Archives de l’auteur : L'école des soignant.e.s

Comment faire pour soigner ? – une conversation lancée par « Dr Vagin »

NB : Je rappelle que désormais, sur ce blog, tous les termes qui désignent des personnes de toutes les genres sont utilisés sous leur forme féminine (et parfois féminine-plurielle). ————–Pendant la pandémie, on continue à souffrir d’autre… Continuer la lecture

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Etudes de médecine : comment « passer à côté » de l’autre – par Robert Montarski

« Robert Montarski » (c’est un pseudo) est étudiant en médecine en France. Il m’a envoyé ce texte, que je publie volontiers. En ces temps de coronavirus, il n’est pas inutile de rappeler que la formation des soignant.es laisse encore beaucoup à… Continuer la lecture

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Quand on est étudiant.e, que faire face à la maltraitance ?

Une étudiante en médecine m’a écrit… « Je suis encore au début du cursus, mais le hasard et la chance ont fait que j’ai déjà eu une expérience hospitalière, en tant que patiente puis à travers une mission d’un an en service civique dans un servic… Continuer la lecture

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Lettre d’une femme en colère à une gynécologue maltraitante

J’ai reçu aujourd’hui (14 février 2020) un message d’une internaute qui me dit ceci :J’ai vécu hier, avec ma fille de 18 ans, une expérience violente avec une gynécologue qui nous a humiliées. J’ai dormi deux heures cette nuit, grâce à cette dame. Je v… Continuer la lecture

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Refus de stérilisation : les médecins qui n’annoncent pas la couleur à l’avance sont des crapules indignes d’exercer

La stérilisation volontaire est légale depuis la loi du 4 juillet 2001. Oui, vous avez bien lu. Cela fera bientôt 20 ans que la loi permet à toute personne majeure de se faire stériliser par ligature des trompes ou vasectomie, avec pour unique conditio… Continuer la lecture

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« Tu comprendras ta douleur » – un livre pour toutes les personnes qui veulent comprendre pourquoi on a mal

NB : Je rappelle que désormais, sur ce blog, tous les termes qui désignent des personnes de toutes les genres sont utilisés sous leur forme féminine (et parfois féminine-plurielle). Au milieu des année 1980, alors que j’étais rédacteur à la revue … Continuer la lecture

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La fabrique des Brutes en blanc commence la première année – par MZ/MW

Aujourd’hui, 29 août 2019, une internaute m’envoie un article de La Montagne datant du 28 : « Bizutage, harcèlement et injures : des étudiants en médecine à Clermont-Ferrand dérapent sur Facebook. » Au-delà de la situation lo… Continuer la lecture

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Adoption et procréation assistée pour tou.te.s ?

Une internaute m’écrit (je résume) : A la suite de la lecture du billet de Laurent Joffrin en réaction au livre de Sylviane Agacinski, je souhaiterais connaître votre position sur à la « PMA pour toutes ». Elle semble être présentée comme une m… Continuer la lecture

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Du soin et des opinions politiques des professionnelles de santé

(NB : dans ce blog, désormais et dorénavant, presque toutes les plurielles et beaucoup de singuliers sont accordées au féminin.)***Je lis ce jours-ci, grâce à un rappel d’@aron_julien (Merci, Julien !), qu’en mars 2017, la majorité des généralistes se … Continuer la lecture

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Méningiomes provoqués par l’Androcur : une patiente raconte et crée une association

Comme la plupart des femmes, vous ne savez pas ce qu’est un méningiome. Jusqu’en août 2017, je ne le savais pas non plus. Comme la plupart des femmes, vous prenez la pilule contraceptive, ou un médicament qui permet de réduire les soucis gyn… Continuer la lecture

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L’étudiante en médecine qui m’a soigné – par Marc Zaffran/Martin Winckler

Pendant l’été 1976, entre ma 2e et ma 3e année de médecine (je n’avais jamais eu de contact avec des patientes encore), j’ai traversé les Etats-Unis en bus Greyhound. New York, NY – Indianapolis, IN – Minneapolis, MN – Billings, MT – Portland, OR – San… Continuer la lecture

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La vaccination universelle contre les HPV n’est ni justifiée scientifiquement, ni urgente. Et les « personnalités » qui appellent à la faire sont bardées de conflits d’intérêts…

Il ne se passe pas de semaine sans que des internautes me demandent s’il « faut » vacciner leurs filles contre le HPV.J’ai déjà répondu il y a longtemps à ce sujet sur mon site professionnel.Récemment, une cinquantaine de « personnalités » ont appelé … Continuer la lecture

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Le corps d’une femme, enceinte ou non, n’appartient qu’à elle

Les adversaires de l’IVG (quels que soient leurs motifs) déploient habituellement deux types d’arguments pour contester les droits d’une femme à interrompre sa grossesse. »Et les droits du père biologique, alors ? » Le premier concerne le père biolo… Continuer la lecture

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« L’Ecole des soignantes » – un roman pour proposer d’autres modèles du soin et de son apprentissage

Le 7 mars 2019, trente ans presque jour pour jour après avoir publié mon premier roman, La Vacation, POL publie L’Ecole des soignantes, nouveau roman « médical ». Si j’en parle ici, c’est bien sûr parce qu’il porte (presque) le même titre que ce blog, et… Continuer la lecture

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Scènes de la maltraitance médicale ordinaire (parmi bien d’autres) – un témoignage de patiente.

Un témoignage reçu par Baptiste Beaulieu et que son autrice m’autorise à publier. C’est l’histoire d’un interne. Appelons le C. Il s’occupe de moi depuis mon entrée et son attitude est de pire en pire. Je suis exigeante allez vous me dire ? … Continuer la lecture

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Les gants – par Florence Braud

J’ai froid.J’ai peur.Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive.Je suis assise au bord du lit, dans cette chambre plongée dans la pénombre, et j’attends. Mais ce lit n’est pas le mien. Je ne connais pas cette chambre. Et je ne sais pas ce que j’attends.Deux… Continuer la lecture

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Les vrais spécialistes de la santé des femmes, ce sont les généralistes – par Marc Zaffran/Martin Winckler

Le débat autour de la clause de conscience à l’égard de l’IVG fait rage, et je me suis déjà exprimé deux fois sur le sujet, sur ce blog (dans le billet précédent) et sur le média en ligne AOC.Si je reviens là-dessus aujourd’hui… Continuer la lecture

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S’il est difficile d’accéder à l’IVG en France, ce n’est pas à cause de la « clause de conscience » invoquée par quelques gynécologues

Une fois n’est pas coutume, je ne vais pas faire de « gynéco-bashing ».Mais la récente colère devant l’impossibilité pour les femmes d’obtenir une IVG à l’hôpital de La Flèche (Sarthe) mérite d’être examinée.Cette colère se porte en premier sur le refus … Continuer la lecture

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Comment appelle-t-on une « Ecole » qui « forme » les médecins à la prescription des médicaments … de l’industriel qui la finance ?

Imaginez, si vous voulez bien, une entreprise du médicament. Appelons-la WoPharma.(Le « Wo » veut dire « World ».) WoPharma est spécialisée dans la commercialisation de médicaments destinés à soigner les maladies cardio-vascula… Continuer la lecture

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Le syndicat des homéopathes en plein déni de la réalité scientifique

En 1983, année où je suis devenu l’un de ses rédacteurs, La Revue Prescrire commença une série de publications consacrées à l’homéopathie. Aujourd’hui, on peut lire ce document destiné au public, et pour s’assurer que ce n’est pas u… Continuer la lecture

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Est-ce que les examens gynécologiques sont « forcément » douloureux ? – par Marc Zaffran/Martin Winckler

Un soir de l’été 2001, sur France 2, j’ai entendu M. Cymès déclarer « Hors de la pilule, il n’est point de bonne contraception ». J’étais en train de mettre la dernière main à Contraceptions mode d’emploi, près de 500 pages qui disaient … Continuer la lecture

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« Voici comment j’aimerais être soigné.e » – 3

La suite des témoignages reçus après l’appel du 1er juillet.MW***Je suis une femme de 57 ans, souffrant de douleurs chroniques depuis l’âge de 8 ans, et d’une très grande fatigue avec troubles neurologiques depuis 1999. Je souffre d’encéphalo… Continuer la lecture

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Voici comment j’aimerais être soigné.e – 2

La suite des témoignages reçus après l’appel du 1er juillet.MW***Je suis Pauline, j’ai vingt-trois ans bientôt. Je suis une femme qui croque la vie à pleines dents, souriante, joyeuse et rigolote. Je suis ambulancière de profession, j’aime mon métier.&… Continuer la lecture

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Voici comment j’aimerais être soigné.e – 1

Je transcris ici les premiers témoignages reçus depuis l’appel du 1er juillet. Je les publie sans signature, afin de protéger l’anonymat des personnes qui m’ont écrit.MZ/MW****Je suis une femme de 50 ans et suis atteinte d’une neuropathie des peti… Continuer la lecture

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« Voici comment j’aimerais être soigné.e. » (Un appel à témoignages).

Les soins ne peuvent pas être délivrés à la satisfaction des personnes soignées sans que celles-ci disent ce qu’elles attendent ou redoutent, ce qu’elles veulent ou ne veulent pas. Un gouvernement, un ministère ne peuvent pas définir à eux seuls c… Continuer la lecture

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Quelques suggestions aux étudiant.e.s en médecine qui désirent soigner les femmes sans être sexistes – par Marc Zaffran/Martin Winckler

Le rapport sur le sexisme et les violences en gynécologie et obstétrique, rédigé par le Haut Conseil à l’Egalité des femmes et des hommes, vient d’être publié. Il est lisible dans son intégralité ici, je vous laisse le découvrir. Le HCEfh y fait d… Continuer la lecture

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Un.e soignant.e devrait *toujours* croire une personne qui dit « J’ai mal » – par Marc Zaffran/Martin WInckler

« Une personne qui dit « J’ai mal » ne devrait jamais être soupçonnée de mentir ou d’exagérer. Les soignant.e.s devraient toujours la croire. Il y a de nombreux arguments pour l’affirmer solennellement : – des raisons médicales :… Continuer la lecture

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Le « flux instinctif libre » est-il dangereux ? – une conversation en ligne

Je viens d’avoir un échange en ligne avec une journaliste, et je la retranscris ici (avec des modifications, des ajouts, des précisions). MW Bonjour, Je suis journaliste et prépare un papier sur le flux instinctif libre. J’aimerais vous poser… Continuer la lecture

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A propos de « Avez-vous un bon médecin ? » de Philippe Humbert

Cher Philippe Humbert 

Merci de m’avoir fait envoyer votre livre Avez-vous un bon médecin ? (Fayard, 2017, 384 p.) en format PDF. 

Cette attention me touche, et pour lire régulièrement vos interventions sur Twitter, je subodore depuis un certain temps que nos démarches respectives ont des points communs, en particulier la dénonciation des médecins qui ne font pas leur travail en conscience et celle des institutions qui maltraitent les soignant.e.s. et les patient.e.s.  

Cependant, quand j’ai vu passer la couverture de votre livre, son titre, son sous-titre et le bandeau qui l’accompagne (« Le Docteur House français ! »), je dois dire que je me suis gratté la tête de perplexité. 


« 40 histoires extraordinaires  pour ne plus passer à côté du bon diagnostic ». (Saviez-vous que Pierre Bellemare est mort ces jours-ci ?)  

Au vu du titre, du sous-titre et du bandeau, on est en droit de se demander à qui s’adresse le livre : Aux médecins ? Aux usager.e.s – qui aimeraient bien faire le bon diagnostic tou.te.s seul.e.s ? Aux spectateurs de téléséries et par ailleurs fans de Greg H. (J’en fais partie...) ? 


Quand j’ai reçu le PDF, hier, j’ai commencé par scruter le sommaire. Je le fais toujours. Le sommaire me semble être un élément très important pour appréhender un ouvrage de sciences humaines qui se veut à la fois polémique, informatif et pédagogique. 


Je n’en veux pour preuve que les ouvrages publiés dans les pays anglophones. Le sommaire y est toujours placé en début d’ouvrage, et il annonce immédiatement le contenu du livre, sa construction, le ton général, et bien d’autres choses. J’ai construit mes propres livres sur ce principe. 

Dans le vôtre, le sommaire est à la fin. Je le reproduis ci-dessous. 

La première partie s’intitule « Avez vous un bon médecin ? » 



Il y a tout plein de choses avec lesquelles je suis d’accord, à première vue. Sans doute pas avec le ton des titres de chapitres, qui me semble un peu condescendant et très simplificateur, mais en tout cas avec le fond de beaucoup. Je suis particulièrement sensible aux titres des chapitres 7, 8, 11, 13 et 15. 

Il y a aussi un certain nombre de choses avec lesquelles je ne suis pas d’accord du tout. 

Par exemple, je ne pense pas, comme le suggère votre sommaire, qu’un « bon » médecin doit commencer par questionner (Quand on pose des questions, on n’obtient que des réponses…) mais par écouter ; je ne pense pas qu’un examen clinique complet est toujours  obligatoire ou nécessaire ; je ne crois pas non plus que le fait de garder son calme en toutes circonstances soit donné à tout le monde, et je me garderais bien de disqualifier quelqu’un parce qu’il a perdu son calme. Ou parce qu’il a prescrit (en toute bonne foi, sous l’influence de forces qui le dépassent) un médicament inutile. 

Par ailleurs, je ne lis nulle part dans le sommaire de cette partie les mots « Mon médecin respecte mes convictions » ou encore « Mon médecin me respecte en tant que personne« . D’ailleurs la recherche du mot « respect » dans toute cette partie se solde par une seule mention de ce mot en rapport avec les patient.e.s – p 127, dans la phrase « De tels comportements, que je déplore et qui ne respectent pas le malade dans ce qu’il est ». 
Dans tout le reste du livre, le mot « respect » est réservé à tout autre chose – et principalement à celui qu’on doit aux médecins. 

C’est une mauvaise habitude, sans doute, celle de quelqu’un qui lit et écrit beaucoup : je vois facilement les mots qui sont dans un texte, mais je vois aussi ceux qui n’y sont pas (ou qui se cachent). 

Ainsi, quand j’écris, j’ai souvent recours à la fonction « chercher » pour savoir comment j’ai utilisé certains mots. (Le logiciel de correction « Antidote », que j’utilise souvent, est également très pratique et éclairant pour ça. Il m’aide à ne pas (trop) me répéter.)

De même, quand j’ai affaire à un livre en PDF, il m’arrive souvent de rechercher certains mots. Leur utilisation en dit souvent long sur le contenu d’un texte, les idées qu’on y trouve (ou non)… 


Alors, j’ai fait cet exercice avec le vôtre. 
Voici le résultat de mes recherches au travers des 384 pages de votre ouvrage. 

Pas de surprise : les mots « diagnostic » et « traitement » sont omniprésents. Comme d’ailleurs les mots « patient » et « malade ». 

L’expression « relation de soin », en revanche, n’apparaît jamais. L’expression « parcours de soin » une seule fois. Le mot « soin » quatre autres fois – presque toujours pour désigner le soin que le médecin prend « pour faire quelque chose » – mais jamais à soigner. 

Le mot « consentement » n’apparaît jamais. 
Le mot « pudeur » apparaît une seule fois. 

L’expression « secret médical » apparaît trois fois. Mais pas le mot « confidentialité » qui n’est cité qu’ en fin d’ouvrage à la mention : «  Pour des raisons de confidentialité et en vertu du secret médical, les noms et prénoms des personnes cit.es dans cet ouvrage ont été modifiés. » 

Le mot « confiance » apparaît plusieurs fois, toujours pour désigner celle que le malade doit au médecin (jamais l’inverse). (« Mais le malade, lui, ne doit pas douter. Il doit faire confiance. » – p. 277). 

Le mot « collaboration » n’apparaît que deux fois dans le livre. Le mot « coopération » pas une seule. 

Le mot « expertise » apparaît une demi-douzaine de fois, toujours pour désigner un médecin. (Pas de « patient-expert » dans la deuxième partie… Un patient n’est-il donc jamais expert de sa vie et/ou de ses affections ? ) 

Le mot « compétence » n’apparaît que quatre fois, dont une note en bas de page consacrée à des « centres de compétence ». (p. 203)
Le mot « échange » apparaît dans le chapitre « Mon médecin échange suffisamment avec ses confrères » et, ailleurs dans le texte, une fois concernant un laboratoire pharmaceutique (!), deux fois au sujet d’un.e patient.e.  

Le mot « partage » n’apparaît jamais. Le verbe « partager » trois ou quatre fois – mais il ne s’agit pas de la relation de soin. 

Le mot « soignant » une seule fois, dans l’expression « personnels soignants »… 

Le mot « soigner », deux fois. Le mot « guérir », huit. 

Le mot « soutien » deux fois – dont une pour parler de thérapeutes, de sophrologues, de psychologues mais pas pour parler d’un médecin. 

Le mot « compréhension » apparait cinq ou six fois, mais il ne s’agit jamais de celle du médecin face à la personne, le plus souvent celle (réelle ou non) de la personne face à ce que lui dit le médecin. 

