tout ça, car ce bout de mésentère est très sale. Mieux vaut l’enlever que le remettre dans le ventre. Je suis tout seul, le chasseur attendant courageusement derrière la porte. Avec mes manipulations, un coup chirurgicales, un coup « pratiques », comme retourner le chien, lui attacher les pattes, régler le débit de la perfusion ou chercher une boîte de chirurgie, j’ai déjà changé trois fois de paire de gants. Je ne cherche pas être stérile, mais… restons propre. Je prends mes ciseaux, et je coupe la peau. Le chasseur, qui était rentré entre-temps, ressort précipitamment en entendant le son des lames qui coupent les chairs. La paroi musculaire, maintenant, en partant dans l’axe du corps. Intuitivement, à cet endroit, je me dis que c’est ainsi que ça tirera le moins sur les sutures à venir. J’ai une vue plongeante dans l’abdomen.

– Heu, ça vous dérange si je sors prendre l’air ?

Christophe est vert. Il s’enfuit.

Je coupe un peu plus. J’explore. Il y a deux côtes cassées. Non, trois. Coupées. Les flottantes, et une complète. Il risque d’y avoir… j’explore avec le doigt, inspecte, caresse, décolle… oui, un bruit d’aspiration ! Le diaphragme a été coupé au ras de son attache à la cavité abdominale, et l’air s’engouffre dans la cavité pleurale, cet espace censément vide et virtuel qui sépare les poumons de la paroi costale. Je saisis une grosse pince et attrape tout ensemble, pour limiter la fuite que je viens d’aggraver. Je jette mes gants, allume la lumière du bloc, oriente la table de chirurgie principale et y transporte Rocker, sa poche de perfusion entre les dents. Là, éclairage au maximum, concentrateur d’oxygène, machine d’anesthésie gazeuse : on vient de changer d’échelle. J’augmente le débit de la perfusion, et une fois tout mon matos transvasé, reprends mon exploration des dégâts. J’espère que Christophe va vite revenir, car je vais avoir besoin de lui. Oui, il y a une coupure sur cinq centimètre du diaphragme et des muscles de la paroi abdominale ou thoracique (on est à la limite), avec des bouts de côtes au milieu. Et ce couillon de chien qui remuait la queue !

Je crie un coup, Christophe vient voir. Il me découvre dans le bloc, avec tout l’attirail d’anesthésie gazeuse branché sur son chien, le bruit du concentrateur d’oxygène en fond sonore. Oui, c’est beaucoup plus grave qu’il n’y paraissait, oui, le chien peut y rester, oui, j’ai besoin de lui, oui, il peut regarder de l’autre côté. D’une pression sur son bras – encore une paire de gants foutue – je lui montre quelle force il devra appliquer sur le ballon du circuit d’anesthésie. Assez pour gonfler les poumons, mais sans les faire exploser, s’il-te-plaît. C’est son premier pneumothorax.
Quand nous inspirons, nos côtes se soulèvent, et nos poumons se gonflent parce que nos côtes se soulèvent, mais pas parce que nos poumons sont attachés à nos côtes : ils ne le sont pas. Entre les côtes et les poumons, il n’y a rien, juste deux membranes : la plèvre thoracique, qui tapisse la diaphragme, les côtes et les muscles intercostaux, et la plèvre pulmonaire, qui tapisse les poumons. Entre les deux, rien. Du vide. C’est parce qu’il y a du vide que ces deux plèvres restent collées sans être attachées l’une à l’autre, permettant le mouvement harmonieux de la respiration. S’il y a quelque chose entre les plèvres, le poumon ne se gonfle plus lorsqu’on inspire, il s’effondre – ce qu’on appelle un collapsus pulmonaire. J’explique tout ça au jeune chasseur en plaçant mes points pour refermer l’ouverture de la cavité thoracique. Vite, très vite. Et au moment de serrer le dernier nœud, je le fais appuyer sur la ballon du circuit d’anesthésie, ce qui fait gonfler les poumons, qui reprennent leur place tandis que j’appuie sur le thorax de rocker pour chasser un maximum d’air, avant de serrer mon dernier nœud. Ça a duré vingt secondes. Nous lâchons tout. Et observons. Rocker ne respire pas. Toujours pas. Je vois les battements de son cœur. Respire. Respire !
Il inspire, et expire ! Parfait ! Je jette mes gants, et pars chercher de quoi améliorer le vide pleural. J’insère une aiguille entre deux côtes, branchée à un tuyau et une seringue. J’aspire. Il n’y a presque pas d’air, nous avons parfaitement réussi le rétablissement du vide.

