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Le cancer du sein de la ministre.

La ministre déléguée à la famille, j’avoue mon ignorance, je ne le savais pas auparavant, a décidé de  révéler qu’elle se battait depuis huit mois contre un cancer du sein. Le journal Le Monde en fait un article (ICI).
Je ne sais quoi penser de cette révélation. Encore une fois les femmes politiques sont des femmes comme les autres mais l’article (et je ne sais si la ministre l’a relu et / ou corrigé) révèle exactement le contraire.
Conformément à la doxa ambiante (et à laquelle je participe en demandant des comptes big pharmiens à tout le monde), il faudrait que je révèle la totalité de mes conflits d’intérêts, ce qui est impossible  : je suis a priori contre le dépistage organisé du cancer du sein par mammographie chez les femmes entre 50 et 74 ans (et je suis un repenti car j’y ai « cru » et ce sont les lectures de Junod et de Prescrire, puis par la suite, de Göetzsche et autres, qui m’ont fait changer d’avis) et je tente d’informer mes patientes ; je prescris aussi des mammographies quand il le faut ou quand mes patientes, dûment informées, ne sont pas d’accord avec moi ; et j’ai connu deux décès par cancer du sein dans ma famille très proche. Fin de la parenthèse.
Ma première réaction, épidermique, était qu’encore une fois une femme politique faisait de la politique.  D’ailleurs l’article parle deux fois du Mariage pour tous… Puis j’ai lu, voir plus bas, des réactions bloguesques, et je me suis dit, au delà des critiques, très acerbes de la part des femmes qui ont eu un cancer du sein (ou qui l’ont toujours) et qui parlent (les autres, nous ne savons pas), que la démarche de Madame Bertinotti était à la fois naïve et impudique mais qu’après tout elle avait bien le droit de faire ce qu’elle voulait.
Puis, en réfléchissant, je me suis demandé pourquoi on lui tapait dessus comme cela.
Les médecins blogueurs ont commencé puis les femmes blogueuses à qui on a annoncé qu’elles avaient un cancer du sein et je me suis dit : est-ce que lorsque l’on a un cancer, fût-on ministre, on est capable d’être tout à fait sereine sur sa propre maladie et sur tous ses tenants et ses aboutissants ? La réponse est non. 
Quelles sont les réflexions des blogueuses chez qui on a diagnostiqué un cancer du sein ? 
ICI (Mon Intime Sein) on reproche surtout à la ministre la médecine à deux vitesses, celle pour les privilégiées et celle pour  les autres, le fait qu’elle privilégie le travail mais cette blogueuse qui s’étonne que la ministre n’ait pas conseillé les bonnes associations de patients, les bons blogs, les bons sites, elle ne peut s’empêcher, dans une volée de méchanceté de lui dire, certainement pour l’encourager, attention, ce n’est pas fini, vous ne vous en êtes pas sortie, en prédisant l’angoisse de la récidive… Pas gentil, pas très collégial comme discours. Imaginons qu’un cancérologue ou qu’un médecin traitant ait dit cela… On en entendrait des vertes et des pas mûres. En gros, notre blogueuse vient de comprendre que la société française est inégalitaire. Ouah ! J’ai quand même appris un mot la Cancérie.
J’ai un cancer et je ne suis ni digne, ni courageuse : LA. La blogueuse insiste sur le problème des travailleuses précaires, des non fonctionnaires, et sur l’injustice des corps qui ne réagissent pas tous de la même façon à la maladie et à la chimiothérapie. Je cite : »Son courage et sa dignité sont salués. Pour moi qui ne suis ni courageuse, ni digne mais tristement égoïste et paresseuse, c’est une claque de plus parce qu’en plus de tout cela, je suis probablement méchante : je ne suis pas admirative de notre ministre.« 
ICI, le site Fuck my cancer, souligne que la ministre n’a fait que parler d’elle et pas des autres et insiste sur la médecine à deux vitesses, sur le fait que les aides sociales ne sont pas assez importantes et qu’il s’agit d’un petit traité de camouflage à usage politique (très belle formule). J’ai surtout retenu qu’elle se demandait pourquoi elle n’avait prévenu ni le premier ministre ni le ministre de la santé. Intéressant.
LA, Martine ou ailleurs reproche deux choses, et avec beaucoup de tact, à la ministre : 1) pourquoi en parler et maintenant ? Comme si libérer la parole valait mieux que le silence de ces femmes qui se taisent pour ne pas perdre leur emploi… Et 2) : qu’est-ce que c’est que ce discours de battante ? Comme si, seules les battantes pouvaient s’en sortir, cette idée débile voudrait-elle dire que celles qui meurent ne se sont pas battu ? 
