Archives de catégorie : URGENCE

LOSLAFA (3)

Preuve supplémentaire que les housses de couettes sont des êtres fourbes, il a fallu que j’étende le linge avant de pouvoir me caler à l’ordi pour bloguer. 7h55. L’heure d’aller voler un café délivré par la machine d’un autre secteur … Lire la suite Continuer la lecture

Publié dans aorte, Instantanés, URGENCE, Urgs | Commentaires fermés sur LOSLAFA (3)

Des erreurs et des fautes

Des erreurs et des fautes 22h. Une demi-douzaine de dossiers viennent rehausser la pile déjà colossales des patient.e.s qui attendent de voir un médecin, aux urgences. L’ambiance est typique, livresque, cinématographique : des blouses blanches esseulées courent dans les couloirs … Lire la suite Continuer la lecture

Publié dans année, Caractérisé, Cérébrale, cerveau, Dépressif, dépression, Episode, Ethique, études, étudiant, examen, expérience, externat, Garde, Hôpital, Litthérapeute, Litthérapie, médecin, médecine, OBSERVATION, patient, Réflexion, Santé, scanner, soins, Stage, Tumeur, URGENCE, vie | Commentaires fermés sur Des erreurs et des fautes

Quand une grossesse se déroule dans le foie

L’histoire est proprement incroyable. Elle a lieu en Chine et concerne une femme de 31 ans qui a déjà accouché par césarienne sept ans plus tôt et a eu un curetage utérin l’année suivante. Elle consulte à l’hôpital pour un … Continuer la lecture Continuer la lecture

Publié dans cas clinique, chirurgie, echographie, échographie abdominale, feme enceinte, femme, foie, Gastroentérologie, GEU, grossesse, grossesse abdominale, grossesse extrautérine, grossesse hépatique, grossesse intrahépatique, grossesses extra-utérine, GYNECOLOGIE, hémorragie, Hépatologie, Imagerie médicale, obstétrique, scancer, scanncer abdominal, URGENCE | Commentaires fermés sur Quand une grossesse se déroule dans le foie

Partie de cache-cache

18h. Cela fait maintenant une dizaine d’heures, ce dimanche, que je traverse et retraverse les couloirs bondés des urgences. Les patients ne cessent pas d’arriver. La perspective d’un dimanche ensoleillé ne semble pas dissuader les lombalgies chroniques, les troubles fonctionnels … Lire la suite Continuer la lecture

Publié dans Ethique, études, étudiant, examen, expérience, externat, Garde, Hôpital, Litthérapeute, Litthérapie, médecin, médecine, Méthode, motif, Motif caché, OBSERVATION, patient, Point de suture, Points de suture, Santé, soins, Stage, technique, URGENCE, Urgences | Commentaires fermés sur Partie de cache-cache

Trois minutes

Lucie est penchée, concentrée, sourcils froncés, elle cherche l’angle pour son aiguille, elle cherche vite, elle cherche bien, ou en tout cas, elle cherche le bon compromis entre les deux. Les mains sur le ballon de la machine d’anesthésie gazeuse, je commence à plaisanter, à encadrer M. Lhers, le propriétaire de Ténor. Non, il ne rentrera pas à la maison ce soir. Oui, ça va bien se passer. Non, nous n’avons vraiment pas terminé. Oui, c’est quand même bien la merde, mais c’est un pneumothorax comme un autre. M. Lhers est chasseur, de sangliers. Jeune, et inquiet. Il y a sa femme avec lui, et sa fille. Ténor, c’est aussi le chien du canapé. Alors je lui explique.
Non, ce n’était vraiment pas « juste un petit trou » et oui, vous avez bien fait de nous l’amener pour contrôler. Enfin ça, vous l’aviez deviné quand vous avez vu le sang couler lorsque le chien s’est assis sur la table, quand il a soupiré. De toute façon, avec les sangliers, c’est toujours la même histoire : les grandes plaies sont superficielles, les petites perforations sont profondes et parfois vicieuses. Et quand elle se situent au niveau du thorax… et bien on arrive quand même à être surpris de voir un trou de 7 cm de long entre deux côtes avec un point d’entrée grand comme une pièce d’un euro, mais disons qu’on s’y attend. J’explique en souriant.

Quand tout a commencé à merder, j’ai récapitulé : Ténor s’était assis, et avait soupiré. Il saignait, ma consœur Lucie avait fait la compression. J’avais posé le cathéter, Hélène, notre ASV, m’avait tendu la tubulure déjà purgée. Chlorure de Sodium. 0,9 %. Perfusion branchée, nous n’avions pas réfléchi. Débit moyen plus. Pré-médication très légère, juste de quoi sédater et potentialiser ce qui allait venir ensuite, avec un truc qu’on pourrait antagoniser. Un α-2. Dépresseur cardio-respiratoire, un peu, mais nous avions besoin de tranquillité. Nous n’avions pas encore pris la mesure des dégâts, nous n’en étions qu’au petit trou au niveau du bas du thorax après un coup pris à la chasse. Ténor tentait vaguement de se relever, conciliant l’envie de s’asseoir, la fatigue, la douleur et l’irrépressible compulsion de nous faire la fête. Remuer la queue, remuer la queue, envoyer un grand coup de langue, agiter ses moustaches de griffon croisé bleu croisé portes et fenêtres. J’avais envoyé l’agent d’induction, alfaxolone, pour le faire tomber. Vite, juste assez loin pour pouvoir l’intuber. Pas assez ?
– Vous allez lui mettre la sonde dans la trachée ? m’avait-il demander d’un ton discrètement contrarié.
– On va faire comme si c’était un pneumothorax. Et si c’était juste un p’tit trou, et ben il sera réveillé dans dix minutes.
J’avais tenté une première fois. Pas moyen d’étirer sa langue, il ne dormait pas assez. J’avais injecté un peu plus. Encore un peu. Juste assez. Il avait toussé un petit coup, un réflexe, Hélène avait étendu sa tête sur son cou, j’étais passé. J’avais gonflé le ballonnet, vérifié l’étanchéité tandis qu’elle branchait le circuit semi-ouvert, avec l’oxygène – 2L/min – et le sevoflurane – 5 % pour commencer, rapidement abaissé à 3. Un peu de morphine, par voie sous-cutanée. Lucie avait déjà tondu, et nettoyé. Elle coupait avec ses ciseaux pour explorer le trajet de la défense, aller jusqu’au bout de la blessure. L’ouverture cutanée faisait désormais 20 bons centimètres. Elle découvrait la coupure de 7 centimètres entre les deux côtes. Dès que la peau s’était ouverte sur la blessure, l’air s’était engouffré entre les poumons et les côtes, dans cette cavité virtuelle, entre les plèvres, et les poumons s’étaient effondrés. Collapsus. Ténor s’était mis à respirer plus vite, plus fort, et sans plus aucune efficacité. C’est le vide qui « colle » les poumons aux côtes. Nous venions de le rompre. Alors j’avais commencé à ballonner. Mon univers : un ballon, une valve, un débitmètre, des muqueuses – rosées ? – un stéthoscope, juste à portée. Hélène tendait à Lucie des compresses, des fils – pas mon problème. Mais elle allait galérer pour recoudre, car la dent avait tranché les muscles au ras de la côte, sans rien lui laisser pour suturer. Il allait falloir qu’elle aille chercher les tissus par-dessus pour les ramener sur la plaie.
Et jusque là, tout s’était très bien passé.

Elle avait suturé jusqu’à presque terminer son surjet triplement arrêté. Il ne restait plus qu’une petite ouverture dans la paroi thoracique. Ténor dormait parfaitement. Juste le bon moment pour bloquer la valve et gonfler le ballon. J’allais mettre la pression pour gonfler les poumons, Hélène allait appuyer sur le thorax pour chasser l’air, tandis que Lucie allait serrer son nœud et rétablir l’étanchéité. Et puis j’avais réalisé : il n’essayait plus de respirer ? Et puis j’avais regardé les muqueuses. Grises. Bleues. Violacées. J’avais arrêté de discuter, j’avais tout stoppé. J’avais écarté ma consœur et sauté sur le stéthoscope. Depuis combien de temps ? Depuis combien de temps n’avais-je pas vérifié ? Pas de battement. Il était arrêté. Dix secondes. Pas de battement. Pas un putain de battement.

– ARRÊT !

Je serais le capitaine de réa.

– Hélène, tu bouges ! Lucie, coupe le gaz, fais sauter la valve, monte l’oxygène !

Nous serions l’équipe.

J’avais commencé à masser. Masser : sur cette table trop haute : donner des coups de poing, vite, très vite sur le thorax. Très fort, sur le cœur. Marteler. Déjà, envisager de faire pêter les sutures pour masser le cœur, directement. Essayer de me rappeler les TP de réa.

Mais d’abord, frapper. A m’épuiser. Et diriger : « Antisedan, 0,15, IV, perf à fond ! »

– Sylvain, Dopram ?
– Envoie, envoie, ou plutôt non, remplace-moi ! Je fatigue déjà. J’envoie !

Une minute, déjà ?

– Arrêtez !

J’écoute. Toujours rien.

– Tape !

J’envoie l’analeptique cardio-respiratoire, je réfléchis, est-ce qu’il faudrait de l’adré, est-ce qu’il faudrait… quoi ? De toute façon, masser. Lucie tape bien, très bien. Dents serrée, colère rentrée. Je prends l’extrémité de la sonde trachéale à pleine bouche, j’insuffle, il n’y a pas de vide pleural là-dedans, est-ce que le massage suffit à apporter assez d’oxygène ? Je souffle, je souffle, respire !

– Sylvain, je fatigue.

Je prends sa place, et je tape, je tape, je tape, je vois du coin de l’œil le propriétaire de Ténor qui se tient à la porte du bloc, qui revient de sa pause clope, celle qu’il a prise juste après mes explications, quand tout se passait au mieux, mais qu’on allait le garder.

Je tape, putain de chien. On arrête. J’écoute. Toujours rien. Deux minutes ? Les muqueuses restent sales, un gris foireux de bleu.

Rien.

– On tape !

Je tape, Lucie souffle, je souffle, Lucie tape. Je tape et je serre les dents, je hurle en dedans parce que je ne peux pas hurler en dehors, il ne peut pas, je ne veux pas, il ne peut pas, je ne veux pas. Je tape, je déroule toute la violence que je ne peux pas laisser exploser.

Trois minutes ? J’écoute.

J’écoute. Il y a le chien sur la table, il y a moi penché sur lui, il y a Lucie et Hélène et M. Lhers et sa femme et sa fille dans ses bras.

J’écoute. Il bat. Il bat bien, et régulier, je n’y crois pas.

– Il bat. Il bat ! IL BAT !

J’en chialerais. J’en chiale, d’ailleurs, j’ai laissé tomber mon stéthoscope par terre et j’ai regardé ses muqueuses, roses, son inspiration, profonde, puis sa respiration, rapide, et inefficace.

– Il bat, putain, il bat ! Rebranche le gaz, 2 %. On reprend, Hélène, tu ballonnes, je monitores, Lucie, tu sutures, putain, c’est super, bordel, on assure ! On l’a ramené. Quoi, trois minutes ? Trois minutes ?

Il y a des confettis et des feux d’artifices dans nos voix, il y a la fébrilité et la fierté et la concentration aussi, je bloque la valve, Hélène appuie sur le thorax, je bloque le ballon, nous chassons l’air de la cavité pleurale et Lucie finit son dernier nœud, nous venons de refaire l’étanchéité et Ténor respire bien, l’ASV prend le ballon, je saisis la boîte de drainage thoracique. J’insère mon drain dans la plaie, 15 cm de plastique qui filent dans le thorax, entre les côtes et les poumons, je branche le robinet à trois voie et la seringue de 60 mL, j’aspire l’air résiduel, je rétablis le vide pleural tandis que Lucie tourne autour de mes mains et de mon drain pour achever ses sutures. Toutes les minutes, je contrôle le vide. Il se maintient.

Il se maintient.

Ténor n’a pas fait de nouvel arrêt, il est rentré chez lui le lendemain. Et il va bien.

Continuer la lecture

Publié dans anesthésie, chasseur, chien, chirurgie, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Trois minutes

Vitesse

Il y a… sa voix au téléphone. Il stresse, toujours. Il veut toujours bien faire, il ne sait pas trop comment. Il n’a pas grandi dans une ferme, il n’a pas les bases, il n’a pas les routines, les bonnes et les mauvaises. Il n’est pas tout jeune, il a appris le métier sur le tard, après avoir exercé plusieurs boulots de bureau, bien loin des bouses et et des champs. Il est très scolaire. Il bouscule nos habitudes en ne pensant pas comme les fils et filles d’éleveurs.
Mais ce soir, la voix de M. Maudan n’est pas aussi posée que d’habitude. Et surtout, derrière lui, j’entends ce beuglement. Court, intense, un appel, une détresse : caractéristique. Le cri du nouveau-né qui panique et qui souffre.
« Attachez la vache, j’arrive »
J’ai à peine décollé de mon canapé que je suis déjà au volant de ma voiture, bottes au pieds. Le veau meurt, mais il n’est pas loin et je peux peut-être arriver à temps. Ma femme me dira plus tard qu’elle ne m’a jamais vu partir si vite sur une urgence.
Parce que bon, les urgences : soit elles sont si urgentes qu’il est déjà trop tard, soit elles peuvent attendre. Un peu. C’est peut-être une exception.
Alors je fonce. Je maltraite la boîte de vitesse, je fais ronfler le vieux diesel. A 23h, il n’y a personne sur les routes. Tant mieux. Je dévore les cinq kilomètres et plante ma voiture dans le chemin défoncé qui conduit à la petite stabulation d’appoint où il enferme les génisses pour leur premier vêlage. Je laisse tomber les gants ou la chasuble, je ne saisis que ma lampe frontale – il n’y a pas l’électricité, ici – un flacon de lubrifiant, des cordes pour attraper les pattes du veau, et mon palan. La nuit est très claire, et silencieuse. C’est une fin d’hiver très douce, mais il n’y a pas encore le bruissement des insectes, nous sommes loin de la route. Le clocher-mur de l’église qui surplombe le village et le vallon est la seule lumière dans ces prés isolés et ces chemins désertés. Personne, ou presque, n’habite ici. Et à cette heure-ci, les volets sont fermés, les gens dorment. Sauf les éleveurs qui veuillent leurs vaches, et les vétos qui courent partout.
Là-bas, dans le pré, sous le petit toit, je vois la lampe de l’éleveur qui bouge. Surtout, j’entends le veau qui gueule. Toujours le même appel d’incompréhension, de souffrance, de panique. La mort qui vient. Je saute la barrière avec ma trousse de réa et mes cordes, bouscule en passant une limousine que je n’avais même pas remarquée. Les moufles de mon palan tapent l’un contre l’autre, le bruit métallique lui fait peur. J’espère qu’elle ne va pas m’emmerder. Dans le vallon, j’écoute le reste du troupeau qui beugle son mécontentement en entendant les appels du veau. Les vaches peuvent être très susceptibles, dans ces conditions.
La mère est couchée. Lui est coincé, le bassin qui ne passe pas. Il s’agite pour se dégager, elle ne pousse plus. Il sursaute comme un pantin, le thorax et une bonne partie de l’abdomen largement dégagés. Il suffit juste de le tirer, j’installe mes cordes, j’indique à M. Maudan de placer une autre corde autour d’un pilier de l’abri. Nous tirons le veau, j’essaie d’imprimer une rotation. Pas moyen. Nous déroulons le palan, en fixant une extrémité à la corde du poteau, l’autre aux cordelettes aux pattes du veau. Il suffit d’une traction pour le libérer. Il s’étrangle, je lui saute dessus. Accroupi contre lui, au cul de sa mère, je vérifie ses voies respiratoires, son nombril. Tout m’a l’air parf…
« L’utérus ! »
Je fais un demi-tour sur moi-même, plante mes genoux dans le sol, et plaque mes mains, mes bras et mon torse. L’utérus a suivi le bassin du veau, il est en train de sortir. Une grosse boule d’une cinquantaine de centimètres de diamètre que j’essaie de maintenir, d’empêcher de s’éverser. Je n’ai aucune chance. Il va lui suffire de deux efforts de poussée, et elle mettra tout dehors. Je ne pourrais pas retenir ça. Mais j’appuie. Je maintiens en offrant la surface la plus large possible, pourrissant mon jean et mon pull de sang et de lochies. Je me colle à la vache, poussant avec mes avant-bras et mon torse, calant le reste avec mon bassin et mes cuisses. Je ne peux pas planter mes mains là-dedans : avec une telle force, je perforerais la matrice avec mes doigts. Je résiste à ses poussées. Une première, longue et puissante. Je suis en apnée. Elle relâche, je repousse et échoue, elle se contracte à nouveau, mais je tiens bon, je glisse dans la boue hémorragique, mes pieds et mes genoux mal calés dans le sol. Le veau respire bien. Pas moi. Je maintiens encore. Elle est épuisée, je compte là-dessus. M. Maudan me demande s’il peut m’aider.
Non.
Elle pousse à nouveau, mais j’ai gagné un peu de terrain. Il y a moins d’utérus dehors. Elle abandonne, je m’engouffre, plaque les cotylédons dans le vagin, et enfonce mes deux bras, points fermés, avec la matrice, dans le vagin. Elle pousse à nouveau, mais je suis enfoncé jusqu’aux coudes, j’ai bien planté mes pieds, je bloque et je résiste. Elle relâche, cette fois je me couche et déroule avec mon bras entier son utérus à l’intérieur de son ventre. Je suis allongé par terre, le bras droit enfoncé jusqu’à l’épaule dans son vagin et son utérus, et j’ai gagné. Je ressors vite, pour qu’elle n’ait plus envie de pousser. C’est terminé.
Pour être tranquille, je fais une épidurale, anesthésiant ses sensations au niveau du bassin et du vagin. Il ne me reste plus, par acquis de conscience, qu’à fermer la vulve avec un laçage appuyé sur des épingles.
La mère va bien, et le veau aussi. Je suis couvert de sang des pieds à la tête. M. Maudan me sourit de toutes ses dents. J’éclate de rire.
C’est jubilatoire, et libérateur.
J’aime ce vallon, cette vitesse et cette victoire.

