Archives quotidiennes : 2 janvier 2013

Prélude à l’euthanasie

Voici une série de billets ayant pour sujet l’euthanasie. Comme médecin de soins palliatifs, j’écoute ce qui se dit sur ce sujet avec grand intérêt, d’une oreille forcément engagée. Je ne revendique aucune autorité sur le sujet, qui appartient à … Lire la suite Continuer la lecture

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This woman’s work

« I should be crying but I just can’t let it show, I should be hoping but I can’t stop thinking of all the things I should’ve said that I never said. All the things we should’ve done that we never did. All the things I should’ve given but I didn’t » (This woman’s work, Kate Bush)
(Je devrais pleurer mais je ne peux pas le montrer, je devrais espérer mais je ne peux pas m’arrêter de penser à tout ce que j’aurais dû dire et que je n’ai pas dit. Tout ce qu’on aurait dû faire et que nous n’avons jamais fait. Tout ce que j’aurais dû mais que je n’ai pas donné)

Début janvier 2003.

6ème mois d’une grossesse difficile.
Tellement différente de la première grossesse.
Beaucoup plus de fatigue. Inhabituelle. Je ne pense pas qu’elle présageait de ce qui allait se passer, mais elle était bien présente.

Le cap des 26 semaines était passé. Ce fameux cap qui n’est que statistique, mais qui réconforte en se disant que quoi qu’il arrive, on pourra essayer de se battre pour ce petit bonhomme.
Oui c’était un bonhomme qui était prévu. Un futur petit zèbre.

28 semaines.

Je suis alors interne en premier semestre aux urgences de Dunkerque. A une heure de route de la maison. Le stage se passe bien. J’y apprends beaucoup. Je m’autonomise.
Le stage fonctionne par gardes de 12h ou de 24 heures.
Mes co-internes ont gentiment accepté que je regroupe une bonne partie de mes gardes en janvier et février, pour être un peu plus disponible à partir de mi-mars. A l’arrivée prévue du zèbre.

Jour de repos, petite virée à quelques minutes de la maison pour tenter de choisir définitivement les meubles de la future chambre du zèbre.
Toujours cette fatigue, mais toujours cette envie de la surmonter. Je retrouve bien là le trait de caractère qui m’a toujours plu chez elle. Cette espèce de force intérieure et de dynamisme qui a tendance à déteindre sur moi.
A peine arrivés là-bas, son visage change. Un écoulement me dit-elle. Bizarre.
Nous rebroussons chemin, allons déposer la première zébrette chez ses grands-parents et allons tout droit à la maternité. Une petite vérification. Histoire de se rassurer un peu.

Nous sommes très bien accueillis, comme toujours là-bas. La sage-femme nous explique qu’elle va faire un prélèvement. Et que l’espèce de coton-tige utilisé virera au bleu s’il y a présence de liquide amniotique.

Bleu.

La sentence apparaît immédiatement.
Hospitalisation. Celestène pour accélérer la maturation des poumons du zèbre, au cas où. Interdiction formelle de se lever.
Echographie réalisée dans la foulée. Le zèbre va bien. Il a toujours assez de liquide autour de lui. Mais l’inquiétude vient du placenta.
Le « liseré de sécurité » n’est plus là paraît-il. Le placenta a poursuivi son développement dans la cicatrice de la première césarienne. Il s’est tellement développé qu’il s’est infiltré dans la cicatrice et menace, pour caricaturer un peu, de se développer au travers de l’utérus.

Futur zèbre est un peu trop jeune pour sortir maintenant, mais sa maman ne pourra pas attendre trop longtemps non plus, car le risque devient peu à peu vital pour elle aussi.

Maman sera donc transférée au CHRU de Lille. Première maternité d’Europe m’avait-on appris. C’est un peu plus rassurant. Surtout que le transfert se fait un dimanche, et que je suis de garde 24 heures à Dunkerque.

Quelques jours de plus allongée.
Quelques jours où j’essaye de me faire tout petit. Pas trop envie de fanfaronner auprès de l’équipe soignante du CHRU. Je suis interne. Mais je fais toute confiance en l’équipe sur place.
Enfin, jusqu’au moment où une sage femme arrive.
Quelle différence avec celle qui nous avait accueillie le jour de la rupture de la poche des eaux. Elle est froide. Hautaine même.