ICI, Catherine Cerisey est de mauvaise humeur, elle trouve l’article cependant bien écrit (pour les critiques voir Martine qui analyse les khonneries de la journaliste), mais elle aussi se plaint des privilèges « régaliens » que la ministre a obtenus à l’Institut Curie (avoir des rendez-vous plus rapides, et cetera…) et, plus justement, du fait que continuer à travailler est plus un privilège physique (résister au cancer et à la chimiothérapie) et professionnel (avoir des employeurs compréhensifs et ne pas être responsable du rayon fruits et légumes dans une grande surface) qu’une preuve de courage. Et elle place un entretien d’elle sur itélé où elle exprime le voeu que la ministre devienne, puisqu’elle en est, la porte parole des femmes porteuses d’un cancer du sein.
Commentaires : à une exception près (ICI) les blogueuses (que j’ai lues), font une critique people et sociale de la démarche de la ministre mais n’abordent pas le problème du dépistage, du sur diagnostic, du sur traitement, et de la condition particulière de la femme malade dans une société patriarcale.
Je vous propose donc de découvrir LA le billet de la crabahuteuse sur la prévention du cancer du sein.
Venons-en aux médecins blogueurs ou apparentés.
Le billet de l’année est celui, LA, d’Hippocrate et Pindare, intitulé avec pertinence : « Dominique Bertinotti, malade du cancer ou malade de la mammographie ?  » Notre ami dit tout et bien. Je vous conseille de le lire car le paraphraser ne le rendrait pas plus clair.
Nous avons aussi les deux jumeaux de la presse médicale qui s’expriment. JYN et JDF.
JYNau, ICI, l’article est intitulé, « Pourquoi Dominique Bertinotti doit faire de son cancer du sein un ‘instrument politique' », n’y va pas par quatre chemins. Il profite de l’affaire, après un début d’article assez balancé sur les conditions de la révélation du cancer de la ministre et sur la façon dont elle a raconté son histoire,  par écrire ceci : « Tout plaide donc pour la bascule au «tout DO.« , DO signifiant Dépistage Organisé, et d’annoncer : L’urgence n’est plus à témoigner pour « faire évoluer le regard de la société sur cette maladie » mais à agir pour réformer un système de dépistage encore trop inefficace« . JYNau balaie donc d’un revers de main le sur diagnostic et le sur traitement qui sont les deux problèmes cruciaux du dépistage du cancer du sein (voir Peter Göetzche ICI).
JDFlaisakier, LA, le journaliste vedette d’Antenne 2 (mon oreillette me dit qu’il s’agit désormais de France 2), écrit dans un style consensuel digne du service public et je lis ceci qui me rend perplexe : « Le dépistage organisé subit des attaques récurrentes car on lui reproche d’être à l’origine de surdiagnostic et de surtraitement. Les dernières évaluations présentées par l’association américaine d’oncologie clinique, l’ASCO, chiffrent à 10 % le taux de surdiagnostic, c’est-à-dire d’images suspectes qui s’avèrent, après examen et biopsie, ne pas être le signe d’un cancer. » Ainsi, JDF, confond faux positifs et cancers. Faut-il lire le reste de l’article ? Amen.
Le dévoilement de la ministre adresse au moins six domaines : 
  1. Celui du secret médical. La majorité des patients ne disent pas leur cancer pour ne pas perdre leur travail ou pour qu’on ne les juge pas dans leur travail, en fonction de la maladie qu’ils ou elles ont. 
  2. Celui de la pudeur. La majorité des patients ne disent pas leur cancer pour qu’on ne porte pas sur eux un regard qui les dépouille de leur statut d’êtres humains pour en faire des cancéreux, par exemple, c’est à dire des humains en marge dont la société attend qu’ils se comportent de cette façon ou d’une autre.
  3. Celui de l’attitude de la société à l’égard des patients atteints de maladies graves : du déni à l’apitoiement en passant par la gêne.
  4. Celui de la femme malade dans une société patriarcale.
  5. Celui de l’intendance : l’Annonce, l’attente, les rendez-vous, le suivi médical et par quelles équipes, les relations entre les services hospitaliers et le médecin traitant (pas un mot ni par la ministre, ni par les blogueuses, ce qui montre soit son inutilité, soit son mépris soit son incompétence, petites croix souhaitées), l’accompagnement social…
  6. Celui des croyances sur le cancer du sein (le dépister tôt) et sur les patientes (les battantes s’en sortent)
  7. Ad libitum
Nous sommes en plein pathos.
Décidément une ministre n’a pas le cancer des autres. 
Portez-vous bien Madame Bertinotti.
Je conseille à tous de lire Susan Sontag qui a eu deux cancers dans sa vie, traités l’un aux Etats-Unis et l’autre en France, et qui a réfléchi sur les problèmes du cancer et du sida. 
La Maladie comme Métaphore – Illness as Metaphor (1979 : Christian Bourgois) et Le Sida et ses Métaphores – AIDS and its Metaphors (1989 : Christian Bourgois)
Et, bien entendu, No Mammo ? de Rachel Campergue qui reste, en français, la référence.
Sur ce blog vous trouverez de nombreux billets sur le sujet.
Photographie : Susan Sontag : 1933 – 2004

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