Archives quotidiennes : 18 janvier 2013

Émotion, un non-dit au sein de notre exercice

Intégralité de l’article écrit pour l’atelier Émotion, un non-dit au sein de notre exercice, présenté vendredi 18 janvier au Congrès National des internes de médecine générale 2013 de Tours


Partie 1 : vécu du non-dit

Extrait de l’article Six Feet Under, publié en août dernier sur le blog :
«Il est 1 heure du matin, une vague furieuse de patients s’est écrasée sur la digue des urgences. On comble la brèche qui inonde le service. C’est le bordel. Partout. Rien de vraiment urgent. Mais le nombre fait l’urgence. Alors on s’agite, en réponse à l’afflux. Et puis ce service de médecine qui appelle pour la seconde fois. Un décès. Une chambre implantable à retirer. Je leur dis que je termine ce que j’ai commencé, et que je monte dans la foulée. Ça ne me dérange pas. Une façon de souffler, de quitter cette agitation confuse et artificielle qui use les urgences. Je m’apprête à monter. Je le signale au médecin sénior. Un quart d’heure, pas plus. J’ai l’habitude de ces gestes. Elle attrape le téléphone, et appelle le service en réponse. C’est le bordel en bas ! Ce n’est pas une urgence. Ils feront ça au funérarium demain. Elle raccroche. Je boue de colère.
Il est désormais 7 heures du matin, passées de trente minutes. Le patient pour lequel j’ai prescrit une radio est parti. Je suis dans le sous-sol de l’hôpital, j’approche de la porte du funérarium. Merde. Une infirmière et une aide-soignante du service de médecine m’y attendent. Elles ouvrent. 
Un vaste débarras. Une fenêtre rafistolée avec du carton. Un sol tâché. Des placards ouverts. Sur un côté de la pièce, un réfrigérateur de taille plus qu’humaine. Des portes métalliques, plus en accord avec l’image d’une morgue dans mon imaginaire. Mais mon patient est là-bas, sur un brancard aligné avec d’autres, le long du mur opposé.Merde. Le drap sous lequel il gît est tâché, à hauteur des narines. Deux galettes brunes impriment le relief de son visage sur le tissu. Et cette odeur. On soulève le drap. Le patient est en costume, cravate nouée autour du coup. Les mains sont croisées sur la poitrine. Le teint cireux, presque gris, mais serein. Je commence à dénouer sa cravate, et…
Arrêt sur image. 
Ce visage, je le connais. 
Mes neurones déchargent. 
Ce visage.
Patient de 60 ans, hospitalisé dans mon service deux semaines plus tôt pour la découverte de métastases cérébrales sur fond d’adénocarcinome gastrique multi-métastatique. À la retraite depuis moins d’un an, sa tumeur découverte trois mois plus tôt lors d’un bilan d’anémie, et une première cure de chimiothérapie en juillet… 
Ce visage. 
Je le revois me demander, lucide, le jour où je leur explique que ce qu’on voit sur le scanner cérébral est une nouvelle métastase : est-ce que j’en ai pour longtemps ? Sa femme et sa belle-soeur sont présentes lors de cet entretien exceptionnel pour lequel j’avais viré mes co-internes du bureau. Je leur réponds qu’il faut avancer par étapes. La prochaine consultation avec l’oncologue a lieu le lundi suivant, et la chimiothérapie est programmée au décours. Je leur réponds qu’ils doivent se concentrer sur cette prochaine étape. Je crois que ça l’apaise. Je ne suis pas sûr. Moi, ça m’apaise. »

Des histoires de ce type, on en a tous à raconter. Le problème n’est pas tant de vouloir les raconter, mais de pouvoir les raconter au moment approprié, avec la personne appropriée et dans un contexte approprié.


