Archives quotidiennes : 7 juin 2013

Bon Karma.

Aujourd’hui, j’ai rencontré le Docteur Karma. Mon Docteur Karma. Karma, c’est un sacré personnage. C’est d’abord celui de Martin Winckler, avant d’être le mien. Un personnage de roman comme on aimerait en croiser, en vrai. Eh bah voilà, à moi, … Lire la suite Continuer la lecture

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Nobody’s perfect

« Nobody’s perfect. Nobody’s perfect. What did you expect ? I’m doing my best » (Nobody’s perfect, Madonna)
(Personne n’est parfait. Personne n’est parfait. A quoi vous attendiez-vous ? Je fais de mon mieux)

Je discute régulièrement avec des collègues qui ne sont pas maîtres de stage des universités (MSU) … en gros qui ne reçoivent pas d’étudiants en stage dans leur cabinet et ne veulent surtout pas en recevoir.

Alors, bon, il faut quand même reconnaître que je ne suis peut-être pas un bon exemple de MSU et que je joue peut être un peu le rôle de repoussoir.
Je suis gentil, bien élevé, je parle correctement et je me lave tous les jours.
Le problème n’est pas là, non.

Le problème est qu’ils pensent qu’être MSU, c’est faire ce que je fais : recevoir les internes, aller donner cours à la fac, avoir les réunions le soir, diriger des thèses…
Alors qu’être MSU, c’est d’abord et avant tout être MSU. Recevoir en stage de futurs médecins généralistes en espérant leur transmettre un peu de notre métier pour qu’ils se forment et deviennent à leur tour des médecins généralistes. Le reste, je le fais parce que je suis motivé et que j’aime ça aussi, il faut bien l’avouer.

Mais parfois… parfois…

Je me dis que ce n’est pas facile d’être MSU.
Imaginez un peu la pire journée qui soit, où tout part dans tous les sens, des bilans de diabète deséquilibrés, des découvertes de cancer, un décès…
Cette journée même, où, quelque part, on finit par être bien content d’être seul dans son cabinet et de ne pas avoir à tout expliquer tout justifier.
Ne pas avoir à admettre que la prise en charge n’a peut-être pas été optimale, voire, pourquoi pas, que l’on a commis une erreur de diagnostic ou de traitement.

Et bien être MSU, c’est avoir quelqu’un avec soi, qui regarde ce que l’on fait et qui n’en perd, en général, pas une miette.

C’est vivre parfois un grand moment de solitude. On explique le matin à son interne que les statines (médicaments contre le cholestérol) en prévention primaire n’ont rien prouvé (en diminution de mortalité chez des patients sans facteur de risque).
On reçoit une patiente l’après-midi avec… une statine prescrite depuis des années, sans raison finalement, et que l’on a soi-même renouvelée…

« J’verrai dans ses yeux tous ces petits défauts, parce que parfait n’est plus mon créneau » (Parce que c’est toi, Axelle Red)

Ca c’est la version pessimiste de la fonction.
Mais je suis un enseignant de médecine générale optimiste.
Parce que, montrer qu’un médecin est humain et peut parfois se tromper c’est une bonne forme d’apprentissage du métier je trouve.
Prouver qu’il faut toujours avoir l’œil ouvert sur tout pour ne pas sombrer dans la routine. Aussi montrer que la maîtrise de stage profite (je l’espère) à l’interne en formation, mais aussi à son MSU. Un contrat gagnant-gagnant.

Oui mais…

Et le patient dans tout ça ?
Il y gagne quoi, lui ?
Il y gagne la possibilité d’avoir une prise en charge au plus près des données validées de la science. Il y gagne de ne pas recevoir de la poudre de perlimpinpin parce que ça fait vachement bien de traiter les rhinopharyngites avec 7 médicaments sur l’ordonnance, quand aucun n’est nécessaire à la guérison par Dame Nature.
Il y gagne la possibilité de vivre, en principe, un peu plus vieux, mais aussi de vivre toute la partie avant le grand voyage dans les meilleures conditions qui soient. En tout cas, sans effet iatrogène, c’est-à-dire sans que certains de ses problèmes de santé ne soient causés par le médecin et le traitement prescrit.

Alors, être MSU c’est une démarche de qualité je trouve.
De qualité des soins immédiatement.
Mais aussi de qualité des soins pour les futures générations : les internes formés deviendront médecins et j’espère MSU et transmettront ce savoir réactualisé sans cesse.
Le cercle vertueux de la santé finalement.