Le mot « bienveillance » est aux abonnés absent. Tout comme les mots « racisme », « sexisme », « discrimination », « exclusion », « pauvreté », « intelligence », « préjugé », « justice », « autonomie », « non-malfaisance »… Le mot « maltraitance » non plus. Alors même que votre livre s’ingénie à dire ce qu’est le comportement d’un « bon médecin », vous semblez éviter soigneusement de dire ce qui ne l’est pas.  

Dans votre livre, le mot « éthique » n’apparaît pas une seule fois. (Pas une !!!) 
Le mot « dignité » non plus. 

Tout ça, je le rappelle, en 384 pages. A titre de comparaison (je me la permets parce que vous l’avez mentionné avant de m’envoyer votre ouvrage), Les Brutes en blanc en a 364. Tous ces mots y figurent, je vous laisse apprécier à quelle fréquence. 

Cela m’a plongé dans la perplexité. Comment pouvez-vous penser que nos démarches sont similaires quand des mots qui me semblent fondamentaux et que je martèle à toutes pages de mes livres n’apparaissent pratiquement pas dans le vôtre ? 
(Non, les mots ne sont pas « que » des mots.) 

Les titres de la deuxième partie et de ses chapitres m’ont, je vous le dis franchement,  mis très mal à l’aise. 




D’abord son titre : « Etes vous un bon patient ?  » 
WTF ???? comme on écrit au Canada… 

Qu’est-ce qu’un « bon » patient, Philippe Humbert ? Où en avez-vous lu la définition, les critères, les obligations déontologiques ? 

Quant aux titres de chapitres, alors que ceux de la première partie pouvaient encore passer pour une manière d’énoncer des critères de qualité, ceux de la seconde sont, ni plus ni moins, une suite de commandements ! 

Déjà, le « Je » en tête de chaque phrase est stupéfiant. Ce « Je » au début de ce-qu’il-faut-que-le-patient-fasse, c’est celui de l’instituteur d’autrefois. 

Et il  annonce tout ce qui suit. 

« J’apporte toutes mes analyses à mon médecin. » – Au nom de quoi ? Rien n’impose à une personne de confier toutes ses informations médicales à qui que ce soit – y compris à « son » médecin. Le secret médical existe entre médecins et les informations d’une personne donnée n’ont pas à être partagées avec chaque médecin qu’elle rencontre, si elle ne le désire pas. 

« Je n’omets aucun renseignement, même le plus anodin » – Depuis quand une personne qui consulte un médecin devrait-elle lui confier tout ce qu’elle sait, sent ou ressent d’elle-même ? Pourquoi une personne devrait-elle tout dire à un inconnu ? Quelle place peut-il y avoir pour le désir élémentaire  de se protéger que toute personne est en droit d’avoir ? Un médecin est-il donc un confesseur à vos yeux ? 

« Je ne change pas mon traitement de mon propre chef« . Ah, bon ?!! J’ai des effets secondaires et je n’arrête pas de prendre le médicament qui les provoque ? Je suis diabétique ou je souffre de douleurs cancéreuses et je ne modifie pas la quantité d’insuline ou de morphine que ma pompe délivre ? 

« Je ne crois pas aux idées reçues. »  Quel jugement de valeur… Parlez vous seulement des idées reçues véhiculées dans le public ou aussi de celles que bon nombre de médecins font courir ou entretiennent 

« Je ne confonds pas effets secondaires et contre-indications ». Autant dire qu’un.e patient.e doit en savoir plus que « son » médecin – et même, parfois, que ce qui est inscrit sur la notice. Il est vrai que vous affirmez (p. 271) : « Tout patient éduqué est apte à comprendre la classe

du traitement qu’il prend. » 
C’est ce qu’on appelle un discours élitiste. 

‘ »Je laisse à mon médecin le temps de la réflexion« . C’est bizarre, j’ai pas vu l’équivalent pour le patient, dans la première partie… 

Le titre qui, à mes yeux, remporte le pompon est « Je respecte les silences de mon médecin« . 
Dans le chapitre en question, vous racontez sans aucune gêne comment vous avez intimé une patiente au silence : « S’il vous plaît, gardez le silence tant que je n’ai pas levé la plume de l’ordonnance et que je ne vous ai pas redonné la parole. » (p. 299) 

Plus loin, vous écrivez : « Sans les silences forcés que j’avais enfin obtenus, je n’aurais certainement pas réussi à mener ma consultation  jusqu’à son terme de la façon la plus exhaustive possible, abordant tous les points de la maladie. »

C’est clair, il ne s’agit pas des silences du médecin, mais de ceux qui s’imposent aux patient.e.s. (Le chapitre est d’ailleurs longuement « consacré » à une femme « logorrhéique ». Le mot n’apparaît que pour cette patiente. Jamais pour un homme…) 

Dans les messages personnels que vous m’avez adressés pour me proposer de m’envoyer votre livre, vous disiez, très amicalement : 

 » J’ai lu nombreux de vos livres et je vous félicite. Je soutiens ce que vous avez écrit dans les brutes en blanc et encore il y a tellement de choses à dire.  »

Et aussi : 
« Nous avons une vision assez similaire des choses en médecine. »

C’est tout aussi amicalement qu’après avoir exploré votre livre et aussi lu environ cent cinquantes pages, prises un peu partout,  je me permets de vous répondre : 

Je ne doute nullement de vos convictions ou de votre volonté de dire ce qu’est un bon médecin.

Cependant, votre livre est essentiellement une suite d’anecdotes puisées dans votre expérience et (ça ne passe pas inaperçu) vos réussites. Ce qu’on appelait autrefois les « beaux diagnostics » ou (dans le secret des clubs réservés aux médecins) des « histoires de chasse ». 

Ce n’est pas du tout une réflexion morale  sur la relation de soin (ni même sur la relation médecin-patient, expression qui n’apparaît qu’une seule fois, page 17). 

Ce n’est pas un livre qui remet en question le statut social du médecin – et en 2018, c’est très problématique. 

Le plus problématique pour moi est la nature de votre approche, manifestement paternaliste, comme en témoigne, toujours page 17, la phrase qui résume toute la deuxième partie : « … le patient doit absolument apprendre à être un bon patient. » 

Je ne doute pas non plus que beaucoup de personnes bénéficient de vos soins et de vos attitudes, de votre engagement et de vos efforts. Et loin de moi l’idée de suggérer qu’elles ont tort de le faire. 

Je n’irai pas jusqu’à vous demander de mettre à l’oeuvre le titre de votre chapitre 14. Je ne doute pas que vous vous êtes remis beaucoup en question, au cours de votre carrière. Je doute, cependant, que cette remise en question porte sur les problèmes que je m’efforce de soulever. 

Car, comme vous l’avez compris, nous n’avons pas une « vision similaire » des choses. 

Votre démarche est respectable,  je suis convaincu que votre livre a de nombreux/ses lectrices et lecteurs et je vous remercie vivement de me l’avoir adressé et fait lire. 

Toutefois – et j’en suis désolé – je ne pourrai pas en chanter les louanges.

Bien à vous 

Marc Zaffran/Martin Winckler 




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Il serait temps de cesser d’avoir peur des patient.e.s (et de son ombre) – par Marc Zaffran/Martin WInckler

Je mets sur Facebook le « post » suivant : « Le refus (par un.e patient.e) de recevoir certains soins ne justifie nullement de la part du médecin de cesser de le/la suivre médicalement – ni de lui faire signer quoi que ce soit…. Continuer la lecture

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Le syndrome de l’Autre – par Marc Zaffran/Martin Winckler

La mort de Naomi Musenga a fait apparaître au grand jour la notion de « syndrome méditerranéen » – à savoir le préjugé courant et ancien dans la profession médicale selon lequel les personnes originaires des pourtours de Méditerra… Continuer la lecture

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« Est-ce que tuer, c’est soigner ? »

Ces derniers jours, sur un blog médical on pouvait lire ce billet de F-M Michaud:

Tuer est-il soigner ?  

(…) Quelques professionnels des soins palliatifs se sont exprimés sans ambiguité : provoquer la mort n’est pas soigner un être vivant. 

L’euthanasie, aussi compationnelle puisse-t-elle sembler pour certaines sensibilités qui méritent d’être respectées, n’est pas, et ne peut pas être, un acte médical. 

Posée ainsi, la question n’appelle qu’une seule réponse.
Mais elle est formulée de manière un peu trop simple (voire simpliste), et sous-entend que l’euthanasie ou l’aide médicale assistée seraient, purement et simplement, un meurtre, et ne sont par conséquent ni des soins, ni des actes médicaux « dignes de ce nom ». Euthanasie et aide médicale à mourir ne seraient pas compatibles avec la définition (les valeurs ?) « essentielle » de ce qu’est un acte médical, de ce qu’est la médecine.

N’est-ce pas un peu court ? 

***
Qu’est-ce qu’un acte médical ?


 U

n acte médical peut être beaucoup de choses différentes. Les examens comme l’échographie ou la radiographie, qui sont pratiquées et/ou interprétés par des médecins, sont des actes médicaux. Le fait de prendre un scalpel pour ouvrir un abdomen à la recherche d’une tumeur et celui de refermer l’incision sans retirer la tumeur parce qu’elle est trop volumineuse ou invasive sont également des actes médicaux : ils n’ont pas de valeur thérapeutique (ils ne soignent rien) mais ils sont pratiqués par des docteurs en médecine spécialisés en chirurgie, ce sont donc des actes médicaux.

La prescription d’une cure à La Bourboule, de séances de rééducation, d’unn arrêt de travail ou d’un certificat de décès – ou de non-contagion – sont des actes médicaux. La prescription d’une contraception est un acte médical même quand ce n’est pas un médecin qui la donne, mais une sage-femme. L’examen au microscope d’un prélèvement biologique est un acte médical, même s’il se fait en l’absence de la personne à qui on a fait le prélèvement. Une consultation d’information sur les MST, même s’il n’y a aucun contact entre professionnelle de santé et patiente, est un acte médical. Et il est coté et rémunéré comme tel.

Autrement dit : les actes médicaux ne sont pas tous des actes de traitement ou de soin. Et les actes médicaux – c’est là que je veux en venir – ne sont pas définis par les médecins. En France et dans la plupart des pays industrialisés, ils sont définis comme tels par la loi et les règlements qui en découlent. C’est également pour cela qu’un acte médical ne peut pas être fait par n’importe qui, mais par une professionnelle dûment agréée. La loi définit l’acte et qui est habilité à le faire. 
Par conséquent, si l’euthanasie active et/ou l’aide médicale à mourir entrent dans la loi française, ce ne sera pas parce que les médecins l’auront décidé ou même accepté, mais parce que les législateurs l’auront voté.

Est-ce que tous les actes médicaux effectués sur le corps d’une personne sont des soins ou des traitements ?

Comme indiqué dans le paragraphe précédent, la réponse est non. Mais on peut donner des exemples précis de gestes ou d’interventions qui ne sont ni exploratoires ni thérapeutiques mais font néanmoins partie des actes médicaux légalement pratiqués par des médecins dans de nombreux pays du monde à la demande des premier.e.s intéressé.e.s : l’insertion d’un implant contraceptif ou d’un DIU, les gestes de chirurgie esthétique (pose d’implants mammaires, par exemple), les interventions de réassignation (« changement de sexe »), la vasectomie, la ligature de trompes, l’IVG… 

Prenez l’IVG. 
Ce n’est pas un traitement : elle n’est pas destiné à « soigner » la femme qui la demande mais à lui permettre de ne pas poursuivre sa grossesse sans pour autant se mettre en danger. 

Comme l’aide médicale à mourir, c’est un acte « moralement » chargé, au sujet duquel les opinions s’affrontent au nom de valeurs éthiques, religieuses, sociales diverses.
Et certaines personnes considèrent l’interruption de grossesse comme un meurtre.

Est-ce que ça empêche les femmes d’y avoir recours et les médecins qui le désirent de la pratiquer ? Non. Parce que l’IVG est légale. Et c’est un acte médical. Quoi qu’en disent ses opposantes, médecins ou non. 

Qui décide qu’un acte médical a lieu ?

La loi définit le caractère médical ou non d’un acte, mais ce n’est pas la loi qui décide si cet acte sera effectué. Quand l’acte est proposé ou suggéré par un médecin, son accomplissement nécessite le consentement de la personne.

D’après  la loi du 4 mars 2002 sur les droits des patientes, « Le médecin doit respecter la volonté de la personne après l’avoir informée des conséquences de ses choix » (Art. L. 1111-4.) et « Aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce consentement peut être retiré à tout moment. »

La loi est claire. Lorsque les patientes ne peuvent exercer ces droits, ce n’est pas faute d’un cadre juridique clair, c’est faute de la coopération des personnes qui les soignent ou faute de lieux ou de ressources disponibles.

La loi du 4 mars 2002 protège les patientes : pratiquer des gestes médicaux contre la volonté des personnes est illégal. (Et les médecins qui font ces gestes – qu’il s’agisse d’un examen gynécologique imposé ou d’une intervention inutile –  devraient être poursuivis en justice. Ils ne le sont malheureusement pas tous, mais c’est un autre sujet.)

Autrement dit, sans cadre juridique et sans consentement, aucun acte médical n’est praticable. Il n’appartient jamais aux médecins de dire si un acte médical est praticable, mais à la loi et aux patientes. 

C’est ce qui s’est passé pour l’IVG. Ce qui en fait un acte médical, c’est la loi et la demande des femmes. Pas l’opinion que s’en font les médecins (qui, pour beaucoup, y étaient hostiles et le sont encore). 

La seule chose qu’un médecin a parfaitement le droit de décider, c’est s’il pratiquera l’acte ou non

Il peut accepter ou refuser (un geste chirurgical, une IVG, une prescription).

Il ne peut pas en revanche interdire à d’autres médecins de le pratiquer – et encore moins interdire à un
e patiente d’y recourir ou d’y avoir accès.

« Provoquer la mort n’est pas soigner un être vivant. »

Des milliers de personnes vivent avec des animaux, qu’ils nourrissent et soignent, et qu’ils font un jour euthanasier parce que ces animaux souffrent et que les traitements disponibles n’amélioreront pas leur qualité de vie.

(NB : Je ne vais pas entrer ici dans la réflexion plus générale sur la souffrance animale, auquel des philosophes comme Peter Singer ont réfléchi depuis longtemps, je m’en tiendrai aux animaux de compagnie ; je préciserai toutefois que dans mon esprit, le bien-être d’une vache laitière ou d’un poulet en batterie n’a pas moins d’importance que celui de Gilbert, le chat chez qui je vis.)

Pour la majorité des humains, il semble assez naturel quand leur chien ou leur chat souffre de manière continue – ou quand un cheval s’est cassé le paturon – de demander au vétérinaire de le délivrer de ses souffrances.
« C’est la chose humaine à faire. »

Est-ce qu’injecter à mon chien qui souffre d’une tumeur inopérable une drogue qui le fera mourir c’est le tuer ? Oui. 
Est-ce que c’est un soin ? Non. 
Si on l’euthanasie, c’est parce que tous les autres soins possibles ne l’empêcheront pas de souffrir. Et parce qu’on ne veut pas le laisser souffrir. 
L’euthanasie d’un animal est une décision arbitraire : le chat ou le chien qui la subit ne demandait rien. Mais l’humaine qui vivait avec lui le voyait souffrir, depuis longtemps. Il a décidé à sa place parce que l’animal ne peut pas exprimer un choix. S’il était possible de leur demander s’ils préfèrent continuer à souffrir plutôt que mettre fin à sa propre vie, il est probable que tous les animaux ne répondraient pas la même chose. Mais comme on ne peut pas leur poser la question, les humains n’ont qu’une alternative : les laisser souffrir jusqu’à ce qu’ils meurent, ou les soulager de leurs souffrances. C’est un dilemme, mais beaucoup n’ont aucune hésitation à choisir la solution qui produit le moins de souffrance.

Ce qui m’inspire deux questions :  

– Est-il moins légitime, moins digne et moins éthique d’aider un humain qui demande librement à mourir que de faire mourir – par « humanité » – un animal qui n’a rien demandé ?

– Est-il plus légitime (digne, éthique) de décider de mettre fin aux souffrances d’un animal que d’en décider pour soi

Question subsidiaire : Si vous aviez le choix entre
1° administrer à votre chien une drogue qui le fera mourir rapidement et sans souffrance
et
2° le mettre sous « sédation profonde » et attendre qu’il meure
Que choisiriez-vous ?
Pourquoi ?
 

Quand la mort est provoquée par un tiers de manière unilatérale, il y a effectivement de quoi s’interroger. Et c’est malheureusement ce que des médecins ont fait et font encore trop souvent : ils décident seuls, ou presque, qui meurt et qui survit. Sans demander l’avis des premiers intéressés. 
Et ça, oui, c’est tuer. 

Mais les partisans de l’aide médicale à mourir ne demandent pas qu’on les tue – et encore moins que quelqu’un d’autre décide à leur place quand comment et où ils vont mourir. 

Que demandent les personnes favorables à une légalisation de l’aide médicale à mourir ?

