Archives quotidiennes : 1 février 2018

#JeNeSeraiPasComplice

Deux chapitres des  Brutes en blanc étaient intitulés respectivement « Sexisme, racisme et intolérance » et « Utérus sous surveillance »… En octobre 2016, à sa publication, une bonne partie de la profession médicale (Ordre des médecins en tête) s’offusquait que mon propos « caricature » et « diffame » le comportement des médecins.

Au cours des 17 mois écoulés depuis cette publication, les enquêtes, émissions, et articles dénonçant sexisme et maltraitances (physique, morale, sexuelle) exercées par le monde médical se sont multipliés ; des livres soigneusement documentés décrivent ce que subissent les étudiantes en santé (Omerta à l’Hôpital, de Valérie Auslender), les femmes qui consultent un gynécologue (Le livre noir de la gynécologie, de Mélanie Déchalotte), les femmes qui accouchent (Accouchement, les femmes méritent mieux, de Marie-Hélène Lahaye). 

 

Dans le même temps, des Etats-Unis, nous est venu le mouvement #MeToo. Il nous a rappelé – si nous l’avions oublié – que la société française est elle aussi furieusement sexiste : les femmes le vivent dans la rue, au travail, en formation, dans le couple, en politique (comme nous le rappellent Mathilde Larrère et Aude Lorriaux dans un excellent livre), dans la presse et j’en passe. Même quand elles n’aspirent pas à grimper en haut de l’échelle, de nombreuses femmes sont harcelées, brutalisées, menacées, contraintes, violées – et cela, parfois, rien que pour pouvoir vivre, travailler, être libres. Beaucoup y laissent leur vie.

 

Elles vivent aussi cette violence dans tous les lieux hiérarchisés, car la hiérarchie n’est rien d’autre que la concrétisation officielle des luttes de pouvoir, et la violence sexiste se nourrit du désir de pouvoir.

***

En janvier 2018, aux Etats-Unis, Larry Nassar, médecin du sport, a été condamné à 175 ans de prison pour avoir abusé sexuellement de plus de 265 femmes dans le cadre des entraînements pour les Jeux Olympiques et à l’Université du Michigan, dont il était l’employé. Plus de cent cinquante de ces femmes sont venues témoigner à son procès.

A la suite de cette condamnation, les victimes appelaient à enquêter sur les conditions dans lesquelles, alors que de nombreuses plaintes avaient été formulées depuis 1993, Nassar avait pu continuer à exercer impunément. Pour ses victimes, il ne fait aucun doute qu’un médecin prédateur sexuel ne peut faire autant de mal pendant autant d’années que s’il est soigneusement protégé par les institutions dont il fait partie – comme employé ou comme « collègue ». A la suite de cette condamnation, une pluie de plaintes en justice s’est abattue contre le comité olympique des Etats-Unis, l’Université du Michigan et les autres institutions où travaillait Nassar, pour avoir couvert ses agissements et être restées sourdes aux plaintes des victimes. Quelques jours plus tard, la présidente de l’Université du Michigan a démissionné.

En lisant les comptes-rendus du procès Nassar, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à trois affaires similaires, survenues en France : l’affaire Hazout, l’affaire Tordjmann et l’affaire d’Hulster.

En clavardant pour en retrouver la trace, j’ai constaté que les poursuites pour viols contre des médecins ne sont pas rares. Vous n’avez qu’à taper « médecins viols France » dans votre moteur de recherche. Quand on sait que toutes ces affaires ne sont instruites qu’au bout de longues années, dans le silence assourdissant de l’Ordre des médecins, on est en droit de se dire que la France ne vaut pas mieux que les Etats-Unis.

Et les viols ne sont que la partie visible de l’iceberg.

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Que les femmes vivent dans le monde médical la même violence que dans le reste de la société, ce n’est guère étonnant. Le système de santé français, centré sur l’autorité des médecins aux dépens des autres professionnelles, est furieusement élitiste et hiérarchisé ; le sexisme s’y exerce de manière quotidienne. Lorsque des voix s’élèvent en qualifiant sans honte de « patrimoine» (ou d’ « oeuvre d’art ») les fresques pornographiques peintes aux murs de certains internats, on devine que ce sexisme et son déni sont très, très fortement ancrés dans la « culture » du milieu…

En médecine, les abus de pouvoir sont aussi des abus de confiance ; en ce sens, les agresssions sexuelles perpétrées par des médecins ne sont pas différentes de celles des prêtres, des enseignants, des agents des forces de l’ordre ou des « soldats de la paix ». 

