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Nom d’un chien, cette pelade !

Des dermatologues japonais ont finalement réussi à guérir une femme qui avait perdu tous ses cheveux et ses poils en lui prodiguant simplement un conseil avisé. L’histoire, rapportée dans un article publié en ligne le 30 octobre 2017 dans la … Continuer la lecture Continuer la lecture

Publié dans Allergologie, alopecia areata, alopecia totalis, alopecia universalis, cas clinique, chauve, cheveux, chien, corticoïdes, cryothérapie, dépilation, Dermatologie, maladie auto-immune, maladie de Chron, microbiote, microbiote intestinal, pelade, pelade décalvante totale, pelade totale, pelade universelle, Photothérapie, poils, transplnation de microbiote fécal | Commentaires fermés sur Nom d’un chien, cette pelade !

Une chose. Un nuisible. Du bétail. Un compagnon. Une personne. Comment la perception de l’animal change dans la France rurale.

Titre original : From the « thing », the « pest » or the
livestock to the pet or « the animal as a person » : how the perception
of the animal changes in rural France

Cette conférence a initialement été écrite pour le congrès
vétérinaire de Leon au Mexique, en septembre 2017, où j’ai été invité
pour deux conférences suite à la traduction de mon livre en espagnol. Le président du congrès, le Dr Cesar Morales, a voulu proposer des conférences plus « sciences humaines » qu’habituellement. 17000
personnes, 27 conférences simultanément pendant 4 jours… et pour moi
deux conférences en anglais, devant des hispanophones.%%%

Cette conférence a été pensée pour un public de vétérinaires qui
connaissent aussi bien notre métier en France que je connais le leur au
Mexique (spoiler : pas du tout). Mon objectif est de décrire et de
donner quelques pistes de réflexion, à approfondir dans la seconde
conférence, consacrée au conflit entre questions éthiques et économiques
dans notre métier.

Je suis vétérinaire en zone rurale, à 1h de route d’une grande ville, dans une zone agricole pauvre en voie de désertification au niveau élevage et culture, certaines terres retournant même à l’état de friches.
Mes confères et consœurs et moi avons une activité généraliste choisie et assumée : nous aimons passer du temps avec nos patients, creuser les cas et réfléchir, mais nous savons nous arrêter et nous reposer sur des confrères plus spécialisés lorsque le problème dépasse nos compétences.

Notre clientèle se définit géographiquement, pas socialement ou financièrement… Elle reflète donc la diversité des populations locales.
Je parle de mon point de vue. Je ne prétends pas représenter les vétérinaires français, dont la diversité de modes d’exercices est extrême. J’écris depuis plus de dix ans au sujet de mon métier : une réflexion sur mon travail, sur l’animal et l’homme. Un témoignage aussi d’un monde qui disparaît et se transforme.

Ma question est : comment se positionner dans une société dans laquelle le statut de l’animal évolue très vite, et dans laquelle la perception de cette évolution varie énormément, sans que nous ayons a priori les clefs pour savoir qui pense quoi ? Je me méfie des a priori, des préjugés sur la façon dont vont réagir les gens. Plus le temps passe, plus je constate que les étiquettes et les tiroirs, les catégories dans lesquelles on classe les gens pour les comprendre gênent au moins autant qu’elles aident. Méfions-nous des typologies trop faciles !

Je veux donc évoquer l’évolution de la perception de l’animal dans ma France rurale, de la perception de leur statut, de mon point de vue de vétérinaire à pratique dite « mixte ». Je ne parlerai que très superficiellement du statut légal de l’animal.
Nous sommes des témoins de la relation entre l’animal et notre société. Pas réellement des acteurs, mais nous nous adaptons à ces changements.

Les Colucci

C’était il y a treize ans. Les Colucci possédaient une ferme très traditionnelle. Ils élevaient des veaux sous la mère : dès la naissance, et jusqu’à l’âge de six mois environ, les veaux sont séparés de leur mère et rassemblés dans des parcs (traditionnellement, on leur mettait même un « museau » en plastique sur le nez) pour les empêcher de manger autre chose que le lait de leur mère. Matin et soir, les éleveurs les amenaient à leur mère, voire à une « tante » pour la finition si la mère venait à manquer de lait, les alimentant donc exclusivement avec du lait bu au pis. L’objectif est également de les carencer en fer pour obtenir la viande la plus blanche possible, traditionnellement la plus appréciée en boucherie. C’est une pratique qui disparaît aujourd’hui : trop de travail, trop de contraintes, pas assez de valorisation, et d’indiscutables questions de bien-être animal…
Les Colucci possédaient une trentaine de vaches. C’était trois personnes plutôt âgées, avec lesquels j’entretenais une relation professionnelle plutôt agréable, avec une discussion pertinente et justifiée sur chaque décision de soin, avec un équilibre assez agréable entre critères économiques (dominants) et choix de soigner l’animal (on ne laisse pas tout tomber même si les chances de succès sont modérées). Bien sûr, il y avait les heurts habituels pour un jeune vétérinaire qui débarque et qui ne fait pas tout exactement comme ses employeurs. Les Colucci étaient… des clients dans la norme, qui respectent leurs animaux mais ne font pas de sensiblerie. Qui s’en tenaient à leurs habitudes de travail : on ne change pas ce qui a toujours fonctionné, quoi qu’en pensent les faiseurs de normes… Ils ont toujours travaillé de la même façon, jusqu’à la fin.
Ce jour là – c’était il y a déjà huit ans – ils m’avaient appelé assez tôt, pour un vêlage. J’ai déjà parlé ici de cette histoire.. Vingt minutes plus tard, j’étais dans la cour de leur ferme, souriant, une plaisanterie sur le bout des lèvres. Je m’attendais à un vêlage technique et agréable, comme souvent chez eux. Et puis, je vis leurs visages. Ceux des gens rassemblés autour d’une tombe. Je les suivis, posant quelques questions techniques : quel était l’âge de la mère, ce qu’ils avaient senti en la fouillant. Je ne souriais plus. En pénétrant dans la vieille étable, en passant de la lumière du matin à l’ombre du bâtiment, je compris, je me rappelais : il ne restait plus dans l’étable qu’une vache, et deux génisses. La dernière vache. Il y avait un homme, qui semblait gêné d’être là, habillé d’une blouse noire. Le marchand de bestiaux venu emporter la dernière vache, mais elle avait démarré son vêlage juste avant d’embarquer dans le camion.
J’allais donc être le vétérinaire du dernier veau de la dernière vache, j’étais là, à ce moment là, pour voir cette vieille dame, habituellement amère et rude comme le sont ces anciens, pleurer comme une petite fille. Pour voir son mari avec le visage de celui qui enterre un voisin. Je fis mon travail, et je partis en imaginant ne plus jamais les revoir, ou alors par hasard, au marché du village peut-être. Mais j’avais été le témoin de la fin d’une époque, de la fin d’une carrière, de la fin d’une ferme qui n’aurait pas de repreneur, des larmes d’une vieille dame que vous n’imagineriez jamais pleurer. Qui s’attend à voir pleurer des gens qui ont tant donné et souffert dans leur ferme isolée ?

Vêlage

Les mois passèrent. Et petit à petit, je revis les Colucci, et leurs chats. Ils étaient, et ils sont toujours, le genre d’anciens qui d’habitude voient plutôt les chats au mieux comme des nuisibles utiles pour débarrasser la grange de ses rats et de ses souris. Des bestioles sur lesquelles on râle en escaladant les boules de foin pour dénicher et noyer des portées entières quand elles prolifèrent. Au pire, qui les voient comme des nuisibles juste bons pour s’exercer au tir en attendant l’ouverture de la chasse.

Ils m’amenaient leur chatte isabelle – Minette – pour une infection virale chronique de la bouche, une saleté qui vire à la dysimmunité et met en feu la gencive puis le reste de la bouche. Ils vinrent plusieurs fois pour elle. Nous discutions la prise en charge, les possibilités pour Minette. Nous avions démarré avec des injections de cortisone que j’imaginais poursuivre jusqu’à ce qu’elles ne suffisent plus à calmer l’inflammation et le dysfonctionnement immunitaire. Nous avions déjà évoqué l’euthanasie.
Et puis… ils choisirent la chirurgie. L’extraction totale de toutes les dents, seul moyen de stopper la réaction immunitaire aberrante, entretenue à la jonction entre la dent et la gencive. Pour une minette déjà âgée, déjà atteinte de tumeurs mammaires, certes peu développées mais de mauvais pronostic. Ils choisirent une chirurgie que je n’avais mentionnée que par réflexe, par acquit de conscience. J’avais naturellement proposé les injections de cortisone, j’avais commencé par choisir à leur place, en mentionnant, sans y croire, par réflexe, la possibilité plus pérenne de l’extraction dentaire.

Et monsieur Colucci eut cette phrase : « avant, on ne pouvait pas demander au vétérinaire de soigner le chat, on ne pouvait pas l’embêter avec ça. Il n’aurait pas compris, et ça ne se faisait pas. Et maintenant, nous en avons le droit. Je peux même vous amener une poule pour vous demander ce qu’elle a. Vous ne rirez pas. »

Je ne rirais pas.
Je n’aurais jamais imaginé que les Colucci me demanderaient d’extraire toutes les dents de leur chatte pour gérer sa calicivirose chronique. Qu’ils seraient prêts à s’investir à ce point, à venir plusieurs fois, à discuter la prise en charge médicale, puis à payer l’intervention.
C’est important, ça, d’autant plus avec ceux qui nous font confiance : on aurait tendance à décider à leur place. Parce que l’alternative est trop chère, trop compliquée, trop impressionnante, parce qu’elle exige trop d’investissement… mais nous n’avons pas à définir le « trop » !

Qui sont mes clients ?

Mes clients sont des retraités comme ces agriculteurs, dans une zone de la France où l’élevage disparaît car les terres sont trop pauvres et ne peuvent rivaliser avec les riches pâturages des plus grandes régions d’élevage. Les rares agriculteurs qui tiennent encore le coup, il n’y en a pas beaucoup de moins de quarante ans. En réalité, je ne suis plus un vrai vétérinaire rural.
Ma clientèle est… géographique : viennent me voir les habitants des 15 km environnants. Du coup elle est également très variée dans ses moyens et ses attentes. Y compris dans sa façon de penser sa relation à l’animal.
Il y a…
Les gens du cru. Leur famille est installée ici depuis des générations. Ils se sentent « chez eux ».
Des néo-ruraux, qui viennent habiter ici mais travaillent à Toulouse. Ou qui ont simplement décidé de quitter les villes…
Certains de ces « néo-ruraux » le sont par défaut, et se retrouvent prisonniers ici parce que la vie y est peu chère. Ils ont fuit les barres de HLM des grandes villes et de leurs banlieues. Mais le chômage est élevé, peu parviennent à trouver un emploi. Autant dire que l’étiquette « cas social » ne les aide pas à s’intégrer.
Il faut aussi évoquer les anglais, actifs ou retraités, qui ont certainement une influence majeure sur ce sujet du statut de l’animal : ils sont arrivés ici très « en avance » sur ces questions. Ils n’ont aucune inhibition à donner un statut important à l’animal, et s’ils ont été moqués, ils ne le sont plus aujourd’hui. Ils jouent encore facilement les trouble-fête, comme les néo-ruraux, dans de toutes petites communes où ils ne tolèrent pas la population de chats errants qui meurent du sida du chat ou de la leucose, où ils se mêlent des affaires du voisin et de ses chiens trop maigres… et demandent au maire de prendre ses responsabilités.
Il y a la population qui gravite autour d’un mode de consommation plus respectueux de l’environnement : alimentation bio, maisons en bois, énergies renouvelables…
Ceci sans parler de tous les gens qui ne rentrent dans aucune case, ou dans plusieurs, toutes ces catégories s’influençant les une les autres, par l’exemple et parfois le conflit, suivant les évolutions plus générales de la population française.

Clocher mur dans la brume

Évolution juridique

Je l’ai déjà dit, le statut légal de l’animal en France n’est pas le sujet de cette conférence, mais je veux quand même l’aborder rapidement.
Depuis la fin des années 90, l’animal, qui était du point de vue du droit un simple objet, est devenu un objet doté de sensibilité : d’un point de vue patrimonial, on peut toujours le vendre ou en disposer comme d’un objet, sauf qu’étant reconnu doté de sensibilité, les actes de cruauté sont punis de prison (jusqu’à 2 ans) et d’amendes (jusqu’à 30000 euros). Les associations de défenseurs des animaux espéraient que les choses aillent plus loin, et les dernières réformes (celles des années 2010) sont plus des effets d’annonce que de réelles modifications… mais le droit suit les évolutions de la société, et nous, vétérinaires, constatons au quotidien ces évolutions. Le droit suivra. Il n’ira jamais aussi loin que ce qu’espèrent les plus extrémistes des protecteurs des animaux, mais les avancées viendront.

Mais en pratique, en 2017, où en est-on autour de moi, et qu’en penser ?

La France compte 67 millions d’habitants. 11,4 millions de chats. 7,4 millions de chiens. 8 millions de bovins adultes, 1 million de chevaux (chiffres approximatifs de divers recensement de ces dernières années).

Le chien

Finalement, c’est l’animal dont le statut a le moins évolué au cours des dernières décennies. Il a toujours eu un statut bâtard entre animal de compagnie et animal de travail. Même les plus rustres des chasseurs ont un chouchou, souvent protégé par madame, qui a le droit de rentrer et de dormir près de la cheminée. Mais au-delà de ces caricatures, et même si on ne soignait pas trop les chiens il y a seulement 50 ans – on n’embêtait pas le vétérinaire pour ça, mais on en profitait quand il passait par la ferme – la perception du chien a peu bougé. Sa position est la plus stable, sans doute depuis des siècles…
Bien sûr, les actes de cruauté sont maintenant réprimés (en théorie, mais en tout cas, ils ne passent plus au niveau social), on trouve bien plus normal de lui consacrer de l’argent pour des soins vétérinaires, un merchandising délirant s’est développé, on a fait des lois pour les chiens « dangereux »… mais rien n’a changé, fondamentalement, dans la façon de considérer ce compagnon de jeux, de chasse ou de travail. Il y a toujours des chiens de chasse, de berger, de garde, de défense, des truffiers, de beauté… On peut toujours se gargariser d’un pedigree long comme un bras.

Ceci dit j’ai encore eu un éleveur (de bovins) d’environ 50 ans qui m’a sorti, lorsque je perfusais un veau : « ben là au moins vous êtes utile, vous avez mieux à faire que de soigner des clébards ».
Il a eu du mal à avaler ma réponse : « si mes collègues et moi n’avions pas des chiens et des chats à soigner, vous n’auriez plus de vétérinaire dans notre canton pour vos bovins. Il ne reste pas assez de vaches ici pour faire vivre un vétérinaire. »
Dans pas mal de coin, c’est encore l’activité rurale qui sponsorise la canine. Chez moi, c’est clairement l’inverse. D’un point de vue rentabilité uniquement, je ferais mieux de cesser mon activité rurale (d’un point de vue « social », cela n’aurait aucun sens, sans parler du plaisir que je prends à me lever à deux heures du matin pour sortir un veau du ventre de sa mère et/ou y remettre son utérus qui a décidé de sortir juste après ledit veau).

Le chat

Le cas du chat est nettement différent. Il était clairement considéré comme une vermine vaguement utile, on noyait les chatons par portées entières, les tirer au fusil ne faisait pas lever un sourcil plus haut que l’autre. C’était même un jeu, pour les plus jeunes mais aussi pour leurs aînés. Pour certains de mes clients les plus âgés, tirer un chat vaguement ennuyeux ne paraît absolument pas choquant. : cela arrive encore aujourd’hui…
Je me suis retrouvé dans un conflit de voisinage où le conflit culturel (plus que générationnel) était flagrant : un vieux bonhomme avait tiré sur un chat. Ce dernier avait survécu un temps avant de finir par décéder malgré nos soins. C’était un chat trouvé, sans aucune valeur intrinsèque, et le vieux bonhomme, menuisier à la retraite, n’a jamais compris pourquoi son voisin – professeur de lycée retraité, à peine plus jeune – lui en voulait à ce point, et, même, pourquoi il était venu m’embêter avec son chat blessé. Le professeur retraité, lui, n’a jamais compris pourquoi et comment son voisin avait tué un chat d’un coup de fusil sans en éprouver le moindre remord. Et moi, je soigne les animaux de l’un comme de l’autre, même si j’ai plus de chances de voir le premier que le second.
En France, depuis quelques années, le chat est l’animal de compagnie n°1. Il était encore un nuisible il y a 50 ans.
Pourtant, dans ma zone rurale en voie d’urbanisation, le chat de race reste minoritaire. On trouve totalement anormal de payer pour avoir un chaton, même une somme symbolique. Pour un chien, c’est entré dans les mœurs, qu’on achète un vrai chien de race, un chien de chasse sans aucun papier mais d’une lignée reconnue localement, ou un pseudo chien de race, voire un bâtard ou un corniaud (le chien de race se définit par son pedigree, son inscription au Livre des Origines Français, pas juste par les papiers de ses parents ou son apparence).
Les chats errants ne choquent guère même s’il y a une vraie volonté, locale au moins, de contrôler leur population, alors que les chiens errants sont très rares. Dans les environs de ma clinique, on trouve deux refuges canins. Aucun pour les chats. Ce sont des particuliers qui s’impliquent, parfois avec l’aide d’associations, bien plus que les collectivités locales.
Récemment, notre clinique a passé une convention avec la mairie, pour gérer les chiens trouvés sur la voie publique par des particuliers ou des employés communaux. Lorsque j’ai demandé ce qu’on prévoyait pour les chats, l’adjoint au maire m’a regardé d’un air étonné. « Quoi, les chats ? »
Pourtant, dans nos salles de consultation, on chouchoute les propriétaires de chats, qui sont depuis vingt ans l’objet de toutes les attentions. On ne peut plus, décemment, les confondre avec les propriétaires de chiens. A l’école, on nous rappelait que le chats ne sont pas de petits chiens. Est-ce encore nécessaire aujourd’hui ? C’est devenu une évidence. Le chien, lui, ressemble plus à un fond de commerce, une affaire qui roule.
Il y a, de fait, beaucoup de contradictions autour du chat. Tout le monde semble pourtant trouver cette situation normale, alors qu’elle me semble aussi cohérente que le comportement d’un chat devant une porte.

Princesse

Le cheval

Le cas du cheval est moins intuitif. Aujourd’hui, dans ma région, avoir un cheval est trop facile. Acheter un cheval est à la portée de tout le monde. On en donne presque sur ebay. Il est presque plus compliqué de trouver un âne que de « sauver un cheval de la boucherie ». Parce qu’il s’agit souvent de ça: sauver un cheval d’un sort atroce, lui qui a consacré sa vie à transporter des enfants dans un centre équestre, ou simplement à brouter dans un pré. Bon nombre d’entre eux stagnaient surtout chez un type qui a bien compris l’avantage qu’il y avait à préciser que le cheval allait bientôt partir à la boucherie, alors qu’en réalité, personne n’en donnerait rien, parce qu’il ne vaut rien… sauf si on trouve quelqu’un à émouvoir. C’est un business qui ne s’use pas.
En conséquence, je retrouve des chevaux solitaires dans les prés libérés par la disparition des plus petites exploitations agricoles. Ici tout le monde a un hectare de jardin. Ça ne coûte rien. Ça ne suffira pas à nourrir le cheval, mais ça, les bonnes âmes le découvriront après. Acheter un cheval est à la portée de chacun, mais lui donner des conditions de vie décente… C’est pour moi le cas de maltraitance par ignorance le plus fréquent, la méconnaissance crasse des conditions de vie des équidés : un cheval, seul, sans aucune stimulation, dans un pré d’un hectare complètement surpaturé, avec du foin qui tombe par a coups, des pieds non gérés…

Je vous rassure : il y a aussi de nombreux propriétaires de chevaux qui savent s’en occuper, et qui se contentent de les garder autour de la maison, sans les monter ou presque.
A me lire, j’imagine que quelqu’un qui ne connaît rien à la situation des animaux dans notre pays va se dire que les Français chassent les chats, maltraitent quotidiennement les chevaux, et autre horreurs. Je choisis des exemples choquants pour souligner les évolutions et les contradictions. On va voir une corrida et dans le même temps on veut plus de contrôles dans les abattoirs. On ne dépensera pas un euro pour acheter un chat mais on en dépensera des centaines pour le garder le plus heureux possible dans un appartement dont il ne sortira jamais. On louera son comportement de prédateur, son allure de lynx, et on le nourrira de croquettes sans le laisser errer dans les bois et les champs… On va demander la régulation des populations de chevreuils et de sangliers qui ravagent les cultures et les jardins et dans le même temps se moquer des chasseurs, voire les mépriser. Il faut réintroduire le loup mais il faut le tuer.

Le cheval devient un animal de compagnie, pour le meilleur et pour le pire.
Dans le même temps, il reste un animal de sports et de loisirs. Cela n’a guère changé en 50 ans.
Il reste aussi un marqueur social, mais c’est de moins en moins vrai. Faire de l’équitation ou posséder un cheval est moins prestigieux que cela ne l’était il y a encore vingt ans. Le cheval se débarrasse peu à peu de ses oripeaux snobinards.

C’est le statut du cheval de boucherie qui est le plus compliqué : la France n’a jamais été une grande consommatrice de viande de cheval, et dans une société où l’on consomme de moins en moins de viande, et où le cheval devient un animal de compagnie… l’hippophagie devient une maladie honteuse. Depuis peu de temps, après une période de transition, le destin final des chevaux est réglé dès leur naissance : ils pourront, ou ne pourront pas, aller à la boucherie. Avant, rien ne l’empêchait réellement.
Une petite filière de production de viande équine subsiste cependant, avec les paradoxes habituels de la production de viande en France : nous faisons naître de jeunes chevaux lourds qui sont exportés, tandis que nous importons de la carcasse de viande de chevaux de réforme de pays de l’est de l’Europe… Et la dernière ligne de défense des promoteurs de l’hippophagie est celle de la préservation des races lourdes.
Ceci étant, toutes ces très importantes évolutions ne soulèvent aucune question autour de moi. C’est comme les incohérences apparentes du statut du chat. Bien sûr, le cheval concerne directement bien moins de monde que les chiens ou les chats… et qui reprocherait à quelqu’un de sauver un cheval de la boucherie, ou de « prendre soin », bien ou mal, d’un animal qui a forcément la sympathie sinon l’admiration de tout le monde ?

Les bovins

La France, après la seconde guerre mondiale, a reconstruit son agriculture autour de multiples petites exploitations dans lesquelles le propriétaire d’une dizaine de vaches était un homme riche. Certains de mes clients, qui ont encore des vaches aujourd’hui, se souviennent de cette époque. Avec la mécanisation et la concurrence, de très nombreuses exploitations ont disparu, tandis que les survivantes, qui avalaient leurs voisines, grossissaient, jusqu’à des troupeaux de 60 à 100 mères environ, allant du zero grazing à l’extensif. Des savoir-faire ont petit à petit disparu, comme celui du veau sous la mère de la famille Colucci dont je vous parlais tout à l’heure, parce qu’on n’accepte plus aujourd’hui qu’un veau soit volontairement carencé en fer grâce à un panier posé sur sa bouche. La tendance la plus récente est à la conversion bio, à la réduction de taille des troupeaux, à l’extensification, à un rapprochement avec l’animal. L’éleveur qui n’envoyait plus ses vaches à l’abattoir fait les gros titres des journaux. Les associations veganes mettent violemment en cause le fonctionnement des abattoirs à coups de vidéos choc qui ont un impact médiatique très important.
On revient en arrière, finalement, dans la conception de l’élevage, privilégiant à nouveau les circuits courts et une baisse de consommation de produits issus des animaux. Le doyen d’une famille d’éleveur de mon village le disait : « nous avons commencé par vendre des champions, des bêtes de reproduction, puis mon fils a produit des bêtes pour l’abattoir, maintenant mon petit-fils se lance dans la vente de viande en caissette directement au consommateur. C’est un retour en arrière, une négation des progrès que nous avons accomplis. » On préfère aujourd’hui connaître la personne qui élève l’animal que juger réellement de la qualité du produit fini.
Et on revient, en ce qui me concerne, vers une médecine de l’individu et non plus du troupeau. Ce qui, personnellement, me convient très bien !