Sur le plan philosophique et moral, nombreuses sont les cultures, aussi bien en Occident qu’en Orient, qui voient le suicide comme une décision respectable. En France, en 2018, une tentative de suicide n’expose pas à des poursuites judiciaires. 
Les citoyennes (j’en fais partie) qui demandent qu’on légalise l’aide médicale à mourir souhaitent tout simplement qu’on respecte l’idée simple, et indiscutable, que si nous sommes aptes à voter, à payer des impôts, à avoir et élever des enfants ou à décider de ne pas en avoir, à garder ou interrompre une grossesse, a accepter ou refuser un traitement, nous sommes également aptes à choisir notre façon de mourir et à nous faire aider par un médecin sans que ce médecin soit poursuivi pour meurtre. 

Une dizaine d’états au monde ont  déjà légalisé l’aide médicale à mourir ; l’euthanasie active (au cours de laquelle le médecin administre les médicaments) est légale aux Pays-Bas, Luxembourg, Colombie, Canada, Belgique ; le suicide assisté (au cours duquel le patient les prend ou se les administre lui-même) est légal en Suisse et, aux Etats-Unis : en Oregon, Vermont, Californie, Montana et dans l’état de Washington. 
Dans tous les cas, la demande vient du patient. Elle ne vient ni des médecins, ni de la famille, ni de personne d’autre. Et les personnes qui ne peuvent pas décider pour elles-mêmes ne peuvent pas bénéficier de cette aide.  


Pourquoi demander aux médecins de nous aider à mourir ?  

Parce que la manière dont nous allons mourir a de l’importance.

Si la manière de mourir importait peu, nous ne serions pas horrifiés par la manière dont chaque jour des milliers de personnes meurent de faim ou de froid, en mer ou dans le désert, dans un lit d’hôpital ou sur le trottoir d’une métropole de pays riche, seules dans un EHPAD ou chez elles, entourées par leur famille.  

Si la manière de mourir ne comptait pas, nul ne verrait d’inconvénient à ce que les vétérinaires étranglent ou noient les chiens et les chats qui souffrent trop.

Si la manière de mourir ne comptait pas, nul ne verrait d’inconvénient à ce qu’un individu se fasse sauter la cervelle, se jette par une fenêtre ou se pende dans un coin sombre.

Mettre fin à ses jours est une liberté, mais le suicide est un acte d’une extrême violence, aussi bien pour soi que pour les personnes de l’entourage, par le moment de sa survenue et par les méthodes employées.

De plus, aujourd’hui, alors même que des dizaines de médecins pratiquent chaque jour des gestes d’euthanasie clandestins parce qu’illégaux, tout le monde n’est pas égal devant la mort. En France, en 2018, les riches meurent bien plus confortablement que les pauvres. Cette situation est la même que celle de l’interruption de grossesse avant 1976 : les femmes riches pouvaient avorter sans danger pour elles ou leur fertilité. Les femmes pauvres jouaient leur vie à la roulette.

Ne pas encadrer l’aide médicale à mourir, c’est pérenniser une inégalité contraire à la démocratie. 

Les pays qui ont légalisé l’aide médicale à mourir l’ont bien compris. Ainsi, au Canada, un article du code criminel interdisait à un médecin d’aider une patiente à mourir. En 2015, un arrêt de la Cour Suprême a invalidé cet article au motif  qu’il était (je cite Radio-Canada) : « contraire à la Charte canadienne des droits et libertés, et donc inconstitutionnel, d’avoir une prohibition totale de l’aide médicale à mourir. La Cour conclut que l’article actuel du Code criminel viole le droit à la vie, la liberté et la sécurité de certaines personnes par sa très large portée. Elle vise par son jugement les adultes considérés comme capables au sens de la loi, qui donnent clairement leur consentement et qui souffrent de manière persistante et intolérable à cause d’un problème de santé grave et irrémédiable. »

De quoi les médecins opposés à la légalisation de l’aide médical à mourir ont-ils peur ?

Ont-ils peur qu’on euthanasie les personnes dans le coma, infirmes ou démentes ?


Ce n’est pas ce que nous demandons. Nous ne demandons pas qu’on tue arbitrairement des personnes dans le coma ou les patientes atteintes d’Alzheimer à un stade avancé. Nous demandons simplement qu’on aille jusqu’au bout dans la logique de l’autonomie des patientes inscrite dans la Loi de 2002 : à savoir qu’on donne à chaque personne juridiquement capable la liberté de décider de sa fin. 

La loi Veil sur l’IVG et la loi de 2001 la stérilisation volontaire ne permettent pas de contraindre une femme à avorter ou une personne à se faire stériliser, elles n’autorisent pas à avorter ou stériliser de manière autoritaire les personnes handicapées. De fait, ces lois protègent les personnes vulnérables beaucoup mieux que lorsque ces deux gestes étaient clandestins et pouvaient être décidés arbitrairement par une famille avec la complicité d’un médecin.


Nous ne demandons pas autre chose : pouvoir choisir l’aide médicale à mourir légalement, en toute sécurité. 

La crainte la plus couramment exprimée est, par ailleurs : « Oui, mais comment éviter, par exemple, que la famille fasse pression sur un malade pour qu’il demande à mourir ? »

Cette objection ne tient pas et les pays où l’aide médicale à mourir est légale s’en sont assurés par de multiples précautions : les démarches sont longues et conduisent à des entretiens répétés. In fine, toutes les personnes dont la demande a été approuvée ne passent même pas à l’acte. 
Ont-ils peur qu’on contraigne tous les médecins à pratiquer des euthanasies 

Cette crainte-là serait drôle si elle n’était pas indécente, quand on connaît le nombre de médecins qui refusent, en toute impunité, de pratiquer des gestes bien moins compromettants que celui-là, comme poser un DIU à une nullipare. 

Dans l’idéal – je le décris dans mon roman En souvenir d’André – chacun.e de nous devrait pouvoir se procurer (sur prescription médicale, s’il le faut) de quoi mourir sans souffrance chez soi, entouré par les personnes de son choix. Sans qu’obligatoirement un médecin soit présent. 

Aucun médecin n’est obligé de pratiquer une IVG ou une ligature de trompes. De même, aucun partisan de l’euthanasie ne souhaite que des médecins soient obligés de les pratiquer. 
Et il vaut mieux : ils risqueraient de le faire très mal.

 Et nous voulons partir en paix, avec l’aide de quelqu’un qui nous respecte, pas sous les yeux de quelqu’un qui nous méprise ou est terrorisé par notre geste de liberté. 

Ont-ils peur  que la légalisation de l’aide médicale à mourir « dévalue » la profession médicale ? 

Tout dépend de la manière dont on voit son métier. 

Pour certains, être médecin est une « mission » parée de valeurs abstraites  (« la vie est sacrée », par exemple). 
Cette vision (assortie de la « fonction apostolique » dont parlait Michael Balint) était celle de la médecine d’avant 1945. Elle présumait que les médecins étaient des personnes exceptionnelles, douées d’un sens moral supérieur à ceux de la population générale. C’était une vision élitiste et paternaliste, en accord avec l’idéologie élitiste et colonialiste des pays occidentaux. 
Pour d’autres, être médecin n’est pas une « mission », c’est une profession soignante. Et soigner est un engagement qui consiste à mettre son savoir et son savoir-faire au service des autres ; à répondre du mieux qu’on peut aux besoins des personnes qui souffrent. Sans jugement de valeur, sans paternalisme, sans chercher à imposer ses propres valeurs aux personnes qui nous demandent de l’aide.
L’engagement soignant consiste à voir l’individu qui nous fait face comme une personne autonome, dont toutes les demandes sont respectables, et dont toutes les décisions doivent être respectées.

L’engagement soignant consiste à aider l’autre à exercer au mieux sa liberté, en ayant l’humilité de penser que c’est à elle ou lui d’en définir le sens et d’en assumer les conséquences. Et cette liberté comprend de pouvoir mettre fin à ses jours. 


Alors certes, « tuer n’est pas soigner », mais comme le décrit très bien François Damas dans La Mort choisie, l’aide médicale à mourir n’équivaut pas à « tuer », pas du tout. 

Pas plus que pratiquer une IVG n’équivaut à « tuer », pas plus que pratiquer une ligature de trompes ou une vasectomie ou une chirurgie de réassignation n’équivalent à  « mutiler ». 

En revanche, tout se qui se noue avant et après ces gestes, entre des soignants et un individu, un couple ou une famille, c’est du soin. Ce n’est que ça. Et c’est pleinement ça. 

Encore faut-il, pour le savoir, écouter ce que les personnes qui demandent à mourir,  à interrompre une grossesse, à être stérilisées, à changer de sexe, ont à dire. Et ne pas l’interpréter, le jauger, le juger à l’aune de valeurs qui ne sont pas les leurs.  
 
 
L’engagement soignant consiste à défendre une idée simple, mais profondément éthique : c’est aux personnes qui souffrent qu’il appartient de définir ce qui est « bon » pour elles. 

Ça n’appartient pas aux médecins. 
Ça ne leur a jamais appartenu. 

Marc Zaffran/Martin Winckler

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Commentaires fermés sur « Est-ce que tuer, c’est soigner ? »

Quand une adolescente consulte pour une contraception, le médecin doit-il lui demander si elle a des rapports sexuels ?

La question peut sembler étrange, mais manifestement, elle se pose – et de jeunes médecins se la posent. Deux d’entre eux me l’ont posée. Je les remercie de leur confiance. Voici leur message, et les réflexions qu’il a déclenchées.

***


Nous sommes deux étudiants en dernière année de médecine et nous nous consacrons à la médecine générale et à la pratique en planning familial. 

Lors de l’un de nos cours de médecine générale sur la contraception, nous avions le cas d’une « adolescente de 15 ans, ayant récemment rencontré quelqu’un et qui vient nous voir pour une pilule ».

Un débat s’est lancé entre nous et le reste de notre groupe pour savoir si poser la question « Avez-vous des rapports ? » était justifiée. Un groupe (la grande majorité) nous disait que c’était obligatoire à demander, dans le but de faire de la prévention. 

Notre avis était plutôt qu’on pouvait faire de la prévention sur les IST (infections sexuellement transmissibles) sans avoir à poser ce genre de question gênante à une adolescente qui passe dans une période souvent difficile de sa vie. (Si elle n’avait pas encore de rapports, il ne fallait pas faire de prévention?) 

Nous nous sommes souvenus que vous aviez mentionné cette question dans un de vos ouvrages. Nous aurions voulu avoir votre avis sur cette question, et si vous connaissiez des sources que nous pourrions utiliser pour guider notre réflexion.

***

Je me souviens avoir animé à Paris V, il y a plus de 10 ans, un atelier sur la contraception, à l’invitation d’un collègue enseignant de Médecine Générale (Salut, Philippe !) 

J’avais commencé par demander aux étudiants : « Quelle est la première question que vous posez à une adolescente qui vient vous demander la pilule ? »

Plusieurs avaient répondu « On lui demande si elle a des rapports sexuels ! » 

J’avais répliqué : « Sûrement pas, car ça ne vous regarde pas. »

Ils avaient bien sûr sauté en l’air : 

– Mais comment ça, faut bien qu’on le sache, non ? 

– Pourquoi faire ? En quoi le fait qu’elle ait déjà (ou non) des rapports sexuels devrait-il guider votre prescription ?  Qu’elle en ait ou non, elle veut se protéger. Donc, vous allez l’aider à se protéger, non ? 

– Et les IST, alors ? 

– On parle des IST au collège à des groupes de pré-adolescents qui ont ou n’ont pas encore de relations sexuelles. On ne sait pas lesquels en ont déjà ou non. Et on ne leur demande pas de le dire devant tout le monde. 
Pourquoi faudrait-il leur tirer les vers du nez en consultation ?
Et surtout : à quoi sert cette question ? En quoi le « oui » ou le « non » nous apprendra-t-il quoi que ce soit ? Est-ce que ça n’est pas avant tout une porte d’entrée pour poser des questions beaucoup plus intrusives que ça ? Genre « Avec qui ? Depuis quand ? Vos parents sont au courant ? » – toutes choses plus culpabilisantes que médicalement pertinentes.  


– Mais quelle question leur posez-vous alors ? 

– Je leur demande : « Que savez-vous sur les méthodes contraceptives ? Que voulez-vous savoir ? Qu’attendez-vous de votre contraception ? Quels sont les informations que vous aimeriez avoir ? Quelles sont les choses qui vous inquiètent ? » Et une fois qu’on a fait le tour de ça, je leur explique toutes les méthodes l’une après l’autre. Parce qu’elles ne viennent pas pour se déshabiller (au propre ou au figuré), elles viennent nous demander une information et une prescription. Et on peut faire l’une et l’autre sans se comporter comme un grand Inquisiteur. »

Je ne sais pas si les étudiant.e.s de ce groupe ont été convaincu.e.s, mais j’espère que ça les a suffisamment ébranlé.e.s dans leurs certitudes pour regarder les choses de manière plus « centrée-sur-les-patient.e.s ». Il n’est jamais inutile d’être un peu secoué, et je sais de quoi je parle. 

***


Lorsqu’on a affaire à un.e adolescent.e en consultation autour d’une question touchant à la sexualité, moins on est dans l’intrusion, mieux c’est. Et plus on signifie qu’on ne sera pas un.e intrus.e, mieux c’est. Car la relation de confiance – ou de méfiance – qui s’établit entre  patient.e et médecins commence très tôt. 

La question « Avez-vous des rapports sexuels ? » m’a toujours semblé exprimer l’inquiétude du médecin à l’égard d’un.e adolescent.e qu’il devrait, selon lui, « protéger ». Mais l’adolescent.e qui demande une contraception n’est pas un.e enfant (puisqu’elle vient la demander…) et ce n’est pas l’enfant (ou la nièce) du médecin ! (Si ça l’était, elle ne viendrait probablement pas la lui demander…) 

De plus, encore une fois, médicalement parlant, cette question n’a aucun intérêt pour prescrire une contraception. Que la patiente en ait ou non, la demande de contraception est valide : dans les deux cas, c’est une demande préventive, qui est louable et doit être encouragée et soutenue. (Ou alors, il ne faudrait pas conseiller aux jeunes gens d’acheter des préservatifs avant d’avoir eu des rapports sexuels… ? ) J’ai entendu beaucoup de jeunes filles me demander une contraception en disant : « Je ne sais pas quand je ferai l’amour avec mon ami pour la première fois, mais je veux avoir l’esprit tranquille. » 

Il n’y a pas très longtemps, lors d’une rencontre en librairie, une de mes anciennes jeunes patientes des années 80, elle-même aujourd’hui mère d’une adolescente, me confiait que je lui avais rendu un grand service quand elle avait quinze ans : elle avait pris l’habitude de venir me consulter seule (pour un vaccin, un rhume, une bricole) car elle vivait à trois cents mètres de mon cabinet médical rural. Très tôt, en consultation en tête à tête, elle m’avait entendu lui dire que tout ce qu’elle me confiait resterait entre nous, que je n’en parlerais jamais à ses parents. Le jour où elle a voulu utiliser une contraception, elle est venue me la demander et je la lui ai prescrite sans poser de question autres que celles qui étaient médicalement pertinentes. (NB : Je ne l’ai pas examinée non plus). 
« Vous m’avez évité bien des inquiétudes », a-t-elle ajouté.
Je suis toujours parti du principe (enfin, pas toujours, mais il y a longtemps  : j’ai commencé à travailler dans un centre d’interruption de grossesse en 1983, l’année de mon installation libérale) que les médecins n’ont pas à interroger les individus sur leur vie sexuelle – sauf si le contexte l’exige. Alors je ne posais jamais de questions aux patient.e.s sur ce sujet.

(Pour ce qui est de la délicatesse, j’ai beaucoup appris grâce à Yvonne Lagneau, la surveillante du service des IVG où j’ai travaillé pendant près de vingt ans. Je pense à elle tous les jours ou presque, et je regrette que sa mort prématurée m’empêche de la remercier pour tout ce qu’elle m’a appris.) 
En revanche, j’ai pris très tôt l’habitude de demander à toutes les femmes qui venaient me consulter seules si elles utilisaient une contraception (Ca fait partie des antécédents médicaux, comme le fait de prendre n’importe quel médicament), si elles en étaient satisfaites ou non, si elles voulaient me poser des questions au sujet de leur méthode et, quand elles n’en utilisaient pas, je leur disais qu’elles pouvaient parfaitement, le jour venu, venir m’interroger sur les méthodes disponibles, même si elles n’en avaient pas besoin le jour même. 

Tout ça, sans leur parler de leur sexualité. 
Et je tenais toujours le discours suivant : « Si vous avez des questions à poser, sachez qu’il n’y a pas de questions stupides, toutes les questions qui vous soucient sont légitimes. Je suis ici pour vous répondre sans jugement et tout ce qui se dit ici ne ne sort pas d’ici. » 

C’était une manière de dire : « Où que vous en soyez dans votre vie, vous pouvez m’en parler ou non si vous le désirez, mais surtout, si ça peut vous aider, je suis ici pour vous rassurer et vous informer. » Quand on présente les choses sous cette perspective (le médecin est là pour vous éclairer, pas pour vous angoisser encore plus), les patient.e.s s’expriment bien plus volontiers et ont moins de mal à vous confier ce qu’elles vivent. 
Cela étant, un médecin doit être patient, car, quel que soit l’âge d’un.e patient.e, parfois les confidences viennent vite, parfois elles prennent deux ou trois consultations – ou plusieurs années. En médecine générale, le temps travaille pour nous alors on devrait l’apprécier comme un outil de maturation de la relation, sans presser quiconque. 