Partie 2 : la place du non-dit dans notre formation


Pendant le deuxième cycle, la faculté dans laquelle je me suis formé ne proposait pas de groupes de paroles ou d’échanges. L’externat m’apparaissait centré sur un objectif, l’ECN. Durant cette période, et d’un point de vue strictement professionnel, rien d’autre ne me semblait avoir d’importance. Autour de cet axe gravitait la base de ma formation scientifique, ne laissant que peu de place à la composante humaine de notre future profession.
Ce constat est probablement en rapport avec le statut d’externe qui est à la fois étudiant et professionnel de santé hospitalier. Une ambivalence, définie par un double statut, qui complique le positionnement de l’individu sur les émotions ressenties. Doit-il se considérer comme un observateur étudiant ou un soignant pratiquant ? Si je suis étudiant, donc observateur extérieur, ma souffrance est-elle légitime face à celle des soignants du service ? Mais si je suis soignant, puis-je m’autoriser à souffrir, plutôt que de garder une distance et une certaine objectivité ?
Le statut d’externe pourrait donc se caractériser par une ambivalence quant à la gestion et à l’expression des émotions.
Entre les deux, la cinétique qu’entretient la préparation au concours permet de répondre de manière provisoire à cette ambivalence délicate. La caution scientifique du concours s’impose alors et permet de soulager l’émotion brute en la niant. On se dit qu’une fois interne, la gestion de l’affect fera parti de notre quotidien, qu’elle sera une part de notre mission et de ce qu’on attend de nous. D’ici là, ça peut bien attendre.

Alors apparaît l’internat, enfin. Une consécration. L’angoisse aussi. Première émotion officielle a géré. L’angoisse de la garde, de l’inconnu, de la solitude. L’angoisse, partout. Dans le train, la voiture, le service, le box des urgences, la chambre de garde. L’angoisse lorsqu’on nous tend le téléphone de garde ou d’astreinte, et que le chef part pioncer en pensant tout haut ces deux mots : oublie moi.

L’année dernière, lorsque j’ai commencé mon premier semestre d’internat, il m’a été donné la possibilité de m’inscrire au groupe BALINT, et je m’y suis inscrit.
Je ne me suis jamais présenté, et le groupe a fermé pendant l’année. J’ai donc à ce moment précis perdu une possibilité d’échanger autour de ma pratique et de mes émotions.
La question est : pourquoi ne me suis-je donc pas présenté en groupe de discussion ?
Deux réponses : trop soudain et trop formel.
Le changement de statut est brutal. De l’ambivalence du double statut, nous voilà devenus soignants. Nous avons pourtant une carte étudiante, et nous continuons de garder le nez dans les bouquins ou les mensuels de formation continu, mais sur le terrain, la réalité est plus tranchée, parce que nous devenons décisionnaires. On s’est préparé scientifiquement à franchir le cap. La théorie est là, plus ou moins solide, et on repose tout entier dessus. Par contre, affectivement, le bagage est vide, nous sommes nus et désarmés. On m’a dit BALINT. J’ai pensé Alcoolique Anonyme. Aucune anticipation dans notre formation pour gérer la gestion de la perte de cette ambivalence. Ce qui paraissait normal est soudain stigmatisé après l’ECN, et nous ne sommes pas assez préparés à gravir cette marche.
Par ailleurs, le caractère formel de cette proposition en début d’internat n’engage pas à l’expression de ce qui n’est pas dit ou ne peut être dit en stage. Je crois que j’étais effrayé aussi, effrayé par la perspective de mettre en scène la parole. Et comme tout sujet ambivalent qui se sent stigmatisé, apparaît ce que Miller et Rollnick appelle en addictologie une résistance. Je me suis dis que je n’avais pas besoin de ça, que j’étais suffisamment fort pour gérer ça, et que ça me ferait toujours des histoires de chasse à raconter plus tard ; on pense généralement que ce sont les coups les plus durs qui font les meilleures récits.

