Archives quotidiennes : 15 novembre 2017

La vieille dame et les courants d’air

Le magnolia est fané depuis longtemps. Il s’est effeuillé au gré des bourraques, ses pétales d’un blanc nacré dispersés sur le vert tendre de la pelouse. Les feuilles qui les ont remplacés ont jauni puis sont tombées aussi. Seules restent ses branches noueuses obstinément tournées vers le ciel.
La vieille dame, celle qui a épousé le très vieil homme au magnolia il y a cinquante ans maintenant a probablement dû allumer un feu dans le poêle. Je la vois bien sur le canapé crème, dos au magnolia et à la lisière de la forêt, l’échine courbée sur un de ses sempiternelles mots-croisés, un thé et quelques gâteaux. Je l’imagine bien, aussi, asise à la petite table devant le piano, du côté de la baie vitrée qui surplombe le village, cette petite table recouverte d’une couverture cousue-main sur laquelle elle joue avec de toutes petites cartes jaunies par les ans.
Elle y laissait souvent une partie de solitaire interrompue, le temps de m’ouvrir ou de me donner la carte vitale qui trônait sur le piano, juste à côté de la photo en uniforme de son époux. Cette photo où je laissais traîner mon regard, y cherchant les traces de l’homme au teint diaphane que j’avais rencontré pour la première fois devant le poêle justement.
Cet homme si maigre, si grand et si digne dans son peignoir trop large. Celui qui n’en finissait pas de partir alors que nous le croyons perdu, revenant sans cesse au coin du feu, quelqu’en soit la manière pour lire le journal chaussé de ses immenses lunettes aux verres teintés.
Cet homme devenu très vieux, que l’âge affaiblissait doucement, la fin attendant tranquillement son moment. Son époux qu’elle couvait d’un regard doux, haussant les épaules quand ça allait mal en disant que le plus important était qu’il soit bien et qu’il était mieux là qu’ailleurs. Qu’elle avait la forme, les épaules ou les reins solides, elle qui n’en n’avait jamais souffert, pour assumer ça et que c’était le moins qu’elle puisse faire pour lui.
Je la trouvais parfois dehors, les mains dans la terre, à fignoler ses parterres, pour qu’au printemps, « il soit plus agréable pour lui de sortir », s’il en était encore capable.
Elle a ému mon stagiaire aux larmes quand elle a emmené son époux d’une main douce pour le changer, lui garantir un peu de dignité, lui qui se plaignait d’être mouillé. Il a trouvé que c’était beau des gens qui s’aimaient encore, comme ça, avec tant de douceur, après si longtemps, lui qui l’avait tant souhaité, en vain, à ses parents déchirés.
17h07.
La nuit tombe sûrement dans leur salon comme elle inonde le mien, le feu crépite sûrement chez eux, à côté d’elle, son thé et ses mots croisés mais je sais que maintenant, derrière la porte aux dizaines de petits carreaux de verres, dans les couloirs et les innombrables chambres, ne vivent plus que des courants d’airs.
Malgré les enfants, nombreux, pas trop éloignés mais très occupés, les petits enfants déjà parents, tous ces gens qu’on retrouvait chaque été dans la maison familiale, tout là-haut sur les plateaux du Larzac, il n’y avait qu’elle pour s’occuper vraiment de lui. Et de tous les autres d’ailleurs. Pour faire le déjeuner dominical où des enfants angoissés, déjà vieux eux-aussi pourraient s’asseoir aux côtés de leur père, toujours au bout de la table comme s’il était immortel.  Encore un peu.
Il allait mourir, un jour, dans son lit. Avec son vieux gilet à boutons gris et son pyjama à rayures. Sous les couvertures de laine, parce que les couettes c’est trop synthétique. C’était son cadeau à elle. Le cadeau d’une vie. Elle avait passé ses 80 printemps sans soucis. Aussi noueuse certes, mais aussi solide que le magnolia.
Et puis…
Et puis, si votre cœur se serre déjà, c’est que vous avez compris.
Compris que tout ne s’est pas passé comme prévu.
Je n’ai pas les détails de la chute mais je parierais qu’elle était bête. C’est toujours bête une chute et parfois, plus c’est bête, plus c’est grave. Là, ce n’était pas si grave, mais c’était cassé quand même.
Solide comme elle était ça n’allait être que l’affaire d’une dizaine de jours, quinze tout au plus. Le temps d’opérer, de réparer, de récupérer.
Seule comme elle était avec lui, il allait falloir organiser le retour, le plus vite possible, les aides, pas pour elle, mais pour lui, pour qu’il revienne. Il était trop vieux et trop malade, est-ce que personne d’autre ne s’est proposé pour rester auprès de lui le temps qu’elle soit hospitalisée ? Est-ce qu’aucun enfant n’a pu se libérer pour poursuivre, prendre un temps le relai, pour que les mois passés par cette femme à soutenir son mari lui offrent la seule issue qui lui semblait convenable, acceptable.
Ils n’ont pas pu être ensemble. Elle a été hospitalisée en chirurgie, lui, je ne sais où. Le temps qu’elle revienne et qu’elle puisse le reprendre à la maison, le relai a été donné. Les soignants l’ont sans doute bien entourés. Je le dis haut et fort pour m’en convaincre même si j’en doute au regard du manque de personnel dans le secteur et de la peur de la fin de vie qui en amènent beaucoup trop à rester le moins longtemps possible dans certaines chambres.
Le très vieil homme était déjà très fatigué. Seul, sans elle, sont-ils allés souvent le voir, sont-ils souvent allés lui tenir la main ? Quand on vient d’une grande famille très croyante, quand quelqu’un est seul, on lui rend visite non ?
Les soignants ont-ils été assez vigilants aux vagues qui risquaient de l’emporter trop vite ? L’alimentation, l’encombrement, la déshydradation, l’infection, oserai-je dire, la tristesse ?
J’imagine la vieille dame et son sourire doux sûrement torturé maintenant, compter les jours, ce temps qu’elle sait si compté pour lui qu’elle n’a pas revu depuis que les pompiers l’ont emmenée.
Ils se sont manqués. Manqué de peu, une histoire de quelques jours je crois. A l’inverse de ces vies qui n’ont jamais démarrées parce qu’un regard tendre n’a pas été suivi, cette jolie vie à deux qu’ils avaient tant aimée s’est terminée chacun de son côté. A quelques heures, quelques jours je crois, du retour prévu, du gilet et des couvertures de laine, de la tendresse d’une épouse pour son mari, le très vieil homme s’en est allé. Dans des conditions que j’espère douces mais que je sais cruelle quand elle de son côté, croyait enfin pouvoir le retrouver. 
Le magnolia est toujours là.
Mais le vieil homme ne le verra pas.
Et moi j’imagine dans cette grande maison vide, la vieille dame et la cicatrice sur sa peau qui lui rappellera toujours ce dernier rendez-vous qu’elle a manqué.  

