Archives quotidiennes : 14 mai 2014

Refuser un certificat.

Un beau matin, j’en ai eu assez.

J’en ai eu assez des consultations où on faisait semblant.

Ces consultations revenaient sans cesse, surtout l’hiver:

– Bonjour Docteur, je vous amène le petit parce qu’il tousse et il a de la fièvre.

L’interrogatoire revient, toujours le même.

Il a de la fièvre depuis cette nuit, il a le nez qui coule transparent, jaune, vert, arc-en-ciel, il tousse « gras », ou « sec », ou « un peu gras mais sec quand même aussi », il a « rejeté » ou « vomi » des glaires, on sait pas trop, mais « il a des glaires », etc… etc…

A chaque fois, j’examine un gamin qui a le nez qui coule. Les parents me disent:

– Là, il est vraiment pas bien, « on » n’a pas dormi tellement il a toussé!

Et je lui trouve une tête de gamin enrhumé, à ce gosse, mais pas de môme qui « va pas bien ». Les parents qui n’ont jamais vu ça ne s’imaginent pas ce qu’est un « qui va pas bien » en service de pédiatrie ou sous d’autres latitudes.

Avec les années, en suivant ma croisade contre la médicalisation à outrance, j’arrive à convaincre les parents qu’avec du paracétamol et des lavages de nez que je refais régulièrement sous leurs yeux, leur enfant ira mieux, sachant qu’il guérira de toutes façons. J’en tire la satisfaction de dire souvent à la fin de la consultation:

– Ah! Il vous reste du paracétamol? Bon, ben j’ai pas besoin de vous faire d’ordonnance, alors!

Une approbation des parents est pour moi une victoire: on peut se débrouiller avec les moyens du bord, et un minimum de iatrogénie, j’espère toujours en fond la fin de la dépendance au médecin pour les petits maux du quotidien.

Une demande revenait systématiquement en fin de consultation:

– Il me faut un certificat pour l’école.

Alors commence la négociation:

– Combien de jours il faut le garder à la maison?

– Tant qu’il a de la fièvre, après ça dépend de son état et de vos possibilités, considérant qu’il n’a pas le bac cette année…

Ben oui. Combien de temps le petit va avoir de la fièvre, je n’en sais strictement rien.

Je fais un certificat comme quoi le petit doit rester chez lui pour… mettons trois jours, à la louche.

Et s’il est toujours fébrile le quatrième jour, les parents les moins débrouillards reprennent rendez-vous. on a alors une consultation sur le mode « il tousse encore, il a encore de la fièvre, mais moins, j’ai pas pu le mettre à l’école aujourd’hui, il me faut encore un certificat ». Au mieux, j’ai un coup de fil pour une « prolongation », coup de fil qui interrompt parfois une autre consultation, soit dit en passant. Je me fends d’un autre certificat, et on se re-pose la question:

– Combien de temps?

– Ben… Une grippe, c’est sept jours…

– Ah… Quand même… Louper sept jours d’école… Je sais bien qu’il a pas le bac, mais quand même…

Cette problématique récurrente et disons-le envahissante rendait mon métier passionnant, comme on peut l’imaginer. Là, c’est un exemple, mais répété vingt fois dans une journée de février, je vous mets au défi!

J’avais l’impression de jouer un rôle, comme les petites filles jouent à la marchande (ou au docteur).

– Bonjour Madame, le petit est malade.

– Depuis mon siège, à voir comme il a mis le désordre dans la salle d’attente et comme il sautille dans mon bureau, je vois déjà que c’est pas grave.

– Oui, mais il me faut deux papiers, un pour la pharmacie, et un pour l’école. Tenez, voilà des sous.

– Merci, je passe la carte VITALE. Comme ça, ça ne vous coûte presque rien de venir me demander deux papiers pour « être en règle ».

Mes consultations s’apparentaient à des formalités administratives. Je faisais semblant de soigner des enfants pas vraiment malades, pour faire des papiers.

Convaincue un matin que je n’avais pas fait d’études de secrétariat, confortée par la lecture des directives de l’Education Nationale et du Ministère de la Santé, et aussi par le fait que je n’ai jamais eu besoin d’écrire le moindre certificat pour justifier l’absence de mes enfants de l’école, j’ai décidé un matin de refuser de les faire.

J’ai du le faire un peu maladroitement au départ: je me suis retrouvée face à des parents déconfits, submergés pas l’angoisse de se heurter à une autorité administrative, et qui semblaient se sentir floués après avoir pris rendez-vous, attendu, payé, puis s’être retrouvés privés de l’objet de leur visite.