Voici donc deux raisons pour lesquelles je ne me suis finalement pas présenté à ce groupe de discussion, groupe qui n’a pourtant plus à faire ses preuves.
Le bagage scientifique de notre formation est formidable. Mais il est regrettable que l’expression de l’émotion soit inexistante pendant l’externat et remisée au rang d’option pendant l’internat. Reste bien l’espace de la machine à café où s’échangent les anecdotes mais l’essentiel ne reste-t-il pas là encore non dit ?

Partie 3 : Blog et communauté d’internautes : une réponse parmi d’autres

Au début de mon externat, je tenais un blog. J’y disais toutes ces choses que je vivais. Je tentais de verbaliser ces émotions qui bourgeonnaient au quotidien dans les services hospitaliers. Patrons de services, chefs de clinique, doyen, tout le monde y passait. Mais l’anonymat du web a eu raison de ce premier essai. J’ai abdiqué devant l’absence de lecteurs.
J’ai compris que l’acte de dire ne suffisait pas à apaiser le quotidien que je tentais d’exprimer maladroitement. Il me fallait encore trouver la structure qui saurait capter le message et le décoder.
J’ai ouvert un nouveau blog, deux ans plus tard. L’ECN, les premiers jours de l’internat. 7000 étudiants qui au même instant plongent tous dans le même bain. Il y a eu un premier écho. J’ai senti que mes billets entraient en résonance avec des lecteurs qui se régularisaient.
La première année est ensuite passée par là, avec son rouleau compresseur de vie, d’émotions et de non-dits. Il m’a alors semblé que le non-dit était renforcé par l’absence de qualités d’écoute de notre environnement professionnel. Qualité au sens d’une capacité nécessaire à l’amorçage, à la canalisation et au recueil de l’information de celui qui souhaite « dire » ses émotions.
Un article de blog est une bouteille à la mer. Mais le web augmente les possibilités qu’une écoute adaptée trouve le message, se l’approprie, et vienne échanger avec celui qui « dit ». Dans un service hospitalier, cette chance de pouvoir s’exprimer est infime tant l’environnement et les conditions de travail ne se prêtent pas à cette délivrance, et cette chance se réduit avec le temps.
Les communautés de blogueurs ont la capacité de multiplier par un facteur exponentiel la propagation du message, et la probabilité qu’il soit entendu par une oreille adaptée. Les réseaux se forment non par invitation formelle, mais par le biais du hasard, de la sensibilité et de la résonance. Un groupe de pair sur-mesure.
J’ai découvert sur le net une vaste communauté de médecins, d’internes, de soignants ou de patients blogueurs, vivant et revivant encore ces instants que j’avais une ou plusieurs fois vécu, mais sur lesquels il ne m’avait pas été donné la possibilité de témoigner. Et ce que je n’ai pas su prendre dans ma formation scientifique, je l’ai trouvé là, sur le net, sur les blogs, le mien, et tous les autres autour desquels je gravite timidement.
Une réponse parmi d’autres pour ne plus souffrir du non-dit.

Contrat Creative Commons

Continuer la lecture

Commentaires fermés sur Émotion, un non-dit au sein de notre exercice

Post-it #2

« Vous pourriez aussi me noter une boîte de pastilles Loïc ? » « … » . « AAAAH !!!!!! LOYC !!! Des Spasfon® Lyoc !! » Continuer la lecture

Publié dans Lyoc, Lyophilisat, Post-it | Commentaires fermés sur Post-it #2

De nombreux médecins sont aveugles et sourds

Je vous ai déjà parlé de la problématique des conflits d’intérêts . La polémique sur les pilules de dernières générations et l’article magnifique du Monde a entrainé des réactions violentes des spécialistes mis en cause. J’ai ainsi tout récemment visionner l’interview du Pr Nizan . Je dois dire que cette interview montre la cécité et […] Continuer la lecture

Publié dans conflits d'intérêt, indépendance, promotion, Scandale | Commentaires fermés sur De nombreux médecins sont aveugles et sourds