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Présidence des riches : le gouvernement va adoucir sa hausse de la fiscalité sur les cigares

Bonjour C’est une information des Echos (Ingrid Feuerstein) – une information que la ministre de la Santé n’a pas commentée : les buralistes ont obtenu que le palais de l’Elysée fasse un « geste sur les cigares ». Le gouvernement a déposé  un amendement au projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2018. Il s’agit de réviser […] Continuer la lecture

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Quelle peine infliger pour avoir giflé et craché au visage d’un praticien hospitalier ?

Bonjour C’est une affaire rapportée par La Nouvelle République du Centre Ouest. Nous sommes au centre hospitalier de Blois (Loir-et-Cher) en août 2015. Une jeune femme brésilienne apprend que son père vient d’y mourir. Elle s’en prend alors au chef du service où le décès est survenu. Selon les témoignages du personnel hospitalier elle aurait […] Continuer la lecture

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Les frasques des fresques (Faut-il effacer les fresques des salles de garde?)


Entrer dans une salle de garde d’un hôpital la première fois m’a fait le même effet que feuilleter un numéro de Fluide Glacial, magazine ancêtre de Charlie, qui ferait rougir un charretier.

Un temple de la régression et de la transgression avec des fresques à caractère pornographique du sol au plafond caricaturant les médecins qui viennent y déjeuner parfois dîner et décompresser.
Ils (elles) y sont représenté(e)s souvent nu(e)s avec des partenaires multiples, dans des positions acrobatiques.

La surprise est totale devant ces dessins incroyables: sexes en réalité augmentée, fellations colorées, scènes historiques et mythologiques revisitées… Ils célèbrent un humour carabin, décalé et débridé.

