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Une photographie signifiante et signifiée : faire grève pour des médecins libéraux est contre-intuitif.

Les syndicats médicaux, après s’être étripés, sont réunis pour faire grève.
Je ne suis pas certain de comprendre comment des médecins libéraux peuvent faire grève. C’est une chose qui me dépasse (je ne suis pas seul : ICI, j’ai déjà expliqué : LA puis ICI)
Je ne comprends pas comment on peut décider de toute bonne foi de couper la branche sur laquelle on est assis.
Je ne comprends pas comment, symboliquement, on peut dire j’arrête de soigner, j’arrête de recevoir des patients, j’arrête d’entendre des patients, je nie la nécessité ou l’intérêt et l’évidence de mon activité. Et je m’en lave les mains : mes patients n’ont qu’à se rendre dans les services d’urgence. Ces services d’urgence que les médecins libéraux ne cessent de critiquer… A moins bien entendu que les urgentistes, le célèbre Pelloux par exemple, n’aient raison : les médecins libéraux ne font pas leur boulot (Il est évident, je vous rassure, que ce n’est pas le cas car le problème de l’engorgement des services d’urgences est tout aussi aigu quand la médecine est salariée, Grande-Bretagne, ou libérale, Etats-Unis d’Amérique) et ne servent à rien. Mais dire, je fais grève, je ne reçois plus « mes » malades, Dieu y pourvoira, n’est-ce pas un aveu d’impuissance et d’inutilité ?
Est-ce cela que les médecins libéraux désirent ? Que l’on pointe à leur propos l’inconséquence du système ? Alors que l’inconséquence du système se situe ailleurs…  
La grève est une gestuelle magique dont l’histoire des luttes sociales salariées a montré l’incontournable intérêt mais c’est aussi une gesticulation qui permet aux syndicats de montrer qu’ils sont à la pointe, aux grévistes qu’ils font partie des justes et au système de perdurer. La grève est un échec. Et dans le cas des libéraux : un naufrage. (Je lisais récemment les réponses des avocats en grève quand des prévenus se présentaient seuls en comparution immédiate car ils ne voulaient surtout pas reporter une audience qui signifiait retourner en prison… C’était minable)
La majorité des patients qui se rendent dans nos salles d’attente ne sont pas malades et sont victimes du disease mongering en français, de la knockisation du monde en anglais… Faire grève ne pourra que souligner ce fait, c’est le seul intérêt que j’y vois. Mais sera-ce productif ?
Car nous y sommes : les syndicalistes réunis autour de cette table sont opposés à la loi Santé mais que proposent-ils à la place ? Rien. 
Cette photographie montre une assemblée d’hommes mûrs dont le monde est en train de s’effondrer.
Nous sommes à la croisée des chemins.
Cette assemblée d’hommes mûrs (il y a bien deux alibis autour de la table) et d’hommes murs (des murs de certitudes) n’est d’accord sur rien, a des rancoeurs sur tout, et n’a de commun que des mandats électifs. 
Il y a donc des gens réunis :
  1. Qui sont pour la médecine à l’acte pure et dure, d’autres qui veulent un peu d’autre chose (et certains avec du rosp et d’autres pas), d’autres qui désirent le salariat,
  2. Qui reçoivent la visite médicale sans s’en soucier tout en en profitant tout en disant que cela ne les influence pas,
  3. Qui ne se forment jamais, qui suivent de la formation sponsorisée (voire qui en vivent), non sponsorisée ou un peu…
  4. Qui prescrivent des médicaments puisqu’ils ont l’AMM…
  5. Qui lisent Prescrire, qui sont abonnés et ne lisent pas Prescrire, qui pensent que les lecteurs de Prescrire sont des ahuris, ayatollahs et autres…
  6. Qui sont contre le tiers payant généralisé pour des raisons idéologiques, pour des raisons administratives, sociales et pour toutes ces raisons alors que d’autres n’y sont pas opposés pour des raisons du même métal…
  7. Qui se moquent de la médecine EBM ou qui ne savent pas ce que c’est ou qui tentent de l’appliquer…
  8. Qui pensent que voir 50 (40 ?) malades par jour est acceptable, que travailler 60 heures par semaine est acceptable et l’inverse…
  9. Qui sont contre les mutuelles non mutualistes et qui en sont membres…
  10. Qui travaillent ou non en solo, en cabinet de groupe avec ou sans secrétaire (s), en maison médicale de santé, en secteur 2, en secteur 1, en clinique, en dispensaire…
  11. Qui pensent ou non que les agences gouvernementales sont indépendantes et que le système est (n’est pas) corrompu…
  12. Qui sont persuadés ou non que les médecins généralistes sont de la merdre et qu’ils le méritent bien…
  13. Qui sont contre la financiarisation de la médecine et qui travaillent dans des cliniques financiarisées…
  14. Qui ne « voient » pas ou qui ressentent la médicalisation de la société et la sur médicalisation de tout…
  15. Qui trouvent que l’homéopathie ne devrait plus être remboursée et d’autres qui en font leur fond de commerce…
  16. Qui, lors de la pseudo pandémie A1H1N1, étaient contre les vaccinodromes, y ont participé, ou ne souhaitaient qu’une chose : vacciner dans leur cabinet…
  17. Qui…
Et tout ça, ça fait, d’excellents Français…
Je pense, et nous ne sommes pas les seuls, que la partie est fichue et que les exemples de la grande distribution, de la zootechnie, du vin, de l’automobile, montrent la voie : combines, ententes, frelatage, concussion, financiarisation, faux labels… L’industrialisation de la médecine, je veux dire l’industrialisation des malades, l’utilisation de leur corps non malade et malade à des fins mercantiles sont actées.
Je ne ferai pas grève, on le comprend, pour des raisons morales, pas parce que je suis content de mon sort ou du sort de mes collègues.

Une grève du zèle me plairait assez.
En parlerons-nous ?

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Publié dans grève, médecine libérale, SYNDICATS | Commentaires fermés sur Une photographie signifiante et signifiée : faire grève pour des médecins libéraux est contre-intuitif.