Continuer la lecture

Publié dans bovin, éleveur, URGENCE, vache, veau, vêlage, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Vitesse

Glissement

Je glisse.
Je glisse de village en hameau, de lampadaire en guirlande. Il n’y a pas un son, pas un mouvement, ou plutôt, il y a cette impression que ma voiture est immobile tandis que défilent les nappes de brouillard ? Je passe d’un havre à un autre en empruntant ces étranges et pourtant quotidiens corridors d’obscurité cotonneuse. Cela fait dix jours que le brouillard ne se lève plus sur les collines et les vallées. Parfois, d’une haut d’une crête, on aperçoit quelques chênes sur la colline suivante, une tour médiévale ou, plus loin, les Pyrénées. Pour replonger aussitôt dans un bassin de brume glacée. Minuit est passée depuis plus d’une heure, et il me reste quelques kilomètres avant d’atteindre cette ferme isolée où vit – par force ? – un reclus. M. Pirou est sourd, et muet. Je ne sais pas vraiment s’il a quarante, cinquante ou soixante ans. Il vit seul dans son silence, avec une meute de chiens hurlant à longueur de journée. Les voisins m’avaient même contacté pour se plaindre.
Je ne suis pas sûr d’être réveillé. J’ai bien tenté d’allumer la radio, mais je me suis senti agressé par la voix mielleuse d’un expert au nom improbable. Je lui ai aussitôt coupé le son. Je préfère tenter de ne pas réfléchir aux différents scénarios. Une torsion, et donc, à la clef, une césarienne ? Deux agneaux emmêlés qui sortent en même temps ? Une simple patte tordue ? J’avale les kilomètres en tentant de m’échapper du sommeil. Le réveil a été brutal, pourtant : la sonnerie du téléphone. Une voix inconnue ; un nom connu. Celui d’un éleveur de limousines à la retraite. Pas un client, mais je l’ai croisé à l’occasion, quand il venait « donner la main » pour la prophylaxie, chez ses voisins. Qui sont aussi à la retraite, d’ailleurs. Pourquoi m’appelle-t-il ? « M. Pirou, dans la cour de la ferme. Je crois qu’il essaye de me dire qu’il a une brebis qui n’arrive pas à mettre bas. »
A une heure du matin ? C’est bien l’heure…
Je crois que j’ai pensé à haute voix. Je le remercie en grommelant, m’échappe de mon lit, enfile mes vêtements, et démarre ma voiture. Chauffage à fond. Je roule sans voir à plus de quelques mètres, presque au pas. Presque vingt bornes m’attendent, entre « grosses » départementales et petits chemins communaux. Je glisse.
J’entre dans la cour de la ferme. Enfin. M. Pirou est là, sous la chiche lumière du pas de sa porte. Il s’approche tandis que j’enfile mes bottes. Je lui tends la main. Pas de vœux, pas de bonjour. Devrions-nous faire semblant ? J’entre derrière lui dans la bergerie. Quelques tôles, une lampe, une brebis couchée, une patte qui dépasse. Donc pas de césarienne. Voit-il mon soupir de soulagement ? Je le regarde en articulant « combien d’agneaux ? » Il ouvre la main en tentant : « Drois »
Pas de césarienne, donc, mais de la vraie manip’ obstétricale. Les brebis et leurs agneaux s’écartent devant moi, deux d’entre elles parviennent à s’échapper. Elles rentreront bien vite, vu le froid.
M. Piou m’aide à écarter la parturiente du mur, j’enfile un gant, le tartine de lubrifiant, et explore. Un agneau. Mort ? Il ne réagit pas. Une patte dans le passage, la tête aussi, moins avancée, l’autre antérieur, introuvable. Je tourne et mobilise, cherche à comprendre, palpe l’épaule, glisse ma main. Les cris de la brebis déchirent le silence. Je lui parle, des mots idiots, des mots dénués de sens et même de pertinence. Juste un son doux, je sais que personne ne m’écoute. Je ronronne pour nous : pour la brebis et sa douleur, pour l’agneau qui est probablement mort, pour M. Pirou qui ne peut m’entendre mais qui a réussit à me faire venir, et pour moi, finalement. Je trouve les onglons, les ramène en le faisant passer de phalange en phalange, puis de doigt en doigt : je n’ai pas la place de bouger ma main, là-dedans. Je ramène le membre entier, réaligne la tête, et tire. Un long glissements, ferme et solide, et l’agneau se retrouve au sol dans un dernier cri maternel. Il inspire. Mal. Je me relève, le suspendant par les postérieurs. Je cherche de l’eau. Jette un œil sur le seau, vide. M. Pirou m’ouvre la porte et m’amène au seau qu’il avait préparé pour que je me lave les mains, à la fin. Tiède. Je le regarde : « Froid ». Il secoue la tête. Je mime en me frottant les bras comme si je me gelais, tenant toujours mon agneau à la respiration erratique. Je le pose au sol, vide sa bouche, masse un peu. Il a compris, et ouvre un jet d’eau planqué sous un tas de paille. Première douche par moins trois. Bienvenue, bébé.
Je le ramène à la bergerie, et continue mes manœuvres. Massage, vidage de glaires. Il démarre gentiment. Je l’amène à sa mère, elle le lèche aussitôt. Il me reste à vérifier que tout va bien. Je remet un gant, explore l’utérus. Tout en en place. Je rentre chez moi.

Continuer la lecture

Publié dans naissance, ovin, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Glissement

Glissement

Je glisse.
Je glisse de village en hameau, de lampadaire en guirlande. Il n’y a pas un son, pas un mouvement, ou plutôt, il y a cette impression que ma voiture est immobile tandis que défilent les nappes de brouillard ? Je passe d’un havre à un autre en empruntant ces étranges et pourtant quotidiens corridors d’obscurité cotonneuse. Cela fait dix jours que le brouillard ne se lève plus sur les collines et les vallées. Parfois, du haut d’une crête, on aperçoit quelques chênes sur la colline suivante, une tour médiévale ou, plus loin, les Pyrénées. Pour replonger aussitôt dans un bassin de brume glacée. Minuit est passée depuis plus d’une heure, et il me reste quelques kilomètres avant d’atteindre cette ferme isolée où vit – par force ? – un reclus. M. Pirou est sourd, et muet. Je ne sais pas vraiment s’il a quarante, cinquante ou soixante ans. Il vit seul dans son silence, avec une meute de chiens hurlant à longueur de journée. Les voisins m’avaient même contacté pour se plaindre.
Je ne suis pas sûr d’être réveillé. J’ai bien tenté d’allumer la radio, mais je me suis senti agressé par la voix mielleuse d’un expert au nom improbable. Je lui ai aussitôt coupé le son. Je préfère tenter de ne pas réfléchir aux différents scénarios. Une torsion, et donc, à la clef, une césarienne ? Deux agneaux emmêlés qui sortent en même temps ? Une simple patte tordue ? J’avale les kilomètres en tentant de m’échapper du sommeil. Le réveil a été brutal, pourtant : la sonnerie du téléphone. Une voix inconnue ; un nom connu. Celui d’un éleveur de limousines à la retraite. Pas un client, mais je l’ai croisé à l’occasion, quand il venait « donner la main » pour la prophylaxie, chez ses voisins. Qui sont aussi à la retraite, d’ailleurs. Pourquoi m’appelle-t-il ? « M. Pirou, dans la cour de la ferme. Je crois qu’il essaye de me dire qu’il a une brebis qui n’arrive pas à mettre bas. »
A une heure du matin ? C’est bien l’heure…
Je crois que j’ai pensé à haute voix. Je le remercie en grommelant, m’échappe de mon lit, enfile mes vêtements, et démarre ma voiture. Chauffage à fond. Je roule sans voir à plus de quelques mètres, presque au pas. Presque vingt bornes m’attendent, entre « grosses » départementales et petits chemins communaux. Je glisse.
J’entre dans la cour de la ferme. Enfin. M. Pirou est là, sous la chiche lumière du pas de sa porte. Il s’approche tandis que j’enfile mes bottes. Je lui tends la main. Pas de vœux, pas de bonjour. Devrions-nous faire semblant ? J’entre derrière lui dans la bergerie. Quelques tôles, une lampe, une brebis couchée, une patte qui dépasse. Donc pas de césarienne. Voit-il mon soupir de soulagement ? Je le regarde en articulant « combien d’agneaux ? » Il ouvre la main en tentant : « Drois »
Pas de césarienne, mais de la vraie manip’ obstétricale. Les brebis et leurs agneaux s’écartent devant moi, deux d’entre elles parviennent à s’échapper. Elles rentreront bien vite, vu le froid.
M. Piou m’aide à écarter la parturiente du mur, j’enfile un gant, le tartine de lubrifiant, et explore. Un agneau. Mort ? Il ne réagit pas. Une patte dans le passage, la tête aussi, moins avancée, l’autre antérieur, introuvable. Je tourne et mobilise, cherche à comprendre, palpe l’épaule, glisse ma main. Les cris de la brebis déchirent le silence. Je lui parle, des mots idiots, des mots dénués de sens et même de pertinence. Juste un son doux, je sais que personne ne m’écoute. Je ronronne pour nous : pour la brebis et sa douleur, pour l’agneau qui est probablement mort, pour M. Pirou qui ne peut m’entendre mais qui a réussit à me faire venir, et pour moi, finalement. Je trouve les onglons, les ramène en le faisant passer de phalange en phalange, puis de doigt en doigt : je n’ai pas la place de bouger ma main, là-dedans. Je ramène le membre entier, réaligne la tête, et tire. Un long glissement, ferme et solide, et l’agneau se retrouve au sol dans un dernier cri maternel. Il inspire. Mal. Je me relève, le suspendant par les postérieurs. Je cherche de l’eau. Jette un œil sur le seau, vide. M. Pirou m’ouvre la porte et m’amène au seau qu’il avait préparé pour que je me lave les mains, à la fin. Tiède. Je le regarde : « Froid ». Il secoue la tête. Je mime en me frottant les bras comme si je me gelais, tenant toujours mon agneau à la respiration erratique. Je le pose au sol, vide sa bouche, masse un peu. Il a compris, et ouvre un jet d’eau planqué sous un tas de paille. Première douche par moins trois. Bienvenue, bébé.
Je le ramène à la bergerie, et continue mes manœuvres. Massage, vidage de glaires. Il démarre gentiment. Je l’amène à sa mère, elle le lèche aussitôt. Il me reste à vérifier que tout va bien. Je remets un gant, explore l’utérus. Tout est en place. Je rentre chez moi.

Agnelage

Continuer la lecture

Publié dans naissance, ovin, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Glissement

Chirurgie de guerre

J’ai aidé Christophe à monter son chien sur la table. Rocker : un genre de grand machin un peu maigre, content de me voir si l’on en juge par les battements réguliers de sa queue. Il respire un peu fort, son cœur bat un peu trop vite, un peu trop fort. Ses muqueuses sont d’un joli rose. Son maître maintient son T-shirt maculé de sang sur l’abdomen de Rocker. Je ne sais pas encore ce qu’il y a dessous, mais ne changeons rien : c’est dimanche, il est treize heures, il y a du sang partout dans ma clinique. Les chasseurs et leurs chiens sont lâchés, les sangliers sont au taquet. Et celui-ci, selon son maître, a le ventre perforé. Je pose mon cathéter, vite, très vite. Branche la perfusion, et injecte l’anesthésique. Un quart de dose. Le grand anglo vacille. Puis s’affaisse. Il n’aura pas eu besoin de grand-chose, comme souvent avec ces animaux fatigués. Je vérifie le cœur, et la respiration. Tout va bien. Un pas d’âne, pour maintenir la gueule ouverte, un laryngoscope, je visualise l’entrée de sa trachée et insère ma sonde trachéale. Il tousse, une fois. Pas de quoi repousser l’anesthésie.
Je bascule le chien sur le côté, sur la table de notre salle de préparation chirurgicale. Pour ces chirurgies sales, j’évite d’emmener les chiens au bloc, pour ne pas le salir. Il n’y a aucun objectif de stérilité quand le sanglier a défoncé le chien à coup de défenses, qui a ensuite continué, la plupart du temps, à courir dans la boues, les ronces et les ruisseaux. Il faut plus qu’une éventration pour arrêter un chien qui veut chasser !
La plaie est très petite. Il y a pas mal de sang, je ne sais pas trop pourquoi. Sur le côté de la dernière côte, elle est bouchée par un amas de mésentère – ce filet auxquels sont suspendus les intestins, très fin et très lâche (la crépine, en boucherie, qui fait de si jolie décorations sur les pâtés). Ça m’arrange : il bouche le trou et empêche que des choses plus fragiles soient exposées, ou que des saletés rentrent dans l’abdomen. Il va quand même falloir que je coupe tout ça, car ce bout de mésentère est très sale. Mieux vaut l’enlever que le remettre dans le ventre. Je suis tout seul, le chasseur attendant courageusement derrière la porte. Avec mes manipulations, un coup chirurgicales, un coup « pratiques », comme retourner le chien, lui attacher les pattes, régler le débit de la perfusion ou chercher une boîte de chirurgie, j’ai déjà changé trois fois de paire de gants. Je ne cherche pas être stérile, mais… restons propre. Je prends mes ciseaux, et je coupe la peau. Le chasseur, qui était rentré entre-temps, ressort précipitamment en entendant le son des lames qui coupent les chairs. La paroi musculaire, maintenant, en partant dans l’axe du corps. Intuitivement, à cet endroit, je me dis que c’est ainsi que ça tirera le moins sur les sutures à venir. J’ai une vue plongeante dans l’abdomen.

– Heu, ça vous dérange si je sors prendre l’air ?

Christophe est vert. Il s’enfuit.

Je coupe un peu plus. J’explore. Il y a deux côtes cassées. Non, trois. Coupées. Les flottantes, et une complète. Il risque d’y avoir… j’explore avec le doigt, inspecte, caresse, décolle… oui, un bruit d’aspiration ! Le diaphragme a été coupé au ras de son attache à la cavité abdominale, et l’air s’engouffre dans la cavité pleurale, cet espace censément vide et virtuel qui sépare les poumons de la paroi costale. Je saisis une grosse pince et attrape tout ensemble, pour limiter la fuite que je viens d’aggraver. Je jette mes gants, allume la lumière du bloc, oriente la table de chirurgie principale et y transporte Rocker, sa poche de perfusion entre les dents. Là, éclairage au maximum, concentrateur d’oxygène, machine d’anesthésie gazeuse : on vient de changer d’échelle. J’augmente le débit de la perfusion, et une fois tout mon matos transvasé, reprends mon exploration des dégâts. J’espère que Christophe va vite revenir, car je vais avoir besoin de lui. Oui, il y a une coupure sur cinq centimètre du diaphragme et des muscles de la paroi abdominale ou thoracique (on est à la limite), avec des bouts de côtes au milieu. Et ce couillon de chien qui remuait la queue !

Je crie un coup, Christophe vient voir. Il me découvre dans le bloc, avec tout l’attirail d’anesthésie gazeuse branché sur son chien, le bruit du concentrateur d’oxygène en fond sonore. Oui, c’est beaucoup plus grave qu’il n’y paraissait, oui, le chien peut y rester, oui, j’ai besoin de lui, oui, il peut regarder de l’autre côté. D’une pression sur son bras – encore une paire de gants foutue – je lui montre quelle force il devra appliquer sur le ballon du circuit d’anesthésie. Assez pour gonfler les poumons, mais sans les faire exploser, s’il-te-plaît. C’est son premier pneumothorax.
Quand nous inspirons, nos côtes se soulèvent, et nos poumons se gonflent parce que nos côtes se soulèvent, mais pas parce que nos poumons sont attachés à nos côtes : ils ne le sont pas. Entre les côtes et les poumons, il n’y a rien, juste deux membranes : la plèvre thoracique, qui tapisse la diaphragme, les côtes et les muscles intercostaux, et la plèvre pulmonaire, qui tapisse les poumons. Entre les deux, rien. Du vide. C’est parce qu’il y a du vide que ces deux plèvres restent collées sans être attachées l’une à l’autre, permettant le mouvement harmonieux de la respiration. S’il y a quelque chose entre les plèvres, le poumon ne se gonfle plus lorsqu’on inspire, il s’effondre – ce qu’on appelle un collapsus pulmonaire. J’explique tout ça au jeune chasseur en plaçant mes points pour refermer l’ouverture de la cavité thoracique. Vite, très vite. Et au moment de serrer le dernier nœud, je le fais appuyer sur la ballon du circuit d’anesthésie, ce qui fait gonfler les poumons, qui reprennent leur place tandis que j’appuie sur le thorax de rocker pour chasser un maximum d’air, avant de serrer mon dernier nœud. Ça a duré vingt secondes. Nous lâchons tout. Et observons. Rocker ne respire pas. Toujours pas. Je vois les battements de son cœur. Respire. Respire !
Il inspire, et expire ! Parfait ! Je jette mes gants, et pars chercher de quoi améliorer le vide pleural. J’insère une aiguille entre deux côtes, branchée à un tuyau et une seringue. J’aspire. Il n’y a presque pas d’air, nous avons parfaitement réussi le rétablissement du vide.

– Heu… je peux ressortir ?

Oui, oui, ce sera toujours mieux que s’évanouir ! Il y du sang partout. Nous avons piétiné dedans, il a coulé sur la table, j’ai plusieurs fois raté la poubelle avec mes compresses imbibées ou mes gants souillés. Le chien est littéralement ouvert en deux, avec vue sur son estomac et son mésentère.

Pourquoi saigne-t-il autant ? Pourquoi ses organes baignent-ils dans le sang ? Je n’ai vu aucune veine, aucune artériole pisser plus que de raison ? Je soulève, j’explore, je sors. Un organe après l’autre, les lobes du foie, le diaphragme, les intestins, la rate. La rate. Et l’estomac. Ce con de cochon a sectionné la moitié des vaisseaux qui relient la rate à l’estomac, au ras de l’estomac ! Ils ne saignent plus vraiment, mais maintenant, je comprends. Alors je ligature, je résèque, je nettoie, j’évalue et je referme. La rate vivra. Le chien aussi. Normalement.

J’explore une nouvelle fois la cavité abdominale. J’ai branché l’aspirateur chirurgical (et encore une paire de gants…), je tout vidé, tout nettoyé, rincé (une paire de gants). Ça saignote, de partout et nulle part. Je laisse tomber. Il est temps de refermer. La paroi musculaire, d’abord, ma coupure, puis celle du sanglier. Je pose un drain. La peau, ensuite, après plusieurs sutures filées, sous-cutanées. J’ai stoppé l’anesthésie gazeuse, mais maintenu l’oxygène. Recontrôlé l’analgésie. Les antibiotiques. Je prépare une cage, avec des bouillottes. Rocker est à 35,8. Ça reste admissible. Maintenant, il va se réveiller. Et je vais le surveiller, par la porte de la salle de préparation qui donne sur le chenil, en commençant à suturer un autre chien, bien moins gravement atteint…

Sang

Continuer la lecture

Publié dans chasseur, chien, chirurgie, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Chirurgie de guerre

Chirurgie de guerre

J’ai aidé Christophe à monter son chien sur la table. Rocker : un genre de grand machin un peu maigre, content de me voir si l’on en juge par les battements réguliers de sa queue. Il respire un peu fort, son cœur bat un peu trop vite, un peu trop fort. Ses muqueuses sont d’un joli rose. Son maître maintient son T-shirt maculé de sang sur l’abdomen de Rocker. Je ne sais pas encore ce qu’il y a dessous, mais ne changeons rien : c’est dimanche, il est treize heures, il y a du sang partout dans ma clinique. Les chasseurs et leurs chiens sont lâchés, les sangliers sont au taquet. Et celui-ci, selon son maître, a le ventre perforé. Je pose mon cathéter, vite, très vite. Branche la perfusion, et injecte l’anesthésique. Un quart de dose. Le grand anglo vacille. Puis s’affaisse. Il n’aura pas eu besoin de grand-chose, comme souvent avec ces animaux fatigués. Je vérifie le cœur, et la respiration. Tout va bien. Un pas d’âne, pour maintenir la gueule ouverte, un laryngoscope, je visualise l’entrée de sa trachée et insère ma sonde trachéale. Il tousse, une fois. Pas de quoi repousser l’anesthésie.
Je bascule le chien sur le côté, sur la table de notre salle de préparation chirurgicale. Pour ces chirurgies sales, j’évite d’emmener les chiens au bloc, pour ne pas le salir. Il n’y a aucun objectif de stérilité quand le sanglier a défoncé le chien à coup de défenses, qui a ensuite continué, la plupart du temps, à courir dans la boues, les ronces et les ruisseaux. Il faut plus qu’une éventration pour arrêter un chien qui veut chasser !
La plaie est très petite. Il y a pas mal de sang, je ne sais pas trop pourquoi. Sur le côté de la dernière côte, elle est bouchée par un amas de mésentère – ce filet auxquels sont suspendus les intestins, très fin et très lâche (la crépine, en boucherie, qui fait de si jolie décorations sur les pâtés). Ça m’arrange : il bouche le trou et empêche que des choses plus fragiles soient exposées, ou que des saletés rentrent dans l’abdomen. Il va quand même falloir que je coupe tout ça, car ce bout de mésentère est très sale. Mieux vaut l’enlever que le remettre dans le ventre. Je suis tout seul, le chasseur attendant courageusement derrière la porte. Avec mes manipulations, un coup chirurgicales, un coup « pratiques », comme retourner le chien, lui attacher les pattes, régler le débit de la perfusion ou chercher une boîte de chirurgie, j’ai déjà changé trois fois de paire de gants. Je ne cherche pas être stérile, mais… restons propre. Je prends mes ciseaux, et je coupe la peau. Le chasseur, qui était rentré entre-temps, ressort précipitamment en entendant le son des lames qui coupent les chairs. La paroi musculaire, maintenant, en partant dans l’axe du corps. Intuitivement, à cet endroit, je me dis que c’est ainsi que ça tirera le moins sur les sutures à venir. J’ai une vue plongeante dans l’abdomen.