« – Je viens pour vous faire le monitoring
– Ah d’accord. Alors depuis la rupture de la poche, mon bébé est sur la partie droite de mon ventre. Comme cela, vous savez ou cherch…
– C’est bon je connais mon métier. »

Grand silence. Elle se met à chercher à gauche. Aucune activité cardiaque pouvant être enregistrée de ce côté. Au bout de quasi 10 minutes, elle se met à chercher à droite, exactement là où Maman zèbre l’avait indiqué. Et là, pas de souci.

En début d’après-midi, elle revient.

« – Je reviens pour un autre monitoring
– Ah bon ? Mais j’avais rendez-vous pour une écho avec le Pr. il me semble.
– Ah ? (elle regarde dans le dossier médical) Ah oui, c’est vrai. C’est au rez-de-chaussée, vous pouvez y aller
– (J’interviens, rompant ainsi avec ce devoir de réserve que je m’étais imposé) Mais, depuis 10 jours elle est allongée avec interdiction formelle de se lever et là, vous me dites qu’elle doit y aller en marchant ??
– (Soupir de la profesionnelle de la profession) Bon, d’accord, je vous appelle un brancardier ».

L’échographie se passe bien. Hormis le fait que le brancard ne passait pas la porte de la salle d’échographie et que Maman zèbre a dû se lever pour quelques pas quand même. La porte de la salle n’est pas prévue pour faire passer le brancard.
Première maternité d’Europe…

Le Pr Yann Robert (je le cite nommément car il a été charmant. Très humain. Et je l’en remercie sincèrement encore. Il a été une forme de rayon de soleil pour nous ce jour là), nous indique que oui le placenta a trop progressé. Que l’accouchement ne pourra plus attendre longtemps. Il faudra monter des sondes pour emboliser les artères utérines. Histoire de limiter le risque hémorragique au moment de l’accouchement.

Remontée dans la chambre. Un peu abasourdis.
L’interne de gynéco-obstétrique arrive dans la chambre.
Nous avons des questions à poser. J’avoue que cela dépasse largement mon domaine de compétence et que j’aimerais des éclaicissements.

« – Comment cela va se passer pour la mise en place des sondes d’embolisation ?
– Quoi ? Qui vous a dit cela ?
– Le Pr. Robert en échographie. C’est juste pour savoir comment les choses vont se dérouler.
– (Sur un ton particulièrement pédant) Nan, mais il n’y a pas de sondes d’embolisation à chaque fois. N’importe quoi »

Ok, ok. Bon, j’ai peut-être mal compris après tout. Je suis un peu déboussolé. Maman zèbre encore plus. Oui, c’est quand même de son corps que l’on parle aussi là.

Je me décide à me lever, et à retourner voir l’interne. Après tout, je vais peut être sortir la carte « je suis interne, je peux peut être comprendre deux ou trois choses de plus si vous vous en donnez la peine ».
Je vois l’interne au fond de la salle centrale du service. Je demande à une sage femme si elle peut me l’appeler car j’ai encore des questions.
Elle va la chercher. Je l’entends lui dire :
« Le Mr de la chambre XXX aimerait te poser d’autres questions »

Je vois cette « collègue » d’une autre spécialité pousser un grand soupir en se retournant, lever les yeux au ciel juste au moment où elle croise mon regard. Oui, j’ai bien vu à quel point répondre à mes interrogations te faisait plaisir. Merci de ton soutien, chère collègue.

J’aurais juste le droit à « Bon, c’est bon, elle va avoir des sondes d’embolisation. Elles seront posées en service de radiologie interventionnelle ».
Je n’attendais pas plus de renseignements. Pas d’excuse non plus. Mais bon, j’ai d’autres préoccupations pour tenter de discuter courtoisie et communication avec le patient et sa famille.

30 semaines + 3 jours

J’ai passé la nuit sur place. Je pars pour une garde de 12 heures à Dunkerque. Je serre Maman zèbre dans mes bras avant de partir.
8h30. Début de ma journée à sur place.
8h45 Appel de Maman zèbre.
« Bon, à priori ils vont prévoir l’accouchement dans les 48 heures. Toute l’équipe est présente et disponible dans ce créneau là »
Tant mieux. J’ai 48 heures devant moi justement. Après cette garde de 12 heures, deux jours de repos qui vont tomber au bon moment.
8h50 Nouvel appel de Maman zèbre.
« Bon, finalement, c’est aujourd’hui. Je pars pour 10h au service de radio interventionnelle poser les sondes et la césarienne aura lieu cet après-midi »

J’en discute avec ma chef du jour qui me regarde un peu surprise en me disant « Et tu attends quoi pour partir et aller avec elle ? Allez, file, on se débrouillera ! »

Sur la route, je conduis prudemment. J’espère seulement que j’arriverai à temps. Je ne peux pas me dire que ce matin était peut être le dernier matin avant longtemps. Ou le dernier matin, tout court.