***
« Quand on pose des questions, on n’obtient que des réponses », avait coutume de dire le Dr Pierre Bernachon, qui anima longtemps des groupes Balint (et celui du Mans, en particulier). 


Un jeune médecin reçoit une très jeune adolescente (14 ans) qui lui demande la pilule. Il lui demande tout de suite : « Avez vous des relations sexuelles ? ». Et n’obtient non seulement aucune réponse, mais voit la jeune femme se fermer comme une huître. Au bout de 20 minutes, il est obligé de la raccompagner : elle ne dit plus un mot. Et elle part sans contraception.

Quelques semaines plus tard, il se rend au centre d’IVG pour mieux se former à la contraception et à la prévention des grossesses chez l’adolescente et découvre par hasard (il l’aperçoit dans les couloirs) que cette même jeune fille vient de subir une IVG. La conseillère lui confie : « Son histoire est terrible. Elle est allée voir un médecin pour demander la pilule. Il lui a demandé si elle avait des rapports sexuels. Elle n’a rien su répondre car, oui, elle en avait :  lesdits rapports sexuels lui étaient imposés par son oncle maternel, à l’insu de ses parents, bien entendu. Elle ne savait pas comment échapper à ça, mais au moins elle voulait éviter d’être enceinte… Seulement quand le médecin lui a posé la question, elle s’est retrouvée complètement paralysée. » 


***
Médicalement parlant, il n’est pas indispensable de savoir si une personne a une sexualité et laquelle (ça ne nous regarde pas) ; il n’est légitime de s’intéresser à sa sexualité que quand c’est médicalement pertinent : si elle a mal, si elle a des signes infectieux, si on évoque une grossesse, etc. Bref, la sexualité ne devrait être abordée que dans le contexte où les patients ou la situation l’indiquent, à mon avis. 

Pas de manière « systématique », parce qu’alors, on pourrait être tenté de demander à tout le monde « Combien de rapports par semaine avez-vous ? Avec qui ? Plusieurs partenaires ? Depuis quel âge ?  » — et autres questions auxquelles une personne de n’importe quel âge peut très bien ne pas avoir envie de répondre, et choisisse de répondre par des mensonges  – et on sera bien avancé. 

Ne pas poser la question « Avez vous des rapports sexuels ? » fait-t-il courir un risque à quiconque (patient.e ou médecin) ? Non. Pas plus que de ne pas imposer d’examen gynécologique à une adolescente qui va bien et ne se plaint de rien. En revanche, ne pas envahir la vie privée de la personne signifie qu’on la respecte. 

Je pense que d’un point de vue général, un médecin n’a pas à attendre ou exiger d’un.e patient.e qu’il ou elle lui dise « tout ». Il se doit d’être très précautionneux dans les questions qu’il pose, et encore plus avec un.e adolescent.e, qui a toutes les raisons d’assimiler le médecin à une figure parentale (et peut-être un complice des parents), surtout si ledit médecin ne lui a pas assuré du respect de la confidentialité. 

Même quand cette assurance a été clairement énoncée, il est de bonne pratique à mon sens de dire : « Vous n’avez pas besoin de tout me raconter, dites-moi ce qui vous semble important. Il est possible qu’à certains moments je vous pose des questions qui vous sembleront indiscrètes, et si c’est le cas, dites-le moi, je n’insisterai pas. Mon premier souci est que vous vous sentiez respecté.e et en sécurité. Tout ce que vous me confierez doit servir à vous aider, mais ne sera jamais utilisé contre vous, et surtout pas par moi. Je suis ici pour vous écouter et vous comprendre, en aucun cas pour vous juger. » 

C’est un paradigme très différent de ce qu’on enseigne en faculté de médecine, malheureusement – et de ce que la plupart des médecins pensent, en voulant d’ailleurs bien faire. C’est un paradigme qui pose, une fois pour toutes, que c’est aux patient.e.s de de choisir quoi dire au médecin. En confiance.  

Certain.e.s adolescent.e.s font confiance très vite. D’autres plus lentement. C’est l’attitude de respect du médecin qui leur permet, un jour, de se confier. On ne raconte pas les choses les plus intimes à la première consultation. Alors, un médecin ne devrait pas poser de questions inquisitrices dès la première consultation, comme ça, de but en blanc. S’il doit aborder un sujet délicat, il doit le faire de manière délicate ; ça fait partie du métier. 

Et toute relation de soin devrait commencer par les signes, donnés par le médecin, qu’il ou elle respecte la personne qui vient lui demander son aide. 

Marc Zaffran/Martin Winckler

PS : Je n’ai pas de sources bibliographiques sur cette question, et j’ai promis aux étudiants qui m’ont envoyé cette question d’en chercher. Si des internautes ont des références/lectures à nous conseiller, je suis preneur, bien entendu. 


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A qui doit-on conseiller d’aller voir un médecin une fois par an ?

Avant de répondre à cette question, j’aimerais revenir sur le « post » récent qui me l’a soufflée – ou plutôt qui m’a soufflé les réflexions qui suivent (et qui, bien entendu, n’épuisent pas le sujet, elles sont juste là pour stimuler les vôtres).   

Le post en question se trouve ici : http://www.topito.com/top-medecins-frequences

Je ne vais pas débattre de son contenu. Je vais seulement, pour indiquer qu’il n’est pas correct sur le plan scientifique, donner un exemple : 

« Chez le gynéco : une fois par an

Ah pour le coup on déconne pas avec les gynéco. Une fois par an, c’est en effet le minimum pour toutes les filles (qu’elles aient eu des rapports sexuels ou non). On fait alors un frottis, une palpation des seins bref on voit si tout roule. A partir de 45 ans, on s’attaque à la mammographie qu’il faut faire tous les deux ans pour dépister le cancer du sein. Et enfin si on a des antécédents de cancer du sein ou de l’utérus, il faut prévoir un suivi un peu plus régulier à partir de 30 ans. »
Ce paragraphe cumule toutes les idées reçues et contre-vérités au sujet de la santé des femmes. 
Commençons par le paternalisme (« le minimum pour toutes les filles« ) qui consiste à assimiler tous les âges sous un même vocable et à ne tenir aucun compte d’éléments importants de leur vie (« qu’elles aient eu des rapports sexuels ou non » ), ni bien sûr de ce qu’elles en pensent, elles… Et cela, après avoir bien indiqué qu’il serait « con » (« on déconne pas avec les gynéco« ) de contester cette injonction. Quatre affirmations insultantes et sexistes (au moins) dans la même phrase. 
« On fait alors un frottis, une palpation des seins bref on voit si tout roule. » (Ces derniers mots sont dans l’esprit de l’auteur l’équivalent de « toucher vaginal », j’imagine ?) 

Ben non, on ne fait pas. Il y a désormais de nombreux arguments scientifiques et éthiques pour dire que l’examen gynécologique systématique n’est pas « nécessaire » pour une femme qui ne demande et ne se plaint de rien.
Il en va de même pour l’examen des seins – qui en l’absence de symptômes évoqués par la femme elle-même, n’a aucun intérêt pour dépister un cancer – ni quoi que ce soit, d’ailleurs, jusqu’à l’âge de 40 ans, et même après.
Quant au frottis, il n’est pas recommandé (ni nécessaire) avant l’âge de 25 ans et ne doit être fait que tous les 3 ans.  

Le reste du « conseil » (« A partir de 45 ans, on s’attaque à la mammographie qu’il faut faire tous les deux ans pour dépister le cancer du sein. Et enfin si on a des antécédents de cancer du sein ou de l’utérus, il faut prévoir un suivi un peu plus régulier à partir de 30 ans » ) est tout aussi faux. Les sociétés savantes sérieuses se fendent même de recommandations adaptées à la classe d’âge, parce que contrairement à l’auteur de ces « conseils », elles ne mettent pas toutes les femmes dans le même panier. 
***

Ca, c’est pour la « scientificité » du propos. Et j’encourage tou.te.s les liseron.ne.s à protester vigoureusement auprès du site Topito et de son auteur et à les inviter non moins vigoureusement à retirer ce texte et à le remplacer par un texte sérieux et validé. 
Mais mon propos de fond n’est pas là. La question que je me pose est : sur quoi le « conseil » d’aller voir un médecin une fois par an repose-t-il ? 
Il ne repose pas sur des recommandations scientifiques : même le sacro-saint « check-up annuel » suggéré aux hommes de plus de 50 ans n’a pas de validité avérée. Un « check up », ça ne dépiste rien quand l’individu « checké » n’a pas de symptôme, ça rassure faussement, ça coûte cher et ça fait perdre du temps à tout le monde. Aux patients qui le subissent, aux médecins qui les reçoivent, et aux malades qui auraient pu bénéficier des ressources et du temps ainsi perdus en vain. Au lieu du « check-up annuel systématique », il apparaît que les visites ou consultations programmées en fonction des risques spécifiques de chaque personne, de son âge et de ses antécédents permettent d’améliorer la santé des individus. 
En France, les visites « obligatoires » reposent essentiellement sur des considérations administratives à visée sociale : les visites de suivi de grossesse ou de suivi pédiatrique sont en principe obligatoires pour que les parents qui y ont droit touchent des prestations familiales. Elles ont pour but d’éviter que des femmes ou des enfants ne reçoivent pas les soins dont ils ont besoin faute d’argent. Ce sont des mesures visant à la protection des plus démuni.e.s, et c’est approprié : le premier facteur de santé d’un individu, c’est son statut socio-économique. Les riches sont en bonne santé parce qu’ils sont riches et bien soignés. Les pauvres sont en mauvaise santé parce qu’ils sont pauvres et, pour cela, mal soignés : ils n’ont pas accès aux prestataires de soins, à l’éducation générale et à l’information sanitaire, aux aliments, aux conditions de salubrité, aux logements qui favorisent la « bonne santé », etc.  
Un discours de prévention juste serait donc : « Si vous connaissez quelqu’un qui est en mauvaise santé ET pauvre, aidez-le/la à surmonter les obstacles qui l’empêchent d’avoir accès à des soins appropriés. » 
Au lieu de quoi, le discours sanitaire de l’article (et de beaucoup de messages du même type) se résume à « Allez voir le médecin ou le dentiste une fois par an ». Comme si c’était simple pour tout le monde. 
Pire. Cette injonction laisse entendre que ne pas aller consulter un médecin périodiquement est, au minimum, une erreur ; au maximum, un comportement inconscient ou insensé. 
***
Ce type de discours (consulter régulièrement pour voir si « tout roule ») est similaire à celui qu’on tient aux conducteurs de véhicule : allez donc vérifier votre pression d’huile, les pneus, les freins et la courroie de l’alternateur de temps à autre. Tout ça s’use, et faut l’entretenir. 
Le seul problème, c’est que le corps d’un•e humain•e n’est pas une bagnole ou un tracteur. 
Dès qu’il s’agit de santé des femmes, elles devraient – si l’on en croit les idées qui circulent largement parmi la population et un trop grand nombre médecins : 
– aller chez le gynéco dès l’apparition de leurs règles ; (Pourquoi faire ? Pour qu’il disent si elles sont « normales » ? C’est quoi des règles « normales » ?)
– se faire examiner une fois par an « pour s’assurer que tout va bien » ; (Qu’est-ce qui pourrait « aller mal », exactement ?) 

– subir un examen gynécologique et des seins pour se faire prescrire une pilule ET pour la renouveler ; (Cela aussi, c‘est médicalement inutile ! ) 
– aller consulter dès qu’elles veulent arrêter le contraception et/ou veulent commencer une grossesse (Là, on rigole ; depuis quand est-ce qu’il faudrait l’autorisation d’un médecin pour ça ?) 

Et ces injonctions s’adressant aux femmes n’ont (comme par hasard) aucun équivalent pour les hommes de moins de 50 ans. 

Je n’ai jamais entendu conseiller aux garçons d’aller se faire examiner les testicules et mesurer le pénis à partir de la puberté puis une fois par an pour « vérifier que tout va bien ». (Et pourtant le cancer du testicule est plus fréquent chez l’adolescent que chez l’adulte…) Je n’ai jamais vu nulle part qu’il était de bonne pratique d’interroger les garçons sur leur santé sexuelle. Je n’ai pas vu non plus qu’on devait les inciter à aller se faire dépister régulièrement pour vérifier qu’ils n’ont pas d’Infections sexuellement transmissibles. Or, ils y sont tout autant exposés que les femmes. Mais curieusement ça n’intéresse personne… Ou bien on pense (à juste titre) que s’ils ont quelque chose, ils iront consulter. Qu’ils sont assez intelligents pour ça. 

Certes, après 50 ans, certains proposent de mettre systématiquement aux hommes un doigt dans le rectum, ce qui ne tient pas debout non plus. Le dépistage systématique du cancer de la prostate n’est plus recommandé. Il doit reposer sur une réflexion et un choix personnel de chaque homme concerné.

Mais on en revient à ceci : aller chez le médecin tous les ans, c’est surtout recommandé aux femmes. Demandons-nous pourquoi… 
Parce qu’elles sont plus « fragiles » ? Il semble que non : les femmes survivent plus que les garçons à la naissance et elles vivent plus longtemps que les hommes. 
Parce qu’elles ont « plus de problèmes de santé » ? Pas vraiment. Les différentes étapes et phénomènes physiologiques qui émaillent la vie d’une femme sont plus nombreuses que celles des hommes, mais ce ne sont pas à proprement parler des « problèmes de santé ». Ce n’en est que lorsqu’elles en souffrent, et c’est à elles de dire si elles en souffrent ou non, pas aux médecins. 
Parce qu’elles seraient plus susceptibles de ne pas se soigner que les hommes ?
Ben non, car les chiffres montrent que c’est l’inverse qui est vrai : les femmes consultent plus souvent que les hommes. Et elles consomment plus de soins de santé que les hommes.

Et cependant, alors même qu’elles font plus appel aux médecins, elles sont moins crues et écoutées par les médecins que les hommes !!!!  

Alors ? 
Eh bien, entend on souvent répondre Elles pourraient être malades sans le savoir… 
Plus que les hommes ? Vraiment ? Et elles seraient moins que les hommes capables de s’en rendre compte ? Mais alors, quand elles consultent, pourquoi ne les croit-on pas ? Parce qu’elles ont tendance à « trop en faire » ? 

