Archives de catégorie : déontologie

Contrôle d’un arrêt de travail par un employeur : contre visite patronale

Un employeur peut recourir à ce dispositif de contre visite patronale, c’est à dire faire réaliser une visite médicale pour s’assurer que l’arrêt de travail d’un de ses salarié est médicalement justifié, en faisant appel à une société de médecins […] Continuer la lecture

Publié dans Actualités, arrêt, assuré, CNOM, collective, complémentaires, conclusions, contre-visite, Contrôle, contrôleurs, convention, décision, déontologie, employeur, heures, indemnités, journalières, juridique, justifié, maladie, médecin conseil, médecins, médicale, médicalement, patronal, Recommandations, règles, salarié, sortie, suspension, travail | Commentaires fermés sur Contrôle d’un arrêt de travail par un employeur : contre visite patronale

Les relations médecins/patients sur twitter. Conséquentialisme versus déontologie.

Happy Valley : Sara Lancashire. La bienveillante.
Je vais vous raconter une histoire simple, telle que je l’ai reconstituée, ne venez pas m’ennuyer sur les détails techniques.

Une jeune femme mineure, vraiment mineure, vient aux urgences accompagnée de sa mère.
Elle est examinée par l’interne.
Elle est interrogée.
Le senior revient une demi-heure après.
 » Est-ce que vous avez déjà eu des rapports ? »
Question qui a déjà été posée auparavant.
Gêne.
« Non, bien sûr que non. »
Le senior a dans la poche un test de grossesse positif.
Il s’agit d’une grossesse extra-utérine qui est une urgence chirurgicale pouvant mettre en jeu la vie de la patiente. 
Cette histoire est racontée sur twitter.
Les défenseurs des patients réagissent très vite.
Je résume : « Il est intolérable de pratiquer un test de grossesse sans le consentement de la patiente. »
Les médecins rient. Je résume: « Elle aurait pu mourir, donc, il n’y a pas de discussion. »
Les messages s’enveniment.
Les médecins ne comprennent pas que l’on puisse discuter une seule seconde le fait d’avoir pris la bonne décision, à savoir faire un test de grossesse à une femme qui dit ne jamais avoir eu de rapports sexuels, pour lui sauver la vie.
Vous imaginez que si j’écris ce billet c’est parce que je me pose des questions, ce n’est pas parce que je pense que les défensuers du consentement sont des demeurés.
Ma première réaction était instinctive et fondée sur l’expérience : on a tous entendu parler d’histoires de ce genre ou on en a même tous vécu et personne ne nous a jamais parlé d’un problème moral dans cette attitude. C’est une urgence. Point.

Vous assistez à un accident de la circulation et vous agissez rapidement pour sauver une personne inconsciente, vous n’allez quand même pas fouiller ses poches, interroger un éventuel fichier national pour savoir si la personne souhaite ne pas être réanimée.
Dans le cas du test de grossesse qui nous préoccupe il est aussi vraisemblable que, malgré les dénégations de la jeune femme, le fait de ne pas avoir pratiqué le test pourrait être considéré, professionnellement comme une faute et pourrait être reproché juridiquement aux praticiens.

Donc, les propos violents lus à propos des médecins posent question.

Pourquoi et comment en est-on arrivés là ?

Je ne vais pas vous écrire l’histoire du paternalisme. C’est long, c’est compliqué, c’est contradictoire, c’est controversé.

Je suis allé voir un billet de JP Devailly (LA) en son blog (ICI) toujours bien informé mais souvent un peu compliqué dans son expression et catégorique dans ses conclusions, dont le titre est « Le soignant, le patient et le système – Le paternalisme dans tous ses états ». J’ai retenu ceci comme définition générale : « Le paternalisme, c’est l’interférence d’un État ou d’un individu avec une autre personne, contre sa volonté, et justifiée ou motivée par la croyance qu’elle s’en portera mieux ou qu’elle sera protégée d’un mal » d’après Gerald Dworkin, un texte de 2016 (LA). Et ceci de JP Devailly : « Le vieux modèle paternaliste de la relation médecin patient est obsolète. Certains soutiennent que l’absence totale de paternalisme est illusoire mais que les formes coercitives et fortes en sont les plus difficiles à justifier sur le plan éthique (« Paternalisme, biais cognitifs et politiques publiques favorables à la santé« ).« 

Il faudrait dire ceci : il y aura toujours une relation asymétrique médecin/patient ou médecin/malade ou soignant/soigné mais il ne faut pas envisager cet aspect du seul point de vue des connaissances scientifiques mais aussi selon celui de la dépendance intellectuelle, financière, spirituelle, émotionnelle, et pas toujours dans le sens escompté : le patient/malade est parfois en position dominante vis à vis du médecin/soignant… Il y aura toujours ne signifie pas qu’il ne faille pas lutter contre…

Il existe un vieux mythe, sur une idée de Georges Duhamel, écrivain et médecin du « colloque singulier entre médecin et malade » qui aurait été à une certaine époque un modèle rassurant d’humanisme partagé. Je n’y crois pas une seconde. Le colloque singulier existe toujours, sans doute, je n’aime pas les consultations à trois, par exemple, je veux dire deux médecins et un patient, dans l’autre sens, cela me dérange moins bien que cela signifie une certaine forme de censure. Et il y a des éléphants dans la pièce que sont les représentants de la société de consommation.

Dans les tweets que j’ai consultés, et on ne dira jamais assez combien la forme twitteriale est agaçante par sa brièveté, par son agressivité innée et par sa volatilité, des mots et expressions sont apparues : bienveillance, serment d’Hippocrate, empathie, sympathie, neutralité, eh bien, à mon avis signifiant et signifié ne collent pas bien.

Dans notre cas précis on a aussi du mal à envisager que cette jeune femme débarquant aux urgences puisse être un patient expert, un patient ressource ou un expert profane. Si vous souhaitez sur la question lire des choses très mauvaises, j’ai trouvé une mine : le professeur André Grimaldi : ICI et LA.

Passons.

Certains des messages sont passés par le serment d’Hippocrate. Il y avait longtemps que je n’y étais pas allé faire un tour. 

Commençons par l’Hippocrate originel.

C’est quand même d’une sacrée débilité anachronique.

« Je jure par Apollon, médecin, par Asclépios, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les déesses, les prenant à témoin que je remplirai, suivant mes forces et ma capacité, le serment et l’engagement suivants :

Je mettrai mon maître de médecine au même rang que les auteurs de mes jours, je partagerai avec lui mon savoir et, le cas échéant, je pourvoirai à ses besoins ; je tiendrai ses enfants pour des frères, et, s’ils désirent apprendre la médecine, je la leur enseignerai sans salaire ni engagement. Je ferai part de mes préceptes, des leçons orales et du reste de l’enseignement à mes fils, à ceux de mon maître et aux disciples liés par engagement et un serment suivant la loi médicale, mais à nul autre.

Je dirigerai le régime des malades à leur avantage, suivant mes forces et mon jugement, et je m’abstiendrai de tout mal et de toute injustice. Je ne remettrai à personne du poison, si on m’en demande, ni ne prendrai l’initiative d’une pareille suggestion ; semblablement, je ne remettrai à aucune femme un pessaire2 abortif. Je passerai ma vie et j’exercerai mon art dans l’innocence et la pureté.

Je ne pratiquerai pas l’opération de la taille3, je la laisserai aux gens qui s’en occupent.

Dans quelque maison que j’entre, j’y entrerai pour l’utilité des malades, me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur, et surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves.

Quoi que je voie ou entende dans la société pendant, ou même hors de l’exercice de ma profession, je tairai ce qui n’a jamais besoin d’être divulgué, regardant la discrétion comme un devoir en pareil cas.

Si je remplis ce serment sans l’enfreindre, qu’il me soit donné de jouir heureusement de la vie et de ma profession, honoré à jamais des hommes ; si je le viole et que je me parjure, puissé-je avoir un sort contraire ! »

.
Ensuite, voici la version du Conseil de l’Ordre de 2012.

« Au moment d’être admis à exercer la médecine, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité.
Mon premier souci sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux.
Je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leurs convictions. J’interviendrai pour les protéger si elles sont affaiblies, vulnérables ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité. Même sous la contrainte, je ne ferai pas usage de mes connaissances contre les lois de l’humanité.
J’informerai les patients des décisions envisagées, de leurs raisons et de leurs conséquences. Je ne tromperai jamais leur confiance et n’exploiterai pas le pouvoir hérité des circonstances pour forcer les consciences.
Je donnerai mes soins à l’indigent et à quiconque me le demandera. Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire.
Admis dans l’intimité des personnes, je tairai les secrets qui me seront confiés. Reçu à l’intérieur des maisons, je respecterai les secrets des foyers et ma conduite ne servira pas à corrompre les mœurs.
Je ferai tout pour soulager les souffrances. Je ne prolongerai pas abusivement les agonies. Je ne provoquerai jamais la mort délibérément.
Je préserverai l’indépendance nécessaire à l’accomplissement de ma mission. Je n’entreprendrai rien qui dépasse mes compétences. Je les entretiendrai et les perfectionnerai pour assurer au mieux les services qui me seront demandés.
J’apporterai mon aide à mes confrères ainsi qu’à leurs familles dans l’adversité.
Que les hommes et mes confrères m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses ; que je sois déshonoré et méprisé si j’y manque. »

Donc, on raye, c’est tellement à mourir de rire et décalé de la réalité quotidienne. Comme on dit sur twitter : trop faux.