– Heu, ça vous dérange si je sors prendre l’air ?

Christophe est vert. Il s’enfuit.

Je coupe un peu plus. J’explore. Il y a deux côtes cassées. Non, trois. Coupées. Les flottantes, et une complète. Il risque d’y avoir… j’explore avec le doigt, inspecte, caresse, décolle… oui, un bruit d’aspiration ! Le diaphragme a été coupé au ras de son attache à la cavité abdominale, et l’air s’engouffre dans la cavité pleurale, cet espace censément vide et virtuel qui sépare les poumons de la paroi costale. Je saisis une grosse pince et attrape tout ensemble, pour limiter la fuite que je viens d’aggraver. Je jette mes gants, allume la lumière du bloc, oriente la table de chirurgie principale et y transporte Rocker, sa poche de perfusion entre les dents. Là, éclairage au maximum, concentrateur d’oxygène, machine d’anesthésie gazeuse : on vient de changer d’échelle. J’augmente le débit de la perfusion, et une fois tout mon matos transvasé, reprends mon exploration des dégâts. J’espère que Christophe va vite revenir, car je vais avoir besoin de lui. Oui, il y a une coupure sur cinq centimètre du diaphragme et des muscles de la paroi abdominale ou thoracique (on est à la limite), avec des bouts de côtes au milieu. Et ce couillon de chien qui remuait la queue !

Je crie un coup, Christophe vient voir. Il me découvre dans le bloc, avec tout l’attirail d’anesthésie gazeuse branché sur son chien, le bruit du concentrateur d’oxygène en fond sonore. Oui, c’est beaucoup plus grave qu’il n’y paraissait, oui, le chien peut y rester, oui, j’ai besoin de lui, oui, il peut regarder de l’autre côté. D’une pression sur son bras – encore une paire de gants foutue – je lui montre quelle force il devra appliquer sur le ballon du circuit d’anesthésie. Assez pour gonfler les poumons, mais sans les faire exploser, s’il-te-plaît. C’est son premier pneumothorax.
Quand nous inspirons, nos côtes se soulèvent, et nos poumons se gonflent parce que nos côtes se soulèvent, mais pas parce que nos poumons sont attachés à nos côtes : ils ne le sont pas. Entre les côtes et les poumons, il n’y a rien, juste deux membranes : la plèvre thoracique, qui tapisse la diaphragme, les côtes et les muscles intercostaux, et la plèvre pulmonaire, qui tapisse les poumons. Entre les deux, rien. Du vide. C’est parce qu’il y a du vide que ces deux plèvres restent collées sans être attachées l’une à l’autre, permettant le mouvement harmonieux de la respiration. S’il y a quelque chose entre les plèvres, le poumon ne se gonfle plus lorsqu’on inspire, il s’effondre – ce qu’on appelle un collapsus pulmonaire. J’explique tout ça au jeune chasseur en plaçant mes points pour refermer l’ouverture de la cavité thoracique. Vite, très vite. Et au moment de serrer le dernier nœud, je le fais appuyer sur la ballon du circuit d’anesthésie, ce qui fait gonfler les poumons, qui reprennent leur place tandis que j’appuie sur le thorax de rocker pour chasser un maximum d’air, avant de serrer mon dernier nœud. Ça a duré vingt secondes. Nous lâchons tout. Et observons. Rocker ne respire pas. Toujours pas. Je vois les battements de son cœur. Respire. Respire !
Il inspire, et expire ! Parfait ! Je jette mes gants, et pars chercher de quoi améliorer le vide pleural. J’insère une aiguille entre deux côtes, branchée à un tuyau et une seringue. J’aspire. Il n’y a presque pas d’air, nous avons parfaitement réussi le rétablissement du vide.

– Heu… je peux ressortir ?

Oui, oui, ce sera toujours mieux que s’évanouir ! Il y du sang partout. Nous avons piétiné dedans, il a coulé sur la table, j’ai plusieurs fois raté la poubelle avec mes compresses imbibées ou mes gants souillés. Le chien est littéralement ouvert en deux, avec vue sur son estomac et son mésentère.

Pourquoi saigne-t-il autant ? Pourquoi ses organes baignent-ils dans le sang ? Je n’ai vu aucune veine, aucune artériole pisser plus que de raison ? Je soulève, j’explore, je sors. Un organe après l’autre, les lobes du foie, le diaphragme, les intestins, la rate. La rate. Et l’estomac. Ce con de cochon a sectionné la moitié des vaisseaux qui relient la rate à l’estomac, au ras de l’estomac ! Ils ne saignent plus vraiment, mais maintenant, je comprends. Alors je ligature, je résèque, je nettoie, j’évalue et je referme. La rate vivra. Le chien aussi. Normalement.

J’explore une nouvelle fois la cavité abdominale. J’ai branché l’aspirateur chirurgical (et encore une paire de gants…), je tout vidé, tout nettoyé, rincé (une paire de gants). Ça saignote, de partout et nulle part. Je laisse tomber. Il est temps de refermer. La paroi musculaire, d’abord, ma coupure, puis celle du sanglier. Je pose un drain. La peau, ensuite, après plusieurs sutures filées, sous-cutanées. J’ai stoppé l’anesthésie gazeuse, mais maintenu l’oxygène. Recontrôlé l’analgésie. Les antibiotiques. Je prépare une cage, avec des bouillottes. Rocker est à 35,8. Ça reste admissible. Maintenant, il va se réveiller. Et je vais le surveiller, par la porte de la salle de préparation qui donne sur le chenil, en commençant à suturer un autre chien, bien moins gravement atteint…

Sang

Continuer la lecture

Publié dans chasseur, chien, chirurgie, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Chirurgie de guerre

Hey ! Vous auriez une échelle ? C’est pour être objectif !

Entre deux tentatives à la première année commune aux études de santé (PACES), j’ai fait un saut dans le grand bain du monde hospitalier. FFAS, RCA, ASH… des acronymes pour simplement dire que j’étais embauché un mois dans un service … Lire la suite Continuer la lecture

Publié dans Aide-soignant, DFGSM 2, DFGSM 3, Douleur, échelle, Ethique, études, étudiant, EVA, évaluation, examen, expérience, externat, Garde, Hôpital, infirmier, Initiation, job, Litthérapeute, Litthérapie, médecin, médecine, MEDECINE GENERALE, Méthode, OBSERVATION, paces, PAES, patient, Réflexion, Santé, soins, Stage, technique, URGENCE, Urgences, vie, Vocation | Commentaires fermés sur Hey ! Vous auriez une échelle ? C’est pour être objectif !

Jour ving-trois. Motif : A terme, pas bien.

Jour vingt-trois.

Motif : à terme, pas bien.

Je m’en serais vraiment bien passé. Il est presque 17h30 et je suis tout seul à la clinique avec deux ASV qui jonglent entre le téléphone qui ne cesse de sonner et un défilé de clients au comptoir. Le parking déborde, il y a des chiens et des chats partout, sans parler de ceux qui sont hospitalisés. Et je vois apparaître dans le planning un « à terme, pas bien ».

Le vaccin de 17h30 est en retard. Je discute avec les propriétaires d’un chien hospitalisé qui sont venus en avance, organisant les deux prochains jours de son séjour parmi nous, puis j’avise une chienne manifestement prête à mettre bas qui titube sur le parking. Une petite croisée golden et plus si affinités, terrorisée, que son propriétaire finit par prendre dans les bras puis, sur un signe de ma part, apporter jusque sur ma table de consultation, shuntant la salle d’attente et les animaux dont je n’ai aucune idée de ce qu’ils fichent ici (une enquête ultérieure me confirmera que deux d’entre eux venaient juste chercher des anti-parasitaire et qu’un troisième reviendrait un autre jour pour des gratouilles). L’avantage d’avoir une urgence, c’est qu’un sonore « les filles, préparez-moi une perfusion s’il-vous-plait, on risque de devoir opérer » fait taire les râleurs pressés.

Je referme les portes pour pouvoir me ménager un espace de calme avec Fleur et M. Gat, son propriétaire. Fleur respire bien, mais une tache de fluides pigmentés de vert et de noir souille les longs poils dorés de son arrière train. La saillie a eu lieu il y a 62 jours, ce n’est pas un accident, et M. Gat m’explique que jusqu’à hier, elle allait bien, qu’elle était tracassée ce matin mais qu’il pensait que la mise-bas commençait, tout simplement.

Et il avait raison.

Je commence par enfiler des gants et tondre le magma de poils collés sur ses cuisses, sa queue et son périnée. La vulve est bien décrochée, bien dilatée. La chienne me parait chaude, même à travers les gants. Je vérifie : 40.4°C. L’abdomen est dur comme du bois. Je passe un doigt dans son vagin, effleure une patte, au loin, et une seconde, mais a priori pas de museau. Un siège ? Ça déconne dans les grandes largeurs. J’explique à M. Gat que nous allons commencer par faire une radio pour comprendre où elle en est, puis une écho pour savoir si les chiots sont en vie, et si oui, s’ils sont en souffrance. Ou plutôt : à quel point ils souffrent.

La salle d’attente me regarde passer en silence avec la chienne dans les bras. On se tait pour les bébés. Fleur se laisse porter, se laisse coucher, elle attend et subit, à moitié dans le gaz. Tandis que le numériseur de la radio démarre, je lui pose la perfusion préparée par les ASV. Un coup d’antibiotiques, un coup de corticoïdes[1].

Le cliché me montre trois chiots. Le premier est en siège, ils sont très gros, ils devraient passer mais cette position, pour une primipare, la dilatation gazeuse de l’utérus et mon incapacité à déterminer s’ils sont encore en vie ou pas – même si je n’y crois pas – décident de la conduite à tenir. Assister la mise-bas avec des médicaments favorisant les contractions ne sera pas efficace : il faut opérer, et vite. J’accélère le débit de la perfusion et tout en expliquant à M. Gat la suite des opérations, je lui demande de me confirmer s’il souhaite garder les chiots s’ils sont vivants, et s’il souhaite que je stérilise la chienne simultanément. Je confie Fleur à Perrine, qui, avec l’aide d’une stagiaire, va tondre et désinfecter son abdomen. L’autre ASV commence à vérifier le système d’anesthésie gazeuse et préparer le bloc.

– Il y a un autre chien qui est arrivé, il s’est fait mal en jouant et ils étaient déjà sur la route quand ils ont appelé, et il y a aussi un chien blessé, Mme Auvignon est là pour le vaccin, elle ne peut pas revenir un autre jour elle part en vacances, les résultats de Belle sont arrivés Mme Diège a appelé, qu’est-ce qu’on fait ?

On pleure ?

Je lui demande d’appeler mon associé. Il ne bosse pas aujourd’hui, mais ce n’est pas possible. Je ne peux pas gérer.

Lorsque j’arrive dans la salle d’attente, je vois Loustic et Mme Auvignon – le vaccin. Je lui explique qu’elle va malheureusement devoir attendre, car je vois sur le parking M. et Mme Assou qui arrivent en portant tant bien que mal leur berger allemand « qui s’est fait mal en jouant ». Ses membres postérieurs pendant lamentablement, comme désarticulés. Moi qui me disais que j’allais leur dire de revenir demain, imaginant un bobo…

Je repasse la tête en salle de préparation, Fleur sera bientôt à point. J’emmène M. et Mme Assou directement jusqu’en salle de radio. Sensibilité superficielle diminuée, sensibilité profonde conservée, motricité ok, pas de douleur claire, proprioception nulle. Si ce n’est pas une hernie discale, Fleur n’a pas de chiots pourris dans le ventre. J’injecte des analgésiques, de la cortisone. Je fais mon cliché, confirme l’absence d’anomalie franche de la colonne et du bassin, il y a forcément une hernie discale. J’explique la prise en charge, lapidaire. Une consultation au pas de charge, mais je n’ai pas le choix. Cendre va rentrer chez lui avec ses maîtres et ils me tiendront au courant. En les aidant à le porter, je leur explique tout ce qu’il y a à surveiller et les invite à me rappeler. Dix minutes pour une hernie discale. Est-ce bien sérieux ?

– Payer ? Heu oui, mais un autre jour. J’ai pas l’temps. Prenez ces médicaments, appelez moi demain matin, je vous dirai quoi donner en fonction de son évolution.

De toute façon, il n’y a rien d’autre à faire.

Je retourne au bloc. La chienne est prête. Induction minimale, le matériel de réa est prêt, les ASV sont dans les starting blocks. Intubation, gaz. Elles la portent sur la table de chirurgie, contrôlent une dernière fois la machine d’anesthésie gazeuse. Je pose le champ, injecte un anesthésique local en traçante. Incision, sa respiration accélère. Je fais monter le gaz, et ouvre l’abdomen. A la ponction du péritoine, du gaz s’échappe. L’odeur est lourde, collante, écœurante, mais ne me fait pas fuir : l’utérus est percé et du gaz s’en échappe, mais ce n’est pas vraiment pourri. Il y a des bouts de placenta dans l’abdomen, et je vois une tête de chiot qui dépasse d’un bout de tuyau. J’extériorise l’utérus qui finit de se déchirer, je clampe toutes les artères et les veines, tout en sortant les chiots. L’un deux semble bouger. Mais non.

Perrine prépare déjà le liquide de rinçage et l’aspirateur chirurgical. Je commence à ligaturer un pédicule ovarien, en double, tout en retirant des bouts de placenta du mésentère. Je coupe, je retiens le moignon avec un clamp, et recommence la même chose du côté opposé. Ensuite, je coupe l’utérus au niveau du col, ligature les artères utérines puis suture le moignon utérin avec du mésentère. Un dernier contrôle, puis je libère tous les moignons. L’utérus déchiré en deux repose, avec les ovaires, dans une bassine à mes pieds. Rinçage. Une fois, deux fois, trois fois, je pars à la pêche aux fragments utérins et placentaires, puis après un dernier contrôle – rien ne saigne sérieusement – je finis de tout aspirer et commence par suture abdominale. Un surjet musculaire, doublé par des points en U, puis un surjet sous cutané et un surjet cutané. Vite, très vite : je veux la réveiller. Mon associé a fini de gérer les urgences, la chirurgie n’a pris qu’une petite heure. Il est temps de la réveiller.

Je reviendrai la voir cette nuit. Elle est vraiment, vraiment fatiguée. J’ajusterai les débits de perfusion et les analgésiques. Elle devrait s’en tirer. Si elle ne part pas en péritonite.

Note

[1] Je ne râlerai jamais assez contre la disparition des B-lactamines injectables par voie intraveineuse, qui nous prive des molécules les plus adaptées à ces urgences et nous oblige en plus à utiliser ces antibiotiques qui sont sensés être réservés à la seconde intention. Il faudrait utiliser par exemple une association d’amoxicilline et d’acide clavulanique, à la fois parfaitement adaptée aux germes les plus probablement en cause et inoffensif pour la mère et les bébés à naître. Un bête Augmentin IV. Qui n’est aujourd’hui plus accessible en dehors des pharmacies réservées aux hôpitaux. Je me vois donc contraint d’utiliser des fluoroquinolones, qui d’une me plaisent moins dans cette indication, de deux sont en théorie interdites en première intention sans analyse du germe en cause.

Continuer la lecture

Publié dans chien, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Jour ving-trois. Motif : A terme, pas bien.

Jour ving-trois. Motif : A terme, pas bien.

Jour vingt-trois.

Motif : à terme, pas bien.

Je m’en serais vraiment bien passé. Il est presque 17h30 et je suis tout seul à la clinique avec deux ASV qui jonglent entre le téléphone qui ne cesse de sonner et un défilé de clients au comptoir. Le parking déborde, il y a des chiens et des chats partout, sans parler de ceux qui sont hospitalisés. Et je vois apparaître dans le planning un « à terme, pas bien ».

Le vaccin de 17h30 est en retard. Je discute avec les propriétaires d’un chien hospitalisé qui sont venus en avance, organisant les deux prochains jours de son séjour parmi nous, puis j’avise une chienne manifestement prête à mettre bas qui titube sur le parking. Une petite croisée golden et plus si affinités, terrorisée, que son propriétaire finit par prendre dans les bras puis, sur un signe de ma part, apporter jusque sur ma table de consultation, shuntant la salle d’attente et les animaux dont je n’ai aucune idée de ce qu’ils fichent ici (une enquête ultérieure me confirmera que deux d’entre eux venaient juste chercher des anti-parasitaire et qu’un troisième reviendrait un autre jour pour des gratouilles). L’avantage d’avoir une urgence, c’est qu’un sonore « les filles, préparez-moi une perfusion s’il-vous-plait, on risque de devoir opérer » fait taire les râleurs pressés.

Je referme les portes pour pouvoir me ménager un espace de calme avec Fleur et M. Gat, son propriétaire. Fleur respire bien, mais une tache de fluides pigmentés de vert et de noir souille les longs poils dorés de son arrière train. La saillie a eu lieu il y a 62 jours, ce n’est pas un accident, et M. Gat m’explique que jusqu’à hier, elle allait bien, qu’elle était tracassée ce matin mais qu’il pensait que la mise-bas commençait, tout simplement.

Et il avait raison.

Je commence par enfiler des gants et tondre le magma de poils collés sur ses cuisses, sa queue et son périnée. La vulve est bien décrochée, bien dilatée. La chienne me parait chaude, même à travers les gants. Je vérifie : 40.4°C. L’abdomen est dur comme du bois. Je passe un doigt dans son vagin, effleure une patte, au loin, et une seconde, mais a priori pas de museau. Un siège ? Ça déconne dans les grandes largeurs. J’explique à M. Gat que nous allons commencer par faire une radio pour comprendre où elle en est, puis une écho pour savoir si les chiots sont en vie, et si oui, s’ils sont en souffrance. Ou plutôt : à quel point ils souffrent.

La salle d’attente me regarde passer en silence avec la chienne dans les bras. On se tait pour les bébés. Fleur se laisse porter, se laisse coucher, elle attend et subit, à moitié dans le gaz. Tandis que le numériseur de la radio démarre, je lui pose la perfusion préparée par les ASV. Un coup d’antibiotiques, un coup de corticoïdes[1].

Le cliché me montre trois chiots. Le premier est en siège, ils sont très gros, ils devraient passer mais cette position, pour une primipare, la dilatation gazeuse de l’utérus et mon incapacité à déterminer s’ils sont encore en vie ou pas – même si je n’y crois pas – décident de la conduite à tenir. Assister la mise-bas avec des médicaments favorisant les contractions ne sera pas efficace : il faut opérer, et vite. J’accélère le débit de la perfusion et tout en expliquant à M. Gat la suite des opérations, je lui demande de me confirmer s’il souhaite garder les chiots s’ils sont vivants, et s’il souhaite que je stérilise la chienne simultanément. Je confie Fleur à Perrine, qui, avec l’aide d’une stagiaire, va tondre et désinfecter son abdomen. L’autre ASV commence à vérifier le système d’anesthésie gazeuse et préparer le bloc.