Un médecin est une personne de confiance. Quand cette personne de confiance abuse d’une patiente, sous quelque forme que ce soit, elle trahit sa mission et n’est plus digne de respect.  

L’un des hauts lieux de la violence médicale sexiste est, sans équivoque, la salle d’accouchement. En ce moment, des articles et enquêtes sur les violences obstétricales sont publiées chaque semaine. Au début, elles suscitaient de la part des gynécologues-obstétriciens (en la personne d’Israël Nisand, président du CNGOF, en particulier) des réactions assourdissantes de colère, de déni, de mépris envers la dénonciation des humiliations verbales, du refus de laisser les femmes déambuler librement pendant leur travail, de l’expression abdominale, du « point du mari », des épisiotomies et des césariennes imposées.

Mais ces protestations n’ont pas grande signification : elles sont l’expression d’un corporatisme qui, par nature, résiste fortement à toute remise en question.

Plus préoccupant, me semble-t-il, est le silence individuel des professionnelles.

Il ne suffit pas en effet de dire « Je ne fais pas partie des médecins qui maltraitent ». Il ne suffit pas de dire « les pratiques violentes sont minoritaires ». Il ne suffit pas de dire « C’est les autres, c’est pas moi ». Il ne suffit pas non plus de se taire.

De même que les hommes qui respectent les femmes doivent se déclarer clairement solidaires du combat contre les violences sexistes, les médecins qui tiennent à honorer leur profession doivent s’insurger et dénoncer ouvertement toutesles pratiques médicales sexistes et maltraitantes.

Un délit, un crime doivent être punis. Pour cela, il faut que la victime puisse s’exprimer et être entendue, et surtout que sa voix compte autant que celle de l’accusé.e.

Un crime, un délit, une transgression, un abus de confiance commis par un médecin doivent être punis. Ce qui veut dire que la parole des patientes doit toujours être entendue. Le fait que parfois, certaines puissent accuser à tort ne justifie pas que la majorité des accusations soient étouffées au nom de la défense d’une profession. Ça devrait aller de soi : le code de déontologie et toutes les règles d’éthique le disent. Malheureusement, dans l’esprit de beaucoup de médecins, ce n’est pas le cas, parce que la formation médicale est foncièrement élitiste ; parce que beaucoup de « modèles » (aîné.e.s, mentors) auxquels les étudiantes sont exposées véhiculent une culture sexiste héritée de leurs propres aînées ; parce que l’esprit de corps impose le silence.

Certes, il y a partout en France des soignantes de bonne volonté qui oeuvrent avec acharnement pour délivrer un enseignement et des soins sans préjugés. Mais il faudra beaucoup de temps avant que, dans toutes les facultés de médecine, la formation médicale soit fondée sans équivoque sur le respect des patientes et des autres professionnelles ; il faudra beaucoup de temps pour que le sexisme soit banni des cours d’amphithéâtre et des propos de couloir ; il faudra beaucoup de temps, aussi, pour que la « norme » de l’enseignement consiste à former des médecins qui éclairent et soutiennent sans préjugé, jugement ni pression les décisions des patientes. Il faudra encore plus de temps pour que des institutions aussi momifiées que le CNGOF ou l’Ordre des médecins exercent des sanctions rapides et sans équivoque quand des violences sexistes sont commises par des membres de la profession. 
***

Les institutions mettent du temps à changer. Les individus, en revanche, sont capables de changer rapidement la donne pour les patientes maltraitées : en ouvrant les yeux et les oreilles,  et en énonçant clairement quelles valeurs leur tiennent à coeur. Car l’immobilisme des institutions ou des groupes d’intérêt ne justifie pas que les individus se tournent les pouces. Ou restent « neutres ». 

Chaque médecin se devrait de réfléchir à son rôle et à ses relations avec les individus qu’ille* est censée soigner.

