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Ce n’est pas dans la tête. Quoique…

Les notes s’égrènent sur le piano, inégales. Certaines sont complètement silencieuses, l’appui n’était pas suffisant, sûrement. D’autres sont plus brutales quand mes doigts dérapent, des notes fortes mais éphémères qui viennent s’éteindre avant d’atteindre la voûte du plafond cathédrale du salon de mon professeur.
J’ai débuté avec bonheur il y a quelques mois, avec la sensation précieuse de faire quelque chose rien que pour moi, rien qu’à moi, de me creuser les méninges pour autre chose que le travail, la souffrance des autres ou les soucis du quotidien.
Le son ne me convient pourtant pas encore. Trop hésitant me semble-t-il, pas assez linéaire. C’est fascinant pour moi qui travaille de mes mains d’observer ma gaucherie. C’est fascinant de sentir les limites de mon propre schéma corporel, pas du tout rompu à ce type d’exercice, fascinant de le voir s’enrichir, s’étendre, doucement.
Je ne suis pas venue chercher que de la musique. Je suis venue chercher l’évasion, l’émotion, celle qui me submerge quand elle, qui m’enseigne, joue le morceau que je déchiffre à peine. Je suis venue pour m’agrandir.
Mais mes doigts chuchotent toujours sur les touches, c’est pourtant moi qu’on vient chercher pour du massage en profondeur ou simplement pour ouvrir un bocal de cornichons. Je sens la caresse, la douceur des touches qui me réjouit mais je n’ose pas, à croire.
Elle me demande de jouer plus fort. De ne pas hésiter.
Je joue plus fort, le son résonne, clair et haut et soudain la gène m’envahit. Mes épaules raides se referment sur ma poitrine ma tête se penche vers le clavier pas pour mieux le voir, pour mieux m’effacer. Ce bruit, le bruit que je fais, prend beaucoup trop de place et j’ai du mal, je supporte mal de sentir tout l’espace que j’occupe avec lui.
Ce n’est pas une histoire de doigté. Ce n’est pas une question de force. Le parallèle me saisit. Moi qui parle si souvent de ces nuances auprès de ces patients, ces subtilités qu’on est toujours les derniers à voir, à pouvoir sentir, j’y suis prise tout autant.
Ce n’est pas une histoire de niveau. C’est une histoire d’oser et d’exister. Faire de la musique, c’est faire du bruit, joli certes, mais du bruit quand même. C’est occuper de l’espace, sonore celui-ci, mais de l’espace quand même. C’est prendre de la place, une place qui irait jusqu’au plafond de cet immense salon. C’est occuper une place tellement grande qu’elle s’étendrait sûrement au point que d’autres puissent m’entendre et me voir alors que c’est plus confortable de rester cachée. C’est oser faire du bruit parce que faire du bruit c’est exister. C’est se montrer.
Et c’est dur pour moi. Plus dur que de retenir les notes, de les lire ou de les enchaîner. Dur de prendre autant de place, de faire autant de bruit que la prof que j’estime beaucoup, autant comme si j’avais autant de mérite qu’elle à être. Et ce n’est pas possible. Dans ma tête, ce n’est pas possible. Je ne peux pas être autant voir plus qu’un autre. Je ne peux pas prendre tant d’espace. Parce que je n’en ai pas le droit ? Parce que je ne pense pas le mériter ? Parce que dans ma tête, ça ne colle pas.
Je lutte beaucoup dans mon travail contre l’adage « c’est dans la tête ». Je ne nie absolument pas l’existence des pathologies psychiatriques, des désordres psychologiques, des retentissements psychosomatiques, au contraire. D’ailleurs même chez ceux qui se sentent bien, je crois qu’il y a forcément quelque chose à creuser, pas pour remuer un couteau dans une plaie mais pour se comprendre et avancer. Pour adoucir nos regards qui sont devenus si cassants envers tout le monde, et surtout envers nous-même. Je lutte contre cet adage parce que je le trouve dangereux quand il est mal utilisé et je ne le vois pratiquement que mal utilisé.
Je le crains quand il est sorti trop vite, quand toutes les autres causes n’ont pas été explorées et qu’il risque, par un raccourci hasardeux à base de préjugés, de ralentir la prise en charge de trucs potentiellement plus graves. C’est infiniment vrai chez les patients et surtout les femmes (surprise) angoissées ou ceux qui posent trop de questions. Le même mécanisme fait des ravages chez les patients en surpoids, « c’est le poids » mais non ce n’est pas toujours le poids, non ce n’est pas toujours psy et parfois c’est grave. 
Je le crains aussi quand il sert à un soignant, qui « sait » et donc qui a le pouvoir, à se défausser. Quand les explorations ont été faites et que personne n’a de réponse à apporter aux symptômes décrits, c’est plus facile de taper dans le joker « c’est dans votre tête » (= c’est vous le problème) que d’oser dire qu’on ne sait pas (=c’est ma médecine, mon travail, moi le problème). Qu’on va chercher encore ou qu’on va essayer de trouver des solutions pour amoindrir la douleur même si on n’arrive pas à donner un nom ou un lieu à ce qui la cause. Parce que cette défausse fait trop mal même si trop n’ont pas compris les blessures qu’ils causent. Dire « C’est dans la tête » c’est dire « c’est de ta faute », « tu es trop ceci/cela », « tu n’as pas su te CONTRÔLER », « tu n’as pas su tenir le choc » et c’est tuer, un peu plus celui qui allait déjà si mal. Celui qui a vu les proches s’éloigner, le travail se dégrader et son respect pour lui-même s’effacer. Bim. Parce que « c’est de sa faute » voire « j’invente » voire « je suis cinglé(e) ». Bam.
Alors non, je leur dis, ce n’est PAS dans votre tête. Ce n’est PAS QUE dans votre tête. Ce n’est JAMAIS QUE dans la tête. Et même si ça l’est un peu, un peu beaucoup, mais jamais QUE, ce n’est pas de votre faute. Vous avez fait de VOTRE mieux. Même si votre mieux n’a suffi à personne, il doit vous suffire à vous, c’était tout ce que vous pouviez faire. Et de ça, déjà vous pouvez en être fier(e).