– Il y a un autre chien qui est arrivé, il s’est fait mal en jouant et ils étaient déjà sur la route quand ils ont appelé, et il y a aussi un chien blessé, Mme Auvignon est là pour le vaccin, elle ne peut pas revenir un autre jour elle part en vacances, les résultats de Belle sont arrivés Mme Diège a appelé, qu’est-ce qu’on fait ?

On pleure ?

Je lui demande d’appeler mon associé. Il ne bosse pas aujourd’hui, mais ce n’est pas possible. Je ne peux pas gérer.

Lorsque j’arrive dans la salle d’attente, je vois Loustic et Mme Auvignon – le vaccin. Je lui explique qu’elle va malheureusement devoir attendre, car je vois sur le parking M. et Mme Assou qui arrivent en portant tant bien que mal leur berger allemand « qui s’est fait mal en jouant ». Ses membres postérieurs pendant lamentablement, comme désarticulés. Moi qui me disais que j’allais leur dire de revenir demain, imaginant un bobo…

Je repasse la tête en salle de préparation, Fleur sera bientôt à point. J’emmène M. et Mme Assou directement jusqu’en salle de radio. Sensibilité superficielle diminuée, sensibilité profonde conservée, motricité ok, pas de douleur claire, proprioception nulle. Si ce n’est pas une hernie discale, Fleur n’a pas de chiots pourris dans le ventre. J’injecte des analgésiques, de la cortisone. Je fais mon cliché, confirme l’absence d’anomalie franche de la colonne et du bassin, il y a forcément une hernie discale. J’explique la prise en charge, lapidaire. Une consultation au pas de charge, mais je n’ai pas le choix. Cendre va rentrer chez lui avec ses maîtres et ils me tiendront au courant. En les aidant à le porter, je leur explique tout ce qu’il y a à surveiller et les invite à me rappeler. Dix minutes pour une hernie discale. Est-ce bien sérieux ?

– Payer ? Heu oui, mais un autre jour. J’ai pas l’temps. Prenez ces médicaments, appelez moi demain matin, je vous dirai quoi donner en fonction de son évolution.

De toute façon, il n’y a rien d’autre à faire.

Je retourne au bloc. La chienne est prête. Induction minimale, le matériel de réa est prêt, les ASV sont dans les starting blocks. Intubation, gaz. Elles la portent sur la table de chirurgie, contrôlent une dernière fois la machine d’anesthésie gazeuse. Je pose le champ, injecte un anesthésique local en traçante. Incision, sa respiration accélère. Je fais monter le gaz, et ouvre l’abdomen. A la ponction du péritoine, du gaz s’échappe. L’odeur est lourde, collante, écœurante, mais ne me fait pas fuir : l’utérus est percé et du gaz s’en échappe, mais ce n’est pas vraiment pourri. Il y a des bouts de placenta dans l’abdomen, et je vois une tête de chiot qui dépasse d’un bout de tuyau. J’extériorise l’utérus qui finit de se déchirer, je clampe toutes les artères et les veines, tout en sortant les chiots. L’un deux semble bouger. Mais non.

Perrine prépare déjà le liquide de rinçage et l’aspirateur chirurgical. Je commence à ligaturer un pédicule ovarien, en double, tout en retirant des bouts de placenta du mésentère. Je coupe, je retiens le moignon avec un clamp, et recommence la même chose du côté opposé. Ensuite, je coupe l’utérus au niveau du col, ligature les artères utérines puis suture le moignon utérin avec du mésentère. Un dernier contrôle, puis je libère tous les moignons. L’utérus déchiré en deux repose, avec les ovaires, dans une bassine à mes pieds. Rinçage. Une fois, deux fois, trois fois, je pars à la pêche aux fragments utérins et placentaires, puis après un dernier contrôle – rien ne saigne sérieusement – je finis de tout aspirer et commence par suture abdominale. Un surjet musculaire, doublé par des points en U, puis un surjet sous cutané et un surjet cutané. Vite, très vite : je veux la réveiller. Mon associé a fini de gérer les urgences, la chirurgie n’a pris qu’une petite heure. Il est temps de la réveiller.

Je reviendrai la voir cette nuit. Elle est vraiment, vraiment fatiguée. J’ajusterai les débits de perfusion et les analgésiques. Elle devrait s’en tirer. Si elle ne part pas en péritonite.

Note

[1] Je ne râlerai jamais assez contre la disparition des B-lactamines injectables par voie intraveineuse, qui nous prive des molécules les plus adaptées à ces urgences et nous oblige en plus à utiliser ces antibiotiques qui sont sensés être réservés à la seconde intention. Il faudrait utiliser par exemple une association d’amoxicilline et d’acide clavulanique, à la fois parfaitement adaptée aux germes les plus probablement en cause et inoffensif pour la mère et les bébés à naître. Un bête Augmentin IV. Qui n’est aujourd’hui plus accessible en dehors des pharmacies réservées aux hôpitaux. Je me vois donc contraint d’utiliser des fluoroquinolones, qui d’une me plaisent moins dans cette indication, de deux sont en théorie interdites en première intention sans analyse du germe en cause.

Continuer la lecture

Publié dans chien, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Jour ving-trois. Motif : A terme, pas bien.

Jour dix. Motif : accident

Jour dix

Motif : accident.

C’est. D’une. Brutalité. Sans. Nom.

Ils ont appelé vers 19h30. Ils avaient quinze minutes de route. J’avais donc dix minutes pour me préparer : allumer la radio, monter une perfusion, sortir le cathéter, chauffer une cage, attraper les antalgiques.

– Nous avons écrasé notre chien. Les deux pattes arrières, elle sont cassées.

Je n’ai même pas discuté. Pour quoi faire ? Venez, tout de suite, j’y serai avant vous.

Je ne suis de garde que depuis une demi-heure. Le temps d’achever mes préparatifs, ils sont entrés, avec un minuscule panier contenant un minuscule chien emballé dans une couverture. Seule sa tête dépassait. Un petit bout de museau de pinscher en état de choc. Shiff Sherrington. Trauma médullaire. Il n’a pas mal. Enfin si. Mais… il n’est pas vraiment conscient. Je le soulève, il tourne à peine la tête. Réflexe proprioceptif ou … ? Ses pattes arrières pendent, fracassées. Je ne sais pas comment il est encore en vie. Je regarde le monsieur. La dame sort en pleurant. Il n’y a pas vraiment besoin de mot, mais il faut les dire. Je ne peux rien pour lui.

Je ne peux rien pour lui

– Je le sais. Je suis venu pour…

Pour que je lui fasse sans attendre une injection d’anesthésiques. En intra-musculaire, pour commencer. En une minute ou deux, la tétanie s’efface, son cou retourné se détend. Il dort tandis que je lui tonds la patte et pose mon cathéter. Un dérisoire bout de plastique jaune pour une minuscule veine de chien en hypotension. Je scotche. J’injecte, des anesthésiques encore, à doses massives. Le sommeil s’approfondit, et j’injecte l’euthanasique.

Son maître n’est pas resté silencieux. Moi non plus, d’ailleurs, j’ai stimulé sa parole. Il y a des silences qui doivent être occupés. Il m’a expliqué l’accident, le truc idiot, le chien sourd, et aveugle, ils y faisaient attention, toujours. Ils savaient que ça pouvait arriver. La culpabilité sera très dure à effacer. Je le dis, je l’appuie, c’est une évidence, c’est normal. Ça arrive, ça arrivera toujours, et on ne peut pas ne pas culpabiliser. J’évite les « c’est un très bel âge » ou les « il a été heureux ». Ce monsieur n’a pas besoin de formules creuses. Il vit depuis plus de seize ans avec ce chien. Et il finit comme ça, entre mes mains. J’explique l’état de choc, la perte de conscience qui préserve l’organisme. Oui, il a souffert. Mais pas autant qu’il peut l’imaginer. Il s’est lui-même débranché. Et maintenant, c’est terminé.

Continuer la lecture

Publié dans chien, EUTHANASIE, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Jour dix. Motif : accident

Jour dix. Motif : accident

Jour dix

Motif : accident.

C’est. D’une. Brutalité. Sans. Nom.

Ils ont appelé vers 19h30. Ils avaient quinze minutes de route. J’avais donc dix minutes pour me préparer : allumer la radio, monter une perfusion, sortir le cathéter, chauffer une cage, attraper les antalgiques.

– Nous avons écrasé notre chien. Les deux pattes arrières, elle sont cassées.

Je n’ai même pas discuté. Pour quoi faire ? Venez, tout de suite, j’y serai avant vous.

Je ne suis de garde que depuis une demi-heure. Le temps d’achever mes préparatifs, ils sont entrés, avec un minuscule panier contenant un minuscule chien emballé dans une couverture. Seule sa tête dépassait. Un petit bout de museau de pinscher en état de choc. Shiff Sherrington. Trauma médullaire. Il n’a pas mal. Enfin si. Mais… il n’est pas vraiment conscient. Je le soulève, il tourne à peine la tête. Réflexe proprioceptif ou … ? Ses pattes arrières pendent, fracassées. Je ne sais pas comment il est encore en vie. Je regarde le monsieur. La dame sort en pleurant. Il n’y a pas vraiment besoin de mot, mais il faut les dire. Je ne peux rien pour lui.

Je ne peux rien pour lui

– Je le sais. Je suis venu pour…

Pour que je lui fasse sans attendre une injection d’anesthésiques. En intra-musculaire, pour commencer. En une minute ou deux, la tétanie s’efface, son cou retourné se détend. Il dort tandis que je lui tonds la patte et pose mon cathéter. Un dérisoire bout de plastique jaune pour une minuscule veine de chien en hypotension. Je scotche. J’injecte, des anesthésiques encore, à doses massives. Le sommeil s’approfondit, et j’injecte l’euthanasique.

Son maître n’est pas resté silencieux. Moi non plus, d’ailleurs, j’ai stimulé sa parole. Il y a des silences qui doivent être occupés. Il m’a expliqué l’accident, le truc idiot, le chien sourd, et aveugle, ils y faisaient attention, toujours. Ils savaient que ça pouvait arriver. La culpabilité sera très dure à effacer. Je le dis, je l’appuie, c’est une évidence, c’est normal. Ça arrive, ça arrivera toujours, et on ne peut pas ne pas culpabiliser. J’évite les « c’est un très bel âge » ou les « il a été heureux ». Ce monsieur n’a pas besoin de formules creuses. Il vit depuis plus de seize ans avec ce chien. Et il finit comme ça, entre mes mains. J’explique l’état de choc, la perte de conscience qui préserve l’organisme. Oui, il a souffert. Mais pas autant qu’il peut l’imaginer. Il s’est lui-même débranché. Et maintenant, c’est terminé.

Continuer la lecture

Publié dans chien, EUTHANASIE, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Jour dix. Motif : accident

Jour cinq. Motif : Urgence : Coliques

Jour cinq

Motif : Urgence : coliques

Il fait beau. Je suis dans le creux d’un vallon, au bord d’une belle carrière sans barrière – c’est vraiment beaucoup plus joli sans barrière, une carrière. Je suis dans le creux d’un vallon par une belle matinée d’été, le vent agite doucement les cimes de la forêt qui nous entoure, je n’entends que l’insensé vacarme matutinal des oiseaux. L’air est tiède, il porte le parfum des chevaux, de l’herbe, du sable qui chauffe.

Oui, c’est superbe : il faut bien que je me console d’être debout à 6h30 un dimanche où les enfants ne sont pas là, où je n’avais aucun animal hospitalisé et donc aucune raison de me lever.

Je ne suis pas consolé.

Je ne suis pas consolé mais je ne suis pas sorti de mon lit pour m’apitoyer sur mon sort : il y a une jument qui vient de pouliner, et son propriétaire vient de m’appeler car elle ne cesse de se coucher et de se lever, de taper du pied, de suer, bref, de nous faire le catalogue d’alerte aux coliques, ces douleurs abdominales qui peuvent rapidement être fatales aux chevaux (on ne parle pas des « coliques » au sens « j’ai la courante », mais d’un syndrome vraiment grave et typique des équidés).

Le temps d’arriver, la jument s’est calmée. Son poulain est déjà sec, elle a mis bas avant minuit. Son propriétaire n’a pas vu le placenta. Je commence par le thermomètre. 36,5. Parfait. Le stéthoscope. Le quadrant abdominal supérieur droit est silencieux, les autres gargouillent normalement. Pas mal. J’enfile mon long gant orange, et pénètre délicatement dans son vagin. Elle ne manifeste pas d’impatience, aucun signe de ma prochaine mise en orbite par ruade indignée, et je m’enfonce et explore, palpe les culs de sac utérins, glisse le long des parois. Je ne sens pas de bout de placenta, mais je sais à quel point il est facile de les manquer s’ils sont petits. Par prudence, je préfère ma lancer dans un lavage utérin. Des anti-spasmodiques par voie intraveineuse, d’abord, puis ma sonde en silicone, par laquelle nous remplissons l’utérus d’une solution désinfectante, deux fois de suite. Le liquide que je récupère est teinté de sang, bien sûr, mais rien ne sent mauvais, je suis optimiste. Je pense qu’il ne s’agissait que de petites douleurs consécutives à la mise-bas, pas d’une rétention placentaire ou d’une autre tuile de cet acabit. L’anti-spasmodique a d’ailleurs parfaitement levé la douleur, et j’écoute les gargouillis rassurants du quadrant silencieux.

Un contrôle du nombril du poulain, puis je liste tout ce qu’il va falloir surveiller : absence de retour des coliques bien sûr, l’anti-spasmodique n’est pas très puissant et n’agit que deux heures au plus, c’est un choix volontaire pour pouvoir surveiller – j’aurais pu faire plus fort. Mais aussi température, écoulements et odeur des écoulements. J’essaie d’être confiant, et rassurant. Je ne suis ni confiant, ni rassuré, je ne le suis jamais quand je suis appelé pour ce genre de choses.

J’aurais tellement préféré rester couché.

Mais… je suis tellement fier d’être ce vétérinaire que je regardais travailler, ado, dans les écuries du centre équestre du village.

Continuer la lecture

Publié dans cheval, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Jour cinq. Motif : Urgence : Coliques

Jour un. Motif : problème pour respirer

C’est un chien. Un chien pas tout jeune, le genre rata-border colley qui abonde dans ces campagnes. Une petite quinzaine de kilos, un caractère de chiotte, aussi teigneux et tenace qu’un fox terrier mal luné. Du style à bouffer la taupinière avec la taupe, si ça gratte sous l’herbe du jardin. Extra pour creuser des tranchées.
Du genre à bouffer un crapaud, tiens.
Il n’a pas « juste » un problème pour respirer. Il est à moitié dans le coaltar, il tient à peine assis, ses troisièmes paupières lui couvrent presque les yeux. Il s’affaisse. Je le soutiens pour qu’il ne tombe pas de la table. Les poils de son poitrail sont couverts de salive. Beaucoup de salive.

– Il a vomi, plusieurs fois ce matin, et depuis, il respire bizarrement, il est tout mou, on ne le reconnaît pas.

Il est en train de plonger, oui.
Il est en train de plonger et j’ai l’impression de revivre la mort d’un chien samedi dernier. Un putain de crapaud.

– Il a bavé beaucoup, longtemps ?
– Oui, mais c’est passé, après et pendant qu’il vomissait.

Je vérifie la gueule. Aucun signe d’inflammation. Vomissements, hypersalivation, troubles digestifs et neurologiques. J’écoute le cœur. Stable. Pas de fièvre. Je connais le chien, je connais ses maîtres, je sais ce qu’ils vont me répondre.

– Il y a des crapauds dans le jardin ? Il a pu sortir, manger un truc toxique ?
– Oui. Non.

Oui. Non. Je vais vérifier l’abdomen, au cas où, mais je n’y crois pas. C’est une de ces foutues intoxication au crapaud, cet ahuri en a forcément mâchonné un. De toute façon, ce sont toujours ces teignes qui attaquent tout ce qui passe dans le terrain, et les chiots qui veulent jouer, qui subissent ce genre d’intoxication. Toxicité digestive, nerveuse, cardiaque. Et la mort. Pas d’antidote, juste des palliatifs à certains symptômes.

Alors je prends le chien dans les bras jusqu’à la baignoire, et je lui rince la gueule avec la douche. Rincer, rincer, rincer, c’est trop tard, mais rincer. Il boit en passant, et vomit aussitôt.

Je lui pose une perfusion, et j’explique. J’ai une quasi-certitude pour le diagnostic. Il n’y a pas vraiment de traitement. Le pronostic est très réservé : pour les chiens de moins de 10kg, aucune chance de s’en sortir. Pour ceux de plus de 20, presque aucun risque. Et pour ses 15kg ? Pour ses troubles digestifs et neuros sans atteinte cardiaque (pour le moment) ?

Pile ou face. Mon boulot va être d’essayer d’orienter le résultat.
Essayer de comprendre, dans l’après-midi, si ses brusques accélérations de rythme cardiaque sont dues à la douleur ou au poison, s’il est pertinent d’injecter plutôt du diltiazem ou de la morphine, si je dois me méfier et sortir l’atropinique ? Poser mon stéthoscope, compter. Le rassurer quand il hallucine. Le caresser. L’accompagner.

Et espérer.

Nuit une

Il est minuit. Je me suis extirpé de mon lit pour aller réécouter le cœur du rata-border colley.

Sauf qu’il n’y a plus rien à écouter.

J’en ai marre.

Continuer la lecture

Publié dans chien, intoxication, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Jour un. Motif : problème pour respirer

Il est deux heures du matin

Il est deux heures du matin et ce n’est certainement pas la meilleure heure pour réfléchir. Ou pour écrire. Je ne suis pas de garde mais mon collègue m’a appelé en renfort vers minuit pour un vêlage : il avait une autre urgence. Le vêlage aurait sans doute pu attendre. Mais à quelle heure aurait-il fini ? Mieux vaut partager les emmerdes que les accumuler individuellement.

Il est deux heures du matin et dans la voiture, pendant les vingt minutes de route qui séparent l’étable de M. Louge de mon lit, je refais le match, je pense, j’argumente, je râle, je réfute. Je rate un embranchement. Manœuvre foireuse, je me remets sur les rails en esquivant les lièvres. Ce fut un vêlage sans grâce. Pas du sale boulot, mais pas un travail satisfaisant.

Une vieille routière, qui n’a jamais eu besoin d’aide pour vêler, avec un bassin en or. Un gros veau vigoureux, avec une légère torsion, un cou replié. J’ai réduit la torsion, allongé le cou du veau avec une corde bien placée. Et puis nous avons tiré. La tête est bien restée dans la filière pelvienne, pas de recul. Les épaules ont commencé à coincer. J’ai choisi d’insister. Il devait pouvoir passer. Un palan à trois tour, un opérateur costaud, avec parfois mes renforts : nous avons tiré fort, mais pas trop fort. J’ai du basculer la vache en soulevant son postérieur lorsqu’elle s’est enfin décidée à tomber. Lui écarter les cuisses pour faire bouger le bassin, réajuster des angles, tandis qu’il déplaçait le point d’attache du palan. Non, nous n’avons pas tiré si fort. Bien sûr, si les épaules sont venues sans effort excessif, je ne sais si je peux en dire autant du cul du veau. Trop de temps entre l’extraction de la moitié antérieure et celle de la moitié postérieure. Jusqu’à la délivrance. La rupture du cordon, et le veau sur la banquette de l’étable. Il respirait. Le cœur trop rapide, trop superficiel, nous l’avons suspendu, un peu, j’ai nettoyé le fond de sa gueule, j’ai injecté un analeptique, pour le faire démarrer. Sans doute inutile – vraiment ? – mais tellement réconfortant. On aime se dire qu’on fait quelque chose.