On a cependant trop tendance à considérer l’éleveur comme un homme sans cœur et surtout sans considération pour ses animaux. Oui, il les élève pour l’abattoir. Une cliente d’une bonne soixantaine d’années, une enfant du pays, m’a très récemment dit les mots suivants :
« J’ai demandé à mon père comment il faisait pour faire tuer les animaux qu’il faisait venir au biberon, ces veaux, ces agneaux, ces porcelets à qui il consacrait beaucoup de temps et d’attention. Il était tendre, mon père, vous pouvez le croire ? » Me demanda-t-elle en voyant ma moue incrédule – je connais un peu le bonhomme.
« Il était tendre. Il élevait ses animaux. Il les élevait. Il ne les faisait pas pousser comme on fait pousser du maïs. Et pourtant il les envoyait à l’abattoir, voire il les égorgeait lui-même. Je lui ai demandé comment il faisait quand j’ai tué mes premières poules et mes premiers dindons. Il m’a dit : ma fille, si tu élèves un animal pour nourrir quelqu’un, tu devras assumer le fait qu’il sera tué, ça aura un sens. »

Nous pouvons, aujourd’hui, nous permettre – nous avons ce luxe ! – d’être végétariens, voire végétaliens. Ce n’était pas le cas, alors. Cela n’empêchait déjà pas les éleveurs de se poser des questions, et de le faire encore aujourd’hui. Il est légitime, et c’est le sens de l’évolution de notre société aujourd’hui, d’exiger que si un animal doit mourir pour nous nourrir, il soit élevé et abattu dans les meilleures conditions possibles. Après ce qui peut être considérer comme une dégradation des conditions de vie des animaux de production, l’industrialisation de l’agriculture, nous retournons vers une agriculture plus respectueuse des animaux. Il reste beaucoup de progrès à faire, mais je ne suis pas inquiet…

Les poules

Les poules, c’est mon cas préféré. Depuis 5 ans environ, on nous amène des poules en consultation. Pas des poules de basse-cour mourantes où le but est d’en autopsier une pour donner le diagnostic pour le reste de la volaille, mais des poules de compagnie, qui produisent des œufs et servent de poubelle, qu’on garde bien après qu’elle aient cessé de pondre. Des oiseaux pour lesquels on installe des poulaillers solaires, on bricole des enclos, des parcs… ce qui est apparu à certain (et apparaît toujours) comme une mode de bobo en manque de ruralité est à mon avis quelque chose de bien plus profond, de bien plus ancien, et en ce qui me concerne, de très rassurant concernant la nature humaine. Tiens, encore quelques mots d’un vieux du coin :

« Quand j’étais gamin, on avait les poules dans la cuisine. J’avais un poussin. Je lui avais appris, comme ça « tac », à frapper du bec sur la table pour demander un bout de pain.
« Tac » : une miette.
« Tac tac » : un bout de pain.
« Tac Tac Tac » : du grain.
Je l’appelais Tac-Tac. Et puis un jour il a disparu.
Ma mère m’a dit qu’on l’avait mangé la veille.
Je lui en ai toujours voulu. Mais c’était comme ça. Aujourd’hui je pourrais garder un Tac-Tac. C’est ce que font plein de gens. Mais ce n’est plus pareil. Je n’ai plus envie. »

Je crois que la plupart de ces nouveaux propriétaires de poules ne se font aucune illusion : ils savent bien qu’elles ne sont rien d’autre que des poules. Ni des chats ni des chiens. Mais ils les voient simplement autrement que comme des productrices d’œufs stupides qu’on abat sans y penser quand elles ont terminé leur cycle de ponte. Ils prennent éventuellement le temps de les caresser, de s’occuper d’elles. Ou pas plus que ceux qui les ont précédé… mais ils les respectent d’une façon qu’on n’imaginait pas il y a une vingtaine d’années. Une poule, c’est toujours aussi con, mais c’est un animal, comme un chien ou un chat. Ça, c’est réellement nouveau.
Et je suis convaincu que ce n’est pas une mode comme peuvent l’être les races de chien. Juste le prolongement d’une évolution continue vers une plus grande considération de l’animal en tant qu’être vivant sensible.
Moi ça me plaît, en fait : j’aime l’idée d’être à un carrefour, où l’on m’amène encore ces oiseaux de basse-cour pour un diagnostic d’effectif et une réflexion presque purement économique, et où on m’amène aussi une poule comme s’il s’agissait d’un chien. C’est un travail complètement différent, pour lequel je ne suis pas formé, pour lequel il n’existe pas encore vraiment de formation. Où je réapprend à examiner un animal, moi qui suis à l’aise sans difficulté avec les mammifères mais ne connais presque rien aux oiseaux. Et les gens viennent parfois de loin pour me voir pour ça, alors que je ne suis objectivement pas bon. Mais je m’applique, je prends du temps, je me documente, je réfère quand je ne peux pas. Je ne ris pas.
Je ne ris pas comme les vétérinaires d’autrefois riaient du type qui lui demandait de soigner le chien de la cour de ferme.
J’ai fait véto pour soigner des animaux.

Coq

La position du vétérinaire

Le vétérinaire est un témoin (beaucoup) et un acteur (un tout petit peu) : nous ne sommes pas des moteurs concernant le statut de l’animal, mais des référents naturels vers qui se tournent nos clients, qu’ils soient des particuliers ou des professionnels.
Comment nous positionner dans une société dans laquelle le statut de l’animal, légal mais tout simplement social, évolue extrêmement vite ? Il n’y a pas besoin de remonter bien loin : le contraste entre les plus anciens des vétérinaires encore en activité et les plus jeunes aujourd’hui est flagrant, ne serait-ce qu’en considérant des exemples évidents : statut du chien, du chat, questionnements spécistes, végétarisme, bien-être animal… des questions qui ne se posaient pas formellement il y a 50 ans mais qui sont cardinales aujourd’hui.
Nous devons avoir conscience de ces évolutions de statut (facile) mais aussi de la perception de ces évolutions par nos clients, ce qui est nettement moins évident : il n’y a pas de clef facile pour savoir ce qu’une personne pense des animaux, des siens, des autres. Notamment parce que le plus souvent, les gens ne se posent pas la question, et se reposent sur des clichés : les chasseurs sont des brutes sanguinaires qui maltraitent leurs chiens et prennent plaisir à tuer, les éleveurs exploitent leurs bêtes, les hipsters caressent leurs poules de compagnie qu’ils nourrissent au maïs bio, etc.
Il faut se méfier de ces a priori : une « catégorie » sociale ou professionnelle, une classe d’âge ne permet de préjuger de rien. Mettre des étiquettes inappropriées aux clients et dérouler sa prise en charge en fonction est une erreur courante chez les vétérinaires débutants, à anticiper, en tant qu’employeur, pour ne pas avoir de clash dans sa clientèle !

A mon sens les vétérinaires ont deux possibilités de réaction :

  • être imperméable à la façon dont la personne en face de soi perçoit son animal
    • ne pas y attacher d’importance et le montrer
    • ne ps y attacher d’importance et le cacher (ce qui est une façon d’y accorder malgré tout une certaine attention)
  • y attacher de l’importance
    • être à l’écoute et sensible au positionnement des gens, quitte à mettre le sien en retrait
    • imposer son propre positionnement en en ayant conscience (« je suis le pro »)

Ma position personnelle est la troisième : je soigne mieux si je comprends ce que mes clients pensent de leurs animaux, parce que je sais tout simplement mieux ce qu’ils attendent de moi. Me concentrer sur ces questions place les questions financières un peu en retrait, parce qu’elles découlent du coup de la façon dont les propriétaires considèrent leurs animaux, ce qui est moins culpabilisant et plus constructif que d’attaquer bille en tête sur un plafond financier dont on ne sait jamais trop comment il est calculé.
Il est plus facile, en comprenant comment fonctionnent les gens par rapport à leur animal, de proposer de la bonne façon les possibilités diagnostiques puis thérapeutiques, que de demander très tôt dans la consultation, combien ils sont prêts à mettre financièrement. De plus, cette dernière question ne préjuge en rien de l’investissement en temps et en administration et suivi des traitements que les gens sont prêts à consentir.
Par contre, me mettre à l’écoute et être sensible au positionnement des gens ne m’interdit pas de bloquer une demande absurde, non éthique, ou de proposer des choses a priori en dehors du cadre qui semble être celui des clients. Et il y a des points sur lesquels je perd toute souplesse et ne transige pas (avec l’exemple évident des euthanasies de convenance).

Il y a une convergence progressive de l’animal de production vers l’animal de compagnie, que nous accompagnons sans réellement l’influencer. Notre métier s’est toujours transformé, nous nous adaptons. Et nous pouvons clairement sortir notre épingle du jeu en sentant ces évolutions, en les accompagnant plutôt qu’en les subissant, parce qu’après tout, nous sommes devenus vétérinaires praticiens pour soigner des animaux.

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Publié dans chasseur, chat, cheval, chien, Un peu de recul, vache | Commentaires fermés sur Une chose. Un nuisible. Du bétail. Un compagnon. Une personne. Comment la perception de l’animal change dans la France rurale.

Ils gisent

Elle gît. J’observe sa tête posée entre ses deux pattes, son corps amaigri, son poil terni. Elle m’attendait sur la terrasse, à l’ombre d’une table, incapable de bouger. Ils m’attendaient autour d’elle. Il n’y avait plus rien à dire. Pas de surprise, pas de colère, pas d’incompréhension. Simplement, la fin. Attendue.
Sur la terrasse de la maison, j’essaie d’entendre son cœur tandis que passent, indifférents, voitures et camions qui couvrent mon auscultation.
J’attends le silence. Enfin. Ni voiture, ni camion.
Ni cœur.

Il est si facile de tuer. Tout s’est, vraiment, très bien passé. C’était une bonne mort.

Lorsque je rentre à la clinique, mes pas me dirigent vers le bloc. Il est toujours là. Lui aussi, il gît. Couché sur le côté, son pansement autour du corps, on pourrait croire qu’il dort encore. Mais le concentrateur d’oxygène est éteint, le circuit est débranché. Il est extubé. Il a encore son cathéter, sa perfusion, même si elle est arrêtée. Près de son corps, deux seringues, une aiguille, posées sur le métal de la table de chirurgie. Un gant retourné. Un stéthoscope. Sous lui, le tapis chauffant qui l’a accompagné pendant toute l’opération. Une petite serviette, aussi. Au-dessus de son corps, le scialytique semble le veiller. Tout est éteint, mais les grandes baies vitrées baignent de lumière son pelage tigré, son épaisse fourrure dans laquelle, hier, encore, je plongeais mes mains lorsque j’essayais de le rassurer. L’inox de la table brille tout autour de lui. Il est resté comme je l’ai laissé, lorsque son cœur l’a abandonné : silencieux, enfin apaisé. Je regarde à nouveau la cuve de chaux sodée et les tuyaux de la machine d’anesthésie. Le scialytique. Mes témoins. Je m’assieds, et, par réflexe, je reprends le stéthoscope. L’absolu silence là où cela devrait taper, souffler, grouiller et gargouiller. Le délicieux et répugnant vacarme de la vie, contre le silence sans nuance.

Il y a deux heures à peine, son cœur battait, il se réveillait. Je le veillais depuis une trentaine de minutes, seul dans la clinique, attendant le moment où je pourrais, en conscience, le laisser. Je n’aimais pas sa respiration, je pressentais que les choses allaient mal se terminer. Accélérations cardiaques, ralentissements, régularisations, des respirations spastiques puis à nouveau harmonieuses… son cœur a finalement perdu le rythme, et il ne l’a pas retrouvé. Je pouvais bien masser et m’exciter sur mon ballon d’oxygène, mes seringues et ses tuyaux. Il ne s’est jamais réveillé. Près de trois heures de chirurgie après deux jours d’hospitalisation, pour… rien.

Pas pour rien, non : il fallait tenter. Après l’avoir stabilisé et vaincu l’état de choc, il fallait lui laisser le temps de récupérer, puis attendre que nous puissions opérer, dans les meilleures conditions. Il fallait opérer, de toute façon. Ou décider d’abandonner, et l’euthanasier. Tout arrêter ? Alors qu’il n’avait que quatre ans et que nous avions une vraie chance de le sauver ? Je me suis impliqué, je l’ai… porté. Le matin, à midi, le soir, la nuit aussi. J’ai surveillé les drains, je l’ai caressé, je lui ai donné des médicaments avant de prendre le temps de me faire pardonner, jusqu’à l’entendre ronronner. J’ai rassuré ses propriétaire sans jamais leur mentir, je savais que les choses pouvaient mal se terminer. D’autres que lui… s’en sont sortis. J’ai l’impression de les avoir trahis, en les accompagnant dans la décision d’opération, en insistant sur les chances de le sortir de là. J’ai l’impression de lui avoir fait défaut, aussi. On ne demande jamais son consentement à un animal. Et de toute façon, ils hurlent tous non, de toutes leurs forces, même si, souvent, ils font confiance. J’accepte de ne pas les écouter parce que je sais que je peux les guérir, que je peux les sauver. Je le sais. Je sais aussi que je peux avoir tort. Je joue avec les probabilités, je tente ma chance, et la leur. J’apprends l’humilité. Je ne veux pas regretter de n’avoir pas essayé, mais je ne veux pas infliger à un animal une souffrance qui ne serait pas justifiée. Drôle d’équilibre.

Depuis sa mort, je cherche. Ce que j’ai pu rater, ce que j’aurais pu mieux faire, ce que j’aurais pu décider. Je ne trouve pas de vrai mauvais choix. Pas non plus de décision justifiée mais malheureuse. Les choses ont suivi leur cours logique, nous avons bien travaillé, et il est mort. C’est tout.

C’est tout et comme toujours, c’est insupportable. Je pense à ceux qui l’aimaient, qui sont venus le voir jusqu’à l’ultime instant, pour son endormissement, qui voulaient m’entendre dire que oui, nous allions, j’allais le sauver. J’ai, nous avons échoué.

Il est tellement difficile de les sauver.

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Publié dans chat, chien, mort, Un peu de recul | Commentaires fermés sur Ils gisent

Trois minutes

Lucie est penchée, concentrée, sourcils froncés, elle cherche l’angle pour son aiguille, elle cherche vite, elle cherche bien, ou en tout cas, elle cherche le bon compromis entre les deux. Les mains sur le ballon de la machine d’anesthésie gazeuse, je commence à plaisanter, à encadrer M. Lhers, le propriétaire de Ténor. Non, il ne rentrera pas à la maison ce soir. Oui, ça va bien se passer. Non, nous n’avons vraiment pas terminé. Oui, c’est quand même bien la merde, mais c’est un pneumothorax comme un autre. M. Lhers est chasseur, de sangliers. Jeune, et inquiet. Il y a sa femme avec lui, et sa fille. Ténor, c’est aussi le chien du canapé. Alors je lui explique.
Non, ce n’était vraiment pas « juste un petit trou » et oui, vous avez bien fait de nous l’amener pour contrôler. Enfin ça, vous l’aviez deviné quand vous avez vu le sang couler lorsque le chien s’est assis sur la table, quand il a soupiré. De toute façon, avec les sangliers, c’est toujours la même histoire : les grandes plaies sont superficielles, les petites perforations sont profondes et parfois vicieuses. Et quand elle se situent au niveau du thorax… et bien on arrive quand même à être surpris de voir un trou de 7 cm de long entre deux côtes avec un point d’entrée grand comme une pièce d’un euro, mais disons qu’on s’y attend. J’explique en souriant.

Quand tout a commencé à merder, j’ai récapitulé : Ténor s’était assis, et avait soupiré. Il saignait, ma consœur Lucie avait fait la compression. J’avais posé le cathéter, Hélène, notre ASV, m’avait tendu la tubulure déjà purgée. Chlorure de Sodium. 0,9 %. Perfusion branchée, nous n’avions pas réfléchi. Débit moyen plus. Pré-médication très légère, juste de quoi sédater et potentialiser ce qui allait venir ensuite, avec un truc qu’on pourrait antagoniser. Un α-2. Dépresseur cardio-respiratoire, un peu, mais nous avions besoin de tranquillité. Nous n’avions pas encore pris la mesure des dégâts, nous n’en étions qu’au petit trou au niveau du bas du thorax après un coup pris à la chasse. Ténor tentait vaguement de se relever, conciliant l’envie de s’asseoir, la fatigue, la douleur et l’irrépressible compulsion de nous faire la fête. Remuer la queue, remuer la queue, envoyer un grand coup de langue, agiter ses moustaches de griffon croisé bleu croisé portes et fenêtres. J’avais envoyé l’agent d’induction, alfaxolone, pour le faire tomber. Vite, juste assez loin pour pouvoir l’intuber. Pas assez ?
– Vous allez lui mettre la sonde dans la trachée ? m’avait-il demander d’un ton discrètement contrarié.
– On va faire comme si c’était un pneumothorax. Et si c’était juste un p’tit trou, et ben il sera réveillé dans dix minutes.
J’avais tenté une première fois. Pas moyen d’étirer sa langue, il ne dormait pas assez. J’avais injecté un peu plus. Encore un peu. Juste assez. Il avait toussé un petit coup, un réflexe, Hélène avait étendu sa tête sur son cou, j’étais passé. J’avais gonflé le ballonnet, vérifié l’étanchéité tandis qu’elle branchait le circuit semi-ouvert, avec l’oxygène – 2L/min – et le sevoflurane – 5 % pour commencer, rapidement abaissé à 3. Un peu de morphine, par voie sous-cutanée. Lucie avait déjà tondu, et nettoyé. Elle coupait avec ses ciseaux pour explorer le trajet de la défense, aller jusqu’au bout de la blessure. L’ouverture cutanée faisait désormais 20 bons centimètres. Elle découvrait la coupure de 7 centimètres entre les deux côtes. Dès que la peau s’était ouverte sur la blessure, l’air s’était engouffré entre les poumons et les côtes, dans cette cavité virtuelle, entre les plèvres, et les poumons s’étaient effondrés. Collapsus. Ténor s’était mis à respirer plus vite, plus fort, et sans plus aucune efficacité. C’est le vide qui « colle » les poumons aux côtes. Nous venions de le rompre. Alors j’avais commencé à ballonner. Mon univers : un ballon, une valve, un débitmètre, des muqueuses – rosées ? – un stéthoscope, juste à portée. Hélène tendait à Lucie des compresses, des fils – pas mon problème. Mais elle allait galérer pour recoudre, car la dent avait tranché les muscles au ras de la côte, sans rien lui laisser pour suturer. Il allait falloir qu’elle aille chercher les tissus par-dessus pour les ramener sur la plaie.
Et jusque là, tout s’était très bien passé.

Elle avait suturé jusqu’à presque terminer son surjet triplement arrêté. Il ne restait plus qu’une petite ouverture dans la paroi thoracique. Ténor dormait parfaitement. Juste le bon moment pour bloquer la valve et gonfler le ballon. J’allais mettre la pression pour gonfler les poumons, Hélène allait appuyer sur le thorax pour chasser l’air, tandis que Lucie allait serrer son nœud et rétablir l’étanchéité. Et puis j’avais réalisé : il n’essayait plus de respirer ? Et puis j’avais regardé les muqueuses. Grises. Bleues. Violacées. J’avais arrêté de discuter, j’avais tout stoppé. J’avais écarté ma consœur et sauté sur le stéthoscope. Depuis combien de temps ? Depuis combien de temps n’avais-je pas vérifié ? Pas de battement. Il était arrêté. Dix secondes. Pas de battement. Pas un putain de battement.

– ARRÊT !

Je serais le capitaine de réa.

– Hélène, tu bouges ! Lucie, coupe le gaz, fais sauter la valve, monte l’oxygène !

Nous serions l’équipe.

J’avais commencé à masser. Masser : sur cette table trop haute : donner des coups de poing, vite, très vite sur le thorax. Très fort, sur le cœur. Marteler. Déjà, envisager de faire pêter les sutures pour masser le cœur, directement. Essayer de me rappeler les TP de réa.

Mais d’abord, frapper. A m’épuiser. Et diriger : « Antisedan, 0,15, IV, perf à fond ! »

– Sylvain, Dopram ?
– Envoie, envoie, ou plutôt non, remplace-moi ! Je fatigue déjà. J’envoie !

Une minute, déjà ?

– Arrêtez !

J’écoute. Toujours rien.

– Tape !

J’envoie l’analeptique cardio-respiratoire, je réfléchis, est-ce qu’il faudrait de l’adré, est-ce qu’il faudrait… quoi ? De toute façon, masser. Lucie tape bien, très bien. Dents serrée, colère rentrée. Je prends l’extrémité de la sonde trachéale à pleine bouche, j’insuffle, il n’y a pas de vide pleural là-dedans, est-ce que le massage suffit à apporter assez d’oxygène ? Je souffle, je souffle, respire !

– Sylvain, je fatigue.

Je prends sa place, et je tape, je tape, je tape, je vois du coin de l’œil le propriétaire de Ténor qui se tient à la porte du bloc, qui revient de sa pause clope, celle qu’il a prise juste après mes explications, quand tout se passait au mieux, mais qu’on allait le garder.

Je tape, putain de chien. On arrête. J’écoute. Toujours rien. Deux minutes ? Les muqueuses restent sales, un gris foireux de bleu.

Rien.

– On tape !

Je tape, Lucie souffle, je souffle, Lucie tape. Je tape et je serre les dents, je hurle en dedans parce que je ne peux pas hurler en dehors, il ne peut pas, je ne veux pas, il ne peut pas, je ne veux pas. Je tape, je déroule toute la violence que je ne peux pas laisser exploser.

Trois minutes ? J’écoute.

J’écoute. Il y a le chien sur la table, il y a moi penché sur lui, il y a Lucie et Hélène et M. Lhers et sa femme et sa fille dans ses bras.

J’écoute. Il bat. Il bat bien, et régulier, je n’y crois pas.

– Il bat. Il bat ! IL BAT !

J’en chialerais. J’en chiale, d’ailleurs, j’ai laissé tomber mon stéthoscope par terre et j’ai regardé ses muqueuses, roses, son inspiration, profonde, puis sa respiration, rapide, et inefficace.

– Il bat, putain, il bat ! Rebranche le gaz, 2 %. On reprend, Hélène, tu ballonnes, je monitores, Lucie, tu sutures, putain, c’est super, bordel, on assure ! On l’a ramené. Quoi, trois minutes ? Trois minutes ?

Il y a des confettis et des feux d’artifices dans nos voix, il y a la fébrilité et la fierté et la concentration aussi, je bloque la valve, Hélène appuie sur le thorax, je bloque le ballon, nous chassons l’air de la cavité pleurale et Lucie finit son dernier nœud, nous venons de refaire l’étanchéité et Ténor respire bien, l’ASV prend le ballon, je saisis la boîte de drainage thoracique. J’insère mon drain dans la plaie, 15 cm de plastique qui filent dans le thorax, entre les côtes et les poumons, je branche le robinet à trois voie et la seringue de 60 mL, j’aspire l’air résiduel, je rétablis le vide pleural tandis que Lucie tourne autour de mes mains et de mon drain pour achever ses sutures. Toutes les minutes, je contrôle le vide. Il se maintient.

Il se maintient.

Ténor n’a pas fait de nouvel arrêt, il est rentré chez lui le lendemain. Et il va bien.

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L’homme qui croyait que son chat en était un autre

Avoir la conviction qu’un membre de son entourage n’est pas celui qu’il semble être mais un imposteur incroyablement ressemblant : voilà ce qu’éprouvent les personnes atteintes du syndrome de Capgras. Encore appelé « illusion de sosies », cet étrange syndrome neuropsychiatrique appartient … Continuer la lecture Continuer la lecture

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Infection mortelle après morsure. Le chien est-il toujours le meilleur ami de l’homme ?

