Archives quotidiennes : 28 septembre 2016

Marisol Touraine est «attristée» par les récents suicides de plusieurs infirmiers hospitaliers

  Bonjour Comment en parler ? La ministre de la Santé l’a fait publiquement ce mercredi 28 septembre. C’était lors de la Quatorzième édition des Journées nationales d’étude des  directeurs des soins » 1. Thème : « Au cœur des réformes, partager des valeurs, manager dans la confiance » (sic). Cela se passait à Joué-les-Tours, en Indre-et-Loire, un « département […] Continuer la lecture

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En toute ignorance de cause

Cela fait presque un an que j’exerce à temps plein la médecine générale d’abord comme remplaçant et, depuis 5 mois, dans mon propre cabinet. A contrario des jeunes médecins qui s’installent, cela ne s’est pas réalisé après neuf années d’études … Lire la suite Continuer la lecture

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Amis des bêtes et antivaccinaux s’opposeront-ils bientôt à l’éradication planétaire de la rage ?

  Bonjour Le 4 juillet 1885, Joseph Meister,  neuf ans, est mordu sur le chemin de l’école, par le chien de Théodore Vonné, l’épicier du village alsacien voisin de Maisonsgoutte. L’animal attaqua également son maître. Considéré comme enragé, il est abattu par ce dernier, qui mena l’enfant chez le Dr Weber de Villé. Le médecin nettoya […] Continuer la lecture

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Enseignants déclassés

Enseignants déclassés


Le journal Le Monde du 27 septembre 2106 titre ainsi « Comment le système éducatif français aggrave les inégalités sociales». Réquisitoire implacable pour une situation indigne d’un pays comme le nôtre, dont voici les détails.   

Il est stupéfiant, en ces temps où tous les professionnels mettent l’accent sur la nécessité impérieuse de la formation tout au long de l’activité que le corps enseignant en charge des adolescents soit le seul à échapper à ce recyclage organisé.


Mais, au fait, ceux qui enseignent  toute leur vie aux étudiants la médecine ont-ils la moindre obligation statutaire de ne pas rester figés sur ce qu’ils ont appris lors de leurs lointaines études ? Quand les connaissances et les techniques sont en pleine évolution, cela dépasse de loin, pour les malades comme pour les étudiants, toutes les considérations déontologiques.
Curieux pays quand même que celui où les statuts les plus prestigieux vous figent si naturellement en… statues. Au mépris intolérable de toute autre considération d’intérêt général.

F-M Michaut CO 28-29 septembre 2016 www.exmed.org Continuer la lecture

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Poisons et toxiques dans les aliments pour les tout-petits ? Un bilan moins figue que raisin

  Bonjour Bonne nouvelle. Le Parti Communiste Français n’est plus ce qu’il a été ; mais on peut juger le bilan dressé « globalement positif ». Nous disposons enfin, ce 28 septembre 2016, de la première photographie officielle des « expositions alimentaires » des enfants de moins de trois ans. Ces données sont disponibles sur le site de l’Anses (Agence […] Continuer la lecture

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Trop de revues systématiques et de méta-analyses d’après JPA Ioannidis : une épidémie inutile, trompeuse voire dangereuse

C’est un article fleuve de 30 pages paru dans The Milbank Quaterly en septembre 2106, avec le titre « The mass production of redundant, misleading, and conflicted systematic reviews and meta-analysis » a un seul auteur. Cet auteur est prolifique, et c’est un bon chercheur : JPA Ioannidis, de Stanford, USA. Une interview de JPA Ioannidis dans Retraction Watch vous permet de… Continuer la lecture

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Le « corps médical » est un fantasme, mais les médecins ont de réels privilèges

A toutes celles et ceux qui aspirent à soigner

1° Le « corps médical » n’existe pas

Cette affirmation peut surprendre (et hérisser certains). Elle n’en est pas moins confirmée par les faits.

S’il s’agit simplement de désigner l’ensemble des personnes ayant un diplôme de docteur en médecine – ou qui exercent les fonctions de médecin, ce qui n’est pas la même chose – l’expression peut suffire. Mais elle n’a pas grande signification. Pas plus que quand on parle du « corps enseignant » ou du « barreau » pour désigner les avocats.