On est en plein délire : les femmes seraient incapables de consulter ET quand elles consultent, elles seraient incapables de parler de leurs problèmes de santé à bon escient. 
On est en droit de s’interroger sur ce « traitement préférentiel » des femmes. Traitement qui laisse entendre deux choses :
– que la santé des femmes justifie une surveillance constante (donc qu’elle est plus précieuse que celle des hommes… mais pour qui, exactement ?)
– que les femmes doivent être incitées vivement à consulter, sinon elles ne le feraient pas d’elles-mêmes. (Alors que les hommes, si. C’est pour ça qu’on leur dit pas de le faire…) 
Dans un cas comme dans l’autre (et quel que soit le bout par lequel on les prend), toutes ces manières de voir les choses sont sexistes. 
***
L’injonction à consulter, en plus d’être sexiste, soulève une autre question, qui n’est pas moins importante : Est-il souhaitable – ou, tout simplement, utile pour le maintien de son état de santé – que quiconque consulte « régulièrement » un médecin ?  
Il n’y a pas de réponse à cette question puisque aucun travail de recherche à proprement parler n’a comparé si le fait de consulter ou non avait des effets mesurables à long terme sur des groupes de population similaires. En théorie, il faudrait constituer deux groupes de personnes, l’une qui serait obligée de consulter un médecin tous les ans, l’autre à qui on interdirait de le faire. Et qu’on les suive jusqu’à leur mort. Vous voyez les problèmes logistiques… et éthiques. 
Ce qu’on sait, en revanche (je me répète) c’est que l’accès au soin (qui est proportionnel aux revenus de l’individu) favorise un meilleur état de santé. Or, conseiller à des gens socio-économiquement défavorisés d’aller consulter régulièrement alors qu’ils ne le peuvent pas (et n’auront peut-être même pas accès à l’énoncé de cette recommandation, faute de source d’information) n’est pas seulement insultant, c’est stupide. C’est aussi (puisque l’information ne les touche pas) une contribution à l’injustice : on incite alors des gens en bonne santé à consulter (pour rien?) encore plus au lieu d’aller porter les soins là où on en a besoin. 
Pour consulter un médecin une fois par an il faut (entre autres) pouvoir s’absenter de son travail, avoir un moyen de transport, connaître un médecin disponible, ne pas voir la consultation comme une dépense importante, accepter de perdre du temps dans la salle d’attente. Etc. Toutes choses que des femmes très démunies ne peuvent pas faire. Et ce sont (statistiquement) ces femmes-là qui meurent le plus et le plus jeunes. 
Personnellement, lorsque je travaillais au Centre de planification du Mans et voyais des femmes venir tous les ans pour un frottis, je leur disais que ce n’était pas nécessaire (beaucoup étaient soulagées) et je leur suggérais de le dire à leurs amies qui faisaient la même chose, et de dire à celles qui ne voulaient ou ne pouvaient pas venir tous les ans et s’en sentaient coupables (ou angoissées) de se détendre. J’ajoutais qu’il était plus utile de suggérer à des voisines moins fortunées qu’elles (elles en connaissaient toutes) qui n’avaient jamais eu de frottis de consulter, de leur assurer que venir au centre de planification ne leur coûterait pratiquement rien, et qu’on ferait de notre mieux pour les traiter avec le plus grand respect possible et, si elles n’avaient pas de moyen de transport, de leur proposer de les véhiculer ce jour-là. Leur essence serait beaucoup mieux utilisée. Bref, il me semblait que suggérer aux femmes relativement privilégiées de tendre la main aux femmes qui l’étaient moins était un pas en direction de la justice.  
Je rêve de lire un jour une recommandation du CNGOF ou du SYNGOF (les syndicats de gynécologues français) allant dans ce sens. Elle existe peut-être. 
***
Absent jusqu’ici de toute cette problématique est un élément central à la notion d’éthique médicale. C’est le consentement, garant de l’autonomie des patient•e•s. 
Le consentement est le pendant du D’abord ne pas nuire qui (en principe) guide les professionnel•le•s de santé. Car il est impossible de ne pas nuire rien qu’en se disant « Ceci est nuisible, ceci ne l’est pas. » Il faut aussi poser la question aux premier•e•s intéressé•e•s. Si je ne demande pas « est-ce que vous avez mal quand je vous fais ceci ou cela », je risque for t
Et quelles que soient les bonnes intentions (rappelons que le chemin de l’enfer en est pavé…) des professionnel•le•s, elles ne sont pas nécessairement convaincantes pour les personnes soignées. L’autonomie, ça consiste en particulier à sentir qu’on peut dire « Merci de m’avoir informé•e mais finalement, non, je ne veux pas ». 
Aussi, quand un•e médecin (ou un•e journaliste) pense justifié de recommander à son auditoire de « consulter (ici, titre de spécialiste) une fois par an », 
– il devrait toujours préciser ce que l’on sait vraiment des effets de ce conseil (ou de son non-suivi)
– il ne devrait jamais pratiquer le terrorisme (« Si vous n’y allez pas, vous allez mourir. ») car celui-ci est contraire à l’éthique ET contre-productif : quand on a peur on en fait toujours trop ou trop peu ; 
– il devrait toujours rappeler fermement que l’individu reste libre de ses choix, en matière de santé comme en matière de vote, de dépenses, de relations, de sexualité, de mode d’alimentation… 
Bref, qu’un conseil médical n’est jamais qu’un avis, et pas une parole d’évangile. 
Et on en revient à la question du début : 
« A qui doit-on conseiller d’aller voir un médecin une fois par an » ? 
Personnellement (mais ce n’est qu’un avis) j’aurais tendance à répondre : A personne. Le seul examen préventif utile à ce jour (pour les femmes) est le frottis tous les 3 ans à partir de 25 ans. Pas plus souvent. 
Pour les autres années et pour les hommes, le jour où vous jugez que vous avez besoin d’aller voir un médecin, allez-y. La « norme » de votre santé, c’est vous. Ce n’est pas ce que les médecins ou les magazines en disent. Vous êtes dans votre corps et votre vie, personne d’autre ne s’y trouve. Et personne n’a à décider à votre place. 
En attendant, si vous allez bien, vivez votre vie. C’est vous qui savez si elle est bonne ou non. 
Il y a beaucoup de choses à y faire, et elles sont bien plus intéressantes et importantes que de vous casser la tête à aller voir un médecin. 

Mais regardez autour de vous, et demandez aux personnes que vous connaissez et à celles que vous ne connaissez pas si elles vont bien. Et, si elles ne vont pas bien, pourquoi elles ne vont pas consulter un médecin. Vous apprendrez sûrement beaucoup en écoutant leur réponse. 
Marc Zaffran/Martin Winckler
PS : Armelle, à la question « A qui faut-il conseiller », suggère : « A un médecin ? »
Je ne suis pas loin de penser qu’elle a raison. Je pense même que la plupart (voire tous) les médecins devraient consulter un•e thérapeute. Et pas qu’une fois par an. Ca leur ferait beaucoup de bien – et par conséquent, aux patient•e•s.
Merci Armelle. 

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#JeNeSeraiPasComplice

Deux chapitres des  Brutes en blanc étaient intitulés respectivement « Sexisme, racisme et intolérance » et « Utérus sous surveillance »… En octobre 2016, à sa publication, une bonne partie de la profession médicale (Ordre des médecins en tête) s’offusquait que mon propos « caricature » et « diffame » le comportement des médecins.

Au cours des 17 mois écoulés depuis cette publication, les enquêtes, émissions, et articles dénonçant sexisme et maltraitances (physique, morale, sexuelle) exercées par le monde médical se sont multipliés ; des livres soigneusement documentés décrivent ce que subissent les étudiantes en santé (Omerta à l’Hôpital, de Valérie Auslender), les femmes qui consultent un gynécologue (Le livre noir de la gynécologie, de Mélanie Déchalotte), les femmes qui accouchent (Accouchement, les femmes méritent mieux, de Marie-Hélène Lahaye). 

 

Dans le même temps, des Etats-Unis, nous est venu le mouvement #MeToo. Il nous a rappelé – si nous l’avions oublié – que la société française est elle aussi furieusement sexiste : les femmes le vivent dans la rue, au travail, en formation, dans le couple, en politique (comme nous le rappellent Mathilde Larrère et Aude Lorriaux dans un excellent livre), dans la presse et j’en passe. Même quand elles n’aspirent pas à grimper en haut de l’échelle, de nombreuses femmes sont harcelées, brutalisées, menacées, contraintes, violées – et cela, parfois, rien que pour pouvoir vivre, travailler, être libres. Beaucoup y laissent leur vie.

 

Elles vivent aussi cette violence dans tous les lieux hiérarchisés, car la hiérarchie n’est rien d’autre que la concrétisation officielle des luttes de pouvoir, et la violence sexiste se nourrit du désir de pouvoir.

***

En janvier 2018, aux Etats-Unis, Larry Nassar, médecin du sport, a été condamné à 175 ans de prison pour avoir abusé sexuellement de plus de 265 femmes dans le cadre des entraînements pour les Jeux Olympiques et à l’Université du Michigan, dont il était l’employé. Plus de cent cinquante de ces femmes sont venues témoigner à son procès.

A la suite de cette condamnation, les victimes appelaient à enquêter sur les conditions dans lesquelles, alors que de nombreuses plaintes avaient été formulées depuis 1993, Nassar avait pu continuer à exercer impunément. Pour ses victimes, il ne fait aucun doute qu’un médecin prédateur sexuel ne peut faire autant de mal pendant autant d’années que s’il est soigneusement protégé par les institutions dont il fait partie – comme employé ou comme « collègue ». A la suite de cette condamnation, une pluie de plaintes en justice s’est abattue contre le comité olympique des Etats-Unis, l’Université du Michigan et les autres institutions où travaillait Nassar, pour avoir couvert ses agissements et être restées sourdes aux plaintes des victimes. Quelques jours plus tard, la présidente de l’Université du Michigan a démissionné.

En lisant les comptes-rendus du procès Nassar, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à trois affaires similaires, survenues en France : l’affaire Hazout, l’affaire Tordjmann et l’affaire d’Hulster.

En clavardant pour en retrouver la trace, j’ai constaté que les poursuites pour viols contre des médecins ne sont pas rares. Vous n’avez qu’à taper « médecins viols France » dans votre moteur de recherche. Quand on sait que toutes ces affaires ne sont instruites qu’au bout de longues années, dans le silence assourdissant de l’Ordre des médecins, on est en droit de se dire que la France ne vaut pas mieux que les Etats-Unis.

Et les viols ne sont que la partie visible de l’iceberg.

***

Que les femmes vivent dans le monde médical la même violence que dans le reste de la société, ce n’est guère étonnant. Le système de santé français, centré sur l’autorité des médecins aux dépens des autres professionnelles, est furieusement élitiste et hiérarchisé ; le sexisme s’y exerce de manière quotidienne. Lorsque des voix s’élèvent en qualifiant sans honte de « patrimoine» (ou d’ « oeuvre d’art ») les fresques pornographiques peintes aux murs de certains internats, on devine que ce sexisme et son déni sont très, très fortement ancrés dans la « culture » du milieu…

En médecine, les abus de pouvoir sont aussi des abus de confiance ; en ce sens, les agresssions sexuelles perpétrées par des médecins ne sont pas différentes de celles des prêtres, des enseignants, des agents des forces de l’ordre ou des « soldats de la paix ». 

Un médecin est une personne de confiance. Quand cette personne de confiance abuse d’une patiente, sous quelque forme que ce soit, elle trahit sa mission et n’est plus digne de respect.  

L’un des hauts lieux de la violence médicale sexiste est, sans équivoque, la salle d’accouchement. En ce moment, des articles et enquêtes sur les violences obstétricales sont publiées chaque semaine. Au début, elles suscitaient de la part des gynécologues-obstétriciens (en la personne d’Israël Nisand, président du CNGOF, en particulier) des réactions assourdissantes de colère, de déni, de mépris envers la dénonciation des humiliations verbales, du refus de laisser les femmes déambuler librement pendant leur travail, de l’expression abdominale, du « point du mari », des épisiotomies et des césariennes imposées.

Mais ces protestations n’ont pas grande signification : elles sont l’expression d’un corporatisme qui, par nature, résiste fortement à toute remise en question.

Plus préoccupant, me semble-t-il, est le silence individuel des professionnelles.

Il ne suffit pas en effet de dire « Je ne fais pas partie des médecins qui maltraitent ». Il ne suffit pas de dire « les pratiques violentes sont minoritaires ». Il ne suffit pas de dire « C’est les autres, c’est pas moi ». Il ne suffit pas non plus de se taire.

De même que les hommes qui respectent les femmes doivent se déclarer clairement solidaires du combat contre les violences sexistes, les médecins qui tiennent à honorer leur profession doivent s’insurger et dénoncer ouvertement toutesles pratiques médicales sexistes et maltraitantes.

Un délit, un crime doivent être punis. Pour cela, il faut que la victime puisse s’exprimer et être entendue, et surtout que sa voix compte autant que celle de l’accusé.e.

Un crime, un délit, une transgression, un abus de confiance commis par un médecin doivent être punis. Ce qui veut dire que la parole des patientes doit toujours être entendue. Le fait que parfois, certaines puissent accuser à tort ne justifie pas que la majorité des accusations soient étouffées au nom de la défense d’une profession. Ça devrait aller de soi : le code de déontologie et toutes les règles d’éthique le disent. Malheureusement, dans l’esprit de beaucoup de médecins, ce n’est pas le cas, parce que la formation médicale est foncièrement élitiste ; parce que beaucoup de « modèles » (aîné.e.s, mentors) auxquels les étudiantes sont exposées véhiculent une culture sexiste héritée de leurs propres aînées ; parce que l’esprit de corps impose le silence.

Certes, il y a partout en France des soignantes de bonne volonté qui oeuvrent avec acharnement pour délivrer un enseignement et des soins sans préjugés. Mais il faudra beaucoup de temps avant que, dans toutes les facultés de médecine, la formation médicale soit fondée sans équivoque sur le respect des patientes et des autres professionnelles ; il faudra beaucoup de temps pour que le sexisme soit banni des cours d’amphithéâtre et des propos de couloir ; il faudra beaucoup de temps, aussi, pour que la « norme » de l’enseignement consiste à former des médecins qui éclairent et soutiennent sans préjugé, jugement ni pression les décisions des patientes. Il faudra encore plus de temps pour que des institutions aussi momifiées que le CNGOF ou l’Ordre des médecins exercent des sanctions rapides et sans équivoque quand des violences sexistes sont commises par des membres de la profession. 
***

Les institutions mettent du temps à changer. Les individus, en revanche, sont capables de changer rapidement la donne pour les patientes maltraitées : en ouvrant les yeux et les oreilles,  et en énonçant clairement quelles valeurs leur tiennent à coeur. Car l’immobilisme des institutions ou des groupes d’intérêt ne justifie pas que les individus se tournent les pouces. Ou restent « neutres ». 

Chaque médecin se devrait de réfléchir à son rôle et à ses relations avec les individus qu’ille* est censée soigner.

Chaque médecin devrait se demander : « Qu’y a-t-il de sexiste dans ma pratique, sans que j’en sois encore consciente ? Comment puis-je modifier mon comportement dans ce sens ? Comment puis-je lutter contre le sexisme médical au côté des patientes ? »


Chaque médecin devrait s’interroger sur les abus de pouvoir que permet son statut et sur sa responsabilité individuelle face aux « confrères » qui commettent de tels abus.
Pour lutter contre le sexisme en médecine, il est nécessaire de sortir de l’élitisme, du sentiment de supériorité et de la « fonction apostolique » (comme la désignait Michaël Balint) que confèrent, individuellement et collectivement, le diplôme et la blouse blanche. Et, pour cela, il est nécessaire de comprendre une fois pour toutes qu’être médecin n’est pas agir en  juge, en père fouettard ou en directeur de conscience, c’est être au service des autres.**   

Il est nécessaire d’accepter que soigner vise avant tout à aider la personne quel que soit son genre, son origine ethnique, son milieu socio-économique, à exercer de libres choix pour sa santé. Et, pour cela, répondre à ses questions et respecter ses décisions avec une absolue loyauté.

Il est, indispensable, pour être fidèle à l’éthique du soin de se placer toujours du côté des personnes qui font appel à nous, en particulier quand elles disent avoir été maltraitées. De le faire quand la maltraitance vient des conjoints, des parents, des enfants, des enseignants mais aussi des médecins…

Il n’est pas moins indispensable de déclarer haut et fort : «  Quand une femme dit avoir été maltraitée par un médecin, mon code déontologique et éthique m’impose d’entendre sa voix, de la croire et de la soutenir dans son action de réparation. »

(Et l’accusé, me direz vous ? L’accusé aura des défenseurs, n’en doutez pas. La victime, elle, a besoin de vous – tout comme l’amie ou la voisine qui vous confie avoir été frappée par son conjoint. Si vous voulez l’aider, c’est maintenant, pas dans six mois, qu’il faut le faire. Et gardez à l’esprit une notion simple, mais fondamentale : ce n’est pas à l’agresseur de définir le mal qu’il a fait, c’est à la victime.)

Lorsqu’on est médecin, il n’est pas acceptable de ménager la chèvre et le chou, d’être solidaire des femmes quand elles subissent des violences au travail ou chez elle mais d’émettre des réserves quand les accusations de violence portent sur les actes d’un autre médecin. 
Face aux violences sexistes du monde médical, il ne suffit pas, quand on est médecin, de dire « Ce n’est pas ma pratique », de se défendre en disant « Je ne savais pas », de se réconforter en pensant « Mais moi, je suis bienveillante », de suggérer que les patientes n’ont « pas bien compris » et de « laisser le bénéfice du doute » aux médecins soupçonnés d’avoir abusé de leur statut.  
Il n’est pas acceptable de se taire par « confraternité ».

Les violences sexistes doivent être dénoncées et combattues sous toutes leurs formes, dans tous les lieux où on en commet, et quelles que soient les personnes qui les exercent. 



S’il est intolérable de laisser siéger un ministre accusé de viol, n’est-il pas tout aussi inacceptable de laisser exercer un médecin qui maltraite des patientes ? 
Il est temps pour chaque médecin de dire clairement « Je soutiens les femmes victimes du sexisme médical », ou « Je préfère continuer à fermer les yeux ».  

Il est temps de s’avancer pour que la population sache quels médecins sont, ouvertement, sans équivoque, les alliées inconditionnelles des femmes et lesquels, par leur silence, restent complices des agresseurs.


 #JeNeSeraiPasComplice
Marc Zaffran/Martin Winckler


* Une langue, c’est fait pour évoluer avec et refléter son temps. En 2008-2009, dans ma trilogie romanesque de SF, Un pour Deux, L’un ou l’autre et Deux pour tous (Calmann-Lévy, 2009), je proposais déjà d’écrire « ille »  à la place de il/elle. Alors je récidive…

** Oui, c’est tout un changement de paradigme. Et si ça vous fait grincer des dents, c’est que vous n’avez pas encore commencé à réfléchir…

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Qui a (vraiment) besoin d’un.e gynécologue ? – par Marc Zaffran/Martin Winckler

Une salve d’articles récents tire la sonnette d’alarme sur la baisse du nombre de gynécologues en France – et laisse entendre que cette baisse s’accompagnera inévitablement d’une moins bonne délivrance des soins de santé aux femmes. 

