Archives quotidiennes : 3 décembre 2011

« Evaluation – Evaluation, Est-ce que j’ai une gueule d’évaluation ? »

Les « mi-saisons » sont habituellement assez calmes et ce sont des périodes où j’essaie de caser ma formation professionnelle.
cette année, comme j’en ai déjà parlé ici cette année, avec mon associé, nous avons choisi un programme de formation à l’échographie adapté à la médecine générale. Malheureusement, nos autorités n’ont pas choisi de favoriser cette formation qui revaloriserait pourtant la MG sur le fond, bien plus que les mesurettes habituelles.
Donc pas d’indemnisation OGC pour cette formation qui coûte quand même … un peu.
Attention, avec ses 7 jours de formation pratique sur site, son prêt d’un échographe pendant un mois, sa formation de quinze minute quotidienne sur internet et son tutorage, elle vaut largement ses 2000 euros. Mais quand on n’a pas de trésorerie, c’est un peu chaud.

D’où l’idée de faire d’une pierre deux coups, en faisant un peu de formation indemnisée pour amoindrir le coût de la formation payante.
D’ailleurs, Emilie, notre jeune interne stagiaire, qui vient de faire sa journée à la CPAM, nous a bien retransmis ce qui lui a été seriné par la caisse départementale via le truchement des « médecins » conseils. La France est un des derniers pays où la formation médicale n’est pas obligatoire… et c’est assez inadmissible. Admettez le !
Chic ! je sens qu’on va bientôt avoir une obligation réglementaire de plus. Quel beau pays qui ressemble de plus en plus à la Roumanie de Ceaucescu.

Cette année, je n’ai fait que 6 soirées de formation de 2 h organisées par le SAMU, dans le cadre des médecins correspondants SAMU, des « groupes de pairs » en endocrinologie-diabète, un rafraîchissement de la maîtrise de stage d’une journée, organisée par le département de MG de la fac et quelques formations informelles, parfois même (Ha! j’ai honte de le dire!) sponsorisées par des laboratoires pharmaceutiques.
Mais rien qui compte. Enfin, rien d’indemnisé, je veux dire.
J’ai donc ressorti les plaquettes publicitaires de toutes ces boites de formation, que l’on reçoit régulièrement tout au long de l’année.
J’ai analysé en détail les modules de formation proposés par les différentes boites et j’ai découvert qu’il était possible de faire des DPC en e-learning (comprendre : des programmes de Développement Professionnel Continu par correspondance sur internet.)
Ça, c’est pour moi ! En habitant ici, à 2 ou 3 h de route de la première grande ville, c’est l’idéal.
Je me suis donc inscrit à un DPC en e-learning sur le dépistage des mélanomes.

Première étape : envoi d’un formulaire d’inscription (lettre d’engagement) accompagné d’une feuille de soin barrée, d’un chèque de caution et de la fameuse attestation de cotisation à la formation médicale délivrée par l’URSSAF. Simple. Ou presque.

Deuxième étape : réception d’un mail confirmant l’inscription et m’avertissant de l’envoi prochain de grilles d’auto-évaluation de ma pratique dans le domaine du dépistage des mélanomes.
Puis, les grilles.
Là, ça commence à se compliquer un chouïa.
Je dois choisir 20 patients au hasard, vus dans le dernier mois. Bon.
Je dois répondre à une série de questions pour chacun d’eux, mais les questions sont un peu bizarres :

 – Les antécédents familiaux de mélanome sont notés dans le dossier médical avec le lien de parenté. 
Euh, quand il y en a, je le marque. Quand il n’y en a pas je ne le marque pas… donc je réponds non ? Mais si je réponds non, cela ne signifie-t-il pas que je ne l’ai pas cherché et que par conséquent je suis mauvais?

 – Le phototype du patient est noté dans le dossier ? 
Ben non. Parce que quand on l’a en face de soi, le patient, on voit assez bien s’il est suédois croisé albinos ou s’il est bronzé comme un Gabonnais qui bosserait dans une mine de charbon. Il est donc généralement facile de cibler les phototypes clairs, sans qu’il soit besoin de l’inscrire dans le dossier médical.
Pas de phototype dans le dossier médical, donc, là aussi je vais être mauvais.