Je suis allé faire un tour sur l’excellent blog du docteur Niide (LA) où il a écrit un billet intitulé « Care is not benevolence » (ICI) qui nous permet de mieux comprendre les différentes attitudes que nous avons décrites plus haut et d’éviter de lire des âneries (notamment sur l’Evidence Based medicine) comme celles de Gérard Reach (LA) considéré pourtant comme une sommité sur la question. 
Revenons à nos moutons.
Je voudrais citer cette phrase de Jean-Pierre Dupuy à propos du conséquentialisme en l’adaptant à notre test de grossesse : « Cet argument éthique (c’est à dire doser les beta HCG sans demander son avis à la patiente) est dit conséquentialiste : lorsque l’enjeu est important, les normes morales que l’on nomme déontologiques – au sens où elles expriment le devoir que l’on a de respecter des impératifs absolus, quoi qu’il en coûte et quelles qu’en soient les conséquences – doivent s’effacer devant le calcul des conséquences. » (Dupuy Jean-Pierre. La marque du sacré. Champs essais. Paris : Flammarion, 2008) Il parlait des justifications américaines (aujourd’hui largement réfutées) pour le largage des bombes sur Hiroshima et Nagasaki. Excusez la comparaison.
Je rappelle la définitionn wiki du conséquentialisme : »Le conséquentialisme fait partie des éthiques téléologiques et constitue l’ensemble des théories morales qui soutiennent que ce sont les conséquences d’une action donnée qui doivent constituer la base de tout jugement moral de ladite action.« 
Allons plus loin avec le livre de Ruwen Ogien et Chrisine Tappolet : « « Faut-il être conséquentialiste ? ». Il ne s’agit donc pas de passer en revue tous les concepts de l’éthique, mais de défendre la plausibilité de la théorie conséquentialiste en comprenant plus précisément comment doivent s’articuler ces deux concepts essentiels que sont les normes d’une part et les valeurs, d’autre part. En un mot : faut-il, avec les défenseurs du conséquentialisme, considérer que ce que je dois faire (la norme) dépend en dernière instance des valeurs que présente le monde ? Ou faut-il supposer au contraire, avec les approches déontologiques, que la norme prime sur la valeur, c’est-à-dire qu’il y a des choses que je dois faire, quelles que soient les conséquences qui en résultent ? » J’ai repris ce texte sur le site Raison Publique. fr (LA).
Nous sommes au coeur du débat.
Les défenseurs des patients disent que la déontologie, même en ce cas, est plus forte que le conséquentialisme.
Les médecins pensent le contraire pour des raisons sans doute liées à leur formation. Pas tous, bien entendu. 
Il existe certainement des situations moins claires mais si, en ce cas précis, les défenseurs des patients prennent une position aussi tranchée, il n’est même pas nécessaire de parler de cas moins évidents ou plus litigieux.
Le débat est ouvert.

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Où sont les étudiants qui défendent les valeurs du soin ?

Dans le dernier forum de l’initiative « Valeurs de la république, du soin et de l’accompagnement », une phrase a été prononcée. Une phrase dite l’air de rien, en passant, mais au sens véritablement profond. « Soigner, c’est s’engager ». S’engager peut-être sur une … Lire la suite Continuer la lecture

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Second avis

Mme Lauze est venue pour un second avis.

Avec son bouledogue au bout de sa laisse, souriante, inquiète. Attentive. Je l’invite à entrer, me demandant comment me situer. Je suis, moi aussi, souriant, inquiet, et attentif. Vient-elle parce que l’autre est un con, parce qu’il lui a donné une mauvaise nouvelle, parce qu’il l’a prise pour une conne, parce qu’elle n’a rien compris ? Ou juste parce qu’elle ne lui fait pas confiance ? S’est-il trompé, serai-je d’accord avec lui, saurai-je avant de me prononcer, ce qu’il lui a expliqué ? Va-t-elle chercher à me piéger ? Ou veut-elle juste se rassurer ?

J’examine Marty – le bouledogue – en discutant. Je n’ai bien sûr jamais vu ce chien, ni cette dame, et l’exercice suppose que je ne les reverrai jamais. Alors, nous faisons connaissance, quelques banalités, et tout de suite, elle m’explique : le diagnostic, et la prise en charge proposée par le confrère, qui implique une chirurgie. La dernière anesthésie générale sur ce chien s’est plutôt mal passée. Elle espère donc qu’il a tort, qu’il y a moyen d’éviter le bloc. Elle parle vite, mais elle est précise. Il y a une vraie urgence dans son maintien, mais elle se détend. Est-ce parce que je viens de lui demander de m’expliquer précisément ce qu’elle attendait de moi sans commenter ou juger les motivations de cette seconde consultation ? Ou est-ce simplement parce que son chien est à l’aise sur la table de consultation, content d’être papouillé et ausculté ? Et puis d’ailleurs, est-ce que les clients se demandent ce que le vétérinaire va penser d’eux, lorsqu’ils viennent ainsi remettre en doute les compétences d’un confrère ?

La boufiole suspecte, sujet de la chirurgie proposée, ne prête pas vraiment à discussion. Oui, il faut l’enlever, même si Marty n’est vraiment plus très jeune, même s’il est un peu cardiaque, un peu insuffisant respiratoire, un peu mal foutu de partout, en fait, sous le poil ras de sa robe grise. On ne nait pas bouledogue sans devoir faire de lourdes concessions à la physiologie normale de l’espèce canine.

Madame Lauze interroge, s’inquiète et se rassure en constatant que mon avis et celui de mon confrère convergent. Marty, lui, corne, ronfle et s’étouffe joyeusement dans mes bras, où il vient d’aterrir en échouant dans sa tentative de suicide par chute fatale depuis une table de consultation.

Le bât blesse un peu lorsque que je lui précise que si je devais l’anesthésier, je préférerais qu’échographie d’abord son coeur, pour mieux comprendre le souffle entendu. Pour, à plus long terme, accompagner au mieux son vieillissement. A dire vrai, OK, je n’hésiterai pas trop à l’anesthésier sans cet examen. Mais puisqu’il serait très pertinent de le faire, autant le faire avant de l’endormir, non ?

Sauf que…
Sauf que, m’explique-t-elle, le rendez-vous chirurgical avec mon confrère du premier avis est déjà pris. Pour demain. Et que je ne sais pas faire une échocardiographie. Cet examen ne pourra pas être fait pour le lendemain.
Elle ne veut pas annuler.
Et elle ne peut pas repousser, pas sans expliquer à son vétérinaire pourquoi, or elle ne veut pas lui annoncer qu’elle a demandé un second avis. Ne risquerait-il pas de penser qu’elle ne lui fait pas confiance ? Lui, qui, m’explique-t-elle maintenant, est, en plus, un ami ?

Elle se sent coincée. Alors, elle me demande : et si je l’opérais, sans rien dire ? Elle n’y croit pas, ça se voit, mais l’idée lui a traversé l’esprit. Je souris : hors de question. Et puis, de toute façon, il faudrait voir à ne pas le prendre pour un con : ça risque de se voir, que la masse cutanée n’est plus là.

Elle est entrée dans ma salle de consultation en s’inquiétant pour son chien, et pour l’anesthésie. Elle la quitte inquiète pour elle, et pour son ami. Et pour ça, aussi, elle me demande mon avis ?

J’en fais souvent, des « consultations de second avis ». Je suppose que’un certain nombre de mes propres clients vont chercher d’autres réponses, ou d’autres questions. Ca me convient : je ne suis pas susceptible, et je ne suis pas omniscient ou omnicompétent. Il est naturel de chercher à confirmer ou infirmer un diagnostic, un pronostic, ou une proposition de traitement. Même si, bien sûr, dans ces circonstances, je peux ressentir un pincement, un défi ou parfois, même, un petit sentiment de trahison. Personne n’aime être remis en question. Surtout quand on joue aux devinettes avec un diagnostic et que l’on sait bien que l’on pourrait avoir tort. Que le client pourrait avoir mal compris, et raconter n’importe quoi au confrère. Que le confrère pourrait être indélicat, ou pire, incompétent. Que…

Je lui souris, et je lui dis : moi, ça me vexerait, un peu, oui. Mais je comprendrais. Et puis, hé, j’avancerais. A vous de gérer.

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Publié dans chien, déontologie, empathie, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Second avis

L’HOMME QUI TOMBE À PIC

 
C’est l’histoire d’un bambino âgé de moins d’un an ayant présenté durant l’automne une toux fébrile avec rhinorrhée et gêne respiratoire. Le diagnostic de bronchiolite a été établi par un médecin généraliste A, médecin traitant de la famille. Il s’agissait du premier épisode, bien toléré. Le médecin A a conseillé des lavages de nez, prescrit du paracétamol et de la kiné.
 
 
En début d’hiver, Bambino a présenté une nouvelle fois une symptomatologie similaire. Le médecin A a été consulté. Le même diagnostic a été établi, bronchiolite, deuxième épisode. La même prise en charge en a découlé.
 
Et apparemment rebelote. Sans que j’en connaisse le délai par rapport au second épisode, Bambino a été vu pour le même motif mais cette fois-ci par un autre médecin généraliste, le médecin B.
 
Le médecin généraliste A n’était peut-être pas disponible. Ou pire, c’était sa demi-journée off dont il profitait à donf avant de l’utiliser dans les années à venir pour vérifier le bon versement de ses tiers-payants, ce nanti fainéant déserteur de campagne et de banlieue pas assez compétent pour être spécialiste bien qu’on le veuille partout, tout le temps et tout de suite et qu’à cause de lui les urgences comme le trou de la sécu explosent. Vermine ! Supprimez-les et tout ira mieux ! (Merci de ne pas lire ces lignes au premier degré).
 
Les parents ont peut-être souhaité prendre un autre avis. Voir son enfant tousser et respirer bruyamment, c’est angoissant, ça se comprend.
 