Je suis resté une demi-heure, pour le surveiller, l’aider à démarrer. Le vagin et le col de la vache étaient parfaits. Aucune déchirure. Non, nous n’avons pas tiré si fort que ça. Alors, pourquoi cela a-t-il été si difficile ? Pourquoi a-t-il autant souffert ? Et surtout, va-t-il survivre ? Ai-je fait les bons choix ?
Oui : puisque nous n’avons pas tiré si fort, puisque j’ai réussi à gérer techniquement chaque étape de la naissance. La torsion, le cou replié, l’extraction de l’avant, celle de l’arrière. Puisque, sur le papier, tout s’est bien passé.
Non, puisque le veau a vraiment du mal à démarrer, parce que son pronostic vital est sérieusement engagé (ça veut dire : il y a trop de chances qu’il y reste).

Bien sûr, j’aurais pu faire une césarienne. Mais bon : sur une vache de dix ans qui a toujours vêlé seule, avec une excellent bassin, une bonne préparation, un veau qui s’est bien engagé dans la filière, sans aucun indice de recul des membres ou de la tête, pour laquelle la force d’un seul homme sur un palan à trois tours a suffit, même si ce fut musclé ?

Il est deux heures du matin et je suis devant mon clavier, avec un mauvais sentiment d’inachevé. Le vêlage est un acte entier, après lequel on peut aller se coucher avec le sentiment du devoir accompli. Quelle que soit la façon dont les choses se sont terminées. Pas cette fois.

Pourquoi ?

Continuer la lecture

Publié dans URGENCE, vache, veau, vêlage, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Il est deux heures du matin

Fortes chaleurs : risques pour la santé

L’exposition à la chaleur peut provoquer une deshydratation du fait de la sudation importante mais également une défaillance aigue de la thermorégulation : le coup de chaleur, c’est une urgence médicale qu’il faut savoir reconnaître, car il est d’apparition très […] Continuer la lecture

Publié dans accident, chaleur, crampes, deshydratation, enceintes, hyperthermie, insolation, malaise, Santé, sudation, sueur, thermorégulation, transpiration, travail, Travail et canicule, URGENCE | Commentaires fermés sur Fortes chaleurs : risques pour la santé

A sec

– Elle est super gonflée derrière, elle se couche et pousse de grands soupirs de douleur, surtout pour faire ses crottins, et ça dure depuis que je vous ai appelé !

Elle s’est levée quand je me suis approché. La jument est mal apprivoisée : très jeune, et Mme Hers vient de la récupérer. Pas sauvage, mais de là à l’examiner paisiblement, non. J’arrive à la caresser, elle baisse les oreilles, retrousse ses lèvres, roule des yeux mauvais.
Du cinéma. Ça va.
Je lui parle doucement, elle tolère bien que je lui caresse l’arrière-main. Pas l’encolure. On ne lui mettra pas de licol, il faudra faire dans ce champs, en liberté. Mes doigts glissent sur son dos, sa croupe. Je parle, je touche, doucement, mais fermement, je m’appuie contre elle. Ne pas rompre le contact, et tout faire en douceur, avec tact. Elle garde un œil mauvais, pour la forme, mais elle me laisse faire. J’écoute son ventre. Elle gargouille, peut-être pas tout à fait autant qu’il faudrait, mais cela me rassure. Je continue à la caresser, je tourne autour d’elle, je ne cesse pas de parler. Elle me tolère. Elle me laisse faire.
Je lui soulève la queue, doucement. Je glisse mes doigts, le thermomètre, elle n’apprécie pas, évidemment. Elle s’éloigne de moi, mais le thermomètre est bien en place. Je le récupère une minute plus tard, je m’approche d’elle comme je m’approchais des poulains au débourrage, à demi-sauvage, à l’époque où j’avais l’énergie et l’inconscience de monter des animaux peu domestiqués. Ils me font marrer, les chuchoteurs, à nous faire croire qu’ils réinventent le lien avec le cheval.
40.1°C
Elle me fuit à nouveau. Mollement, mais en prenant son air méchant.
Elle n’a pas encore fait mine de me taper. Je me glisse contre elle, je la caresse, toujours, ne pas rompre le contact. Mme Hers ne dit rien, elle nous regarde nous tourner autour, il faut que j’arrive à l’examiner. Elle n’a jamais eu de licol, je ne pourrais pas la sédater. Je soulève sa queue, à nouveau.
J’avais bien vu.

– Mme Hers, l’étalon, je suppose qu’il est là pour la saillir ? Depuis combien de temps ?
– Ah oui, heu, une quinzaine. Et puis, il n’arrête pas. Il l’a mordue, c’est lui, c’est ça ?
– Heu… pas de trace de morsure, hein. Par contre. Il est du style à la grimper même quand elle ne veut pas ?
– Oui…
– Manifestement. Et puis là, il a visé l’autre trou. Parce qu’en fait… elle a l’anus défoncé. Et je suis bien infoutu de vous dire si elle a le rectum lacéré, parce que bon, elle me laisse faire pas mal de chose, mais elle ne me laissera pas y toucher. Mais c’est un risque à ne pas négliger.

Alors antibios. Et anti-inflammatoires.
A injecter en liberté.

Et puis… on va voir.

Continuer la lecture

Publié dans Animalecdotes, cheval, reproduction, URGENCE | Commentaires fermés sur A sec

Les vies des urgences

⋆ Salle centrale ⋆ Dans le cœur des urgences, il y a une salle. Plusieurs ordinateurs contre les murs, une grande table au centre, des chaises roulantes éparpillées tout autour. Des sonneries aux tonalités différentes sonnent de partout : les bip-bip … Lire la suite Continuer la lecture

Publié dans Aide-soignant, année, Ethique, études, étudiant, examen, expérience, externat, Externe, Garde, Hôpital, Initiation, Litthérapeute, Litthérapie, médecin, médecine, Méthode, OBSERVATION, patient, personnel, Réflexion, Santé, soins, Toucher rectal, URGENCE, vie, Vocation | Commentaires fermés sur Les vies des urgences

Le mode d’emploi

– Alors, M. Pique, qu’est-ce qu’il a bouffé cette fois-ci ?

M. Pique : un agriculteur à la retraite, avec moustache et béret.
Il : Ioda, un genre de berger allemand de 9 mois.
Cette fois-ci : la première fois, de la mort-aux-rats, la deuxième fois, de la mort-aux-rats, la troisième fois… de la mort-aux-rats. Mais pas la même à chaque fois.

– Ah ben j’sais pas mais j’ai vu du bleu sur ses babines et sur son palais, alors il en a bouffé !
– Et vous avez quoi avec du bleu chez vous ?
– Chez moi rien, mais chez l’voisin du tue-limace, et puis bon, son truc c’est la mort-aux-rats, vous savez.

Tu parles que je sais, ouais. Et à chaque fois il en trouve une différente.

– Bon, ben protocole habituel.

Je pose le cathéter et décongèle l’apomorphine diluée. Le jour où nous n’en aurons plus sera un jour funeste pour les vomissements provoqués. Hop, une gougoutte dans la veine, et le chien vomit. Deux fois.
Avant, ça servait à faire dégueuler, et ça ne coûtait rien. Maintenant, ça sert à traiter les troubles de l’érection et le parkinson, et ça coûte un bras.

– Allez hop filez, vous m’appelez quand tout est sorti ?

Le tue-limace, je n’y crois pas trop. Il n’a pas le moindre signe nerveux, or ça agit super vite, et c’est vraiment violent. Tue-souris, peu crédible, pour les mêmes raisons. Reste, dans les trucs très courants, la mort-aux-rats. Dans le doute, on fera un temps de coagulation pour vérifier.

– Hey docteur, c’est bon, il a vomi !

Je rejoins M. Pique dans la pelouse, devant la clinique. Un beau vovo que je vais décortiquer sur la table de consultation.

Du bleu. Plein de bleu.
Des morceaux de bouchon en liège. De champagne, vue la capsule.
Un demi ballon de baudruche.
Un toxocara canis. Penser à vermifuger.
Un bout de sachet en plastique, sans doute celui du poison.
Des nouilles. Pas assez cuites.
Des croquettes, pas mâchées mais bien gonflées. Friskies ? Non, Fido.
Et un bout de papier, tout replié, humide et collé. Bleu, et visqueux :

COMPOSITION : 0,001 % de Brodifacoum.
Agent d’amertume : Benzoate de Dénatonium.

PROPRIETES :
– Appât frais prêt à l’emploi : une pâte onctueuse composée de farines et de graisses végétales, dont l’appétence est renforcée par l’ajout d’arômes naturels et de sucre. Le processus de fabrication assure une imprégnation totale et homogène de l’appât pour une assimilation immédiate de la matière active par les rongeurs.
– Puissant anticoagulant : le brodifacoum. Le rongeur meurt dans les 2 à 5 jours suivants l’absorption, la mort semble naturelle et n’éveille pas la méfiance du reste de la colonie, qui continue à consommer le produit.
– La présentation : en sachet toilé biodégradable microporeux, hydrofuge, évite la dispersion des appâts et simplifie l’application avec une plus grande sécurité.
– Non détecté par les rongeurs, un agent d’amertume intégré dans la composition de l’appât réduit les risques d’absorption accidentelle par l’homme.

RECOMMANDATIONS :
– Ne pas toucher les appâts avec les mains pour ne pas éveiller la méfiance des rongeurs.
– Ne pas conserver ou déposer ces appâts à portée des enfants et des animaux domestiques.
– Conserver uniquement dans l’emballage d’origine.
– En cas d’ingestion ou de malaise consulter immédiatement un médecin et lui montrer l’emballage ou l’étiquette.

ANTIDOTE : Vitamine K1 administrée sous contrôle médical.

Pratique.

Continuer la lecture

Publié dans Animalecdotes, chien, intoxication, mort-aux-rats, URGENCE | Commentaires fermés sur Le mode d’emploi

Le grand test de l’été : quel médecin êtes-vous ?

Le temps a beau être un peu pourrave, c’est quand même l’été. L’année prochaine on vous vendra peut-être une ou deux techniques pour rentrer dans votre maillot de bain (ou au moins ne pas trop en sortir) et gommer le … Lire la suite Continuer la lecture

Publié dans Annabelle Micheux, Autodiagnostic, Bagou, Balance bénéfice/risque, Bénévolat, Blagues de merde, Branleur, burn-out, céphalée, Chirurgie orthopédique, CHU, Dermatologie, Docteur dévoué, Doctissimo, Dr Grégory House, ECN, fiche, fin de vie, Immunosuppresseurs, industrie pharmaceutique, Mademoiselle Bigueboubze, Maguy de Michun, Maison Médicale de Garde, MEDECINE GENERALE, médecine libérale, migraine, Prescrire, psa, Quiz, Relation médecin-malade / soignant-soigné, remplaçant, Rhume, test, URGENCE, Vie du blog et miscellanées, Visiteur médical | Commentaires fermés sur Le grand test de l’été : quel médecin êtes-vous ?

La haie

Une dernière traction, à la limite de la rupture, et elle est debout. J’ai envie de m’écrouler, mais il me faut l’entraîner, l’entraîner loin de cette haie, loin de ce fossé, loin de cette pente.

Il est midi lorsque ça sonne.

« Docteur ? C’est M. Dangle, j’ai une jument coincée dans une haie, une vieille. Il n’y a rien à faire, je n’arrive pas à la relever ! »

Évidemment, cela fait deux heures qu’il l’a découverte. Évidemment, on s’est ennuyé toute la matinée, mais il a attendu midi pour appeler. Et oui, il est hors de question que ça attende.

Je mangerai plus tard.

M. Dangle m’ouvre le pré, bien séché par le soleil éclatant de ces derniers jours. Une pente douce, je roule au pas. Il me désigne une grande haie, tout au fond, tout en bas. Une haie de lilas, de ronces et d’ormeaux, d’acacias et d’arbrisseaux, haute comme trois hommes, qui prodigue une ombre bienvenue et une protection contre le fossé, juste en dessous. Je ne vois pas la jument, jusqu’à ce qu’il me la désigne. Frein à main, casquette. Il fait très chaud.

La jument est foutrement bien coincée. Une mamie, mais en très bon état. Musclée. Les membres vers le bas de la pente, le ventre vaguement bloqué contre de courts troncs. Quelques éraflures, un hématome sur la vulve. Je l’examine rapidement. Il n’y a pas de raison de ne pas la relever. Mon aiguille pique cruellement les postérieurs. Elle retire une jambe, puis l’autre. Neuro ok. Je retourne à la voiture, prend les anti-inflammatoires. D’abord, la douleur. A cheval sur son encolure et son épaule, j’injecte. Intraveineuse jugulaire. Elle n’est pas déshydratée, mais depuis combien de temps est-elle coincée ? Je la rassure, la cajole. En quelques secondes, elle se redresse, presque sur son sternum. Je crains un instant qu’elle ne tente de se lever, avec moi à cheval sur son garrot. Nous nous serions sérieusement blessés. Elle soupire, je m’esquive. Elle se recouche. Elle a déjà meilleure mine.

Je fais signe à M. Dangle, lui demande un licol. Une corde, un nœud, des angles, de la mécanique. Comment la déplacer avec un minimum de mouvement, sans lui faire mal, sans se coincer dans les arbres, en négociant une éventuelle tentative de relever trop précoce ? Le casse-tête habituel du cheval couché ou tombé, dans un fossé, dans un boxe, contre une clôture, le papy arthrosique, la mamie blessée. Nous couvrons les plus jeunes arbres d’épaisses couvertures, puis une rotation, à 90°. Le cul vers le bas de la pente, la tête vers le haut. Il faudrait que nous la retournions, pour qu’elle cesse de peser sur son côté ankylosé. Les équins et bovins sont si lourds que la myolyse survient très rapidement, dans ce genre de position. Pas moyen de la faire basculer sur le sternum. Elle nous bloque. La rouler sur le dos ? Pas la place.

Nous l’aidons à se maintenir en position sternale, appuyée contre ma jambe. Je la bloque, nous attendons. 5 minutes ? M. Dangle veut absolument sortir le tracteur ou le 4×4 pour la tirer. Pour l’instant, je refuse. Il est si facile de tout casser avec un embrayage mal géré…

Elle me repousse, se recouche, tente de se relever, à peine un peu tendue sur les antérieurs, aucune poussée sur les postérieurs. Je l’aide à retomber, doucement. Quelques caresses, du calme, le reste du troupeau observe l’alezane. Une bande de témoins silencieux mais curieux, qui inspectent le seau d’eau que nous lui avons proposé, qui reniflent le coffre de ma voiture, qui flairent les cordes et les couvertures. Encore un essai, de toutes nos forces, depuis la position sternale et vers l’avant, le licol tient, nous n’avons pas la force. Nous ne pouvons pas la traîner, nous ne pouvons pas la lever. Je suis sûr qu’elle peut se lever. Elle n’est jamais restée tombée, elle n’a aucun antécédent, elle est bien musclée, en bonne santé.

Une perfusion. Du sucre, de l’eau. Beaucoup d’eau.

M. Dangle est revenu avec son énorme pick-up. Je fais les nœuds, choisis les angles, règle les longueurs. Une traction lente et continue, puissance mais douceur. Je le met en garde. Dix fois ? J’ai vu de telle catas avec ces engins mal gérés…

La jument nous regarde, confiante. Sereine, même. Elle n’a plus mal, elle doit pouvoir se lever, il faut juste réussir à la retirer de cette foutue haie. M. Dangle recule. Juste comme il faut, juste quand il faut. Je tiens la corde, j’observe le licol qui se coince sur sa tête allongée. Entraînée, elle se lève sur ses antérieurs, la traction vers l’avant lui permet de se servir de ses jambes tendues comme d’un pivot. Elle est parfaite. Une dernière traction, à la limite de la rupture, et elle est debout. J’ai envie de m’écrouler, mais il me faut l’entraîner, l’entraîner loin de cette haie, loin de ce fossé, loin de cette pente.

Nous faisons quelques pas, ses membres ne traînent pas, elle marche même bien, trois mètres, quatre mètres, je l’éloigne de la voiture de M. Dangle qui s’est arrêté. Elle regarde le troupeau, ces chevaux qui font les cons autour de nous. Je la détache en vitesse, elle est stable, elle broute.

Victoire.

Je me tourne vers M. Dangle, qui n’y croyait pas, qui pensait que nous l’allions l’euthanasier, M. Dangle que j’avais ignoré pour mieux le diriger : des faits, juste des faits. Ne pas s’avancer, ne pas inquiéter. De toute façon, c’était décidé. Il n’était pas question qu’elle meure connement là, comme ça.

Et puis elle est retombée. S’est laissée tombée, en fait, et s’est recouchée sur le côté, tranquillement.

A quelques mètres de cette putain de haie. Nous l’avons tournée sur le dos, pour que cette fois, elle repose du bon côté. Un coup de corticos. Imperturbable, en position sternale, elle s’est mise à brouter.

Nous avons attendu, puis nous l’avons encouragée, un peu déséquilibrée, pour la forcer à se rattraper. Pas moyen de la décoller. J’ai refais les nœuds, M. Dangle est remontée dans son pick-up. Et à nouveau, nous avons tiré. Et à nouveau, elle a été parfaite. Cette fois-ci, je ne l’ai pas laissée se reposer. J’ai dénoué la corde pendant que M. Dangle reculait, j’ai gravi le pré sous ce foutu soleil de treize heures, et elle m’a suivi, paisible, sans aucune difficulté. Pas de boiterie, pas d’hésitation. Nous avons tourné… cinq minutes, dix minutes ? Épuisé, je l’ai lâchée. Elle est restée debout, elle a fait quelques pas, elle a recommencé à brouter.

Cette fois, nous l’avons laissée. J’aurais du être confiant, pas d’hématome majeur, pas de boiterie, neuro ok, une musculature impeccable, je savais que malgré la myolyse – combien de temps avait-elle pédalé avant d’être retrouvée ? – elle ne devait pas y rester.

J’ai préparé mon ordonnance. Des anti-inflammatoires, une pommade. Quelques recommandations. Quand nous sommes retourné la voir, elle était de nouveau couchée, mais en vache, en train de ruminer brouter. Du bon côté. Alors j’ai dit de lui apporter à boire, et de lui foutre la paix.

Elle n’avait pas le droit d’y rester.

Le lendemain, ils ont rappelé. Elle était de nouveau tombée. Ailleurs. Cette fois, on ne pouvait pas rater le foutu putain d’hématome et d’œdème qui lui bouffait toute une cuisse, tout un postérieur. Cette fois, aucune traction ne l’a relevée. Cette fois, la douleur ne s’est vraiment pas apaisée.

Elle pissait brun, elle pissait cette foutue myoglobine, et elle n’allait pas se relever. Jamais.

Alors tout doucement, parce qu’il le fallait. Je l’ai tuée.

Continuer la lecture

Publié dans cheval, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur La haie

Stratégie

Depuis que les centres de régulation se sont équipés de systèmes de géolocalisation de leurs ouailles motorisées SMUR, on peut plus faire les cons un détour. Alors que pourtant, c’était sympa d’aller poser dans le jardin de Mémé avec l’hélico. … Lire la suite Continuer la lecture

Publié dans Coma, réanimation, SAMU, SMUR, URGENCE | Commentaires fermés sur Stratégie

Contre son gré

Le silence est étouffant. Dans la semi-obscurité de la salle de radio, nous sommes trois.