Les salles de garde sont les réfectoires des médecins hospitaliers hommes et femmes qui le souhaitent (internes accompagnés de leurs externes, chefs de cliniques, praticiens hospitaliers…).
Ces lieux privés, réservés aux initiés, sont des locaux alloués par les directeurs d’hôpitaux.
D’abord au XVIIIe siècle pour la corporation des chirurgiens qui vivent à l’hôpital, puis au XIXe siècle pour tous les internes dont le statut venait d’être créé.

Gilles Tondini un photographe auteur a eu le privilège de les parcourir et de les faire connaître au grand public dans son ouvrage appelé l’image obscène.
De Gustave Doré à Cabut, des dessinateurs de renom, y ont mis leur patte.

Un rituel rigoureux et étonnant habite ces salles de garde.
Les tables sont disposées en U, les médecins y pénètrent exclusivement en blouses et s’assoient par ordre d’arrivée et seulement après avoir tapé sur le dos de chacun des convives déjà installés en signe d’appartenance à leur confraternité. La nappe est un drap (souvent jaune citron aux couleurs de l’APHP) sur laquelle on s’essuie la bouche faute de serviettes. Personne n’est autorisé à parler de médecine jusqu’à ce que le café soit posé à table en fin de repas.
Les médecins ne partiront qu’après avoir eu l’autorisation de l’économe.

L’économe, nommé pour un semestre renouvelable, sorte de souverain intendant, dirige ses administrés et fait respecter ces règles anciennes sous peine de la taxe, une sorte de gage désigné par le lancement d’une roue de loterie.
Il lui incombe d’organiser les améliorés (déjeuners haut de gamme à thème), et les tonus (soirées de fins de semestre d’interne, costumées ou pas du tout…)
Ridicule ce cérémonial ? Probablement. Mais ce sont les maladies qui tuent, jamais le ridicule.

De nombreuses salles de garde sont en train de fermer, le motif invoqué est économique.
Par ailleurs, l’APHP se pose actuellement une question des plus importantes: faut-il effacer les fresques des salles de garde ? Le motif invoqué est le sexisme qui s’en dégage. Qu’en pensent les principales et principaux intéressé(e)s c’est à dire les internes ?

Peut-être faut-il d’abord condamner et sanctionner les attitudes de certains médecins dans les services plutôt que des dessins.
Sexistes les médecins ? Dans la même proportion que le reste de la société ? Plus que les consultants ou les commerciaux dans leur cantine immaculée ? F

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Le premier médicament «avalé-connecté» bientôt sur le marché. Applaudir ou s’inquiéter ? 

  Bonjour Mi-novembre 2017. Gel sur la France et réveil avec George Orwell. De ce côté-ci de l’Atlantique l’information vient d’être donnée par la BBC « FDA approves ‘trackable’ pill » et par Les Echos : « Les Etats-Unis autorisent le premier médicament connecté ». « Les médicaments seront bientôt plus intelligents que les malades » croient savoir Les Echos. Avec toutes […] Continuer la lecture

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Ces patients frappés d’amnésie après un stress intense

Les films d’action et d’aventure, de même que les séries TV, raffolent de ce genre de scénario : une personne, souvent retrouvée errante, a oublié un pan entier de son passé, jusqu’à parfois ne plus savoir qui elle est. Les spécialistes … Continuer la lecture Continuer la lecture

Publié dans amnésie, amnésie antérograde, amnésie dissociative, amnésie psychogène, amnésie rétrograde, cas clinique, mémoire, Neurologie, Neuropsychologie, Neurosciences, psychiatie, psychiatrie, stress, stress émotionnel, traumatisme psychique | Commentaires fermés sur Ces patients frappés d’amnésie après un stress intense

Comment prendre la pression artérielle?

Cet article a donné lieu à un éditorial dans le JAMA. Il a été beaucoup commenté aux USA. Le résultat était sans appel, les étudiants en médecine dans leur immense majorité ne savent pas prendre la pression artérielle. Quand j’ai … Continuer la lecture Continuer la lecture

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Est-ce que les preprints sont le futur de la biologie, et bientôt de la médecine ? OUI, OUI

J’ai eu du plaisir à la lecture d’un excellent article en accès libre publié par Science fin septembre 2017. Bien documenté avec les bonnes questions. Le titre « Are preprints the future of biology? A survival guide for scientists ». Effectivement, cet article est un guide survie car le phénomène preprints se développe vite. Il existe beaucoup d’archives ouvertes dans toutes les… Continuer la lecture

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