Archives quotidiennes : 2 mai 2015

Mon passé, votre présent

Je suis assise dans un fauteuil et j’attends. J’attends quoi? J’ai oublié. Sans doute un repas, mais je ne sais plus lequel. Pas grave, pas important.
En face de moi, le mur. Sur le mur, des photos. Je les regarde attentivement. Des bébés joufflus, des enfants souriants, une photo de mariage… Qui sont tous ces gens? Je scrute chaque visage, à la recherche d’un indice. Le gros bébé, à gauche, ressemble vaguement à ma petite-fille Élodie quand elle était petite. Le blondinet, au milieu, avec son pull à rayures, on dirait bien le petit Paul… Mais Paul a au moins trente ans maintenant, si ce n’est plus… Donc ce n’est pas lui… Son fils peut-être? Et là, cette photo de mariage? La mariée est belle, très belle même, aussi belle que pourrait l’être Cassandra… Quant au marié, non, vraiment, son visage ne me dit rien. Je ne le connais sans doute pas. Depuis combien de temps n’ai-je pas vu Cassandra? Elle passait tous ses étés chez nous quand elle était petite. Le jardin était son terrain de jeux, elle y avait construit une cabane avec ses cousins. Des étés de rires, de clafoutis aux cerises et de courses à vélo dans le petit bois. Et puis les petits-enfants ont grandi, et j’ai vieilli. Charles est parti il y a longtemps déjà. Le crabe a grignoté ses poumons et sa vie. Cinquante-quatre ans d’amour. Quel vide il a laissé derrière lui! De mamie-gâteau je suis passée à mamie-ronchon. Les douleurs du veuvage et de l’arthrose ne sont pas les compagnes idéales quand on veut rester une gentille grand-mère.
Les petits-enfants ont grandi. Les études, les mariages, les enfants… Et mes enfants sont devenus grands-parents à leur tour. À eux maintenant les rôles de mamie-tricot et papi-bricole, moi je suis devenue la Vieille, celle qui est trop vieille pour s’occuper des enfants, trop vieille pour les faire sauter sur ses genoux, trop vieille pour leur faire de bons gâteaux. Je suis devenue la Vieille dans sa vieille maison, avec son vieux chat, ses vieux meubles et ses vieux souvenirs. La vieille qui pue le vieux.
La dépendance a fait irruption sans que je m’y attende. À défaut de recevoir les visites de la famille, j’ai reçu celles des soignants. Aides à domicile, infirmières, kinés… Je n’avais presque plus rien à faire, juste à rester assise dans mon vieux fauteuil à attendre le ding dong de la prochaine visite. Reposant… et mortellement ennuyeux.
L’étape d’après, en toute logique, c’était la maison de retraite. Parce que la Vieille était trop dépendante, parce que c’était trop risqué de rester seule dans cette grande maison, parce que je serais mieux ici… Tu parles! Ils m’ont bien eue sur ce coup!
Ils m’ont acheté des meubles neufs, plus petits, plus fonctionnels, et m’ont demandé d’y caser l’essentiel de ma vie. Ils m’ont acheté des vêtements neufs, parce que les miens sentaient trop le vieux. J’avais une grande et vieille maison, j’ai maintenant une petite chambre neuve. J’avais des robes uniques, cousues de mes mains, j’ai maintenant des vêtements fabriqués en série par des gens que je ne connais pas.
Ils m’ont installée ici avec mes meubles et mes vêtements neufs, fiers d’eux, fiers du sacrifice financier qu’ils faisaient pour la Vieille, alors que je ne leur avais rien demandé, et ils sont repartis. Ils sont venus me voir tous les jours, puis toutes les semaines, puis tous les mois… Et maintenant, une fois de temps en temps… Parce qu’ils sont loin, parce qu’ils sont occupés, parce qu’ils ont du travail… Parce qu’aller voir la Vieille qui pue le vieux dans sa prison pour vieux, c’est pas très glamour comme sortie dominicale.
Mais ils pensent à moi, ils me le répètent à chaque fois. D’ailleurs, ils m’amènent des photos. Des photos de bébés joufflus, de blondinets souriants et de mariages auxquels je n’ai pas été invitée. Ils m’envoient des faire-part de naissance et des cartes postales de destinations lointaines… Espagne, Martinique, Inde… Ils me parlent de leur boulot, de leurs gosses, de leur vie… Mais ils ne me parlent pas de la mienne.
Sur le mur en face de moi, je regarde leurs vies. Leurs vies dont je ne fais plus partie. Je regarde ces enfants que je ne connais pas et dont, en toute sincérité, je me moque éperdument. Je vais bientôt mourir. Je n’ai pas particulièrement peur, je ne suis pas particulièrement triste. J’ai fait mon temps, c’est tout.
Je voudrais revivre mon passé, pas vivre le présent des autres. Je voudrais qu’on me laisse m’enfermer dans mes souvenirs.
Je voudrais respirer le parfum de Charles, caresser le bois de ma vieille armoire, écouter les chansons de mes vingt ans, manger du clafoutis aux cerises, revoir les gens et les lieux que j’ai aimés, pas ceux que je n’aurai pas le temps d’aimer.
Laissez-moi repartir en arrière, et continuez sans moi. Ne soyez pas tristes… Je serai tellement plus heureuse ainsi, dans les sensations du passé.
Tant de beaux souvenirs, tant de joies surannées, tant de bonheur oublié… Les rires… les clafoutis… les mains de Charles… les boucles blondes de mon petit garçon… Continuer la lecture