J’ai changé mon fusil d’épaule, après tout, les patients n’ont pas à se sentir otage de cet engrenage, même s’ils en font partie, et l’entretiennent plus ou moins volontairement.

Pendant un temps, j’ai pris le temps d’expliquer l’inutilité de ces certificats, en rappelant les critères cliniques que des parents pouvaient repérer facilement et utiliser pour choisir de consulter… ou pas.

Pour ceux qui n’étaient pas convaincus et qui insistaient pour avoir un certificat au motif que « ILS vont me le demander », je fournissais le certificat auquel j’agrafais une copie du texte de l’Education Nationale, en leur disant d’inviter leur professeur ou directeur d’école à me joindre au moindre problème avec les papiers.

En l’espace de quelques mois, les demandes de certificats ont cessé.

Je n’ai pas reçu de coup de fil dans l’immédiat.

Les consultations pour fièvre des enfants se sont espacées: je voyais toujours autant d’enfants, mais moins souvent, et plus jamais au premier jour de fièvre. Les parents me racontaient:

– Depuis la dernière fois, il a été enrhumé, il a eu trois jours de fièvre, on n’est pas venus, et c’est passé tout seul.

A la gène de certains parents d’avouer leur infidélité, je répondais par la satisfaction, soulignant qu’ils étaient capables de faire beaucoup de choses sans mon aval et sans mettre leur enfant en danger.

Mon activité a changé: moins de consultations demandées en urgence pour des raisons plus administratives que médicales, plus de temps à consacrer aux patients avec des pathologies chroniques ou complexes. La médecine redevenait « générale ».

Mon travail a repris plus de sens, est redevenu moins stressant, mais… Moins rentable… Mais c’est un autre problème.

Après des mois sans demande de certificat pour « absence scolaire », un jour, une demande surgit.

Un Papa m’amène un gaillard de seize ans enrhumé et sans fièvre. J’ai beau l’examiner, je ne trouve rien, mais vraiment rien en dehors d’un vague nez suintant. J’en conclus ouvertement à la bénignité de l’affaire, en me demandant intérieurement comment cet ado a bien pu échouer dans mon bureau un jour de cours. En fin de consultation, arrive la phrase que j’avais si promptement oubliée:

– Docteur, il nous faut un certificat pour le lycée.

J’avais tellement plus l’habitude que je me suis arrêtée, et ai laissé échapper un argument que je répugne à utiliser habituellement, mais ça a été plus fort que moi, tant je ne voyais pas ce que ce jeune homme faisait dans mon bureau:

– C’aurait été le mien, dans l’état où il est, il serait en cours à cette heure-ci!

Je me suis reprise, et ai ressorti le laïus que je servais quelques mois auparavant: sa présence à l’école est à la responsabilité des parents, sauf pour des maladies particulières etc… etc… etc…

Le père est revenu à la charge:

– Oui, mais on comptait réviser le code cet après-midi.

– Réviser le code n’est pas une pathologie.

Je ne les ai pas encore revus.

J’ai eu récemment une autre demande.

Une Maman m’amène régulièrement depuis quelques mois ses jumeaux. Ils viennent d’entrer en CP, et elle se plaint qu' »ils sont malades tout le temps »:un coup il y en a un qui a de la fièvre, un coup c’est l’autre qui a vomi. Je les trouve toujours en pleine forme. Un enfant qui a eu de la fièvre et à qui on a donné du paracétamol arrive souvent d’un bon pied au cabinet trois heures plus tard, encore sous l’effet du médicament.

Elle vient un matin parce que l’un des enfants an eu de la fièvre. Je ne trouve rien d’inquiétant. Il n’est pas fébrile quand je le vois, mais a eu un paracétamol deux heures plus tôt. A la fin de la consultation, elle insiste pour avoir « son » certificat. Je refuse, et je démarre mon discours: « vous, parents… la responsabilité… »

Elle insiste.

Je sors le plan B: je fais le certificat, j’imprime les directives, je souligne les lignes concernées, j’agrafe. Elle est contente, elle va le porter au directeur de l’école qui lui demandait parait-il avec une grande insistance:

– Il m’a dit « SURTOUT il me faut un CERTIFICAT ». Il est exigeant, ce directeur, vous trouvez pas?

J’acquiesce, mais je suis surprise car depuis la rentrée, je n’ai eu aucune autre demande pour les autres enfants qui fréquentent cette école.

Je reçois quelques jours plus tard un coup de téléphone du directeur de l’école, qui m’explique après les salutations d’usage:

– Les enfants sont très souvent absents, la Maman dit qu’ils sont malade, mais l’un des jumeaux a laissé échapper une fois qu’ils n’étaient pas venus parce qu’elle ne s’était pas levée le matin. Alors pour voir si c’est vrai qu’ils sont malades cette fois, on a exigé un certificat.