– Heu… je peux ressortir ?

Oui, oui, ce sera toujours mieux que s’évanouir ! Il y du sang partout. Nous avons piétiné dedans, il a coulé sur la table, j’ai plusieurs fois raté la poubelle avec mes compresses imbibées ou mes gants souillés. Le chien est littéralement ouvert en deux, avec vue sur son estomac et son mésentère.

Pourquoi saigne-t-il autant ? Pourquoi ses organes baignent-ils dans le sang ? Je n’ai vu aucune veine, aucune artériole pisser plus que de raison ? Je soulève, j’explore, je sors. Un organe après l’autre, les lobes du foie, le diaphragme, les intestins, la rate. La rate. Et l’estomac. Ce con de cochon a sectionné la moitié des vaisseaux qui relient la rate à l’estomac, au ras de l’estomac ! Ils ne saignent plus vraiment, mais maintenant, je comprends. Alors je ligature, je résèque, je nettoie, j’évalue et je referme. La rate vivra. Le chien aussi. Normalement.

J’explore une nouvelle fois la cavité abdominale. J’ai branché l’aspirateur chirurgical (et encore une paire de gants…), je tout vidé, tout nettoyé, rincé (une paire de gants). Ça saignote, de partout et nulle part. Je laisse tomber. Il est temps de refermer. La paroi musculaire, d’abord, ma coupure, puis celle du sanglier. Je pose un drain. La peau, ensuite, après plusieurs sutures filées, sous-cutanées. J’ai stoppé l’anesthésie gazeuse, mais maintenu l’oxygène. Recontrôlé l’analgésie. Les antibiotiques. Je prépare une cage, avec des bouillottes. Rocker est à 35,8. Ça reste admissible. Maintenant, il va se réveiller. Et je vais le surveiller, par la porte de la salle de préparation qui donne sur le chenil, en commençant à suturer un autre chien, bien moins gravement atteint…

Sang

Continuer la lecture

Publié dans chasseur, chien, chirurgie, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Chirurgie de guerre

La ceinture

Il a la cinquantaine, une paire de rangers et un treillis. Je le vois souvent.

Il a une grosse meute.

C’est un chasseur de sanglier.

Il est assis, presque effondré, devant mon bureau. La tête dans ses mains, il ne me montre pas ses yeux.

Il mange ses mots. Il s’étouffe.

Son chien est sur ma table. Il est mort.

« Vous savez, vous savez, ce chien… Ce chien je l’avais recueilli, il avait juste débarqué chez moi. Et je l’ai gardé.
Et…
Et ce chien c’était…
Et vous savez, ce chien, un jour, j’ai enlevé ma ceinture.
J’ai enlevé ma ceinture, j’ai enlevé ma ceinture, comme ça, et vous savez, il me faisait toujours la fête, il était…
Et là il a hurlé, et il s’est caché sous la table.
Et vous savez…

Et putain vous savez, j’en chiale encore. »

Continuer la lecture

Publié dans Animalecdotes, chasseur, chien | Commentaires fermés sur La ceinture

Dimanche

Aujourd’hui, c’est dimanche. Je suis d’astreinte : de garde, avec mon téléphone portable même aux toilettes, mais chez moi. Je suis d’astreinte en continu depuis deux jours, mon après-midi de repos précédente, c’était jeudi. La prochaine, mardi. Les journées ont été chargées. Les nuits, moins.

Il est 7h30, je suis dans mon lit, et mon téléphone sonne. Volume à fond, branle-bas de combat. Une voix de femme. Jeune.

– Service de garde.. bonjour ?
– Docteur c’est affreux mon cochon d’Inde a une tique, j’ai peur !
– Zgrmfl mais c’est pas grave, il suffit de l’enlever…
– Mais comment ??? Et puis, il y a les enfants !
– Pfff attendez je vais prendre votre téléphone, je vous rappellerai quand je serai à la clinique…

Suit une séance titubante pour trouver un stylo et un papier, noter le numéro.

– Merci docteur !

7h30. Là, c’est sûr, je suis réveillé maintenant. J’aurais pu l’envoyer chier. Même pas le réflexe. On ne me réveille jamais en semaine pour des conneries pareilles. C’est uniquement les dimanches et jours fériés.
Et moi j’envoie pas chier. Et tout à l’heure, quand je serai à la clinique pour gérer mes hospitalisés, je vais l’appeler pour enlever la tique de son cobaye. Lui montrer comment on fait, lui vendre un crochet à tiques, et même pas lui faire payer le tarif de garde. Mais quel con.