Face à l’impossibilité de faire garder leur enfant malade, à la pression du travail, et/ou des professionnels de la crèche accueillant Bambino, ou encore sur les conseils avisés de la voisine, d’un collègue, de la belle-mère, etc… ils ont peut-être trouvé que la prise en charge de leur médecin traitant A était un peu light, surtout que ça revient, ou que ça dure ? Question : ça revient ou ça dure ? C’est important car c’est peut-être le second épisode de bronchiolite qui dure un peu plus que prévu.
 
Mais c’est peut-être bel et bien un nouvel épisode de bronchiolite, donc le troisième.
 
Le médecin généraliste B a considéré qu’il s’agissait d’un troisième épisode de bronchiolite. Il a donc évoqué un asthme du nourrisson, prescrit un traitement dans ce sens, une radio pulmonaire, puis orienté chez un pneumo pédiatre.
 
Il ne s’agit surtout pas ici de critiquer l’attitude des parents de Bambino, ni de remettre en cause ce que médecins A et B ont fait ou n’ont pas fait. Ne pas faire étant à mes yeux parfois aussi important que faire.
 
Je ne suis ni le médecin A ni le médecin B, je ne les connais pas.
 
Je souhaite simplement évoquer ce phénomène de «L’homme qui tombe à pic» en médecine. (C’est moi qui nomme ça ainsi, en vrai on ne dit pas ça hein, c’est comme la puberté des médecins évoquée ici, y a sûrement des grands spécialistes qui appellent ça autrement ou qui en réfutent l’existence, tout cela n’est que ma petite tambouille.)
 
Donc Bambino présente peut-être un asthme du nourrisson. Dans l’esprit et le discours de ses parents, c’est le médecin B qui en a fait le diagnostic. C’est le médecin B qui a prescrit un vrai traitement, et pas simplement du paracétamol et des lavages de nez. C’est le médecin B qui a prescrit une radio, demandé un avis spécialisé. Il n’y a donc pas photo, le médecin B est vraiment un bon médecin, bien meilleur que le médecin traitant A, tombé en un rien de temps dans les bas-fonds de la nullitude. Pourtant, le médecin A, s’il avait été consulté, aurait peut-être agi sensiblement de la même façon que le médecin B. Mais ce jour-là, pour X raisons, le médecin A n’était pas «l’homme qui tombe à pic».
 
J’ai pris l’exemple de la bronchiolite, mais on peut observer le phénomène avec d’autres pathologies dans d’autres spécialités. Dans un monde du «tout-tout-de-suite-et-on-zappe-ou-on-jette», la médecine n’échappe pas à cette tendance. D’autant qu’on cultive cette idée de toute-puissance médicale où une consultation = un diagnostic = un traitement +/- des investigations et l’affaire est réglée.
 
 
Il faut parfois, voire fréquemment, collecter un faisceau d’arguments, de symptômes, observer l’évolution naturelle de la pathologie pour réussir à en faire le diagnostic. Tout du moins tendre vers un diagnostic. Cela peut prendre plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois et même plusieurs années en fonction des pathologies. Je ne pense pas que les neurologues et les internistes me contrediront sur ce point.
 
Confronter la temporalité de la médecine à l’impatience compréhensible du patient n’est pas chose aisée, sans doute encore moins aujourd’hui qu’hier. Imaginons ce qu’il en sera demain…
 
Dans notre histoire de bronchiolite, les médecins A et B sont tous deux généralistes. Mais le phénomène de «l’homme qui tombe à pic» peut s’observer avec un urgentiste. Imaginons que les parents plutôt que d’aller consulter un autre généraliste soient allés aux urgences. Le médecin urgentiste devient le médecin B : «Ils sont trop forts ces urgentistes ! On aurait bien dû y aller dès le début, on n’aurait pas perdu tout ce temps !»…
 
Le médecin A peut-être généraliste et B spécialiste. A et B peuvent tous deux être spécialistes, et ça marche dans tous les sens. A généraliste peut avoir suffisamment débroussaillé le terrain pour que ça devienne un jeu d’enfant pour B qui en récoltera les fruits à jamais.
 
Il m’est arrivé de me retrouver dans la position du médecin B, de l’homme qui tombe à pic. C’est génial ! Grisant ! On se sent pousser des ailes, on gonfle les pectoraux. On peut avoir envie d’entamer la démarche de séducteur d’Aldo Maccione en plein milieu de la consultation. Parfois on demanderait même à Dieu de nous lécher les orteils ! Je plaisante bien évidemment. Mais ce moment précis où l’on revêt ce costume de médecin providentiel est un instant particulier où l’on pourrait facilement prendre le pouvoir sur le patient tel un gourou. Un instant fatal où l’on peut pourrir à jamais son confrère A pour asseoir son aura et sa réputation par-delà les duchés alentours. De l’extérieur, on peut penser que j’écris n’importe quoi, car les médecins se respectent, la preuve, on retrouve du « Mon cher confrère », « Bien confraternellement », « Avec mes sentiments les plus confraternels » à ne plus savoir qu’en faire dans toutes leurs correspondances. De l’intérieur, c’est bel et bien parfois un vrai panier de crabes aux pinces acérées et ça bave pas mal. Heureusement, on peut avoir l’honnêteté de ne pas user de son pouvoir sur le patient, de lui expliquer la situation simplement en glissant que le médecin A aurait pu procéder exactement de la même façon s’il avait été consulté à cet instant précis.
 
Car le médecin A dans cette histoire, ne l’oublions surtout pas. Il a exercé son métier correctement, n’a commis aucune erreur, n’est pas passé à côté d’un diagnostic, n’a tué personne. Et pourtant la suspicion rôde, le jugement tombe.
 
 
Il m’est arrivé de me retrouver dans la position du médecin A. Parfois on ne le sait pas. Mais quand on le sait, ça peut faire mal. Deux consultations peuvent se succéder et faire passer le médecin de B à A, de Dieu vivant à une sous-merde ambulante en quelques minutes. L’Aldo Maccione dandinant du cul les pectoraux gonflés à bloc devient en un éclair une loque effondrée à ramasser à la petite cuillère sous son bureau. C’est sans doute une des difficultés du métier de médecin. Étant en première ligne, le généraliste est peut-être plus exposé que les autres médecins à se retrouver dans la position du médecin A, je souligne peut-être car je n’en sais rien. Certains médecins ne le supportent pas. On peut imaginer que ce phénomène répété participe au burn-out voire mène parfois au suicide (taux trois plus élevé chez les médecins que dans la population générale).
 
C’est pourquoi, passé le moment grisant lorsqu’on se retrouve par chance plus que par compétence dans le costume de «l’homme qui tombe à pic», ayons une pensée pour le médecin A, et tournons cinquante mille fois notre langue dans notre bouche avant de parler…
 
Bien confraternellement 😉

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Notre plus grand secret …

Le Secret Médical Louis Portes, ancien président du conseil national de l’ordre des médecins, écrivit « Il n’y a pas de médecine sans confiance, de confiance sans confidence et de confidence sans secret ». Et si le secret médical devait se résumer … Lire la suite Continuer la lecture

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Contre son gré

Le silence est étouffant. Dans la semi-obscurité de la salle de radio, nous sommes trois.

Il y a ce monsieur, dont je ne connais pas exactement la place dans la famille. Il est appuyé contre le mur, les mains jointes dans le dos, il regarde surtout le plafond. Il fait parfois des signes de dénégation avec la tête, mais il s’est exclu de la conversation quelques trente minutes plus tôt. « C’est Francette qui décide, c’est son chien. »

Il y a Mme Rodriguez. Francette. Elle a dans les soixante-dix ans, ses lunettes lui donnent un air sévère, tout encadrées de rides dures. Elle est toute petite, elle a la bouche pincée, pincée avec force. Il y a de la violence dans ses lèvres et dans ses rides. De la colère ? Peut-être.

Il y a moi. Grand, le visage creusé, avec mes joues mal rasées, ma blouse blanche et mes grolles douteuses. Perdu au milieu de la pièce, je parle en regardant la chienne plutôt qu’en regardant mon interlocutrice. Je n’arrive pas à regarder les gens qui ne sont pas d’accord avec moi.

Il y a Duchesse, évidemment. C’est pour elle que nous sommes là. Duchesse est un genre de pinscher nain. Orange. Presque brune sous la lumière jaune du plafonnier. Elle gît sur son flanc droit, elle respire vite, trop vite, trop superficiellement. Elle est en train de mourir.

La pièce est sombre. Une lampe à variateur réglée sur son minimum, un négatoscope dont la lueur est cachée par une radio. Je viens de poser la sonde de l’échographe, le diagnostic est facile. Aujourd’hui en tout cas, parce que deux jours plus tôt, je suis passé complètement à côté. Duchesse allait mieux avec mon traitement, elle s’était remise à manger, et puis ce matin, vers 6h, elle a couiné, et puis elle s’est dégradée. Maintenant, il est à peine 10h, elle est en train de mourir. Je sais pourquoi, je sais ce qu’il faut faire. Mais entre elle et moi, il y a Mme Rodriguez.

Je viens d’énoncer mon diagnostic. Et mon pronostic, à la louche. C’est vraiment grave, mais elle a vraiment ses chances. Elle n’est pas toute jeune, mais elle n’a que dix ans. Dix ans, pour un pinscher, ce n’est pas vieux. Pour qu’elle vive, il faut que j’opère, tout de suite.

Mme Rodriguez vient de me demander l’euthanasie.

Le monsieur est appuyé contre le mur, il regarde le plafond. Il secoue la tête. Il sort, en prenant son téléphone portable.