Chaque médecin devrait se demander : « Qu’y a-t-il de sexiste dans ma pratique, sans que j’en sois encore consciente ? Comment puis-je modifier mon comportement dans ce sens ? Comment puis-je lutter contre le sexisme médical au côté des patientes ? »


Chaque médecin devrait s’interroger sur les abus de pouvoir que permet son statut et sur sa responsabilité individuelle face aux « confrères » qui commettent de tels abus.
Pour lutter contre le sexisme en médecine, il est nécessaire de sortir de l’élitisme, du sentiment de supériorité et de la « fonction apostolique » (comme la désignait Michaël Balint) que confèrent, individuellement et collectivement, le diplôme et la blouse blanche. Et, pour cela, il est nécessaire de comprendre une fois pour toutes qu’être médecin n’est pas agir en  juge, en père fouettard ou en directeur de conscience, c’est être au service des autres.**   

Il est nécessaire d’accepter que soigner vise avant tout à aider la personne quel que soit son genre, son origine ethnique, son milieu socio-économique, à exercer de libres choix pour sa santé. Et, pour cela, répondre à ses questions et respecter ses décisions avec une absolue loyauté.

Il est, indispensable, pour être fidèle à l’éthique du soin de se placer toujours du côté des personnes qui font appel à nous, en particulier quand elles disent avoir été maltraitées. De le faire quand la maltraitance vient des conjoints, des parents, des enfants, des enseignants mais aussi des médecins…

Il n’est pas moins indispensable de déclarer haut et fort : «  Quand une femme dit avoir été maltraitée par un médecin, mon code déontologique et éthique m’impose d’entendre sa voix, de la croire et de la soutenir dans son action de réparation. »

(Et l’accusé, me direz vous ? L’accusé aura des défenseurs, n’en doutez pas. La victime, elle, a besoin de vous – tout comme l’amie ou la voisine qui vous confie avoir été frappée par son conjoint. Si vous voulez l’aider, c’est maintenant, pas dans six mois, qu’il faut le faire. Et gardez à l’esprit une notion simple, mais fondamentale : ce n’est pas à l’agresseur de définir le mal qu’il a fait, c’est à la victime.)

Lorsqu’on est médecin, il n’est pas acceptable de ménager la chèvre et le chou, d’être solidaire des femmes quand elles subissent des violences au travail ou chez elle mais d’émettre des réserves quand les accusations de violence portent sur les actes d’un autre médecin. 
Face aux violences sexistes du monde médical, il ne suffit pas, quand on est médecin, de dire « Ce n’est pas ma pratique », de se défendre en disant « Je ne savais pas », de se réconforter en pensant « Mais moi, je suis bienveillante », de suggérer que les patientes n’ont « pas bien compris » et de « laisser le bénéfice du doute » aux médecins soupçonnés d’avoir abusé de leur statut.  
Il n’est pas acceptable de se taire par « confraternité ».

Les violences sexistes doivent être dénoncées et combattues sous toutes leurs formes, dans tous les lieux où on en commet, et quelles que soient les personnes qui les exercent. 



S’il est intolérable de laisser siéger un ministre accusé de viol, n’est-il pas tout aussi inacceptable de laisser exercer un médecin qui maltraite des patientes ? 
Il est temps pour chaque médecin de dire clairement « Je soutiens les femmes victimes du sexisme médical », ou « Je préfère continuer à fermer les yeux ».  

Il est temps de s’avancer pour que la population sache quels médecins sont, ouvertement, sans équivoque, les alliées inconditionnelles des femmes et lesquels, par leur silence, restent complices des agresseurs.


 #JeNeSeraiPasComplice
Marc Zaffran/Martin Winckler


* Une langue, c’est fait pour évoluer avec et refléter son temps. En 2008-2009, dans ma trilogie romanesque de SF, Un pour Deux, L’un ou l’autre et Deux pour tous (Calmann-Lévy, 2009), je proposais déjà d’écrire « ille »  à la place de il/elle. Alors je récidive…

** Oui, c’est tout un changement de paradigme. Et si ça vous fait grincer des dents, c’est que vous n’avez pas encore commencé à réfléchir…

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