« Il y mettait du temps, du talent et du cœur. Ainsi passait sa vie au milieu de nos heures. Et loin des beaux discours, des grandes théories, à sa tâche chaque jour, on pouvait dire de lui : il changeait la vie » (Il changeait la vie, Jean-Jacques Goldman)

Etre MSU c’est également enseigner un concept important que l’on oublie parfois : le patient peut tout entendre et tout comprendre.
Leur expliquer que le traitement qu’ils ont depuis des années et bien… on va l’arrêter, parce qu’il n’est plus nécessaire au regard de la science actuelle.
Que non, il ne sert plus à rien.
Je leur dis en rigolant à mes patients qu’heureusement que la médecine a évolué, sinon je leur mettrais encore des sangsues et leur ferait des saignées…
On peut chercher à « déprescrire » si cela est dans l’intérêt du patient.

Non.

On DOIT déprescrire SURTOUT si c’est dans l’intérêt du patient.
Et lui expliquant, en prenant le temps, tout est possible.
Oui, être correctement soigné ne veut pas dire jouer au millefeuille en ajoutant un traitement à un autre en permanence.
C’est aussi parfois en retirer quelques-uns. Pour leur bien. Parce qu’ils ne feront pas vivre plus vieux, ni dans de meilleures conditions.

« I work all night, I work all day to pay the bills I have to pay. Ain’t it sad ? » (Money, Money, Money, ABBA)
(Je travaille toute la nuit, je travaille tout le jour pour payer les factures que je dois régler. C’est-y pas triste ?)

Expliquer prend du temps.
Dommage que le temps soit de l’argent avec ce paiement à l’acte. Je suis persuadé que certains confrères prendraient plus le temps s’ils n’avaient pas cette obsession de rentabilité chevillée au corps.

Mais être MSU c’est aussi enseigner que l’on peut faire une médecine de qualité sans être à plaindre financièrement.
On ne roule pas en Ferrari, soit.
La médecine française est sous payée par rapport à nos voisins européens, soit.
J’aime pourtant enseigner que ce n’est pas une raison pour faire la course à l’acte.
Le tout étant d’aimer son métier, pouvoir se lever le matin en ayant envie d’aller travailler.

Et pouvoir se regarder dans la glace en se disant : Personne n’est parfait. Personne n’est parfait. Je fais de mon mieux.

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L’actualité syndicale de la semaine dans la Sécu

Le protocole d’accord du 10 avril 2013 sur les salaires du personnel du régime général de sécurité sociale a été agréé par les pouvoirs publics par lettre du 29 mai 2013. Il avait été conclu par l’Ucanss avec la CFDT et la CFE-CGC, ainsi que, par le biais des syndicats de cadres, avec la SNADEOS CFTC, SNPDOSS, SNPDOS CFDT et SNFOCOS. Retrouvez dans la Continuer la lecture

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No Pasaran: « Dans ce vivier de haines recuites… »

 

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« Longtemps cantonné au rôle de pitbull de la politique, le vieux leader d’extrême-droite avait confié six mois plus tôt les rênes à sa fille Marianne, charge à celle-ci de «nettoyer» l’image du parti, ce dont elle s’était empressée avec zèle, faisant d’une pierre deux coups. Roger Castaing ne s’était jamais embarrassé de trier ses militants. Ultracatholiques coincés et nazillons païens, zélateurs du beau langage d’une France Eternelle et alcooliques tatoués fiers d’appartenir à la race blanche, Castaing les avait tous amalgamé sous sa bannière, faisant taire les dissensions, écrasant les prétendants au trône et les «traîtres» avec une égale férocité. Son dernier coup de maître avait consisté à passer le flambeau à sa propre fille, évinçant son bras droit de toujours, Bruno Veerninckx, un universitaire brillant qui avait longtemps servi de caution intellectuelle aux dérives antisémites du parti.

