Archives quotidiennes : 30 mars 2015

L’HOMME QUI TOMBE À PIC

 
 C’est l’histoire d’un bambino âgé de moins d’un an ayant présenté durant l’automne une toux fébrile avec rhinorrhée et gêne respiratoire. Le diagnostic de bronchiolite a été établi par un médecin généraliste A, médecin traitant de la famille. Il s’agissait du premier épisode, bien toléré. Le médecin A a conseillé des lavages de nez, prescrit du paracétamol et de la kiné.
 
 
En début d’hiver, Bambino a présenté une nouvelle fois une symptomatologie similaire. Le médecin A a été consulté. Le même diagnostic a été établi, bronchiolite, deuxième épisode. La même prise en charge en a découlé.
 
Et apparemment rebelote. Sans que j’en connaisse le délai par rapport au second épisode, Bambino a été vu pour le même motif mais cette fois-ci par un autre médecin généraliste, le médecin B.
 
Le médecin généraliste A n’était peut-être pas disponible. Ou pire, c’était sa demi-journée off dont il profitait à donf avant de l’utiliser dans les années à venir pour vérifier le bon versement de ses tiers-payants, ce nanti fainéant déserteur de campagne et de banlieue pas assez compétent pour être spécialiste bien qu’on le veuille partout, tout le temps et tout de suite et qu’à cause de lui les urgences comme le trou de la sécu explosent. Vermine ! Supprimez-les et tout ira mieux ! (Merci de ne pas lire ces lignes au premier degré).
 
Les parents ont peut-être souhaité prendre un autre avis. Voir son enfant tousser et respirer bruyamment, c’est angoissant, ça se comprend.
 
Face à l’impossibilité de faire garder leur enfant malade, à la pression du travail, et/ou des professionnels de la crèche accueillant Bambino, ou encore sur les conseils avisés de la voisine, d’un collègue, de la belle-mère, etc… ils ont peut-être trouvé que la prise en charge de leur médecin traitant A était un peu light, surtout que ça revient, ou que ça dure ? Question : ça revient ou ça dure ? C’est important car c’est peut-être le second épisode de bronchiolite qui dure un peu plus que prévu.
 
Mais c’est peut-être bel et bien un nouvel épisode de bronchiolite, donc le troisième.

 
Le médecin généraliste B a considéré qu’il s’agissait d’un troisième épisode de bronchiolite. Il a donc évoqué un asthme du nourrisson, prescrit un traitement dans ce sens, une radio pulmonaire, puis orienté chez un pneumo pédiatre.
 
Il ne s’agit surtout pas ici de critiquer l’attitude des parents de Bambino, ni de remettre en cause ce que médecins A et B ont fait ou n’ont pas fait. Ne pas faire étant à mes yeux parfois aussi important que faire.
 
Je ne suis ni le médecin A ni le médecin B, je ne les connais pas.
 
Je souhaite simplement évoquer ce phénomène de «L’homme qui tombe à pic» en médecine. (C’est moi qui nomme ça ainsi, en vrai on ne dit pas ça hein, c’est comme la puberté des médecins évoquée ici, y a sûrement des grands spécialistes qui appellent ça autrement ou qui en réfutent l’existence, tout cela n’est que ma petite tambouille.)
 
Donc Bambino présente peut-être un asthme du nourrisson. Dans l’esprit et le discours de ses parents, c’est le médecin B qui en a fait le diagnostic. C’est le médecin B qui a prescrit un vrai traitement, et pas simplement du paracétamol et des lavages de nez. C’est le médecin B qui a prescrit une radio, demandé un avis spécialisé. Il n’y a donc pas photo, le médecin B est vraiment un bon médecin, bien meilleur que le médecin traitant A, tombé en un rien de temps dans les bas-fonds de la nullitude. Pourtant, le médecin A, s’il avait été consulté, aurait peut-être agi sensiblement de la même façon que le médecin B. Mais ce jour-là, pour X raisons, le médecin A n’était pas «l’homme qui tombe à pic».
 
J’ai pris l’exemple de la bronchiolite, mais on peut observer le phénomène avec d’autres pathologies dans d’autres spécialités. Dans un monde du «tout-tout-de-suite-et-on-zappe-ou-on-jette», la médecine n’échappe pas à cette tendance. D’autant qu’on cultive cette idée de toute-puissance médicale où une consultation = un diagnostic = un traitement +/- des investigations et l’affaire est réglée.
 