Je suis assommé, je ne réfléchis plus, je n’y arrive plus. J’acquiesce. Je la laisse là, seule, avec Duchesse. J’ai remonté la lumière, mais la pièce reste obscure. Je croise une ASV, qui ne demande rien, elle a vu mon visage. Je dois avoir la bouche pincée. Avec force. Je prends les euthanasiques, dans le petit meuble sous clef. Mon associé me regarde l’air effaré.

« Tu la piques ?
– Elle refuse les soins. « Trop cher ». Je lui ai proposé une aide à la prise en charge avec l’asso, et un paiement sur 6 mois. Elle refuse.
– Ah… »

J’aperçois le monsieur, dehors, il marche sur le parking, il fait des aller-retour en agitant son bras gauche, la main droite vissée sur l’oreille.

Je soupire, je prend un tube vert dans le tiroir, je retourne vers Duchesse.

« Bon, je ne vous compterai rien, mais je veux faire une prise de sang, voir si ses reins fonctionnent encore. »

Elle ne répond rien. Je parle doucement à Duchesse, autant pour briser le silence que pour la rassurer, même si elle est sourde. On ne soigne pas un chien de la même façon quand on lui parle. Elle ne sent pas ma piqûre. Je repars avec mon millilitre de sang. Trois minutes à tapoter sur la capot de l’analyseur. Trois minutes à serrer les dents, réaliser que je serre trop mes dents, les desserrer, les resserrer.

Créatinine inférieure à 0.50 mg/dL

Ses reins fonctionnent parfaitement. Un point de plus pour le pronostic. Je retourne vers la salle de radio, incertain. Dans le couloir, le monsieur m’attrape par le bras.

« Elle a vraiment ses chances, docteur ?
– Je vous l’ai dit, je reste là-dessus : au moins une sur trois. Peut-être plus. Je ne peux pas dire mieux. Les reins sont bons, la marche à suivre est évidente. Mais il faut faire vite.
– Une sur trois, hein ? Hé, de l’argent, elle en a. Beaucoup. »

Je rentre dans la salle de radio, le monsieur sur mes talons. Toujours la respiration de Duchesse, si courte, si rapide. Elle devrait déjà être sous perfusion.

« Francette, j’ai eu Pauline au téléphone, elle dit qu’il faut l’opérer. Que Jean-Paul peut payer.
– Oui, c’est facile, Jean-Paul peut payer. Mais elle souffre, et elle va mourir. »

Ses mots sont durs, ils frappent sec.

J’interviens, accroupi devant la table, en train de poser un garrot tout en me tortillant pour être dans l’axe de sa patte.

« Bon, je pose le cathéter, quoi qu’on décide, on en aura besoin. Elle va mourir si on ne fait rien. Si je l’opère, je ne suis pas sûr de la sauver, mais elle a ses chances. Une sur trois, ou plus. Elle n’est pas en insuffisance rénale.
– Elle a déjà dix ans, elle est vieille !
– Mme Rodriguez, un pinscher, ça peut vivre 15, 16 ans. Ou plus. Elle n’est pas vieille. Pour un humain, ça fait dans les soixante ans. Soixante-dix tout au plus. Les docteurs ne laissent pas mourir les patients sous prétexte qu’ils ont soixante-dix ans, à l’hôpital.
– Ils ne les sauvent pas tous !
– Non, ils ne les sauvent pas tous. »

Elle a soixante-dix ans, cette dame. Ou un peu moins.

« Vous avez dit que c’est très grave !
– Je le maintiens, mais on peut opérer, elle peut récupérer sans séquelle, et vivre 5 ans de plus. Ils n’auraient plus beaucoup de boulot, les médecins, si ils arrêtaient de soigner les maladies graves quand il reste un tiers de sa vie à vivre. »

Être convaincant, parler sans violence, avec un sourire mais pas trop, sans condescendance. Le juste ton, sa vie en dépend. Ne pas la braquer, la faire tourner.

« Je peux vous proposer un truc. Je l’opère, de suite. C’est risqué, parce qu’elle est très mal, mais elle ne s’améliorera pas avec des médicaments, on n’a pas le temps. Je peux l’anesthésier, j’ai ce qu’il faut, les bonnes machines, les mêmes qu’à l’hôpital, avec les gaz anesthésiques. Ça ne m’inquiète pas plus que ça, l’anesthésie. Je l’ouvre, je vois comment c’est dedans. Si tout est pourri, on arrête, je l’euthanasie pendant son sommeil, elle ne sentira rien, elle ne souffrira pas. Pour elle, ce sera comme si je l’euthanasiais sans l’opérer, et ça ne vous coûtera pas très cher. Mais si c’est jouable, je termine la chirurgie. Je ne veux pas m’acharner, je veux lui donner sa chance, ok ? »

Ses lèvres, pincées. Ses mains, serrées sur son sac à main.

« Francette, c’est Pauline. Là, au téléphone. Elle dit qu’il faut opérer. Qu’il faut lui donner sa chance, qu’une chance sur trois, c’est bien.
– Pauline, Pauline, oui, mais bon, elle souffre, et elle va mourir, alors faut la piquer, c’est comme ça, et j’en reprendrai un autre. »

La voix est ténue, au téléphone, je l’entends, nous l’entendons tous dans le silence à peine froissé par la respiration de Duchesse. Le monsieur tient le téléphone dans la main, à un mètre de moi, à un mètre de Mme Rodriguez. Elle vient de loin, cette voix. « MAMAN ! Tu laisses le docteur opérer ! C’est Duchesse, merde ! »

Le silence, la respiration de la chienne. Je prends Duchesse dans les bras, je ne regarde personne, je vais au bloc. Dans le couloir, je me retourne.

« Je l’opère tout de suite. Dans trente minutes à peine, je saurai si c’est pourri ou pas. Attendez trente minutes en salle d’attente, d’accord ? »

Les trente minutes sont passées. La péritonite était aiguë, l’utérus n’avait percé que ce matin, sans doute vers six heures, quand Mme Rodriguez avait entendu la chienne se plaindre, et vomir. J’ai passé plus de deux litres de chlorure de sodium tiédi pour nettoyer chaque cul de sac du péritoine. Posé un drain. Elle n’était qu’à 35°C de température rectale quand j’ai commencé. Elle était dans le coma, et la chirurgie a duré plus d’une heure. Ovario-hystérectomie, résection d’un bout de mésentère. Lavage, lavage, lavage. Malgré toutes nos précautions, sa température rectale était passée à 32°C en fin de chirurgie. Il lui a fallu douze heures pour émerger. Elle a passé deux jours dans le gaz, avec des troubles neurologiques qui m’ont fait craindre le pire. Puis elle s’est tenue debout. Elle a mangé. Au bout de cinq jours, elle rentrait à la maison.

Duchesse va bien. Elle aurait tout aussi bien pu mourir.

Cette fin ne justifie pas du tout ces moyens.

Mais…

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Publié dans chien, chirurgie, déontologie, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Contre son gré

Soigner, parce qu’il le faut ?

C’est un samedi soir.
Il est 19h00, j’aimerais bien rentrer chez moi, mais, pas de bol, j’ai eu quatre appels entre 18h45 et 19h00.

Le premier a été vite expédié. Un chien qui s’étranglait avec un os, mais qui l’a vomi dans la voiture (technique à retenir pour quand je n’aurai plus d’apomorphine).

Le second, je l’ai mis sous perf’ et hospitalisé direct, dans la cage à côté de son frère qui est là depuis hier. Une portée de chiots, un parvovirus, un week-end à nettoyer et désinfecter cages et chenil, histoire de mieux apprécier la valeur de nos assistantes.

Le troisième ne m’a pas pris bien longtemps non plus. Plus de peur que de mal sur un accident de la route, le conducteur a pilé, le pare-choc a juste bousculé le chien.

Le quatrième m’a occupé jusqu’environ minuit.

C’est une cliente que je ne vois pas souvent, mais régulièrement et depuis longtemps, qui me l’a amené. Mme Baïs. Sa fille l’accompagnait. Je soigne leurs chevaux, et leurs chiens à l’occasion. Ils ne sont pas très véto. Leurs animaux vivent leur vie, plus ou moins en liberté autour de la maison. Ils les nourrissent bien, s’en occupent, mais les chiens, les chats ou les autres bestioles ne sont que ça : des chiens, des chats, des bestioles. Pas des enfants de remplacement, des confidents ou des compagnons de vie.

Je les aime bien : ils sont clairs et cohérents.

Leur jack russel a déconné. Dans les grandes largeurs. Il n’a rien trouvé de plus intelligent qu’attaquer un chien qui passait avec une joggeuse sur la route devant la maison. Un jack russel, c’est un petit chien. Un terrier. Un genre de fox, si vous voulez (là, normalement, les fans de jack russel ET de fox devraient me sauter dessus). Le chien qui passait, c’était un leonberg. 60kg. Le jack russel est vite rentré chez lui, avec quelques trous dans la peau.

Une fois l’émoi de la bagarre passé, chacun est retourné à ses occupation. Les trous, ce n’était objectivement pas grand chose. Ils ont désinfecté et espéré que « ça lui apprendrait » – sans trop y croire. Puis oublié.

Le lendemain soir, ce samedi, à 18h30, le chien a vomi du sang.

Une bonne partie de son aine droite était tuméfiée. Il y avait un petit coup de croc. Pas grand chose. La peau avait pris une vilaine teinte violacée, nuancée de noir. C’était gonflé, mais la douleur était impossible à estimer. Le chien n’était vraiment, vraiment pas bien. Très abattu, un peu déshydraté. Il endurait.

Un examen rapide à l’échographe m’a rapidement confirmé ma suspicion : le muscle abdominal était déchiré, les intestins était sous la peau. Avec les vomissements, j’imaginais une occlusion liée à une hernie étranglée : l’intestin faisant une boucle par la déchirure abdominale, trop serré, étranglé par l’étroitesse de la plaie d’éventration. Le sang ne circule plus, l’intestin meurt.