Je lui ai expliqué les limites de cette démarche, les conditions dans lesquelles on les délivre pour les enfants, et il a décidé qu’il allait demander un rendez-vous à la Maman pour parler avec elle du problème d’absentéisme de ses enfants.

Se débarrasser de l’obligation de faire ces certificats absurdes permet finalement, outre une meilleure régulation des consultations, de régler certains soucis qui auraient pu rester cachés si j’avais laissé ouvert le distributeur à « mots d’absence ».

Continuer la lecture

Commentaires fermés sur Refuser un certificat.

Brève téléphonique.

– Allo? Nan, je peux pas te répondre: je suis chez le docteur et je dois pas décrocher!

Continuer la lecture

Commentaires fermés sur Brève téléphonique.

Compte épargne-temps dans la fonction publique hospitalière : nouvelles modalités pour comptabiliser et transférer les droits acquis !

Les modalités de comptabilisation et de transfert des droits au titre du compte épargne-temps des agents de la fonction publique hospitalière sont fixées par un arrêté du 17 avril 2014: il concerne  à la fois les agents titulaires et les agen… Continuer la lecture

Publié dans acquis, agents, compte, droits, épargne-temps, fonction publique hospitalière, non titulaires, titulaires | Commentaires fermés sur Compte épargne-temps dans la fonction publique hospitalière : nouvelles modalités pour comptabiliser et transférer les droits acquis !

Maladies de la vigne : la justice française relaxe cinquante-quatre néo-obscurantistes

Bonjour Il ne se « sentaient pas coupables ». Et ils ont été relaxés. Ainsi en a décidé, mercredi 14 mai, la cour d’appel de Colmar.  Ils : cinquante-quatre « faucheurs d’OGM ». Cinquante-quatre jugés non pas pour avoir fauché, mais bien pour avoir détruit, à Colmar, quelques dizaines de ceps d’une vigne transgénique expérimentale cultivée dans un domaine de […] Continuer la lecture

Publié dans AFP | Commentaires fermés sur Maladies de la vigne : la justice française relaxe cinquante-quatre néo-obscurantistes

Marisol Touraine dit « Oui à la vapoteuse ! » (en réponse aux agaceries tabagiques et médiatiques de Nicolas Bedos)

Bonjour Les puissants doivent-ils répondre aux clowns ? C’est la tendance d’une époque où tout fait spectacle. Au risque de l’insignifiance, du délitement de la puissance. Et puis il y a les exceptions. Rire de sa drogue Tout commence le 9 mai dans le magazine féminin Elle. Un humoriste fort du nom de son père s’adresse […] Continuer la lecture

Publié dans Elle, lemonde.fr, lemondedutabac.com | Commentaires fermés sur Marisol Touraine dit « Oui à la vapoteuse ! » (en réponse aux agaceries tabagiques et médiatiques de Nicolas Bedos)

Alcoolisme et religions : merci de bien vouloir répondre à nos questions (avec le soutien des Laboratoires Lundbeck)

Bonjour Aujourd’hui:  alcool, santé et divinités: l’OMS nous actualise ses données chiffrées. Dans son rapport annuel  elle explique que 48% des personnes ne seraient pas concernées. Jamais. « L’OMS établit que la  consommation d’alcool varie beaucoup à travers le monde, et que la France est plutôt dans la catégorie des gros buveurs, résume Slate.fr (Grégoire Fleurot). Comme le […] Continuer la lecture

Publié dans Le Quotidien du médecin, Slate.fr | Commentaires fermés sur Alcoolisme et religions : merci de bien vouloir répondre à nos questions (avec le soutien des Laboratoires Lundbeck)

Publications des Peer Review Congress de 1989 à 2013 : 16 % des 614 abstracts étaient des études interventionnelles, PAS MAL

En septembre/octobre 2013, nous avons présenté quelques une des communications du 7ème peer review congress de Chicago. J’avais analysé 9 communications en détail, parmi les 47 communications orales et 63 posters. Des publications apparaissent, et c’est le JAMA, organisateur avec le BMJ, qui a publié 3 articles en mars 2014. Comment ont-ils choisi / accepté ces thèmes parmi les présentations… Continuer la lecture

Publié dans Cours et congrès, Peer review | Commentaires fermés sur Publications des Peer Review Congress de 1989 à 2013 : 16 % des 614 abstracts étaient des études interventionnelles, PAS MAL