Archives quotidiennes : 28 décembre 2012

Flip education : Google Scholar, CISMeF, BDSP

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Dialogue ou série d’analepses

Au cours des études médicales, la rencontre initiatique se fait généralement en salle de dissection. Analepse 1.
Des visages dissimulés sous des cagoules de coton blanc, épousant les formes émaciées des sujets. Fantasmes du grand public. Et alors la dissection, c’était comment ?
On répond ce qu’ils ont envie d’entendre, on entretient le fantasme. Toutes ces anecdotes. Les peaux grises, les chairs flasques, la graisse jaune qui déborde des contusions volontaires. Les membres éparses. Un réfrigérateur qui renferme d’autres membres, des têtes non couvertes parfois. Regards vitreux. Absents. 
Première rencontre, très officielle. Orchestrée par la faculté de médecine.
Mais je t’ai rencontré bien avant ça. Analepse 2. Essentielle.
Tes doigts osseux ont saisi mon visage qui se détournait, m’ont forcé à contempler ta face crayeuse. J’y ai vu, au travers de ces soignants impuissants qui s’agitaient en vain, j’y ai vu toute la vérité d’un monde. Tu as souri. À lui, à moi. Mais d’un sourire bienfaisant. Tes gencives d’émail se sont tendues sous tes orbites noires. Tu as souri, et tu as murmuré quelque chose au creux de mon être.  J’ai frissonné. Tu as balayé des années d’éducation judéo-chrétienne par ce seul regard. Une seule parole. La canule d’intubation de l’équipe d’intervention y était probablement pour quelque chose aussi. Mais c’est toi que j’ai vu, embrassant le corps de mon ami, la tête tendue vers moi à cet instant.
Après la première rencontre officielle, analepse 1 ou cette simulation de rituel initiatique qu’imposent des centaines d’années de tradition médicale, il y a ces autres rencontres. Analepse 3.
Plus fines. Plus réelles. Au coeur de la nuit. Celles plus singulières ou plus vraies. Ces corps cireux, ces poitrines encore chaudes, saillantes, que la rigidité cadavérique n’a pas encore souillés. Des hurlements silencieux et édentés. Le bip de garde sonne. On pose un stéthoscope sur des cages thoraciques vides. Pas feutrés dans la chambre. On prononce des paroles inutiles. On se rassure. Mais je n’appréhende pas ces rencontres. Elles me rappellent à cette réalité que tu m’avais un jour murmuré des années plus tôt, bien avant la rencontre initiatique et infantilisante des salles de dissection.
Il y a toutes ces fois où je te sens proche, à quelques pas à peine, mais où tu me laisses te devancer. Une façon pour toi d’humaniser l’instant. Le rendre plus digne. J’entre dans la chambre. Je prends une main, la tienne sur mon épaule. J’évalue ce patient que je suis depuis plusieurs semaines. L’équipe s’est mise d’accord sur la suite. On démarre l’Hypnovel ? me demande l’infirmière. J’acquiesce en silence.
Une dernière rencontre me vient encore à l’esprit tandis que mes doigts s’immobilisent au-dessus du clavier. J’étais externe. Analepse 4. Service d’ORL. Un patient en fin de vie, épuisé par un processus cancéreux dont je ne me rappelle pas l’origine. Le fameux lâché de ballons pulmonaire. Des métastases disséminées à l’ensemble des deux champs respiratoires. Avant d’entrer dans la chambre, l’infirmière nous signale que l’épouse vient d’être prévenue de la dégradation brutale de l’état. L’infirmière espère qu’elle arrivera à temps. Nous entrons. Mon interne l’évalue. On s’apprête à sortir, à laisser le patient seul. Je ne me rappelle pas vraiment la façon dont ce sont déroulées les choses, mais ce dont je me souviens c’est d’être resté dans la chambre. Je me suis assis, je lui ai pris la main. Il a parlé, calme, effrayé aussi. Je ne me souviens pas de la conversation, ni du temps passé là. Une éternité. Il faisait sombre dans la pièce. L’homme portait une moustache, des lunettes à oxygène dans la broussaille grise. Sa femme est arrivée. Je suis sorti, les larmes aux yeux. J’ai rejoins mon interne et l’infirmière. Ils discutaient avec un autre interne. Mon interne m’a dit quelque chose comme c’est bien ce que tu as fait. L’autre a répondu : quoi, tu lui as sauvé la vie ? Mon interne de répondre : il a fait mieux que ça.
Fin des analepses.
Des années plus tôt, tu m’as fait réalisé que les notions de justice et d’injustice sont factices, absurdes ; je réalise maintenant que c’est la solitude qui rend la fin effrayante, moins juste ou moins acceptable, dans cette réalité médicale où la responsabilité* de la mort est stérilisée et repoussée à l’hôpital.
Si l’accompagnement des dernières étapes de la fin de vie doit mener à l’euthanasie ou au suicide assisté pour qu’un être humain ne meurt pas seul dans un lit d’hôpital ou entre deux passages infirmiers, alors je suis pour.
Peut-être est-ce en cela que nous pouvons rendre la mort plus juste.

* NdA : responsabilité dans le sens devoir d’accompagnement


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