De même qu’il existe un monde entre une institutrice de classe primaire et un professeur d’université, il y a un monde entre les modes d’exercice, les statuts et les attitudes des médecins. J’ai exercé pendant vingt-cinq ans comme vacataire dans un centre d’IVG et un centre de planification hospitaliers, où je me suis occupé de santé des femmes ; ma pratique, mon attitude, mon statut et mes revenus n’avaient rien à voir avec ceux des gynécologues de ville (qui pourtant, auraient dû faire le même travail que moi) et encore moins avec ceux de tel professeur de gynécologie d’une grande fac de l’Est qui me demanda un jour sans rire, après une de mes conférences, « Sur quelles études te fondes-tu pour affirmer qu’on peut poser des DIU à des nullipares ? ». C’était en 2004, je crois ; il ne devait pas encore avoir l’internet. Ni être abonné aux publications (gratuites et disponibles en plusieurs langues) de l’OMS sur la contraception.

Peut-on sans mauvaise foi prétendre que le ou la généraliste exerçant dans une campagne en voie de désertification médicale ou dans une ZUP à la population sinistrée fait le même métier que celui qui choisit de poser sa plaque dans une ville balnéaire du Sud-Est ?

Et peut-on vraiment affirmer  que le « cardiologue de famille » qui exerce à Orléans fait le même métier que le spécialiste hospitalier ayant des parts dans une des cliniques les plus cotées de Montpellier ?

Parler du « corps » médical, c’est désigner un ensemble d’individus extrêmement hétérogène, aux privilèges et aux intérêts très différents. Parfois, radicalement opposés.

2° Etre médecin, c’est être un privilègié

D’abord, réglons cette question une fois pour toutes : être médecin c’est être un privilégié. Et cela, sans même avoir besoin de voir le moindre patient.

Etre médecin permet de se soigner et de soigner sa famille. Quand on sait que l’immense majorité des consultations courantes concernent des problèmes de la vie quotidienne, c’est un privilège considérable de ne pas avoir à demander à un tiers de confirmer que son enfant a une otite et pas une méningite, que son conjoint a une douleur intercostale et pas un infarctus, que sa compagne a une colique néphrétique et pas une grossesse extra-utérine. 

Ce premier privilège (savoir ce qui se passe, et si c’est grave ou non) se double d’un second privilège (prescrire des médicaments et des examens complémentaires) : le simple fait d’être (en principe) mieux informé que le citoyen lambda quant à l’efficacité réelle d’un traitement est un privilège dont on n’a pas seulement commencé à mesurer l’impact sur la vie d’un individu. Troisième privilège : savoir qui appeler et comment accéder à des radios, à une consultation spécialisée, à une hospitalisation. Pas toujours très facilement, mais plus facilement que le commun des mortels, « confraternité » oblige.
Ces privilèges et les prérogatives qui en découlent ont toujours fait des médecins dans leur ensemble des professionnels très courtisés par les riches (qui pouvaient autrefois acheter un avortement « propre » ou, aujourd’hui, un traitement « pas encore sur le marché ») et par les marchands – qui font tout leur possible pour les inciter à prescrire leurs produits ou les commander pour l’établissement dans lequel ils exercent. Les banquiers aussi aiment bien les médecins : la souffrance humaine, inépuisable, est la meilleure caution d’un emprunt professionnel.  

Le savoir des médecins est, bien sûr, ce qui leur permet de faire leur métier.

Il est parfaitement compréhensible qu’ils en usent pour eux-mêmes et leurs proches. Mais en dehors de cet usage bien ordonné, est-il acceptable qu’ils le gardent jalousement pour eux, ou qu’ils en usent de manière discrétionnaire ? L’une des manifestations les plus flagrantes de l’enfermement de la communauté médicale française est l’absence, jusqu’à une période toute récente, de documents d’information conçus par les syndicats, l’ordre des médecins ou les praticiens eux-mêmes à l’intention du public. Un seul exemple (mais il est représentatif) : alors que les livres pratiques sur la contraception existent en Angleterre depuis le début des années cinquante, et aux Etats-Unis depuis la décennie suivante, le premier ouvrage quasi-exhaustif sur la contraception à l’intention du grand public date de 2001. Et c’est un généraliste isolé qui l’a écrit ; non le syndicat des gynécologues obstétriciens français, pourtant parfaitement équipé pour le faire.