Mais à mesure que je les regarde tous, en entier, corps et âme indivisibles comme j’ai appris à le faire, à mesure que les apaise et à mesure que je vis, d’un cours de piano au suivant, d’une amie que j’observe à une autre, je dois bien l’avouer, il y a quand même quelque chose qui se passe dans la tête et qui se voit sur les corps. Qui fait mal parfois. Dedans et dehors.
C’est la façon qu’ils ont d’exister. La place qu’ils s’autorisent à prendre. Leur capacité ou non à accepter d’être vus, entendus de vivre, d’être perceptibles par les sens des autres.
C’est tellement plus facile que de scruter le sol en marchant dans la rue. Comme si en ne voyant que le sol, on s’imaginait que les autres autour ne verraient que ça également. Lever les yeux c’est risquer de croiser un regard, risquer d’être vu, de donner à l’autre, aux autres, une ligne, quelque chose à quoi s’accrocher, se raccrocher, comme si on pouvait être digne d’intérêt, comme s’il existait des gens dans la rue pour s’intéresser à vous autrement que pour vous embêter.
Regarder par terre, c’est fléchir la tête, la suspendre un peu plus aux trapèzes mais aussi aux petits muscles comme l’élévateur de la scapula qui ne sont pas faits pour ça et qui vont vite faire mal parce que ça fait bien quatre bons kilos une tête. Regarder par terre, c’est ne plus se grandir, ne plus solliciter les érecteurs du rachis cervical, et comme il n’y a pas de petites économies, des muscles qui vont s’affaiblir puisqu’ils ne servent pas, des muscles qu’on aura du mal à remettre en route ensuite, quand la douleur sera là. Dans le même temps les muscles à l’avant vont se raccourcir et qui ne se laisseront pas rallonger facilement quand on essaiera de la redresser, la tête.
Il y a aussi quelque chose de plus profond encore qui tourne autour de la poitrine et du dos. Des épaules qui s’affaissent, qui s’enroulent pour courber l’échine. On est moins grand quand on se voûte, le regard est déjà plus près du sol, on risque moins de croiser celui des autres, encore moins de les regarder de haut, parce que se tenir droit, c’est se tenir grand, c’est voir certains de haut, être au-dessus mais ce n’est pas possible d’être au-dessus de qui que ce soit. Si.
Enrouler les épaules c’est faire reculer un peu la poitrine, la mettre à l’abri de murs de papiers. C’est dire un peu moins haut que vous êtes une femme, voir ne pas le dire du tout. Pour ne pas attirer, parce qu’une poitrine c’est un appât, un appât à emmerdes, une étiquette « mangeable » pour certaines qui est aussi inacceptable qu’intolérable mais c’est aussi pour d’autres une étiquette « femme » qui est insupportable. Parce qu’être une femme, ça veut dire être une personne adulte et accepter qu’un autre adulte puisse vous aimer. Vous trouver belle, vous désirer, mais surtout vous aimer ou simplement voir que vous existez. Pour la femme que vous êtes. Et c’est si dur, pour beaucoup plus de femmes que ce que vous croyez que d’oser l’être. Et d’oser le montrer.
C’est aussi vrai pour les hommes même si la pression n’est pas la même. Enrouler les épaules, c’est cacher les pectoraux que vous n’avez pas, la musculature sans laquelle vous n’êtes pas vraiment un homme, parce qu’être un homme c’est être musclé. Enfin c’est ce que vous aviez cru comprendre, que vous ne vous sentez pas vraiment un homme avec ce torse plat et étroit, qui se voit moins quand vous le ployez.
Enrouler les épaules, c’est augmenter la tension sur le tendon du long biceps, raccourcir les grands pectoraux qui auront toute la liberté de tirer un peu plus et en face, épuiser les fixateurs des scapulae, l’infra-épineux, le petit rond, petites choses fragiles et fines qui se fatigueront à lutter, petits David contre le gros Goliath. Les trapèzes et l’élévateur vont souffrir aussi, tiraillés entre la tête à retenir et l’épaule avancée, si lourde maintenant. Courber l’échine c’est allonger les érecteurs du rachis thoracique, même rengaine qu’au-dessus, qui vont avoir plus de mal à bosser, qui ne bosseront plus beaucoup d’ailleurs, qui dont la faiblesse installée au fil des années fera qu’on pourra vous dire cent fois  « redresse-toi » vous n’y arriverez pas.
La pesanteur est une traîtresse qui aggrave le phénomène. Elle vous emmène dans ces travers et pour s’en défaire, il faut lutter, physiquement. Encore faut-il le pouvoir, avoir les ressources de lutter, quand tout vous ramène, dans la tête à cette position confortable où vous vous sentez protégé(e).
Se tenir droit, les épaules en arrière, la tête haute, c’est prendre de la place. Beaucoup de place. Beaucoup plus de place. Ne serait-ce qu’en terme de surface. C’est exister un peu plus, avec plus de choses à voir, plus de distance couverte du regard, plus de gens aussi.
C’est donner plus de prise à la vie mais aussi aux autres, se dévoiler à soi mais surtout aux autres.
Ne pas se replier sur soi c’est dégager le ventre, le laisser libre, en danger peut-être, parce que les organes sont les seuls à ne pas être protégés par des remparts osseux. C’est accepter que son pubis, son ventre, sa poitrine, sa gorge prennent plus de place dans le monde. Et que plus de gens puissent y poser le regard. C’est s’exposer.
C’est oser exister. Quitte à attirer. Quitte à être vu.
C’est oser dire à voix haute qu’on mérite sa place, qu’on mérite d’avoir autant de place que les autres. Et cet exercice-là, est si dur n’est-ce pas ?
Alors non, ce n’est jamais QUE dans la tête.
Parfois ça l’est un peu.
Mais pas parce que vous n’avez pas « maîtrisé vos angoisses », pas parce que « vous n’avez pas su tenir le coup ». Juste et tellement parce que personne n’a pris le temps de vous dire combien vous aviez le droit d’exister, qu’il y a une place pour vous et que vous pouvez la prendre. Que vous la méritez. Quelque que soit la personne que vous êtes. Ou que vous voulez être.
Et redressez-vous. De dedans. Pour ne pas avoir mal dehors. Et avoir moins mal dedans.