  Disons-le d’emblée : c’est un cas clinique épouvantable que rapportent des médecins varois dans le numéro de février de la revue Lancet Infectious Diseases. Il souligne la gravité potentielle que peut revêtir une morsure de chien en apparence bénigne. L’histoire … Continuer la lecture Continuer la lecture

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Fin de césarienne

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Fin de césarienne

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Chirurgie de guerre

J’ai aidé Christophe à monter son chien sur la table. Rocker : un genre de grand machin un peu maigre, content de me voir si l’on en juge par les battements réguliers de sa queue. Il respire un peu fort, son cœur bat un peu trop vite, un peu trop fort. Ses muqueuses sont d’un joli rose. Son maître maintient son T-shirt maculé de sang sur l’abdomen de Rocker. Je ne sais pas encore ce qu’il y a dessous, mais ne changeons rien : c’est dimanche, il est treize heures, il y a du sang partout dans ma clinique. Les chasseurs et leurs chiens sont lâchés, les sangliers sont au taquet. Et celui-ci, selon son maître, a le ventre perforé. Je pose mon cathéter, vite, très vite. Branche la perfusion, et injecte l’anesthésique. Un quart de dose. Le grand anglo vacille. Puis s’affaisse. Il n’aura pas eu besoin de grand-chose, comme souvent avec ces animaux fatigués. Je vérifie le cœur, et la respiration. Tout va bien. Un pas d’âne, pour maintenir la gueule ouverte, un laryngoscope, je visualise l’entrée de sa trachée et insère ma sonde trachéale. Il tousse, une fois. Pas de quoi repousser l’anesthésie.
Je bascule le chien sur le côté, sur la table de notre salle de préparation chirurgicale. Pour ces chirurgies sales, j’évite d’emmener les chiens au bloc, pour ne pas le salir. Il n’y a aucun objectif de stérilité quand le sanglier a défoncé le chien à coup de défenses, qui a ensuite continué, la plupart du temps, à courir dans la boues, les ronces et les ruisseaux. Il faut plus qu’une éventration pour arrêter un chien qui veut chasser !
La plaie est très petite. Il y a pas mal de sang, je ne sais pas trop pourquoi. Sur le côté de la dernière côte, elle est bouchée par un amas de mésentère – ce filet auxquels sont suspendus les intestins, très fin et très lâche (la crépine, en boucherie, qui fait de si jolie décorations sur les pâtés). Ça m’arrange : il bouche le trou et empêche que des choses plus fragiles soient exposées, ou que des saletés rentrent dans l’abdomen. Il va quand même falloir que je coupe tout ça, car ce bout de mésentère est très sale. Mieux vaut l’enlever que le remettre dans le ventre. Je suis tout seul, le chasseur attendant courageusement derrière la porte. Avec mes manipulations, un coup chirurgicales, un coup « pratiques », comme retourner le chien, lui attacher les pattes, régler le débit de la perfusion ou chercher une boîte de chirurgie, j’ai déjà changé trois fois de paire de gants. Je ne cherche pas être stérile, mais… restons propre. Je prends mes ciseaux, et je coupe la peau. Le chasseur, qui était rentré entre-temps, ressort précipitamment en entendant le son des lames qui coupent les chairs. La paroi musculaire, maintenant, en partant dans l’axe du corps. Intuitivement, à cet endroit, je me dis que c’est ainsi que ça tirera le moins sur les sutures à venir. J’ai une vue plongeante dans l’abdomen.

– Heu, ça vous dérange si je sors prendre l’air ?

Christophe est vert. Il s’enfuit.

Je coupe un peu plus. J’explore. Il y a deux côtes cassées. Non, trois. Coupées. Les flottantes, et une complète. Il risque d’y avoir… j’explore avec le doigt, inspecte, caresse, décolle… oui, un bruit d’aspiration ! Le diaphragme a été coupé au ras de son attache à la cavité abdominale, et l’air s’engouffre dans la cavité pleurale, cet espace censément vide et virtuel qui sépare les poumons de la paroi costale. Je saisis une grosse pince et attrape tout ensemble, pour limiter la fuite que je viens d’aggraver. Je jette mes gants, allume la lumière du bloc, oriente la table de chirurgie principale et y transporte Rocker, sa poche de perfusion entre les dents. Là, éclairage au maximum, concentrateur d’oxygène, machine d’anesthésie gazeuse : on vient de changer d’échelle. J’augmente le débit de la perfusion, et une fois tout mon matos transvasé, reprends mon exploration des dégâts. J’espère que Christophe va vite revenir, car je vais avoir besoin de lui. Oui, il y a une coupure sur cinq centimètre du diaphragme et des muscles de la paroi abdominale ou thoracique (on est à la limite), avec des bouts de côtes au milieu. Et ce couillon de chien qui remuait la queue !

Je crie un coup, Christophe vient voir. Il me découvre dans le bloc, avec tout l’attirail d’anesthésie gazeuse branché sur son chien, le bruit du concentrateur d’oxygène en fond sonore. Oui, c’est beaucoup plus grave qu’il n’y paraissait, oui, le chien peut y rester, oui, j’ai besoin de lui, oui, il peut regarder de l’autre côté. D’une pression sur son bras – encore une paire de gants foutue – je lui montre quelle force il devra appliquer sur le ballon du circuit d’anesthésie. Assez pour gonfler les poumons, mais sans les faire exploser, s’il-te-plaît. C’est son premier pneumothorax.
Quand nous inspirons, nos côtes se soulèvent, et nos poumons se gonflent parce que nos côtes se soulèvent, mais pas parce que nos poumons sont attachés à nos côtes : ils ne le sont pas. Entre les côtes et les poumons, il n’y a rien, juste deux membranes : la plèvre thoracique, qui tapisse la diaphragme, les côtes et les muscles intercostaux, et la plèvre pulmonaire, qui tapisse les poumons. Entre les deux, rien. Du vide. C’est parce qu’il y a du vide que ces deux plèvres restent collées sans être attachées l’une à l’autre, permettant le mouvement harmonieux de la respiration. S’il y a quelque chose entre les plèvres, le poumon ne se gonfle plus lorsqu’on inspire, il s’effondre – ce qu’on appelle un collapsus pulmonaire. J’explique tout ça au jeune chasseur en plaçant mes points pour refermer l’ouverture de la cavité thoracique. Vite, très vite. Et au moment de serrer le dernier nœud, je le fais appuyer sur la ballon du circuit d’anesthésie, ce qui fait gonfler les poumons, qui reprennent leur place tandis que j’appuie sur le thorax de rocker pour chasser un maximum d’air, avant de serrer mon dernier nœud. Ça a duré vingt secondes. Nous lâchons tout. Et observons. Rocker ne respire pas. Toujours pas. Je vois les battements de son cœur. Respire. Respire !
Il inspire, et expire ! Parfait ! Je jette mes gants, et pars chercher de quoi améliorer le vide pleural. J’insère une aiguille entre deux côtes, branchée à un tuyau et une seringue. J’aspire. Il n’y a presque pas d’air, nous avons parfaitement réussi le rétablissement du vide.

– Heu… je peux ressortir ?

Oui, oui, ce sera toujours mieux que s’évanouir ! Il y du sang partout. Nous avons piétiné dedans, il a coulé sur la table, j’ai plusieurs fois raté la poubelle avec mes compresses imbibées ou mes gants souillés. Le chien est littéralement ouvert en deux, avec vue sur son estomac et son mésentère.

Pourquoi saigne-t-il autant ? Pourquoi ses organes baignent-ils dans le sang ? Je n’ai vu aucune veine, aucune artériole pisser plus que de raison ? Je soulève, j’explore, je sors. Un organe après l’autre, les lobes du foie, le diaphragme, les intestins, la rate. La rate. Et l’estomac. Ce con de cochon a sectionné la moitié des vaisseaux qui relient la rate à l’estomac, au ras de l’estomac ! Ils ne saignent plus vraiment, mais maintenant, je comprends. Alors je ligature, je résèque, je nettoie, j’évalue et je referme. La rate vivra. Le chien aussi. Normalement.

J’explore une nouvelle fois la cavité abdominale. J’ai branché l’aspirateur chirurgical (et encore une paire de gants…), je tout vidé, tout nettoyé, rincé (une paire de gants). Ça saignote, de partout et nulle part. Je laisse tomber. Il est temps de refermer. La paroi musculaire, d’abord, ma coupure, puis celle du sanglier. Je pose un drain. La peau, ensuite, après plusieurs sutures filées, sous-cutanées. J’ai stoppé l’anesthésie gazeuse, mais maintenu l’oxygène. Recontrôlé l’analgésie. Les antibiotiques. Je prépare une cage, avec des bouillottes. Rocker est à 35,8. Ça reste admissible. Maintenant, il va se réveiller. Et je vais le surveiller, par la porte de la salle de préparation qui donne sur le chenil, en commençant à suturer un autre chien, bien moins gravement atteint…

Sang

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Chirurgie de guerre

J’ai aidé Christophe à monter son chien sur la table. Rocker : un genre de grand machin un peu maigre, content de me voir si l’on en juge par les battements réguliers de sa queue. Il respire un peu fort, son cœur bat un peu trop vite, un peu trop fort. Ses muqueuses sont d’un joli rose. Son maître maintient son T-shirt maculé de sang sur l’abdomen de Rocker. Je ne sais pas encore ce qu’il y a dessous, mais ne changeons rien : c’est dimanche, il est treize heures, il y a du sang partout dans ma clinique. Les chasseurs et leurs chiens sont lâchés, les sangliers sont au taquet. Et celui-ci, selon son maître, a le ventre perforé. Je pose mon cathéter, vite, très vite. Branche la perfusion, et injecte l’anesthésique. Un quart de dose. Le grand anglo vacille. Puis s’affaisse. Il n’aura pas eu besoin de grand-chose, comme souvent avec ces animaux fatigués. Je vérifie le cœur, et la respiration. Tout va bien. Un pas d’âne, pour maintenir la gueule ouverte, un laryngoscope, je visualise l’entrée de sa trachée et insère ma sonde trachéale. Il tousse, une fois. Pas de quoi repousser l’anesthésie.
Je bascule le chien sur le côté, sur la table de notre salle de préparation chirurgicale. Pour ces chirurgies sales, j’évite d’emmener les chiens au bloc, pour ne pas le salir. Il n’y a aucun objectif de stérilité quand le sanglier a défoncé le chien à coup de défenses, qui a ensuite continué, la plupart du temps, à courir dans la boues, les ronces et les ruisseaux. Il faut plus qu’une éventration pour arrêter un chien qui veut chasser !
La plaie est très petite. Il y a pas mal de sang, je ne sais pas trop pourquoi. Sur le côté de la dernière côte, elle est bouchée par un amas de mésentère – ce filet auxquels sont suspendus les intestins, très fin et très lâche (la crépine, en boucherie, qui fait de si jolie décorations sur les pâtés). Ça m’arrange : il bouche le trou et empêche que des choses plus fragiles soient exposées, ou que des saletés rentrent dans l’abdomen. Il va quand même falloir que je coupe tout ça, car ce bout de mésentère est très sale. Mieux vaut l’enlever que le remettre dans le ventre. Je suis tout seul, le chasseur attendant courageusement derrière la porte. Avec mes manipulations, un coup chirurgicales, un coup « pratiques », comme retourner le chien, lui attacher les pattes, régler le débit de la perfusion ou chercher une boîte de chirurgie, j’ai déjà changé trois fois de paire de gants. Je ne cherche pas être stérile, mais… restons propre. Je prends mes ciseaux, et je coupe la peau. Le chasseur, qui était rentré entre-temps, ressort précipitamment en entendant le son des lames qui coupent les chairs. La paroi musculaire, maintenant, en partant dans l’axe du corps. Intuitivement, à cet endroit, je me dis que c’est ainsi que ça tirera le moins sur les sutures à venir. J’ai une vue plongeante dans l’abdomen.

– Heu, ça vous dérange si je sors prendre l’air ?

Christophe est vert. Il s’enfuit.

Je coupe un peu plus. J’explore. Il y a deux côtes cassées. Non, trois. Coupées. Les flottantes, et une complète. Il risque d’y avoir… j’explore avec le doigt, inspecte, caresse, décolle… oui, un bruit d’aspiration ! Le diaphragme a été coupé au ras de son attache à la cavité abdominale, et l’air s’engouffre dans la cavité pleurale, cet espace censément vide et virtuel qui sépare les poumons de la paroi costale. Je saisis une grosse pince et attrape tout ensemble, pour limiter la fuite que je viens d’aggraver. Je jette mes gants, allume la lumière du bloc, oriente la table de chirurgie principale et y transporte Rocker, sa poche de perfusion entre les dents. Là, éclairage au maximum, concentrateur d’oxygène, machine d’anesthésie gazeuse : on vient de changer d’échelle. J’augmente le débit de la perfusion, et une fois tout mon matos transvasé, reprends mon exploration des dégâts. J’espère que Christophe va vite revenir, car je vais avoir besoin de lui. Oui, il y a une coupure sur cinq centimètre du diaphragme et des muscles de la paroi abdominale ou thoracique (on est à la limite), avec des bouts de côtes au milieu. Et ce couillon de chien qui remuait la queue !

Je crie un coup, Christophe vient voir. Il me découvre dans le bloc, avec tout l’attirail d’anesthésie gazeuse branché sur son chien, le bruit du concentrateur d’oxygène en fond sonore. Oui, c’est beaucoup plus grave qu’il n’y paraissait, oui, le chien peut y rester, oui, j’ai besoin de lui, oui, il peut regarder de l’autre côté. D’une pression sur son bras – encore une paire de gants foutue – je lui montre quelle force il devra appliquer sur le ballon du circuit d’anesthésie. Assez pour gonfler les poumons, mais sans les faire exploser, s’il-te-plaît. C’est son premier pneumothorax.
Quand nous inspirons, nos côtes se soulèvent, et nos poumons se gonflent parce que nos côtes se soulèvent, mais pas parce que nos poumons sont attachés à nos côtes : ils ne le sont pas. Entre les côtes et les poumons, il n’y a rien, juste deux membranes : la plèvre thoracique, qui tapisse la diaphragme, les côtes et les muscles intercostaux, et la plèvre pulmonaire, qui tapisse les poumons. Entre les deux, rien. Du vide. C’est parce qu’il y a du vide que ces deux plèvres restent collées sans être attachées l’une à l’autre, permettant le mouvement harmonieux de la respiration. S’il y a quelque chose entre les plèvres, le poumon ne se gonfle plus lorsqu’on inspire, il s’effondre – ce qu’on appelle un collapsus pulmonaire. J’explique tout ça au jeune chasseur en plaçant mes points pour refermer l’ouverture de la cavité thoracique. Vite, très vite. Et au moment de serrer le dernier nœud, je le fais appuyer sur la ballon du circuit d’anesthésie, ce qui fait gonfler les poumons, qui reprennent leur place tandis que j’appuie sur le thorax de rocker pour chasser un maximum d’air, avant de serrer mon dernier nœud. Ça a duré vingt secondes. Nous lâchons tout. Et observons. Rocker ne respire pas. Toujours pas. Je vois les battements de son cœur. Respire. Respire !
Il inspire, et expire ! Parfait ! Je jette mes gants, et pars chercher de quoi améliorer le vide pleural. J’insère une aiguille entre deux côtes, branchée à un tuyau et une seringue. J’aspire. Il n’y a presque pas d’air, nous avons parfaitement réussi le rétablissement du vide.

– Heu… je peux ressortir ?

Oui, oui, ce sera toujours mieux que s’évanouir ! Il y du sang partout. Nous avons piétiné dedans, il a coulé sur la table, j’ai plusieurs fois raté la poubelle avec mes compresses imbibées ou mes gants souillés. Le chien est littéralement ouvert en deux, avec vue sur son estomac et son mésentère.

Pourquoi saigne-t-il autant ? Pourquoi ses organes baignent-ils dans le sang ? Je n’ai vu aucune veine, aucune artériole pisser plus que de raison ? Je soulève, j’explore, je sors. Un organe après l’autre, les lobes du foie, le diaphragme, les intestins, la rate. La rate. Et l’estomac. Ce con de cochon a sectionné la moitié des vaisseaux qui relient la rate à l’estomac, au ras de l’estomac ! Ils ne saignent plus vraiment, mais maintenant, je comprends. Alors je ligature, je résèque, je nettoie, j’évalue et je referme. La rate vivra. Le chien aussi. Normalement.

J’explore une nouvelle fois la cavité abdominale. J’ai branché l’aspirateur chirurgical (et encore une paire de gants…), je tout vidé, tout nettoyé, rincé (une paire de gants). Ça saignote, de partout et nulle part. Je laisse tomber. Il est temps de refermer. La paroi musculaire, d’abord, ma coupure, puis celle du sanglier. Je pose un drain. La peau, ensuite, après plusieurs sutures filées, sous-cutanées. J’ai stoppé l’anesthésie gazeuse, mais maintenu l’oxygène. Recontrôlé l’analgésie. Les antibiotiques. Je prépare une cage, avec des bouillottes. Rocker est à 35,8. Ça reste admissible. Maintenant, il va se réveiller. Et je vais le surveiller, par la porte de la salle de préparation qui donne sur le chenil, en commençant à suturer un autre chien, bien moins gravement atteint…

Sang

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Publié dans chasseur, chien, chirurgie, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Chirurgie de guerre

Jour vingt-quatre. Motif : Asticots.

Jour vingt-quatre.

Motif : Asticots.

Le motif de consultation préféré de tous les vétérinaires : la verminière. Cette fois-ci, sur un colley. Un vieux colley. Un très vieux colley.

Ses propriétaires se dandinent devant moi, dans la clinique vidée de toute activité : il est 21h, c’est ma première urgence de la soirée, et, je l’espère, la dernière. Je n’ai même pas envie de parler. J’ai enfilé des gants, ouvert la fenêtre, et je ne respire plus que par la bouche.

Mon silence est sans doute pour beaucoup dans leur inconfort. J’imagine qu’ils se demandent ce que j’en pense. Ce que je pense d’eux. Ils viennent juste d’arriver dans un gîte des environs, des vacanciers qui ont eu le bon goût de ne pas laisser leur vieux derrière eux, mais qui l’ont clairement négligé. J’ai autre chose à faire que les accuser.

Je tonds avec application. Sur la table de consultation montée au maximum, le chien est couché, il ne sait de toute façon plus vraiment se lever. Arthrose, déficit neuro, incontinence, un sous-poil et un poil terriblement denses, il pue l’urine à en suffoquer. Sous les bourres, avec la chaleur, la peau et l’urine ont macéré. Les mouches ont pondu, et je soulève la queue. Je tonds le poil en dessous, autour de l’anus qui bée tandis que s’en échappent les asticots. Je continue sur le périnée, tranche la vermine avec le peigne de la tondeuse, il y en a de toute les tailles, de tous les âges, ils grouillent, ils roulent, ils s’échappent. Je bascule le chien sur le côté, je tonds entre les cuisses, je me dirige vers la verge, je parie qu’il y en aura aussi dans le fourreau.

Les vacanciers se dandinent. Ils sont horrifiés, ils sont fascinés. Leur adolescente de fille hésite entre le rire incrédule, l’écœurement et les larmes. Je lui explique. Que oui, c’est dégueulasse. Que la peau a pourri avec le sous-poil et l’urine, qu’il faut que tout ça respire, que comme il ne se lève pas, parce qu’il est vieux, et un peu paralysé, il faut le tondre, le laver, le savonner, le rincer, le sécher. Que personne n’a envie de rester dans ses excréments. Qu’il n’a pas vraiment mal, même s’il se dandine sous mes coups de tondeuse. Ça doit sévèrement gratter. Je tonds et tranche, les asticots tombent, grouillent et s’échappent, j’écarte deux bourres de poils et ils éclosent comme une fleur de charogne, il y en a sur la table, il y en a par terre. Je la rassure : non, il ne va pas mourir. Oui, il va guérir, même s’il y a des plaies, même si elles sont infectées. Les asticots n’ont mangé que les tissus nécrosés, ils ont irrité, mais ils ne vont pas le bouffer.

– Les petites bêtes ne mangent pas les grosses, pas la peine de t’écarter en sautant parce qu’il s’avance vers toi, celui-là.

Je repose la patte. Je change le peigne de la tondeuse, je soupire. Les lombes, maintenant. J’écarte les poils, j’attaque à la base, lentement, en tournant autour des bourres les plus tendues. Ils sont toujours là, partout, jeunes et maigres, ou gros et gras.

– Haha, on pourrait partir à la pêche, ose le papa vacancier.

Sa plaisanterie tombe à plat dans un silence gêné. Le halètement du chien, la tondeuse. Il n’y a rien d’autre à ajouter. Je tonds et tourne, je finis de lui nettoyer tout le train arrière, jusqu’à, enfin, arriver dans le poil sain.

– Le reste, c’est pour le toiletteur, ce ne sera pas du luxe. Moi j’arrête là pour ce soir.

Je prends la brosse douce, la vétédine savon, de l’eau tiède, et je frotte, je masse, je gratte. Je décroche les asticots, entiers ou tranchés, la peau est piquetée de milliers de petits points rouges, je décroche les œufs. Le chien se tord et se dandine, halète et me regarde, avec la patience de ces chiens qui crèveraient pour nous – et en silence, pour ne pas déranger. Il a de la fièvre, et les asticots sortent encore de l’anus lorsque je retire le thermomètre. Tant pis. Il les déféquera demain. Des antibiotiques, pour la pyodermite. De la cortisone, pour la douleur et les démangeaisons. De la pommade grasse, surtout, pour apaiser.

Il me reste le fourreau à nettoyer. Alors que je lui extériorise la verge, les asticots roulent et tombent. Il résiste, planque son pénis. J’insiste, il cède et je nettoie à l’éponge douce. Vétédine savon, encore, rinçage, pommade. Il ne résiste plus et se laisse soigner.

Des conseils, beaucoup de conseils. Quoi surveiller, comment gérer. Tout ce qui peut se compliquer. Mais je ne suis pas très inquiet, tout ça devrait bien se passer. Par contre, il y a certainement des choses à améliorer, ce chien doit être aidé et accompagné.

Dans le silence de la tonte et du nettoyage, je me suis demandé si je devais les engueuler ou les culpabiliser. En parlant à leur fille, j’ai pu esquiver, ou plutôt, j’ai pu expliqué comment gérer, sur le ton des généralités que tout un chacun connaît. J’ai pu leur faire réaliser. La négligence n’est que rarement de la malveillance… Et je crois pouvoir compter sur leur bonne volonté.

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Jour vingt-quatre. Motif : Asticots.

Jour vingt-quatre.

Motif : Asticots.

Le motif de consultation préféré de tous les vétérinaires : la verminière. Cette fois-ci, sur un colley. Un vieux colley. Un très vieux colley.

Ses propriétaires se dandinent devant moi, dans la clinique vidée de toute activité : il est 21h, c’est ma première urgence de la soirée, et, je l’espère, la dernière. Je n’ai même pas envie de parler. J’ai enfilé des gants, ouvert la fenêtre, et je ne respire plus que par la bouche.

Mon silence est sans doute pour beaucoup dans leur inconfort. J’imagine qu’ils se demandent ce que j’en pense. Ce que je pense d’eux. Ils viennent juste d’arriver dans un gîte des environs, des vacanciers qui ont eu le bon goût de ne pas laisser leur vieux derrière eux, mais qui l’ont clairement négligé. J’ai autre chose à faire que les accuser.

Je tonds avec application. Sur la table de consultation montée au maximum, le chien est couché, il ne sait de toute façon plus vraiment se lever. Arthrose, déficit neuro, incontinence, un sous-poil et un poil terriblement denses, il pue l’urine à en suffoquer. Sous les bourres, avec la chaleur, la peau et l’urine ont macéré. Les mouches ont pondu, et je soulève la queue. Je tonds le poil en dessous, autour de l’anus qui bée tandis que s’en échappent les asticots. Je continue sur le périnée, tranche la vermine avec le peigne de la tondeuse, il y en a de toute les tailles, de tous les âges, ils grouillent, ils roulent, ils s’échappent. Je bascule le chien sur le côté, je tonds entre les cuisses, je me dirige vers la verge, je parie qu’il y en aura aussi dans le fourreau.