Ce silence à l’égard du public, qui n’a été rompu que récemment – et sous la pression du public, d’ailleurs – que dit-il de la culture des structures de formation ? Comment se fait-il qu’on n’enseigne pas aux étudiants à partager le savoir avec les premiers intéressés ? Le savoir, on peut le partager sans le perdre. Ce n’est pas un lingot d’or. Ce que je sais, je peux le transmettre sans cesser de le savoir. Pourquoi refuser de partager le savoir sur la santé, sinon parce qu’on a conscience du privilège qu’il représente ? 

 

 

3° Même s’ils sont tous des privilégiés, tous les médecins ne sont pas égaux

Tous les médecins ne « capitalisent » pas leurs privilèges de la même manière car le système veille à les trier. Il suffit en effet de regarder de près le fonctionnement des hôpitaux pour constater que tous les médecins n’y sont pas égaux, aussi bien dans les CHU que dans les hôpitaux de région. Le traitement subi par les étudiants en médecine et résidents, en particulier quand ils sont étrangers, a tout de l’exploitation. Le plus grave est qu’on justifie cette exploitation par la « nécessité d’apprendre », et que beaucoup parmi ces exploités la considèrent comme « normale » ce qui entrave toute révolte susceptible de reformer le système. Si la formation médicale est élitiste et violente en France, c’est bien parce que son objectif profond vise à séparer « le bon grain de l’ivraie », les « cadors » des « médiocres », les spécialistes de pointe des généralistes de quartier.

A leurs privilèges initiaux certains médecins en ajoutent d’autres. Car plus un médecin est « en vue » (ou occupe un poste de responsabilité important), plus il fera l’objet de demandes… et de propositions. En CHU, la « carrière » des internes, des chefs de clinique et des agrégés repose sur un système de cooptation clairement affiché et jamais remis en cause par les pouvoirs publics, ce qui assure aux mandarins en place de ne travailler qu’avec les praticiens qu’ils agréent. Ceux qui ne sont vraiment pas « à leur place » peuvent se voir poussés vers la sortie par un harcèlement violent – voire contraints à se jeter par la fenêtre.

4° Aristocrates de cour et hobereaux

Parmi les membres de la profession médicale, on retrouve la même distribution hiérarchique que dans l’Ancien Régime ; dès la faculté de médecine, les PUPH se présentent comme de véritables aristocrates de cour (même s’il s’agit d’une cour de province) et décrivent les généralistes (présents ou futurs) comme appartenant à la « petite noblesse » , tant sur le plan statutaire que sur celui de leur importance dans le système de santé. Les généralistes sont présentés comme des exécutants un peu frustes, qui auront toujours besoin de la parole éclairée du professeur de CHU (ou de ses élèves) pour savoir comment exercer leur métier correctement. Plus tard, ce mépris vertical se manifestera dans les échanges de correspondance et les pratiques de « captation » de patients auxquelles s’adonnent nombre de spécialistes ou d’hospitaliers (Non, non pas tous, mais aucun ne devrait s’y adonner !)

Du fait même de cette hiérarchisation, il est encore plus manifeste qu’il n’existe pas « un » corps médical, mais des groupes d’individus qui se différencient non seulement par leur statut (leurs liens plus ou moins étroits avec l’université, par exemple) mais aussi par leur attitude vis-à-vis de la délivrance des soins.

5° Soigner tout le monde, c’est difficile 

En principe (et la plupart des professionnels ne le démentiront pas) on devient médecin pour améliorer le niveau de santé de la population en général, et des patients qu’on croise en particulier. Autrement dit, on devient médecin pour soigner.