Ces articles n’ont pas manqué – à juste titre – d’attirer les réactions de médecins généralistes et sages-femmes français.e.s. La santé des femmes sages-femmes et médecins généralistes sont beaucoup mieux placé.e.s et plus nombreux/ses pour les prendre en charge ; soulignons cependant que la préparation des sages-femmes est bien meilleure à cet égard que celle des généralistes, notoirement sous-formés en ce domaine par les facultés. 

De fait, les compétences gynécologiques des sages-femmes sont sous-utilisées. Quand on connaît les positions réactionnaires du CNGOF (Collège National des Gynéco-obstétriciens) et du SYNGOF (Syndicat des mêmes) sur la place des sages-femmes dans l’accouchement, on n’est pas surpris. Pourquoi une caste de professionnel.le.s élitistes respecterait-elle hors des hôpitaux les compétences de professionnel.le.s qu’elle méprise à l’intérieur?

Pourtant, malgré les chiffres (vous pouvez les lire ici), dans l’esprit de beaucoup de femmes (et d’hommes), la gynécologie reste la « médecine de la femme » et « seuls les gynécologues et obstétriciens sont aptes à s’occuper de leur santé ».

Pour faire un sort à cette chimère, rappelons certaines réalités. 

Avant 50 ans, les femmes ont essentiellement besoin de soins de santé primaire

Dans un pays comme la France, où la plupart des femmes sont en bonne santé, les maladies graves (ou les complications de maladies bénignes) sont rares avant cinquante ans. Pour les hommes comme pour les femmes, les besoins les plus nombreux sont donc les soins de santé primaire.

La santé primaire, ce qui vous fait vous adresser à votre généraliste ou votre médecin de famille, s’étend (en gros) de la grippe à la crise d’appendicite – que votre médecin n’opère pas, mais qu’il diagnostique et qu’il confie à un chirurgien de première ligne. Une fois l’appendicite opérée, vous sortez de l’hosto et c’est le médecin ou l’infirmière de secteur qui vous retire les agrafes et vous donne de quoi faire cicatriser la plaie, si elle n’a pas cicatrisé toute seule. 

De même, la santé primaire des femmes (du traitement des symptômes gynécologiques les plus fréquents jusqu’à la grossesse, accouchement et post-partum inclus) relèvent de l’activité des généralistes, des médecins de PMI et des sages-femmes, hospitalières ou libérales.  
(Rappelons qu’il en va de même de la santé primaire des nourrissons et des enfants, qui dans l’immense majorité des cas relève de l’activité des généralistes et non des pédiatres…) 
Les femmes ont plus de besoins en santé primaire que les hommes parce qu’en plus de tout ce qui peut arriver aux hommes (de la grippe à l’appendicite en passant par l’entorse ou le lumbago), elles sont susceptibles de souffrir de symptômes liées à leur physiologie, beaucoup plus riche et mouvementée que celle des hommes (la puberté, les règles, le cycle, les grossesses, les fausses couches, l’allaitement, la ménopause et même l’accouchement, qui avant 1950 avait encore lieu à domicile pour la plupart des femmes françaises) ; tous ces événements relèvent de la santé primaire : ils ne nécessitent pas des soins lourds délivrés par des centres de soins spécialisés.
A cette liste, on peut ajouter l’IVG (qui peut être pratiquée en ambulatoire et qui, lorsqu’elle est pratiquée en milieu hospitalier, l’est aussi bien par un généraliste que par un gynécologue…), la prévention des grossesses non désirées et du cancer du col utérin (par la contraception et par le frottis de dépistage, respectivement).

Tous ces soins peuvent être assurés par deux catégories de professionnel.le.s de première ligne : les médecins généralistes et les sages-femmes.

La plupart des femmes françaises n’ont jamais eu de gynécologue à  proximité.

De 1981 à 1993, j’ai exercé comme médecin généraliste en milieu rural dans la Sarthe. L’hôpital le plus proche se trouvait au Mans, à une vingtaine de kilomètres de ma commune d’exercice. La plupart des femmes qui vivaient dans le secteur n’allaient pas consulter de gynécologue. Les généralistes du canton assuraient la contraception et la gynécologie courante (frottis, traitement des problèmes gynécologiques les plus fréquents, traitement de la ménopause) ; mais aussi le suivi de grossesse et du post-partum en parallèle avec les sages-femmes. Au CIVG, seuls des généralistes pratiquaient les IVG.

A partir du début des années 2000, les sages-femmes ont également été autorisées à prescrire des contraceptifs. Elles en avaient parfaitement la capacité et, bien que cette prescription soit restée limitée d’abord à la pilule, j’ai animé des réunions de formation demandées par les sages-femmes qui voulaient connaître toutes les méthodes, pour pouvoir au moins les conseiller utilement aux femmes. L’autorisation de prescrire toutes les méthodes, obtenue il y a quelques années, coulait de source. 

Comparée à un accouchement, la pose d’un DIU ou d’un implant, c’est de la petite bière. Empêcher les sages-femmes de le faire, c’était idiot, insultant et contre-productif. 
Entre 1980 et 2000, il existait encore de nombreuses maternités locales. L’un des co-fondateurs de la revue Prescrire, Pierre Ageorges, qui exerçait comme généraliste dans le Loiret, assurait ainsi avec d’autres généralistes libéraux des accouchements à la maternité locale la plus proche (Neuville-aux-Bois) en coordination avec les sages-femmes installées dans le secteur. 

Ce qui était vrai dans le Loiret et dans la Sarthe était tout aussi vrai dans le reste du pays. Les gynécologues, pour la plupart installés dans des villes moyennes ou grandes, recevaient essentiellement des femmes vivant dans ces villes. Dans tout le pays, c’étaient les médecins généralistes et les sages-femmes qui assuraient la plupart des soins de santé primaires des femmes. Ce n’est pas moins vrai aujourd’hui.

Une partie non négligeable de la population française n’a jamais eu – et n’aura jamais – accès à un.e gynécologue

La sociologie de la santé, en France comme dans les autres pays développés, est impitoyable : l’accès aux médecins spécialisés (toutes spécialités confondues) varie beaucoup avec le niveau socio-économique. Autrement dit : plus on est riche, plus on a accès aux soins les plus « pointus », et mieux on est soigné. Et inversement.

Les patient.e.s choisissent les médecins en fonction de leur lieu de vie, de leurs moyens, de leurs valeurs, de leurs relations.

De plus, les médecins participent – parfois inconsciemment – à cette sélection : d’abord en s’installant dans un quartier ou une ville plutôt qu’une autre ; ensuite en acceptant de recevoir ou non certain.e.s patient.e.s. Au service de planification du CH du Mans, pendant la première décennie du vingtième siècle, mes collègues et moi avons reçu beaucoup de femmes roms et beaucoup d’immigrées (de Tchétchénie, en particulier). Rares étaient les gynécologues privé.e.s qui acceptaient de les voir. Et de toute manière, elles n’avaient pas les moyens. Les dépassements d’honoraires étaient déjà fréquents et importants, à l’époque.

Beaucoup d’actes de gynécologie courante sont pratiqués sans aucune nécessité – par les gynécologues.

Citons, en vrac : le frottis cervical avant 25 ans et tous les ans ; l’examen gynécologique systématique pour prescrire la pilule ; l’examen gynécologique systématique annuel sans aucun motif médical ; la palpation systématique avant 40 ans des seins d’une femme qui n’a pas de symptômes.

On peut aussi trouver superflues – car elles font partie du rituel de certains médecins, un peu trop souvent – mais aussi franchement invasives et nocives toutes les déclarations et sans intérêt sur le plan de la santé : les commentaires sur le poids, le tabagisme (avant 35 ans, l’association tabac + pilule n’a pas à être « interdite »), l’orientation sexuelle, l’origine ethnique, le nombre de partenaires sexuels et les « risques » d’IST, le fait d’avoir ou non des enfants, les dangers de « l’horloge qui tourne »… Sans oublier la transphobie, qui interdit à bon nombre de personnes transgenre l’accès à un médecin, gynécologue ou non, au mépris de leurs obligations déontologiques.

On pourrait également faire remarquer qu’une question très importante ne fait pas encore partie du registre de beaucoup de médecins (gynécos et généralistes) mais commence à être posée de manière de plus en plus fréquente par les sages-femmes, plus sensibilisées à la question : « Avez-vous déjà subi des violences sexuelles ? » Or, s’agissant de ce sujet important, ce qui permet le plus probablement à une femme d’en parler, c’est le sentiment de confiance et de proximité qu’elle établit avec un.e professionnel.le de santé. Ce sentiment ne peut naître que de deux choses : la qualité de l’attitude professionnelle et la fréquence des échanges.

Les gynécologues ont toujours été peu nombreux en proportion de l’ensemble des soignants, et leur présence a toujours été concentrée sur des zones de populations limitées ; l’augmentation du nombre de gynécos augmenterait sans doute les choix des patientes dans certaines villes moyennes, mais elle ne changerait rien à celui des patientes qui vivent dans les zones les moins bien desservies en soignant.e.s : les zones rurales, les quartiers défavorisés.

J’ai rencontré beaucoup de généralistes, de sages-femmes et d’assistant.e.s sociaux/les qui s’occupaient de personnes défavorisées, mais je n’ai rencontré qu’une gynécologue qui le faisait : elle s’appelle Marie Didier, et elle parle de cette pratique gynécologique atypique dans un beau livre, Contre-Visite (Gallimard). Le livre date des années 80. Son activité (elle faisait des consultations dans les caravanes des femmes Rom du sud-ouest) était probablement très marginale ; est-elle plus répandue aujourd’hui ?  

Je suis sûr que d’autres gynécologues étaient ou sont aussi engagé.e.s qu’elle, mais – comme M. Didier me le disait elle-même lors d’une rencontre – cet engagement n’est-il pas quelque peu contradictoire avec la manière dont on les forme ? Mais aussi la manière dont certains pratiquent ?

Et, d’un point de vue plus général, à quoi sert la gynécologie médicale ? La France est la seule à former des « spécialistes de la femme » à moitié – en séparant l’obstétrique et la chirurgie (activités de soins secondaires) des activités de soins primaires. Quelle est la logique de cette dichotomie, née à la fin des années 60 et inventée de toutes pièces par les obstétriciens hospitaliers pour enrayer la féminisation de la profession ?

Est-il logique de laisser des médecins se former à une « spécialité » qui ne servira qu’aux citadines les plus aisées – autrement dit, de former des spécialistes pour femmes riches ?

Ne serait-il pas plus logique de supprimer totalement cette spécialité (1) et, lors de la formation de tou.te.s les généralistes, de leur enseigner à tou.te.s les soins primaires dont la population a besoin ?

Conclusion :


Depuis toujours – on peut l’affirmer aussi bien d’un point de vue vue sociologique qu’arithmétique – la majorité des femmes françaises qui bénéficient d’un suivi gynécologique le font grâce à un.e généraliste ou un.e sage-femme. Les gynécologues s’occupent essentiellement (et pas toujours de manière rationnelle, quand ils multiplient les gestes inutiles) d’une toute petite partie, le plus souvent favorisée, de la population.

Affirmer le contraire – et sous-entendre que « les femmes sont en danger » à cause de la baisse du nombre de gynécologues – n’est pas seulement médicalement et sociologiquement faux, c’est aussi malhonnête d’un point de vue moral.


Si l’on voit le soin comme un marché lucratif, celles et ceux qui en vivent grassement ont sans doute intérêt à être peu nombreux/ses à se partager le gâteau que représentent les sommes dépensées. 
Si l’on voit en revanche le soin comme une entreprise collective nécessaire au bien-être de la population – de même que l’éducation, la sécurité routière ou les transports en communs, il n’y aura jamais trop de professionnel.le.s pour l’assurer. 

Les gynécologues actuellement en exercice remplissent une mission indiscutable, et les femmes qui les consultent ont besoin de leurs soins. Mais la spécialité ne couvrira jamais tous les besoins des femmes françaises, même si leur nombre était trois fois plus élevé. 

Nous n’avons pas besoin de « plus de gynécologues », nous avons besoin de plus de soignant.e.s, qui répondent aux besoins de la population en santé primaire. Et il serait bon que tou.te.s les professionnel.le.s de santé aient ça en tête. 

D’un point de vue éthique, les luttes de pouvoir et les bouffées d’égo professionnel sont incompatibles avec le soin. 


MW/MZ


———–
(1) Rassurez-vous. « Supprimer » la spécialité, ça ne voudrait pas dire « passer par les armes » tous les gynécologues déjà en exercice, ou les empêcher d’exercer… Ca voudrait juste dire : ne plus entretenir une profession qui, dans l’état actuel des choses, ne sert que les femmes les plus aisées.
Si les gynécologues craignent que ce qu’ils/elles savent faire disparaisse aussi, leur est-il impossible de participer à la formation des jeunes médecins et sages-femmes, pour que leur savoir-faire ne se perde pas ? 

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La « pilule » était un spermicide… par Marc Zaffran/Martin Winckler

 Ces jours-ci, dans Le Monde, on pouvait lire dans l’article évoquant la promulgation de la loi Neuwirth légalisant la contraception, en 1967 : 
« Il fallut un an pour convaincre le parlement d’adopter et de promulguer la loi Neuwirth autorisant la pilule contraceptive, le 28 décembre 1967. Engagé dans les Forces françaises libres au côté du général de Gaulle, Lucien Neuwirth (1924-2013) découvrit la pilule à Londres un soir de juin 1944 : une Anglaise avec laquelle il avait un rendez-vous amoureux lui glissa un contraceptif effervescent dans la main. Le jeune homme fut abasourdi : la « gynomine », contraceptif à usage unique, était en vente libre dans les parfumeries anglaises. » Le Monde, 19 décembre 2017

Ce premier paragraphe témoigne, de la part de l’auteur de l’article, d’une confusion née d’une méconnaissance historique.

Quand on connaît l’histoire de la contraception, le problème saute aux yeux : en 1944, une Anglaise ne peut pas mettre dans la main de Lucien Neuwirth une « pilule effervescente ». 

Tout simplement parce que les pilules contraceptives (c’est à dire une contraception hormonale absorbable par voie orale) n’ont été développées par Gregory Pincus (et testées à Porto-Rico) que dans les années 50. Elles ont été approuvées par la FDA (Food and Drugs Administration) américaine en 1957, et mises sur le marché pour la première fois en 1960 aux Etats-Unis. Quant aux seules « pilules à usage unique » existant pour le moment, le lévonorgestrel (Norlevo) et son dérivé l’ullipristal (Ella One), elles n’ont été commercialisées que dans les années 80 et 2000, respectivement.

Ce que la jeune femme met dans la main de Lucien Neuwirth, le Gynomine, est un spermicide. Autrement dit : une substance inactivant les spermatozoïdes, utilisée sans (ou avec) des préservatifs ou un diaphragme – et donc, introduite dans le vagin. Le fait que le Gynomine soit effervescent signifiait qu’il se dissolvait facilement au contact de l’humidité et diffusait rapidement dans les secrétions vaginales.

Pris par la bouche, ça n’aurait pas vraiment été efficace. 

(Dans les années 70, en France, quand j’étais étudiant en médecine, il existait des capsules spermicides similaires, des crèmes et des éponges vaginales imprégnées de ces substances.) 

Après l’allaitement et le retrait (qui sont des méthodes qu’on peut qualifier de naturelles), les spermicides sont, historiquement parlant, la méthode de contraception la plus ancienne. Dès que les humain.e.s ont fait le lien entre éjaculation et fécondation, on s’est préoccupé de tuer (ou de bloquer) le contenu du sperme. La première mention de substances spermicides est décrite dans un papyrus égyptien datant de 1850 avant notre ère, le papyrus d’El-Lahoun. On y parle d’excréments de crocodile, de blé fermenté, de miel, de gomme arabique… Mais dans de nombreuses cultures, on utilisait aussi des rondelles de citron posées contre le col, car l’acidité du jus était défavorable à la circulation des spermatozoïdes…

Ce sont également les Egyptiens qui décrivent pour la première fois des « fourreaux péniens » destinés à servir de préservatifs.

Si des spermicides étaient déjà disponibles dans les pays anglo-saxons dans les années 40 c’est parce que les recherches sur la contraception y existent depuis toujours, sous toutes les formes. Le diaphragme date de 1882, l’ovule spermicide à la Quinine de 1886 (il sera utilisé en Angleterre jusqu’à la fin des années 40) ; les capes cervicales de 1890.

Toujours est-il que l’article du Monde cité plus haut aurait pu gagner en sérieux en modifiant un seul mot dans le premier paragraphe. Il aurait fallu écrire :

« Engagé dans les Forces françaises libres au côté du général de Gaulle, Lucien Neuwirth (1924-2013) découvrit la contraceptionà Londres un soir de juin 1944. »

Et la « découverte » de la contraception par le jeune Neuwirth s’explique très bien : alors qu’en 1916, la militante Margaret Sanger ouvre la première « clinique » de planification à Brooklyn et que le ministère de la santé britannique autorise dès 1930 la diffusion des méthodes de contraception, en France en revanche, à partir de 1920, la loi française interdit toute promotion, vente et prescription de méthodes contraceptives pour encourager la natalité après l’hécatombe de la Grande Guerre. 