Foutre les chiens dehors, petit dej’, twitter, café. Je vais partir assez tôt à la clinique, j’ai des trucs très lourds dans mon chenil, pas que ce soit urgent mais là, tout seul chez moi, je stresse et tourne en rond. Je bouquine un chapitre de mon Ettinger, n’en retiens rien, prends mes clefs et ferme la porte. Je vais aller voter en vitesse, pas sûr que j’aurais le temps plus tard. Au bureau de vote, il y a quelques vieux du village et une assiette de crêpes. Je serre quelques mains en vitesse, engloutis une crêpe tendue par madame le maire, et file en montrant mon téléphone comme une excuse.

« Les urgences, tout ça. »

Il est 9h lorsque j’ouvre la porte de la clinique. Le chien qui devrait être mort depuis trois jours va bien. Très bien. Le téléphone sonne, un chien qui refuse de manger, pas joyeux, pas en forme. Alerte piro. Ce n’est peut-être pas ça, mais on ne va pas prendre de risques. En attendant qu’il arrive, j’appelle la propriétaire du cobaye, et administre ses traitement à mon hospitalisé lourd. Le chat opéré hier soir va très bien, pas d’inquiétude, il ronronne peinard dans sa cage avec ses morphiniques, sa litière, sa gamelle et son coussin. N’a pas touché à sa perf’, comme souvent les chats. Je lui fous la paix. Il est apaisant.

Le propriétaire du jeune chien pas en forme arrive vite, pas le temps de promener le chien hospitalisé. On verra après. Un jeune lab’, qui remue à peine la queue alors que d’habitude, rien ne le démonte. Son maître a eu raison de me l’amener. Il n’a pas de fièvre, l’examen clinique est normal, le frottis piro négatif, il n’est même pas franchement malade, mais il y a un truc.

Il a mal, forcément. Le ventre est souple mais il me regarde d’un air accusateur lorsque je le palpe.

« Il a tendance à manger des conneries, ce loulou ?
– Heu, non, ça lui a passé depuis quelques mois déjà. »

J’enfile un gant, que je fais claquer comme dans les séries. Un doigt dans le rectum, des fragments durs, des gouttes de sang. Qu’est-ce qu’il a mangé ce con de chien ?

Des morceaux de bois.

Antalgiques, antibiotiques en couverture, paraffine, on revoit demain si ça ne va pas mieux : m’étonnerait qu’il faille lui ouvrir le ventre, à celui-là.

Pendant la consultation, la dame au cobaye est arrivé. J’ai enlevé la tique avec le petit crochet qui va bien, je lui ai montré comment faire. Quatre euros cinquante, le prix du réveil le dimanche, le prix pour être rassurée même si ce n’était rien du tout. Je trouve ça très con, et je ne vois pas comment faire autrement, là. Je renvoie la dame chez elle avec son cochon d’Inde. Il n’y a pas à dire, je sauve des vies. Je me dis que je comprends les généralistes qui n’assurent plus leurs gardes, vu que de toute façon les vraies urgences filent aux urgences, et qu’il ne reste que ce genre de conneries.

Il est 11h00, et le voisin arrive avec son chien. C’était prévu depuis hier. Ce papy setter s’est descendu une bassine de gras l’avant-veille, et ça a du mal à passer. Je préfère jeter un œil, même si les choses semblaient se dérouler normalement, hier. Il nous a déjà fait une hépatite, une pancréatite, une prostatite, une uvéite, manquerait plus qu’il nous refasse un joyeux mélange de tout ça sur son indigestion carabinée. Pas de selles depuis la veille, mais plus de vomissements non plus. Je fais une radio, histoire de vérifier l’absence d’image d’iléus. RAS en dehors de son arthrose et des plombs qu’il a pris il y a des années. Je remets des antalgiques, on verra demain.

Je promène le chien hospitalisé, renseigne un quidam qui a trouvé un chien, pucé heureusement, renvoyé dans ses pénates immédiatement. Ça aussi c’est du service public : je ne facture jamais rien pour ce genre de trucs, sauf si je garde le chien le temps que le maître puisse le récupérer…

Enfin, il est midi et j’ai fini mes urgences. Je vérifie mes perf’, fais le tour de la clinique, ferme la porte.

Devant la mairie, les gens sont attroupés au soleil. Il y a la queue entre la boulangerie, le tabac et la mairie. Mais ici, ils n’ont pas de crêpes.