Et c’est bien là le problème. Car soigner, c’est l’opposé d’un privilège. C’est une activité altruiste, tournée vers l’autre, qui demande un investissement intellectuel, physique, émotionnel et moral considérable. C’est une attitude d’entraide et de partage. Quand on veut le faire bien, soigner est difficile. Gratifiant, intéressant voire passionnant et émouvant, sans aucun doute. Mais aussi frustrant, déprimant, éprouvant et souvent épuisant. Et (quand on est généraliste, par exemple, ou spécialiste de quartier) on ne sait jamais de quoi la journée sera faite. Quand on travaille dans un centre de long séjour ou un service de chirurgie lourde, on ne le sait pas non plus. Parfois, tout « roule ». Et parfois – plus souvent qu’on ne le voudrait – on a le sentiment que les catastrophes s’empilent. Et quand elles s’empilent, les médecins de première ligne, qu’ils soient généralistes de campagne ou anesthésistes d’un service de chirurgie générale, se retrouvent souvent seuls.

Car il n’est pas seulement difficile de soigner, il est aussi très difficile de soigner tous les patients qui se présentent. Surtout quand on n’y a pas été formé.

La médecine hospitalo-universitaire enseigne aux étudiants à soigner des patients inévitablement stéréotypés par leur maladie ou, pire, par le type de soin qu’on dispense dans le service où ils font un stage. Confrontés à des patients dont on ne leur montre que les problèmes cardiaques ou les problèmes neurologiques, les médecins en formation ne sont jamais en mesure de voir les individus dans leur intégralité, ni d’apprendre à hiérarchiser leurs difficultés. Quand un patient entre dans un service d’urologie, le problème numéro un est un problème d’urologie, même si ce patient souffre d’une dépression grave ou d’une artérite liée à sa consommation de tabac.

Et ce qui fait toute la particularité – et la complexité – de la médecine générale (ou des spécialités généralistes exercées en ville ou dans les hôpitaux de région), c’est qu’elle s’occupe de tout le monde. Et ne trie pas les problèmes à mesure qu’il survienne.

7° La sélection des patients

L’immense majorité des médecins n’ont pas, lorsqu’ils entre en faculté, envie de soigner tout le monde. Ils ont leurs appétences – ce qui n’est pas scandaleux – mais ils ont aussi, surtout, des répulsions. Ni les unes ni les autres ne sont abordées, discutées, voire même abordées pendant leur formation. Elles restent niées ou ignorées, même quand on les voit comme le nez au milieu de la figure. En France, un étudiant en médecine raciste, sexiste, homophobe, méprisant avec les pauvres ou avec les obèses n’est que rarement remis à sa place pendant ses études, et il n’est jamais sanctionné.

Or, un médecin peut choisir, dans l’immense majorité des cas, d’exercer la médecine qu’il veut. Non seulement sa spécialité -quand il le peut (et plus il fait partie des privilégiés, plus il peut la choisir), mais aussi et surtout les conditions dans lesquelles il exerce : son lieu d’exercice, la nature des soin qu’il délivre, quel rythme de travail il préfère, s’il fera des visites à domicile ou non – et tous ces choix lui permettent consciemment ou non  de sélectionner de manière plus ou moins exclusives les patients qu’il recevra. (Certains vont même jusqu’à pousser l’ignominie de refuser les patients bénéficiaires de l’aide sociale, par exemple.)

Que ce soit bien clair : choisir d’être pédiatre pour soigner des enfants est éminemment respectable. Refuser ses soins aux enfants des pauvres (ou des Roms, ou des couples homosexuels, ou des musulmans) ne l’est pas. Dans le code de déontologie, il est écrit qu’un médecin peut refuser de soigner un patient. Il n’est pas dit qu’il a le droit de refuser les patients pour satisfaire ses préjugés de classe. 

La manière dont un médecin use de ses  privilèges découle inévitablement de ses priorités et de ses phobies. Certains veulent, en « contrôlant » tous les paramètres, se protéger, pour des raisons respectables : le jeune généraliste qui ne reçoit que sur rendez-vous parce qu’il ne veut pas être débordé, par exemple ; ou encore le praticien qui choisit de faire exclusivement de l’homéopathie parce qu’il trouve l’exercice allopathique trop intrusif et ses remèdes trop toxiques. D’autres voient leur métier beaucoup plus comme une source de revenus que comme la délivrance d’un service au public. Alors ils calibrent leur activité en fonction de ça.