 
Il faut parfois, voire fréquemment, collecter un faisceau d’arguments, de symptômes, observer l’évolution naturelle de la pathologie pour réussir à en faire le diagnostic. Tout du moins tendre vers un diagnostic. Cela peut prendre plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois et même plusieurs années en fonction des pathologies. Je ne pense pas que les neurologues et les internistes me contrediront sur ce point.
 
Confronter la temporalité de la médecine à l’impatience compréhensible du patient n’est pas chose aisée, sans doute encore moins aujourd’hui qu’hier. Imaginons ce qu’il en sera demain…
 
Dans notre histoire de bronchiolite, les médecins A et B sont tous deux généralistes. Mais le phénomène de «l’homme qui tombe à pic» peut s’observer avec un urgentiste. Imaginons que les parents plutôt que d’aller consulter un autre généraliste soient allés aux urgences. Le médecin urgentiste devient le médecin B : «Ils sont trop forts ces urgentistes ! On aurait bien dû y aller dès le début, on n’aurait pas perdu tout ce temps !»…
 
Le médecin A peut-être généraliste et B spécialiste. A et B peuvent tous deux être spécialistes, et ça marche dans tous les sens. A généraliste peut avoir suffisamment débroussaillé le terrain pour que ça devienne un jeu d’enfant pour B qui en récoltera les fruits à jamais.
 
Il m’est arrivé de me retrouver dans la position du médecin B, de l’homme qui tombe à pic. C’est génial ! Grisant ! On se sent pousser des ailes, on gonfle les pectoraux. On peut avoir envie d’entamer la démarche de séducteur d’Aldo Maccione en plein milieu de la consultation. Parfois on demanderait même à Dieu de nous lécher les orteils ! Je plaisante bien évidemment. Mais ce moment précis où l’on revêt ce costume de médecin providentiel est un instant particulier où l’on pourrait facilement prendre le pouvoir sur le patient tel un gourou. Un instant fatal où l’on peut pourrir à jamais son confrère A pour asseoir son aura et sa réputation par-delà les duchés alentours. De l’extérieur, on peut penser que j’écris n’importe quoi, car les médecins se respectent, la preuve, on retrouve du « Mon cher confrère », « Bien confraternellement », « Avec mes sentiments les plus confraternels » à ne plus savoir qu’en faire dans toutes leurs correspondances. De l’intérieur, c’est bel et bien parfois un vrai panier de crabes aux pinces acérées et ça bave pas mal. Heureusement, on peut avoir l’honnêteté de ne pas user de son pouvoir sur le patient, de lui expliquer la situation simplement en glissant que le médecin A aurait pu procéder exactement de la même façon s’il avait été consulté à cet instant précis.
 
Car le médecin A dans cette histoire, ne l’oublions surtout pas. Il a exercé son métier correctement, n’a commis aucune erreur, n’est pas passé à côté d’un diagnostic, n’a tué personne. Et pourtant la suspicion rôde, le jugement tombe.
 
 
Il m’est arrivé de me retrouver dans la position du médecin A. Parfois on ne le sait pas. Mais quand on le sait, ça peut faire mal. Deux consultations peuvent se succéder et faire passer le médecin de B à A, de Dieu vivant à une sous-merde ambulante en quelques minutes. L’Aldo Maccione dandinant du cul les pectoraux gonflés à bloc devient en un éclair une loque effondrée à ramasser à la petite cuillère sous son bureau. C’est sans doute une des difficultés du métier de médecin. Étant en première ligne, le généraliste est peut-êtreplus exposé que les autres médecins à se retrouver dans la position du médecin A, je souligne peut-êtrecar je n’en sais rien. Certains médecins ne le supportent pas. On peut imaginer que ce phénomène répété participe au burn-outvoire mène parfois au suicide (taux trois plus élevé chez les médecins que dans la population générale).
 