C’est évidemment une urgence, c’est évidemment très grave. Je démarrerai l’opération environ une demi-heure plus tard. Finalement, le croc avait même percé l’intestin, qui déversait son contenu dans la poche entre la peau et le muscle abdominal. Il m’a fallu enlever environ 30cm d’intestins. C’est la chirurgie la plus complexe que je sache faire.

Tout s’est très bien passé.

Lorsque j’ai établi mon diagnostic, avec la propriétaire du chien et sa fille, j’ai évidemment expliqué les tenants et aboutissants du problème. Que j’ai eu tort sur la nature exacte de la blessure n’y changeait finalement rien : la prise en charge était la même.

Elles étaient évidemment d’accord pour que j’opère. Madame s’est d’ailleurs excusée, plusieurs fois, pour la soirée que j’allais passer. J’ai eu beau lui expliquer que j’étais là pour ça, elle avait bien conscience que mon samedi soir se passerait en tête à tête avec les intestins de son chien et pas avec ma famille. Elle avait compris que c’était une chirurgie complexe, et que le risque anesthésique était relativement important. Qu’il faudrait sans doute quelques jours d’hospitalisation, et une alimentation spéciale pendant deux semaines au moins.

J’ai donc recueilli dans les règles de l’art son consentement éclairé.

Je n’ai pas fait signer de demande de soin, ou de document prouvant le consentement éclairé. Ici, ça ne se fait pas. Nous n’avons pas de problème à ce niveau. Les gens sont d’accord ou pas, mais nous n’avons pas (encore ?) formalisé cette étape indispensable de la relation de soins. La parole donnée, la confiance et le respect mutuel entre client et vétérinaire fonctionnent bien. J’ai bien conscience que ce n’est plus le cas partout, et je chéris cette relation précieuse.

Nous n’avons pas parlé d’argent. Parce qu’avec eux, ça ne se fait pas. C’est monsieur qui gère, et, ce soir-là, il n’était pas là. Je le connais, il me connaît, je sais qu’il serait d’accord. N’y voyez aucun sexisme, ou mépris, ou catégorisation : c’est comme ça que leur famille fonctionne. Je n’ai pas abordé le sujet, elles non plus. Elles avaient pourtant parfaitement conscience que ça risquait de coûter cher.

J’ai préféré ne pas le mettre sur la table pour me concentrer sur le plus urgent : enlever ses intestins pourris à ce chien.

Elles ont préféré ne pas aborder la question pour des raisons qui leur appartiennent.
Ce n’était certainement pas parce que ça n’avait pas d’importance. Ce sont des gens modestes.
Ce n’était pas parce qu’il n’y avait pas le temps, ou que l’occasion a manqué.
C’était peut-être parce qu’on ne parle pas de ces choses là, et encore moins au docteur. Cela, j’en avais conscience, ce n’était peut-être pas à mon honneur de n’avoir pas brisé le silence sur cette question. On flirtait sans doute à la limite de la manipulation, comme c’est souvent le cas dans la relation entre le soignant et le soigné (ou le propriétaire du soigné, dans le cas d’un animal…).

D’habitude, je mets les pieds dans le plat. Je sais le problème de la valeur de la vie, je sais que les soins que je prodigue peuvent être chers. Je connais également leur coût. Je me suis dit qu’il était plus pertinent de ne pas aborder la question. Je ne sais pas exactement pourquoi.

La facture s’est finalement élevée à 700 euros, pour une entérectomie sur éventration souillée (anesthésie gazeuse, environ deux heures et demie d’intervention, seul, un samedi soir, deux boîtes de chirurgie…), surveillance du réveil (environ 3/4 h de plus dont j’ai profité pour nettoyer le bloc et les boîtes de chirurgie), trois jours d’hospitalisation dont un dimanche, des tas de médicaments (analgésiques surtout, anti-inflammatoires, antibiotiques), un petit sac de croquettes et tous les petits soins qui accompagnent une telle intervention.

Objectivement, je pense que ce n’est pas cher. Comme me le disait un confrère très spécialisé, habitué des grosses factures : « c’est pas cher, mais c’est beaucoup d’argent. »

Nous n’avons abordé la facture que lors du retrait des points, deux semaines plus tard. Tout s’était très bien passé, quoique cette précision ne soit théoriquement pas pertinente concernant le prix des soins.

Cette fois-ci, c’est M. Baïs qui était venu, avec sa fille. Lorsque j’ai abordé la question de la facture, prévenant et anticipant sur une possibilité d’étalement de paiement, il se doutait bien que ce serait cher. Mais il ne pensait manifestement pas que ce serait autant. Je savais que, pour eux, c’était une somme très importante. Pour certains, ce serait une somme insurmontable (qui condamnerait leur animal ?). Pour d’autres, un simple détail.

M. Baïs n’a pas du tout contesté le prix. Mais il s’est visiblement décomposé. Du coup, j’étais encore moins fier de n’avoir pas abordé la question avant. Je ne sais toujours pas si c’était une erreur de ne l’avoir pas fait. Il m’a fait confiance, par procuration certes, mais peu importe. Il a apprécié la réussite de mon travail, et réalisé en voyant avec moi le détail de la facture, que d’une part le prix était « juste », et que d’autre part je lui avais « remisé » certains actes dans une logique de forfait de soins.

M. Baïs a eu très précisément les mots suivants :

« Je paierai, oui, bien sûr.
C’est normal, c’est mon chien, il faut bien le soigner.
Mais quand même, c’est sûr, ça fait beaucoup d’argent.
Mais quand on a un animal, c’est sûr, on le soigne, il le faut. »

Je n’ai pas oublié ses mots.

J’ai entendu l’idée, considérée mais vite évacuée, de ne pas me payer. Il savait qu’il n’avait aucune raison de ne pas me payer, et c’est un homme honnête qui me considère comme un homme honnête.

J’ai entendu ce que je savais : c’était vraiment beaucoup d’argent. Il l’énonçait sans honte, ni comme un aveu, ni comme un reproche, et d’autant plus facilement sans doute que je l’avais déjà précisé. J’ai conscience du prix, de ce que représente cette somme pour une famille modeste. J’ai aussi conscience des coûts et de la valeur des soins, ce qui me permet de présenter sans honte mes factures (et il m’a fallu beaucoup de temps pour apprendre à assumer mes factures).

J’ai surtout entendu cette obligation morale à laquelle je n’avais pas vraiment réfléchi. J’avais bien sûr déjà entendu la formule « quand on a un animal, on l’assume », et ses diverses variantes. Mais cette phrase, jusque là, était restait pour moi une idée prête à penser, une formule toute faite. Je m’interroge encore régulièrement sur les questions liées à la valeur de la vie animale, évitant autant que possible ses dilemmes inhérents à mon métier. Là, ce n’était pas la question.

M. Baïs interprétait devant moi, avec beaucoup d’honnêteté, cette contrainte morale.

Il faut soigner son animal.

Pourquoi ?

Parce qu’on en a la responsabilité, et qu’avec elle vient une obligation morale qui n’existe pas s’il s’agit de réparer une voiture.

Cette obligation morale envers un animal n’existait pas, ou en tout cas n’était pas la règle, il y a quelques décennies. Elle ne vaut d’ailleurs que pour notre société et celles qui lui ressemblent. Elle sous-tend l’essentiel de mon activité professionnelle, surtout avec la baisse de l’activité « rurale » depuis quelques années. Elle est même entrée dans la loi avec la notion d’obligation de soins.

Dans le même temps, les progrès de la médecine vétérinaire, sur les traces de la médecine tout court, sont fulgurants. L’augmentation des moyens financiers consacrés aux animaux accompagne l’augmentation des moyens médicaux disponibles. Pharmacopée, imagerie, chirurgie, compétence… Les vétérinaires d’aujourd’hui ne font plus le même métier que les vétérinaires de la génération qui les a précédés.

Dans le même temps, les vétérinaires, comme les propriétaires des animaux, deviennent un enjeu financier pour les labos, les assureurs et les affairistes divers et variés.

Puisqu’il faut soigner l’animal, puisqu’on le doit, autant s’en donner les moyens.

Jusqu’où ?

Et comment devons-nous désormais comprendre l’obligation de moyens inhérentes à l’exercice loyal de la médecine ?

Parce qu’un moyen existe, faut-il l’utiliser ? Doit-on l’utiliser ? Le proposer, oui, on le doit, et c’est finalement ici que s’achève a priori le principe de l’obligation de moyens, réduite à une obligation d’informer sur l’existence des moyens. Ensuite, il faut composer avec les contraintes, les attentes, les limites et possibilités financières et techniques de chacun – aussi bien vétérinaire que propriétaire. De cette confrontation entre le « possible » et le « disponible » renaît l’obligation de moyens, définie cette fois par un devis qui tient lieu de contrat de soins.

Un médecin me disait l’autre jour : « nous, quand on ne sait pas, on fait un scanner. » Curieuse logique, d’un point de vue médical d’une part, mais d’un point de vue économique également. Le moyen existe, on doit l’utiliser, d’autant plus qu’on pourrait lui reprocher de ne pas le faire. En médecine « humaine », la question économique est pour l’instant évacuée (du point de vue du patient en tout cas). Pour le meilleur et pour le pire, notamment l’insupportable « j’y ai droit, je cotise », à la fois parfaitement logique et totalement vicié. Je commence à le voir apparaître avec les mutuelles de santé pour animaux de compagnie, qui permettent de fausser la décision médicale d’une manière inédite : avant, on était contraint par défaut de moyens, nous dirigeons-nous nous aussi vers une contrainte par excès ?