Savoir, prescription et connaissance du système permettent aux médecins de protéger leur propre santé et celle de leurs proches. (Le fait que certains médecins se droguent ou se suicident n’infirme pas ce privilège, en particulier quand il s’agit de leur famille.)

Mais la liberté de choisir sa patientèle, de décider qui on soigne et qui on ne soigne pas, est un privilège proprement démesuré. Elle met le médecin qui en dispose dans une situation de pouvoir insensée – comme en témoignent les dépassements d’honoraires exorbitants que demandent certains spécialistes hospitaliers. Ici encore, le système est complice puisqu’il a longtemps permis à des praticiens salariés du service public d’avoir une consultation privée…

Dans cette sélection des patients, le savoir, le savoir-faire et l’expérience occupent une place de choix. En France, lorsqu’un médecin très spécialisé est doté d’un statut important (chef de service ou de département), il peut contrôler non seulement les gestes qui sont faits (ou non, comme l’IVG ou la stérilisation, par exemple) sous sa responsabilité, mais aussi le type de patient qui pourra (ou non) faire appel à lui. Cette sélection interdit, de fait, à beaucoup de patients qui en auraient besoin de recevoir leurs soins. Elle contribue aux inégalités scandaleuses du système de santé, inégalités parfois flagrantes d’un étage à l’autre d’un même hôpital : tous les chefs de service ne disposent pas de la même considération de la part de l’administration – et donc, des mêmes libertés ou restrictions.

8° Le « corps médical » est un fantasme commode pour tout le monde

Pour l’ensemble des citoyens, cela semble une évidence : la santé est (en principe) financée par tous, elle doit (en principe) bénéficier à tous en fonctions des besoins de chacun. Mais dans les faits, il n’en est rien : les classes sociales les plus aisées sont en meilleure santé ET ont accès aux soins plus facilement que les classes défavorisées. (Il n’y a plus de lutte des classes en France, mais il y a toujours des classes.)  

Mais aucune politique de santé en France ne s’est jamais souciée de former et de répartir les médecins sur le territoire en fonction des besoins de la population.

Pour beaucoup de médecins, c’est très satisfaisant : alors même que leurs revenus sont financés par la sécurité sociale, ils revendiquent haut et fort leur « indépendance d’installation » et leur « liberté de prescription ». Comme si leur exercice ne devait souffrir aucun contrôle, aucun encadrement, n’être soumis à aucune directive. Comme s’ils revendiquaient non seulement d’être des citoyens à part (ce qu’ils sont déjà) mais de n’avoir aucune obligation à l’égard des autres citoyens.

Ainsi, même si elle n’a aucune réalité en raison même de l’hétérogénéité de la profession, la notion de « corps médical » constitué, cohérent, agissant en synergie est donc pour beaucoup un fantasme bien commode :

– Pour certaines franges de la population, d’abord. Imaginer que le corps médical ne fait qu’un, c’est se donner l’espoir qu’à eux tous, ils en savent et ils en font suffisamment pour nous soulager de nos souffrances ; qu’ils sont suffisamment honnêtes pour ne pas abuser de nous ; qu’ils sont suffisamment généreux pour nous tendre la main quand nous en aurons besoin.

Derrière le corps médical, la plupart d’entre nous imaginent « La Médecine », cette entité tout aussi fantasmatique et magique qu’un dieu, qui finira par guérir « le cancer » et nous éviter à tou.te.s une maladie d’Alzheimer. Comment expliquer autrement que les campagnes de collecte de fonds remportent toujours le même succès malgré la pauvreté des retombées concrètes dans la population générale ?

Quand on est toujours tombé sur des médecins qui se comportent en soignants (il y en a, Dieu merci), on a tendance à minimiser (voire à nier complètement) l’existence de ceux qui ne le font pas, ou très mal, ou se comportent de  manière inexcusable. « Puisque mon médecin est un bon médecin, les mauvais doivent pas être si nombreux que ça. »

Evidemment, plus on est en bonne santé, moins on a de mauvaises surprises avec les médecins. Et comme le niveau de santé est proportionnel au niveau de revenus…  Penser que les bons soins qu’on reçoit personnellement sont délivrés par tous les médecins à toute la population, ça permet de ne pas se préoccuper de ce que les autres vivent – ou de ne pas les croire quand ils protestent.  