C’est pourquoi, passé le moment grisant lorsqu’on se retrouve par chance plus que par compétence dans le costume de «l’homme qui tombe à pic», ayons une pensée pour le médecin A, et tournons cinquante mille fois notre langue dans notre bouche avant de parler…
 
Bien confraternellement 😉

Continuer la lecture

Publié dans histoire de consultation | Commentaires fermés sur L’HOMME QUI TOMBE À PIC

Politique et tabagisme : pourquoi opposer «paquet neutre» et cigarette électronique ?

Bonjour Le célèbre projet de loi Santé arrive enfin à l’Assemblée. Avec, dans la foulée addictive, les salles de shoot et le paquet neutre. Dans une confidence faite à Libération (daté du 31 mars qui brosse un long portrait d’elle) Marisol Touraine se montre sûre d’elle, voire un  brin péremptoire : «Qui peut dire que c’est […] Continuer la lecture

Publié dans le Monde, Les Echos | Commentaires fermés sur Politique et tabagisme : pourquoi opposer «paquet neutre» et cigarette électronique ?

IVG et « délai de réflexion » : les gynécologues et obstétriciens français créent la surprise

Bonjour Etonnant papier dans Le Monde (Gaëlle Dupont) daté du 31 mars. C’et une synthèse « des témoignages recueillis par Lemonde.fr à propos du délai de réflexion de sept jours prévu entre les deux rendez-vous médicaux préalables à une interruption volontaire de grossesse ». On se souvient peut-être que  la suppression  de cette disposition a été votée […] Continuer la lecture

Publié dans le Monde, lemonde.fr | Commentaires fermés sur IVG et « délai de réflexion » : les gynécologues et obstétriciens français créent la surprise

Et un peu de cardiologie velue

Dans une autre vie, je me suis, un peu, intéressé à la polykystose rénale autosomique dominante et au cil primaire. J’ai, un peu, publié sur le sujet. Mon dernier travail portait sur un phénotype cardiologique associé à un gène de … Continuer la lecture Continuer la lecture

Publié dans cardiopathie congénitale, cil, cil primaire, développement, HVG, hypertrophie ventriculaire gauche, PKD1, Science | Commentaires fermés sur Et un peu de cardiologie velue

Crash : la vision troublante de Jan Cocheret, pilote sur Emirates. Protéger les prophètes ?

Bonjour C’est une glaçante prophétie aéronautique. Elle nous est rapportée sur Slate.fr (Jean-Marie Pottier) , par France 3 Nord-Pas-de-Calais  et en Belgique par 7/7. Elle est datée de deux mois et signée de Jan Cocheret, pilote sur Emirates et chroniqueur (jcocheret@reismedia.nl ) pour le site d’aviation Luchtvaartnieuws («Aviation News»). Cockpit fermé «  J’espère ne jamais avoir à […] Continuer la lecture

Publié dans 7 sur 7, France 3, Luchtvaartnieuws, Slate.fr | Commentaires fermés sur Crash : la vision troublante de Jan Cocheret, pilote sur Emirates. Protéger les prophètes ?

Cigarette électronique : marché essoufflé, surdité aggravée des politiques, publicité interdite

Bonjour Santé et départementales. Un temps présidé par Marisol Touraine (mars 2011-juin 2012) le département d’Indre-et-Loire vient de passer à droite. Pour autant la ministre de la Santé peut être rassurée. Prenant acte de la défaite de la gauche le Premier ministre Manuel Valls a annoncé, dans la soirée du 29 mars, que la loi […] Continuer la lecture

Publié dans Journal du Dimanche, lemondedutabac.com, Les Echos | Commentaires fermés sur Cigarette électronique : marché essoufflé, surdité aggravée des politiques, publicité interdite

Les auteurs ne peuvent plus proposer des reviewers lors de la soumission des manuscrits, car il y a au trop de fraudes !

Depuis 6 mois, ce genre de décision était discuté, et BioMedCentral a déconnecté le 26 mars 2015 la possibilité de suggérer des reviewers lors de la soumission d’un manuscrit. Il s’agit de 277 revues, et d’autres groupes d’éditions devraient faire de même. Elizabeth Moylan, senior editor (research integrity) de BMC l’explique sur le blog BMC sous le titre « Innapropriate manipulation… Continuer la lecture

Publié dans fraude, Peer review | Commentaires fermés sur Les auteurs ne peuvent plus proposer des reviewers lors de la soumission des manuscrits, car il y a au trop de fraudes !