Il y a ce monsieur, dont je ne connais pas exactement la place dans la famille. Il est appuyé contre le mur, les mains jointes dans le dos, il regarde surtout le plafond. Il fait parfois des signes de dénégation avec la tête, mais il s’est exclu de la conversation quelques trente minutes plus tôt. « C’est Francette qui décide, c’est son chien. »

Il y a Mme Rodriguez. Francette. Elle a dans les soixante-dix ans, ses lunettes lui donnent un air sévère, tout encadrées de rides dures. Elle est toute petite, elle a la bouche pincée, pincée avec force. Il y a de la violence dans ses lèvres et dans ses rides. De la colère ? Peut-être.

Il y a moi. Grand, le visage creusé, avec mes joues mal rasées, ma blouse blanche et mes grolles douteuses. Perdu au milieu de la pièce, je parle en regardant la chienne plutôt qu’en regardant mon interlocutrice. Je n’arrive pas à regarder les gens qui ne sont pas d’accord avec moi.

Il y a Duchesse, évidemment. C’est pour elle que nous sommes là. Duchesse est un genre de pinscher nain. Orange. Presque brune sous la lumière jaune du plafonnier. Elle gît sur son flanc droit, elle respire vite, trop vite, trop superficiellement. Elle est en train de mourir.

La pièce est sombre. Une lampe à variateur réglée sur son minimum, un négatoscope dont la lueur est cachée par une radio. Je viens de poser la sonde de l’échographe, le diagnostic est facile. Aujourd’hui en tout cas, parce que deux jours plus tôt, je suis passé complètement à côté. Duchesse allait mieux avec mon traitement, elle s’était remise à manger, et puis ce matin, vers 6h, elle a couiné, et puis elle s’est dégradée. Maintenant, il est à peine 10h, elle est en train de mourir. Je sais pourquoi, je sais ce qu’il faut faire. Mais entre elle et moi, il y a Mme Rodriguez.

Je viens d’énoncer mon diagnostic. Et mon pronostic, à la louche. C’est vraiment grave, mais elle a vraiment ses chances. Elle n’est pas toute jeune, mais elle n’a que dix ans. Dix ans, pour un pinscher, ce n’est pas vieux. Pour qu’elle vive, il faut que j’opère, tout de suite.

Mme Rodriguez vient de me demander l’euthanasie.

Le monsieur est appuyé contre le mur, il regarde le plafond. Il secoue la tête. Il sort, en prenant son téléphone portable.

Je suis assommé, je ne réfléchis plus, je n’y arrive plus. J’acquiesce. Je la laisse là, seule, avec Duchesse. J’ai remonté la lumière, mais la pièce reste obscure. Je croise une ASV, qui ne demande rien, elle a vu mon visage. Je dois avoir la bouche pincée. Avec force. Je prends les euthanasiques, dans le petit meuble sous clef. Mon associé me regarde l’air effaré.

« Tu la piques ?
– Elle refuse les soins. « Trop cher ». Je lui ai proposé une aide à la prise en charge avec l’asso, et un paiement sur 6 mois. Elle refuse.
– Ah… »

J’aperçois le monsieur, dehors, il marche sur le parking, il fait des aller-retour en agitant son bras gauche, la main droite vissée sur l’oreille.

Je soupire, je prend un tube vert dans le tiroir, je retourne vers Duchesse.

« Bon, je ne vous compterai rien, mais je veux faire une prise de sang, voir si ses reins fonctionnent encore. »

Elle ne répond rien. Je parle doucement à Duchesse, autant pour briser le silence que pour la rassurer, même si elle est sourde. On ne soigne pas un chien de la même façon quand on lui parle. Elle ne sent pas ma piqûre. Je repars avec mon millilitre de sang. Trois minutes à tapoter sur la capot de l’analyseur. Trois minutes à serrer les dents, réaliser que je serre trop mes dents, les desserrer, les resserrer.

Créatinine inférieure à 0.50 mg/dL

Ses reins fonctionnent parfaitement. Un point de plus pour le pronostic. Je retourne vers la salle de radio, incertain. Dans le couloir, le monsieur m’attrape par le bras.

« Elle a vraiment ses chances, docteur ?
– Je vous l’ai dit, je reste là-dessus : au moins une sur trois. Peut-être plus. Je ne peux pas dire mieux. Les reins sont bons, la marche à suivre est évidente. Mais il faut faire vite.
– Une sur trois, hein ? Hé, de l’argent, elle en a. Beaucoup. »

Je rentre dans la salle de radio, le monsieur sur mes talons. Toujours la respiration de Duchesse, si courte, si rapide. Elle devrait déjà être sous perfusion.

« Francette, j’ai eu Pauline au téléphone, elle dit qu’il faut l’opérer. Que Jean-Paul peut payer.
– Oui, c’est facile, Jean-Paul peut payer. Mais elle souffre, et elle va mourir. »

Ses mots sont durs, ils frappent sec.

J’interviens, accroupi devant la table, en train de poser un garrot tout en me tortillant pour être dans l’axe de sa patte.

« Bon, je pose le cathéter, quoi qu’on décide, on en aura besoin. Elle va mourir si on ne fait rien. Si je l’opère, je ne suis pas sûr de la sauver, mais elle a ses chances. Une sur trois, ou plus. Elle n’est pas en insuffisance rénale.
– Elle a déjà dix ans, elle est vieille !
– Mme Rodriguez, un pinscher, ça peut vivre 15, 16 ans. Ou plus. Elle n’est pas vieille. Pour un humain, ça fait dans les soixante ans. Soixante-dix tout au plus. Les docteurs ne laissent pas mourir les patients sous prétexte qu’ils ont soixante-dix ans, à l’hôpital.
– Ils ne les sauvent pas tous !
– Non, ils ne les sauvent pas tous. »

Elle a soixante-dix ans, cette dame. Ou un peu moins.

« Vous avez dit que c’est très grave !
– Je le maintiens, mais on peut opérer, elle peut récupérer sans séquelle, et vivre 5 ans de plus. Ils n’auraient plus beaucoup de boulot, les médecins, si ils arrêtaient de soigner les maladies graves quand il reste un tiers de sa vie à vivre. »

Être convaincant, parler sans violence, avec un sourire mais pas trop, sans condescendance. Le juste ton, sa vie en dépend. Ne pas la braquer, la faire tourner.

« Je peux vous proposer un truc. Je l’opère, de suite. C’est risqué, parce qu’elle est très mal, mais elle ne s’améliorera pas avec des médicaments, on n’a pas le temps. Je peux l’anesthésier, j’ai ce qu’il faut, les bonnes machines, les mêmes qu’à l’hôpital, avec les gaz anesthésiques. Ça ne m’inquiète pas plus que ça, l’anesthésie. Je l’ouvre, je vois comment c’est dedans. Si tout est pourri, on arrête, je l’euthanasie pendant son sommeil, elle ne sentira rien, elle ne souffrira pas. Pour elle, ce sera comme si je l’euthanasiais sans l’opérer, et ça ne vous coûtera pas très cher. Mais si c’est jouable, je termine la chirurgie. Je ne veux pas m’acharner, je veux lui donner sa chance, ok ? »

Ses lèvres, pincées. Ses mains, serrées sur son sac à main.

« Francette, c’est Pauline. Là, au téléphone. Elle dit qu’il faut opérer. Qu’il faut lui donner sa chance, qu’une chance sur trois, c’est bien.
– Pauline, Pauline, oui, mais bon, elle souffre, et elle va mourir, alors faut la piquer, c’est comme ça, et j’en reprendrai un autre. »

La voix est ténue, au téléphone, je l’entends, nous l’entendons tous dans le silence à peine froissé par la respiration de Duchesse. Le monsieur tient le téléphone dans la main, à un mètre de moi, à un mètre de Mme Rodriguez. Elle vient de loin, cette voix. « MAMAN ! Tu laisses le docteur opérer ! C’est Duchesse, merde ! »

Le silence, la respiration de la chienne. Je prends Duchesse dans les bras, je ne regarde personne, je vais au bloc. Dans le couloir, je me retourne.

« Je l’opère tout de suite. Dans trente minutes à peine, je saurai si c’est pourri ou pas. Attendez trente minutes en salle d’attente, d’accord ? »

Les trente minutes sont passées. La péritonite était aiguë, l’utérus n’avait percé que ce matin, sans doute vers six heures, quand Mme Rodriguez avait entendu la chienne se plaindre, et vomir. J’ai passé plus de deux litres de chlorure de sodium tiédi pour nettoyer chaque cul de sac du péritoine. Posé un drain. Elle n’était qu’à 35°C de température rectale quand j’ai commencé. Elle était dans le coma, et la chirurgie a duré plus d’une heure. Ovario-hystérectomie, résection d’un bout de mésentère. Lavage, lavage, lavage. Malgré toutes nos précautions, sa température rectale était passée à 32°C en fin de chirurgie. Il lui a fallu douze heures pour émerger. Elle a passé deux jours dans le gaz, avec des troubles neurologiques qui m’ont fait craindre le pire. Puis elle s’est tenue debout. Elle a mangé. Au bout de cinq jours, elle rentrait à la maison.

Duchesse va bien. Elle aurait tout aussi bien pu mourir.

Cette fin ne justifie pas du tout ces moyens.

Mais…

Continuer la lecture

Publié dans chien, chirurgie, déontologie, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Contre son gré

Ghost

Paul, 5 ans, a été amené aux Urgences par les pompiers de Bourg-Sur-Pont. Aux Urgences Ped (iatriques). Un grand service pour de petits patients, avec des petits stickers colorés aux murs, de petits badges chatoyants sur les blouses du personnel, … Lire la suite Continuer la lecture

Publié dans avp, Coma, Détresse respiratoire, erreur, Études de médecine, Neurologie, Polytraumatisme, réanimation, Régul, régulation, SAMU, Souvenirs, Traumatologie, URGENCE, ventilation | Commentaires fermés sur Ghost

Infirmiers de santé au travail au sein des services interentreprises de santé au travail et infirmiers au sein des entreprises

Depuis de nombreuses décennies des infirmiers sont présents sur les sites de certaines entreprises, au sein des services de santé au travail dits d’entreprise, mais il n’y avait pas d’infirmiers au sein des services de santé au travail interentreprise, SSTI. […] Continuer la lecture

Publié dans Dépistage, diplôme, Éducation, entreprises, entretien de santé infirmier, équipe pluridisciplinaire, formation, infirmiers, Infirmiers en santé au travail, interentreprises, médecin du travail, missions, prévention, profession, protocole, recrutement, réforme, responsabilité, santé au travail, secret professionnel, service de santé, URGENCE | Commentaires fermés sur Infirmiers de santé au travail au sein des services interentreprises de santé au travail et infirmiers au sein des entreprises

Impérissable

Fin d’inter dans un petit bled paumé loin-loin. Au moment de grimper dans la voiture blanche coiffée de bleu, un gamin m’interpelle. «Bonjour, scusez moi, sté vous à la télé ?» Euh … Flottement. «Eh Madame, Docteur, spavous qu’avez soigné … Lire la suite Continuer la lecture

Publié dans analgésie, Douleur, SAMU, SMUR, Traumatologie, URGENCE | Commentaires fermés sur Impérissable

Proctocologie

Parmi les traits qui me poursuivent depuis ma plus tendre enfance, y’a l’incoercible peur du gendarme. La subversion me fascine, mais c’est plus fort que moi : je ne peux franchir la limite de l’interdit tant la trouille de me … Lire la suite Continuer la lecture

Publié dans Cardiologie, Douleur, Infarctus, SAMU, SMUR, Trouille, URGENCE | Commentaires fermés sur Proctocologie

Milkshake au coing

Contrairement à ce que son nom laisserait volontiers présager, le cognassier n’est pas un arbre-à-connasses. Ni à connards, d’ailleurs. Connaissiez-vous le fruit du cognassier ? [Mouarf] Ou vous vous en cognez ? […] Pour ceux qu’un perfectionnement en botanique arboricole … Lire la suite Continuer la lecture

Publié dans Souvenirs, URGENCE | Commentaires fermés sur Milkshake au coing

Travailler en période de canicule ou par chaleur extrême en 2013

Certaines personnes qui travaillent sont plus exposées que d’autres aux risques liés aux fortes chaleurs. Afin de limiter les accidents du travail liés à de telles conditions climatiques, des mesures … Continuer la lecture

Publié dans accident du travail, ambiance thermique, canicule, chaleur, document unique, employeur, entreprise, plan, risque, Santé, sécurité, température, Travail et canicule, travailler, URGENCE | Commentaires fermés sur Travailler en période de canicule ou par chaleur extrême en 2013

Soigner, parce qu’il le faut ?

C’est un samedi soir.
Il est 19h00, j’aimerais bien rentrer chez moi, mais, pas de bol, j’ai eu quatre appels entre 18h45 et 19h00.

Le premier a été vite expédié. Un chien qui s’étranglait avec un os, mais qui l’a vomi dans la voiture (technique à retenir pour quand je n’aurai plus d’apomorphine).

Le second, je l’ai mis sous perf’ et hospitalisé direct, dans la cage à côté de son frère qui est là depuis hier. Une portée de chiots, un parvovirus, un week-end à nettoyer et désinfecter cages et chenil, histoire de mieux apprécier la valeur de nos assistantes.

Le troisième ne m’a pas pris bien longtemps non plus. Plus de peur que de mal sur un accident de la route, le conducteur a pilé, le pare-choc a juste bousculé le chien.

Le quatrième m’a occupé jusqu’environ minuit.

C’est une cliente que je ne vois pas souvent, mais régulièrement et depuis longtemps, qui me l’a amené. Mme Baïs. Sa fille l’accompagnait. Je soigne leurs chevaux, et leurs chiens à l’occasion. Ils ne sont pas très véto. Leurs animaux vivent leur vie, plus ou moins en liberté autour de la maison. Ils les nourrissent bien, s’en occupent, mais les chiens, les chats ou les autres bestioles ne sont que ça : des chiens, des chats, des bestioles. Pas des enfants de remplacement, des confidents ou des compagnons de vie.

Je les aime bien : ils sont clairs et cohérents.

Leur jack russel a déconné. Dans les grandes largeurs. Il n’a rien trouvé de plus intelligent qu’attaquer un chien qui passait avec une joggeuse sur la route devant la maison. Un jack russel, c’est un petit chien. Un terrier. Un genre de fox, si vous voulez (là, normalement, les fans de jack russel ET de fox devraient me sauter dessus). Le chien qui passait, c’était un leonberg. 60kg. Le jack russel est vite rentré chez lui, avec quelques trous dans la peau.

Une fois l’émoi de la bagarre passé, chacun est retourné à ses occupation. Les trous, ce n’était objectivement pas grand chose. Ils ont désinfecté et espéré que « ça lui apprendrait » – sans trop y croire. Puis oublié.

Le lendemain soir, ce samedi, à 18h30, le chien a vomi du sang.

Une bonne partie de son aine droite était tuméfiée. Il y avait un petit coup de croc. Pas grand chose. La peau avait pris une vilaine teinte violacée, nuancée de noir. C’était gonflé, mais la douleur était impossible à estimer. Le chien n’était vraiment, vraiment pas bien. Très abattu, un peu déshydraté. Il endurait.

Un examen rapide à l’échographe m’a rapidement confirmé ma suspicion : le muscle abdominal était déchiré, les intestins était sous la peau. Avec les vomissements, j’imaginais une occlusion liée à une hernie étranglée : l’intestin faisant une boucle par la déchirure abdominale, trop serré, étranglé par l’étroitesse de la plaie d’éventration. Le sang ne circule plus, l’intestin meurt.

C’est évidemment une urgence, c’est évidemment très grave. Je démarrerai l’opération environ une demi-heure plus tard. Finalement, le croc avait même percé l’intestin, qui déversait son contenu dans la poche entre la peau et le muscle abdominal. Il m’a fallu enlever environ 30cm d’intestins. C’est la chirurgie la plus complexe que je sache faire.

Tout s’est très bien passé.

Lorsque j’ai établi mon diagnostic, avec la propriétaire du chien et sa fille, j’ai évidemment expliqué les tenants et aboutissants du problème. Que j’ai eu tort sur la nature exacte de la blessure n’y changeait finalement rien : la prise en charge était la même.

Elles étaient évidemment d’accord pour que j’opère. Madame s’est d’ailleurs excusée, plusieurs fois, pour la soirée que j’allais passer. J’ai eu beau lui expliquer que j’étais là pour ça, elle avait bien conscience que mon samedi soir se passerait en tête à tête avec les intestins de son chien et pas avec ma famille. Elle avait compris que c’était une chirurgie complexe, et que le risque anesthésique était relativement important. Qu’il faudrait sans doute quelques jours d’hospitalisation, et une alimentation spéciale pendant deux semaines au moins.

J’ai donc recueilli dans les règles de l’art son consentement éclairé.

Je n’ai pas fait signer de demande de soin, ou de document prouvant le consentement éclairé. Ici, ça ne se fait pas. Nous n’avons pas de problème à ce niveau. Les gens sont d’accord ou pas, mais nous n’avons pas (encore ?) formalisé cette étape indispensable de la relation de soins. La parole donnée, la confiance et le respect mutuel entre client et vétérinaire fonctionnent bien. J’ai bien conscience que ce n’est plus le cas partout, et je chéris cette relation précieuse.

Nous n’avons pas parlé d’argent. Parce qu’avec eux, ça ne se fait pas. C’est monsieur qui gère, et, ce soir-là, il n’était pas là. Je le connais, il me connaît, je sais qu’il serait d’accord. N’y voyez aucun sexisme, ou mépris, ou catégorisation : c’est comme ça que leur famille fonctionne. Je n’ai pas abordé le sujet, elles non plus. Elles avaient pourtant parfaitement conscience que ça risquait de coûter cher.

J’ai préféré ne pas le mettre sur la table pour me concentrer sur le plus urgent : enlever ses intestins pourris à ce chien.

Elles ont préféré ne pas aborder la question pour des raisons qui leur appartiennent.
Ce n’était certainement pas parce que ça n’avait pas d’importance. Ce sont des gens modestes.
Ce n’était pas parce qu’il n’y avait pas le temps, ou que l’occasion a manqué.
C’était peut-être parce qu’on ne parle pas de ces choses là, et encore moins au docteur. Cela, j’en avais conscience, ce n’était peut-être pas à mon honneur de n’avoir pas brisé le silence sur cette question. On flirtait sans doute à la limite de la manipulation, comme c’est souvent le cas dans la relation entre le soignant et le soigné (ou le propriétaire du soigné, dans le cas d’un animal…).

D’habitude, je mets les pieds dans le plat. Je sais le problème de la valeur de la vie, je sais que les soins que je prodigue peuvent être chers. Je connais également leur coût. Je me suis dit qu’il était plus pertinent de ne pas aborder la question. Je ne sais pas exactement pourquoi.

La facture s’est finalement élevée à 700 euros, pour une entérectomie sur éventration souillée (anesthésie gazeuse, environ deux heures et demie d’intervention, seul, un samedi soir, deux boîtes de chirurgie…), surveillance du réveil (environ 3/4 h de plus dont j’ai profité pour nettoyer le bloc et les boîtes de chirurgie), trois jours d’hospitalisation dont un dimanche, des tas de médicaments (analgésiques surtout, anti-inflammatoires, antibiotiques), un petit sac de croquettes et tous les petits soins qui accompagnent une telle intervention.

Objectivement, je pense que ce n’est pas cher. Comme me le disait un confrère très spécialisé, habitué des grosses factures : « c’est pas cher, mais c’est beaucoup d’argent. »

Nous n’avons abordé la facture que lors du retrait des points, deux semaines plus tard. Tout s’était très bien passé, quoique cette précision ne soit théoriquement pas pertinente concernant le prix des soins.