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La vieille dame et les courants d’air

Le magnolia est fané depuis longtemps. Il s’est effeuillé au gré des bourraques, ses pétales d’un blanc nacré dispersés sur le vert tendre de la pelouse. Les feuilles qui les ont remplacés ont jauni puis sont tombées aussi. Seules restent ses branches noueuses obstinément tournées vers le ciel.
La vieille dame, celle qui a épousé le très vieil homme au magnolia il y a cinquante ans maintenant a probablement dû allumer un feu dans le poêle. Je la vois bien sur le canapé crème, dos au magnolia et à la lisière de la forêt, l’échine courbée sur un de ses sempiternelles mots-croisés, un thé et quelques gâteaux. Je l’imagine bien, aussi, asise à la petite table devant le piano, du côté de la baie vitrée qui surplombe le village, cette petite table recouverte d’une couverture cousue-main sur laquelle elle joue avec de toutes petites cartes jaunies par les ans.
Elle y laissait souvent une partie de solitaire interrompue, le temps de m’ouvrir ou de me donner la carte vitale qui trônait sur le piano, juste à côté de la photo en uniforme de son époux. Cette photo où je laissais traîner mon regard, y cherchant les traces de l’homme au teint diaphane que j’avais rencontré pour la première fois devant le poêle justement.
Cet homme si maigre, si grand et si digne dans son peignoir trop large. Celui qui n’en finissait pas de partir alors que nous le croyons perdu, revenant sans cesse au coin du feu, quelqu’en soit la manière pour lire le journal chaussé de ses immenses lunettes aux verres teintés.
Cet homme devenu très vieux, que l’âge affaiblissait doucement, la fin attendant tranquillement son moment. Son époux qu’elle couvait d’un regard doux, haussant les épaules quand ça allait mal en disant que le plus important était qu’il soit bien et qu’il était mieux là qu’ailleurs. Qu’elle avait la forme, les épaules ou les reins solides, elle qui n’en n’avait jamais souffert, pour assumer ça et que c’était le moins qu’elle puisse faire pour lui.
Je la trouvais parfois dehors, les mains dans la terre, à fignoler ses parterres, pour qu’au printemps, « il soit plus agréable pour lui de sortir », s’il en était encore capable.
Elle a ému mon stagiaire aux larmes quand elle a emmené son époux d’une main douce pour le changer, lui garantir un peu de dignité, lui qui se plaignait d’être mouillé. Il a trouvé que c’était beau des gens qui s’aimaient encore, comme ça, avec tant de douceur, après si longtemps, lui qui l’avait tant souhaité, en vain, à ses parents déchirés.
17h07.
La nuit tombe sûrement dans leur salon comme elle inonde le mien, le feu crépite sûrement chez eux, à côté d’elle, son thé et ses mots croisés mais je sais que maintenant, derrière la porte aux dizaines de petits carreaux de verres, dans les couloirs et les innombrables chambres, ne vivent plus que des courants d’airs.
Malgré les enfants, nombreux, pas trop éloignés mais très occupés, les petits enfants déjà parents, tous ces gens qu’on retrouvait chaque été dans la maison familiale, tout là-haut sur les plateaux du Larzac, il n’y avait qu’elle pour s’occuper vraiment de lui. Et de tous les autres d’ailleurs. Pour faire le déjeuner dominical où des enfants angoissés, déjà vieux eux-aussi pourraient s’asseoir aux côtés de leur père, toujours au bout de la table comme s’il était immortel.  Encore un peu.
Il allait mourir, un jour, dans son lit. Avec son vieux gilet à boutons gris et son pyjama à rayures. Sous les couvertures de laine, parce que les couettes c’est trop synthétique. C’était son cadeau à elle. Le cadeau d’une vie. Elle avait passé ses 80 printemps sans soucis. Aussi noueuse certes, mais aussi solide que le magnolia.
Et puis…
Et puis, si votre cœur se serre déjà, c’est que vous avez compris.
Compris que tout ne s’est pas passé comme prévu.
Je n’ai pas les détails de la chute mais je parierais qu’elle était bête. C’est toujours bête une chute et parfois, plus c’est bête, plus c’est grave. Là, ce n’était pas si grave, mais c’était cassé quand même.
Solide comme elle était ça n’allait être que l’affaire d’une dizaine de jours, quinze tout au plus. Le temps d’opérer, de réparer, de récupérer.
Seule comme elle était avec lui, il allait falloir organiser le retour, le plus vite possible, les aides, pas pour elle, mais pour lui, pour qu’il revienne. Il était trop vieux et trop malade, est-ce que personne d’autre ne s’est proposé pour rester auprès de lui le temps qu’elle soit hospitalisée ? Est-ce qu’aucun enfant n’a pu se libérer pour poursuivre, prendre un temps le relai, pour que les mois passés par cette femme à soutenir son mari lui offrent la seule issue qui lui semblait convenable, acceptable.
Ils n’ont pas pu être ensemble. Elle a été hospitalisée en chirurgie, lui, je ne sais où. Le temps qu’elle revienne et qu’elle puisse le reprendre à la maison, le relai a été donné. Les soignants l’ont sans doute bien entourés. Je le dis haut et fort pour m’en convaincre même si j’en doute au regard du manque de personnel dans le secteur et de la peur de la fin de vie qui en amènent beaucoup trop à rester le moins longtemps possible dans certaines chambres.
Le très vieil homme était déjà très fatigué. Seul, sans elle, sont-ils allés souvent le voir, sont-ils souvent allés lui tenir la main ? Quand on vient d’une grande famille très croyante, quand quelqu’un est seul, on lui rend visite non ?
Les soignants ont-ils été assez vigilants aux vagues qui risquaient de l’emporter trop vite ? L’alimentation, l’encombrement, la déshydradation, l’infection, oserai-je dire, la tristesse ?
J’imagine la vieille dame et son sourire doux sûrement torturé maintenant, compter les jours, ce temps qu’elle sait si compté pour lui qu’elle n’a pas revu depuis que les pompiers l’ont emmenée.
Ils se sont manqués. Manqué de peu, une histoire de quelques jours je crois. A l’inverse de ces vies qui n’ont jamais démarrées parce qu’un regard tendre n’a pas été suivi, cette jolie vie à deux qu’ils avaient tant aimée s’est terminée chacun de son côté. A quelques heures, quelques jours je crois, du retour prévu, du gilet et des couvertures de laine, de la tendresse d’une épouse pour son mari, le très vieil homme s’en est allé. Dans des conditions que j’espère douces mais que je sais cruelle quand elle de son côté, croyait enfin pouvoir le retrouver. 
Le magnolia est toujours là.
Mais le vieil homme ne le verra pas.
Et moi j’imagine dans cette grande maison vide, la vieille dame et la cicatrice sur sa peau qui lui rappellera toujours ce dernier rendez-vous qu’elle a manqué.  

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Si c’était le dernier…

Ces mots ne sont pas de moi et pourtant, il fallait que je vous en parle. Vraiment.

Parce que pendant 10mn51, j’ai pleuré. Pleuré, chialé, je me suis mordue les joues en croyant que ça limiterait les larmes qui me brouillaient la vue et les sanglots qui me nouaient la gorge.


Si c’était le dernier, le dernier message, comme une dernière révérence, comme un dernier présent – et quel présent – de Diam’s à un public qu’elle s’apprêtait à quitter.


Vous me demanderez pourquoi Diam’s, alors que je suis plutôt Cabrel, Renaud, Django ou Avishai. Vous me demanderez pourquoi du rap ici sur ce blog qui parle de soin et de bienveillance…  Et bien lisez. Vraiment. Sans a priori si vous le pouvez. Et si vous avez le temps et le silence pour, encore mieux, écoutez. Ecoutez sa voix qui se brise devant le vrai du message qu’elle transporte, ici


Des mots qu’elle écrit pour dire l’enfer de la psychiatrie comme réponse à l’envie d’en finir mais aussi la solitude immense qui s’invite, les amis fuyant à mesure que les problèmes arrivent. Ce qui est tout aussi vrai pour certains de nos malades et leurs proches.


Cette chanson c’est l’histoire d’une nana qui a enfin trouvé le costume à sa taille, qui a rencontré son âme, qui l’a laissée prendre la place qu’elle méritant dans son coeur. Une jeune femme qui se cherchait et qui après l’enfer a trouvé le sens que ça a, tout ça.


Cherchez-vous. Ces mots, ils nous ressemblent à tous. Soignants, soignés, malades physiques ou psychiatriques, âmes en peine dans la quête du bonheur. A moi et vous peut-être, nous qui ne comprenons pas la violence de ce monde et qui ayons tant de mal à ne pas la laisser nous blesser. A vous et moi, qui tentons d’adoucir la vie des autres en leur tendant doucement la main.


Asseyez-vous. Ecoutez ou lisez mais méfiez-vous y’a presque plus de mouchoirs :


A l’approche de la trentaine j’appréhende la cinquantaine
Mais seul dieu sait si je passerais la vingtaine,
Mon avenir et mes rêves sont donc entre parenthèses
A l’heure actuelle j’ai mis mes cicatrices en quarantaine
J’écris ce titre comme une fin de carrière
Je suis venue j’ai vu j’ai vaincu puis j’ai fait marche arrière
S’il était mon dernier morceau j’aimerais qu’on se souvienne
Que derrière mes balafres se cachaient une reine

Voici mon mea-culpa, non Mel ne coule pas non
Et si le rimmel coule sache que mon cœur ne doute pas
Je suis entière et passionnée rêve d’amour passionnel
Et toi mon cœur Sos So est-ce que tu m’aimes?
J’ai vu le monde sous toutes ses coutures, avide de point de suture
A l’usure elles m’ont eue, ouais mes putains de blessures

Je vis en marge de ce monde
Depuis que j’ai goûté l’enfer
Qu’il fait sombre tout en bas quand t’es perdu sans lanternes

J’ai posé un genoux à terre en fin d’année 2007
On m’a dit Mel soit on t’interne soit on t’enterre
Qui l’aurais cru moi la guerrière j’ai pris une balle en pleine tête
Une balle dans le moral il parait que j’ai pété un câble
Parait que j’ai fait dix pas vers dieu depuis que j’ai sombré
Paraitrait même que je vais mieux depuis qu’on m’a laissée tomber
Car c’est comme ça dans la vie quand tout va bien t’as plein d’amis

Puis quand t’éteins t’entends une voix qui dit t’es seule, Mélanie
Relève toi pour ta mère au moins fais le pour elle
Relève toi pour tes frères et sœurs qui aiment tes poèmes et font Hoyo le soir dans les salles
Hoyoyoyo quand tu chantes petite banlieusarde