J’arrive in extremis dans sa chambre au moment même où le brancardier vient la chercher. Elle est visiblement soulagée de me voir. C’est réciproque.
Transfert dans le service de radio. Elle est entre les mains du Pr Beregi. Encore un que je cite. Pour les mêmes raisons. On peut donc être professeur et humain. Et heureusement d’ailleurs.

13h

« I know you have a little life in you yet. I know you have a lot of strengh left » (This woman’s work, Kate Bush).
(Je sais que tu as encore une petite vie en toi. Je sais qu’il te reste encore beaucoup de force)

Tout s’enchaîne très vite.
Arrivée en salle de césarienne, tout le monde est prêt.
Je croise un ancien chef de gynéco quand j’étais externe. Il va être l’un des opérateurs. Je suis un peu plus rassuré. Jean-Philippe et N’Daye, je les connais bien. Je leur fais confiance.
J’embrasse Maman zèbre. Un regard. Elle sait ce que je pense. Je sais ce qu’elle pense.

« A tout à l’heure » lui dis-je. Je souris. Le sourire le plus difficile que j’aie eu à faire je crois bien. Je me voulais rassurant. Je me suis bien gardé de lui décrire tous les risques possibles de l’intervention. J’en regretterais presque d’être médecin. J’aurais peut-être été plus candide. Moins inquiet car moins conscient.

Petit zèbre naît très vite. 14h42. Pour une césarienne qui a commencé à 14h.
Je l’ai entendu pleurer de la salle où j’attendais. Petite photo pour immortaliser la naissance faite par un membre de l’équipe.
« Vous verrez, dans quelques années, cette photo sera un bon souvenir, vous oublierez tout le reste ».

Je l’ai toujours, en effet.

« Matthieu. Bon, on a hésité. On a tenté d’éviter l’hystérectomie (ablation de l’utérus) car le risque hémorragique est trop grand. Alors on a embolisé les artères utérines, mais ça n’a pas marché complètement. Du coup, on va tenter quelque chose, qui n’a pas encore été fait ici, mais à Paris seulement. On va laisser le placenta en place et surveiller régulièrement »

Alors cette phrase là, je ne suis pas sûr que ce soit celle qui m’ait le plus rassuré…

Je suis conduit dans la salle de détente des médecins pour attendre un peu. Un autre homme est là-bas. Je devine que c’est un papa aussi. Il est habillé comme moi.
S’en suit une discussion un peu surréaliste. Il m’adresse la parole :

« – Ma fille est née. Ma femme va être transportée en réanimation. Elle a fait une grosse embolie pulmonaire d’après ce que m’ont dit les médecins… Et vous ?
–  Mon fils est né. Mais ils ne peuvent pas enlever le placenta sans risquer une hémorragie. Ils ne peuvent pas enlever l’utérus non plus. Alors ils vont le laisser en place. »

Un peu la quatrième dimension.
Entre temps, zèbre va bien. On l’a conduit en service de réanimation pour le surveiller de près, mais il respire bien. Et tout seul. Et il pèse quand même 1,4 kg, ce qui n’est pas mal du tout.

19h

Maman zèbre arrive en salle de réveil. Elle est là. Bien là. Dans un demi-sommeil elle me demande si elle a encore son utérus. Je lui réponds « C’est compliqué. Je t’expliquerai » et elle se rendort.

Jean-Philippe vient me chercher. Il m’explique comment tout s’est passé. La surveillance à venir. La double antibiothérapie qui va être donnée pendant quelques jours.
Nous remontons dans « la chambre à trois lits » sorte de mini-réa dans le service de grossesse pathologique. Maman zèbre sera suivie de près. Tant mieux.
Machinalement, je jette un oeil à sa feuille de température.
Un antibiotique. Un seul ? Ah… Jean-Philippe a changé de protocole sans doute.
Je me risque à poser la question à la sage-femme-hautaine-du-premier-jour.