Cette fois-ci, c’est M. Baïs qui était venu, avec sa fille. Lorsque j’ai abordé la question de la facture, prévenant et anticipant sur une possibilité d’étalement de paiement, il se doutait bien que ce serait cher. Mais il ne pensait manifestement pas que ce serait autant. Je savais que, pour eux, c’était une somme très importante. Pour certains, ce serait une somme insurmontable (qui condamnerait leur animal ?). Pour d’autres, un simple détail.

M. Baïs n’a pas du tout contesté le prix. Mais il s’est visiblement décomposé. Du coup, j’étais encore moins fier de n’avoir pas abordé la question avant. Je ne sais toujours pas si c’était une erreur de ne l’avoir pas fait. Il m’a fait confiance, par procuration certes, mais peu importe. Il a apprécié la réussite de mon travail, et réalisé en voyant avec moi le détail de la facture, que d’une part le prix était « juste », et que d’autre part je lui avais « remisé » certains actes dans une logique de forfait de soins.

M. Baïs a eu très précisément les mots suivants :

« Je paierai, oui, bien sûr.
C’est normal, c’est mon chien, il faut bien le soigner.
Mais quand même, c’est sûr, ça fait beaucoup d’argent.
Mais quand on a un animal, c’est sûr, on le soigne, il le faut. »

Je n’ai pas oublié ses mots.

J’ai entendu l’idée, considérée mais vite évacuée, de ne pas me payer. Il savait qu’il n’avait aucune raison de ne pas me payer, et c’est un homme honnête qui me considère comme un homme honnête.

J’ai entendu ce que je savais : c’était vraiment beaucoup d’argent. Il l’énonçait sans honte, ni comme un aveu, ni comme un reproche, et d’autant plus facilement sans doute que je l’avais déjà précisé. J’ai conscience du prix, de ce que représente cette somme pour une famille modeste. J’ai aussi conscience des coûts et de la valeur des soins, ce qui me permet de présenter sans honte mes factures (et il m’a fallu beaucoup de temps pour apprendre à assumer mes factures).

J’ai surtout entendu cette obligation morale à laquelle je n’avais pas vraiment réfléchi. J’avais bien sûr déjà entendu la formule « quand on a un animal, on l’assume », et ses diverses variantes. Mais cette phrase, jusque là, était restait pour moi une idée prête à penser, une formule toute faite. Je m’interroge encore régulièrement sur les questions liées à la valeur de la vie animale, évitant autant que possible ses dilemmes inhérents à mon métier. Là, ce n’était pas la question.

M. Baïs interprétait devant moi, avec beaucoup d’honnêteté, cette contrainte morale.

Il faut soigner son animal.

Pourquoi ?

Parce qu’on en a la responsabilité, et qu’avec elle vient une obligation morale qui n’existe pas s’il s’agit de réparer une voiture.

Cette obligation morale envers un animal n’existait pas, ou en tout cas n’était pas la règle, il y a quelques décennies. Elle ne vaut d’ailleurs que pour notre société et celles qui lui ressemblent. Elle sous-tend l’essentiel de mon activité professionnelle, surtout avec la baisse de l’activité « rurale » depuis quelques années. Elle est même entrée dans la loi avec la notion d’obligation de soins.

Dans le même temps, les progrès de la médecine vétérinaire, sur les traces de la médecine tout court, sont fulgurants. L’augmentation des moyens financiers consacrés aux animaux accompagne l’augmentation des moyens médicaux disponibles. Pharmacopée, imagerie, chirurgie, compétence… Les vétérinaires d’aujourd’hui ne font plus le même métier que les vétérinaires de la génération qui les a précédés.

Dans le même temps, les vétérinaires, comme les propriétaires des animaux, deviennent un enjeu financier pour les labos, les assureurs et les affairistes divers et variés.

Puisqu’il faut soigner l’animal, puisqu’on le doit, autant s’en donner les moyens.

Jusqu’où ?

Et comment devons-nous désormais comprendre l’obligation de moyens inhérentes à l’exercice loyal de la médecine ?

Parce qu’un moyen existe, faut-il l’utiliser ? Doit-on l’utiliser ? Le proposer, oui, on le doit, et c’est finalement ici que s’achève a priori le principe de l’obligation de moyens, réduite à une obligation d’informer sur l’existence des moyens. Ensuite, il faut composer avec les contraintes, les attentes, les limites et possibilités financières et techniques de chacun – aussi bien vétérinaire que propriétaire. De cette confrontation entre le « possible » et le « disponible » renaît l’obligation de moyens, définie cette fois par un devis qui tient lieu de contrat de soins.

Un médecin me disait l’autre jour : « nous, quand on ne sait pas, on fait un scanner. » Curieuse logique, d’un point de vue médical d’une part, mais d’un point de vue économique également. Le moyen existe, on doit l’utiliser, d’autant plus qu’on pourrait lui reprocher de ne pas le faire. En médecine « humaine », la question économique est pour l’instant évacuée (du point de vue du patient en tout cas). Pour le meilleur et pour le pire, notamment l’insupportable « j’y ai droit, je cotise », à la fois parfaitement logique et totalement vicié. Je commence à le voir apparaître avec les mutuelles de santé pour animaux de compagnie, qui permettent de fausser la décision médicale d’une manière inédite : avant, on était contraint par défaut de moyens, nous dirigeons-nous nous aussi vers une contrainte par excès ?

Jusqu’où faut-il aller ? Et puisque la question est par essence morale, quel est le seuil immoral ? Celui qui rabaisse l’homme sous le niveau de l’animal de compagnie ?

Continuer la lecture

Publié dans argent, chirurgie, code de déontologie, déontologie, honoraire, hospitalisation, obligation de soins, Un peu de recul, URGENCE | Commentaires fermés sur Soigner, parce qu’il le faut ?

Le bouchon

Il est 8h du mat’. Je finis de poser mon cat’ à l’oreille d’un veau dans le fond d’une étable du fond d’un vallon. La journée a commencé trop tôt, mais au moins, celui-là devrait s’en sortir. Perf’ sur la journée, ou au moins la matinée, avec un peu de chance il profitera du soleil qui s’annonce.

Mon téléphone murmure un vague blip. Un SMS. Un message sur mon répondeur. Vue l’heure, ça va encore être quelqu’un qui veut un rendez-vous. A cette heure là, je ne décroche plus, je filtre. Mais là, de toute façon, je n’aurais pas pu prendre l’appel : le téléphone, ici, ne passe que par accident. Sur un malentendu, parfois, un SMS passe. Orange couvre 99% du territoire, je vis dans un des milliers de 1% de France. Je vérifie quand même : « vous avez 4 nouveaux messages ».

Merde.

Des messages, ce ne sont pas des prises de rendez-vous. C’est une urgence. Je finis de poser la perf’, balance les antibios et compagnie, gribouille une ordonnance et file en direction de la crête la plus proche, là où le téléphone passera.

Et ça ne rate pas. L’appel a déjà presque une demi-heure. Et c’est vraiment une urgence. Le message est hystérique, mais ce n’est rien par rapport aux suivants. Cheval bouché, des granulés de luzerne trop vite avalés. Le cheval est calme, précise-t-elle. Pas elle. Plus du tout au quatrième message, que je n’écoute même pas. J’ai tout ce qu’il faut dans la voiture ? Garé en vrac sur le bord d’une petite route, j’inspecte mon coffre. Sondes naso-oesophagiennes en silicone, huile de paraffine, cathéters rouges, anti-spasmodiques, antibiotiques, anti-inflammatoires. Je n’ai pas la pompe, ni le sérum antitétanique. Je vais devoir faire un crochet par la clinique. J’en ai en tout pour une bonne trentaine de minutes de route. Entretemps, la clinique aura ouvert, me déchargeant des appels. Un saut de puce dans la réserve, j’ai la pompe, un dans le frigo, le sérum. Je reprends un flacon d’analgésiques, au cas où, je sais que j’ai des sédatifs. Un sachet de mash, au cas où. Je pars alors qu’arrive la première ASV. Je lui dis d’appeler Mme Dussans, pas la peine qu’elle continue à stresser. J’arrive.

J’arrive mais la route est longue. Je déteste les bouchons œsophagiens. Un cheval un peu glouton, pas mal de malchance, et l’œsophage se bouche, souvent à l’entrée dans le thorax, avec un agglomérat de granulés. Le cheval tousse tant et plus, le risque de fausse déglutition est très important, celui de lésions de l’œsophage aussi. Mes deux derniers se sont très mal terminés. Autant vous dire que je stresse déjà, d’autant que la propriétaire de ce cheval est loin d’être commode. J’ai toujours du mal à bosser avec les gens stressés, exigeants et, du coup, agressifs. Quand tout va bien, « c’est normal ». Quand ça merde, « c’est un scandale ». Alors j’essaie de fermer les écoutilles, de me concentrer sur l’animal qui n’a pas moins qu’un autre le droit d’être bien soigné. Mais je sais que je suis moins bon. Je n’ai pas le tempérament des grandes gueules de confrères qui arrivent à faire taire ceux qui tentent avec eux le concours du plus désagréable.

Je me gare près du box. La dame est avec son cheval, ses chiens et son mari. Elle est calme et souriante, lui aussi. Le cheval s’est débouché ?

Même pas.

Faut que j’arrête de me faire des montagnes pour rien, moi.

Le cheval a l’air calme. Pas d’efforts de toux, pas d’écoulements nasaux trop visibles.

Je charge tout mon bordel dans la caisse à outils. Auscultation rapide. J’écoute surtout sa respiration au niveau de la trachée, et à la sortie des narines. Le souffle chaud du hongre alezan me caresse les oreilles. C’est humide, ça bulle un peu, rien de grave. La trachée est sèche, mais on entend la douleur des aryténoïdes. Je désinfecte au niveau de la jugulaire, tonds, pose mon cat’. J’ai le temps de faire les choses à fond. Injection d’anti-inflammatoires, supprimons la douleur. Je teste les narines avec le doigt. Korn (sérieusement, qui a baptisé ce cheval Korn ?) n’aime, pas plus que les autres chevaux, avoir le doigt du véto dans le pif. Sédation. J’ai un cathéter, j’en profite.

Deux minutes plus tard, Korn a, sédation oblige, les narines au raz du plancher. Je commence à l’explorer avec ma plus grosse sonde. C’est un peu joueur, il n’est pas si grand que ça, mais si j’arrive à passer celle-là, il sera plus simple de laver l’œsophage. Premier essai, raté, je suis dans la trachée. C’était couru, il avait vraiment trop la tête allongée sur l’encolure. On n’est pas là pour travailler l’extension, koko, alors j’indique à Mme Dussans d’encapuchonner son cheval, avec l’aide de son mari. Comme d’habitude avec le sédatif, il se laisse porter. Le couple en chie grave pour le maintenir dans la position souhaitée. Cette fois, je bloque, c’est bon signe. Je leur fais bouger un peu la tête, à droite, à gauche, en bas, je finis par passer et trouver l’œsophage, j’avance. Ils peuvent lâcher la tête.

Le cheval tousse un coup, évacue par le nez une grande quantité de salive.

Je bloque très vite. Mes repères dessinés sur la sonde sont déjà effacés. Tant pis. Je dois y être, juste à l’entrée du thorax. Il n’y a rien qui sort spontanément. J’envoie un peu d’eau tiède. Un coup de pompe. Le cheval ne se plaint pas, et garde la tête basse. C’est ma configuration préférée dans ce genre de situation. Si du liquide remonte par l’œsophage, et c’est presque toujours le cas, il ne descendra pas dans la trachée. Encore un peu d’eau, je recule de cinq centimètres, m’enfonce à nouveau. Rien ne vient. J’attends un peu, que l’eau commence à désagréger le bouchon. Je m’enfonce à nouveau, de deux centimètres ou trois. Encore un peu d’eau. Cette fois, du liquide vert commence à descendre la sonde. Difficilement. C’est très épais. Je recule et repars à l’attaque, renvoie un peu d’eau, mais cette fois, ça déborde : de la luzerne coule par le nez. Pas beaucoup, et le cheval ne bouge pas. Ça va. Je poursuis mon travail de sape, lentement, doucement, en avant, en arrière, ne pas forcer, jamais, ne pas injecter trop d’eau. Aspirer un peu, à la bouche, ma pompe ne fonctionne que dans un sens. Ça ne sert à rien, et puis bon, la luzerne et la salive de cheval…

Ça va venir. Entre ce qui sort par la sonde et le nez, cela finira par être suffisant. Je suis accroupi devant la narine droite de Korn, jouant avec la sonde. M. Dussans est juste à côté de moi, à moitié assis, prêt à maintenir la sonde lorsque je m’écarte pour renvoyer un coup de pompe.

Le cheval est complètement assommé par le sédatif. Il ne cherche jamais à relever la tête, facilitant ainsi l’écoulement des granulés mal dissous. Le jus vert coule doucement dans la sonde. Encore un peu d’eau.

J’enfonce ma sonde, en la tournant doucement sur elle-même. Je vois bien que Korn s’agace un peu. Son propriétaire, toujours assis à côté de moi, lui caresse la joue. Je suis accroupi, avec ma blouse cachou des travaux salissant sur mon T-Shirt, à l’entrée d’un box sur le flanc d’une colline, à goûter enfin ce soleil que nous attendons depuis des semaines. M. Dussans est à côté de moi, toujours à moitié assis, dans sa cote verte largement ouverte. Korn remue la tête de gauche et de droite. Puis la relève rapidement, un instant, et éternue brutalement, chassant tout le jus de luzerne imbibée de salive accumulé dans ses narines. La droite, juste pour mon col. La gauche, pile pour celui de M. Dussans. Nous sommes couvert de morve, de salive et de luzerne. Mme Dussans ne peut retenir un rire.

C’est… tiède.

Je continue le boulot après un rinçage rapide dans le seau. Un peu plus méfiant, cette-fois. J’éviterai très bien l’éternuement suivant avec une esquive par la gauche. Pas M. Dussans. Mes sourcils sèchent et se collent. Je pense que cette fois, ça y est. J’enfonce un peu plus ma sonde, insiste un poil, et avance. Je ne sais plus trop où j’en suis, alors je reprends la pompe. Un coup, l’eau passe sans souci. Un second, puis un troisième, cette fois c’est sûr, j’envoie dans l’estomac. Je retire ma sonde jusqu’à mi-oesophage, j’attends un poil, et sors complètement.

C’est terminé. J’ausculte à nouveau les poumons. Je n’entends rien de spécial, mais avec le volume des battements cardiaques, je ne suis pas complètement rassuré. La trachée est toujours sèche. Le larynx moins algique. Cette fois, c’est bon.

Un antibiotique, quelques recommandations.

Plus qu’à commencer la matinée. Il est 11h lorsque j’arrive à la clinique.

Continuer la lecture

Publié dans cheval, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Le bouchon

Un stage au SAMU

Le tracé du scope reste plat. Arrêt de la réanimation. Il est parti. Quelques mois avant. Mon stage au SAMU du Centre Hospitalo-Universitaire touche à sa fin. Coaché par des « séniors » aguerris, je commence à avoir quelques petits réflexes qui … Lire la suite Continuer la lecture

Publié dans 15, avp, centre 15, CHU, hémoglobine, médecin, médecin de campagne, Médecin De Famille, SAMU, SMUR, Stage, stagiaire, URGENCE, VSAB | Commentaires fermés sur Un stage au SAMU

Le SMUR me prend pour une merdre. Histoire de consultation 146.

« … les hommes moyens dont l’esprit est surexcité mais incapable de se libérer dans la création, éprouvent le désir de se donner en spectacle. » Robert Musil (1880 – 1942).
Je venais à peine de terminer le post de Docadrenaline intitulé Tabou (ICI) en m’étant fait la réflexion que, décidément, chacun voyait midi à sa porte et que les réflexions de Robert Musil sur l’inutilité de demander aux gens de parler de leur activité professionnelle tant ils se trompent sur leur rôle réel dans leur milieu et dans la société en général sont toujours aussi actuelles, que je me suis rappelé cette histoire qui s’est produite il y a environ deux ans.
Monsieur A, 59 ans, dont je suis le médecin traitant depuis environ 15 ans, hypertendu traité, fumeur, dyslipidémique traité, hyperuricémique non traité, en surpoids, arrive en urgence au cabinet (pendant mes consultations sur rendez-vous) pour de violentes douleurs abdominales. C’est le jour de congé de mon associée et nous le faisons s’allonger dans sa salle d’examen, je l’examine, et je conclue de façon rapide qu’il s’agit d’un problème coronarien. J’appelle l’hôpital situé à six ou sept minutes en ambulance de mon cabinet, je parle au médecin du smur qui m’envoie un médecin dans les dix minutes.
Ce sont les pompiers qui arrivent en premier, vous savez les gens avec de grosses chaussures de sécurité crottées qui salissent le lino, la moquette et le reste. Un petit jeune frais émoulu de ses trois semaines de formation médicale me dit bonjour (une chance folle) et interroge le patient après que je lui eusse donné quelques données cliniques (j’ai l’impression d’être un paramedic dans Urgences qui fournit des renseignements à Carter ou à Greeen) et il conclue de façon péremptoire à l’absence de douleurs constrictives, il connaît par coeur sa question de pompierat, le thorax, le cou, les bras, les bracelets et il me délivre un sourire goguenard.
Question : pourquoi n’y a-t-il pas d’ECG à mon cabinet ? Réponses : quand je me suis associé il n’y en avait pas (et j’ai commencé en partageant un bureau) ; l’hôpital est à six minutes du cabinet ; quand j’ai pensé en acheter un je me suis rendu compte que mes compétences techniques avaient faibli de façon dramatique.
Puis arrive l’infirmière du smur avec un « assistant ». Je lui raconte mon tableau clinique sous le regard toujours aussi goguenard du jeune pompier. Elle n’y croit pas à cette affaire. Elle pense qu’il s’agit d’un début de gastro. « Mon » patient n’est pas d’accord mais son inquiétude grandit. Une voie d’abord veineuse est installée, les électrodes sont mises en place. C’est alors que le grand chef docteur arrive, un collègue à qui j’ai déjà écrit des courriers me plaignant du manque de retour d’informations après intervention, désagréable le collègue, il ne me dit pas bonjour, la valetaille cela reste à l’office, il ne dit jamais bonjour, jamais content, toujours insatisfait, et il écoute le récit déformé de mes propos par l’infirmière du smur. L’ECG sort : infarctus postéro-latéral.
Je me fais engueuler parce que je n’ai pas appelé plus tôt, « on » me demande pourquoi je n’ai pas d’ECG au cabinet, l’infirmière du smur me fait un (petit) sourire et le jeune pompier goguenard, qui ne s’est rendu compte de rien et qui continuera de réciter son bréviaire lors de la prochaine intervention, vient me demander des précisions sur mon nom, mon numéro de téléphone et sur le poids de mon âge, et je lui dis d’aller voir ma secrétaire pour l’interrogatoire d’identité.
Il n’y a pas de leçons à tirer de tout cela.
Le nombre de fois où je me suis trompé et où mon intervention ne s’est pas traduite par un diagnostic utile…
Je n’ai retenu que le mépris.
Et s’ils savaient, ces braves gens des pompiers, ces braves gens du smur, ce brave type de chef du smur aimable comme les amortisseurs d’une ambulance, comme je ne les méprise pas mais comme je les plains. Comme je les plains de mépriser les autres car qui méprise les autres se méprise soi-même. Je les plains vraiment.

Continuer la lecture

Publié dans CONSULTATION, MEPRIS, MUSIL ROBERT, SMUR, URGENCE | Commentaires fermés sur Le SMUR me prend pour une merdre. Histoire de consultation 146.