 – Le séjour plus d’un an dans un pays à fort ensoleillement (Afrique, Moyen Orient, Dom-Tom, Sud des Etats-Unis, Australie) a-t-il été recherché et noté ?
Ouai. Des fois oui et des fois non. C’est plutôt non, en fait. Je connais assez bien la vie de mes patients car je suis bavard et (très) curieux, mais je ne marque pas toujours dans leur dossier qu’ils ont passé 10 ou 15 ans en Afrique. Là, d’accord, cela ne se voit pas sur le visage du patient, encore que mon oeil exercé ;-)) repère rapidement les rides et les kératoses actiniques habituelles chez les personnes s’étant fortement exposées au soleil. Mais sans doute existe-t-il des personnes dont l’aspect cutané est bon et qui sont cependant à risque de cancer cutané en raison d’une forte exposition solaire. Allez, admettons que cela ait un certain sens. Et là encore je vais être assez mauvais.

 – La profession à risque (marin, agriculteur, ouvrier du bâtiment, moniteur sportif) a-t-elle été recherché et noté ?
Yes !!! Là chuis bon m’sieur. La case profession est généralement renseignée dans mes dossier informatiques.
Mais c’est le critère qui est un peu limité. Qu’est ce que je marque pour le saisonnier qui est perchman en hiver, garçon de café en été et apiculteur en mi saison? C’est à risque apiculteur? et garçon de café?
Et le kiné qui donne trois semaines de cours de ski chaque année en février, je marque kiné ou prof de ski ?
« A risque » ou « pas à risque »…
Donc, là, j’ai une bonne évaluation, mais le critère assez peu fiable pour une bonne partie de la population.


 – La pratique d’activité de loisir en plein air (sport aquatique, tennis, jogging ou marathon, escalade) a-t-elle été recherché et noté ?
Ben non. Je ne le précise pas sur le dossier informatique. Ils sont presque tous sportifs de plein air, ici. Des alpinistes, des skieurs, des surfeurs, des fondeurs, des rider, des randonneurs, des grimpeurs, des cyclistes/vététistes, des coureurs, des triathlètes, des pentathlètes des marathoniens, des iron-men et iron-women… Ils me fatiguent rien que d’y penser. Même les femmes sont des « femmes d’extérieur ». A trente ans, elles ont déjà le teint buriné (et super sexy) des vieux montagnards.
Et là encore mon évaluation est mauvaise.


 – L’utilisation régulière d’UV artificiels (cabines de bronzage) a-t-elle été recherchée et noté ?
Là, je suis tranquille. Il n’y a pas de cabine à UV dans un rayon de 100 km. Je ne me souviens pas d’un patient m’ayant relaté avoir fait des séances d’UV. Je ne le marque donc pas. Donc je vais encore être mauvais.

En résumé, mon évaluation pré-formation est pourrie. Et les critères d’évaluation me semblent peu pertinents.
Pourtant, vivant dans une région les plus ensoleillées de France, et en altitude, je crois être particulièrement sensibilisé à la surveillance des lésions cutanées photo-induites. C’est même pour cela que j’ai choisi précisément ce module de formation parmi beaucoup d’autres.

Troisième étape.
Une fois les auto-évaluations transmises, je reçoit un code pour accéder à des modules de formation élaborés par l’Institut National du Cancer (INCa) avec lequel l’organisme de formation à un accord de collaboration.
Sincèrement, et là je ne rigole pas, les modules étaient d’une bonne qualité, avec une iconographie riche et des cas cliniques. Je les ai suivi sérieusement, car je suis un garçon plutôt sérieux dans ce que j’entreprends.
J’ai même fait les modules d’évaluation de mes acquis du programme, inclus dans la formation on line, avec un certain succès, je dois dire ;-)) (un peu d’autosatisfaction ne fait pas de mal, non ?)
Décidément, qu’est-ce qu’on m’évalue en ce moment !