Les vacanciers se dandinent. Ils sont horrifiés, ils sont fascinés. Leur adolescente de fille hésite entre le rire incrédule, l’écœurement et les larmes. Je lui explique. Que oui, c’est dégueulasse. Que la peau a pourri avec le sous-poil et l’urine, qu’il faut que tout ça respire, que comme il ne se lève pas, parce qu’il est vieux, et un peu paralysé, il faut le tondre, le laver, le savonner, le rincer, le sécher. Que personne n’a envie de rester dans ses excréments. Qu’il n’a pas vraiment mal, même s’il se dandine sous mes coups de tondeuse. Ça doit sévèrement gratter. Je tonds et tranche, les asticots tombent, grouillent et s’échappent, j’écarte deux bourres de poils et ils éclosent comme une fleur de charogne, il y en a sur la table, il y en a par terre. Je la rassure : non, il ne va pas mourir. Oui, il va guérir, même s’il y a des plaies, même si elles sont infectées. Les asticots n’ont mangé que les tissus nécrosés, ils ont irrité, mais ils ne vont pas le bouffer.

– Les petites bêtes ne mangent pas les grosses, pas la peine de t’écarter en sautant parce qu’il s’avance vers toi, celui-là.

Je repose la patte. Je change le peigne de la tondeuse, je soupire. Les lombes, maintenant. J’écarte les poils, j’attaque à la base, lentement, en tournant autour des bourres les plus tendues. Ils sont toujours là, partout, jeunes et maigres, ou gros et gras.

– Haha, on pourrait partir à la pêche, ose le papa vacancier.

Sa plaisanterie tombe à plat dans un silence gêné. Le halètement du chien, la tondeuse. Il n’y a rien d’autre à ajouter. Je tonds et tourne, je finis de lui nettoyer tout le train arrière, jusqu’à, enfin, arriver dans le poil sain.

– Le reste, c’est pour le toiletteur, ce ne sera pas du luxe. Moi j’arrête là pour ce soir.

Je prends la brosse douce, la vétédine savon, de l’eau tiède, et je frotte, je masse, je gratte. Je décroche les asticots, entiers ou tranchés, la peau est piquetée de milliers de petits points rouges, je décroche les œufs. Le chien se tord et se dandine, halète et me regarde, avec la patience de ces chiens qui crèveraient pour nous – et en silence, pour ne pas déranger. Il a de la fièvre, et les asticots sortent encore de l’anus lorsque je retire le thermomètre. Tant pis. Il les déféquera demain. Des antibiotiques, pour la pyodermite. De la cortisone, pour la douleur et les démangeaisons. De la pommade grasse, surtout, pour apaiser.

Il me reste le fourreau à nettoyer. Alors que je lui extériorise la verge, les asticots roulent et tombent. Il résiste, planque son pénis. J’insiste, il cède et je nettoie à l’éponge douce. Vétédine savon, encore, rinçage, pommade. Il ne résiste plus et se laisse soigner.

Des conseils, beaucoup de conseils. Quoi surveiller, comment gérer. Tout ce qui peut se compliquer. Mais je ne suis pas très inquiet, tout ça devrait bien se passer. Par contre, il y a certainement des choses à améliorer, ce chien doit être aidé et accompagné.

Dans le silence de la tonte et du nettoyage, je me suis demandé si je devais les engueuler ou les culpabiliser. En parlant à leur fille, j’ai pu esquiver, ou plutôt, j’ai pu expliqué comment gérer, sur le ton des généralités que tout un chacun connaît. J’ai pu leur faire réaliser. La négligence n’est que rarement de la malveillance… Et je crois pouvoir compter sur leur bonne volonté.

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Jour ving-trois. Motif : A terme, pas bien.

Jour vingt-trois.

Motif : à terme, pas bien.

Je m’en serais vraiment bien passé. Il est presque 17h30 et je suis tout seul à la clinique avec deux ASV qui jonglent entre le téléphone qui ne cesse de sonner et un défilé de clients au comptoir. Le parking déborde, il y a des chiens et des chats partout, sans parler de ceux qui sont hospitalisés. Et je vois apparaître dans le planning un « à terme, pas bien ».

Le vaccin de 17h30 est en retard. Je discute avec les propriétaires d’un chien hospitalisé qui sont venus en avance, organisant les deux prochains jours de son séjour parmi nous, puis j’avise une chienne manifestement prête à mettre bas qui titube sur le parking. Une petite croisée golden et plus si affinités, terrorisée, que son propriétaire finit par prendre dans les bras puis, sur un signe de ma part, apporter jusque sur ma table de consultation, shuntant la salle d’attente et les animaux dont je n’ai aucune idée de ce qu’ils fichent ici (une enquête ultérieure me confirmera que deux d’entre eux venaient juste chercher des anti-parasitaire et qu’un troisième reviendrait un autre jour pour des gratouilles). L’avantage d’avoir une urgence, c’est qu’un sonore « les filles, préparez-moi une perfusion s’il-vous-plait, on risque de devoir opérer » fait taire les râleurs pressés.

Je referme les portes pour pouvoir me ménager un espace de calme avec Fleur et M. Gat, son propriétaire. Fleur respire bien, mais une tache de fluides pigmentés de vert et de noir souille les longs poils dorés de son arrière train. La saillie a eu lieu il y a 62 jours, ce n’est pas un accident, et M. Gat m’explique que jusqu’à hier, elle allait bien, qu’elle était tracassée ce matin mais qu’il pensait que la mise-bas commençait, tout simplement.

Et il avait raison.

Je commence par enfiler des gants et tondre le magma de poils collés sur ses cuisses, sa queue et son périnée. La vulve est bien décrochée, bien dilatée. La chienne me parait chaude, même à travers les gants. Je vérifie : 40.4°C. L’abdomen est dur comme du bois. Je passe un doigt dans son vagin, effleure une patte, au loin, et une seconde, mais a priori pas de museau. Un siège ? Ça déconne dans les grandes largeurs. J’explique à M. Gat que nous allons commencer par faire une radio pour comprendre où elle en est, puis une écho pour savoir si les chiots sont en vie, et si oui, s’ils sont en souffrance. Ou plutôt : à quel point ils souffrent.

La salle d’attente me regarde passer en silence avec la chienne dans les bras. On se tait pour les bébés. Fleur se laisse porter, se laisse coucher, elle attend et subit, à moitié dans le gaz. Tandis que le numériseur de la radio démarre, je lui pose la perfusion préparée par les ASV. Un coup d’antibiotiques, un coup de corticoïdes[1].

Le cliché me montre trois chiots. Le premier est en siège, ils sont très gros, ils devraient passer mais cette position, pour une primipare, la dilatation gazeuse de l’utérus et mon incapacité à déterminer s’ils sont encore en vie ou pas – même si je n’y crois pas – décident de la conduite à tenir. Assister la mise-bas avec des médicaments favorisant les contractions ne sera pas efficace : il faut opérer, et vite. J’accélère le débit de la perfusion et tout en expliquant à M. Gat la suite des opérations, je lui demande de me confirmer s’il souhaite garder les chiots s’ils sont vivants, et s’il souhaite que je stérilise la chienne simultanément. Je confie Fleur à Perrine, qui, avec l’aide d’une stagiaire, va tondre et désinfecter son abdomen. L’autre ASV commence à vérifier le système d’anesthésie gazeuse et préparer le bloc.

– Il y a un autre chien qui est arrivé, il s’est fait mal en jouant et ils étaient déjà sur la route quand ils ont appelé, et il y a aussi un chien blessé, Mme Auvignon est là pour le vaccin, elle ne peut pas revenir un autre jour elle part en vacances, les résultats de Belle sont arrivés Mme Diège a appelé, qu’est-ce qu’on fait ?

On pleure ?

Je lui demande d’appeler mon associé. Il ne bosse pas aujourd’hui, mais ce n’est pas possible. Je ne peux pas gérer.

Lorsque j’arrive dans la salle d’attente, je vois Loustic et Mme Auvignon – le vaccin. Je lui explique qu’elle va malheureusement devoir attendre, car je vois sur le parking M. et Mme Assou qui arrivent en portant tant bien que mal leur berger allemand « qui s’est fait mal en jouant ». Ses membres postérieurs pendant lamentablement, comme désarticulés. Moi qui me disais que j’allais leur dire de revenir demain, imaginant un bobo…

Je repasse la tête en salle de préparation, Fleur sera bientôt à point. J’emmène M. et Mme Assou directement jusqu’en salle de radio. Sensibilité superficielle diminuée, sensibilité profonde conservée, motricité ok, pas de douleur claire, proprioception nulle. Si ce n’est pas une hernie discale, Fleur n’a pas de chiots pourris dans le ventre. J’injecte des analgésiques, de la cortisone. Je fais mon cliché, confirme l’absence d’anomalie franche de la colonne et du bassin, il y a forcément une hernie discale. J’explique la prise en charge, lapidaire. Une consultation au pas de charge, mais je n’ai pas le choix. Cendre va rentrer chez lui avec ses maîtres et ils me tiendront au courant. En les aidant à le porter, je leur explique tout ce qu’il y a à surveiller et les invite à me rappeler. Dix minutes pour une hernie discale. Est-ce bien sérieux ?

– Payer ? Heu oui, mais un autre jour. J’ai pas l’temps. Prenez ces médicaments, appelez moi demain matin, je vous dirai quoi donner en fonction de son évolution.

De toute façon, il n’y a rien d’autre à faire.

Je retourne au bloc. La chienne est prête. Induction minimale, le matériel de réa est prêt, les ASV sont dans les starting blocks. Intubation, gaz. Elles la portent sur la table de chirurgie, contrôlent une dernière fois la machine d’anesthésie gazeuse. Je pose le champ, injecte un anesthésique local en traçante. Incision, sa respiration accélère. Je fais monter le gaz, et ouvre l’abdomen. A la ponction du péritoine, du gaz s’échappe. L’odeur est lourde, collante, écœurante, mais ne me fait pas fuir : l’utérus est percé et du gaz s’en échappe, mais ce n’est pas vraiment pourri. Il y a des bouts de placenta dans l’abdomen, et je vois une tête de chiot qui dépasse d’un bout de tuyau. J’extériorise l’utérus qui finit de se déchirer, je clampe toutes les artères et les veines, tout en sortant les chiots. L’un deux semble bouger. Mais non.

Perrine prépare déjà le liquide de rinçage et l’aspirateur chirurgical. Je commence à ligaturer un pédicule ovarien, en double, tout en retirant des bouts de placenta du mésentère. Je coupe, je retiens le moignon avec un clamp, et recommence la même chose du côté opposé. Ensuite, je coupe l’utérus au niveau du col, ligature les artères utérines puis suture le moignon utérin avec du mésentère. Un dernier contrôle, puis je libère tous les moignons. L’utérus déchiré en deux repose, avec les ovaires, dans une bassine à mes pieds. Rinçage. Une fois, deux fois, trois fois, je pars à la pêche aux fragments utérins et placentaires, puis après un dernier contrôle – rien ne saigne sérieusement – je finis de tout aspirer et commence par suture abdominale. Un surjet musculaire, doublé par des points en U, puis un surjet sous cutané et un surjet cutané. Vite, très vite : je veux la réveiller. Mon associé a fini de gérer les urgences, la chirurgie n’a pris qu’une petite heure. Il est temps de la réveiller.

Je reviendrai la voir cette nuit. Elle est vraiment, vraiment fatiguée. J’ajusterai les débits de perfusion et les analgésiques. Elle devrait s’en tirer. Si elle ne part pas en péritonite.

Note

[1] Je ne râlerai jamais assez contre la disparition des B-lactamines injectables par voie intraveineuse, qui nous prive des molécules les plus adaptées à ces urgences et nous oblige en plus à utiliser ces antibiotiques qui sont sensés être réservés à la seconde intention. Il faudrait utiliser par exemple une association d’amoxicilline et d’acide clavulanique, à la fois parfaitement adaptée aux germes les plus probablement en cause et inoffensif pour la mère et les bébés à naître. Un bête Augmentin IV. Qui n’est aujourd’hui plus accessible en dehors des pharmacies réservées aux hôpitaux. Je me vois donc contraint d’utiliser des fluoroquinolones, qui d’une me plaisent moins dans cette indication, de deux sont en théorie interdites en première intention sans analyse du germe en cause.

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Jour ving-trois. Motif : A terme, pas bien.

Jour vingt-trois.

Motif : à terme, pas bien.

Je m’en serais vraiment bien passé. Il est presque 17h30 et je suis tout seul à la clinique avec deux ASV qui jonglent entre le téléphone qui ne cesse de sonner et un défilé de clients au comptoir. Le parking déborde, il y a des chiens et des chats partout, sans parler de ceux qui sont hospitalisés. Et je vois apparaître dans le planning un « à terme, pas bien ».

Le vaccin de 17h30 est en retard. Je discute avec les propriétaires d’un chien hospitalisé qui sont venus en avance, organisant les deux prochains jours de son séjour parmi nous, puis j’avise une chienne manifestement prête à mettre bas qui titube sur le parking. Une petite croisée golden et plus si affinités, terrorisée, que son propriétaire finit par prendre dans les bras puis, sur un signe de ma part, apporter jusque sur ma table de consultation, shuntant la salle d’attente et les animaux dont je n’ai aucune idée de ce qu’ils fichent ici (une enquête ultérieure me confirmera que deux d’entre eux venaient juste chercher des anti-parasitaire et qu’un troisième reviendrait un autre jour pour des gratouilles). L’avantage d’avoir une urgence, c’est qu’un sonore « les filles, préparez-moi une perfusion s’il-vous-plait, on risque de devoir opérer » fait taire les râleurs pressés.

Je referme les portes pour pouvoir me ménager un espace de calme avec Fleur et M. Gat, son propriétaire. Fleur respire bien, mais une tache de fluides pigmentés de vert et de noir souille les longs poils dorés de son arrière train. La saillie a eu lieu il y a 62 jours, ce n’est pas un accident, et M. Gat m’explique que jusqu’à hier, elle allait bien, qu’elle était tracassée ce matin mais qu’il pensait que la mise-bas commençait, tout simplement.

Et il avait raison.

Je commence par enfiler des gants et tondre le magma de poils collés sur ses cuisses, sa queue et son périnée. La vulve est bien décrochée, bien dilatée. La chienne me parait chaude, même à travers les gants. Je vérifie : 40.4°C. L’abdomen est dur comme du bois. Je passe un doigt dans son vagin, effleure une patte, au loin, et une seconde, mais a priori pas de museau. Un siège ? Ça déconne dans les grandes largeurs. J’explique à M. Gat que nous allons commencer par faire une radio pour comprendre où elle en est, puis une écho pour savoir si les chiots sont en vie, et si oui, s’ils sont en souffrance. Ou plutôt : à quel point ils souffrent.

La salle d’attente me regarde passer en silence avec la chienne dans les bras. On se tait pour les bébés. Fleur se laisse porter, se laisse coucher, elle attend et subit, à moitié dans le gaz. Tandis que le numériseur de la radio démarre, je lui pose la perfusion préparée par les ASV. Un coup d’antibiotiques, un coup de corticoïdes[1].

Le cliché me montre trois chiots. Le premier est en siège, ils sont très gros, ils devraient passer mais cette position, pour une primipare, la dilatation gazeuse de l’utérus et mon incapacité à déterminer s’ils sont encore en vie ou pas – même si je n’y crois pas – décident de la conduite à tenir. Assister la mise-bas avec des médicaments favorisant les contractions ne sera pas efficace : il faut opérer, et vite. J’accélère le débit de la perfusion et tout en expliquant à M. Gat la suite des opérations, je lui demande de me confirmer s’il souhaite garder les chiots s’ils sont vivants, et s’il souhaite que je stérilise la chienne simultanément. Je confie Fleur à Perrine, qui, avec l’aide d’une stagiaire, va tondre et désinfecter son abdomen. L’autre ASV commence à vérifier le système d’anesthésie gazeuse et préparer le bloc.

– Il y a un autre chien qui est arrivé, il s’est fait mal en jouant et ils étaient déjà sur la route quand ils ont appelé, et il y a aussi un chien blessé, Mme Auvignon est là pour le vaccin, elle ne peut pas revenir un autre jour elle part en vacances, les résultats de Belle sont arrivés Mme Diège a appelé, qu’est-ce qu’on fait ?

On pleure ?

Je lui demande d’appeler mon associé. Il ne bosse pas aujourd’hui, mais ce n’est pas possible. Je ne peux pas gérer.

Lorsque j’arrive dans la salle d’attente, je vois Loustic et Mme Auvignon – le vaccin. Je lui explique qu’elle va malheureusement devoir attendre, car je vois sur le parking M. et Mme Assou qui arrivent en portant tant bien que mal leur berger allemand « qui s’est fait mal en jouant ». Ses membres postérieurs pendant lamentablement, comme désarticulés. Moi qui me disais que j’allais leur dire de revenir demain, imaginant un bobo…

Je repasse la tête en salle de préparation, Fleur sera bientôt à point. J’emmène M. et Mme Assou directement jusqu’en salle de radio. Sensibilité superficielle diminuée, sensibilité profonde conservée, motricité ok, pas de douleur claire, proprioception nulle. Si ce n’est pas une hernie discale, Fleur n’a pas de chiots pourris dans le ventre. J’injecte des analgésiques, de la cortisone. Je fais mon cliché, confirme l’absence d’anomalie franche de la colonne et du bassin, il y a forcément une hernie discale. J’explique la prise en charge, lapidaire. Une consultation au pas de charge, mais je n’ai pas le choix. Cendre va rentrer chez lui avec ses maîtres et ils me tiendront au courant. En les aidant à le porter, je leur explique tout ce qu’il y a à surveiller et les invite à me rappeler. Dix minutes pour une hernie discale. Est-ce bien sérieux ?

– Payer ? Heu oui, mais un autre jour. J’ai pas l’temps. Prenez ces médicaments, appelez moi demain matin, je vous dirai quoi donner en fonction de son évolution.

De toute façon, il n’y a rien d’autre à faire.

Je retourne au bloc. La chienne est prête. Induction minimale, le matériel de réa est prêt, les ASV sont dans les starting blocks. Intubation, gaz. Elles la portent sur la table de chirurgie, contrôlent une dernière fois la machine d’anesthésie gazeuse. Je pose le champ, injecte un anesthésique local en traçante. Incision, sa respiration accélère. Je fais monter le gaz, et ouvre l’abdomen. A la ponction du péritoine, du gaz s’échappe. L’odeur est lourde, collante, écœurante, mais ne me fait pas fuir : l’utérus est percé et du gaz s’en échappe, mais ce n’est pas vraiment pourri. Il y a des bouts de placenta dans l’abdomen, et je vois une tête de chiot qui dépasse d’un bout de tuyau. J’extériorise l’utérus qui finit de se déchirer, je clampe toutes les artères et les veines, tout en sortant les chiots. L’un deux semble bouger. Mais non.

Perrine prépare déjà le liquide de rinçage et l’aspirateur chirurgical. Je commence à ligaturer un pédicule ovarien, en double, tout en retirant des bouts de placenta du mésentère. Je coupe, je retiens le moignon avec un clamp, et recommence la même chose du côté opposé. Ensuite, je coupe l’utérus au niveau du col, ligature les artères utérines puis suture le moignon utérin avec du mésentère. Un dernier contrôle, puis je libère tous les moignons. L’utérus déchiré en deux repose, avec les ovaires, dans une bassine à mes pieds. Rinçage. Une fois, deux fois, trois fois, je pars à la pêche aux fragments utérins et placentaires, puis après un dernier contrôle – rien ne saigne sérieusement – je finis de tout aspirer et commence par suture abdominale. Un surjet musculaire, doublé par des points en U, puis un surjet sous cutané et un surjet cutané. Vite, très vite : je veux la réveiller. Mon associé a fini de gérer les urgences, la chirurgie n’a pris qu’une petite heure. Il est temps de la réveiller.

Je reviendrai la voir cette nuit. Elle est vraiment, vraiment fatiguée. J’ajusterai les débits de perfusion et les analgésiques. Elle devrait s’en tirer. Si elle ne part pas en péritonite.

Note

[1] Je ne râlerai jamais assez contre la disparition des B-lactamines injectables par voie intraveineuse, qui nous prive des molécules les plus adaptées à ces urgences et nous oblige en plus à utiliser ces antibiotiques qui sont sensés être réservés à la seconde intention. Il faudrait utiliser par exemple une association d’amoxicilline et d’acide clavulanique, à la fois parfaitement adaptée aux germes les plus probablement en cause et inoffensif pour la mère et les bébés à naître. Un bête Augmentin IV. Qui n’est aujourd’hui plus accessible en dehors des pharmacies réservées aux hôpitaux. Je me vois donc contraint d’utiliser des fluoroquinolones, qui d’une me plaisent moins dans cette indication, de deux sont en théorie interdites en première intention sans analyse du germe en cause.

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Publié dans chien, URGENCE, Vétérinaire au quotidien | Commentaires fermés sur Jour ving-trois. Motif : A terme, pas bien.

Jour dix-huit. Motif : pas en forme.

Jour dix-huit.

Motif : pas en forme.

Il faut *clac* que je *clac* fasse *clac* attention *clac clac clac* à mes doigts. Ce terrier là est foutrement mal éduqué. J’aurais du me méfier quand j’ai vu sa propriétaire le tenir aussi mal. Elle m’avait dit de me méfier, mais il n’avait pas bronché lorsque je l’avais soulevé, puis posé sur la table, avant de le palper et l’ausculter. Elle retirait très vite ses mains dès qu’il tournait la tête pour me regarder, sans jamais soulever une babine. Je me disais qu’elle exagérait.

L’expérience.

J’ai réussi à esquiver le premier coup de dent. Je l’ai engueulé. Il s’est assis, m’a regardé d’un air bovin, a baillé. Lorsque j’ai recommencé à le manipuler, pas de problème. Jusqu’au coup de dent suivant. Ce coup-ci, j’en ai eu assez. Je ne peux pas l’examiner si je dois à chaque instant me demander s’il va me pincer, surtout en sachant que sa propriétaire ne le tiendra pas. Je suis certain qu’une contention convaincue suffirait. Je vais devoir m’en passer, et du coup, lui mettre un lien – une muselière nouée – autour du museau, pour enfin pouvoir travailler.

Bref. Il ne mange pas depuis hier. Il n’est pas en forme ce matin. Température – mesurée de haute lutte – 39.1°C. Contenu rectal normal. Rien à l’examen clinique général. Pas déshydraté. Traité contre les tiques avec un truc si efficace qu’il en rend la probabilité de piroplasmose presque nulle. En plus, ce n’est pas la saison. Je fais quand même un frottis, pour vérifier. Rien. Je contrôle les urines. Rien. Je reprends mon examen clinique : toujours rien.

Nous sommes de nouveau à ce point de bascule : faut-il aller plus loin, partir à la pêche au résultat sans savoir comment s’orienter, ou cesser là les investigations et taper bêtement à coups d’antibiotiques ? J’expose le problème à Mme Auroue. Elle me regarde, l’air un peu perdue.

– Mais c’est vous le docteur, c’est vous qui décidez.
– Je décide de vous demander. Il est jeune. En très bonne santé jusque là. Il est malade aujourd’hui, depuis cette nuit, mais il n’y a rien de grave et d’urgent. Je ne sais cependant pas du tout où chercher. Alors je peux faire des examens, mais quand on ne sait pas ce que l’on cherche, on risque surtout de ne rien trouver. Et ça peut coûter cher. On pourrait faire comme ça : je fais une prise de sang, juste pour avoir un échantillon, je mets ça de côté, je lui fais une injection antibiotique, en gardant en tête une maladie intestinale, et vous me direz d’ici demain comment il va évoluer. S’il guérit, parfait. On ne saura pas ce qu’il a eu, mais ce sera terminé. Si quelque chose de nouveau apparaît, nous saurons quoi explorer. Mais si nous voulons nous rassurer, nous pouvons au moins faire une Numération-Formule en plus, compter les globules. Cela peut donner de bonnes indications.
– Je préfère être rassurée.