Avec le soutien tacite de son père et une maîtrise de la communication que son adversaire ne pouvait soupçonner, Marianne avait fait entrer Patrie et Renouveau dans le vingt-et-unième siècle. Les blagues douteuses sur les fours crématoires, le négationnisme bonhomme de son père, avaient été relégués aux poubelles de l’Histoire. Sur une radio de confession juive, Marianne Castaing avait réaffirmé «s’il en était besoin», que la Shoah avait constitué une infamie, un moment atroce de l’histoire de l’humanité. Et s’était empressée de cibler son discours sur un bouc-émissaire plus acceptable, l’Immigré. Un moment déboussolées, ses troupes avaient rapidement entendu le message. L’Immigré, l’Arabe, c’était un ennemi à leur portée, un ennemi qu’ils pouvaient croiser au quotidien, un ennemi sur lequel ils pouvaient à loisir, aiguillonnés par tout ce que le gouvernement comptait de ministres gommeux, de secrétaires d’Etat frelatés, reporter leurs frustrations,  qu’ils pouvaient accuser de tous les maux: chômage, inflation, bientôt même la hausse du prix de l’essence.

Les nostalgiques de l’Ordre Ancien, ceux qui pendant des décennies avaient traqué et dénoncé le Juif, moquant les commémorations de la Shoah, discréditant les survivants, mettant en doute la réalité des camps, ceux-là avaient fait leur temps. Ceux qui n’acceptaient pas de mettre en veilleuse leur haine, ceux qui ne comprenaient pas qu’il était devenu nécessaire, beaucoup moins dangereux politiquement, et beaucoup plus porteur, de concentrer leur fiel sur l’Arabe, devaient être exclus.

Le coup de maître de Marianne Castaing avait été de pratiquer ces exclusions publiquement, quand souvent son père s’était contenté de mises à l’écart discrètes. A chaque skinhead dévoilé sur Facebook avec le bras tendu dans une arrière-salle de brasserie, Marianne Castaing organisait une conférence de presse, dénonçant devant des journalistes médusés qui ne voyaient pas plus loin que le bout de leur nez l’insupportable déviance que représentait cet affront aux victimes du nazisme, et l’incompatibilité de ce comportement avec les «valeurs» que portait depuis toujours Patrie et Renouveau. Cette purge pratiquée au grand jour, sous l’oeil même de média complaisants, lui permettait de gagner sur tous les tableaux, en rassurant l’électorat de droite modérée par sa prise de distance avec les extrêmistes, et en pratiquant au sein même du Parti, sans la moindre hésitation, le bannissement de tous ceux qui étaient restés fidèles à la ligne que représentait Bruno Veerninckx. »

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« Sur l’écran, une cinquantaine de jeunes gens au cheveu court, le visage masqué d’un foulard pour certains d’entre eux, défilaient dans les rues de Rennes en brandissant des croix blanches, derrière une banderole: Non à la trahison de notre nation!

Josselin Sorel arrêta la video, zooma sur l’image, qu’il étudia quelques instants avant de réaliser une capture d’écran. Il pianota sur le clavier, fit glisser l’image dans un dossier marqué RF-activistes. Il avait reconnu deux des participants, dont il était probablement l’un des seuls dans la police à connaître la véritable identité et leur pseudonyme de forum internet. De temps en temps, quand il butait sur un écueil, il quittait les forums nationalistes et identitaires pour écumer les sites antifascistes, qui dévoilaient régulièrement les coordonnées d’activistes d’extrême-droite. Cette guerre larvée amusait Josselin Sorel, qui existait sur les forums d’extrême-droite sous le pseudo FilsdOdin, et sur Fafwatch sous le pseudo Bienpublic. Il visionnait un nouvel article de Rivarol à la gloire de Xavier Vallat, ancien commissaire général aux Questions Juives sous Vichy, lorsque son portable vibra….

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…….  Sur l’écran, un rassemblement d’identitaires devant une église parisienne, portant oriflammes et flambeaux, face à un orateur au verbe haut. Lorsque l’homme se tut, l’assemblée se mit à chanter: «Claquez bannières de chrétienté, notre honneur est fidélité, chez nous Dieu est premier servi, Travail Famille Patrie, Demain nous irons au combat, la croix celtique guidera nos pas, que crèvent marxistes et capitalistes, au rythme des hauts tambours des lansquenets.»

Sorel tenta de repérer des connaissances, sans succès. La vidéo était de trop mauvaise qualité, et il était préoccupé. Il avait promis à Robert Salaun de ne pas quitter d’une semelle Louis-Ferdinand, sa créature de Frankenstein, comme disait le chef. Il avait mis sur la filature deux hommes de confiance, à qui il avait simplement décrit LF comme un contact potentiel en France d’un groupe islamiste. Ignorants de ses liens avec Robert Salaun, de son appartenance occulte au groupement Sécurité de Patrie et Renouveau, Blanquard et Rouillier s’étaient acquittés de leur tâche sans jamais se douter, comme Louis-Ferdinand avant eux, de l’identité de leur véritable commanditaire.