« – (toujours le même air hautain) Oh c’est bon elle a son antibiotique !
– Oui j’ai vu, mais Jean-Philippe Lucot m’avait dit qu’elle en aurait deux. Donc je veux juste savoir s’il a modifié son traitement, c’est tout.
– Puisque je vous dit qu’elle a son antibiotique
– Oui. Mais elle devait en avoir deux. Elle en a un. Je veux juste être sûr que ce soit voulu. Rien de plus. »

Elle appelle Jean-Philippe. Trois minutes plus tard, elle arrive pour brancher une perfusion avec le deuxième antibiotique.
Décidément, je me dis que la santé est aussi une question de chance. Si je n’avais pas été du métier, je n’aurais rien vu. Est-ce que cela aurait changé quelque chose ? Je préfère ne pas le savoir.

« I should be hoping but I can’t stop thinking of […] all the things that you needed from me, all the things that you wanted from me. All the things I should’ve given but I didn’t. Oh darling, make it go away. Just make it go away, now. » (This woman’s work, Kate Bush)
(Je devrais espérer mais je ne peux m’arrêter de penser à tout ce que tu avais besoin que je t’apporte, tout ce que tu voulais de moi. Tout ce que j’aurais dû mais que je n’ai pas donné. Oh ma chérie, fais partir tout cela. Fais simplement partir tout cela, maintenant ». 

Elle a récupéré vite. Non sans douleur. Non sans petites anecdotes dont nous rions aujourd’hui :
« – Je pars me chercher à manger et prendre un peu l’air
– D’accord
– (Après m’être absenté près d’une heure, à mon retour, elle se réveille : ) Bah alors, tu ne vas pas te chercher à manger ? »

Je l’ai poussée un peu. « Viens on va marcher juste dans le couloir. Juste l’aller-retour ». J’ai bien vu qu’elle me maudissait à ce moment là. Que ces yeux me disaient « J’aimerais bien t’y voir un peu ». Mais elle l’a fait, sans rien dire. Cette énergie et ce dynamisme étaient toujours là. Je les voyais revenir peu à peu. Leur retour me rassurait.

Zèbre allait bien.
Il grandissait. Grossissait.
Maman zèbre a pu allaiter. Pas tout de suite. Le placenta était toujours là. Il bloquait l’allaitement. Mais elle a tenu bon. Et le jour où le placenta a cessé de bloquer l’allaitement, petit zèbre que nous avions récupéré à la maison, a pu boire autant qu’il voulait.

« Chante la vie, chante, comme si tu devais mourir demain » (Chante, Michel Fugain)

Beaucoup de chance. Une bonne étoile sans doute.
Nous avons repris nos vies. La sérénité est revenue dans notre foyer malgré tous ces évènements.
Notre vision de la vie a changé. Profondément.
Qui sait de quoi demain sera fait. Qui sait si nous serons encore là pour en parler.
Nous restons, du moins j’en ai l’impression, ouverts aux autres. Mais nous savons aussi que tout peut basculer d’un jour à l’autre.
Cela permet de relativiser beaucoup. De prioriser aussi.

2007

Nous avons recroisé la route du Pr Robert. Il ne travaillait plus au CHRU. Il nous en a expliqué les raisons. Mais nous étions ravis de le retrouver.

« Si je ne vous avais pas fait moi-même l’échographie avant votre accouchement et l’IRM après, je jurerais presque que votre utérus est redevenu parfaitement normal »

En tout cas, suffisamment pour que nous puissions envisager d’agrandir la famille.

2008

Au terme d’une grossesse suivie de près, nous avons accueilli zébrette. Sans fatigue. Sans stress.
Avec beaucoup d’amour.

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Gé Pride

Certains peuvent parfois me reprocher d’être frimeur ou orgueilleux. Quand je tweete mes belles sutures , quand je photographie mon macaron de « Lecteur émérite Prescrire », quand je m’aventure à affirmer ce qui peut être bien ou mal dans le champ médical. J’espère le faire avec un peu de nuances et, autant que possible, avec humour. […] Continuer la lecture

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Déremboursements au 01/01/2013

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Anselme, 73 ans

Jai rencontré Anselme ça fait longtemps déjà. Anselme c’est un peu le genre qui s’écoute pas trop, beaucoup ce genre là même, voire qui s’écoute pas du tout. Il a
plein d’autres trucs à faire que s’écouter, comme couper du bois et le ranger, ou bêcher le jardin. Des activités pas fatigantes du tout pour un gars de son âge.