Alors je demande un peu d’aide, et je fais la prise de sang. Centrifugation du tube hépariné… l’hématocrite est trop élevé. Je lance la NF. 60%. Il est déshydraté. Mais cela n’a pas encore de conséquence visible sur le tissu sous-cutané. Pas de quoi l’hospitaliser s’il est capable de boire et de tout garder. Les globules blancs touchent au 12000. C’est en faveur d’une infection bactérienne, sans réellement permettre de trancher. Je décide de traiter comme prévu. On verra demain. Le diagnostic n’est pas posé, mais le pronostic n’est pas mauvais.

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Jour dix-huit. Motif : pas en forme.

Jour dix-huit.

Motif : pas en forme.

Il faut *clac* que je *clac* fasse *clac* attention *clac clac clac* à mes doigts. Ce terrier là est foutrement mal éduqué. J’aurais du me méfier quand j’ai vu sa propriétaire le tenir aussi mal. Elle m’avait dit de me méfier, mais il n’avait pas bronché lorsque je l’avais soulevé, puis posé sur la table, avant de le palper et l’ausculter. Elle retirait très vite ses mains dès qu’il tournait la tête pour me regarder, sans jamais soulever une babine. Je me disais qu’elle exagérait.

L’expérience.

J’ai réussi à esquiver le premier coup de dent. Je l’ai engueulé. Il s’est assis, m’a regardé d’un air bovin, a baillé. Lorsque j’ai recommencé à le manipuler, pas de problème. Jusqu’au coup de dent suivant. Ce coup-ci, j’en ai eu assez. Je ne peux pas l’examiner si je dois à chaque instant me demander s’il va me pincer, surtout en sachant que sa propriétaire ne le tiendra pas. Je suis certain qu’une contention convaincue suffirait. Je vais devoir m’en passer, et du coup, lui mettre un lien – une muselière nouée – autour du museau, pour enfin pouvoir travailler.

Bref. Il ne mange pas depuis hier. Il n’est pas en forme ce matin. Température – mesurée de haute lutte – 39.1°C. Contenu rectal normal. Rien à l’examen clinique général. Pas déshydraté. Traité contre les tiques avec un truc si efficace qu’il en rend la probabilité de piroplasmose presque nulle. En plus, ce n’est pas la saison. Je fais quand même un frottis, pour vérifier. Rien. Je contrôle les urines. Rien. Je reprends mon examen clinique : toujours rien.

Nous sommes de nouveau à ce point de bascule : faut-il aller plus loin, partir à la pêche au résultat sans savoir comment s’orienter, ou cesser là les investigations et taper bêtement à coups d’antibiotiques ? J’expose le problème à Mme Auroue. Elle me regarde, l’air un peu perdue.

– Mais c’est vous le docteur, c’est vous qui décidez.
– Je décide de vous demander. Il est jeune. En très bonne santé jusque là. Il est malade aujourd’hui, depuis cette nuit, mais il n’y a rien de grave et d’urgent. Je ne sais cependant pas du tout où chercher. Alors je peux faire des examens, mais quand on ne sait pas ce que l’on cherche, on risque surtout de ne rien trouver. Et ça peut coûter cher. On pourrait faire comme ça : je fais une prise de sang, juste pour avoir un échantillon, je mets ça de côté, je lui fais une injection antibiotique, en gardant en tête une maladie intestinale, et vous me direz d’ici demain comment il va évoluer. S’il guérit, parfait. On ne saura pas ce qu’il a eu, mais ce sera terminé. Si quelque chose de nouveau apparaît, nous saurons quoi explorer. Mais si nous voulons nous rassurer, nous pouvons au moins faire une Numération-Formule en plus, compter les globules. Cela peut donner de bonnes indications.
– Je préfère être rassurée.

Alors je demande un peu d’aide, et je fais la prise de sang. Centrifugation du tube hépariné… l’hématocrite est trop élevé. Je lance la NF. 60%. Il est déshydraté. Mais cela n’a pas encore de conséquence visible sur le tissu sous-cutané. Pas de quoi l’hospitaliser s’il est capable de boire et de tout garder. Les globules blancs touchent au 12000. C’est en faveur d’une infection bactérienne, sans réellement permettre de trancher. Je décide de traiter comme prévu. On verra demain. Le diagnostic n’est pas posé, mais le pronostic n’est pas mauvais.

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Jour seize. Motif : épillet ?

Jour seize.

Motif : Épillet ?

Cette journée n’en finit pas. Non qu’elle ait été très chargée. Quelques consultations ce matin, dont un cas vraiment compliqué qui m’a occupé en fin de matinée puis a rogné quarante minutes de ma pause. Des bricoles en début d’après-midi, des contrôles, un vaccin de chiot, avec ses innombrables questions posées, et ses non moins nombreuses questions non posées. Un suivi de chimio, qui commence à déconner. Un cas de dermato. Un retrait de points. Des coups de fils pour appeler suite à des résultats, pour rappeler ceux qui m’ont laissé des nouvelles. Un dernier rendez-vous à 17h, pour un vaccin, et puis plus rien. Cet après-midi, à chaque début de consultation, j’ai regardé le planning et espéré ce dernier rendez-vous. Et puis quand il s’est achevé, et que j’ai pensé me poser, un autre est arrivé. Ulcère cornéen. Et un autre. Un bobo. Et encore un autre. Un épillet.

Est-ce que je suis seulement capable de m’en occuper ? D’être disponible, patient, souriant ? Attentif à l’animal et à son maître ? De trouver la douleur, et la soulager ? Bon, un épillet, je devrais y arriver. Je le sens, je commence à me mécaniser. Je fais attention en disant bonjour, je fais attention en serrant la main. Il faut que je me réveille. Je fais attention en soulevant Foxie, en la posant sur la table. J’essaie de ne pas me précipiter sur la blessure, de prendre le temps, de la caresser, de l’explorer. De discuter. Anamnèse, commémoratifs. Tous ces petits riens qui n’ont rien à voir avec le sujet. Fox est un border terrier, enfin une, et sous sa bouille griffonnée et ses airs de modèle pour publicité se dissimulent un caractère de cochon, option têtue comme une bûche.

Je la retourne sur le dos, pour observer la blessure signalée. Elle gigote, se trémousse, râle, grogne, pédale et griffe. J’ai eu le temps de mettre un coup de tondeuse. Sa propriétaire a du rattraper sa bretelle de soutien-gorge à moitié arrachée par Foxie en furie. Je laisse tomber. Me passe la main sur le visage, soupire, et appelle une ASV.

– Perrine, j’ai besoin d’aide s’il-te-plaît. Il va falloir six mains pour tenir cet engin.
Perrine est à l’accueil, en train de finir d’expliquer à une dame que castrer son chat serait une bonne idée.
– Boudu, six kilomètres, mon chat il a fait six kilomètres pour sauter une minette ! Docteur, vous en connaissez des gars qui feraient six kilomètres pour sauter une minette ?

J’en reste pantois.

– Je suppose que oui.
– Bouduuuu, moi j’en ai pas connu ! Au revoir !

Perrine se cache derrière le comptoir. Comme si personne ne la voyait se marrer.

Nous saisissons Foxie. Mme tient les pattes arrière, je prends un antérieur, Perrine un autre. Il y a effectivement un trajet fistuleux, sous-cutanée. Du pus sourd. Ce n’est pas très douloureux. Foxie pédale, mais sans conviction. Coincée. Sa maîtresse protège ses bretelles de soutien-gorge, je commence à presser. Un couinement, peu convaincant. Un peu de pus. Je suis persuadé qu’il y a un épillet. Nous sommes sous l’aisselle, le poil est long et emmêlé, cette saleté de graine au profil de harpon a du se planter. En biais. Filer par ici. J’explore. Avec ma pince, je m’enfonce dans la cavité de l’abcès. Foxie pédale un peu. Je pourrais l’anesthésier, au moins localement, mais les piqûres feront plus mal que mon exploration. J’en ai pour un instant. Il doit être… Là ! Je l’ai attrapé. Quatre centimètres de long, mais il a eu le bon goût de rester dans un axe sous-cutané. Je désinfecte, Foxie peut se relever. Une pommade, et il n’y aura plus besoin d’en parler.

C’est le troisième épillet de la journée. Les deux précédents étaient dans une oreille. Enfin, dans deux oreille. Une chacun. Mais comme je le détaille à la propriétaire de Foxie qui le regarde d’un air horrifié, nous en avons déjà trouvé dans l’abdomen, dans le vagin, entre les plèvres, et bien sûr dans les yeux ou dans les espace interdigités, voire entre les gaines tendineuses des avant-bras… La saison vient à peine de commencer.

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Jour seize. Motif : épillet ?

Jour seize.

Motif : Épillet ?

Cette journée n’en finit pas. Non qu’elle ait été très chargée. Quelques consultations ce matin, dont un cas vraiment compliqué qui m’a occupé en fin de matinée puis a rogné quarante minutes de ma pause. Des bricoles en début d’après-midi, des contrôles, un vaccin de chiot, avec ses innombrables questions posées, et ses non moins nombreuses questions non posées. Un suivi de chimio, qui commence à déconner. Un cas de dermato. Un retrait de points. Des coups de fils pour appeler suite à des résultats, pour rappeler ceux qui m’ont laissé des nouvelles. Un dernier rendez-vous à 17h, pour un vaccin, et puis plus rien. Cet après-midi, à chaque début de consultation, j’ai regardé le planning et espéré ce dernier rendez-vous. Et puis quand il s’est achevé, et que j’ai pensé me poser, un autre est arrivé. Ulcère cornéen. Et un autre. Un bobo. Et encore un autre. Un épillet.

Est-ce que je suis seulement capable de m’en occuper ? D’être disponible, patient, souriant ? Attentif à l’animal et à son maître ? De trouver la douleur, et la soulager ? Bon, un épillet, je devrais y arriver. Je le sens, je commence à me mécaniser. Je fais attention en disant bonjour, je fais attention en serrant la main. Il faut que je me réveille. Je fais attention en soulevant Foxie, en la posant sur la table. J’essaie de ne pas me précipiter sur la blessure, de prendre le temps, de la caresser, de l’explorer. De discuter. Anamnèse, commémoratifs. Tous ces petits riens qui n’ont rien à voir avec le sujet. Fox est un border terrier, enfin une, et sous sa bouille griffonnée et ses airs de modèle pour publicité se dissimulent un caractère de cochon, option têtue comme une bûche.

Je la retourne sur le dos, pour observer la blessure signalée. Elle gigote, se trémousse, râle, grogne, pédale et griffe. J’ai eu le temps de mettre un coup de tondeuse. Sa propriétaire a du rattraper sa bretelle de soutien-gorge à moitié arrachée par Foxie en furie. Je laisse tomber. Me passe la main sur le visage, soupire, et appelle une ASV.

– Perrine, j’ai besoin d’aide s’il-te-plaît. Il va falloir six mains pour tenir cet engin.
Perrine est à l’accueil, en train de finir d’expliquer à une dame que castrer son chat serait une bonne idée.
– Boudu, six kilomètres, mon chat il a fait six kilomètres pour sauter une minette ! Docteur, vous en connaissez des gars qui feraient six kilomètres pour sauter une minette ?

J’en reste pantois.

– Je suppose que oui.
– Bouduuuu, moi j’en ai pas connu ! Au revoir !

Perrine se cache derrière le comptoir. Comme si personne ne la voyait se marrer.

Nous saisissons Foxie. Mme tient les pattes arrière, je prends un antérieur, Perrine un autre. Il y a effectivement un trajet fistuleux, sous-cutanée. Du pus sourd. Ce n’est pas très douloureux. Foxie pédale, mais sans conviction. Coincée. Sa maîtresse protège ses bretelles de soutien-gorge, je commence à presser. Un couinement, peu convaincant. Un peu de pus. Je suis persuadé qu’il y a un épillet. Nous sommes sous l’aisselle, le poil est long et emmêlé, cette saleté de graine au profil de harpon a du se planter. En biais. Filer par ici. J’explore. Avec ma pince, je m’enfonce dans la cavité de l’abcès. Foxie pédale un peu. Je pourrais l’anesthésier, au moins localement, mais les piqûres feront plus mal que mon exploration. J’en ai pour un instant. Il doit être… Là ! Je l’ai attrapé. Quatre centimètres de long, mais il a eu le bon goût de rester dans un axe sous-cutané. Je désinfecte, Foxie peut se relever. Une pommade, et il n’y aura plus besoin d’en parler.

C’est le troisième épillet de la journée. Les deux précédents étaient dans une oreille. Enfin, dans deux oreille. Une chacun. Mais comme je le détaille à la propriétaire de Foxie qui le regarde d’un air horrifié, nous en avons déjà trouvé dans l’abdomen, dans le vagin, entre les plèvres, et bien sûr dans les yeux ou dans les espace interdigités, voire entre les gaines tendineuses des avant-bras… La saison vient à peine de commencer.

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Jour quinze. Motif : boit beaucoup.

Jour quinze.

Motif : Boit beaucoup

– Vous comprenez, mon voisin dit qu’il est diabétique. Alors du coup, il s’en est débarrassé : il me l’a donné ! De toute façon, ça change rien : c’est moi qui la nourrit, cette pauvre bête. Quand on était fâchés, avec le voisin, je lui balançais même les croquettes en cachette par-dessus le grillage. Notez, j’ai peut-être abusé. Il est grassouillet, non ?

Grassouillet ? Oui, c’est un euphémisme. Ce n’est pas une barrique, mais 28kg pour un poids idéal que j’estime à 22kg… très grassouillet.

– Il boit dix litres d’eau par jour ! J’ai mesuré avec le seau !

M. Beuve ponctue chacune de ses phrases d’un grand geste de la main, de haut, en bas. Dix litres ! Pim ! J’ai mesuré ! Pam ! C’est la première fois que je vois ces deux oiseaux. Ils habitent dans le même village qu’un véto retraité que je connais bien, qui n’avait manifestement pas envie de prendre parti dans leurs querelles de voisinage. Donc le diabète, il n’a rien voulu savoir. Je crois que c’est pour cela que M. Beuve tient autant à me convaincre.

– Diabétique !

De haut, en bas.

J’ai marmonné quelques mots et tenté de discuter un peu, mais M. Beuve ne m’écoute pas. Je chausse mon stéthoscope et me réfugie dans le silence concentré du praticien. M. Beuve agite encore un peu le bras, puis se tait. L’examen clinique ne révèle rien de particulier. « Le chien » – il n’a pas de nom – est un croisé de bergers divers et variés. Il a une dizaine d’années, il est plutôt en bon état, je ne relève qu’un discrète dermite allergique aux piqûres de puces et un testicule vaguement plus petit et plus mou que l’autre. Pas de quoi crier à la tumeur secrétant des hormones à tire-larigot.

M. Beuve est silencieux. J’en profite.

– Quand il boit, il vide toutes les gamelles, tout le temps, comme s’il ne pouvait pas faire autrement ?
– Non, il y revient 10 fois, 20 fois dans la journée. Mais il en laisse. M. Beuve secoue la tête.
– Et l’appétit, augmenté, diminué ?
– Oh ben normal, je dirais. Il mange, mais pas comme un glouton.

J’attrape le lecteur de glycémie, pique à l’oreille, fait sourdre une goutte de sang et vérifie. 0,95 gramme par litre.

– Il n’est pas diabétique.

Mon annonce assied M. Beuve. Littéralement.

– Mais… avec tout ce qu’il boit ?
– C’est une cause fréquente. La plus fréquente. Mais pas la seule.
– Je… je vais devoir le rendre ? Y m’l’a donné parce qu’il était malade, vous voyez. Parce qu’il avait du diabète.
– Ben il est toujours malade, jusqu’à preuve du contraire. Dix litres par jour, ce n’est pas rien.

Je suis désolé pour M. Beuve. Il m’irritait, il me peine, désormais. Le chien ne le lâche pas d’une semelle, tremblant de trouille mais rassuré par son nouveau (?) maître.

– Mais si c’est pas le diabète, docteur, c’est quoi ?

Pour ce corniaud de dix ans ? Une pré-insuffisance rénale, mais cela me semble trop. Trop d’eau. Un syndrome de Cushing, trop de cortisol produit par la glande surrénale ? Ou un diabète insipide[1], un dérèglement du fonctionnement d’une hormone régulant la production d’urine ? Ou juste un trouble du comportement ?
Le fait de mentionner les reins a fini de déprimer M. Beuve. Il voit très bien où aboutit une insuffisance rénale. Je remets le chien sur la table et prélève des urines. Un long tuyau dans l’urètre, une seringue, j’aspire. Le chien n’a même pas remarqué le sondage. Je lui lève la tête, tonds son cou, Perrine vient m’aider. Une prise de sang, un tube vert, un tube violet. Le chien ne bouge pas plus que pour le sondage urinaire. Je le repose au sol, il retourne se réfugier entre les jambes de M. Beuve. J’espère pouvoir les aider, ces deux là.

Tandis que l’analyseur réfléchit au taux de créatinine de l’échantillon que je viens de prélever, j’analyse les urines. Jaunes, très pâles, limpides. Quelques gouttes sur une bandelette, quelques autres dans le réfractomètre. Densité 1,006. Quasiment de la flotte. Dix litres, oui, peut-être. Je verse de l’acide nitrique au fond d’un tube en verre, et fait couler un millilitre d’urine dessus. Oui, une bonne réaction de Heller. Pas un disque blanc bien franc, mais un voile nuageux sur toute la hauteur de mes urines. Il y a des protéines. Beaucoup ? L’analyseur me le dira, en mesurant le rapport protéines sur créatinine urinaires. Le taux de créatinine sanguin, lui est normal. Quelques minutes plus tard, j’ai mon RPCU. 3,97. C’est trop, mais pas explosé. Une tubulopathie ?

– M. Beuve ?

M. Beuve se lève, tandis que je passe ma tête par la porte de la salle de consultation.

– Il n’est pas insuffisant rénal. Mais il y a d’importantes anomalies dans ses urines. Et pour l’instant, je ne sais pas exactement pourquoi.

M. Beuve hoche la tête. Me demande des précisions. Je lui dessine un glomérule, une hanse de Henlé, un tubule, un bassinet. Je lui explique d’où peuvent venir les protéines, lui précise d’où je pense qu’elles viennent, en insistant plusieurs fois : je n’ai pas de certitude, je n’ai pas de traitement magique, cela peut être grave. Et j’ai une question :

– Quels sont vos moyens financiers ? Parce qu’on peut lancer plein de choses, tout de suite. Là, on a fait l’indispensable dans l’immédiat. On sait qu’il n’est pas diabétique, qu’il n’est pas insuffisant rénal, on sait qu’il a des protéines dans les urines. On peut commencer par faire un traitement pour éliminer certaines causes, et vérifier dans une semaine. Ou alors je lance des analyses plus poussées, mais il faut que j’envoie ça à un laboratoire, que je vous envoie chez l’échographiste, que… bon on pourrait même faire des biopsies, des prélèvements de rein, mais ce ne serait sans doute pas très utile.

M. Beuve baisse les yeux.

– Comprenez-moi bien : le chien est malade. Ce n’est pas un diabète, et, bonne nouvelle, ce n’est pas une « crise d’urée ». Il a besoin de vous. Il a besoin de soins. Mais il n’y a pas d’urgence. On peut très bien commencer par ce traitement, voir son effet, et décider ensuite de ce que nous ferons. Ce n’est pas « mal le soigner ».

M. Beuve relève les yeux.

– Je vous propose qu’on lui donner des antibiotiques, pendant une semaine pour commencer. S’il a une infection urinaire – je pense à une leptospirose subclinique, malgré l’absence de glycosurie – il y aura beaucoup moins de protéines dans une semaine, et on pourra espérer le guérir, même s’il restera sans doute des séquelles. Si cela ne change rien, il sera toujours temps d’aller chercher plus loin.

J’aimerais vraiment faire cette électrophorèse des protéines urinaires. Mais on va attendre un peu. De toute façon, cela fait six mois qu’il boit trop.

– Vous savez docteur, moi, ce chien, je veux le soigner !

Pim !

Note

[1] Pour les p’tits curieux au fond : le diabète sucré et le diabète insipide ont été définis par le symptôme majeur (diabète signifie « passer à travers » en grec, ou un truc approchant, avec l’eau qui sort comme elle entre) et par le goût des urines, sucrées ou non. Contrairement à la légende, les médecins, pas plus dévoués à l’époque qu’aujourd’hui, ne goûtaient pas les urines de leurs patients. Ils regardaient si les mouches s’intéressaient aux urines. La galerie des glaces devait être un endroit merveilleux.

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Jour quinze. Motif : boit beaucoup.

Jour quinze.

Motif : Boit beaucoup

– Vous comprenez, mon voisin dit qu’il est diabétique. Alors du coup, il s’en est débarrassé : il me l’a donné ! De toute façon, ça change rien : c’est moi qui la nourrit, cette pauvre bête. Quand on était fâchés, avec le voisin, je lui balançais même les croquettes en cachette par-dessus le grillage. Notez, j’ai peut-être abusé. Il est grassouillet, non ?

Grassouillet ? Oui, c’est un euphémisme. Ce n’est pas une barrique, mais 28kg pour un poids idéal que j’estime à 22kg… très grassouillet.

– Il boit dix litres d’eau par jour ! J’ai mesuré avec le seau !

M. Beuve ponctue chacune de ses phrases d’un grand geste de la main, de haut, en bas. Dix litres ! Pim ! J’ai mesuré ! Pam ! C’est la première fois que je vois ces deux oiseaux. Ils habitent dans le même village qu’un véto retraité que je connais bien, qui n’avait manifestement pas envie de prendre parti dans leurs querelles de voisinage. Donc le diabète, il n’a rien voulu savoir. Je crois que c’est pour cela que M. Beuve tient autant à me convaincre.

– Diabétique !

De haut, en bas.

J’ai marmonné quelques mots et tenté de discuter un peu, mais M. Beuve ne m’écoute pas. Je chausse mon stéthoscope et me réfugie dans le silence concentré du praticien. M. Beuve agite encore un peu le bras, puis se tait. L’examen clinique ne révèle rien de particulier. « Le chien » – il n’a pas de nom – est un croisé de bergers divers et variés. Il a une dizaine d’années, il est plutôt en bon état, je ne relève qu’un discrète dermite allergique aux piqûres de puces et un testicule vaguement plus petit et plus mou que l’autre. Pas de quoi crier à la tumeur secrétant des hormones à tire-larigot.

M. Beuve est silencieux. J’en profite.

– Quand il boit, il vide toutes les gamelles, tout le temps, comme s’il ne pouvait pas faire autrement ?
– Non, il y revient 10 fois, 20 fois dans la journée. Mais il en laisse. M. Beuve secoue la tête.
– Et l’appétit, augmenté, diminué ?
– Oh ben normal, je dirais. Il mange, mais pas comme un glouton.

J’attrape le lecteur de glycémie, pique à l’oreille, fait sourdre une goutte de sang et vérifie. 0,95 gramme par litre.

– Il n’est pas diabétique.

Mon annonce assied M. Beuve. Littéralement.

– Mais… avec tout ce qu’il boit ?
– C’est une cause fréquente. La plus fréquente. Mais pas la seule.
– Je… je vais devoir le rendre ? Y m’l’a donné parce qu’il était malade, vous voyez. Parce qu’il avait du diabète.
– Ben il est toujours malade, jusqu’à preuve du contraire. Dix litres par jour, ce n’est pas rien.

Je suis désolé pour M. Beuve. Il m’irritait, il me peine, désormais. Le chien ne le lâche pas d’une semelle, tremblant de trouille mais rassuré par son nouveau (?) maître.

– Mais si c’est pas le diabète, docteur, c’est quoi ?

Pour ce corniaud de dix ans ? Une pré-insuffisance rénale, mais cela me semble trop. Trop d’eau. Un syndrome de Cushing, trop de cortisol produit par la glande surrénale ? Ou un diabète insipide[1], un dérèglement du fonctionnement d’une hormone régulant la production d’urine ? Ou juste un trouble du comportement ?
Le fait de mentionner les reins a fini de déprimer M. Beuve. Il voit très bien où aboutit une insuffisance rénale. Je remets le chien sur la table et prélève des urines. Un long tuyau dans l’urètre, une seringue, j’aspire. Le chien n’a même pas remarqué le sondage. Je lui lève la tête, tonds son cou, Perrine vient m’aider. Une prise de sang, un tube vert, un tube violet. Le chien ne bouge pas plus que pour le sondage urinaire. Je le repose au sol, il retourne se réfugier entre les jambes de M. Beuve. J’espère pouvoir les aider, ces deux là.