Un instant, il songea à appeler Salaun pour l’en avertir, mais renonça. Cela ne servirait qu’à inquiéter le chef, et Sorel pouvait espérer que LF n’avait pas repéré la surveillance policière et rentrerait directement à son domicile avec son panier de la ménagère.

Il prépare une bombe artisanale, songea Sorel. Sur les forums, avant de disparaître récemment, LF avait posé des questions à ce sujet, récoltant des fiches cuisines et des liens internet complaisamment fournis par des néo-nazis de comptoir qui n’imaginaient pas une seconde à qui ils s’adressaient derrière le pseudo HH88BL. Josselin Sorel, qui, sous couvert de son activité de policier, surveillait depuis dix-huit mois pour Robert Salaun  les groupuscules d’extrême-droite, était fasciné par la perméabilité de ce milieu. Lui qui connaissait la véritable identité de Louis-Ferdinand, et de nombre de ses contacts internet, ne pouvait qu’éprouver une jouissance d’esthète à les voir ainsi se questionner, se répondre, échanger des informations comme des amibes aveugles sous l’oeil d’un microscope. C’était son laboratoire à lui, son vivarium à ciel ouvert. Il avait, au fil des mois, aiguillé certains d’entre eux, encouragé d’autres, en fonction des directives que lui passait Robert Salaun. Et au fur et à mesure que la réorganisation interne du parti mettait sur le côté de la route d’anciens militants nationalistes, poussait à la sédition les ultras, Julien Sorel avait jubilé de voir ce petit monde s’agiter sous son oeil complice. Antisémites, intégristes catholiques, païens revendiqués, nostalgiques de Vichy, se croisaient, s’engueulaient, divergeaient sur la stratégie à tenir. Dans de longs articles, la stratégie de dédiabolisation de la nouvelle présidente de Patrie et Renouveau était analysée, décortiquée. «En contrepartie d’un hypothétique soutien financier à sa misérable personne», écrivait l’un, «Marianne Castaing est prête à renier son père et à présenter officiellement des excuses pour la déportation de Juifs pendant la seconde guerre mondiale». Un autre contre-attaquait: «Marianne Castaing a parfaitement raison: à la guerre comme à la guerre! Les ennemis de mes ennemis sont mes amis! De toutes manières, avec les Arabes, une seule politique est possible, c’est celle de la trique et du coup de pied au cul. Ils ne comprennent et ne respectent que la force. Xavier Vallat, à la fin de sa vie, comme Drieu La Rochelle, comme Rebatet, a pris fait et cause pour Israel, car il avait compris que les Juifs seraient notre rempart contre les Arabes. Lucien Rebatet, qui écrivait en 1944: J’admire Hitler!, et qui fut condamné à mort puis gracié en 1947, déclarait en 1967, lors de la Guerre des Six Jours, qu’il eut été «bien étonné si l’on m’eut prophétisé en 1939 que je ferais un jour des voeux pour la victoire d’une armée sioniste.» Et Drieu La Rochelle:  «Je meurs antisémite ( respectueux des juifs sionistes). J’aime les races d’ailleurs, chez elles; j’aurais sincèrement aimé les Juifs chez eux. Cela ferait un beau peuple».

 

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« Dans ce vivier de haines recuites, Sorel s’ébrouait dans l’ombre, notant le parcours de chacun, remontant à Robert Salaun les éléments informatiques permettant de confondre les ennemis de la Présidente, sans jamais se lasser de l’enchevêtrement de plus en plus complexe de réseaux microscopiques que leurs contorsions idéologiques amenaient à s’entre-déchirer. Certains sites dénonçaient la nouvelle Présidente du Parti comme un traître, un fossoyeur, d’autres priaient pour que son père la répudie, ou fasse le ménage dans son entourage. Les accusations qu’autrefois les différents clans avaient porté contre leurs ennemis: francs-maçons, enjuivés, capitulards, dhimmis, métissés; ils se les envoyaient maintenant à la figure entre eux, et Sorel, de son poste d’observation, tenait une carte maritime chaque jour retravaillée des courants, des haines, des règlements de comptes entre factions. L’époque était propice aux dérapages, aux manipulations aussi. Le désespoir poussait les plus tarés à des actes de violence, qu’il fallait pouvoir canaliser, utiliser à bon escient. C’était à ce titre que Robert Salaun l’avait intégré à la division Vigilance et Action du Parti, une branche secrète du service de Sécurité du vieux leader. Pendant près de deux ans, Josselin Sorel avait dragué sur Internet des militants isolés, des groupuscules fanatisés, et leur avait fourni, de manière anonyme, les moyens de leurs exactions: ratonnades, infiltrations de manifestations lycéennes, profanations diverses. Prenant soin à chaque fois de n’utiliser que des éléments non encartés au Parti, afin de préserver une présomption d’innocence, mais aussi afin de «tenir» ensuite les auteurs de ces délits divers. »