T’entends une voix qui te dit bats toi au moins pour lui
C’est peut être l’homme de ta vie peut être le père de ta fille
Et puis la voix se fait rare et tu t’écroules
Y’a plus de Mtv-Award a l’hôpital pour t’aider quand tu coules
Car je l’avoue ouais c’est vrai j’ai fait un tour chez les dingues
Là ou le bonheur se trouve dans des cachetons ou des seringues
Là ou t’es rien qu’un malade rien qu’une putain d’ordonnance

Au Vesinay, à Saint Anne t’a peut-être croisé mon ambulance
J’ai vu des psys se prendre pour dieu prétendant lire dans mon cœur
Là-bas, là ou les yeux se révulsent après 21 heures
Seule dans ta chambre quand faut se battre tu déchantes
Ces putains de médocs sont venus me couper les jambes
Au fil du temps sont venus me griller les neurones


Ces charlatans de psy ont bien vu briller mes euros
Tous des menteurs tous des trafiquants d’espoir
C’est juste que j’avais un trop grand cœur pour un avenir trop illusoire
Prenez ce titre comme un pavé dans la gueule ou dans la marre
Vous n’arrêterez pas mes coups de cœur avec du loxapac anti psychotique, antidépresseur, anti anti
Normal que vous soyez folle vous êtes trop gentille, gentille
En vrai je suis comme tout le monde mi sagesse mi colère

Eux m’ont dit vous êtes malade a vie vous êtes bi polaire
Moi j’y ai cru comme une conne alors j’ai gobé
Vu de quoi calmer mon cœur au fond d’un gobelet
Le visage marqué par mes démons ouais j’ai pété les plombs
C’est fou comme y’a du monde quand tu vas taper le fond
Ils sont heureux quand tu t’écroules car tout un coup ils se sentent fort

Mais quand je faisais jumper les foules eux ils étaient morts
Ouais ils étaient morts de jalousie donc heureux que diam’s crève

Et quand bien même ce fut vrai Mélanie se relève
Aujourd’hui Mélanie plane j’appelle ça ma renaissance
Quand mon ventre est plein j’ai le cœur plein de reconnaissance
Au final c’est toujours les mêmes toujours les vrais qui me soutiennent
Ceux la même qui m’aiment que je pleure de rire ou de peine

J’écris ce titre comme-ci c’était le dernier de ma vie
Besoin de cracher ce que j’ai à dire besoin de te raconter ma crise
À l’heure qu’il est ici-bas si je jure que je vais bien
C’est que tout le temps derrière moi tu peux croiser Sébastien
Laisse-moi rendre hommage à ceux et celles qui m’encouragent
Les seuls qui peuvent prétendre faire partie de mon entourage
Un jour j’ai changé de phone sans prévenir personne
Et là j’ai vu ceux qui ont cherché des nouvelles de ma pomme

Souvent je me dis à ma place qu’est-ce que t’aurais fait si t’étais Diam’s?
T’aurais fait péter le champagne ou tenté de t’acheter des lames?
T’aurais profité de ta gloire pour snober ton public?
Ou comprendre qu’avec ta gouaille tu pouvais aider l’Afrique?
Dis-moi t’aurais fait quoi si t’étais moi?
Est-ce que t’aurais tout claqué dans la soie ou vaqué dans le noir dis-moi?
Qu’est-ce que t’aurais fait? hein? Qu’est ce t’aurais fait?
Quand pour un simple crochet tout le monde t’intente un procès?
Qu’est-ce que t’aurais fait?
Acheter un plus grand plasma? Impossible vu que chez moi j’ai déjà un cinéma.
Ils sont mignons à les entendre faudrait ressembler à tout le monde
Je t’explique je ne suis pas aux normes tu le sais je suis trop ronde


T’aurais fait quoi si t’étais moi? T’aurais arrêté le rap?
Faut avouer que dans ce milieu y’a peu de relations durables
T’aurais fait quoi si c’était ton dernier show?
Réclamer des millions d’euros ou réclamer des des Hoyoo Hoyoyoyo
Moi c’est ce que je réclame Hoyoyo, pas que le public m’acclame
Mais qu’il chante avec moi nos douleurs communes


On est pareil vous et moi on fait péter le volume
J’entends rien je suis sourde quand les connards jactent
Quand les médias me traquent pour savoir ce que je cache
Je leur ai donné ma plume ils ont voulu ma main
Je leur en ai tendu une puis ils ont connu mon poing
Je suis rappeuse pas chanteuse hé qu’on s’entende bien
Je suis hargneuse pas chanceuse donc je ne vous doit rien.
Je suis gentille moi je m’énerve rarement
Mais respecte toi et on te respectera m’a dit ma maman.
Je les regards qui bataillent pour sortir du noir
Ils ne connaissent pas la taille des problèmes que t’apporte la gloire
Une épée de Damoclès au-dessus de la tête
On ne sort jamais indemne de la réussite ou de la tess
Pire encore quand ta pas de frère de père et que t’es seul
A calmer ton seum pour éviter de sortir un gun.
Plus je connais les hommes plus je risque de faire de la taule
Donc moi je côtoie de monde et moins je compte d’hématomes
J’aspire à être une femme exemplaire je l’avoue


Pas pour autant que si tu me tapes je tendrais l’autre joue
Non j’ai le sang chaud sans substance caribéenne 
J’ai juste un égo et une rage méditerranéenne
Je suis juste la progéniture d’une sacrée guerrière
Je suis la fille d’une armure


La grand mère du rap français
Aujourd’hui je suis en paix donc je peux aider
Plaider coupable si toutefois j’ai engrené des gens dans le pêcher
Quand je parlais de suicide ou de mes soucis
C’est comme si je n’avais pas saisi pourquoi on s’acharnait vivre
Ouais je sais ce que c’est d’être vide rien que des rides,
Plus de larmes plus de rire plus de rage au bide
Plus rien qu’y puisse de poster tu gobes pour te débloquer
Mais ton mal être n’est pas guéri t’es juste drogué


Solidaire envers les dépressifs
Solitaire car aucun être humain sur terre ne pourra vous porter secours
Cherche la paix on fond de toi-même
Je sais que t’aimerais qu’on te libère qu’on te comprenne quand tu saignes
Et que la vie n’a plus de goût


Faut savoir qu’à L’Hôpital j’ai comme perdu la mémoire
Donc du passé je ne garde que ce qui m’a donné espoir
Je comprends le monde maintenant je comprends les cons
En fin de compte on aura tous à rendre des comptes
Alors je m’empresse d’être une fille aimante
Envers celle qui m’a porté plus de 8 mois dans son ventre
Elle qui a souffert le martyr le jour de l’accouchement
Mérite bien que je la couvre de bisous et de diamants
Ouais je m’empresse d’être une adulte pour aider mes petites sœurs
Même si dans le tourbus je ressemble plus à Peter
J’aime le speed et l’attente la droiture et la pente
Car je suis le gun et la tempe.

