Archives quotidiennes : 31 août 2010

"mais peu à peu je m’efface"

Me voilà après presque un an de stage, naviguant entre hauts et bas, exaltation intense et moments d’épuisement physique et moral.

Exaltation car avoir le sentiment de vraiment changer les choses, par un diagnostic  fait à temps qui changera le pronostic vital d’un patient, parce que parfois, sans avoir l’impression d’avoir rien fait de particulier, les patients vous remercient, même si vous ne savez pas de quoi. Parce que parfois, les gens vont bien. Parce que parfois, vous riez aux larmes avec vos co-internes, que vos chefs sont extra ordinaires, ou que vous avez l’impression d’avoir fait les choses « bien ».


Epuisement parce que parfois, on rate quelque chose, plus ou moins grave. On s’en veut, longtemps. Parfois la fatigue et le nombre de patients à charge fait que l’on ne passe pas assez de temps dans une chambre où l’on sent bien que notre présence, quelques paroles, quelques moment de plus, sont nécessaires. Parce qu’il n’est pas satisfaisant de parler compter son temps avec quelqu’un qui meurt, lentement, de son cancer, ou avec mes patients dont les troubles cognitifs nécessitent des explications adaptées, plus longues ou répétées. Epuisement parce que parfois… on prescrit et ce n’est pas fait. Parce que l’ordinateur plante, que le compte rendu patiemment tapé disparait. Parce que la fièvre de ce patient, décidemment, ne tombe pas, et que chaque heure, chaque jour, cela devient plus inquiétant. Parce que des patients de votre âge où à peine, meurent. Parce qu’un jour au matin, votre patient est mort, et même si vous avez « tout bien fait », comme tout le monde vous l’assure, vous pleurez.

 

Dans ces moments la difficulté de vivre ce métier vous vient en pleine face. Ce n’est pas forcément évident, seul face à vous même, vos patients et vos angoisses. L’échange avec les chefs, même présents et sympathiques, n’est pas forcément évident.

Comment dire « Mme R me brise le coeur ? ». Comment en parler, en parler vraiment, entre deux discussions de prise en charge thérapeutique ? Dire que l’empathie, ou plutôt la sympathie* vous bouffe ?

Mme R me brisait le coeur car je suivais son conjoint depuis plusieurs mois, à chacune des ses hospitalisations, chose peu banale pour une Interne d’un service « d’aigu ». Et M R, que j’avais vu quasiment « normal » les premiers jours se dégradait à chaque nouvelle évaluation. Aucun des examens qu’il subissait, de plus en plus invasifs, ne posait un vrai diagnostic. Et que je mesurais à travers lui, pour la première fois en tant que médecin, la cruauté du sentiment d’impuissance. M R a, peu à peu, perdu énormément de facultés. Assez ironiquement, chaque nouveau traitement initié était aussitôt sanctionné par une aggravation clinique. Et même si l’efficacité attendue n’était pas immédiate, il est difficile de ne pas ressentir de malaise, quand votre patient soupire « mais vous m’assassinez avec vos médicaments… ».

Et peu à peu, sa mémoire, la mémoire récente, puis ancienne, flanchait. Mme. R, une grande femme élégante, sa compagne depuis une quinzaine d’année (un remariage tardif pour tous deux), s’expliquant avec intensité et précision, me racontait à chaque fois, l’autre côté du miroir. 
Mme R m’expliquait la perte d’autonomie, un être si proche qui devient peu à peu différent, les projets d’avenir remis en cause, les moments de quiétude et de bonheur relatif arrachés à la maladie. Et le plus cruel, les souvenirs des années ensemble qui disparaissaient peu à peu, jusqu’à ce qu’il ne parle plus que des moments, d’un temps ancien où elle n’était pas là. Mme R me faisait une peine infinie en me disant, sa main si fine plaquée contre la gorge, et le regard fixant un point par dessus mon épaule. « c’est cela, le plus dur, le plus douloureux, moi je me souviens de tout, mais pour lui peu à peu je disparais, je m’efface ».

 

Je garde le souvenir d’une femme digne, de plus en plus maigre à chaque entrevue, de plus en plus triste. Ses remerciements, alors que je leur disais au revoir, mon dernier jour de stage, m’ont laissé un goût amer.
 

Je n’ai jamais vraiment su lui répondre.

 

 

 

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