Archives quotidiennes : 7 avril 2007

Joyeuses Pâques

Jeudi matin avait un goût de fin du monde, les urgences avaient implosé pendant la nuit et personne n’était parvenu à aller se coucher. 6h du mat dans le bureau médical, nous nous reposions enfin, échangeant les vannes en regardant d’un oeil torve les éclairs d’un gyrophare qui nous parvenaient au travers du verre dépoli de la fenêtre. Mais ils ont que ça a foutre les gens à 6h du mat ?
Derrière la détente qui venait enfin, derrière la lassitude et les vannes fatiguées, M X était là, et je savais déjà qu’il le resterai longtemps, pour moi. Il est de ses patients dont j’ai du mal à me détacher, qui me poursuivent. Je dors quand même la nuit, mais ils sont là au détour des pensées, ressurgissent à l’occasion d’un cours, d’un stage, d’une conversation.
Son histoire cristalise ce qui me fascine et me terrifie à la fois dans ce métier, l’instant où tout bascule, où vous savez que c’est très très très mauvais, et qu’une fois que vous l’aurez dit au patient, plus rien ne sera pareil.

Mr X, 34 ans, amené par les pompiers avait totalement récupéré de sa PC*, et s’attendait à devoir subir un bref examen, puis à rentrer chez lui. Il avait mangé un truc pas très frais, et se disait qu’après tout, c’était peut être ça. Raisonnement bancal mais rassurant.
Mais bancal. Sa PC était louche. Manifestement convulsive. Hématomes des membres, morsure latérale de langue etc.
Sympathique comme tout, il était presque embarassé d’être venu.
Mais son histoire ne sentait pas bon, (et en plus il était marié et avait des enfants en bas âge, et c’est bien connu, la probabilité que tu aies un problème grave est directement proportionnelle à ta gentillesse, la sympathie qu’on a pour toi, ta jeunesse et le nombre d’âmes à charges que tu as), et lorsqu’il a compris qu’il serait hospitalisé au moins deux jours pour « un bilan », que ça justifiait des examens, il en est tombé des nues.

Si nous avions été dans une série américaine, il y aurait eu un plan de moi, de ma mine attérée devant son scanner cérébral que je regardais sur le négatoscope, qui confirmaient mon intuition, alors que j’aurais tant voulu me tromper.
Puis il aurait eu un fondu enchaîné sur une salle de neurochirurgie, ou sur un traitement encore à l’essai et hasardeux en réalité que les scénaristes auraient présenté comme le traitement miracle ; sur des perfs qui gouttent, avec à l’arrière plan du tissu bleu, des mines graves, et les dessins que ses gosses ne manqueront pas de lui faire.
Et finalement, la sortie les retrouvailles un après midi d’été, le retour chez soi, et la fin en suspens. L’espoir.
Mais dans l’ellipse toujours optimiste de ces séries, vous ne verrez jamais les inoppérés, la survie moyenne médiocre, les pronostics effroyables dès que les stades précoces sont dépassés (dans ce cas précis hein), les effets indésirables de la chir, la vie qui s’arrête là pour tant d’entre eux.

On ne balance pas un diagnostic effroyable à deux heures du matin, dans un glauquissime couloir d’urgence. On ne prononce pas « tumeur cérébrale » (et le premier mot n’est pas loin de s’écrire en deux), pas quand le diagnostic n’est pas suffisamment documenté pour pouvoir expliquer quelle thérapie on va mettre en place, pas quand on est pas spécialiste soi même et qu’on ne peut apporter un espoir en même temps, qu’on en sait juste assez pour savoir que c’est mauvais, mais trop peu pour savoir à quel point.
Mon interne et moi nous sommes donc bornés à dire « il y a une anomalie, qu’il faut documenter à l’IRM », et avons répondu à « vous ne savez pas ce que c’est, cette anomalie ? », par une formule usée et haissable « non, il est trop tôt pour pouvoir être affirmatif ».

M X s’est contenté de cette réponse, il a refermé les yeux en attendant le brancardier qui devait l’emmener en neuro. Il commençait peut être à comprendre que ça pouvait être mauvais, et préferait ne pas savoir, acheter encore un peu de tranquillité.

Du poste de soin je l’observais, il était là, cet instant où la vie bascule, cet instant incompréhensible et effrayant, il était sous mes yeux et somnolait sur son brancard.
Et savoir avant lui, savoir qu’il s’embarquait pour un long chemin de croix (je fais des métaphores de circonstance), à l’issue plus qu’incertaine, que demain, après demain sa vie et celle de ses proche serait changée à jamais, me donnait presque la nausée.
L’impression obcène d’avoir surpris un secret intime, et d’en être l’illégitime détentrice.

Que sa vie, leurs vies si vous incluez sa femme et ses gosses, jusque là si banalement heureuses, puissent être si intensément bouleversées à la suite d’un symptôme qui leur paraissait minime de prime abord, me paraissait absurde, et faisait ressortir avec une violence aveuglante leur fragilité absolue.

Et à son échelle, cela suscitait en moi, la même fascination morbide et la même détresse sans objet (« sans objet » car il n’y a rien de plus obsène à mon avis que de prétendre s’approprier la souffrance d’un autre) qu’une catastrophe dont les images vous inondent ou la mort d’un des patients que je suis en stage.

L’épuisement aidant, j’ai dormi ce matin là, mais en ouvrant les yeux, M X était là.

*PC = Perte de conscience (bien noté Gaël)

Continuer la lecture

Commentaires fermés sur Joyeuses Pâques