Rien que je rappe car je ne parle plus trop ouais
Voici un égotrip très gros ouais
Voici mon plus beau titre
J’ai pris la locomotive en pleine course,
Émotive j’ai pris la connerie humaine en pleine bouche
Je suis trop fragile pour ce monde
Donc parfois je me barre mais si je tombe et bien je me relève et me bats
Y’a pas de place pour les faibles la vie est une lutte


Tu veux devenir célèbre? Sache que la vie de star est une pute.
Elle te sucre ta thune, te sucre tes valeurs
T’éloigne de la lune dans des soirées vip sans saveurs
Considère moi comme une traitre j’ai infiltré le système
Aujourd’hui je suis prête à n’me défendre que sur scène
Et peu importe si je vends beaucoup moins de disque
Ouais je prends le risque de m’éloigner de ce bizz ouais ouais
Je veux redevenir quelqu’un de normal qui se balade sans avoir 10 000 flashes dans la geule

Je suis trop simple pour eux
J’aime pas les strass moi
Tu veux savoir qui j’embrasse? Mais vas-y casse-toi
Laisse-moi vivre pépère laisse-moi rester simple
Pas besoin de devenir célèbre pour rester humble
En manque d’amour j’ai couru après la reconnaissance
Puis moi le petit bijou j’ai côtoyé l’indécence
J’écris ce titre comme si j’étais toujours en bas
Besoin de cracher mes tripes
Besoin de te conter mes combats
Je suis guérie grâce à dieu j’ai recouvré la vue
J’ai péri mais j’ai prié donc j’ai retrouvé ma plume
Moi qui est passé 2008 sans écrire un texte
J’ai retrouvé mon équipe et l’amour des kilomètres
J’ai sombré tu l’auras compris donc tout s’explique


Le pourquoi de mon repli de mes voyages en Afrique
Oui j’ai compris que j’avais un cœur mais pas que pour mourir
Que là bas j’avais des frères et sœur des enfants à nourrir
Que toute cette gloire est utile si elle peut servir
À sortir du noir tout plein de petits qui rêvent de grandir
Ma plus grande fierté n’est pas d’être française résidente
Mais d’être à la base d’un projet dont je suis présidente
C’est maintenant que ça commence
Maintenant que ça tourne
Je joue un rôle de contenance du Sénégal au Cameroun
En 2009 j’ai fait un tour en Algérie au Mali au Maroc
En côte d’ivoire au Gabon en Tunisie

J’espère bien qu’avec le temps on aidera des hommes
À prendre soin des enfants de Madagascar aux Comores


C’est parti pour toute la vie si dieu me le permet
Elle était terne cette fille elle était triste et fermée
T’en sauras plus si tu guettes les news sur internet
avant la pick up fondation c’est pick up projet
Si c’était mon dernier album j’aimerais qu’on se souvienne
Que mon public est bénévole quand il l’achète dans les bacs
Moi avec l’argent du peuple je veux devenir sauveur
Donc si il faut donner l’exemple je suis le premier donateur
Si c’était mon dernier concert
J’aimerais que la scène me permette de véhiculer un message personnel
Oui j’aimerais que mon public sache que je l’aime
Perdue dans mes problèmes comme j’ai eu peur de vous perdre


Et si c’était mon dernier titre
J’aimerais que l’on garde de moi l’image d’une fille qui rêvait d’être reine auprès du roi
Si c’était mon dernier coup de gueule j’accuserais la France
Celle qui payera sa répression quand elle perdra ses enfants
Si c’était ma dernière rime je rapperais comme personne

Car aujourd’hui je préfère vivre et donner du courage aux hommes

Si c’était ma dernière soirée je verrai mes amis
Je ferais un gâteau tout foiré pour qu’ils me vannent toute la nuit
Si c’était mon dernier je t’aime je te dirais sos
Trouveras tu la bouteille que j’ai jeté dans la seine
Si c’était mon dernier câlin je le donnerais à ma mère
Et lui dirais que j’étais bien que c’était aussi bien sanspère
Si c’était mon dernier regard il viserait la lune
Elle qui a éclairer ma plume éclairé mes lectures
Et si la mort venait me dire il ne te reste que 20 minutes
Et bien j’aurais souhaité la paix…
Et j’aurais rappé 10 minutes…



Diam’s. Si c’était le dernier… 

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Le temps de voir

« J’aurais mieux fait de mourir » me dit-elle à notre première rencontre.

J’ai pourtant tout fait comme il faut. J’ai frappé, j’ai dit « Bonjour » avec un grand sourire plein d’entrain, comme si j’étais la meilleure chose qui lui arriverait de la journée.

Elle m’a regardé d’un œil terne. La paupière tombante, les cernes bleus sur le teint pâle et cireux. Ses sourcils pâles et clairsemés se noient derrière les taches brunes qui s’éparpillent sur la peau fripée de son visage. Ses cheveux se sont raréfiés sur son front, ils végètent à l’arrière, gras et en bazar, mais qui irait se coiffer quand il faudrait déjà ne pas mourir de ce fichu truc qui lui est arrivé ? Elle ne sourit pas. On dirait qu’elle ne sourira plus. Ses lèvres sèches sont marquées de profondes ridules où quelques gouttes de café de ce matin sont restées piégées. Ses joues sont crispées vers l’intérieur, les mâchoires serrées comme s’il était si dur, simplement, d’être là.

Mme B. aurait préféré mourir et j’aurais préféré ne pas entendre ça. C’est plus facile quand on n’entend pas. Ça évite de dire de bêtises. Que peut-on répondre à cela ?

C’était un AVC. L’invité surprise de son dernier déjeuner en famille. La fourchette qui tombe soudain, la main qui peine à la ramasser, le rire qui couine un peu et puis les regards. Les sourires qui s’éteignent en la regardant rire, elle, de sa bêtise. Les « Tu es sûre que ça va Mamie ? » qui se heurtent aux « Allez, arrête ta blague, on a compris ». Le flou soudain, les détails d’une moitié de la table qui s’estompent, ça tourne un peu, oh là, qu’est-ce qui m’arrive.

Je marmonne un « oh non, il ne faut pas dire ça » puis sans transition « je viens voir comment vous bougez et si je peux vous aider à bouger… mieux ». Quelle maladresse. Mais je suis gentille, je souris, ce n’est pas grave que d’être « un peu » maladroite, non ?

Mme B. n’est pas ravie de me voir. Pas ravie de devoir écarter sa blouse informe simplement posée sur son épaule gauche, le bras recroquevillé contre son cœur. Elle me dit qu’elle n’y arrive pas, que son bras ne bouge plus que sa jambe ne répond plus, qu’elle ne remarchera jamais.

Je dis qu’on ne saura pas tant que je n’aurai pas regardé, qu’il ne faut jamais dire jamais et qu’on va travailler ensemble pour qu’elle récupère le MAXIMUM.

Toujours leur donner de l’espoir, non ?

Son membre supérieur est raide comme un bout de bois, ses ongles striés, cassés s’enfoncent dans sa paume moite dont la peau jaunie est craquelée par endroit, une odeur rance presque fétide vient se coller à mes doigts qui essayent vainement d’ouvrir les siens 
« Vous perdez votre temps, ça ne marche pas » me dit-elle d’un air éteint » 
« Essayez avec moi, regardez vos doigts, imaginez que c’est vous qui les faites bouger, ça aide »
Ni l’entrain ni les phrases toutes faites apprises en cours ne font  de miracle. Rien ne bouge. Mme B. est bien trop lasse pour rétorquer qu’elle avait raison. Mon esprit s’en charge à sa place.

Au membre inférieur c’est un peu différent. Pas de spasticité, pas de raideur mais pas de mouvement. La commande motrice est réduite à néant ou presque. Je crois voir frémir un orteil ce dont je me réjouis haut et fort pour ne pas « mettre le patient en échec ». On m’a dit que je n’aurai pas mon diplôme si ce n’était pas écrit noir sur blanc dans mon mémoire, c’était donc vraiment, vraiment important. Non ?

Je n’ose pas tenter de la lever seule. Je n’ose pas non plus aller voir les aides-soignant(e)s pour leur demander s’ils y arrivent. Je viens d’arriver dans ce service, je connais leurs noms, leurs prénoms, tous les grades et l’âge de leurs gamins. Je sais qui est ami(e) avec qui et sur qui on peut compter ou non, tout ça parce que je l’ai entendu mais je n’ai parlé à personne. Pas encore. Elles sont trois ou quatre à rire au fond du couloir et je n’ose pas interférer. Je ne voudrais pas les « déranger ».