Tandis que l’analyseur réfléchit au taux de créatinine de l’échantillon que je viens de prélever, j’analyse les urines. Jaunes, très pâles, limpides. Quelques gouttes sur une bandelette, quelques autres dans le réfractomètre. Densité 1,006. Quasiment de la flotte. Dix litres, oui, peut-être. Je verse de l’acide nitrique au fond d’un tube en verre, et fait couler un millilitre d’urine dessus. Oui, une bonne réaction de Heller. Pas un disque blanc bien franc, mais un voile nuageux sur toute la hauteur de mes urines. Il y a des protéines. Beaucoup ? L’analyseur me le dira, en mesurant le rapport protéines sur créatinine urinaires. Le taux de créatinine sanguin, lui est normal. Quelques minutes plus tard, j’ai mon RPCU. 3,97. C’est trop, mais pas explosé. Une tubulopathie ?

– M. Beuve ?

M. Beuve se lève, tandis que je passe ma tête par la porte de la salle de consultation.

– Il n’est pas insuffisant rénal. Mais il y a d’importantes anomalies dans ses urines. Et pour l’instant, je ne sais pas exactement pourquoi.

M. Beuve hoche la tête. Me demande des précisions. Je lui dessine un glomérule, une hanse de Henlé, un tubule, un bassinet. Je lui explique d’où peuvent venir les protéines, lui précise d’où je pense qu’elles viennent, en insistant plusieurs fois : je n’ai pas de certitude, je n’ai pas de traitement magique, cela peut être grave. Et j’ai une question :

– Quels sont vos moyens financiers ? Parce qu’on peut lancer plein de choses, tout de suite. Là, on a fait l’indispensable dans l’immédiat. On sait qu’il n’est pas diabétique, qu’il n’est pas insuffisant rénal, on sait qu’il a des protéines dans les urines. On peut commencer par faire un traitement pour éliminer certaines causes, et vérifier dans une semaine. Ou alors je lance des analyses plus poussées, mais il faut que j’envoie ça à un laboratoire, que je vous envoie chez l’échographiste, que… bon on pourrait même faire des biopsies, des prélèvements de rein, mais ce ne serait sans doute pas très utile.

M. Beuve baisse les yeux.

– Comprenez-moi bien : le chien est malade. Ce n’est pas un diabète, et, bonne nouvelle, ce n’est pas une « crise d’urée ». Il a besoin de vous. Il a besoin de soins. Mais il n’y a pas d’urgence. On peut très bien commencer par ce traitement, voir son effet, et décider ensuite de ce que nous ferons. Ce n’est pas « mal le soigner ».

M. Beuve relève les yeux.

– Je vous propose qu’on lui donner des antibiotiques, pendant une semaine pour commencer. S’il a une infection urinaire – je pense à une leptospirose subclinique, malgré l’absence de glycosurie – il y aura beaucoup moins de protéines dans une semaine, et on pourra espérer le guérir, même s’il restera sans doute des séquelles. Si cela ne change rien, il sera toujours temps d’aller chercher plus loin.

J’aimerais vraiment faire cette électrophorèse des protéines urinaires. Mais on va attendre un peu. De toute façon, cela fait six mois qu’il boit trop.

– Vous savez docteur, moi, ce chien, je veux le soigner !

Pim !

Note

[1] Pour les p’tits curieux au fond : le diabète sucré et le diabète insipide ont été définis par le symptôme majeur (diabète signifie « passer à travers » en grec, ou un truc approchant, avec l’eau qui sort comme elle entre) et par le goût des urines, sucrées ou non. Contrairement à la légende, les médecins, pas plus dévoués à l’époque qu’aujourd’hui, ne goûtaient pas les urines de leurs patients. Ils regardaient si les mouches s’intéressaient aux urines. La galerie des glaces devait être un endroit merveilleux.

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Jour quatorze. Motif : euthanasie.

Jour quatorze.

Motif : euthanasie

Kenzo se meurt. Ce n’est une surprise pour personne, son cancer a été diagnostiqué il y a six mois déjà, et personne ne s’attendait à ce qu’il tienne aussi longtemps. D’ailleurs, en réalité, il n’agonise pas, au sens strict du terme : ses maîtres m’ont expliqué qu’il n’arrivait plus à se lever, que depuis trois jours il s’urinait dessus. Vu son poids (une bonne soixantaine de kilogrammes) et son caractère de putois, ils n’ont pu que le regarder macérer dans ses excréments.

Kenzo, je l’ai vu grandir. Depuis son premier vaccin. Une boule de poil soyeux, un petit agneau, devenu bien trop vite un immense patou à la laine embroussaillée.
Je l’ai vu grandir, je l’ai vu vivre. D’abord en liberté, puis dans un jardin bien clôturé. Il mangeait les poules des voisins, et puis, il faisait peur à tout le monde. J’ai vu son maître – il habite sur la route entre la clinique et mon domicile – le promener, trois fois par jour au moins. Il suivait la petite route puis bifurquait dans un chemin, descendait le coteau le long du bois puis suivait la clôture du pré mitoyen. Il descendait au cœur du val, le long du ruisseau, là où nichent les hérons, puis remontait vers la route qui le ramenait à sa maison.
Je l’ai vu grandir, je l’ai vu vivre, je vais l’euthanasier.

Je n’étais jamais rentré chez ces gens. Ce sont pourtant presque des voisins. J’ai serré des mains, j’ai traversé une cuisine, un couloir, et puis, un garage. Kenzo ne m’a même pas grogné dessus. Il est encore plus mal que je ne le croyais…
Nous mettons la muselière, par prudence. Je lui rase la patte, pose mon garrot, insère mon cathéter. Il n’y a presque rien à dire : nous avons déjà évoqué l’euthanasie et discuté de son déroulement. Je prends ma seringue. L’anesthésique d’abord. L’odeur d’urine est suffocante. Il perd conscience si rapidement… L’euthanasique ensuite. Il est mort, je crois, avant même que je l’injecte, en s’endormant, avec l’anesthésique. Vite, si vite, près de son maître qui le caressait, et se tenait devant lui.

Je lui retire sa muselière, j’ôte le cathéter. Je range mon garrot, mes aiguilles, mes flacons, je serre des mains, traverse le couloir, puis la cuisine. Je les regarde prendre les pelles. Il faut s’en aller.

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Jour quatorze. Motif : euthanasie.

Jour quatorze.

Motif : euthanasie

Kenzo se meurt. Ce n’est une surprise pour personne, son cancer a été diagnostiqué il y a six mois déjà, et personne ne s’attendait à ce qu’il tienne aussi longtemps. D’ailleurs, en réalité, il n’agonise pas, au sens strict du terme : ses maîtres m’ont expliqué qu’il n’arrivait plus à se lever, que depuis trois jours il s’urinait dessus. Vu son poids (une bonne soixantaine de kilogrammes) et son caractère de putois, ils n’ont pu que le regarder macérer dans ses excréments.

Kenzo, je l’ai vu grandir. Depuis son premier vaccin. Une boule de poil soyeux, un petit agneau, devenu bien trop vite un immense patou à la laine embroussaillée.
Je l’ai vu grandir, je l’ai vu vivre. D’abord en liberté, puis dans un jardin bien clôturé. Il mangeait les poules des voisins, et puis, il faisait peur à tout le monde. J’ai vu son maître – il habite sur la route entre la clinique et mon domicile – le promener, trois fois par jour au moins. Il suivait la petite route puis bifurquait dans un chemin, descendait le coteau le long du bois puis suivait la clôture du pré mitoyen. Il descendait au cœur du val, le long du ruisseau, là où nichent les hérons, puis remontait vers la route qui le ramenait à sa maison.
Je l’ai vu grandir, je l’ai vu vivre, je vais l’euthanasier.

Je n’étais jamais rentré chez ces gens. Ce sont pourtant presque des voisins. J’ai serré des mains, j’ai traversé une cuisine, un couloir, et puis, un garage. Kenzo ne m’a même pas grogné dessus. Il est encore plus mal que je ne le croyais…
Nous mettons la muselière, par prudence. Je lui rase la patte, pose mon garrot, insère mon cathéter. Il n’y a presque rien à dire : nous avons déjà évoqué l’euthanasie et discuté de son déroulement. Je prends ma seringue. L’anesthésique d’abord. L’odeur d’urine est suffocante. Il perd conscience si rapidement… L’euthanasique ensuite. Il est mort, je crois, avant même que je l’injecte, en s’endormant, avec l’anesthésique. Vite, si vite, près de son maître qui le caressait, et se tenait devant lui.

Je lui retire sa muselière, j’ôte le cathéter. Je range mon garrot, mes aiguilles, mes flacons, je serre des mains, traverse le couloir, puis la cuisine. Je les regarde prendre les pelles. Il faut s’en aller.

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Jour treize. Motif : pas en forme.

Jour treize.

Motif : Pas en forme.

– Pas en forme. Depuis 4-5 jours, mais surtout depuis hier. Il toussote un peu, comme s’il voulait cracher quelque chose. Il mange, il joue, mais pas comme d’habitude.

M. Lèze a l’air ennuyé. Je crois qu’il se demande s’il était bien nécessaire de venir. Je crois qu’il a peur que je lui dise qu’il s’inquiète pour rien, sans même examiner son chien. Il triture la laisse et joue un peu avec sa poignée, tire sur son T-shirt comme s’il voulait le rajuster.

« Pas comme d’habitude ». Avec un mini-symptôme respiratoire pour me guider. Ça pourrait être n’importe quoi. Voyons. Minet, outre un nom idiot, n’a aucun historique particulier. C’est un setter anglais mâle de 4 ans qui consacre l’essentiel de son existence à courir partout, tout le temps, et accepte de s’arrêter de temps en temps pour manger, jouer, et, en désespoir de cause, dormir. De préférence étalé de tout son long au soleil. Une vraie vie de chien.

Minet est sur la table d’examen. Trop calme, effectivement. Il regarde son maître qui me regarde. M. Lèze a l’air ennuyé. Comme si son dossier était… trop faible. Je suis assis à mon fauteuil, penché en avant. Je regarde Minet qui respire. Discordance. Discordance modérée, mais discordance. Quand on respire calmement, l’abdomen se gonfle en même temps que le thorax. Là, l’abdomen se gonfle quand le thorax se vide. C’est très discret, mais ça et la toux… ? Je me lève et tout en palpouillant Minet, en parlant de tout et de rien, je prends sa température. 39,1°C.

– Je suis venu pour rien, s’inquiète son maître ?

Je le rassure. Ou plutôt non. Non, il n’est pas venu pour rien. Je finis distraitement l’examen superficiel et chausse mon stéthoscope. Le cœur : rien. J’écoute attentivement les poumons. Rien à gauche, ni en haut, ni en bas. Ça ne va pas être ça. Ou alors je vais finir par faire une radio de peur de manquer une pneumonie trop discrète. On ne les entend pas souvent, ces saletés. Rien à droite, ni en haut, ni… Je repose mon stéthoscope en haut à droite, très en arrière, à la limite des dernières côtes. Il y a un truc bizarre. Un… Un je-sais-pas-mais-ce-bruit-n’a-rien-à-faire-là-et-en-plus-je-ne-l’identifie-pas. Je pose mon pavillon de l’autre côté du thorax, exactement à la même hauteur. J’écoute. Un gargouillis digestif. Rien. Je réécoute à droite. C’est toujours là. Je me lève, ferme la fenêtre pour enfermer dehors les bruits de la rue, et retourne écouter, les sourcils bien froncés. Je me bagarre avec l’orientation des embouts d’oreille, pour capter au mieux le son. Frotte le pavillon sur le poil, pour voir si c’est son mouvement provoqué par les mouvements respiratoires qui crée ce bruit. Non, ce n’est pas ça. C’est bien dedans. Ça frotte. Dedans. Et là, uniquement là.

J’explique à M. Lèze ce que j’ai entendu. Ne lui cache pas que la chose est inhabituelle, et sérieuse. Dans ma tête, j’ai déjà un diagnostic. Minet court partout, tout le temps, il tourne et vire dans les champs, la gueule grande ouverte et la babine pendante. A tous les coups il a inhalé une graine, qui est partie se loger au fond du lobe pulmonaire et a créé une pneumonie focale, et probablement une pleurésie. La seule question que je me pose alors est : « faut-il aller sortir cette saloperie, ou bien a-t-on une chance qu’un granulome l’enkyste si je contrôle l’infection ? »

Je le place sur la table de radiographie, le couche sur le côté et lui étire les membres. Puis sur le dos, la même. Sur l’écran de l’ordinateur apparaissent les clichés non filtrés, sur lesquels, comme d’habitude, j’essaie en vain de comprendre quelque chose. Très rapidement – quand je pense à la galère des bains de développement que nous utilisions avant ! – les clichés définitifs apparaissent. J’avais raison : pneumonie, et probablement pleurésie, focale.

Je montre les images à M. Lèze, lui explique mon scénario, puis le ramène en salle de consultation. Non, il n’est pas venu pour rien… Il ne triture plus du tout la laisse.

Le pronostic est réservé… je lui explique mes doutes : je ne pense pas qu’une chirurgie soit une bonne idée, mais je vais quand même transférer le dossier à une consœur référente, histoire de voir ce qu’elle en pense. En attendant, je bombarde en antibiotiques. J’enfourche (copyright @SheetyShet ) à nouveau mon stéthoscope pour bien me remettre le son dans les oreilles. Je vais vouloir le contrôler souvent.

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Jour treize. Motif : pas en forme.

Jour treize.

Motif : Pas en forme.

– Pas en forme. Depuis 4-5 jours, mais surtout depuis hier. Il toussote un peu, comme s’il voulait cracher quelque chose. Il mange, il joue, mais pas comme d’habitude.

M. Lèze a l’air ennuyé. Je crois qu’il se demande s’il était bien nécessaire de venir. Je crois qu’il a peur que je lui dise qu’il s’inquiète pour rien, sans même examiner son chien. Il triture la laisse et joue un peu avec sa poignée, tire sur son T-shirt comme s’il voulait le rajuster.

« Pas comme d’habitude ». Avec un mini-symptôme respiratoire pour me guider. Ça pourrait être n’importe quoi. Voyons. Minet, outre un nom idiot, n’a aucun historique particulier. C’est un setter anglais mâle de 4 ans qui consacre l’essentiel de son existence à courir partout, tout le temps, et accepte de s’arrêter de temps en temps pour manger, jouer, et, en désespoir de cause, dormir. De préférence étalé de tout son long au soleil. Une vraie vie de chien.

Minet est sur la table d’examen. Trop calme, effectivement. Il regarde son maître qui me regarde. M. Lèze a l’air ennuyé. Comme si son dossier était… trop faible. Je suis assis à mon fauteuil, penché en avant. Je regarde Minet qui respire. Discordance. Discordance modérée, mais discordance. Quand on respire calmement, l’abdomen se gonfle en même temps que le thorax. Là, l’abdomen se gonfle quand le thorax se vide. C’est très discret, mais ça et la toux… ? Je me lève et tout en palpouillant Minet, en parlant de tout et de rien, je prends sa température. 39,1°C.

– Je suis venu pour rien, s’inquiète son maître ?

Je le rassure. Ou plutôt non. Non, il n’est pas venu pour rien. Je finis distraitement l’examen superficiel et chausse mon stéthoscope. Le cœur : rien. J’écoute attentivement les poumons. Rien à gauche, ni en haut, ni en bas. Ça ne va pas être ça. Ou alors je vais finir par faire une radio de peur de manquer une pneumonie trop discrète. On ne les entend pas souvent, ces saletés. Rien à droite, ni en haut, ni… Je repose mon stéthoscope en haut à droite, très en arrière, à la limite des dernières côtes. Il y a un truc bizarre. Un… Un je-sais-pas-mais-ce-bruit-n’a-rien-à-faire-là-et-en-plus-je-ne-l’identifie-pas. Je pose mon pavillon de l’autre côté du thorax, exactement à la même hauteur. J’écoute. Un gargouillis digestif. Rien. Je réécoute à droite. C’est toujours là. Je me lève, ferme la fenêtre pour enfermer dehors les bruits de la rue, et retourne écouter, les sourcils bien froncés. Je me bagarre avec l’orientation des embouts d’oreille, pour capter au mieux le son. Frotte le pavillon sur le poil, pour voir si c’est son mouvement provoqué par les mouvements respiratoires qui crée ce bruit. Non, ce n’est pas ça. C’est bien dedans. Ça frotte. Dedans. Et là, uniquement là.

J’explique à M. Lèze ce que j’ai entendu. Ne lui cache pas que la chose est inhabituelle, et sérieuse. Dans ma tête, j’ai déjà un diagnostic. Minet court partout, tout le temps, il tourne et vire dans les champs, la gueule grande ouverte et la babine pendante. A tous les coups il a inhalé une graine, qui est partie se loger au fond du lobe pulmonaire et a créé une pneumonie focale, et probablement une pleurésie. La seule question que je me pose alors est : « faut-il aller sortir cette saloperie, ou bien a-t-on une chance qu’un granulome l’enkyste si je contrôle l’infection ? »

Je le place sur la table de radiographie, le couche sur le côté et lui étire les membres. Puis sur le dos, la même. Sur l’écran de l’ordinateur apparaissent les clichés non filtrés, sur lesquels, comme d’habitude, j’essaie en vain de comprendre quelque chose. Très rapidement – quand je pense à la galère des bains de développement que nous utilisions avant ! – les clichés définitifs apparaissent. J’avais raison : pneumonie, et probablement pleurésie, focale.

Je montre les images à M. Lèze, lui explique mon scénario, puis le ramène en salle de consultation. Non, il n’est pas venu pour rien… Il ne triture plus du tout la laisse.

Le pronostic est réservé… je lui explique mes doutes : je ne pense pas qu’une chirurgie soit une bonne idée, mais je vais quand même transférer le dossier à une consœur référente, histoire de voir ce qu’elle en pense. En attendant, je bombarde en antibiotiques. J’enfourche (copyright @SheetyShet ) à nouveau mon stéthoscope pour bien me remettre le son dans les oreilles. Je vais vouloir le contrôler souvent.

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Jour dix. Motif : accident

Jour dix

Motif : accident.

C’est. D’une. Brutalité. Sans. Nom.

Ils ont appelé vers 19h30. Ils avaient quinze minutes de route. J’avais donc dix minutes pour me préparer : allumer la radio, monter une perfusion, sortir le cathéter, chauffer une cage, attraper les antalgiques.

– Nous avons écrasé notre chien. Les deux pattes arrières, elle sont cassées.

Je n’ai même pas discuté. Pour quoi faire ? Venez, tout de suite, j’y serai avant vous.

Je ne suis de garde que depuis une demi-heure. Le temps d’achever mes préparatifs, ils sont entrés, avec un minuscule panier contenant un minuscule chien emballé dans une couverture. Seule sa tête dépassait. Un petit bout de museau de pinscher en état de choc. Shiff Sherrington. Trauma médullaire. Il n’a pas mal. Enfin si. Mais… il n’est pas vraiment conscient. Je le soulève, il tourne à peine la tête. Réflexe proprioceptif ou … ? Ses pattes arrières pendent, fracassées. Je ne sais pas comment il est encore en vie. Je regarde le monsieur. La dame sort en pleurant. Il n’y a pas vraiment besoin de mot, mais il faut les dire. Je ne peux rien pour lui.

Je ne peux rien pour lui

– Je le sais. Je suis venu pour…

Pour que je lui fasse sans attendre une injection d’anesthésiques. En intra-musculaire, pour commencer. En une minute ou deux, la tétanie s’efface, son cou retourné se détend. Il dort tandis que je lui tonds la patte et pose mon cathéter. Un dérisoire bout de plastique jaune pour une minuscule veine de chien en hypotension. Je scotche. J’injecte, des anesthésiques encore, à doses massives. Le sommeil s’approfondit, et j’injecte l’euthanasique.

Son maître n’est pas resté silencieux. Moi non plus, d’ailleurs, j’ai stimulé sa parole. Il y a des silences qui doivent être occupés. Il m’a expliqué l’accident, le truc idiot, le chien sourd, et aveugle, ils y faisaient attention, toujours. Ils savaient que ça pouvait arriver. La culpabilité sera très dure à effacer. Je le dis, je l’appuie, c’est une évidence, c’est normal. Ça arrive, ça arrivera toujours, et on ne peut pas ne pas culpabiliser. J’évite les « c’est un très bel âge » ou les « il a été heureux ». Ce monsieur n’a pas besoin de formules creuses. Il vit depuis plus de seize ans avec ce chien. Et il finit comme ça, entre mes mains. J’explique l’état de choc, la perte de conscience qui préserve l’organisme. Oui, il a souffert. Mais pas autant qu’il peut l’imaginer. Il s’est lui-même débranché. Et maintenant, c’est terminé.

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Jour dix. Motif : accident

Jour dix

Motif : accident.

C’est. D’une. Brutalité. Sans. Nom.

Ils ont appelé vers 19h30. Ils avaient quinze minutes de route. J’avais donc dix minutes pour me préparer : allumer la radio, monter une perfusion, sortir le cathéter, chauffer une cage, attraper les antalgiques.

– Nous avons écrasé notre chien. Les deux pattes arrières, elle sont cassées.

Je n’ai même pas discuté. Pour quoi faire ? Venez, tout de suite, j’y serai avant vous.

Je ne suis de garde que depuis une demi-heure. Le temps d’achever mes préparatifs, ils sont entrés, avec un minuscule panier contenant un minuscule chien emballé dans une couverture. Seule sa tête dépassait. Un petit bout de museau de pinscher en état de choc. Shiff Sherrington. Trauma médullaire. Il n’a pas mal. Enfin si. Mais… il n’est pas vraiment conscient. Je le soulève, il tourne à peine la tête. Réflexe proprioceptif ou … ? Ses pattes arrières pendent, fracassées. Je ne sais pas comment il est encore en vie. Je regarde le monsieur. La dame sort en pleurant. Il n’y a pas vraiment besoin de mot, mais il faut les dire. Je ne peux rien pour lui.

Je ne peux rien pour lui

– Je le sais. Je suis venu pour…

Pour que je lui fasse sans attendre une injection d’anesthésiques. En intra-musculaire, pour commencer. En une minute ou deux, la tétanie s’efface, son cou retourné se détend. Il dort tandis que je lui tonds la patte et pose mon cathéter. Un dérisoire bout de plastique jaune pour une minuscule veine de chien en hypotension. Je scotche. J’injecte, des anesthésiques encore, à doses massives. Le sommeil s’approfondit, et j’injecte l’euthanasique.

Son maître n’est pas resté silencieux. Moi non plus, d’ailleurs, j’ai stimulé sa parole. Il y a des silences qui doivent être occupés. Il m’a expliqué l’accident, le truc idiot, le chien sourd, et aveugle, ils y faisaient attention, toujours. Ils savaient que ça pouvait arriver. La culpabilité sera très dure à effacer. Je le dis, je l’appuie, c’est une évidence, c’est normal. Ça arrive, ça arrivera toujours, et on ne peut pas ne pas culpabiliser. J’évite les « c’est un très bel âge » ou les « il a été heureux ». Ce monsieur n’a pas besoin de formules creuses. Il vit depuis plus de seize ans avec ce chien. Et il finit comme ça, entre mes mains. J’explique l’état de choc, la perte de conscience qui préserve l’organisme. Oui, il a souffert. Mais pas autant qu’il peut l’imaginer. Il s’est lui-même débranché. Et maintenant, c’est terminé.

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Jour neuf. Motif : Œil fermé

Jour neuf

Motif : Œil fermé

Ce croisé de dogues en tout genre est magnifique. Et adorable. Cela fait trois minutes que je me consacre activement à le caresser, le papouiller et le complimenter en faisant mollement semblant de l’examiner. Il bavouillait de trouille sur la table. Maintenant, il ne bave plus, et cherche ma main. C’est la dernière consultation de la journée, je suis épuisé, je n’ai plus les idées très claires, j’ai besoin d’un câlin, ça tombe bien : il est disponible.