Deux heures moins dix, j’ai eu le temps de manger, cette fois. Le téléphone sonne à nouveau.

Un vêlage. A l’autre bout de la clientèle. Je choppe une chupa au passage, en guise de dessert. Pastèque, ma préférée.

Vingt minutes de route, je fais un détour par la clinique pour attraper l’embryotome, au cas où.

Le téléphone sonne, sur la route. Un chien qui s’est arraché une griffe. Il a mal, forcément, mais ce n’est pas grave. Je donne quelques conseils à la dame, qui voudrait quand même me le montrer. Je lui explique que je pars sur une grosse urgence, que j’en ai peut-être pour une heure ou deux. Je la rappellerai.

La petite étable est ouverte aux quatre vents. Il fait un froid glacial malgré le soleil, mais ma chasuble de vêlage coupe bien le vent. Le gars n’est pas trop habitué à me voir dans ce rôle. Avec ses 15 salers, on ne fait jamais d’obstétrique chez lui. Il a eu un bon réflexe : repérer la bête « malade », la remonter à « l’étable », repousser le veau déjà à moitié engagé. J’enfile mes gants, plonge mes bras dans la chaleur de la matrice. La jeune vache n’apprécie pas, mais ne dit rien. Le veau est là, présentation antérieur. D’après l’éleveur, il avait une patte pliée. Une bricole, mais bon, quand on n’a pas l’habitude…
Le souci, c’est cette sensation de vide, d’air dans l’utérus. Normalement, l’utérus, même atone à cause de l’épuisement, ça colle fort au veau, il n’y a pas des masses de place. Là, j’ai l’impression de balader mes mains dans une cathédrale de muqueuses. Et de sentir trop bien le rein gauche, la panse, là en bas. Percée. J’enlève mes gants pour en voir le cœur net, sentir les détails : une vraie catastrophe. Elle est déchirée, depuis le vagin jusqu’à, sans doute, la moitié de l’utérus, avec, évidemment, le col en vrac au milieu. Coup de bol, les artères n’ont pas pris, et le veau est encore en vie. Je glisse mes doigts sur les limites de la déchirure, sens passer un ovaire.

Et après tout, pourquoi pas ?

Je fais une tronche d’enterrement, l’éleveur et sa femme ont changé de visage en voyant le mien.

« Bon, votre veau a tenté de sortir par césarienne, mais tout seul. Il a bien réussi l’ouverture de matrice, même si ça fait plutôt incision de débutant, mais pour le péritoine, les muscles et le cuir, il a merdé. Je vais finir le travail : ouvrir là (je monter le flanc), on sort le veau par le trou qu’il a fait, et je referme tout le bordel. C’est un foutu chantier, il y en a pour deux heures sinon plus, ça peut rater, elle peut mourir de choc (elle fait déjà bien la gueule), ou faire une péritonite dans les jours qui suivent. Le veau, ça devrait aller. Il me faudrait deux seaux d’eau, froide ça ira. »

Ils hésitent. A la fois choqués – ils n’ont jamais vu un truc comme ça – et rassurés par mes tentatives humoristiques. Je sais ce que j’ai à faire, je suis sûr de moi, et ils le sentent. Ils me font confiance. Il y a une sensation de puissance étrange dans ces instants. Ce genre de chirurgie, tous les vétos ruraux s’y sont essayés. Avec, je suppose, des succès variés. Ça ne s’apprend pas à l’école, ça ne s’apprend pas tout court. C’est le bordel, on ne sait pas ce que l’on va trouver en ouvrant, on a notre petite boîte de chir’ et nos mains, on est tout seul. C’est exaltant. Surtout quand on l’a déjà fait et que l’on sait que ça peut marcher. La première fois que cela m’est arrivé, j’ai du « inventer » cette chirurgie. Depuis, j’ai un peu peaufiné. Ce matin, j’ai enlevé une tique du cou d’un cobaye. Là, la vie d’un veau et d’une vache dépendent de ce que je vais faire. Non que seule ma compétence compte : même en travaillant bien, elle peut y rester. Mais si je ne fais rien, elle mourra.

Le temps que je savonne la bestiole, anesthésie le flanc, ligote les postérieurs et pose une mouchette (dans le désordre), madame est revenue avec des seaux. Je dispose ma boîte de chir’, sors mes fils, ma lame. Je me désinfecte les mains, les bras. Explique au monsieur comment tirer le veau, quand je le lui présenterai. Il est nerveux, se roule une cigarette, qu’il rallumera 100 fois pendant la chirurgie, vu le vent.