Faut dire, on m’a toujours dit à l’école qu’il fallait favoriser les prises en charge pluri-professionnelles mais j’ai rarement vu un kiné aller demander à un(e) aide-soignant(e) des informations au sujet de l’autonomie d’un patient. Comme si un accord tacite ne nous enjoignait à leur parler que pour leur demander d’aller changer une protection ou accompagner un patient aux toilettes pour que nous puissions faire NOTRE travail correctement. Mais pas pour parler. Pourquoi faire ? 

Les aides-soignant(e)s ne feraient pas partie du « pluri » ?

[Levée de bouclier dans 5, 4, 3, 2, 1…]

J’ai toujours de l’entrain dans la voix et je promets à Mme B. que nous essayerons de la lever. Demain. Elle ne dit rien mais ses yeux tristes, un peu humides, si fatigués me regardent avec douceur. Un genre de « vous pourrez toujours essayer » pour ne pas me vexer alors qu’elle sait pertinemment que je vais échouer. Ce que moi je ne veux toujours pas entendre.

Marcher c’est espérer. 
Et c’est la seule réponse que j’ai trouvé à son envie de mourir.

Je reviens avec une collègue le lendemain comme convenu.

Mme B. nuance ses propos : « j’ai hâte de mourir ».

Ma collègue aguerrie répond avec un grand sourire « il y a trop de monde là-haut, il va falloir attendre qu’une place se libère ».  A l’époque, j’avais trouvé ça drôle et pertinent. Pas Mme B. visiblement. Elle aussi, elle doit préférer ne pas entendre parfois.

Comme prévu, la verticalisation est un échec cuisant. Je m’accroche à son bras paralysé et puis je me rends compte de mon erreur (ne jamais tirer sur un membre supérieur neurolésé m’a-t-on appris!), j’attrape par dépit la frange de la protection qui dépasse de sa blouse informe et je la pousse en avant par le haut des fesses. Ma collègue s’arc-boute sur son bras valide et l’encourage.

« Allez Mme B. un petit effort, allez ma belle ! ».

Elle n’est pas bien belle Mme B. avec ses joues crispées, son teint cireux, la sueur qui perle sur son front, la longue trainée de café séché au coin de sa bouche, la blouse entreouverte et la protection gonflée sur les fesses à demi-découvertes.

Nous interrompons le massacre. Je remercie ma collègue.

« Allez ma belle, reposez-vous, demain vous y arriverez ».

Les échecs se succèdent de jour en jour. Mme B. se recroqueville sur le fauteuil qu’elle ne quittera plus, elle le sait mieux que nous. J’ai l’impression qu’elle essaye de disparaître dans les plis de sa blouse trop grande, parfois tâchée « de propre ». Chaque jour, l’accueil est le même. Las. Désespéré. Chaque jour, elle me dit son envie d’en finir, qu’elle ne sert plus à rien ici, en passant sa main valide aux ongles jaunes dans ses cheveux peignés à la hâte en arrière par un(e) soignant(e) pressé.

J’ai de plus en plus de mal à entrer dans la chambre. La noirceur de son cœur étouffe mon entrain. Je cesse systématiquement de chantonner quand j’arrive dans le couloir. J’ai malgré tout du mal à me remettre en question. Je ne vois pas ce que je fais MAL dans mon travail.

C’était un jour comme les autres. Je chantonnais un vieux tube idiot dans l’escalier. La porte de sa chambre était presque fermée. Seul un filet de lumière en filtrait dans le couloir aveugle. Non, pas seul, avec la lumière un bruit. Un rire. Non deux, entremêlés.

C’était le bazar dans le couloir. L’entredeux de la fin des toilettes et le début du service des repas. Ce moment où les aide-soignant(e)s s’assoient quelques minutes s’ils ont réussi le marathon du jour un peu avant que la nourriture pour les patients n’arrive. Ça parlait fort dans la salle de repos.

Ce jour-là, je n’ai pas frappé. J’ai poussé la porte tout doucement de quelques centimètres.

Mme B. était dans son fauteuil, je devinais ses jambes dans le maigre entrebaillement. En face d’elle, il y avait cette fille brune aux cheveux courts. Une aide-soignante. Celle dont le regard si sombre peut vous clouer sur place quand elle se fâche. Elle souriait.

Elle tenait un miroir devant Mme B.

Elle lui a dit « Allez-y, je vous aiderai si c’est trop difficile à une main ».

Visiblement, ça l’était alors elle a repris un objet des mains de Mme B. et l’a approché de son visage en lui disant :

« Je ne suis pas forcément douée, dites-moi si je vous fais mal mais surtout, dites-moi si c’est comme ça que vous le faisiez, chez vous ».

« Chez vous ».

L’aide-soignante avait le dos moins droit que d’habitude, moins crispé. Ses gestes étaient plus lents, cela dit je l’avais rarement vu auprès d’une patiente, beaucoup plus dans le couloir à gérer un chariot et pas QUELQU’UN. Il y avait de la tendresse dans sa façon de se pencher vers Mme B., infiniment plus que je n’en n’avais jamais vu chez moi ou chez mes collègues qui m’aidaient à la « mettre en échec ».

Elle a reposé l’objet et a pris la main valide de Mme B. toujours avec cette tendresse incroyable – c’était donc possible d’être professionnelle et tendre à la fois et c’était beau à pleurer merde, en disant joyeusement « bon, si le visage vous va, voyons voir si les ongles sont secs ».

N’y tenant plus, j’ai frappé et je suis entrée. Les deux femmes, la soignante et la soignée se sont tournées vers moi. Il y avait du plaisir, de la fierté et du défi dans le regard sombre de l’aide-soignante qui avait grignoté quelques minutes de pause pour offrir ce moment à Mme B.

Il y avait une lumière étrange sur ses joues, dans son sourire, je comprendrais plus tard que c’est la lumière de ceux qui savent pourquoi ils sont là et pourquoi ils l’aiment ce job, une lumière que je n’ai eu de cesse de rechercher depuis cette première fois où je l’ai aperçue.

Mme B. avait tourné la tête. Ses cheveux avaient été lavés et coiffés en avant cette fois, masquant leur recul qui allongeait son front trop grand et taché par le souvenir d’un trop-plein de soleil.

Disparu le teint cireux pour un teint de poupée, toujours pâle mais plus lumineux, presque brillant de netteté, les joues rosies par un peu de blush de vieux rose dont j’apercevais la boîte et le pinceau d’un autre temps – celui des rires et de la santé, sur la tablette aseptisé d’un banal service dans un banal hôpital. Ses sourcils avaient réapparu par la grâce ou plus simplement d’un coup de crayon, le même dont elle avait estompé le brun cuivré sur ses paupières.

Plus de café au coin de ses lèvres, plus de bave ou de dentifrice, au contraire, des lèvres nettes, redessinées par un bâton de rouge à lèvres Chanel (une vraie femme porte du Chanel sinon rien), de l’avant, lui aussi. Il déborde d’ailleurs d’une petite trousse cousue dans un tissu à fleurs. Une trousse qui a suivi Mme B. jusqu’ici parce que malgré l’insistance des pompiers, elle n’a pas pu partir sans son sac. Ni sa trousse de maquillage. Une trousse que personne n’avait pris le temps de sortir, jusqu’ici.