Jusqu’où faut-il aller ? Et puisque la question est par essence morale, quel est le seuil immoral ? Celui qui rabaisse l’homme sous le niveau de l’animal de compagnie ?

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Mutuelle de santé pour animaux de compagnie

Prendre une assurance-santé pour son chien, son chat ou tout autre animal de compagnie : l’idée n’est pas nouvelle, et creuse lentement son sillon en France. Elle peut sembler excellente, on peut imaginer ses limites…

De quoi parle-t-on ?

Une société d’assurance (il y en a plusieurs sur le marché, évidemment), vous propose de rembourser tout ou partie des frais vétérinaires de votre animal de compagnie. Vous payez une cotisation mensuelle, qui évolue, ou pas, avec l’âge de votre animal. Cette cotisation est plus ou moins élevée selon l’âge de l’animal, selon sa race, selon, éventuellement, le nombre de fois où vous avez fait appel à cette assurance santé.
Il y a en général une franchise, ou plancher : vous avez une facture de 100 euros, la franchise est de 20, l’assurance ne rembourse que 80.
Il y a en général un plafond, annuel ou par facture. Vous avez une facture de 2000 euros, un plafond de 1000, une franchise de 20 : l’assurance vous rembourse 2000-1000=1000 euros.
Les conditions définissent les actes ou produits remboursés ou pas : la liste peut être longue, il faut la regarder de près. Souvent, les vaccins ne sont pas remboursés, et les maladies qui auraient pu être vaccinées non plus (que l’animal soit vacciné ou pas, c’est aussi à vérifier). Bref, beaucoup de détails compliqués et essentiels.
Les cotisations mensuelles couramment rencontrées s’échelonnent entre 15 et 50 euros.

Le point de vue du propriétaire de l’animal

Les avantages semblent évidents : payer moins de frais vétérinaires, et avoir la possibilité d’offrir des soins plus onéreux à votre animal.

Mais il y a quand même quelques limites à garder à l’esprit :

Nous sommes tous pareils, et nous voulons qu’un investissement soit rentable. Ce n’est pourtant pas le but d’une assurance, par définition, et c’est un très gros frein à la motivation des maîtres. La plupart du temps, lorsque j’aborde le sujet, le dialogue est à peu près le suivant :
– Mais, docteur, est-ce que c’est rentable ?
– Rentable ? Non. L’idée, c’est de vous permettre de soigner votre animal en cas de coup dur. Mais s’il n’y a pas de coup dur, s’il ne tombe pas malade, s’il n’a pas d’accident, cet argent aura été investi « pour rien ».
– Pour rien ?
– En réalité, non : vous aurez acheté une sécurité, à vous de voir si cela en vaut la peine. Car par contre, si votre chien est renversé par une voiture et que le chirurgien orthopédiste fait un devis à 2000 euros, vous allez y gagner énormément.

Les assurances, c’est comme les vaccins : quand on n’en a pas besoin, ils ne servent à rien.

Pourtant, il ne me semble pas que ce soit une bonne façon de réfléchir…

Il faut également tenir compte des avantages et inconvénients de chaque contrats. Et là, c’est la jungle : ils sont tous différents, difficiles à comparer au vu du nombre de paramètres, l’augmentation des tarifs selon le nombre de « sinistres » est imprévisibles dans les contrats qui prévoient ce paramètre…

Le point de vue de l’assureur

Son but est de gagner de l’argent.

Mais…

Je note presque systématiquement une augmentation du nombre de consultations pour les animaux assurés. cela semble évident : on hésite moins à aller voir le véto si l’on sait que l’on ne perdra « rien » si l’on y va finalement « pour rien ».
La règle des trois jours, du coup, est faussée. Oui, vous savez, quand je demande depuis combien de temps l’animal est malade, en général, la réponse est « trois jours ». Le premier jour, se rendre compte que quelque chose ne va pas. Le second, se dire que cela ne semble pas être juste un pet de travers. Le troisième, aller chez le véto.

Et puis il y a les maîtres qui veulent absolument passer leurs 5 chiens sur le compte du seul assuré. Et qui ne voient pas du tout en quoi cela pose un problème.

Il y a également ceux qui font assurer leur chien en prévision d’une grosse tuile diagnostiquée par le véto : « votre chien est dysplasique, dans 6 mois au plus, il va avoir besoin, d’une chirurgie lourde ».

Vite, assurons-le.

C’est de la fraude, oui. Les assureurs sont conscients de ces limites, et certains se sont même retirés du marché en voyant la faible rentabilité de l’histoire. Une cliente, courtière en assurances, m’a un jour expliqué que lorsqu’elle assurait un chien de chasse, elle était sûre à 100% d’avoir un sinistre dans l’année. Elle a arrêté.

Je vous entends me répondre que les assureurs ne sont pas à plaindre. Ce n’est pas mon problème : je me contente de vous expliquer les enjeux. Il me semble que c’est un point essentiel lorsque l’on essaie de saisir les tenants et aboutissants de ces assurances-santé.

Et puis, cela incite à la réflexion sur notre assurance-santé, non ? je vous invite à écouter cette émission, avec ou sans rendez-vous, qui aborde bien le sujet.

S’il y a des assureurs qui me lisent, leur point de vue m’intéresse beaucoup.

Pour le vétérinaire

Au début, je ne voyais que des avantages à l’assurance-santé des animaux de compagnie.

Elles allaient me permettre de proposer un panel de soins complet, sans être bridé par des considérations financières. Depuis 2-3 décennies, l’offre de soin gagne énormément en qualité. Progrès de la science, progrès de la technologie, nous diagnostiquons plus de choses, avec beaucoup plus de moyens, nous pouvons également en traiter bien plus qu’avant.

Mais combien de chirurgies lourdes avortées faute de moyens financiers ?
Combien de chimiothérapies, d’immunosuppresseurs ou d’antiviraux laissés dans les frigos faute d’argent pour les payer ?
Quelle qualité de suivi pour les maladies chroniques lorsque le temps devient, forcément, de l’argent ?

Combien d’euthanasies pourrions-nous éviter ?

Ma clinique a investi lourdement. Bâtiments, renforcement de l’équipe (nombre d’ASV plus que doublé en moins de dix ans !), formation, matériel, temps. Et j’ai une conscience aiguë des limites financières de mes clients. Je sais que je ne peux pas faire correspondre les tarifs à l’offre de soin. Nous avons choisi de nous lancer à corps perdu dans la qualité, parce que c’est ce qui nous fait avancer, mes collaborateurs et moi, mais était-ce financièrement une bonne idée ?

En l’état actuel des choses, non. Nous gagnerions bien mieux notre vie si nous avions fait d’autres choix. Je ne pleure pas sur mon sort, soyons clairs, mais il n’y a pas de quoi pavoiser. Les vétérinaires ne sont plus du tout les notables qu’ils étaient dans les décennies 60-80, et nous trustons désormais les dernières places des classements en terme de rentabilité et de revenus dans les dossiers des organismes de gestion agréés. Des vétos font faillites, d’autres vivent décemment. Certains s’en sortent très bien.

Du coup, l’assurance-santé animale représente un espoir non négligeable pour notre profession.

Mais il n’empêche que cette problématique me file des nœuds à l’estomac.

De la pub ?

Je ne suis pas courtier en assurance. Les assurances ne me paient pas pour que je les vende, et il n’est pas non plus question que je distribue leurs flyers gratuitement. Je reçois très souvent des enveloppes pleine de pub à laisser en salle d’attente. Je fous tout à la poubelle.

D’ailleurs, chers assureurs, le code de déontologie interdit le courtage (article R242-62 du code rural). Je précise, car certains ont essayé, avec leurs gros sabots, en me proposant carrément un pourcentage. Youhou !

Tout courtage en matière de commerce d’animaux, la collecte ou la gestion de tous contrats d’assurance en général, y compris ceux qui couvrent les risques maladie, chirurgie ou mortalité des animaux, sont interdits aux vétérinaires exerçant la médecine et la chirurgie des animaux.

Et si je dois mettre la com’ d’un assureur dans ma salle d’attente, j’aimerais autant mettre la com’ de tous les assureurs. Distribuer ces pubs implique un message à mes clients : « cet assurance est bien foutue, allez-y ».

Je ne suis pas là pour ça.

Et je n’ai pas non plus envie que mes clients pensent que ces assureurs me filent un pourcentage, ou je ne sais quoi. Je n’ai pas envie de prêter le flanc à ce type de critique.

Par contre, quand un client me demande mon avis sur un contrat, si j’en ai le temps, je le donne. Je regarde avec lui, je discute ses besoins, et vérifie les pièges les plus courants. Ce n’est pas vraiment mon boulot, mais je suis là pour conseiller, après tout.

Inéluctable ?

Je n’apprécie pas non plus le discours ambiant : on nous vend ces assurances comme « inéluctables ». Une chance, une opportunité, et de toute façon une évolution nécessaire et souhaitable. Et si vous n’en voulez pas, vous l’aurez quand même.

Sans doute. Mais dois-je pour autant vendre mon stéthoscope aux assureurs ?

Je n’apprécie pas que certains assureurs s’appuient avec un message quasi-institutionnel sur la profession. J’ai l’habitude des messages du genre « formulé par un vétérinaire ». « Créé par des vétérinaires. » « Approuvé par des vétérinaires. » Les gens ont, je l’espère, assez d’esprit critique pour ne pas se jeter béatement dans tout ce qui porte ce genre d’étiquette. Mais cela commence à aller plus loin, de nouveaux assureurs communiquant assez finement sur le sujet avec les vétérinaires : « fondée par trois vétérinaires, blablabla, du coup nous sommes plus pertinents, plus indépendants, nous ne voulons que votre bonheur. » Sans déconner.