J’incise, esquive un coup de pied pas trop vaillant et de toute façon bridé par mon huit aux jarrets. Ça a le cuir épais, une salers. je crois que c’est la première fois que j’en ouvre une. Dessous, deux fines couches musculaires, puis la cavité péritonéale. Je repousse la panse vers l’avant, glisse mes bras derrière. L’ouverture est là. Depuis le milieu de la corne gauche jusqu’au vagin. Plutôt rectiligne. Le veau n’est pas trop mal placé pour une extraction. Je sors ses pieds, les tends à l’éleveur, qui place les lacs et, avec mon aide, extrait facilement le bestiau. Le veau est secoué, a du mal à respirer. Un coup d’analeptiques, et ça repart. Je le surveille trois minutes avant de retourner me laver puis désinfecter les mains. C’est maintenant que les choses sérieuses commencent.

Nous sommes sur une petite route de campagne, et l’étable est ouverte du côté de la route. Il y a un passage monstre, avec les élections. Les gens s’arrêtent comme ils s’arrêtaient à la sortie de la mairie, discutent. Il y a des voisins, des vieux, des jeunes, une petite fille de six ans qui voudrait savoir si ça fait mal, et pourquoi le veau tremble comme ça. Elle aussi, elle a froid. Une dame sort une couverture du coffre de sa voiture pour abriter le veau, et enfile son blouson à la petite.

Je suis dans ma chasuble vert poubelle, les bras jusqu’aux coudes dans l’abdomen de la vache. Suture intégralement à l’aveugle, pas moyen d’extraire la matrice, même partiellement. J’appelle ça la suture au doigt : je me pique régulièrement pour bloquer la pointe de l’aiguille. Je serre mon surjet sur mes phalanges, me scie les articulations. Alors que j’écris ce billet, je compte douze coupures et piqures sur mes doigts. Les seules douloureuses sont celles de la deux-trois phalangienne de chaque index. Là où le fil passe quand je serre. Le premier surjet est le plus hasardeux. Le ligament large et les débris de placenta me gênent. La coupure est mal foutue. Con de veau. Il me faut pas loin de trois quart d’heure pour finir ce premier surjet. Pas parfaitement étanche, mais pas loin. Le second, enfouissant, me prendra une petite demi-heure. Du plaisir de faire un surjet en ne prenant que la séreuse et la musculeuse, sans traverser la muqueuse, lorsqu’on ne voit rien et qu’on a les deux bras dans la vache…

Une vieille dame me regarde travailler, souriante. Elle avait des vaches, avant, je ne les ai jamais connues. Ils ne parlent pas politique, aucun. Ils discutent, de la petite du voisin, des brebis, de la pluie, du beau temps, d’un baptême, de l’herbe qui pousse et du veau qui est gros, mais pas tant que ça. Ils parlent de tout, ils parlent de leur essentiel. Ils évoquent le véto qui était là avant moi, et qui est mort. Les Pyrénées sont splendides sous le soleil.

Je me sens utile, même si, finalement, ils ne s’intéressent pas tant que ça à moi.

J’ai fini mes surjets. Un monsieur, le père de l’éleveur, je crois, veut savoir quelle longueur de fil a été nécessaire : 2m50. Il n’en revient pas. Quelqu’un que je n’ai vu ni arriver, ni partir, vient de revenir avec une bouteille de colostrum empruntée au voisin laitier. Sortie du congel’ et réchauffée au bain-marie.

Je fais vider un flacon de pénicilline dans l’abdomen de la vache. Plus par habitude que par réel souci d’efficacité, mais ça « parle ». Ça aurait aussi bien marché en intra-musculaire. Premier surjet musculaire, second surjet musculaire. Cette fois, ça va très vite. Je suture le cuir, un joli montage à points passés. en esquivant les savates – la peau est toujours mal anesthésiée en fin de chirurgie…

J’ai terminé.

Reste à faire le ménage, m’enlever le sang de tout partout. L’eau des seaux n’est pas froide, elle est chaude. J’en pleurerais de plaisir, moi qui ne suis pourtant pas frileux.

Dans ma voiture, le téléphone chante les messages sur le répondeur.

Les gens sont partis. Mais le veau a toujours sa couverture.

J’explique un peu le post-op’ à l’éleveur et à son épouse. Rien de bien compliqué. Ils sont dramatiquement confiants.

C’est une belle journée, même en plein vent.