 

 

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extraits de « NO PASARAN, ENDGAME », la suite et fin de la trilogie « NO PASARAN », Christian Lehmann, editions de l’Ecole des Loisirs, publication novembre 2012.

 

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« Je cherche la région cruciale de l’âme, où le Mal absolu s’oppose à la fraternité »

André Malraux.

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René.

Le frère de Fernand m’a appelé hier matin. Fernand, ça ne fait que six mois que je le connaissais. Il habite avec ses deux frères. J’ai vite compris que sur les trois frères, un seul savait vraiment se débrouiller et gérait les deux autres. Un seul s’occupait des papiers, des sous et avait le permis, et c’était René. Et en consultation, c’est René qui expliquait, avec ses mots à lui, les soucis de santé de ses frères. Ces derniers se contentaient d’acquiescer, parfois de répondre « oui » ou « non », sans jamais plus de développement.

René avait amené Fernand un samedi midi il y a un an. Il avait la grippe, mais je l’ai trouvé trop mou et trop ralenti pour un homme grippé, et je l’ai adressé aux urgences de l’hôpital. On lui a trouvé une tumeur au cerveau. Il a été adressé à un neuro-chirurgien dans une clinique, parce qu’ici, on n’a pas de neurochirurgie à l’hôpital public. Le chirurgien l’a opéré, et l’a confié à un cancérologue pour la radiothérapie, mais dans une autre clinique, parce qu’ici, on n’a pas de radiothérapie à l’hôpital ni dans la clinique du neuro-chirurgien.

Six mois après son diagnostic, René a amené Fernand à mon cabinet, il voulait changer de médecin traitant. J’ai freiné des quatre fers pour accepter, parce que je ne trouvais pas bon de quitter un médecin qui le connaissait bien en période de difficulté. Ils sont retournés voir leur ancien médecin pendant quelques temps, parce que je n’avais pas mis « non substituable » sur les ordonnances, alors que leur médecin le faisait systématiquement. Puis ils sont revenus me voir un jour où Fernand se sentait « pas bien ». J’ai rapproché la date du scanner de contrôle, et on a découvert une récidive de sa tumeur. Tout a recommencé très vite: chirurgie, chimiothérapie.

Les mots, c’est pas leur truc, aux trois frères. Alors quand ils viennent, au niveau interrogatoire, c’est plutôt minimaliste. Quand la tumeur est revenue, le neurochirurgien leur a expliqué. Ils ont dit « oui ». Et quand ils viennent, je traque les signes d’inconfort ou de douleur chez Fernand. je traque le moment où tout va déconner. René n’a rien dit jusqu’ici, mais un jour, il m’explique:

– Après la première opération, on lui a donné la chimio, et là, après la deuxième, on lui redonne la même. Le chirurgien dit qu’on ne pourra plus l’opérer. Cette chimio, ça empêche pas de revenir, non?

Il vient de m’expliquer qu’il a compris que le pronostic est mauvais, que la prochaine récidive sera fatale, et qu’elle viendra un jour. je réponds franchement et directement à ses questions. Il arrête là la conversation. Je ne sais pas si Fernand, qui répond par oui ou par non à mes questions comme il l’a toujours fait, a compris. Il me fait juste savoir qu’il ne se plaint de rien. La discussion n’ira pas plus loin. Le troisième frère est là, il ne dit jamais rien.

Et ce matin, René m’appelle parce que Fernand vient de tomber. Par chance, je prends la communication entre deux consultations. J’ai tout d’abord cru qu’il avait eu un malaise. René a du mal à m’expliquer: « il est pas bien », « il tient pas debout ». Je réussis à comprendre qu’il est fatigué et ne se lève plus depuis trois jours, et qu’il est tombé alors que ses frères le portaient pour aller aux toilettes. Je prévois de passer chez eux deux heures plus tard. Je profite de ce temps pour tenter de joindre le cancérologue: j’essaye de donner à Fernand la possibilité d’être accueilli directement dans un service sans passer par la case « urgences » si une hospitalisation s’avérait nécessaire. Manque de chance, l’établissement est plein, et le cancérologue me demande de le faire passer par les urgences en attendant de libérer une place.