Et vas-y que j’installe mes fiches de remboursement dans ton logiciel vétérinaire, mais pas celles de la concurrence. Voilà un truc que je trouve profondément anormal : lors d’une mise à jour apparait un nouveau bouton qui permet de remplir automatiquement la fiche standard d’une mutuelle. D’une seule. je vous assure, vu comme c’est chiant de remplir ces fiches, ça donne forcément envie de pousser les clients vers cette mutuelle. Bien joué. Et puis, ça met son nom à l’esprit en permanence.

Vous trouvez ça normal ?

Pas moi.

Et après ?

J’en discutais il y à peu avec un dentiste, confronté à certaines de ces problématiques, mais avec beaucoup d’avances sur nous. Certaines mutuelles conseillent à leur client un cabinet plutôt qu’un autre, assurant un meilleur remboursement dans ce cas. Avons-nous vraiment envie de ça ? En tant que patients (ou clients pour les vétérinaires), ou en tant que praticiens ? La liberté, pour chacun, de choisir son vétérinaire (ou son dentiste, son kiné, bref…), remise en question ? Sur des critères financiers, puisque tout va se résumer à cela ?

Un vétérinaire anglais me décrivait un jour le système des mutuelles dans son pays, bien plus développé que dans le nôtre. Un détail m’avait frappé : la mise en place de protocoles liés à diverses situations médicales ou chirurgicales : si le protocole a été respecté, l’assurance rembourse. Sinon, allez vous faire foutre. Sans déconner ? Un assureur, m’expliquer comment je dois travailler ? Refuser de rembourser des soins, mettons, pour une parvo, parce que je n’ai pas fait le test-qui-va-bien en me contentant de traiter en fonction des symptômes observés, amplement suffisants dans la majorité des cas pour cette maladie ?

Et alors ?

Le moins que l’on puisse dire, c’est que je ne suis pas enthousiaste. Je me réjouis de la « solvabilité nouvelle » de ma clientèle assurée. Je râle sur la paperasse, mais je sais que l’on n’a rien sans remplir de papiers. Je comprends bien que l’augmentation du coût des soins vétérinaires ne peut pas être assumée par tous mes clients, que la situation n’est plus celles des années 80.

Mais je suis foutrement inquiet.

Parce que mon indépendance risque, une fois de plus, d’être mise à mal.

Parce que l’argent vient un peu plus s’insérer dans mes problématiques quotidiennes.

Parce que j’ai l’impression que la profession s’en fout, ou ne réalise pas les dangers qui nous guettent.

Je ne veux pas jouer à l’oiseau de mauvaise augure, passer pour le vieux con qui refuse le progrès, pour un chantre du « c’était-mieux-avant ». Je suis persuadé que l’âge d’or est devant nous. Je ne suis pas un nostalgique.

Mais vous, mes confrères installés, les étudiants, les vieux briscards, les retraités, qu’en pensez-vous ?

Et vous, qui venez sur ce blog pour lire mon quotidien de vétérinaire, vous qui payez nos factures, quel est votre avis sur ces questions ?

Des sources pour aller plus loin

Union nationale d’associations de gestion agréées : vétérinaire 2008, consultez la ligne bénéfice tout en bas. Attention, ce bénéfice n’est pas le « net » d’un salarié : retirez 40-50% d’URSSAF, RSI et retraite pour avoir le net avant impôt. Notez la forte disparité entre les 4 quartiles de revenus.

UFC Que choisir ? : Dossier sur les tarifs des vétérinaires et sur les mutuelles de santé pour animaux de compagnie (pour abonnés)

AVERTISSEMENT : ce billet parle d’argent. Si vous venez troller en commentaire, pas la peine de venir crier à la censure, je virerai vos commentaires sans préavis. Je suis ouvert aux critiques et aux remarques si elles sont constructives. Le fiel n’est pas constructif.

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C’est compliqué

Quand j’ai créé ce blog, je pensais raconter des histoires de conseiller ordinal, de secrétaire général d’un conseil départemental de l’ordre des médecins, d’un conseiller national… Faire connaître l’institution de l’intérieur, montrer en quoi consistent ces mandats. J’aurais aimé raconter aussi des histoires de patients, comme la plupart des médecins qui ont un blog. Et […] Continuer la lecture

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C’est compliqué

Quand j’ai créé ce blog, je pensais raconter des histoires de conseiller ordinal, de secrétaire général d’un conseil départemental de l’ordre des médecins, d’un conseiller national… Faire connaître l’institution de l’intérieur, montrer en quoi consistent ces mandats. J’aurais aimé raconter aussi des histoires de patients, comme la plupart des médecins qui ont un blog. Et […] Continuer la lecture

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Un article

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Comment le lobby du pétrole subventionne des medias français, et comment ils s’y engluent honteusement

paysage médiatique


Acte 1
« Comment le lobby du tabac a subventionnée des labos français » tel était le titre d’un dossier du Monde du 1er juin 2012.
Dossier qui révélait les liens passés des chercheurs sur le tabagisme en France avec les cigarettiers. C’est dans ce dossier que le Monde relevait l’inexactitude de la déclaration d’intérêts du professeur Molimard sur le site du Formindep. Sur le site du Formindep le Professeur Molimard s’en expliquait, et le Formindep en tirait les leçons : voir et là. On jugera de la dignité de la réaction de l’un et de l’autre.
Acte 2
Quelques jours plus tard, le 22 juin sur France Inter à l’émission la Tête au Carré, Stéphane Foucart, un des journalistes du Monde auteur de ce dossier, attaquait publiquement le Formindep en mettant en doute la crédibilité de ses informations à partir de cette affaire de la déclaration d’intérêts de Robert Molimard.
Acte 3
Le 26 juillet, le site Arrêt Sur Images publie une enquête  révélant que Jean-Michel Bezat, journaliste au Monde, qui avait publié la veille un reportage favorable à l’exploitation du gaz de schiste intitulé : « Bienvenue à Fort Worth, Texas, la capitale du gaz de schiste », avait bénéficié pour ce reportage d’un voyage de presse financé par Total. Sans compter l’éditorial du Monde du même jour intitulé : « n’enterrons pas le débat sur le gaz de schiste« …
Au Total (si j’ose dire) :
 – Je n’ai trouvé sur le site du Monde aucune déclaration de liens d’intérêts du journaliste Bezat auteur de la quasi publi-rédaction révélée par Arrêt sur Images. Aucune déclaration d’intérêts, même pas fausse,  inexacte, ou partielle. Aucune. Pas davantage d’ailleurs des autres journalistes du Monde, ni de la presse en général. Dans « des » medias français, comme en médecine, la confiance repose sur l’opacité.
Rappelons quand même que si les conflits d’intérêts de Robert Molimard avec les cigarettiers remontent à plus de 15 ans, ceux de Bezat avec les pétroliers datent de juillet 2012. 
Le Formindep publie les déclarations d’intérêts de ses auteurs et reconnaît ses erreurs. Le Monde lui cache les conflits d’intérêts de ses journalistes.
– Suite à la révélation d’arrêt sur Images, je n’ai trouvé de la part du Monde ou du journaliste gazéifié par Total, aucune déclaration pour s’expliquer, s’excuser, proposer sa démission, remettre en question la gestion des conflits d’intérêts, ou plutôt leur absence de gestion des conflits d’intérêts. Rien. Nib. Que dalle. Le Formindep lui tire les leçons.
– Stéphane Foucart, journaliste déjà nommé, ne s’est répandu dans aucun media, radio, télévision, Internet, pour remettre en question la crédibilité des infos du Monde. Pas plus lui d’ailleurs qu’aucun autre journaliste de la médiasphère. Pas plus de remise en question que de gaz de schiste au fond de mon slip après un copieux cassoulet.
Par contre le lendemain de la quasi publicité rédactionnelle de son confrère, il tentait lamentablement de ramer à contre-courant en publiant un article révélant (sans rire) les liens d’intérêts d’un rapport US favorable aux gaz de schiste : « aux Etats-Unis, un rapport douteux sur les gaz de schiste » s’intitulait l’article. Par contre, pas vu l’article intitulé : « au Monde, un reportage douteux sur les gaz de schiste« . S’agirait pas de cracher dans la cuve à fuel quand même. Reste à savoir si l’éthique, la honte et le ridicule se dissolvent dans l’huile de goudron.
journaliste en plein conflits d’intérêts
Im(moralité)
Le Monde, mais pas que le Monde car en règle générale les journalistes français n’ont hélas rien à envier aux médecins en matière de soumission aux lobbies et de corruption, continue à utiliser avec brio les outils traditionnels de la presse française pour gérer ses conflits d’intérêts : opacité, copinage, hypocrisie, silence, tentatives d’enfumage, dénigrement public des rares acteurs de l’indépendance de l’information, etc. 
Rien de tel en effet que les bons vieux instruments de la manipulation de l’information ayant fait leur preuve et amoureusement peaufinés au fil du temps et de l’histoire. 

Ce vieux monde, celui du siècle dernier,  pue vraiment trop. Vivement le nouveau, celui d’une information transparente et humble.

PS : Mieux vaut lire en effet les infos scientifiques du Formindep que du Monde, en particulier l’extraordinaire lettre de Robert Molimard à la HAS, pour réclamer une expertise indépendante lors de la réévaluation de la reco sur l’aide à l’arrêt du tabagisme : Le mythe de l’addiction à la nicotine.
Un document de formation que tout prescripteur, vendeur et utilisateur de patch nicotinique devrait lire.

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Vieux

« La vieillesse n’est pas une maladie. » Cet axiome, je ne l’ai entendu qu’une fois ou deux, dans ma scolarité. Ou pendant mes stages, mes premiers remplas. Ou en entendant discuter des médecins. Ou des piliers de comptoir. Je ne sais pas.