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Arachides, gluten, lait, soja , coquillages et crustacés : la carte revisitée des « quatorze » allergies gastronomiques

Bonjour Allergie et gastronomie. Tout le monde en parle mais personne (ou presque) ne l’a vue : une « carte des allergènes » devra bientôt être disponibles dans tous les espaces alimentaires français. Et cette carte fait depuis peu polémique. Un décret publié le 19 avril au Journal Officiel impose en effet aux professionnels (et notamment aux cuisiniers-restaurateurs, traiteurs, cantiniers […] Continuer la lecture

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Imposture, ou cette étrange capacité à s’inventer l’autre

Réveil. Sueurs. Souffle court. Je cherche dans l’obscurité ces chiffres brûlants. 7h36. Je les hais alors.
Il y a longtemps que je n’avais pas ressenti l’angoisse de la veille de garde. Une période singulière de mon internat, le temps de l’ascenseur émotionnel. Il doit d’ailleurs en rester la trace dans les entrailles poussiéreuses de ce blog.
Je remplace depuis maintenant plus d’un an. Je fais des gardes de secteur. Des gardes de médecine générale. Je fais ce que je sais, et quand je ne sais pas, je passe la main. Sans le côté tarifs de garde, je crois que je les aime bien ces gardes. Je n’ai jamais vu autant de scarlatine et de parvovirus B19 que pendant ces journées où la régulation et moi-même sommes les seuls maîtres à bord. 
Il y a longtemps que je n’avais pas ressenti l’angoisse sourde et paralysante d’une veille de garde. Cette main glacée fouillant mes viscères fébriles, transformant ma conscience en écorché cortical. Le complexe de l’imposteur, ou cette béance qui s’étire entre ma pratique au quotidien et ce que j’imagine que les autres sont ou font à ma place. Absurde. Irrationnelle. Une forme de dissonance cognitive puissante mais corrosive.
Pendant une année de remplacements, j’ai appris à rapprocher les berges de ce fossé. Appris à faire de cet espace une zone de l’infiniment petit, fragile, mais maîtrisée. J’ai appris à ajuster ma pratique à ce que je voudrais qu’elle soit. L’inverse est tout aussi valable, sinon plus.
Pendant cette année de remplacements, j’ai donc appris à me constituer une identité de soignant, à l’accepter et à concilier ma pratique, celle de la vraie vie, aux fantasmes d’une pratique que j’associe aux soignants qui m’entourent et que j’estime. Je n’ai donc pas vu le coup venir. L’angoisse. Je n’ai pas senti la trame du réel se rompre et libérer les miasmes névrotiques de l’imposture. Je me suis juste réveillé avec cette saloperie d’excroissance protéiforme, là, enfouie quelque part dans le réseau de fibres nerveuses de l’épigastre. Une zone que l’on rêverait alors de s’arracher, juste pour voir si on peut vivre sans. Je l’ai reconnue, imposture. 
La brèche s’est donc à nouveau ouverte. L’espace spectral entre ma pratique et celle sur laquelle je fantasme. Mais cette fois, l »espace se remplit rapidement, après seulement deux consultations . Une angine à streptotest positif, et une éruption cutanée typique d’un parvoB19. Il me faudra probablement encore quelques consultations avant que les berges n’entrent à nouveau en contact. Mais comprendre que la fragilité vient de la capacité irraisonnée de l’imposteur à s’inventer l’autre en lieu et place de lui-même, ça change la donne. 
16h37. Je les hais moins désormais, les chiffres.

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« Semiotics of the kitchen » par Martha Rosler

Comme un clin d’œil à mes préoccupations sémiologiques, en visitant le premier mai 2015 une exposition, j’ai découvert cette petite merveille vidéo qui date de 1975. Une forme de manifeste féministe, drôle et pertinent. Il est toujours aussi percutant après … Continuer la lecture Continuer la lecture

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