Quatrième étape.
L’organisme de formation vérifie que j’ai finalisé le programme sur internet et me le confirme, puis il me demande d’attendre un mois et me demande de remplir à nouveau des grilles d’auto-évaluation post-formation. 
Bah oui, c’est sûr, si on n’évalue pas le résultat de la formation, on ne sait pas de ce qu’on fait. Pardon, en xyloglosse moderne, on dit : « on ne peut pas apporter d’action correctrice »
Je dois à nouveau tirer au hasard 20 dossiers de patients vu dans les 30 derniers jours. et remplir à nouveau la même grille que celle que j’ai déjà remplie avant la formation.
Dont acte. Bien sûr, je ne pense pas qu’il y ait eu de grande différence entre la grille d’auto évaluation pré-formation et la grille d’auto-évaluation post-formation.
Mais bon, je suis docile, moi, et un peu intéressé aussi, il faut bien le dire.

Cinquième étape
Je reçoit confirmation de la fin de mon DPC, mais avant d’être indemnisé, je dois remplir …   … devinez quoi. Oui, un questionnaire de satisfaction et un formulaire d’évaluation de la qualité de la formation que je viens de suivre.
Tiens, cette fois, c’est moi qui évalue le travail des autres.
D’abord un questionnaire de satisfaction. 
Au début, c’est simple.
1 Ce programme va m’être utile dans ma pratique quotidienne :
2. ce programme était compatible avec ma charge de travail :
3. Les apports de ce programme sont extrapolables et/ou utilisable au-delà des thèmes étudiés : 
4. Ce programme m’a apporté des éléments pour améliorer la qualité de prise en charge de mes patients : 
Ensuite, ça se complique
5. Ce programme m’a fourni des éléments pour mieux coopérer avec mon environnement professionnel:
Houla ! ça veut dire quoi ça ?


6. Ce programme m’a permis de renforcer positivement l’image de mon métier :
Non, je ne crois pas, non. J’avais déjà la folie des grandeurs avant !

7. L’organisation logistique était satisfaisante :
Tiens ? une question normale.

8. Ce programme m’a incité à m’engager de façon pérenne dans le développement des pratiques professionnelles :
Vous pouvez répéter la question ? Moi y’en a pas comprendre !
Désolé. Je ne suis qu’un petit médecin de campagne et je parle mal le xyloglosse.

Ensuite un formulaire à remplir pour l’évaluation interne


Et on recommence.
Qu’avez vous pensé de l’attractivité du site ? de la facilité de navigation ? de la clarté des contenus ? de l’iconographie? … etc etc…
Enfin, des questions libres :
Citez trois messages clés de cette formation.
Quels aspects de cette formation vous ont laissé l’impression la plus favorable ?

Enfin, la question : Quels aspects de cette formation vous ont laissé l’impression la plus défavorable ?
J’ai répondu : « Je me permet d’évaluer négativement les grilles d’évaluation pré et post formation. Elles me paraissent peu pertinentes et ne me semblent pas permettre d’évaluer correctement une éventuelle évolution des connaissances et des pratiques « 

J’espère qu’ils feront une évaluation objective de mon évaluation de l’évaluation de mes pratiques!
Car sinon, ils ne pourraient pas apporter les bonnes actions correctrices et alors les évaluations seraient à ré-évaluer d’urgence dans le cadre de l’évaluation des évaluation des modules de formation évolutive..
Enfin, vous m’avez compris ! non ?

J’ai été sympa quand même, parce que, selon mes calculs, ce programme de formation, intéressant au demeurant, m’a quand même pris une bonne douzaine d’heures de travail, dont au moins six en évaluations diverses et variées.
Sans déconner, les mecs, vous ne croyez pas qu’on a autre chose à foutre, quand on fait une formation, que de remplir toutes ces grilles et ces questionnaires.
Comme on entends de plus en plus de slogan sensés nous apprendre à mener nos vies, je propose les slogans suivants :
– Les évaluations, utilisées à tort, elles deviendront moins fortes !
– Les évaluations, c’est bien. En abuser, ça craint !
– Une évaluation, ça va, trois évaluations, bonjour les dégâts !
Evaluation macht frei !
Mangez au moins 5 évaluations et formulaires de satisfaction par jour ! (non, pas ceux là)

Bon c’est pas tout, ça. J’ai pas trop le temps. Je bosse moi ! Faut que je me remette à mes questionnaires de satisfaction et à ma procédure de prise en charge de la douleur et surtout, que je peaufine son évaluation, car on est sensé apporter des actions correctrices avant la fin de l’année.
On est évalué en janvier dans le cadre de la V3…
Bon, beh salut alors…

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