Mais il m’a marqué.

Et cette phrase, pour moi, est devenue une litanie.

On ne guérit pas du vieillissement : ce n’est pas une maladie.

On ne prévient pas le vieillissement : ce n’est pas une maladie.

Mais la vieillesse est souvent le prétexte à une démission, lorsque je déroule un fil diagnostique, passant, étape après étape, les hypothèses les plus évidentes, pour m’acheminer vers la complexité.

« Oh, vous savez, docteur, il est vieux« .

Entendez : « ne vous cassez pas le bol, ça ne sert à rien, de toute façon, il est vieux, il vaut mieux le piquer. »

OK, il est vieux. Mais alors, pourquoi me l’avez-vous amené ? Pour que je mette un nom médical sur sa vieillitude, genre SVC ?

– Oh, madame, vous savez, c’est un SVC, et même, sans doute, un SVCEN (en anglais : ODSEN).
– Un SVCEN, oh non docteur ?
– Et si. Ca pourrait même être un SDC.
– Un SDC !! Alors… on l’euthanasie ?

Parce que voilà, on veut un bon argument médical pour déculpabiliser d’en avoir assez, pour se faire entendre dire, que, oui, ça suffit ? Pour que quelqu’un d’autre décide ? Moi ?

Remarquez, j’exagère. Parfois, le constat « mais est-ce qu’il n’est pas tout simplement vieux ? » est parfaitement sincère. Cette sincérité étonnée, je la rencontre en général avec les plus jeunes de mes clients. Ils ou elles ont 18, 20 ans, et ils n’ont pas encore eu besoin de se demander, très personnellement, si la vieillesse était autre chose qu’une maladie inéluctablement incurable.

Parfois, la demande d’euthanasie est parfaitement assumée. Reste à en discuter, même si certains ne viennent pas pour discuter.

Et parfois – moins qu’avant – c’est le véto qui se fend d’un « boah, vous savez, il est vieux, alors on va le piquer hein ». Ma première euthanasie, c’était ça. J’étais stagiaire, quatrième année, et le (vieux) vétérinaire a reçu ces personnes âgées. Il a flairé le pyomètre de cette vieille golden, lui, le véto à vaches. Il l’a prouvé d’un coup d’échographe. Et puis il a énoncé sa sentence. « Elle est vieille. Fourrure, tu t’occupes de l’euthanasie. » Je ne l’ai pas remis en question, le maître. Les gens ont été impassibles. Pas de larmes, pas de mots, ils s’y attendaient, je suppose. Surtout : ils n’attendaient pas autre chose. Moi non plus ? Moi, j’ai euthanasié la chienne, avec la certitude zélée de l’élève paralysé par le respect. Quel con. Évidemment, même si on avait discuté chirurgie, même si, même si, ça aurait sans doute fini pareil. Peut-être. Peut-être pas.
Nous ne sommes pas là pour décider à la place de nos clients. Nous pouvons avoir tort. Une cliente me reproche tous les trois mois d’avoir voulu, il y a deux ans, euthanasier son chat au taux de créat’ délirant. Qui vit encore très bien sa vie de papy. Nous pouvons aller trop vite. Et puis, il y a cette routine qui nous encroûte, tous. Cette habituation, cette acceptation de la souffrance, cette certitude : de toute façon, on sait bien comment ça va finir. Autant abréger.

Non.

Ça ne marche pas comme ça. Parce que le chien, ou le chat, ben il est vieux, certes. Pas besoin d’un véto pour lire une date de naissance et calculer un âge. Mais le chien, il ne serait pas un peu cardiaque ? Le chat, beaucoup hyperthyroïdien ? Diabétique ? Ou plus simplement perclus d’arthrose ? Une hernie discale ? Un pyomètre ? Un hémangiome ? Une bonne vieille pyodémodécie des familles ?

Ah ben oui, il pue. Il est sale. Il bouge lentement. Mais, bordel, si on lui collait des anti-inflammatoires, il pourrait pas bouger plus vite ? Se remettre à remuer la queue avec un enthousiasme spontané ? Ou recommencer à dévorer ses gamelles, avec appétit ?

Comme avant.

Avant qu’il soit vieux, avant qu’il ne soit plus le compagnon que vous aviez choisi, celui qui pouvait faire des balades, celui qui jouait à la balle, celui qui venait ronronner dans le lit après avoir chopé quelques souris. Avant qu’un matin, soudain, vous réalisiez que, ça y est, il est vieux. Et qu’il doit souffrir, le pauvre, et qu’il n’y a plus rien à faire, alors, on va l’emmener chez le véto, qui va diagnostiquer un Syndrome du Vieux Chien (ou Chat), de préférence dans sa variante Euthanasie-Nécessitante, ou un Syndrome de Décrépitude Chronique. Comme ça on l’aura même amené chez le véto, on l’aura fait soigner, il n’aura rien pu faire, et on passera à autre chose. Facile.

Mais.

Non.

Alors, des fois, oui. Parce qu’il y a des maladies trop lourdes à soigner, ou juste pas soignables. Parce que, oui, l’âge est une excuse valable pour éviter certaines procédures médicales, lorsque le bénéfice est faible et le risque, ou les inconvénients, élevés. Je suis d’accord : imposer une mammectomie totale et une chimio à la doxo à une chienne avec des tumeurs mammaires métastasées de partout, dont l’espérance de vie se compte en jours, ou en semaines pour les plus optimistes, c’est plus que discutable.

Parce que lorsque l’insuffisance rénale chronique arrive à son terme, il faut savoir aider l’urémique en souffrance à partir.

Les plus observateurs parmi vous remarqueront que, bordel, si le vieux avait été amené avant, on aurait pu mieux l’aider. Était-il nécessaire d’attendre qu’il se paralyse pour se soucier de son arthrose ? N’aurait-on pas pu gérer son diabète avant qu’il ne vire à l’acido-cétose délirante ? N’y avait-il pas des signes d’appel ? Après tout, depuis combien de temps avait-il du mal à se lever, à monter dans la voiture, à sauter sur le canapé ? Depuis combien de temps maigrissait-elle tout en mangeant comme quatre et en descendant dix fois plus d’eau qu’avant ?

Bien sûr, vous avez raison. On aurait pu faire du bon boulot, plus tôt. Et souvent j’hérite de situations effectivement irrécupérables qui auraient pu être évitées, ou sérieusement retardées. Et trop souvent, je n’ai pas le choix, entre une agonie mal gérée (parce que nous n’avons pas accès à assez de soins palliatifs, pour moult raisons), et une euthanasie.

Mon discours n’est pas : « il ne faut pas tenir compte de l’âge de l’animal ». Bien entendu : il faut en tenir compte, mais la vieillesse ne doit pas être une excuse ou un prétexte. Elle diminue les défenses de l’organisme, elle diminue les capacités de cicatrisation, de récupération, elle implique indirectement tout un tas de maladies qui, misent bout à bout, rendent nombre de prises en charge irréalistes.

Une ovario-hystérectomie sur un pyomètre, ce n’est pas irréaliste; Une mammectomie, même une, voire deux chaînes complètes, ce n’est pas délirant s’il n’y a pas de métastases. Une cardio-myopathie dilatée avec tachycardie paroxystique, ça se traite. Pas dix ans, mais quand même. Une arthrose douloureuse, une hernie discale avec début de perte de proprioception, ça se gère. Même un cancer incurable, ça peut se gérer.

Bien sûr, les critères financiers comptent. Le vétérinaire, ça peut vite coûter très cher. Mais la vieillesse ne doit pas être un maquillage pour des problèmes d’argent : ceux-ci doivent être envisagés pour ce qu’ils sont. Et il faut parfois – souvent ? – admettre qu’ils ne peuvent être surmontés.

Il faut aussi prendre en compte la volonté des propriétaires du chien ou du chat. Imposer une prise en charge, ça ne marche pas. Si refuser l’euthanasie aboutit à condamner le chien ou le chat à agoniser dans un coin de la cour, c’est nul.

Parce que c’est ça, mon boulot, et les bonnes âmes ne devraient pas trop vite l’oublier. Il est facile de s’indigner. Facile de juger, de reprocher aux gens de n’avoir pas mieux fait. Facile de refuser d’admettre les contraintes financières. De blâmer alternativement le véto, le maître et/ou le système capitaliste. Moi, mon problème, c’est de trouver, pour l’animal, les solutions les meilleures aux situations dont j’hérite. Par ailleurs, culpabiliser le propriétaire négligent est rarement constructif, au contraire. Le braquer, c’est le meilleur moyen de faire perdre ses chances à son animal.

Les incantations et les reproches, ça n’a jamais soigné personne.

Bien sûr, j’euthanasie, mais plus tellement des vieux. Maintenant, j’euthanasie plutôt des malades pour lesquels je n’ai pas d’alternative acceptable.

Beaucoup sont vieux.

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Les experts 4

Déontologie de l’expertise médicale Nous donnons ici les éléments essentiels de la déontologie de l’expertise. Un dernier volet de cette série récapitulera les préconisations essentielles du CNOM. D’ici la fin de l’année le CNOM se prononcera sur un certain nombre de questions pratiques relatives à cette pratique. Dans le domaine de l’évaluation du dommage corporel, […] Continuer la lecture

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Les experts 1

L’évaluation du dommage corporel est un domaine mal connu du public, des blessés eux-mêmes pourtant les premiers intéressés, de leurs avocats, et de leurs médecins aussi parfois. Alors, pour tous, une série d’articles pour éclairer le sujet. Qu’est-ce que l’expertise médicale en évaluation du dommage corporel ? Il s’agit de déterminer chez une victime, les […] Continuer la lecture

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