D’ailleurs, au sale la vieille blouse estampillée « malade et bon à jeter », sur sa poitrine à la peau encore brunie de soleil, un chemisier en soie jaune. Une jupe droite, de la rayonne, un tissu noir à fleurs que la main valide de Mme B. époussetait nonchalamment, ses ongles nacrés d’un rose pailleté étincelant au soleil de midi.

Mme B. avait tourné la tête. Elle m’a regardée pour la première fois, vraiment.

Et pour la première fois j’ai vu Mme B. La Mme B. qui n’était pas QU’une malade, pas QU’une hémiplégie, pas QU’une vieille dame.

Et puis Mme B. m’a souri.

J’ai souri aussi. Et j’ai compris.

Pas un instant, je n’ai vu que ce qui n’allait pas, c’est que je ne l’avais jamais regardée, elle.

Pas un instant, je n’avais vu Mme B.

Pas une seule fois, je ne me suis pas assise une seule fois à ses côtés pour savoir qui elle était, ni ce qui lui faisait si mal dans celle qu’elle pensait être maintenant. 

Je me suis promis, juré, à l’avenir, de prendre le temps de voir. Vraiment.

Quand je suis sortie, Mme B. a regardé l’Aide-Soignante et lui a dit « Merci. Je me sens vivante, enfin, moi-même grâce à vous et ça tombe bien, aujourd’hui c’est mon anniversaire ».

Merci C. Pour ce moment. Et pour tout le reste. 

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Le vieil homme et le magnolia

La voiture sent la menthe. Les chewing-gums cachés dans la boîte à gant ont l’air d’avoir apprécié les rayons de ce jeune soleil de printemps, déjà si chaud à travers les vitres. Fenêtre ouverte, l’air frais du dehors adoucit l’ambiance étouffante de l’habitacle qui aurait sûrement préféré m’attendre à l’ombre.

Le quartier foisonne de bruits synonymes de promesses. Des pépiements joyeux des oiseaux, au vent qui fait tomber les premiers pétales de magnolias le long du ruisseau qui chantonne. Tout a éclos d’un coup ou presque. Les premiers bourgeons, les premières feuilles verts tendres et le foisonnement de couleurs du printemps, les prunus, les cerisiers, les cognassiers et quelques arbres fruitiers, dans chaque jardin, du vert, du rose tout doux, du blanc, du violet profond. Trop pour mes lunettes de soleil qui croupissaient dans la boîte à gant. A la menthe donc, les lunettes, aussi.

Un peu en retrait, un peu en hauteur, sur la terrasse devant l’un de ces jardins, il y a moi, debout et un en retrait, un peu en dessous cette fois, un très (vraiment très) vieil homme, drapé à la hâte dans sa robe de chambre polaire.

Le magnolia est incroyable ici, un gigantesque globe tout en pétales blancs bordés de rose. Nombre d’entre eux sont déjà au sol et pourtant, rien n’en terni l’aspect majestueux. En face, un timide cerisier lui répond de ses petits éclats clairs. Les tulipes jaunes, oranges, avec quelques intruses rouge vif se chargent du sol.

Le très vieil homme, lui aussi, a passé l’hiver caché. Recroquevillé au fond d’un lit amoureusement bordé matin et soir. Un lit dont nous nous sommes échinées à le sortir, inlassablement, jusqu’à cinq jours sur sept. De petites victoires en grandes défaites. De glorieux « il s’est levé deux fois hier » aux dramatiques « il ne va pas s’en sortir cette fois » dont il s’est toujours sorti d’ailleurs. Ne me demandez pas comment, je n’ai toujours pas compris.

Du palliatif qui s’est étiré en soins autour d’une fin de vie qui n’en finit pas et qui a donné tout son sens à notre objectif de départ : l’aider à conserver l’indispensable pour qu’il reste maître à-bord, de ses envies, quitte à ce que l’envie soit simplement de se lever pour voir le magnolia planté il y a quarante ans de cela avec son épouse.

Du palliatif, où l’on sait que la moindre poussière dans les rouages fatigués suffirait à tout éteindre mais où rien ne s’est éteint, pourtant. Malgré les rouages très (vraiment très) fatigués et le cœur très (mais vraiment très, très) vieux de beaucoup trop d’années. Malgré la grippe (et oui), les insuffisances rénales aiguës ou moins aiguës et le détail d’un cancer dont on ne se préoccupe plus, probablement du genre gros caillou pour ses maigres rouages.

Un très vieil homme comme un très vieux livre, un peu poussiéreux dont on espère secrètement réveiller la couverture à coup de plumeau ou de rayon de soleil.

Un très vieil homme qui s’est levé aujourd’hui et a enchaîné quelques pas entre quelques pauses mais quelques pas quand même. Qui est assis depuis dix minutes devant ce tableau magnolia-cerisier alors qu’il n’avait pas quitté le lit depuis quelques semaines qui ont duré des mois.

Un très vieil homme dont j’ai cru voir la fin approcher dix fois au moins.

J’hésite. Il est seul avec Madame qui n’est pas très vieille m’enfin, vieille de presque 90 printemps, quand même, pour une heure encore. Il ne pourra pas se recoucher si les forces viennent à lui manquer. Elle ne pourra pas le faire non plus. Une heure. Des semaines/mois alité. Mais le magnolia bordel. Et le soleil.

« Vous sentez-vous capable de rester assis une heure ou préférez-vous que je vous aide à vous recoucher ? »

J’en doute et pourtant je le sens assez présent pour me répondre. D’autant qu’il n’y a rien de mieux dans ces cas-là, que de demander tout simplement l’avis de la personne concernée. Et que plusieurs fois déjà, il a su me dire qu’il ne tiendrait pas.

Et là, devant le magnolia en fleurs, ce très très vieil homme, droit comme un i dans sa robe de chambre rouge foncée, celui qui aurait dû mourir dix fois, qui aurait pu mourir dix fois ces six derniers mois, des dizaines de complications possibles (qu’il n’a pas faites) d’un alitement aussi prolongé, des infections à répétitions, bien faites elles, auxquelles il a réussi à faire face même s’il disait toujours que « Oh non, ça ne va pas », qui ne s’est pas habillé avec des vrais vêtements ni vu dans une glace depuis des mois il m’a regardé de ses yeux voilés de blanc et a dit :

« Non, j’aimerai mieux me raser »

Et j’ai trouvé ça encore plus chouette que tous les magnolias du quartier. 

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A mon presque confrère…

T’es mon premier. Le premier que j’embarque dans l’intimité de mes consultations.
Je t’ai ouvert ma porte. J’ai accepté de soumettre mon travail à ton regard.

Et en même temps, le défi que tu représentais, j’ai eu envie de le tenter. Et pour une fois, je suis allée au bout. Je n’ai pas fui. Parce que tu vois, avec Leya, mon double virtuel, anonyme, et tous ces anonymes qui gravitent autour de moi sur Twitter, j’ai beaucoup appris. J’ai grandi. Professionnellement ET humainement. Les deux à la fois. J’ai commencé à penser autrement. Et j’ai aimé la kiné que je suis devenue. Grâce à eux. J’ai appris des choses que tu n’apprendras jamais à l’école ni dans aucun livre d’ailleurs. Des choses trop importantes pour être tues. Ni pour que je les garde rien que pour moi, même si c’est confortable de ne pas avoir à en débattre.

Je t’ai beaucoup regardé. J’avoue. Enormément. Je t’ai bouffé du regard.

J’ai tout vu. Enfin je crois.

Tout ce que j’espérais voir. Tout ce que j’espérais t’avoir transmis.

J’ai vu, presque littéralement, ton cœur battre pour le soin.