La première fois que je l’ai vu, je faisais des petites journées. A l’époque, je voyais pas grand monde, ils n’étaient pas habitués à changer de médecin, avant moi
il n’y avait pas de remplaçant. Pis j’étais pas du village alors je pouvais pas vraiment les comprendre. Pis j’étais trop jeune alors comment je pouvais être médecin. Pis j’avais un nom pas d’ici
alors ça c’était grave aussi. Enfin c’est ce qu’ils disaient, les gens du village.

Anselme s’en foutait. Il est venu consulter. Il m’a dit bonjour en souriant. Il a répondu « oui ça va » quand j’ai demandé
comment ça allait. Et après « j’ai un peu chaud pis je tousse » quand j’ai voulu savoir pourquoi il était là. Ce coup-là, Anselme faisait une bonne pneumopathie, avec fièvre à 40 depuis 6 jours,
douleur basithoracique, crépitants. Une jolie pneumopathie comme dans les livres. Une pneumopathie qui n’avait pas trop mal évolué malgré toutes ses activités. Costaud le Anselme.

Et puis je suis allée remplacer ailleurs. J’ai fini par revenir.

Un jour, je lui ai trouvé de la tension. Au début on s’est dit que c’était le changement de médecin. Un peu con parce qu’on se connaissait déjà. Finalement j’ai
traité, mais les traitements ne marchaient pas. Je voulais faire un doppler rénal. Alors j’ai farfouillé dans son dossier. C’est là que je suis tombée sur cette échographie datant de plus de deux
ans auparavant. Compte-rendu sur lequel il était écrit « anomalie à recontrôler dans six mois ». Oui, six mois. Soit vingt-quatre mois avant. Alors j’ai dit « mais ça n’a pas été recontrôlé ça? ». Et
Anselme a répondu « ben non, qu’est ce qu’il fallait contrôler? ».

Bref, j’ai prescrit un contrôle.

Et j’ai reçu le résultat par la poste, dans une grande enveloppe kraft, avec des petites images d’écho. Des petites images où on ne voit pas toujours très bien
parce que l’échographie c’est bien mieux quand on est là au moment où elle est faite. Mais là on voit vraiment très bien. Parce que la petite anomalie a bien grandi. C’est devenu un joli
patatome*.

Tellement joli le patatome et tellement gros que j’ai appelé un spécialiste puis plusieurs même. Et ils sont tous d’accord. Un patatome comme ça, il faut qu’on
l’enlève. Et c’est grave, oui. 

Et là devant mon bureau, affalée dans mon fauteuil et mon téléphone à la main, malgré la petite voix de ma mère dans ma
tête me disant que c’est pas très joli dans la bouche d’une jeune fille, 
j’ai quand même dit tout haut « putain, bordel de merde, fait chier ».

J’ai vu Anselme, j’ai expliqué tout ça. Le patatome, la chirurgie, la suite. Et j’avais mal au ventre en parlant. Pourtant c’est pas mon patatome à moi. Et Anselme
a gardé son sourire triste, le même que d’habitude. Et il m’a serré la main en me disant merci. Merci…

Bien sûr ça me fait jamais plaisir les mauvaises surprises comme ça, bien sûr que ça m’aurait touché pour n’importe qui d’autre, bien sûr. Bien sûr que je
culpabilise que personne ne l’ait demandé avant ce contrôle et que ça aurait été futé d’utiliser les alertes du logiciel. Bien sûr que je suis une grosse chochotte qui s’attache trop aux gens.
Bien sûr.

M’enfin pas Anselme quoi, bordel. 



 

* patatome : de patat- pour la forme arrondie et -ome pour le cancer.

 

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Anselme, 73 ans

Jai rencontré Anselme ça fait longtemps déjà. Anselme c’est un peu le genre qui s’écoute pas trop, beaucoup ce genre là même, voire qui s’écoute pas du tout. Il a plein d’autres trucs à faire que s’écouter, comme couper du bois et le ranger, ou bêcher le jardin. Des activités pas fatigantes du[…] Continuer la lecture

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