Archives quotidiennes : 11 décembre 2012

Carapace

Never, ever make mistakes

Be perfect. *


« Processus de professionnalisation ». 

Bon, de toute façon, si elle est diplômée, c’est qu’elle va y arriver non ?
Je suis encore presque lycéenne, toute jeune étudiante, épuisée par la rude découverte du mythe P1 qui n’en est plus vraiment un. Mes neurones sont encore un peu grillés par cette année de d’apprentissage à la chaîne où la logique cède le pas au bachotage, à l’ingurgitation rangée de connaissances à régurgiter en l’état, comprises et assimilées, ou pas. J’aimerais cligner des paupières pour y voir un peu plus clair mais mes yeux sont voilés. Dans trois ans, je serai diplômée. Professionnelle et responsable. Adulte. Et seule.
Seule face à moi-même, ma conscience professionnelle – comment sera-t-elle ? – seule face à mes décisions, mes réussites et mes erreurs. Adulte. Plus de tuteur de stage pour me guider dans mes balbutiements de jeune apprentie. Plus de tuteur pour qui mes erreurs font partie du jeu qui va me construire. Responsable. Juste des confrères, conscients que je ne sais pas tout mais qui par principe dans ce métier, vont me faire confiance. Professionnelle.
Parce que je suis diplômée. Si j’ai eu mon diplôme, c’est que je devrais pouvoir me débrouiller non ? Oui, ils me font confiance. Sans peut-être savoir que j’aime apprendre, que je retiens vite, que je sais bien classer dans de jolies cases mon savoir. Que j’enrubanne bien proprement avant de partager, en échange d’une excellente note. Trace d’encre sur un dossier de papier qui gomme un peu le poids de mon inexpérience, de ma confiance en moi qui reste désespérément dans le négatif.
Oui on me fait confiance, sans savoir probablement, que je suis incapable de bien évaluer un problème de dos ou de compter correctement les vertèbres. C’est L5 ou L4 cette drôle de bosse là ? Encore moins de soigner correctement. Et pourtant, je donne le change. Je sais désencombrer un bébé qui va bien, mais suis-je capable de réagir en cas de problème chez bébé-qui-ne-va-pas-si-bien ? Saurais-je m’arrêter à temps pour garder une balance bénéfice-risque favorable ?
Oui, j’ai envie d’apprendre. Mais comment on apprend quand on vous répond « t’en a bien vu un peu à l’école non ? », « tu fais doucement, ça devrait aller » ?
Alors, ce fameux diplôme en poche, j’ai commencé à construire.
Oui, je connais. Oui, j’ai appris. Je ne connais pas trop mais je vais me débrouiller et puis je vais faire des recherches. Quand j’étais en libéral avant, j’en ai fait pas mal… En vrai pas vraiment mais j’ai beaucoup appris avec eux, ça compte ? 
Aspirer ? Pas de problème. Bronchiolite ? Oui je maîtrise.
Sur les parois de ces murs que j’érige autour de moi, il y a la silhouette d’une fille souriante, enjouée, motivée et sûre d’elle. Sûrement plus proche de 25, 30 ans que de 20. Oui, oui. Professionnelle, consciencieuse, appliquée.
Je donne le change, j’entretiens ma propre illusion.
En vrai, souvent, c’est vrai, oui, je maîtrise.
Même si dans ma boîte je tremble de peur.
Et si je ne maîtrisais pas tant que ça ?
Ça va se voir. Il ne faut pas que ça se voit.
Reste forte. Be perfect.
Personne n’entre dans ma boîte, je m’y laisse même parfois prendre au piège..
Je suis diplômée, j’ai appris à l’école. Je sais.
Never, ever make mistakes

J’ai mon diplôme, je suis… Non, je ne suis pas parfaite en vrai. Mais les autres doivent le croire. Je suis parfois faible mais vous ne le voyez pas. Si vous ne le voyez pas, je continuerai à me croire forte, pour mieux avancer.
Mais parfois, comme cette fois, je ne maîtrise pas.
Je fais de mon mieux, dehors je gère, dans ma boîte mon cœur tourne à deux cent à l’heure, mais les choses s’empirent. Ma faute ? Je ne sais pas.
Dans ma petite boîte, j’étouffe. Mon illusion vacille, trop dure à tenir. Mon refuge devient piège. La peur m’étrangle. Et si j’avais fait quelque chose de mal ?
Si c’était de ma faute ?
Ce patient polymalfoutu devait décompenser d’un moment à l’autre, avec ou sans mon aide. Il m’a fallu du temps pour le réaliser. Sur le moment, la culpabilité est violente, la remise en question douloureuse. J’ai envie de pleurer, les larmes me serrent la gorge. J’ai envie de gueuler que la vie est une chienne. Que merde, c’est trop pour la gamine que je suis, l’urgence de la décompensation, la souffrance du patient, l’angoisse des proches, c’est une trop grosse claque pour ma figure. Le regard anxieux mais confiant de sa famille me transperce « elle est diplômée, elle a l’air sûre d’elle, elle va le soulager ». Cette confiance pèse trop lourd sur mes épaules. Putain non, je ne ne suis pas sûre de moi, je ne maîtrise pas, cette urgence, cette détresse, ça me coupe le souffle. Je brûle de courir me cacher. Cette image nette qu’ils attendent, je leur donne, en dessous, je suis déchirée. 
La prison que je me suis forgée est solide. Je suis seule, dans cette cage étroite, face à mes propres démons, j’ai mal dans mon cœur.
Dans cette boîte, il y a une petite fille qui parfois voudrait bien, comme avant, se réfugier dans les bras de son papa quand vraiment ça ne va pas. Juste pour pleurer, dire « je ne sais pas », ou celui-là, je n’y arrive pas et qui n’ose pas. Qui veut rester forte, qui ne veut pas craquer devant les autres, qui ne veut pas dire que c’est dur. Qui ferme les yeux très fort pour oublier qu’elle a si peur de la mort, si peur de la maladie, cette peur qui lui retourne l’estomac. Qui n’oublie jamais mais qui ne le dit pas.
Parce qu’elle s’est mis dans la tête que quand c’est dur, dans la cour des grands, on n’en parle pas.
“Never, ever make mistakes

Be perfect.”