Cette loi ne sera abrogée qu’en 2002, par la loi Kouchner qui élargit les délais de l’IVG, permet la délivrance gratuite de la pilule d’urgence aux mineures et autorise (enfin) la stérilisation volontaire des personnes majeures. 
Cet excellent article de « The Conversation » montre les variations d’utilisation des différentes méthodes aujourd’hui dans le monde.

Pour un historique de la contraception, voyez cet article de la défunte revue en ligne The Contraception Report (le PDF peut être téléchargé).

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D’abord, ne pas nuire par les paroles – par Marc Zaffran/Martin Winckler

Le livre sur lequel je travaille actuellement, avec un confrère généraliste et algologue, est consacré à la douleur.

En travaillant avec mon co-auteur et en lisant (beaucoup), j’en suis venu à « penser la douleur » en quelques phrases synthétiques telles que :

« La douleur est une expérience subjective physique, émotionnelle, symbolique, affective sociale. »

« La seule personne capable de la définir au plus près est la personne qui a mal ; toutes les autres évaluations sont approximatives. »

« Il n’y a pas de jugement à porter sur la manière dont une personne ressent et exprime sa ou ses douleurs. »

« Le principal élément diagnostique de la douleur, c’est le récit des patient.e.s. »

« Souvent, quand la douleur semble « impossible » à traiter, c’est parce qu’on n’a pas bien écouté le patient. »

***

On peut dire à quelqu’un qui a mal : « Je ne sais pas ce qui te fait mal », mais on n’a pas le droit de dire « Non, tu n’as pas mal. » Pas plus qu’on n’a le droit de dire « Tu ne vois pas cette couleur, tu n’entends pas ce son. » Bref, on peut résumer l’attitude à avoir vis-à-vis de la douleur un aphorisme de René Leriche, vieux chirurgien français : « La douleur a raison contre les médecins. » (On peut ajouter : et contre tous les autres…).

Une autre chose que j’ai apprise, ces dernières années, au contact de quelques psychothérapeutes, est celle-ci :

Toute perception (« Je vois ceci, je sens cela, j’entends telle chose et je perçois tel goût ou telle odeur dans le vin que je bois ») est indiscutable.
Une autre personne peut seulement dire : « Je vois, je sens, j’entends, je goûte, je hume (d’)autre(s) chose(s). » Elle n’est pas habilitée à dire « Ce que tu vois, etc. n’est pas vrai. »

Ma perception est vraie. Comme la douleur. Nul n’a le droit de m’en priver en la disqualifiant. Pas plus que ma perception d’une couleur ou d’un son.

Je me trompe peut-être sur la signification du son que j’ai entendu (le craquement de l’escalier n’est pas provoqué par un monstre ou un tueur en séries), mais la peur que j’ai ressentie en l’entendant est vraie. Ma perception est indiscutable.

C’est pour cette raison que dire  « Il n’y a pas de raison d’avoir peur » est inopérant et aggrave parfois les choses. La peur peut être atténuée, dissipée par une chaleur, une présence réconfortantes, des mots apaisant. On ne l’atténue pas en la niant – au contraire, on accroît l’anxiété et le poids que ressent la personne qui la ressent

***


Admettre que la perception de l’autre est indiscutable n’est pas chose facile, car cela suppose que ma perception ne vaut pas plus que celle de l’autre. L’autre voit du bleu, je vois du vert. La seule chose sur laquelle on puisse être d’accord, c’est qu’on ne voit pas la même chose. Mais la tentation est grande, pour tous deux, de défendre son point de vue et de convaincre l’autre qu’on a raison.

C’est compréhensible : si nos perceptions différentes sont toutes deux valides, alors nous nous sentons beaucoup plus seuls. Tu ne vois pas le monde comme je le vois. Si tu ne le vois pas comme moi, est-ce que ça invalide mon point de vue ? Est-ce que ça veut dire que je suis myope, aveugle, sourd ou stupide ?

Pour que ma perception me semble valide, j’ai besoin que l’autre voie les choses comme moi. Si ce n’est pas le cas, le monde me semble moins solide.

***

Cette question de la perception est centrale quand on parle de brutalités qui ne laissent pas de trace, comme le harcèlement moral.

Et de fait, le harceleur ne se contente pas d’asséner des mots de dénigrement à sa victime. Il n’a de cesse de lui montrer qu’il n’a pas de valeur. Ni dans ce qu’il fait, ni dans ce qu’il voit, ni dans ce qu’il est.

Le harcèlement, c’est un travail de sape de tous les mondes – intérieurs et extérieurs – d’un individu. Il assigne une personne à se sentir moins-que-soi.

***

Quand une personne se dit harcelée moralement, elle parle de sa perception : de la manière dont elle reçoit (on peut dire subit, encaisse) les paroles ou les comportements de la ou des personnes qui la harcèle(nt). Cette perception n’est pas discutable. Et ce n’est pas une perception de tout repos : On me maltraite en me disant que je suis mauvais.e. Mais si je suis mauvais.e, n’est-il pas acceptable/valide/légitime que je sois maltraité.e ? 

Le harcèlement ne se contente pas de détruire la personne et son image d’elle-même, il détruit aussi son assurance dans ce qu’elle ressent.

Et pourtant, de même que seule la personne qui a mal peut décrire sa douleur, seule la personne harcelée peut désigner ce qui a un effet destructeur sur elle.

Quand une personne dit avoir mal parce qu’on lui assène des mots destructeurs, cette douleur morale est indiscutable.

***

Lorsqu’on pratique un métier de soin, il est très désagréable d’entendre quelqu’un déclarer : « Ce que vous dites ou faites me fait du mal. » On est tenté de répondre : « Ce n’était pas mon intention ».

Or, la question n’est pas là ! Certes, quand je vaccine une personne, mon intention n’est pas de lui faire mal, mais de le protéger contre une maladie. Seulement, se faire planter une aiguille dans la fesse ou le gras du bras, ça fait mal.
Ce n’est pas discutable, et les intentions n’y changent rien.

(Les intentions – louables – de « minimiser les pertes civiles » ne changent rien au fait qu’un drone militaire qui tombe sur une cible militaire tue tout de même des civils. Quand on veut être certain de ne pas tuer de civils, on ne lance pas de drones. Pour les victimes, ce n’est jamais l’intention qui compte, c’est le résultat. C’est ce qui fait la différence entre l’éthique de la vertu et l’éthique conséquentialiste.)

Comme je suis médecin, je peux (et, d’un point de vue éthique, je dois) prendre des dispositions pour ne pas faire mal (par exemple, appliquer un anesthésique local sur la peau à l’endroit où je vais planter mon aiguille).

Si je continue à faire mal, en arguant que « C’est pour votre bien, la douleur ne dure pas longtemps, Moi, quand on me vaccine, j’ai pas mal car je serre les dents », etc, je décide à la place de l’autre si avoir mal est légitime ou non.

Seulement, il n’appartient pas à celui qui fait mal de dire si la douleur qu’il provoque est, ou non, acceptable. C’est d’ailleurs sur ce principe que repose la notion de consentement développée depuis les Procès de Nuremberg : c’est aux patient.e.s de dire si les soins qu’ils reçoivent sont acceptables par eux, pas aux médecins.

***

Quand on est un soignant, tout faire pour prévenir la douleur est une attitude conforme à l’éthique professionnelle : D’abord, ne pas nuire.

C’est aussi le résultat d’une position morale : « Quand un patient dit « Vous me faites mal », je dois m’arrêter sur le champ.
Je ne questionne pas ce qu’elle dit ; je ne cherche pas à justifier mes motivations (elles n’ont pas d’importance) ; je cesse de lui faire mal car c’est la seule chose à faire. 

C’est vrai quand j’examine quelqu’un : une fois que j’ai mis le doigt sur une zone qui se révèle douloureuse, je cesse d’appuyer dessus. La douleur est un symptôme utile, mais je n’ai pas besoin de vérifier (en appuyant une nouvelle fois, ou plusieurs) que je provoque une douleur. Ce que me dit la personne examinée me suffit. (Et je dois la croire sur parole.)

C’est vrai aussi avant de faire quelque geste que ce soit. Comme je suis médecin, je sais anticiper que quelqu’un aura mal parce que les gestes que je dois faire sont douloureux. J’ai fait tant d’années d’études, j’ai le niveau pour ça… Et l’empathie qu’il faut. En principe.

***

Si je suis médecin, de deux choses l’une. Ou bien je sais que mes gestes peuvent faire mal, ou je ne le sais pas.

Si je ne le sais pas, ma formation laisse à désirer. (Mon intelligence aussi, peut-être…)

Si je le sais, et décide néanmoins de faire mal, c’est mon sens moral qui laisse à désirer.

D’un autre côté, si je le sais et si, par négligence ou par paresse ou par souci d’aller plus vite, je ne cherche pas à éviter de faire mal, je suis, ni plus ni moins, maltraitant. Mes intentions (« aller plus vite pour faire mal moins longtemps », par exemple) n’ont aucune importance.

***

Au 16e siècle, les blessures de guerre étaient cautérisées au fer rouge ou avec de l’huile bouillante. En 1536, sur un champ de bataille, un jeune chirurgien-barbier du nom d’Ambroise Paré se trouve à court d’huile bouillante. A la place, il utilise une décoction de jaune d’oeuf, d’huile de rose et de térébenthine qu’il a héritée d’un.e guérisseur/se. Le lendemain, il constate que les blessés qu’il a traités ainsi vont beaucoup mieux que ceux qui l’ont été à l’huile bouillante. Alors il change de méthode. Ce qui le motive n’est pas l’aspect de la plaie mais, tout simplement, ce que les blessés ressentent. 

La méthode utilisée aujourd’hui lors d’un essai clinique n’est guère différente : quand on cherche à savoir si un médicament a des effets secondaires subjectifs (non visibles), on s’en remet à ce que disent les sujets de l’essai.

Et en clinique quotidienne, quand un patient vient dire : « Je ne tolère pas tel médicament, car j’ai tel ou tel symptôme subjectif », en principe je dois le croire et changer de prescription. D’abord, ne pas nuire. 

Se laisser guider par ce que disent les patient.e.s n’est pas une nouveauté – c’est la base même du soin.

***
Les paroles des médecins ont un effet démontré sur les perceptions (et le cerveau) des patient.e.s. Cela inclut l’effet placebo, mais ça va beaucoup plus loin que ça. Et il y a tout plein de chercheurs qui travaillent là-dessus. (Comme Fabrizio Benedetti, par exemple).
Sachant que certains gestes font mal, je peux préparer un protocole analgésique pour éviter la douleur. Mais en outre, connaissant le poids de mes mots, je peux diminuer l’anxiété (qui modifie l’intensité et le seuil d’apparition de la douleur) en expliquant en quoi mes gestes consistent, quelle utilité ils ont… ou en demandant au patient ce qui diminuerait son anxiété et augmenterait son confort.  Autrement dit, je peux accentuer l’efficacité de l’analgésie par mes paroles.
***
Il n’y a pas que les gestes qui peuvent faire du mal. Les paroles aussi : les victimes de harcèlement moral sont là pour le dire. 

Les paroles des médecins peuvent faire mal. Au minimum, ça s’appelle l’effet nocebo – mais ça peut aussi s’appeler du harcèlement quand ces paroles négatives sont systématiques.

Tout médecin que je suis, je ne suis pas apte à décider, unilatéralement (ou parce que j’ai fait tant d’années d’études) que la personne que j’ai en face de moi (ou les personnes dont je lis ou entends les témoignages sur les réseaux sociaux ou les médias audiovisuels) n’a pas de raison de se sentir blessée par mes paroles.

En effet, il ne m’appartient pas de décider de la validité de leurs perceptions, pas plus qu’il ne m’appartient de décider de la validité de la douleur qu’ils disent ressentir.

Quand des patient.e.s laissent entendre que certaines paroles de médecins les blessent, répondre : « Mais ça n’est pas dit pour vous blesser ! » n’est, tout simplement, pas pertinent.
Mes intentions ont beau être pures (à mes yeux), elles n’annulent pas (et ne minimisent pas) les conséquences de mes actes.

***

Et donc, de deux choses l’une : ou bien, moi qui suis médecin et qui ait fait tant d’années d’études, je sais que mes paroles peuvent faire du mal, ou bien je ne le sais pas.

Si je ne le sais pas, ma formation laisse sacrément à désirer. (Et mon intelligence, peut-être ?)

Si je décide sciemment de dire des choses blessantes, alors c’est mon sens moral qui laisse à désirer.

Mais si, d’un autre côté, je néglige d’entendre le patient qui dit que mes paroles sont blessantes, et si je ne prends pas les dispositions qui s’imposent pour ne plus blesser avec mes paroles, alors je suis maltraitant. (Et de mauvaise foi.)

***

(Soit dit en passant : déclarer « Mais c’était de l’humour, tu l’as pas compris ? « , n’est pas une réponse valide. Ni intelligente.
Il est bien entendu qu’on a le droit de se moquer de ce qu’on veut. Mais quand on le fait, on s’expose à ce que les autres ne nous trouvent pas drôle. Car, par définition, c’est à l’auditoire d’apprécier si ce qu’on lui raconte le fait rire. Quand l’auditoire ne rit pas (ou fait la grimace), si l’humoriste l’engueule en disant « Vous n’avez pas d’humour », l’auditoire est en droit de sortir et de ne plus écouter ses « blagues ».
L’humour, ça ne se décrète pas unilatéralement.)

***

Je suis médecin. De même que je dois prévenir de mon mieux les douleurs que mes gestes sont susceptibles d’infliger, je dois prévenir les blessures que peuvent provoquer mes paroles. Et je me dois de respecter les patient.e.s qui déclarent que certaines paroles sont blessantes.

D’abord ne pas nuire, ça commence par avoir le souci de ce qu’on dit.

Quand on a fait tant d’années d’étude, on en est capable. En principe.

Marc Zaffran/Martin Winckler

PS : Certain.e.s internautes médecins ne vont pas se priver de dire que ce texte (comme bien d’autres avant lui) « fait du mal » au « corps médical ». Mais contrairement aux patients, le corps médical ne m’a jamais demandé d’être son médecin et je n’ai aucune obligation de soin à son égard. Cette évidence devrait sauter aux yeux de quiconque a fait tant d’années d’études. Continuer la lecture

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Bruissements de voix dans la forêt du web – par Martin Winckler/Marc Zaffran

Baptiste Beaulieu vient de publier une violente critique au sujet d’un médecin (par ailleurs « respecté ») qui, sur les réseaux sociaux, profère des « blagues » homophobes sans jamais s’interroger sur leur portée.

Si vous ne l’avez pas lu encore, le texte est ici. Je vous le recommande vivement. 

La question qu’il soulève est importante : un médecin est-il en droit de dénigrer publiquement une minorité déjà lourdement défavorisée, marginalisée, opprimée ?

La plupart des arguments opposés tiennent en quelques mots : 

« Mais bon dieu, un médecin est un être humain, la liberté d’expression lui permet de faire les blagues qu’il veut ! Il a le droit à ses opinions ! Et puis, c’est de l’humour ! D’ailleurs, sur les réseaux, il n’est pas en exercice. »

C’est sur ce dernier argument que je voudrais revenir.

« Sur les réseaux, un médecin n’est pas en exercice ».

Cet argument sous-entend que les obligations incluses dans le code de déontologie n’existent, pour un médecin, que pendant les heures où il exerce.

C’est évidemment fallacieux, pour de nombreuses raisons.

D’abord, parce qu’un médecin ne cesse pas de l’être en ôtant sa blouse (1). Pas plus qu’un.e enseignant.e qui sort de sa classe, un.e gendarme en dehors de ses heures de service, un.e élu.e qui regagne son domicile.

Si je prends ces autres exemples, c’est parce qu’ils ont des points communs importants avec les médecins : ce sont des membres du service public. (Oui, même un médecin libéral. Car il exerce dans le cadre des règles imposées par le Code de la santé publique, il est lié par une convention avec la sécurité sociale et même hors convention sa liberté d’exercice est strictement réglementée.)

Servir le public, ce n’est pas une fonction comme les autres. Ça ne se résume pas à des actes ou à des comportements dans le cadre professionnel. L’image que nous avons de l’institutrice, du gendarme, du médecin ou de l’élu.e n’est pas seulement liée à sa fonction, mais à leur place et leur rôle symbolique dans la société.

Ce rôle consiste non seulement à servir le public conformément à la loi, mais aussi à incarner les valeurs visant à assurer la cohésion de la population – et en particulier à la protéger et lui permettre de s’épanouir.

Ce rôle symbolique, nous attendons que les personnes d’autorité l’incarnent à tout moment de leur vie. Cette permanence de leur rôle symbolique est en effet ce qui nous permet de les investir en permanence de notre confiance.

La confiance, ça ne fonctionne pas seulement pendant les heures de bureau.

Quand l’un.e des professionnel.le.s censé.e.s servir le public se comporte autrement que nous l’attendons, nous nous sentons trahi.e.s.

Quand nous voyons un.e enseignant.e de l’école voisine humilier ou frapper son petit garçon dans la rue, comment pourrions-nous avoir encore envie de lui confier nos enfants ?