Sur mon répondeur, un message, un chat blessé. Je pense à la dame avec son chien a la griffe arrachée, quand un chasseur m’appelle : il vient de faire ouvrir un chien au parc… Je donne rendez-vous aux deux en même temps. Le premier arrivé passera le premier sur la table de chir’, le second sera hospitalisé. Je rappelle pour le chien avec sa griffe, m’excuse et explique à sa propriétaire que j’ai d’autres animaux à prendre en charge en priorité. Elle l’admet très bien, me demande quelques conseils. Elle ira le lendemain chez son vétérinaire habituel (qui ne fait pas ses gardes…).

A la clinique, je patiente un peu, range quelques papiers, regarde de loin ma 2035. Je me connecte sur Twitter. #radiolondres, et le gazouillis habituel. C’est le printemps.

Le chasseur arrive le premier. Un bon gros chien de chasse qui en a vu d’autres, une belle ouverture à la cuisse. Un petit trou sur l’abdomen. Largement de quoi justifier une anesthésie générale. J’ai le temps de poser mon cathéter et brancher ma perf’ quand le chat arrive. Un gros matou manifestement plus qu’à moitié sauvage, avec une vilaine blessure au cou, probablement un vieil abcès percé. Bien dégueulasse. Je discute trois minutes, propose de le castrer en profitant de l’anesthésie. La dame est d’accord – ça lui apprendra à se battre, comme elle dit – j’hospitalise, elle le reprendra le lendemain.

Il est 17h passées et j’ai deux chirurgies qui m’attendent.

J’endors rapidement le gros chien. La plaie à la cuisse ne nécessite presque pas de suture musculaire, mais un drain ne fera pas de mal. Le trou abdo, finalement, ce n’est rien. Une demi-heure de boulot, et je laisse le chien se réveiller en expliquant les traitements et consignes pour la suite.

Il est 18h lorsque je tente d’endormir le chat. Je réussis mon injection, mais en bon gros matou costaud et à moitié sauvage, il essaye de me bouffer, m’échappe et ravage ma salle de préparation, avant de se réfugier sous une armoire. Nous avons laissé exprès l’espace nécessaire à un chat pour se planquer là, pour ce genre de cas. Je tue le temps de l’induction en faisant les soins à mon gros chien hospitalisé, qui continue de défier les pronostics, et en babillant sur twitter.

Pose de cat’, perf. Le téléphone sonne à nouveau. Un veau, très mal. J’indique à l’éleveur que je passerai après avoir fini ma chirurgie. Le parage de l’abcès me prends une grosse vingtaine de minutes, la castration cinq de plus. Je remets le chat en cage, vérifie que tout va bien, et je repars.

Le veau est à dix minutes de route de là. Il est 19h20 lorsque je l’examine. Douleur majeure, à en claquer. Une vilaine diarrhée hémorragique, une bonne fièvre. Coli, salmo ou coccidies ? Je pense pour les dernières, mais les fragments de fibrine et de nécrose dans la diarrhée me font douter. Le veau est mal, en tout cas. Dans le doute, je traite pour les bactéries comme pour les protozoaires, prends un échantillon, et surtout, je soulage la douleur. A 19h45, je suis de retour à la clinique, je mets la diarrhée à décanter pour une coproscopie. J’ai le résultat à 20h00. Normal. Coccidiose massive. Jamais vu autant de ces saloperies par champ (zone éclaircie, là, pas moyen de prendre la photo avant d’avoir dilué, ça ne rendait pas, mais l’idée était un peu la même que pour ces coccidies de lapin).

Eimeria bovis

Je ne rappelle pas l’éleveur, de toute façon il viendra demain pour la suite du traitement, si le veau a survécu, ce qui est loin d’être gagné.

Moi, je promène le chien hospitalisé. Un gros cœur de malamut. Nous avons un nouveau président de la république, twitter gazouille tant que je n’arrive plus à suivre, et mon chat opéré de la veille est toujours là, et pète le feu. Celui à qui je viens de parer l’abcès et couper les roubignolles se réveille gentiment.

Je laisse un message aux propriétaires du malamut, et la salle de préparation à la femme de ménage. Dans un état lamentable, j’en suis désolé pour elle, mais je n’en peux plus.

Je referme la porte. Klaxons de joie dans le lointain.

Il est 20h40 quand j’arrive chez moi. Je vais me coucher tôt. Une grosse journée m’attend demain.

Continuer la lecture

Publié dans bovin, castration, césarienne, chasseur, chat, chien, chirurgie, éleveur, hospitalisation, URGENCE, vêlage, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Dimanche