Lorsque j’arrive chez eux, René m’accueille avec des lunettes de soleil sur le nez, qu’il prend soin de garder même à l’intérieur de sa maison, probablement pour ne pas me montrer son désarroi. Fernand ne se plaint de rien, mais n’est effectivement pas bien. Ils préfèrent une hospitalisation, alors j’organise: transport, papiers, courrier, téléphone. Au médecin urgentiste, je traduis le « il est pas bien » par « il a une hémiparésie gauche croissante depuis 3 jours avec troubles de la conscience intermittents », c’est plus clair pour lui. L’urgentiste me suggère de « voir avec le neurochirurgien » qui exerce dans l’autre clinique, puis me met en garde: si Fernand a été suivi à l’hôpital, il l’adressera là-bas. J’ai déjà organisé le transport, appelé le cancérologue, alors l’urgentiste baisse la garde: « envoyez-le, je verrai ce que je ferai ». René enlève ses lunettes au moment où je pars, et laisse voir ses yeux rougis. Il sent son monde s’écrouler. Il a pensé à la maladie de son frère, mais pas à son absence, et il sent que c’est bien ce qui va lui arriver. Je suis frustrée de ne pas avoir eu le temps de l’aider à s’y préparer: on ne s’est vus que deux fois depuis la récidive de Fernand.

L’urgentiste m’appelle dans l’après-midi, et là, ça tombe très mal. Je suis en consultation avec une patiente qui vient pour un motif très bénin. Je suis toujours mal à l’aise quand je prends une communication d’un autre médecin pour un sujet grave en pleine consultation.

La première difficulté est de garder le secret. Il faut faire de grandes circonvolutions pour ne pas prononcer de nom. Ensuite, la conversation que j’ai peut être très anxiogène pour la personne qui est en face, et qui regarde le bout de sa chaussure en faisant semblant de ne rien entendre. L’urgentiste m’explique que Fernand fait une hémorragie, que les neurochirurgiens récusent la chirurgie. Il ne me parle pas du pronostic « très sombre à court terme » probablement parce qu’il ne me connait pas, et je ne dis pas « il est train de mourir, quoi » parce que j’ai quelqu’un en face de moi. Je finis par lui dire « On est dans une optique uniquement palliative, donc », ce à quoi il me répond: « je suis désolé ». Je lui rappelle au passage qu’il n’y est pour rien, et que le mauvais pronostic est connu de tous. Lorsque je raccroche, il me faut me reconnecter sur la rhinite allergique de la femme qui est en face de moi. Cette dernière prend l’initiative de raccourcir au maximum la consultation. Des cinq motif annoncés à son arrivée ne restera plus qu’un. Elle prend son ordonnance, récupère sa carte VITALE, et part aussi vite qu’elle n’est jamais partie de mon bureau.

Le soir, après la consultation, René m’attend sur le parking du cabinet. Les patients qui m’accostent sur le parking me mettent habituellement dans une colère noire, mais là, je suis étrangement sereine.

Il enlève ses lunettes et s’approche de moi.

– Le médecin, là-bas, il nous a dit qu’il ne passerait pas la nuit.

– Je l’ai eu au téléphone, il m’a dit qu’il ferait tout pour qu’il ne souffre pas et que ça se fasse dans le calme.

Alors, lui qui m’a toujours saluée de loin, me serre fermement la main en me regardant dans les yeux.

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Brève mnésique.

– Docteur, ma femme m’a emmené vous voir, parce que, je sais pas ce qui m’arrive, ça fait un moment que j’oublie tout au fur et à mesure.

– Depuis quand?

– Euh… Depuis quand quoi?

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Le devenir de la publication scientifique : je crois en un Open Access raisonné et contrôlé…. mais c’est quoi ?

J’ai été invité sur une table ronde du GFII le 30 mai 2013 pour donner mon avis en 10 minutes sur le devenir de la publication scientifique. Merci à Mr Remi Bilbaut pour son invitation. Prévenir le futur est un art où l’on est sûr d’une chose : se tromper ! Voici mes notes pour un propos sur Le Meilleur,… Continuer la lecture

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