Quand nous lisons dans le journal qu’un gendarme fait l’objet d’une plainte pour coups et blessures, nous souhaitons vivement qu’il soit chassé de la gendarmerie. Comment pourrions-nous nous sentir en sécurité s’il nous arrêtait sur la route ?

Et quand nous apprenons qu’un élu a harcelé sexuellement des membres de son équipe, nous ne voulons qu’une chose : sa démission. Pourquoi aurait-il encore le droit de nous représenter ?

Chaque jour, nous sommes ainsi confrontés au fossé entre les qualités supposées que nous prêtons à ces « figures d’autorité » et ce qu’il faut bien appeler des comportements 

inqualifiables. 

*

C’est encore plus vrai avec la figure du médecin. Car du médecin, nous n’attendons pas seulement un comportement bienveillant, compréhensif et humain lors du « colloque singulier », mais aussi qu’il se comporte de manière civile, civique, respectueuse de la loi et des individus hors de son cadre d’exercice. 

Tout autant qu’enseigner, faire respecter la loi ou administrer la cité au nom des citoyens, les métiers de soin sont porteurs de valeurs et supposent, de la part de qui les exerce, non seulement de respecter ces valeurs, mais aussi de les défendre !  

D’autant qu’un médecin n’est pas un « serviteur du public » comme les autres. 

Il jouit de prérogatives extraordinaires – parmi lesquelles celle de toucher les gens, de leur faire subir des gestes invasifs, de leur administrer des substances dangereuses, de donner son avis ou d’intervenir sur leur manière de boire et de manger, de dormir, d’avoir des relations sexuelles, d’avoir et élever des enfants, de faire de l’exercice, de travailler, de vivre et de mourir.

Aucune figure sociale n’a une influence aussi grande, aussi directe, aussi intime, aussi durable sur la vie des personnes. Au sein de leur cabinet et en dehors. 

Et aucune autre figure sociale ne dispose du privilège de n’avoir de compte à rendre à personne (ou presque). Chaque praticien est réputé « libre » d’exercer ou de nuire comme il l’entend sans jamais être remis en question. Parfois, certains nuisent impunément pendant de nombreuses années. 

Ce privilège exorbitant a longtemps nourri chez les premiers intéressés le fantasme d’être « différents » des autres citoyens – et de ce fait, d’être doté d’ immunité morale.  

Ce fantasme, autrefois, se matérialisait dans le fait (avéré) que le médecin était « un notable ». Beaucoup de médecins regrettent ce temps. Ils trouvent qu’on les respecte moins aujourd’hui. 

Ils se trompent. 

Le respect qu’on porte aux médecins est toujours aussi grand, mais il n’est plus le simple produit d’une différence de classe ou de statut, ou d’une illusoire « supériorité » morale ou scientifique. C’est le respect qu’on accorde à une personne qualifiée, dont on valorise la compétence et le savoir-faire – mais aussi sa capacité à réparer, à concilier, à réunir. 

*

   

Les figures d’autorité sont certes respectées parce qu’elles assurent une fonction, mais aussi parce qu’elles véhiculent, dans leurs actes et leurs paroles, les valeurs inhérentes à cette fonction. Le jour où leur comportement ou leurs paroles contredisent ces valeurs, elles se disqualifient. 

Et ce qui est vrai pour les enseignant.e.s, les élu.e.s ou les membres des forces de l’ordre, l’est également pour les médecins, à chaque instant de leurs interactions avec le public

Certes, tout être humain a des préjugés. Mais quand cet être humain s’engage à être médecin (et c’est vrai pour toutes les professions soignantes) il lui incombe de travailler de toutes ses forces pour que ces préjugés ne polluent pas sa pratique et ne nuisent pas aux personnes qui se confient à lui. Ce travail-sur-soi, les médecins en ont les moyens intellectuels et matériels, ils en ont aussi – tout comme la mise à jour des connaissances – l’obligation morale et professionnelle : ça fait partie du contrat ! 

Lutter contre ses propres préjugés et sa propre ignorance et s’efforcer de ne pas les imposer est en effet une obligation incontournable pour tout soignant – dont la mission est « avant tout, ne pas nuire. » 

Il n’est pas question de dire qu’un médecin n’a pas le droit d’avoir une vie privée, des sautes d’humeur, des conflits personnels ou familiaux ou, tout simplement, de faire des erreurs et de dire des bêtises, comme tout le monde. Ce qu’un médecin fait, pense ou dit à son domicile n’a pas à être scruté ou contrôlé par le public. 

Mais parce qu’ils exercent dans un cadre clos (un cabinet médical, un service hospitalier) un métier centré sur la confidentialité, certains médecins ont peut-être le sentiment que lorsqu’ils sortent de ce cadre, le simple respect de la confidentialité suffit à les libérer de leurs obligations. Il n’en est rien : ils restent assujettis à de nombreuses règles de comportement inscrites dans le Code de déontologie. 

Même dans un avion en plein vol ou dans un bateau hors des eaux territoriales, on fera appel à lui quand un passager fait un malaise. Parce que son « autorité » est liée non seulement à un savoir et un savoir-faire spécifique qui touchent au bien-être et à la vie corporelle et émotionnelle des individus, un médecin est toujours médecin. C’est ainsi, et il ne doit jamais l’oublier. 

Cette constatation simple a des conséquences inévitables : il va de soi qu’un médecin qui insulte, humilie, abuse, menace, brutalise, tient des propos racistes, sexistes ou homophobes ou dénigre d’une quelconque manière le ou la patient.e qu’il vient de recevoir dans son bureau se disqualifie en tant que professionnel qualifié et en tant que figure d’autorité. C’est tout aussi vrai quand il se comporte ainsi en public sans s’adresser à personne en particulier. Quand on prétend être digne de la confiance d’une collectivité, il faut montrer qu’on continue à en respecter les membres quand on met le pied dehors. 

Certains médecins ont peut-être l’illusion que sur un blog, un réseau social ou dans un entretien pour à une publication en ligne, ils s’expriment dans un cadre privé, parce qu’ils tapotent leur clavier dans la solitude de leur bureau, donnent une opinion par téléphone ou échangent (exclusivement, croient-ils) avec leurs « amis » Twitter ou Facebook. 

Ils s’imaginent peut-être que « ça sera noyé dans la masse ». 

Ils se trompent. Dans la forêt du web, il y a toujours quelqu’un pour entendre le moindre bruissement de voix, et chaque voix peut porter très loin. Même quand elle se cache derrière un pseudonyme. Le pseudonymat, pas plus que la sortie du bureau, ne dispense pas un médecin de ses obligations. (Oui, je sais de quoi je parle.) 




Quand cette voix exprime mépris et préjugés envers une minorité souffrante et opprimée par une grande partie du corps social, on est en droit de penser et de dire que cette voix est discutable. Et de la critiquer. 

Quand il s’exprime sur les réseaux sociaux, un médecin ne peut prétendre rester anonyme. Il s’expose. Il doit en assumer les conséquences. 

Marc Zaffran/Martin Winckler

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(1) Je pense qu’il ne cesse pas non plus d’être médecin quand il prend sa retraite ou émigre et n’exerce plus. Mais bon, c’est juste une opinion personnelle… 

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Commentaires fermés sur Bruissements de voix dans la forêt du web – par Martin Winckler/Marc Zaffran

Bruissements de voix dans la forêt du web – par Martin Winckler/Marc Zaffran

Baptiste Beaulieu vient de publier une violente critique au sujet d’un médecin (par ailleurs « respecté ») qui, sur les réseaux sociaux, profère des « blagues » homophobes sans jamais s’interroger sur leur portée.

Si vous ne l’avez pas lu encore, le texte est ici. Je vous le recommande vivement. 

La question qu’il soulève est importante : un médecin est-il en droit de dénigrer publiquement une minorité déjà lourdement défavorisée, marginalisée, opprimée ?

La plupart des arguments opposés tiennent en quelques mots : 

« Mais bon dieu, un médecin est un être humain, la liberté d’expression lui permet de faire les blagues qu’il veut ! Il a le droit à ses opinions ! Et puis, c’est de l’humour ! D’ailleurs, sur les réseaux, il n’est pas en exercice. »

C’est sur ce dernier argument que je voudrais revenir.

« Sur les réseaux, un médecin n’est pas en exercice ».

Cet argument sous-entend que les obligations incluses dans le code de déontologie n’existent, pour un médecin, que pendant les heures où il exerce.

C’est évidemment fallacieux, pour de nombreuses raisons.

D’abord, parce qu’un médecin ne cesse pas de l’être en ôtant sa blouse (1). Pas plus qu’un.e enseignant.e qui sort de sa classe, un.e gendarme en dehors de ses heures de service, un.e élu.e qui regagne son domicile.

Si je prends ces autres exemples, c’est parce qu’ils ont des points communs importants avec les médecins : ce sont des membres du service public. (Oui, même un médecin libéral. Car il exerce dans le cadre des règles imposées par le Code de la santé publique, il est lié par une convention avec la sécurité sociale et même hors convention sa liberté d’exercice est strictement réglementée.)

Servir le public, ce n’est pas une fonction comme les autres. Ça ne se résume pas à des actes ou à des comportements dans le cadre professionnel. L’image que nous avons de l’institutrice, du gendarme, du médecin ou de l’élu.e n’est pas seulement liée à sa fonction, mais à leur place et leur rôle symbolique dans la société.

Ce rôle consiste non seulement à servir le public conformément à la loi, mais aussi à incarner les valeurs visant à assurer la cohésion de la population – et en particulier à la protéger et lui permettre de s’épanouir.

Ce rôle symbolique, nous attendons que les personnes d’autorité l’incarnent à tout moment de leur vie. Cette permanence de leur rôle symbolique est en effet ce qui nous permet de les investir en permanence de notre confiance.

La confiance, ça ne fonctionne pas seulement pendant les heures de bureau.

Quand l’un.e des professionnel.le.s censé.e.s servir le public se comporte autrement que nous l’attendons, nous nous sentons trahi.e.s.

Quand nous voyons un.e enseignant.e de l’école voisine humilier ou frapper son petit garçon dans la rue, comment pourrions-nous avoir encore envie de lui confier nos enfants ?

Quand nous lisons dans le journal qu’un gendarme fait l’objet d’une plainte pour coups et blessures, nous souhaitons vivement qu’il soit chassé de la gendarmerie. Comment pourrions-nous nous sentir en sécurité s’il nous arrêtait sur la route ?

Et quand nous apprenons qu’un élu a harcelé sexuellement des membres de son équipe, nous ne voulons qu’une chose : sa démission. Pourquoi aurait-il encore le droit de nous représenter ?

Chaque jour, nous sommes ainsi confrontés au fossé entre les qualités supposées que nous prêtons à ces « figures d’autorité » et ce qu’il faut bien appeler des comportements 

inqualifiables. 

*

C’est encore plus vrai avec la figure du médecin. Car du médecin, nous n’attendons pas seulement un comportement bienveillant, compréhensif et humain lors du « colloque singulier », mais aussi qu’il se comporte de manière civile, civique, respectueuse de la loi et des individus hors de son cadre d’exercice. 

Tout autant qu’enseigner, faire respecter la loi ou administrer la cité au nom des citoyens, les métiers de soin sont porteurs de valeurs et supposent, de la part de qui les exerce, non seulement de respecter ces valeurs, mais aussi de les défendre !  

D’autant qu’un médecin n’est pas un « serviteur du public » comme les autres. 

Il jouit de prérogatives extraordinaires – parmi lesquelles celle de toucher les gens, de leur faire subir des gestes invasifs, de leur administrer des substances dangereuses, de donner son avis ou d’intervenir sur leur manière de boire et de manger, de dormir, d’avoir des relations sexuelles, d’avoir et élever des enfants, de faire de l’exercice, de travailler, de vivre et de mourir.

Aucune figure sociale n’a une influence aussi grande, aussi directe, aussi intime, aussi durable sur la vie des personnes. Au sein de leur cabinet et en dehors. 

Et aucune autre figure sociale ne dispose du privilège de n’avoir de compte à rendre à personne (ou presque). Chaque praticien est réputé « libre » d’exercer ou de nuire comme il l’entend sans jamais être remis en question. Parfois, certains nuisent impunément pendant de nombreuses années. 

Ce privilège exorbitant a longtemps nourri chez les premiers intéressés le fantasme d’être « différents » des autres citoyens – et de ce fait, d’être doté d’ immunité morale.  

Ce fantasme, autrefois, se matérialisait dans le fait (avéré) que le médecin était « un notable ». Beaucoup de médecins regrettent ce temps. Ils trouvent qu’on les respecte moins aujourd’hui. 

Ils se trompent. 

Le respect qu’on porte aux médecins est toujours aussi grand, mais il n’est plus le simple produit d’une différence de classe ou de statut, ou d’une illusoire « supériorité » morale ou scientifique. C’est le respect qu’on accorde à une personne qualifiée, dont on valorise la compétence et le savoir-faire – mais aussi sa capacité à réparer, à concilier, à réunir. 

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Les figures d’autorité sont certes respectées parce qu’elles assurent une fonction, mais aussi parce qu’elles véhiculent, dans leurs actes et leurs paroles, les valeurs inhérentes à cette fonction. Le jour où leur comportement ou leurs paroles contredisent ces valeurs, elles se disqualifient. 

Et ce qui est vrai pour les enseignant.e.s, les élu.e.s ou les membres des forces de l’ordre, l’est également pour les médecins, à chaque instant de leurs interactions avec le public

Certes, tout être humain a des préjugés. Mais quand cet être humain s’engage à être médecin (et c’est vrai pour toutes les professions soignantes) il lui incombe de travailler de toutes ses forces pour que ces préjugés ne polluent pas sa pratique et ne nuisent pas aux personnes qui se confient à lui. Ce travail-sur-soi, les médecins en ont les moyens intellectuels et matériels, ils en ont aussi – tout comme la mise à jour des connaissances – l’obligation morale et professionnelle : ça fait partie du contrat ! 

Lutter contre ses propres préjugés et sa propre ignorance et s’efforcer de ne pas les imposer est en effet une obligation incontournable pour tout soignant – dont la mission est « avant tout, ne pas nuire. » 

Il n’est pas question de dire qu’un médecin n’a pas le droit d’avoir une vie privée, des sautes d’humeur, des conflits personnels ou familiaux ou, tout simplement, de faire des erreurs et de dire des bêtises, comme tout le monde. Ce qu’un médecin fait, pense ou dit à son domicile n’a pas à être scruté ou contrôlé par le public. 

Mais parce qu’ils exercent dans un cadre clos (un cabinet médical, un service hospitalier) un métier centré sur la confidentialité, certains médecins ont peut-être le sentiment que lorsqu’ils sortent de ce cadre, le simple respect de la confidentialité suffit à les libérer de leurs obligations. Il n’en est rien : ils restent assujettis à de nombreuses règles de comportement inscrites dans le Code de déontologie. 

Même dans un avion en plein vol ou dans un bateau hors des eaux territoriales, on fera appel à lui quand un passager fait un malaise. Parce que son « autorité » est liée non seulement à un savoir et un savoir-faire spécifique qui touchent au bien-être et à la vie corporelle et émotionnelle des individus, un médecin est toujours médecin. C’est ainsi, et il ne doit jamais l’oublier. 

Cette constatation simple a des conséquences inévitables : il va de soi qu’un médecin qui insulte, humilie, abuse, menace, brutalise, tient des propos racistes, sexistes ou homophobes ou dénigre d’une quelconque manière le ou la patient.e qu’il vient de recevoir dans son bureau se disqualifie en tant que professionnel qualifié et en tant que figure d’autorité. C’est tout aussi vrai quand il se comporte ainsi en public sans s’adresser à personne en particulier. Quand on prétend être digne de la confiance d’une collectivité, il faut montrer qu’on continue à en respecter les membres quand on met le pied dehors. 

Certains médecins ont peut-être l’illusion que sur un blog, un réseau social ou dans un entretien pour à une publication en ligne, ils s’expriment dans un cadre privé, parce qu’ils tapotent leur clavier dans la solitude de leur bureau, donnent une opinion par téléphone ou échangent (exclusivement, croient-ils) avec leurs « amis » Twitter ou Facebook. 

Ils s’imaginent peut-être que « ça sera noyé dans la masse ». 

Ils se trompent. Dans la forêt du web, il y a toujours quelqu’un pour entendre le moindre bruissement de voix, et chaque voix peut porter très loin. Même quand elle se cache derrière un pseudonyme. Le pseudonymat, pas plus que la sortie du bureau, ne dispense pas un médecin de ses obligations. (Oui, je sais de quoi je parle.) 




Quand cette voix exprime mépris et préjugés envers une minorité souffrante et opprimée par une grande partie du corps social, on est en droit de penser et de dire que cette voix est discutable. Et de la critiquer. 

Quand il s’exprime sur les réseaux sociaux, un médecin ne peut prétendre rester anonyme. Il s’expose. Il doit en assumer les conséquences. 

Marc Zaffran/Martin Winckler

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(1) Je pense qu’il ne cesse pas non plus d’être médecin quand il prend sa retraite ou émigre et n’exerce plus. Mais bon, c’est juste une opinion personnelle… 

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