Bon, mais cet œil. « Fermé, un peu mais pas beaucoup, depuis hier » ?

Moi je ne vois rien. La cornée me semble lisse, rien n’accroche la lumière. Pas de conjonctivite (il a les muqueuses franchement pâles, d’ailleurs), une crassouille au coin de l’œil, j’esquive sa langue lorsque je me penche pour mieux regarder. Pas de baiser : « on ne se connaît que depuis dix minutes, j’ai l’âge d’être ton père et en fait je me suis occupé de toi quand tu avais deux mois. Et tu es un chien, tu passes tes journées à manger des saloperies, te lécher le sexe et l’anus. Non. »

Je m’éloigne un peu. Il y a clairement une dissymétrie, même quand il ferme un peu les deux yeux sur le mode « encore des caresses ». J’attrape la fluorescéine. Une goutte de jaune. J’attends. Je discute avec sa propriétaire, lui explique que je n’ai rien vu mais que ce colorant peut nous révéler une petite blessure de la cornée, un ulcère : il n’adhère pas à l’épithélium, la peau superficielle de la cornée, mais au stroma, sa couche de structure, la plus épaisse. S’il y a un point jaune, c’est que la couche de structure est mise à nu.

Nous discutons de ses muqueuses, aussi. Elle trouve comme moi qu’il est très pâle, depuis quelques temps. Elle n’a rien remarqué d’autre d’anormal. Dans ma tête, dans mon ventre, l’alarme se renforce. Mort aux rats, mort aux rats. A-t-elle ce type de poison chez elle ? Oui, mais le chien n’y a jamais accès. Comme tous les chiens et chats empoisonnés que je réceptionne, ou presque. On va contrôler ça : rendez-vous demain matin pour une prise de sang qui sera amenée au labo directement, ce sont des prélèvements qui attendent mal. J’en profiterai pour faire un hématocrite et vérifier si je me fais des idées.

L’œil.

L’œil ?

Oui, ah, le jaune a atteint le bout de la narine via le canal lacrymal qui permet aux larmes de filer de l’œil au nez (vous savez, celui qui vous oblige à avoir des mouchoirs à portée quand vous regardez Rémi Sans Famille). La cornée ? Oui, il y a bien un petit point qui accroche, là. Minuscule. Je ferme les paupières pour le balayer : il est toujours là. Je sors ma loupe. Oui, c’est une dépression punctiforme de moins d’un millimètre de diamètre. Il y a bien un ulcère, probablement causé par un corps étranger. Je ne crois pas qu’il y ait quoi que ce soit au fond, mais je ne suis pas certain. Il est tellement petit qu’il pourrait guérir tout seul. Je tente, ou pas ?

Je ne tente pas vue l’angoisse manifeste de sa propriétaire. Une pommade antibiotique, qui a de plus de bonne qualités lubrifiantes. Le chien n’a pas très mal mais ça le soulagera, quand même.

Et demain, on fera une prise de sang. Et des câlins, si on a le temps.

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Jour neuf. Motif : Œil fermé

Jour neuf

Motif : Œil fermé

Ce croisé de dogues en tout genre est magnifique. Et adorable. Cela fait trois minutes que je me consacre activement à le caresser, le papouiller et le complimenter en faisant mollement semblant de l’examiner. Il bavouillait de trouille sur la table. Maintenant, il ne bave plus, et cherche ma main. C’est la dernière consultation de la journée, je suis épuisé, je n’ai plus les idées très claires, j’ai besoin d’un câlin, ça tombe bien : il est disponible.

Bon, mais cet œil. « Fermé, un peu mais pas beaucoup, depuis hier » ?

Moi je ne vois rien. La cornée me semble lisse, rien n’accroche la lumière. Pas de conjonctivite (il a les muqueuses franchement pâles, d’ailleurs), une crassouille au coin de l’œil, j’esquive sa langue lorsque je me penche pour mieux regarder. Pas de baiser : « on ne se connaît que depuis dix minutes, j’ai l’âge d’être ton père et en fait je me suis occupé de toi quand tu avais deux mois. Et tu es un chien, tu passes tes journées à manger des saloperies, te lécher le sexe et l’anus. Non. »

Je m’éloigne un peu. Il y a clairement une dissymétrie, même quand il ferme un peu les deux yeux sur le mode « encore des caresses ». J’attrape la fluorescéine. Une goutte de jaune. J’attends. Je discute avec sa propriétaire, lui explique que je n’ai rien vu mais que ce colorant peut nous révéler une petite blessure de la cornée, un ulcère : il n’adhère pas à l’épithélium, la peau superficielle de la cornée, mais au stroma, sa couche de structure, la plus épaisse. S’il y a un point jaune, c’est que la couche de structure est mise à nu.

Nous discutons de ses muqueuses, aussi. Elle trouve comme moi qu’il est très pâle, depuis quelques temps. Elle n’a rien remarqué d’autre d’anormal. Dans ma tête, dans mon ventre, l’alarme se renforce. Mort aux rats, mort aux rats. A-t-elle ce type de poison chez elle ? Oui, mais le chien n’y a jamais accès. Comme tous les chiens et chats empoisonnés que je réceptionne, ou presque. On va contrôler ça : rendez-vous demain matin pour une prise de sang qui sera amenée au labo directement, ce sont des prélèvements qui attendent mal. J’en profiterai pour faire un hématocrite et vérifier si je me fais des idées.

L’œil.

L’œil ?

Oui, ah, le jaune a atteint le bout de la narine via le canal lacrymal qui permet aux larmes de filer de l’œil au nez (vous savez, celui qui vous oblige à avoir des mouchoirs à portée quand vous regardez Rémi Sans Famille). La cornée ? Oui, il y a bien un petit point qui accroche, là. Minuscule. Je ferme les paupières pour le balayer : il est toujours là. Je sors ma loupe. Oui, c’est une dépression punctiforme de moins d’un millimètre de diamètre. Il y a bien un ulcère, probablement causé par un corps étranger. Je ne crois pas qu’il y ait quoi que ce soit au fond, mais je ne suis pas certain. Il est tellement petit qu’il pourrait guérir tout seul. Je tente, ou pas ?

Je ne tente pas vue l’angoisse manifeste de sa propriétaire. Une pommade antibiotique, qui a de plus de bonne qualités lubrifiantes. Le chien n’a pas très mal mais ça le soulagera, quand même.

Et demain, on fera une prise de sang. Et des câlins, si on a le temps.

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Jour six. Motif : éternuements.

Jour six

Motif : Éternuements

Je suis perplexe. Ce petit bouledogue français ne cesse d’accumuler les troubles bénins (ou parfois pas du tout bénins) sans lien évident entre eux. Au fil des années, problèmes cutanés (pyodermite, gale, atopie), digestifs (abcès de glande anale, gastrite, pancréatite chronique), locomoteurs (une suspicion de névrite), ophtalmologiques (distichiasis et conjonctivites associée), cardiologiques (une dégénérescence mitrale) et maintenant respiratoires. Une pneumonie, pour allonger le dossier.

J’ai tout, vraiment tout retourné. Je l’ai même deux fois référé, c’est à dire, confié à des vétérinaires spécialistes pour confirmer ou infirmer mon diagnostic.

Bien sûr, il a des tonnes de facteurs de risques. C’est un bouledogue, déjà : handicapé respiratoire, mal conformé, tout tordu, avec des yeux exorbité. Il est trop gros, en plus. Mais on tient le bon bout, avec une perte de poids constante et régulière depuis six mois.

Il a deux chances : une propriétaire très attentive – au point qu’il nous faut parfois nous surveiller, nous aurions tendance à sous-estimer ses observations, par saturation. Et une assurance. Je n’aimerais pas être son assureur.

C’est également un patient exemplaire, toujours content de venir nous voir – avec tout ce que nous lui avons fait subir ! – et particulièrement sage. Aujourd’hui, il vient pour des éternuements. J’aurais tendance à prendre ça par-dessus la jambe, mais sachant qu’il sort d’une pneumonie, je suis suspicieux. Est-ce sa propriétaire qui s’inquiète car nous venons de stopper le traitement ? Ou bien a-t-il autre chose, réellement ? Rechuterait-il ? Mais quel rapport entre une pneumonie et une rhinite ?

J’examine ses yeux, il halète, confiant, la langue pendante, assis, heureux. Il profite des papouilles, tente un bisou – trop petit, gamin, je me tiens loin ! Deux trois crassouilles au coin des yeux, pas de conjonctivite, quelques cils ectopiques qui le chatouillent. Je palpe ses nœuds lymphatiques. Rien. Il s’appuie contre mes mains. Je m’assieds sur la table, et le prends sur les genoux, le tournant vers sa maîtresse, assise, attentive. J’écoute son cœur, le relève, ses antérieurs sur ma cuisse gauche, ses postérieurs sur la droite. Je l’entoure avec mon bras, le contient doucement et calme sa respiration. Rien dans les poumons. Renforcement des bruits de la trachée, ou du nez, pas de mucus. J’appuie sur sa trachée, aucune réaction. J’écoute son cœur, en passant. Souffle systolique apexien gauche, grade 3/6, comme d’habitude.

Je le repose sur la table et le fais asseoir, prend mon otoscope, et tente une observation directe des cavités nasales. La plupart du temps, les chiens éternuent, se détournent, bref, fuient, et sur de si petits animaux, passer la virgule de cartilage qui obture la narine est un challenge insurmontable. Dans ce cas, j’ai deux avantages : sa patience à toute épreuve et la chirurgie des narines qui, tout jeune, lui a permis de respirer malgré son handicap, son syndrome brachycéphale.

Le syndrome brachycéphale… Comment vous expliquer cette magnifique cascade de troubles ? Imaginez un ensemble de symptômes liés à l’anomalie de conformation de tous les chiens (et chats) à face plate. L’idée est simple : on leur a enfoncé le museau dans le crâne. On l’a martelé pour l’aplatir et l’épater, du coup : les yeux sont trop saillants, sujets à des conjonctivites, distichiasis, entropions, ulcères, voire à la luxation du globe. Les narines sont trop fermées, ce qui gêne l’entrée de l’air à l’inspiration, du coup l’animal force, force pour inspirer. Essayez chez vous : bouchez-vous le nez aux trois quarts et forcez pour inspirer. Vous sentez votre estomac remonter vers votre cœur, et, peut-être une envie de vomir poindre le bout de son nez (plat) ? Faites ça à chaque respiration, vivez avec le thorax à l’horizontale comme tout quadrupède qui se respecte, et je vous promets une belle hernie hiatale (l’estomac qui s’enfonce dans le thorax à travers le diaphragme) associée à des reflux gastro-oesophagiens, car le cardia, le sphincter qui ferme l’estomac, le fermera beaucoup moins bien. Les acides vont remonter vers la gorge et venir irriter les cartilages qui constituent la porte d’entrée de la trachée, le voile du palais (qui est trop en arrière et trop long chez les brachycéphales et a tendance à pendre dans la trachée…), les amygdales, bref, toute la gorge, le carrefour entre les voies digestives et respiratoires. Vous êtes-vous déjà étouffé en avalant de travers, en ayant l’impression que vous alliez y passer ? C’est le quotidien de ces chiens qui sont, du coup, à risque de pneumonie par inhalation/fausse déglutition.

Bref. Je commençais à inspecter les cavités nasales du bouledogue, heureux d’être comme d’habitude au centre de mon attention. A droite, comme à gauche : des muqueuses sans doute trop rouge, mais des cavités dégagées, pas gonflées, pas de mucus, pas de secrétions, rien. Juste un peu trop de rougeur.

Une simple irritation ? Je reprends avec sa propriétaire. Elle ne fume pas, elle ne fait pas brûler d’encens, elle n’organise pas de soirée avec machine à fumée chez elle, elle n’a pas repeint son appartement, elle ne vit pas au-dessus d’une usine pétrochimique et elle ne participe pas aux nuits debout et ne s’expose donc a priori pas aux fumigènes de la maréchaussée.

Une allergie, alors ? L’hypothèse est séduisante, sachant que le diagnostic d’atopie a déjà été posé. Je prends.

Un essai avec des anti-histaminiques. Si ça échoue et s’aggrave, corticoïdes. Et si j’ai un doute, on retournera aux radiographies, mais je n’y crois pas.

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Jour deux. Motif : vaccination

Jour deux

Motif : vaccination

Un berger allemand. Il n’y en a plus tant que ça, des bergers allemands. A l’époque de Mabrouk (que je n’ai pas connue, enfin en tout cas pas en tant que véto), c’était un des chiens n°1 en France. Et puis, bon, ils faisaient peur, finalement, quand ils n’étaient pas sur une planche à voile à la télé. Le « chien-loup ». Et la reproduction massive aidant – c’est toujours la même histoire quand une race a le malheur d’être à la mode – on a vu se développer et exploser les problèmes de hanches malformées, ce qui n’a pas aidé à la bonne image de la marqu… heu de la race.
Aujourd’hui, de toute façon, ce sont plutôt des petites races qui sont à la mode. Avec des poils ras. Plus facile à gérer, à entretenir à l’intérieur. Comme les chats, dont le nombre et la proportion augmentent considérablement. Les races à la mode, aujourd’hui, ce sont les Jack Russel terriers (quoique, ça commence à passer) et les bouledogues français.

Bref. Mon berger allemand vient pour une consultation vaccinale. Un examen annuel de santé. Comme vous voulez. Une consultation dont le but est de faire un bilan de santé (ça c’est mon objectif prioritaire) et de faire une injection de vaccins (ça c’est en général l’objectif prioritaire du maître), de préférence le plus vite possible (ça c’est en général l’objectif prioritaire du chien, qui ne s’accorde pas très bien avec le mien).

C’est une drôle de consultation, la consultation vaccinale :
– elle n’est pas obligatoire (sauf pour la rage si on doit voyager à l’étranger), mais souvent vécue comme telle. Ou en tout cas comme une contrainte.
– elle est très intéressante, mais rarement appréhendée à sa juste valeur, que ce soit par le maître ou même par le vétérinaire, parfois (sans parler du chien).

C’est la première fois que je vois Mabrouk. La première fois que je vois son maître, aussi. Hasards du planning, puisque nous le vaccinons depuis sept ans déjà. Il est toujours tombé sur mes confrères. Mabrouk a très, très envie d’être ailleurs. Il halète, il bave, il neurovégétative. Je baisse la table d’examen, je vois son maître serrer la mâchoire. En imaginant l’effort à faire pour mettre les 35kg du berger sur le plateau ? Je le vois se pencher, et arrête son geste. Ce type a le dos ruiné. Je m’assieds sur la table, à 30 cm du sol, fait asseoir monsieur Hutin sur une chaise, et place Mabrouk entre nous. Le chien planque sa grosse tête entre les cuisses de son maître. Je vais commencer par les fesses, alors. Palpation des cuisses, exploration des nœuds lymphatiques, palpation abdominale, sa rate est grosse, mais normale. Je lui caresse le dos, je parle, de tout, de rien. Je sens une tension, j’y reviendrai. Je prends mon stéthoscope, il a un cœur parfait. Rien à la respiration. J’apprends que Mabrouk a une peur panique des orages, étendue aux coups de vent et aux explosions – tout a commencé avec un feu d’artifice, un quatorze juillet. Qu’il se promène partout en liberté dans le micro-village où ils habitent, mais qu’il sort de moins en moins et reste de plus en plus collé à son maître. Un « hyper-attachement raisonnable » qui leur convient très bien, à tous les deux.
Je lui palpe les testicules, à peu près symétriques, et de consistance normale. Je pousse l’outrage jusqu’au thermomètre. 38,4. Mabrouk bave.

L’air de rien, en le poussant et le caressant, je le fais tourner sur lui-même. Je crois que Mabrouk n’a rien vu venir. Il planque sa tête entre mes cuisses comme il le faisait avec son maître. Je palpe, je caresse. Nœuds lymphatiques, inspection des dents – parfaites ! -, des oreilles, des conjonctives. Je sors l’ophtalmoscope, le cristallin est limpide mais la rétine est un peu floue. Un début de myopie ? L’otoscope, rien à signaler. Je laisse Mabrouk se retourner vers son maître, et reviens à son dos. M Hutin a continué à me parler de Mabrouk. Je « mmmhh-mmmhhh » et j’acquiesce. Je reprends ma palpation des muscles du dos. Ça coince clairement à la palpation de la jonction thoraco-lombaire. J’attire l’attention de M. Hutin sur la réaction de Mabrouk, le spasme algique. Ce chien a vraiment mal au dos.

Je le libère, le regarde se coucher, puis se relever quand je me lève moi-même. La colonne comme un manche à balai. Oui, Mabrouk a du mal à monter dans la voiture, mais il court, il joue, il lui semble « normal ». Nous discutons arthrose – M. Hutin voit très bien de quoi je parle – et gestion de la douleur. Signes d’alerte. Facilité à sous-estimer la souffrance d’un animal.

Je vais chercher les vaccins, et laisse tomber l’arthrose. Le sujet est abordé, nous y reviendrons, un jour. J’explique les nouveaux protocoles de vaccination, le rythme triennal pour certaines valences, le rythme annuel pour d’autres. Les tenants et aboutissants de nos choix techniques. Je crois que nous n’expliquons pas assez ce que nous faisons à nos clients.

J’injecte, sans y penser. Mabrouk n’a rien senti, mais il bave toujours. Je tamponne le carnet. Serre la main de M. Hutin. C’était une chouette demi-heure.

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Jour un. Motif : problème pour respirer

C’est un chien. Un chien pas tout jeune, le genre rata-border colley qui abonde dans ces campagnes. Une petite quinzaine de kilos, un caractère de chiotte, aussi teigneux et tenace qu’un fox terrier mal luné. Du style à bouffer la taupinière avec la taupe, si ça gratte sous l’herbe du jardin. Extra pour creuser des tranchées.
Du genre à bouffer un crapaud, tiens.
Il n’a pas « juste » un problème pour respirer. Il est à moitié dans le coaltar, il tient à peine assis, ses troisièmes paupières lui couvrent presque les yeux. Il s’affaisse. Je le soutiens pour qu’il ne tombe pas de la table. Les poils de son poitrail sont couverts de salive. Beaucoup de salive.

– Il a vomi, plusieurs fois ce matin, et depuis, il respire bizarrement, il est tout mou, on ne le reconnaît pas.

Il est en train de plonger, oui.
Il est en train de plonger et j’ai l’impression de revivre la mort d’un chien samedi dernier. Un putain de crapaud.

– Il a bavé beaucoup, longtemps ?
– Oui, mais c’est passé, après et pendant qu’il vomissait.

Je vérifie la gueule. Aucun signe d’inflammation. Vomissements, hypersalivation, troubles digestifs et neurologiques. J’écoute le cœur. Stable. Pas de fièvre. Je connais le chien, je connais ses maîtres, je sais ce qu’ils vont me répondre.

– Il y a des crapauds dans le jardin ? Il a pu sortir, manger un truc toxique ?
– Oui. Non.

Oui. Non. Je vais vérifier l’abdomen, au cas où, mais je n’y crois pas. C’est une de ces foutues intoxication au crapaud, cet ahuri en a forcément mâchonné un. De toute façon, ce sont toujours ces teignes qui attaquent tout ce qui passe dans le terrain, et les chiots qui veulent jouer, qui subissent ce genre d’intoxication. Toxicité digestive, nerveuse, cardiaque. Et la mort. Pas d’antidote, juste des palliatifs à certains symptômes.

Alors je prends le chien dans les bras jusqu’à la baignoire, et je lui rince la gueule avec la douche. Rincer, rincer, rincer, c’est trop tard, mais rincer. Il boit en passant, et vomit aussitôt.

Je lui pose une perfusion, et j’explique. J’ai une quasi-certitude pour le diagnostic. Il n’y a pas vraiment de traitement. Le pronostic est très réservé : pour les chiens de moins de 10kg, aucune chance de s’en sortir. Pour ceux de plus de 20, presque aucun risque. Et pour ses 15kg ? Pour ses troubles digestifs et neuros sans atteinte cardiaque (pour le moment) ?

Pile ou face. Mon boulot va être d’essayer d’orienter le résultat.
Essayer de comprendre, dans l’après-midi, si ses brusques accélérations de rythme cardiaque sont dues à la douleur ou au poison, s’il est pertinent d’injecter plutôt du diltiazem ou de la morphine, si je dois me méfier et sortir l’atropinique ? Poser mon stéthoscope, compter. Le rassurer quand il hallucine. Le caresser. L’accompagner.

Et espérer.

Nuit une

Il est minuit. Je me suis extirpé de mon lit pour aller réécouter le cœur du rata-border colley.

Sauf qu’il n’y a plus rien à écouter.

J’en ai marre.

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Panique hors-bord

Comme à mon habitude, je me suis à moitié assis sur la table, calant sans forcer le petit ratier entre ma hanche et ma main gauches. De la droite, je le caresse et le palpe, nœuds lymphatiques, trachée, ma main glisse et recherche les masses, les irrégularités, appuie doucement sur une paupière pour voir la muqueuse oculaire. Il se dérobe, je le rassure. Je lui parle, tout le temps, doucement, lancinant. Des mots qui ne veulent pas dire grand-chose. Des mots pour occuper l’espace, pour faire un pont, pour accompagner mes gestes. Tout va bien.
Il s’est tendu. En douceur, en lenteur, je garde le contact pour ne pas le laisser s’échapper, sans le coincer, sans le braquer.
Tout va bien.
Près de moi, son maître et sa maîtresse, un couple souriant de personnes âgées ne cessent de me parler alors qu’avec mon stéthoscope sur les oreilles, je n’entends plus que le cœur – un peu rapide, mais parfaitement régulier – et la respiration – normale – du vieux ratier.
Je pose mon stéthoscope. Le monsieur a fini de parler. Je ne sais pas vraiment ce qu’il racontait, je ne sais pas s’il a compris que je ne l’entendais pas, je ne voulais pas le rabrouer. J’ai fait comme si je n’avais pas vu qu’il me parlait. De toute façon, tête penchée, je regardais le chien. Nous faisons comme si de rien n’était. Je ne suis pas malpoli, et il n’est pas ridicule.
Tout va bien.
Le chien tousse. Enfin, pas là, maintenant, en consultation. Non, parfois, à la maison, il tousse. Je palpe sa trachée entre deux caresses peu appuyées. Pas de sensibilité particulière. Reste à voir ses dents et le fond de sa gorge. Je passe ma main droite sous sa gueule, et, avec deux doigts, j’écarte doucement les babines. Je suis assis, je suis presque derrière lui, il découvre ses crocs, je me méfie. Je ne le tiens toujours pas vraiment, mais j’appuie un peu plus le contact. Il menace. J’insiste un peu. Et puis j’esquive le coup de dents dirigé sur ma main droite, tout en le saisissant, cette fois, de la main gauche. J’écarte mon visage. Il se retourne sur ma main gauche, ma prise est mauvaise, je lâche. Il saute de la table, et se réceptionne avec la grâce d’un étudiant vétérinaire qui, en fin de soirée au cercle des élèves, vise son lit et s’endort en se vautrant sur sa table basse.
Tout va b…
Bon, c’est le bordel.
Il se secoue la tête, un peu assommé. Il a vraiment fait un son creux en cognant son crâne sur le carrelage, à la fin de sa culbute. J’évite les plaisanteries sur le vide de sa boîte crânienne, je souris, je le prends à partie.
– Et bien bonhomme ? On panique ? Je ne t’ai pas fait mal, pourtant ?
– Ben oui, Libellule, il ne t’a pas fait mal, le docteur ! reprend sa maîtresse.
– Nous supposons qu’il a été battu, avant, nous l’avons récupéré il y a un an à la SPA, vous savez. Un vieux chien dont personne ne voulait…

Bon.
Je ne sais toujours pas pourquoi il tousse. En tout cas, du coup, j’ai bien vu ses dents, et ce n’est pas à cause du tartre. Le fond de gueule, par contre, je ne sais pas, et je ne saurais pas. Ses propriétaires préfèrent les certitudes. Je propose d’exclure une pathologie pulmonaire en faisant une radio, même si, comme je le leur précise, je n’y crois pas.
Ils sont partants. Le chien, non, clairement.