Evidemment l’inverse est également vrai : subir des médecins maltraitants, ça incite furieusement à penser – à tort – qu’ils le sont tous. Ça peut se comprendre. D’autant que souvent, lorsque des patients disent avoir été maltraités, beaucoup de professionnels ont tendance à ne pas les croire. Même des professionnels de bonne volonté. Blâmer la victime a des avantages cognitifs et psychologiques supérieurs au fait de la croire. (Minimiser la douleur d’un patient qui souffre a les même avantages : ça soulage l’empathie, ça évite de se sentir coupable, et ça permet de dire qu’on a déjà fait son boulot, c’est lui qui y met de la mauvaise volonté. Bref, c’est émotionnellement plus économique.)

– Les pouvoirs publics, qu’ils cherchent à favoriser les médecins ou à améliorer la délivrance équitable des soins, considèrent la profession médicale comme s’il s’agissait d’un seul et même corps, composé de cellules toutes solidaires. Alors que ses membres se comportent de manière hiérarchisée, verticale, inégalitaire. Quelle que soit la réforme qu’un gouvernement de droite ou de gauche veuille faire passer, il lui sera toujours plus facile de l’imposer aux membres de la profession qui ont le moins d’influence et qui, souvent, bossent le plus, dans les plus mauvaises conditions. Donc, dans tous les cas, ce sont toujours les mêmes qui trinquent.  (Je ne ferai à personne l’insulte de préciser lesquels. Disons seulement qu’il y en a en ville et à l’hôpital, et que le plus souvent, leurs noms vous sont inconnus.) Mettre tous les médecins dans le même sac, ça permet de négocier exclusivement avec les syndicats « représentatifs » – c’est à dire les plus embourgeoisés, les plus attachés à leurs privilèges et donc les plus puissants. Ce n’est pas aux médecins les plus insérés dans les entreprises rentables (gros cabinets de radiologie et laboratoires de biologie, cliniques et hôpitaux privés) qu’on va imposer des restrictions, mais à ceux qui pratiquent la médecine en petits groupes ou de manière artisanale. Ceux-là, de toute manière, ils ne pourront jamais faire la révolution : ils sont à la merci des patients au milieu desquels ils vivent et exercent.

– Pour un certain nombre de professionnels, enfin : adhérer au concept de « corps médical » – et à ses institutions les plus archaïques (l’Ordre des médecins) ou les plus corporatistes (la majorité des syndicats) – permet, selon que vous serez puissant ou misérable, tantôt de conforter ses privilèges et les accroître, tantôt de se poser en victime en se trompant d’adversaire.

Car pour des praticiens surchargés et coincés entre une administration souvent imbécile et des patients eux-mêmes pressurés par des conditions sociales insupportables, il est facile de croire que l’adversaire numéro un, c’est le patient. Après tout, c’est lui qui envahit la salle d’attente, qui fait sonner le téléphone, qui déverse ses trop-plaints dans le bureau, qui fait passer l’empathie du médecin en surcharge. C’est lui qui harcèle !

Quand ils lisent sur les réseaux sociaux ou entendent à la télé que des patients en ont marre d’être maltraités par certains de leurs confrères, beaucoup de praticiens (pas spécialement maltraitants) prennent ça pour une agression personnelle. Ils réagissent, sans s’en rendre compte, en s’assimilant à ce corps médical fantasmatique, par lequel ils aimeraient être traités comme un égal et protégés. Et beaucoup de ces praticiens oublient que le paiement à l’acte (inégalement rémunéré selon qu’on est généraliste ou spécialiste) les enchaîne irrémédiablement ; que leur illusion d’indépendance les empêche de travailler ensemble ; que les dogmes indiscutés que leur ont asséné leurs enseignants guide leur mode d’exercice ; que la pauvreté de la formation scientifique en faculté leur a fermé l’esprit et que les attitudes hautaines de leurs pairs induisent le même type d’attitude de leur part envers leurs patients, ce qu’ils expriment, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils savent, ce qu’ils décident de faire de leur vie.