URGENCES en MG: bilan initial

Ce bilan basé sur des gestes élémentaires de secourisme, doit être effectué rapidement en moins de 30 secondes , de manière à évaluer au mieux la situation et de démarrer […] Continuer la lecture

Publié dans alerter, bilan, détresse vitale, diagnostic, pls, URGENCE, Urgentologie | Commentaires fermés sur URGENCES en MG: bilan initial

TROUSSE D’URGENCE

Mémento du matériel indispensable à la prise en charge des urgences tout venant afin de pouvoir sauver des vies en toute sérénité. Un stylo, indispensable pour : noter l’adresse d’intervention, réaliser une trachéotomie artisanale (vu à la TV, Urgences), jouer avec pour lutter contre la somnolence quand Thérèse nous décrit en détails les étapes de […] Continuer la lecture

Publié dans caddie, eau, pomme, traitement, trousse, URGENCE, urinoir | Commentaires fermés sur TROUSSE D’URGENCE

Dimanche

Aujourd’hui, c’est dimanche. Je suis d’astreinte : de garde, avec mon téléphone portable même aux toilettes, mais chez moi. Je suis d’astreinte en continu depuis deux jours, mon après-midi de repos précédente, c’était jeudi. La prochaine, mardi. Les journées ont été chargées. Les nuits, moins.

Il est 7h30, je suis dans mon lit, et mon téléphone sonne. Volume à fond, branle-bas de combat. Une voix de femme. Jeune.

– Service de garde.. bonjour ?
– Docteur c’est affreux mon cochon d’Inde a une tique, j’ai peur !
– Zgrmfl mais c’est pas grave, il suffit de l’enlever…
– Mais comment ??? Et puis, il y a les enfants !
– Pfff attendez je vais prendre votre téléphone, je vous rappellerai quand je serai à la clinique…

Suit une séance titubante pour trouver un stylo et un papier, noter le numéro.

– Merci docteur !

7h30. Là, c’est sûr, je suis réveillé maintenant. J’aurais pu l’envoyer chier. Même pas le réflexe. On ne me réveille jamais en semaine pour des conneries pareilles. C’est uniquement les dimanches et jours fériés.
Et moi j’envoie pas chier. Et tout à l’heure, quand je serai à la clinique pour gérer mes hospitalisés, je vais l’appeler pour enlever la tique de son cobaye. Lui montrer comment on fait, lui vendre un crochet à tiques, et même pas lui faire payer le tarif de garde. Mais quel con.

Foutre les chiens dehors, petit dej’, twitter, café. Je vais partir assez tôt à la clinique, j’ai des trucs très lourds dans mon chenil, pas que ce soit urgent mais là, tout seul chez moi, je stresse et tourne en rond. Je bouquine un chapitre de mon Ettinger, n’en retiens rien, prends mes clefs et ferme la porte. Je vais aller voter en vitesse, pas sûr que j’aurais le temps plus tard. Au bureau de vote, il y a quelques vieux du village et une assiette de crêpes. Je serre quelques mains en vitesse, engloutis une crêpe tendue par madame le maire, et file en montrant mon téléphone comme une excuse.

« Les urgences, tout ça. »

Il est 9h lorsque j’ouvre la porte de la clinique. Le chien qui devrait être mort depuis trois jours va bien. Très bien. Le téléphone sonne, un chien qui refuse de manger, pas joyeux, pas en forme. Alerte piro. Ce n’est peut-être pas ça, mais on ne va pas prendre de risques. En attendant qu’il arrive, j’appelle la propriétaire du cobaye, et administre ses traitement à mon hospitalisé lourd. Le chat opéré hier soir va très bien, pas d’inquiétude, il ronronne peinard dans sa cage avec ses morphiniques, sa litière, sa gamelle et son coussin. N’a pas touché à sa perf’, comme souvent les chats. Je lui fous la paix. Il est apaisant.

Le propriétaire du jeune chien pas en forme arrive vite, pas le temps de promener le chien hospitalisé. On verra après. Un jeune lab’, qui remue à peine la queue alors que d’habitude, rien ne le démonte. Son maître a eu raison de me l’amener. Il n’a pas de fièvre, l’examen clinique est normal, le frottis piro négatif, il n’est même pas franchement malade, mais il y a un truc.

Il a mal, forcément. Le ventre est souple mais il me regarde d’un air accusateur lorsque je le palpe.

« Il a tendance à manger des conneries, ce loulou ?
– Heu, non, ça lui a passé depuis quelques mois déjà. »

J’enfile un gant, que je fais claquer comme dans les séries. Un doigt dans le rectum, des fragments durs, des gouttes de sang. Qu’est-ce qu’il a mangé ce con de chien ?

Des morceaux de bois.

Antalgiques, antibiotiques en couverture, paraffine, on revoit demain si ça ne va pas mieux : m’étonnerait qu’il faille lui ouvrir le ventre, à celui-là.

Pendant la consultation, la dame au cobaye est arrivé. J’ai enlevé la tique avec le petit crochet qui va bien, je lui ai montré comment faire. Quatre euros cinquante, le prix du réveil le dimanche, le prix pour être rassurée même si ce n’était rien du tout. Je trouve ça très con, et je ne vois pas comment faire autrement, là. Je renvoie la dame chez elle avec son cochon d’Inde. Il n’y a pas à dire, je sauve des vies. Je me dis que je comprends les généralistes qui n’assurent plus leurs gardes, vu que de toute façon les vraies urgences filent aux urgences, et qu’il ne reste que ce genre de conneries.

Il est 11h00, et le voisin arrive avec son chien. C’était prévu depuis hier. Ce papy setter s’est descendu une bassine de gras l’avant-veille, et ça a du mal à passer. Je préfère jeter un œil, même si les choses semblaient se dérouler normalement, hier. Il nous a déjà fait une hépatite, une pancréatite, une prostatite, une uvéite, manquerait plus qu’il nous refasse un joyeux mélange de tout ça sur son indigestion carabinée. Pas de selles depuis la veille, mais plus de vomissements non plus. Je fais une radio, histoire de vérifier l’absence d’image d’iléus. RAS en dehors de son arthrose et des plombs qu’il a pris il y a des années. Je remets des antalgiques, on verra demain.

Je promène le chien hospitalisé, renseigne un quidam qui a trouvé un chien, pucé heureusement, renvoyé dans ses pénates immédiatement. Ça aussi c’est du service public : je ne facture jamais rien pour ce genre de trucs, sauf si je garde le chien le temps que le maître puisse le récupérer…

Enfin, il est midi et j’ai fini mes urgences. Je vérifie mes perf’, fais le tour de la clinique, ferme la porte.

Devant la mairie, les gens sont attroupés au soleil. Il y a la queue entre la boulangerie, le tabac et la mairie. Mais ici, ils n’ont pas de crêpes.

Deux heures moins dix, j’ai eu le temps de manger, cette fois. Le téléphone sonne à nouveau.

Un vêlage. A l’autre bout de la clientèle. Je choppe une chupa au passage, en guise de dessert. Pastèque, ma préférée.

Vingt minutes de route, je fais un détour par la clinique pour attraper l’embryotome, au cas où.

Le téléphone sonne, sur la route. Un chien qui s’est arraché une griffe. Il a mal, forcément, mais ce n’est pas grave. Je donne quelques conseils à la dame, qui voudrait quand même me le montrer. Je lui explique que je pars sur une grosse urgence, que j’en ai peut-être pour une heure ou deux. Je la rappellerai.

La petite étable est ouverte aux quatre vents. Il fait un froid glacial malgré le soleil, mais ma chasuble de vêlage coupe bien le vent. Le gars n’est pas trop habitué à me voir dans ce rôle. Avec ses 15 salers, on ne fait jamais d’obstétrique chez lui. Il a eu un bon réflexe : repérer la bête « malade », la remonter à « l’étable », repousser le veau déjà à moitié engagé. J’enfile mes gants, plonge mes bras dans la chaleur de la matrice. La jeune vache n’apprécie pas, mais ne dit rien. Le veau est là, présentation antérieur. D’après l’éleveur, il avait une patte pliée. Une bricole, mais bon, quand on n’a pas l’habitude…
Le souci, c’est cette sensation de vide, d’air dans l’utérus. Normalement, l’utérus, même atone à cause de l’épuisement, ça colle fort au veau, il n’y a pas des masses de place. Là, j’ai l’impression de balader mes mains dans une cathédrale de muqueuses. Et de sentir trop bien le rein gauche, la panse, là en bas. Percée. J’enlève mes gants pour en voir le cœur net, sentir les détails : une vraie catastrophe. Elle est déchirée, depuis le vagin jusqu’à, sans doute, la moitié de l’utérus, avec, évidemment, le col en vrac au milieu. Coup de bol, les artères n’ont pas pris, et le veau est encore en vie. Je glisse mes doigts sur les limites de la déchirure, sens passer un ovaire.

Et après tout, pourquoi pas ?

Je fais une tronche d’enterrement, l’éleveur et sa femme ont changé de visage en voyant le mien.

« Bon, votre veau a tenté de sortir par césarienne, mais tout seul. Il a bien réussi l’ouverture de matrice, même si ça fait plutôt incision de débutant, mais pour le péritoine, les muscles et le cuir, il a merdé. Je vais finir le travail : ouvrir là (je monter le flanc), on sort le veau par le trou qu’il a fait, et je referme tout le bordel. C’est un foutu chantier, il y en a pour deux heures sinon plus, ça peut rater, elle peut mourir de choc (elle fait déjà bien la gueule), ou faire une péritonite dans les jours qui suivent. Le veau, ça devrait aller. Il me faudrait deux seaux d’eau, froide ça ira. »

Ils hésitent. A la fois choqués – ils n’ont jamais vu un truc comme ça – et rassurés par mes tentatives humoristiques. Je sais ce que j’ai à faire, je suis sûr de moi, et ils le sentent. Ils me font confiance. Il y a une sensation de puissance étrange dans ces instants. Ce genre de chirurgie, tous les vétos ruraux s’y sont essayés. Avec, je suppose, des succès variés. Ça ne s’apprend pas à l’école, ça ne s’apprend pas tout court. C’est le bordel, on ne sait pas ce que l’on va trouver en ouvrant, on a notre petite boîte de chir’ et nos mains, on est tout seul. C’est exaltant. Surtout quand on l’a déjà fait et que l’on sait que ça peut marcher. La première fois que cela m’est arrivé, j’ai du « inventer » cette chirurgie. Depuis, j’ai un peu peaufiné. Ce matin, j’ai enlevé une tique du cou d’un cobaye. Là, la vie d’un veau et d’une vache dépendent de ce que je vais faire. Non que seule ma compétence compte : même en travaillant bien, elle peut y rester. Mais si je ne fais rien, elle mourra.

Le temps que je savonne la bestiole, anesthésie le flanc, ligote les postérieurs et pose une mouchette (dans le désordre), madame est revenue avec des seaux. Je dispose ma boîte de chir’, sors mes fils, ma lame. Je me désinfecte les mains, les bras. Explique au monsieur comment tirer le veau, quand je le lui présenterai. Il est nerveux, se roule une cigarette, qu’il rallumera 100 fois pendant la chirurgie, vu le vent.

J’incise, esquive un coup de pied pas trop vaillant et de toute façon bridé par mon huit aux jarrets. Ça a le cuir épais, une salers. je crois que c’est la première fois que j’en ouvre une. Dessous, deux fines couches musculaires, puis la cavité péritonéale. Je repousse la panse vers l’avant, glisse mes bras derrière. L’ouverture est là. Depuis le milieu de la corne gauche jusqu’au vagin. Plutôt rectiligne. Le veau n’est pas trop mal placé pour une extraction. Je sors ses pieds, les tends à l’éleveur, qui place les lacs et, avec mon aide, extrait facilement le bestiau. Le veau est secoué, a du mal à respirer. Un coup d’analeptiques, et ça repart. Je le surveille trois minutes avant de retourner me laver puis désinfecter les mains. C’est maintenant que les choses sérieuses commencent.

Nous sommes sur une petite route de campagne, et l’étable est ouverte du côté de la route. Il y a un passage monstre, avec les élections. Les gens s’arrêtent comme ils s’arrêtaient à la sortie de la mairie, discutent. Il y a des voisins, des vieux, des jeunes, une petite fille de six ans qui voudrait savoir si ça fait mal, et pourquoi le veau tremble comme ça. Elle aussi, elle a froid. Une dame sort une couverture du coffre de sa voiture pour abriter le veau, et enfile son blouson à la petite.

Je suis dans ma chasuble vert poubelle, les bras jusqu’aux coudes dans l’abdomen de la vache. Suture intégralement à l’aveugle, pas moyen d’extraire la matrice, même partiellement. J’appelle ça la suture au doigt : je me pique régulièrement pour bloquer la pointe de l’aiguille. Je serre mon surjet sur mes phalanges, me scie les articulations. Alors que j’écris ce billet, je compte douze coupures et piqures sur mes doigts. Les seules douloureuses sont celles de la deux-trois phalangienne de chaque index. Là où le fil passe quand je serre. Le premier surjet est le plus hasardeux. Le ligament large et les débris de placenta me gênent. La coupure est mal foutue. Con de veau. Il me faut pas loin de trois quart d’heure pour finir ce premier surjet. Pas parfaitement étanche, mais pas loin. Le second, enfouissant, me prendra une petite demi-heure. Du plaisir de faire un surjet en ne prenant que la séreuse et la musculeuse, sans traverser la muqueuse, lorsqu’on ne voit rien et qu’on a les deux bras dans la vache…

Une vieille dame me regarde travailler, souriante. Elle avait des vaches, avant, je ne les ai jamais connues. Ils ne parlent pas politique, aucun. Ils discutent, de la petite du voisin, des brebis, de la pluie, du beau temps, d’un baptême, de l’herbe qui pousse et du veau qui est gros, mais pas tant que ça. Ils parlent de tout, ils parlent de leur essentiel. Ils évoquent le véto qui était là avant moi, et qui est mort. Les Pyrénées sont splendides sous le soleil.

Je me sens utile, même si, finalement, ils ne s’intéressent pas tant que ça à moi.

J’ai fini mes surjets. Un monsieur, le père de l’éleveur, je crois, veut savoir quelle longueur de fil a été nécessaire : 2m50. Il n’en revient pas. Quelqu’un que je n’ai vu ni arriver, ni partir, vient de revenir avec une bouteille de colostrum empruntée au voisin laitier. Sortie du congel’ et réchauffée au bain-marie.

Je fais vider un flacon de pénicilline dans l’abdomen de la vache. Plus par habitude que par réel souci d’efficacité, mais ça « parle ». Ça aurait aussi bien marché en intra-musculaire. Premier surjet musculaire, second surjet musculaire. Cette fois, ça va très vite. Je suture le cuir, un joli montage à points passés. en esquivant les savates – la peau est toujours mal anesthésiée en fin de chirurgie…

J’ai terminé.

Reste à faire le ménage, m’enlever le sang de tout partout. L’eau des seaux n’est pas froide, elle est chaude. J’en pleurerais de plaisir, moi qui ne suis pourtant pas frileux.

Dans ma voiture, le téléphone chante les messages sur le répondeur.

Les gens sont partis. Mais le veau a toujours sa couverture.

J’explique un peu le post-op’ à l’éleveur et à son épouse. Rien de bien compliqué. Ils sont dramatiquement confiants.

C’est une belle journée, même en plein vent.

Sur mon répondeur, un message, un chat blessé. Je pense à la dame avec son chien a la griffe arrachée, quand un chasseur m’appelle : il vient de faire ouvrir un chien au parc… Je donne rendez-vous aux deux en même temps. Le premier arrivé passera le premier sur la table de chir’, le second sera hospitalisé. Je rappelle pour le chien avec sa griffe, m’excuse et explique à sa propriétaire que j’ai d’autres animaux à prendre en charge en priorité. Elle l’admet très bien, me demande quelques conseils. Elle ira le lendemain chez son vétérinaire habituel (qui ne fait pas ses gardes…).

A la clinique, je patiente un peu, range quelques papiers, regarde de loin ma 2035. Je me connecte sur Twitter. #radiolondres, et le gazouillis habituel. C’est le printemps.

Le chasseur arrive le premier. Un bon gros chien de chasse qui en a vu d’autres, une belle ouverture à la cuisse. Un petit trou sur l’abdomen. Largement de quoi justifier une anesthésie générale. J’ai le temps de poser mon cathéter et brancher ma perf’ quand le chat arrive. Un gros matou manifestement plus qu’à moitié sauvage, avec une vilaine blessure au cou, probablement un vieil abcès percé. Bien dégueulasse. Je discute trois minutes, propose de le castrer en profitant de l’anesthésie. La dame est d’accord – ça lui apprendra à se battre, comme elle dit – j’hospitalise, elle le reprendra le lendemain.

Il est 17h passées et j’ai deux chirurgies qui m’attendent.

J’endors rapidement le gros chien. La plaie à la cuisse ne nécessite presque pas de suture musculaire, mais un drain ne fera pas de mal. Le trou abdo, finalement, ce n’est rien. Une demi-heure de boulot, et je laisse le chien se réveiller en expliquant les traitements et consignes pour la suite.

Il est 18h lorsque je tente d’endormir le chat. Je réussis mon injection, mais en bon gros matou costaud et à moitié sauvage, il essaye de me bouffer, m’échappe et ravage ma salle de préparation, avant de se réfugier sous une armoire. Nous avons laissé exprès l’espace nécessaire à un chat pour se planquer là, pour ce genre de cas. Je tue le temps de l’induction en faisant les soins à mon gros chien hospitalisé, qui continue de défier les pronostics, et en babillant sur twitter.

Pose de cat’, perf. Le téléphone sonne à nouveau. Un veau, très mal. J’indique à l’éleveur que je passerai après avoir fini ma chirurgie. Le parage de l’abcès me prends une grosse vingtaine de minutes, la castration cinq de plus. Je remets le chat en cage, vérifie que tout va bien, et je repars.

Le veau est à dix minutes de route de là. Il est 19h20 lorsque je l’examine. Douleur majeure, à en claquer. Une vilaine diarrhée hémorragique, une bonne fièvre. Coli, salmo ou coccidies ? Je pense pour les dernières, mais les fragments de fibrine et de nécrose dans la diarrhée me font douter. Le veau est mal, en tout cas. Dans le doute, je traite pour les bactéries comme pour les protozoaires, prends un échantillon, et surtout, je soulage la douleur. A 19h45, je suis de retour à la clinique, je mets la diarrhée à décanter pour une coproscopie. J’ai le résultat à 20h00. Normal. Coccidiose massive. Jamais vu autant de ces saloperies par champ (zone éclaircie, là, pas moyen de prendre la photo avant d’avoir dilué, ça ne rendait pas, mais l’idée était un peu la même que pour ces coccidies de lapin).

Eimeria bovis

Je ne rappelle pas l’éleveur, de toute façon il viendra demain pour la suite du traitement, si le veau a survécu, ce qui est loin d’être gagné.

Moi, je promène le chien hospitalisé. Un gros cœur de malamut. Nous avons un nouveau président de la république, twitter gazouille tant que je n’arrive plus à suivre, et mon chat opéré de la veille est toujours là, et pète le feu. Celui à qui je viens de parer l’abcès et couper les roubignolles se réveille gentiment.

Je laisse un message aux propriétaires du malamut, et la salle de préparation à la femme de ménage. Dans un état lamentable, j’en suis désolé pour elle, mais je n’en peux plus.

Je referme la porte. Klaxons de joie dans le lointain.

Il est 20h40 quand j’arrive chez moi. Je vais me coucher tôt. Une grosse journée m’attend demain.

Continuer la lecture

Publié dans bovin, castration, césarienne, chasseur, chat, chien, chirurgie, éleveur, hospitalisation, URGENCE, vêlage, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Dimanche