– Vous allez devoir le museler, docteur !

Oui.
Libellule montre les dents à tout le monde, maintenant. Je ne pourrais pas le reprendre sur la table ou dans les bras, pas aujourd’hui, et ses maîtres ne pourront pas faire grand-chose non plus. Il n’est pas encore en panique, mais il y va tout droit. Pour l’instant, il menace, il gronde, comme un trouillard qui sait qu’il ne peut pas avoir le dessus. Alors va pour un nœud sur le nez. Un lien, plus facile à poser et plus sûr qu’une muselière.

J’appelle une assistante, et nous le surprenons. Nous voyant approcher, il a mordu dans le vide, nous lui avons cloué le bec. Quelques gestes rapides, le tenir fermement, sans le brutaliser, il se tortille, je le suspends par la peau du coup, à deux mains pour l’empêcher de se retourner, mon assistante finit le nœud, il se chie dessus, vide ses glandes anales, urine, j’en ai plein mes godasses, il y en a sur le lien qui étale la merde sur mes mains. Je lâche la peau du coup, le soulève simplement par le thorax, une main de chaque côté, je le cale et le pose sur la table de radio. Tout au long du trajet, il s’est déchaîné, tentant tout à la fois de fuir et de me mordre, étalant à grand coups de queue ses excréments sur son pelage, sur mes bras, ma blouse, la porte, le couloir…

Derrière moi, une assistante a sorti le chariot du ménage.

Je continue à lui parler, fermement, doucement, j’essaie de reprendre un contact que nous avons perdu, je sais que c’est en vain mais la litanie m’aide à canaliser ma colère devant sa stupidité, devant mon échec, devant cette panique qui l’a fait replonger loin dans son passé, et ça pue, je pue, il pue, toute la clinique pue la merde, et en plus sur la radio, il n’y a rien.

La dame, dans le couloir :
– Si vous pouviez lui couper les griffes ? Nous, on ne peut pas ! Parce qu’il est comme ça dès qu’on le contrarie. Il accepte de plus ne plus de choses, mais ça, non !

Alors nous coupons, ses griffes sont si longues qu’elles tordent ses doigts : ce n’est vraiment pas du luxe, non. Mais Libellule panique complètement, il bouge tant et tant qu’évidemment, il saigne un peu d’un doigt. Ce n’est rien, mais lorsque je le repose au sol en faisant glisser le nœud, il constelle de sang le carrelage blanc conchié par sa diarrhée…

– Bon, et bien ses poumons sont nickels à la radio comme à l’auscultation, son cœur est impeccable, il n’a pas de sensibilité à la trachée, pas de tartre, je suppose qu’il a plus ou moins le fond de gueule enflammé, ou qu’il fait quelques reflux gastriques, mais je ne pourrai pas le prouver… et puisqu’il ne tousse pas trop, et bien… nous n’allons rien faire.

Je suis tellement déçu par cette consultation que je m’attends à ce qu’ils soient déçus, eux aussi.

Mais non.

Au milieu de ma salle de consult’, de la merde, du sang et de la pisse, tendis que deux assistantes passent éponge et serpillière, ils sourient.

– Ah, ben on est bien contents alors !

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Chiens

Chiens
Un carlin et un braque de Weimar. Quelques dizaines d’années de sélection les séparent ?
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Second avis

Mme Lauze est venue pour un second avis.

Avec son bouledogue au bout de sa laisse, souriante, inquiète. Attentive. Je l’invite à entrer, me demandant comment me situer. Je suis, moi aussi, souriant, inquiet, et attentif. Vient-elle parce que l’autre est un con, parce qu’il lui a donné une mauvaise nouvelle, parce qu’il l’a prise pour une conne, parce qu’elle n’a rien compris ? Ou juste parce qu’elle ne lui fait pas confiance ? S’est-il trompé, serai-je d’accord avec lui, saurai-je avant de me prononcer, ce qu’il lui a expliqué ? Va-t-elle chercher à me piéger ? Ou veut-elle juste se rassurer ?

J’examine Marty – le bouledogue – en discutant. Je n’ai bien sûr jamais vu ce chien, ni cette dame, et l’exercice suppose que je ne les reverrai jamais. Alors, nous faisons connaissance, quelques banalités, et tout de suite, elle m’explique : le diagnostic, et la prise en charge proposée par le confrère, qui implique une chirurgie. La dernière anesthésie générale sur ce chien s’est plutôt mal passée. Elle espère donc qu’il a tort, qu’il y a moyen d’éviter le bloc. Elle parle vite, mais elle est précise. Il y a une vraie urgence dans son maintien, mais elle se détend. Est-ce parce que je viens de lui demander de m’expliquer précisément ce qu’elle attendait de moi sans commenter ou juger les motivations de cette seconde consultation ? Ou est-ce simplement parce que son chien est à l’aise sur la table de consultation, content d’être papouillé et ausculté ? Et puis d’ailleurs, est-ce que les clients se demandent ce que le vétérinaire va penser d’eux, lorsqu’ils viennent ainsi remettre en doute les compétences d’un confrère ?

La boufiole suspecte, sujet de la chirurgie proposée, ne prête pas vraiment à discussion. Oui, il faut l’enlever, même si Marty n’est vraiment plus très jeune, même s’il est un peu cardiaque, un peu insuffisant respiratoire, un peu mal foutu de partout, en fait, sous le poil ras de sa robe grise. On ne nait pas bouledogue sans devoir faire de lourdes concessions à la physiologie normale de l’espèce canine.

Madame Lauze interroge, s’inquiète et se rassure en constatant que mon avis et celui de mon confrère convergent. Marty, lui, corne, ronfle et s’étouffe joyeusement dans mes bras, où il vient d’aterrir en échouant dans sa tentative de suicide par chute fatale depuis une table de consultation.

Le bât blesse un peu lorsque que je lui précise que si je devais l’anesthésier, je préférerais qu’échographie d’abord son coeur, pour mieux comprendre le souffle entendu. Pour, à plus long terme, accompagner au mieux son vieillissement. A dire vrai, OK, je n’hésiterai pas trop à l’anesthésier sans cet examen. Mais puisqu’il serait très pertinent de le faire, autant le faire avant de l’endormir, non ?

Sauf que…
Sauf que, m’explique-t-elle, le rendez-vous chirurgical avec mon confrère du premier avis est déjà pris. Pour demain. Et que je ne sais pas faire une échocardiographie. Cet examen ne pourra pas être fait pour le lendemain.
Elle ne veut pas annuler.
Et elle ne peut pas repousser, pas sans expliquer à son vétérinaire pourquoi, or elle ne veut pas lui annoncer qu’elle a demandé un second avis. Ne risquerait-il pas de penser qu’elle ne lui fait pas confiance ? Lui, qui, m’explique-t-elle maintenant, est, en plus, un ami ?

Elle se sent coincée. Alors, elle me demande : et si je l’opérais, sans rien dire ? Elle n’y croit pas, ça se voit, mais l’idée lui a traversé l’esprit. Je souris : hors de question. Et puis, de toute façon, il faudrait voir à ne pas le prendre pour un con : ça risque de se voir, que la masse cutanée n’est plus là.

Elle est entrée dans ma salle de consultation en s’inquiétant pour son chien, et pour l’anesthésie. Elle la quitte inquiète pour elle, et pour son ami. Et pour ça, aussi, elle me demande mon avis ?

J’en fais souvent, des « consultations de second avis ». Je suppose que’un certain nombre de mes propres clients vont chercher d’autres réponses, ou d’autres questions. Ca me convient : je ne suis pas susceptible, et je ne suis pas omniscient ou omnicompétent. Il est naturel de chercher à confirmer ou infirmer un diagnostic, un pronostic, ou une proposition de traitement. Même si, bien sûr, dans ces circonstances, je peux ressentir un pincement, un défi ou parfois, même, un petit sentiment de trahison. Personne n’aime être remis en question. Surtout quand on joue aux devinettes avec un diagnostic et que l’on sait bien que l’on pourrait avoir tort. Que le client pourrait avoir mal compris, et raconter n’importe quoi au confrère. Que le confrère pourrait être indélicat, ou pire, incompétent. Que…

Je lui souris, et je lui dis : moi, ça me vexerait, un peu, oui. Mais je comprendrais. Et puis, hé, j’avancerais. A vous de gérer.

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Music

Je le vois quitter le comptoir de l’accueil de la clinique, alors que je sors de salle de consultation. Il a les yeux rouges, et me fuit tout en me disant bonjour, cachant ses larmes.

– Music ?
– Ça va pas fort, Fourrure, ça va pas fort. Tu peux passer le voir à la maison ?

Je… oui, je le laisse s’enfuir. Ce n’est pas le moment de discuter, et oui, bien sûr, oui, je passerai, après les consultations.
Même si je n’en ai aucune envie.

Il n’habite pas loin, à peine à quelques rues de là. M. Marty me présente son épouse, Sylvie, ses rosiers, son salon. Il n’a pas besoin de me présenter Music. Le vieux setter est l’un des piliers de la clinique, même s’il la déteste et se cache toujours au fond du C15 quand son patron vient chercher ses médicaments pour le cœur.

La première fois où je l’ai vu, il y a une bonne dizaine d’années, M. Marty était assis sur une chaise pliante au fond de la salle de radio, le visage dans ses mains. Ce jour là aussi, il pleurait. Music avait bondi au moment où son maître appuyait sur la détente. Une décharge de plombs, ce n’était pas trop grave, mais il y avait perdu un œil. C’était la première fois où nous avions posé un implant de silicone, lors de l’énucléation. Un tout petit peu trop grand, finalement. Mais Music avait continué sa vie de chien épanoui, son maître avait petit à petit digéré sa culpabilité (enfin, à peu près). Music qui continuait à l’accompagner à la chasse, de préférence sans fusil, Music qui était dans sa voiture, partout, tout le temps, Music qui dormait à côté de son lit.

– Tu vois, Fourrure, surtout ces derniers temps, c’est mon chien bien plus que celui de Sylvie.
– Il ne me lâche plus d’une semelle, on croirait qu’il se rassure avec moi. Il n’y voit plus grand chose, le bonhomme.
– Les enfants sont loin, alors, maintenant, c’est lui, notre enfant. Regardez, il y a son portrait, là, sur le mur.

Sur la tapisserie à fleurs du salon, un tableau, Music, avec un faisan dans la gueule. Avec ses deux yeux.
Music est couché sur une couverture, près de la table basse. J’écarte un vase, m’assied près de lui, l’examine. Il s’intéresse aux odeurs de mon pantalon, mais, circonspect, n’ose remuer la queue. Apprécie mes caresses, mais avec prudence. Un peu déshydraté, mais sans plus. Je lui palpe l’abdomen, souple. L’auscultation n’est pas pire que d’habitude, pas d’œdème pulmonaire, malgré la chaleur, ce n’est pas le cœur. Je le lève, M. Marty m’explique qu’il n’y arrive, plus, seul, que les choses se dégradent à se niveau, depuis quelques semaines. Neurologiquement, tout va bien, mais il a mal au dos, très mal au dos.

Ça explique la faiblesse, mais pas la perte d’appétit. J’évoque l’insuffisance rénale, même si je n’y crois pas beaucoup. J’explique cette évolution naturelle et fatale, car c’est la seule hypothèse crédible, dans les choses courantes. J’explique aussi qu’une insuffisance rénale avancée, à cet âge, implique une euthanasie, vue la mocheté de l’agonie associée. Mais je pense que l’arthrose et la douleur sont des coupables bien plus probables. Alors, une injection d’antalgiques, et une prise de sang : je vais aller vérifier ça à la clinique. Music, du coup, s’est levé. Il a titubé un peu, puis est parti se planquer derrière le canapé.

En partant, je suis optimiste. Je leur serre la main, nous sourions, je lui dis que je le rappellerai dans quelques minutes, une fois l’analyse faite. Nous discuterons à ce moment là de la prise en charge de la douleur.

Ça ira.

Ou ça n’ira pas.

Je suis bloqué devant l’analyseur de biochimie. Je relance une urée, pour voir. Cohérente. Sa créatininémie est explosée. Ce ne sont pas mes antalgiques qui vont lui redonner envie de manger… Tout ce qu’il va faire, c’est se dégrader. S’étioler. Mort de merde après une agonie de merde.

Je rappelle.

– Oui allo ? Sa voix est enjouée. Bordel, je lui ai remonté le moral.
– M. Marty ? C’est Fourrure. Je… heu, les résultats sont très mauvais. Pas entre deux, pas limite, juste très mauvais. Je suis désolé… mais ça va mal, très mal se passer.

Un silence.

– Alors, c’est comme ça que ça se finit ?
Vous pouvez venir le chercher ? Je ne veux pas y assister, je ne veux pas le regarder mourir, je ne veux pas le voir agoniser, alors, si c’est ça, alors, le plus tôt, ce sera le mieux.

Mme Marty est en larmes.
– Je suis bête de pleurer, hein, ce n’est qu’un chien !

M. Marty est assis, la tête dans ses mains. Il pleure et cache ses larmes, comme ce jour si lointain où il m’avait amené Music, blessé. Plus de dix ans, déjà, dix ans à le soigner, à plaisanter sur le prix de ses traitements, quand M Marty venait les chercher, tous les 15 jours parce que bon, c’est pas sûr qu’il vivra bien plus, sur sa manière de se cacher au fond du C15 quand son maître passait devant la clinique, à s’inquiéter lors de ses syncopes, à se rassurer lorsqu’il repartait. Ses œdèmes pulmonaires, ses extra-systoles, son œil, sa surdité sélective, son bonheur de chasser, son envie de courir la gueuse, qui avait fini par passer, sa prostate, ses bobos, ses tout petits riens. C’est comme ça que ça se finit. J’emporte Music dans ma voiture, le pose au pied du siège passager à côté de moi. J’ai des poils blancs plein mon T-shirt, et Music se laisse porter. Quand je le pose sur ma table de consultation, seul dans la clinique désertée – ils sont tous partis manger – quand je le pose sur la table de consultation, il s’assied, et me regarde, de ce regard indescriptible de celui qui ne me voit plus mais qui sait où je me trouve. Alors je le caresse, en silence, je lui pose un cathéter, il frémit à peine. Il s’est assis, appuyé contre moi, il s’est assis, et tout doucement, tendrement, il s’est affaissé, il s’est endormi, et moi, moi aussi, tranquillement, j’ai pu pleurer.

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Pourquoi votre chien vous regarde (ce n’est pas que pour demander à manger)

Noël dernier, vautrée dans le canapé chez mes parents, je caresse nonchalamment la chienne de ma soeur, un joli petit bouledogue français qui présentement me fait office de boule anti-stress (en mieux, elle est chaude). Soudain, la voilà qui incline…

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L’instant bleu

Juste une respiration dans un quotidien infernal où les drames et les morts se multiplient, pour un petit câlin impromptu entre deux rescapés qui en avaient bien besoin. Le chiot et rentré chez lui, et, du coup, le chaton l’a suivi – le type a craqué. On ne l’a pas du tout fait exprès.

La chienne l’a adopté.

L'instant bleu
L'instant bleu

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Jambe en l’air

– Il ne se lève pas. Ce matin, quand j’ai servi la gamelle, il n’est pas sorti de la niche.

Je regarde le vieux, très vieux golden, dans le coffre du break de M. Hers. Le poil blanc a mangé le sable doré, la fonte de ses muscles masticateurs souligne cruellement ses arcades sourcilières. Darwin sent l’urine, Darwin sent le vieux chien. Je soulève ce poids plume sans encombre et l’emmène vers la clinique, ignorant les protestations de son maître qui craint que je me salisse.

Couché sur la table, sa maigreur est évidente. C’est la maigreur du vieux chien qui fond, qui sèche, qui s’étiole et s’en va. Il s’est plaint lorsque je l’ai déposé sur la table d’examen, ses postérieurs sont vraiment tombés n’importe comment. Je réarrange ses membres. Il remue la queue. Prudemment. Quête ma main, que je lui concède immédiatement. Il a mal, c’est évident.

– Depuis quelques semaines, il a terriblement maigri. Et c’était pire ces derniers jours, avec les chaleurs de la jeune ! Il était comme fou, je crois même qu’il lui a fait son affaire !
– A 15 ans, il aurait mieux fait de s’abstenir…

On voit souvent des chiens rendus complètement marteaux par le rut. Ils ne mangent plus, ne boivent plus, ils hurlent, ils trépignent et s’épuisent à répondre à un appel irrésistible. S’il a sailli, il a pu se faire mal au dos. Un faux mouvement, une hernie discale qui saute… Idiot, mais crédible.

Je force doucement Darwin à se coucher sur le côté. Il ne résiste pas. Il place bizarrement son postérieur droit. Raide et de travers. Je n’ose y croire, place mes doigts, à la recherche de l’aile de l’ilium, du grand trochanter et de la pointe de l’ischion. Alignés ! Non ? Je redresse le chien, compare avec l’autre côté. Aucun doute : le fémur est déplacé. Luxation, ou fracture du col ?

Je ne dis rien, j’annonce juste que je vais faire une radio.

Mais je sais déjà que tout cela sent bien plus mauvais que l’urine qui souille le poil terni de ses cuisses.

Alors je montre la radio à M. Hers. La tête du fémur gauche, bien ronde et bien en place dans son logement, et puis la tête du fémur droit, complètement luxée. Il m’écoute attentivement. Une hanche luxée, c’est grave, mais ça se réduit, ou, plus souvent, ça s’opère. Il y a plusieurs techniques, elles fonctionnent bien.

Quand le chien n’est pas pourri d’arthrose.

Quand le chien a encore des muscles pour supporter son poids.

Quand le chien est capable de supporter une anesthésie et une chirurgie lourde, et de s’en remettre.

Quand la douleur et la lourdeur de ces interventions peut se justifier par le confort que l’on va lui apporter.

Mais que puis-je apporter à Darwin ?

Ce con de chien s’est luxé la hanche en sautant une chienne.

– Il n’avait jamais sailli, avant !

Papy s’est démis la hanche en comptant fleurette à une jeunette. Le maître, le véto, l’assistante : nous avons tous envie de trouver ça mignon, de trouver ça romantique, de trouver ça héroïque. C’est grotesque, et c’est drôle. C’est horrible. Jamais Darwin ne pourra s’en remettre, et il a mal, il a très mal, il ne peut plus se lever, il ne pourra jamais plus se lever. C’est tellement absurde.

J’ai envie de rire, j’ai envie de pleurer.

Je pleure, je ris.

J’euthanasie.

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Le mode d’emploi

– Alors, M. Pique, qu’est-ce qu’il a bouffé cette fois-ci ?

M. Pique : un agriculteur à la retraite, avec moustache et béret.
Il : Ioda, un genre de berger allemand de 9 mois.
Cette fois-ci : la première fois, de la mort-aux-rats, la deuxième fois, de la mort-aux-rats, la troisième fois… de la mort-aux-rats. Mais pas la même à chaque fois.

– Ah ben j’sais pas mais j’ai vu du bleu sur ses babines et sur son palais, alors il en a bouffé !
– Et vous avez quoi avec du bleu chez vous ?
– Chez moi rien, mais chez l’voisin du tue-limace, et puis bon, son truc c’est la mort-aux-rats, vous savez.

Tu parles que je sais, ouais. Et à chaque fois il en trouve une différente.

– Bon, ben protocole habituel.

Je pose le cathéter et décongèle l’apomorphine diluée. Le jour où nous n’en aurons plus sera un jour funeste pour les vomissements provoqués. Hop, une gougoutte dans la veine, et le chien vomit. Deux fois.
Avant, ça servait à faire dégueuler, et ça ne coûtait rien. Maintenant, ça sert à traiter les troubles de l’érection et le parkinson, et ça coûte un bras.

– Allez hop filez, vous m’appelez quand tout est sorti ?

Le tue-limace, je n’y crois pas trop. Il n’a pas le moindre signe nerveux, or ça agit super vite, et c’est vraiment violent. Tue-souris, peu crédible, pour les mêmes raisons. Reste, dans les trucs très courants, la mort-aux-rats. Dans le doute, on fera un temps de coagulation pour vérifier.

– Hey docteur, c’est bon, il a vomi !

Je rejoins M. Pique dans la pelouse, devant la clinique. Un beau vovo que je vais décortiquer sur la table de consultation.

Du bleu. Plein de bleu.
Des morceaux de bouchon en liège. De champagne, vue la capsule.
Un demi ballon de baudruche.
Un toxocara canis. Penser à vermifuger.
Un bout de sachet en plastique, sans doute celui du poison.
Des nouilles. Pas assez cuites.
Des croquettes, pas mâchées mais bien gonflées. Friskies ? Non, Fido.
Et un bout de papier, tout replié, humide et collé. Bleu, et visqueux :

COMPOSITION : 0,001 % de Brodifacoum.
Agent d’amertume : Benzoate de Dénatonium.

PROPRIETES :
– Appât frais prêt à l’emploi : une pâte onctueuse composée de farines et de graisses végétales, dont l’appétence est renforcée par l’ajout d’arômes naturels et de sucre. Le processus de fabrication assure une imprégnation totale et homogène de l’appât pour une assimilation immédiate de la matière active par les rongeurs.
– Puissant anticoagulant : le brodifacoum. Le rongeur meurt dans les 2 à 5 jours suivants l’absorption, la mort semble naturelle et n’éveille pas la méfiance du reste de la colonie, qui continue à consommer le produit.
– La présentation : en sachet toilé biodégradable microporeux, hydrofuge, évite la dispersion des appâts et simplifie l’application avec une plus grande sécurité.
– Non détecté par les rongeurs, un agent d’amertume intégré dans la composition de l’appât réduit les risques d’absorption accidentelle par l’homme.

RECOMMANDATIONS :
– Ne pas toucher les appâts avec les mains pour ne pas éveiller la méfiance des rongeurs.
– Ne pas conserver ou déposer ces appâts à portée des enfants et des animaux domestiques.
– Conserver uniquement dans l’emballage d’origine.
– En cas d’ingestion ou de malaise consulter immédiatement un médecin et lui montrer l’emballage ou l’étiquette.

ANTIDOTE : Vitamine K1 administrée sous contrôle médical.

Pratique.

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Clémence

« Ils sont si courageux, les soldats. »

Elle caresse ma joue, retire sa main, et me regarde, attendrie, fait un petit saut de joie puis tourne sur elle-même. Elle rit.

Je la regarde, abasourdi.

Accroupi à côté de son chien, je la regarde tourner, et sauter.

Une dame a un petit rire gêné. Un homme lui sourit.

Elle a les yeux qui pétillent.

« Pourquoi êtes-vous ici ? »

Dans l’herbe, dans le jardin, sous un prunier qui perd ses derniers pétales, accroupi à côté de son chien qui a tant de mal à se lever.

« Je soigne votre Follet, Clémence, je suis venu soigner Follet. Je suis le vétérinaire. Le vétérinaire. Vous savez ? »

Elle éclate d’un rire malicieux et élégant, ce rire d’enfant qu’elle avait déjà lorsque je soignais la horde de hamster de son mari. Les hamsters, elle trouvait que c’était une drôle de lubie pour un vieux monsieur. C’était un vieux monsieur un peu perdu, un peu fantasque. Elle avait pour lui ce même regard tendre et indulgent, celui que l’on devrait avoir pour un enfant, ce regard qui s’est posé sur le soldat. Sur moi. Un instant, ou 90 ans plus tôt.

Il n’y a plus de hamsters. Que sont-ils devenus ?

Que sont devenus les chats, qui s’appelaient tous Minette et Minou ? Minou le gris, Minette la noire avec une tache blanche, Minou le tigré, Minette la blanche avec une tache noire ?

Il ne reste que Follet.

Enterré, son mari. Et avec lui, la mémoire de Clémence ? Clémence, ses sourires, son indulgence et son exquise politesse. Persiste son rire, son rire et sa joie. Sa politesse, elle, n’est plus celle d’une vieille dame, plutôt celle d’une très jeune femme.

Je me passe la main sur la barbe, je me dis que je devrais peut-être me raser. Je ressemble tant à un poilu de son enfance ?

J’ai envie de pleurer.

« Et vous, monsieur, pourquoi êtes-vous ici ? »

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