Ce jour là, Biche a ouvert ses bras pour éponger cette souffrance trop contenue qui détruisait mon équilibre. Peut-être au péril du sien, elle n’a pas hésité une seule seconde quand moi je me noyais dans mon angoisse.
Ma consoeur.
Comment te remercier ? 
* Entendu ici via PUAutomne 
A voir, à lire. Pour avancer. 

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Angine, score de Mac Isaac et TDR

1-recommandations (afssaps, 2005) Texte intégral des recommandations 2005 2-Score de mac isaac Calculer le score de mac Isaac en ligne (masef) 3-Synthèse/CAT 4/Mais Encore Nouvelles recommandations? en 2011, L’AFSSAPS a […] Continuer la lecture

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Les premières neiges

 

Je suis allée vider les déchets au compost. Il fait froid. Brrr. Je referme la porte-fenêtre et j’observe à travers elle les premiers flocons tomber dehors. On entend le vent secouer les plastiques qui protègent les fauteuils de jardin. Il fait bientôt nuit. Les guirlandes de Noël dans les jardins autour clignotent. Je caresse le chat qui s’est roulé sur mes pieds, il est mouillé alors je râle. Il s’en fiche. Moi pas. Je le laisse se rouler seul en ronronnant pour aller remettre une bûche dans le feu. Je m’allonge sur le canapé, j’étale la couverture grise en laine décorée de petits rennes sur mes pieds et j’attrape « Moi René Tardi prisonnier de guerre au Stalag IIB ». Je caresse la couverture. Le doux toucher me plait. Je retrouve le marque-pages fait hier avec un sachet de tisane vide.

J’aime le dessin qui me rappelle « Ici Même » offert par mon papa il y a bien longtemps. Ce n’était pas vraiment ce qu’on peut appeler un livre pour enfants. J’aime son trait de crayon, les dégradés de gris, le rouge tranchant des drapeaux nazis. Hier, je m’étais arrêtée parce qu’il était l’heure de préparer le dîner et surtout parce que c’était dur. Dur à lire.

Chaque case me fait sentir la faim, les poux, le froid, les odeurs, le désir d’évasion, la peur de la mort et l’incertitude sur l’avenir. La faim présente dans chaque case. Le désir d’évasion, les projets avortés, les maigres espoirs. La peur d’être le prochain à se prendre gratuitement une balle dans la tête. Le troc des vêtements pour contrer le froid. L’incertitude sur la fin de la guerre. L’incertitude sur le jour suivant. 

Dire que cette lecture me bouleverse est largement en dessous de la réalité. Et pourtant, je continue, avidement. Il me parle bien plus que « Putain de guerre« . J’avais beau « savoir » que les prisonniers avaient été envoyés dans des camps, je ne savais pas vraiment. Et je ne sais toujours pas, comment imaginer ce que ça a pu être?

J’ai les larmes aux yeux en lisant par moments. Je pense à mon grand-père, je ne comprend pas qu’il en soit revenu vivant. Je ne comprends pas comment. Surtout après avoir lu le sort des prisonniers de certaines nationalités. J’aurais pu entendre ces histoires directement de sa bouche. Mais je n’ai pas eu le temps d’écouter ce que Casimir aurait pu raconter. Il est mort quand j’avais 5 ans. Trop tôt pour parler de tout ça. Alors j’envoie un mail à ma mère pour savoir ce qu’il nous reste, quelles traces possédons-nous encore.

Je referme le livre, l’histoire n’est pas terminée. Il y aura un autre tome. J’attendrai.

La réponse arrive le lendemain. Il ne reste rien de ces douloureux moments vécus par Casimir. Il restait des papiers, mais l’inondation a tout emporté. Les quelques cartes envoyées du camp, pré-remplies, pas de liberté là-dedans non plus, pour ne surtout pas y lire les conditions de détention loin d’être idéales. Le passeport. Ce passeport au prénom et au nom français, qui expliquent probablement qu’il en soit revenu. Ce prénom français qui sera celui du bébé d’après la guerre. Ce bébé qui est mort.

De l’histoire de Casimir, il ne reste donc rien. Ou pas grand chose. La tombe d’un enfant qui s’appelait René dans un cimetière du Nord. Un passeport peut-être échoué sur un bord de rivière ou dissout dans les eaux boueuses. Quelques anecdotes dans la tête de ma mère. Le fait que je sache qu’il parlait allemand, français, les signes etc. Le souvenir de ses yeux bleus, que je trouvais si tristes. Pas grand chose en fait.

Aujourd’hui, je souffle sur mon thé, je regarde par la fenêtre, il neige encore un peu. 

De Casimir, il ne me reste pas grand chose.

 

Alors j’attends la suite, Mr Tardi, j’attends. Impatiemment.

 

 

 

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Les premières neiges

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