Ce fantasme leur interdit de voir que les industriels et les marchands, eux, taillent soigneusement leur marketing à la mesure exacte de chaque praticien, de ses failles psychologiques, de ses biais cognitifs, de ses frustrations et de son ignorance. Il leur interdit de comprendre que pour les marchands il est de première importance que les médecins ne soient pas des professionnels du soin mais des dealers.

Le fantasme d’un « corps médical » protecteur permet enfin à certains de se protéger des critiques – et de ne pas examiner de près les individus ou les actes qui déclenchent ces critiques. De même que l’Eglise catholique fait le silence autour des prêtres pédophiles, beaucoup de médecins préfèrent rejeter les accusations de maltraitances (morale ou physique) adressées à certains membres de leur « corps », voire à certains gestes.

Pour trouver « normal » que certains suggèrent aux étudiants d’ « apprendre » l’examen gynécologique sur une patiente endormie et non prévenue, il faut oublier complètement que les patients ne sont pas des objets d’étude ou d’apprentissage. Et croire, donc, que le savoir du corps médical l’emporte sur le respect des patients.

Pour trouver « normal » qu’un médecin porte des jugements sur l’aspect physique, les choix de vie ou les décisions thérapeutiques des patients, il faut oublier que l’opinion d’un médecin n’a pas à s’imposer à celle d’un autre citoyen. Il faut donc , par conséquent, que les médecins ont une conscience morale supérieure à celle de leurs concitoyens.

Pour trouver « normal » qu’un médecin accepte ou refuse un patient en fonction de son aspect, de son genre, de son niveau socio-économique, de sa religion ou de ses possiblités d’expression, il faut oublier que la loi interdit toute discrimination aux professionnels de santé… et que c’est écrit noir sur blanc dans le code de déontologie. Il faut être convaincu que les médecins ne sont pas concernés par la loi commune.

Ce qui est pratique dans ce fantasme de corps médical, c’est qu’il peut servir à conforter des médecins ayant des statuts radicalement différents.

Quand on est au sommet de la pyramide, il est très confortable de jouir de ses privilèges sans jamais s’interroger sur leur dimension morale ; alors, pourquoi s’en priver ?

Quand on tout en bas, il est très réconfortant de s’accrocher à ses privilèges élémentaires et à « l’esprit de corps » qui fait de vous un individu à part afin d’oublier à quel point on est manipulé, exploité et entravé.  

9° Questionner les évidences   

Il n’y a pas de solution simple à un problème (un système) aussi complexe que celui-là. Bien heureux lorsqu’on arrive déjà à en entrevoir certains mécanismes. Mais une des manières de ne pas subir un système, c’est de questionner ses « évidences », de refuser de les prendre pour argent comptant et de retourner à des questions élémentaires, pour trouver ses propres réponses, individuelles ou collectives.

En voici quelques-unes, que je me pose depuis longtemps. Elles n’épuisent pas le sujet. A chacun d’ajouter ses questions à la liste – ou de la remplacer par une autre.

Qu’est-ce que soigner, exactement ? Qui doit définir le soin ? Les médecins ou ceux qui le demandent et le reçoivent ?

Quand on décide de faire un métier de soin, pour qui le fait-on ? Où se trouve le juste milieu entre la réalisation personnelle et l’obligation morale – et sociale – de  de servir les autres ?

Peut-on vraiment soigner en choisissant qui on soigne ? Et si la réponse est non, un pays démocratique doit-il tolérer de former des médecins dont le comportement est élitiste à l’égard des citoyens ? 

Le paiement à l’acte est-il le meilleur moyen d’assurer une rémunération suffisante aux médecins qui soignent ? Est-il acceptable que les revenus d’un médecin augmentent avec sa capacité à choisir les patients qu’il reçoit – ou les revenus des patients qui le choisissent ?

Le savoir et le savoir-faire médicaux appartiennent-ils aux médecins ? Quelle obligation morale – et sociale – ont-ils de les partager ?

A qui appartient le système de santé d’un pays ? A une toute petite partie de ceux qui y travaillent ou l’ensemble de la population ?

Marc Zaffran/Martin Winckler

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