Dans notre métier, en libéral, on est toujours un peu isolés. On travaille à plusieurs mais rarement en faisant plus que nous croiser. Le couloir n’est jamais l’endroit approprié pour décharger nos doutes, nos échecs comme nos petites victoires avec les collègues, entre la carte vitale, l’ordonnance à scanner et la radio à lire. A portée d’oreille des patients en salle d’attente.

Mais toi, tout ça, je voulais que tu le voies.

J’ai plein de lacunes techniques. Je n’en fais pas mystère. D’ailleurs la technique ça m’ennuie. Il y a des choses que je ne sais pas faire, que j’essaie de faire quand même et que je rate. Ça ce n’est pas mon vieux syndrome de l’imposteur qui ressort, ni ma confiance maniaco-dépressive en plein pic dépressif. C’est une des plus grandes leçons que j’ai appris de mes copains twitto-bisounours-soignants. Dans ma médecine idéale, l’humilité a beaucoup plus de valeur que l’indéfectible certitude de la réussite. Mes compétences ont leurs limites. Ce qui était une faiblesse est devenu une force.

Je ne suis pas une masseur-kinésithérapeute parfaite (parce que dans notre métier, on n’aura jamais fini d’apprendre) mais humainement, je suis une soignante qui déchire. Simplement parce que je sais dire que je ne sais pas. Ce que plein ne savent pas faire. Si tu savais comme c’est dur parfois pour certains, ça l’a été aussi parfois pour moi. Mille fois plus que de rééduquer un mal de dos. Ce que je foire souvent.

Et pourtant, je voulais que tu le voies. Je voulais que tu comprennes ce métier, que tu le vives, un peu, comme moi je le vis. Sans filtre.

Tu as su voir mes yeux briller. Ma joie sincère quand « ça va mieux ». Tu as commencé à lire toi-même leurs regards, leurs cernes, leurs soupirs. Tu as appris presque tout seul à voir avec ton cœur, la souffrance qui prend toute la place et celle qui doucement s’estompe avec les plis sur leurs fronts, la crispation de leurs épaules, le sens du silence avant qu’ils ne racontent.

Tu t’es laissé toucher par leurs histoires, par leurs peines et leurs victoires. De ta vie à toi, de tes douleurs de gosse et tes succès de cette vie d’adulte qui commence, tu as gardé dans un coin, un œil capable de lire l’amour digne, pudique mais infini d’un aidant à son soigné et vice-versa.

Et franchement, si j’ai pu t’amener à te poser des questions à ce sujet et si tu sais voir un aidant, en deuxième année de kiné c’est que nous sommes une tutrice et un stagiaire qui déchirent. La technique pure, tu l’apprendras en temps et en heure. L’humain, tu l’as en toi, mon boulot ça aura été, tout simplement de t’aider à le mélanger au soignant que tu es en train de devenir. Cool hein ?

Je n’ai pas voulu être ta supérieure. Parce qu’avec un savant mélange de pas-confiance, humilité, réalité et petit syndrome de l’imposteur, je ne me suis jamais positionnée comme ta supérieure. Je disais « mon stagiaire » mais je nous plaçais sur la même marche. Je suis une soignante. Tu allais apprendre à l’être. Le diplôme n’y change rien. J’avais eu le temps de faire un peu plus de chemin et j’avais plein de choses à te raconter sur notre voie.

J’ai bien un peu plus de savoir qui s’est heurté et fondu à quelques années d’expériences. J’ai fait des rencontres, des patients, des histoires, des échecs, des victoires qui ont façonné ce savoir. Qui a grandi, changé, évolué, qui est revenu en arrière sur certains trucs « qu’on fait comme ça depuis toujours parce que ? » et qui reposent sur du vent. Un savoir qui s’est enrichi dans des domaines dont on ne m’avait jamais parlé. La parentalité, le burn-out parental, le dépistage des violences, les aidants, la douleur chronique, la maltraitance institutionnelle envers les soignants et de certains soignants (consciente ou non) envers les soignés.

J’voulais partager cette richesse avec toi.

La technique pure, tu baignes dedans en cours, tu n’as vraiment pas besoin de moi pour l’apprendre. Par contre, pour te faire jouer au funambule entre technique et douleur, j’étais là. La technique c’est simple, c’est linéaire, c’est carré. Un patient, c’est un tout variable, fluctuant, vivant.

Une technique qui impose parfois repos et exercices quotidiens quand en face, ton patient, avant de se reposer, doit d’abord travailler, entre deux aller-retours école-crèche-nounou-médiathèque-docteur-judo-foot-gym-équitation sans oublier le combo cuisine-bain-pyjamas-lecture-dodo.

Des corps qui voudraient du temps pour eux mais des esprits qui n’en peuvent plus d’attendre que leur vie reprenne. Des dizaines d’instants où tu sais ce qu’il faudrait faire mais tu sais aussi que ça ne collera pas avec la personne qui est en face de toi. Avec ses croyances et ses aspirations.

Alors je t’ai bouffé du regard. Et je t’ai vu naître.

J’ai vu l’alchimie, c’était presque palpable.

Tu as pu voir combien il était facile de donner des exercices à faire et combien il était rare qu’ils soient réellement faits. Autant que pour eux de trouver du temps pour les faire. Même quand tu étais sûr de leur en avoir donné le sens.

Tu as vu de la détresse à nu. Des patients que tu avais connus fiers et vaillants s’effondrer, se murer dans un silence moins pénible que les mots qui ne veulent plus sortir. Est-ce notre travail, notre envie d’y arriver ou plutôt la leur, est-ce un brin de chance aussi mais tu as pu voir quelques miracles. Des gens que nous pensions perdus et qui ont fini par remonter la pente alors que nous n’avions plus d’espoir. Je suis ravie que tu aies su mesurer le cadeau que c’est d’accompagner quelqu’un sur une bonne pente.

Je t’ai posé des tonnes de questions parfois loufoques auxquelles il n’existe jamais qu’une seule réponse, je voulais juste que tu y songes. Je t’ai posé des colles sur la distance thérapeutique, sur ce que tu as ressenti quand une dame t’as serré fort contre elle, claquant un bisou sonore sur ta joue. Ce qu’en pensais ton toi-soignant et ton toi-perso. 

Je t’ai demandé de bien regarder comment je me comportais. Tu as vu que pour certains j’avais du mal à faire autre chose que du confort quand pour d’autres – qui réclament souvent, bizarrement je massais moins. Tu m’as vue enthousiaste, motivée, investie puis démunie ou lassée parfois. Je t’ai dit « regarde comment je me comporte, dis-moi si tu vois qu’avec ce patient, le courant ne passe pas ». Tu as vu que j’étais différente. On en a causé un peu. Tu étais d’accord sur le fait que ça n’était pas une bonne chose, que nous devions traiter tous nos patients de la même manière. Et puis je t’ai confié des gens. Certains avec lesquels tu as retrouvé un allant que je n’avais plus, d’autres avec lesquels bizarrement tu t’éteignais. Ce n’était pas une bonne chose mais c’était « plus fort que toi ».

Nous étions d’accord sur « ce qu’il fallait faire » ou « comment il fallait être » et tu as compris à quel point c’était parfois dur à appliquer. Pour chaque patient, différemment pour chaque soignant. Par rapport à tes croyances, aux miennes, à notre propre seuil personnel de tolérance à la plainte de l’autre.

On s’est testés sur le « ne pas rire » quand tout ton toi, toute ta personne se dit combien un patient qui même si pour exprimer sa douleur, gémit comme dans un film qui ne passerait que tard la nuit, c’est vachement drôle. Et en même temps, à quel point tu ne peux et ne doit surtout pas rire.

Tu as senti cette dualité de l’humain et du soignant qui parfois se heurtent mais qui peuvent faire quand l’un se fond à l’autre un travail bien supérieur.

Alors oui, tu m’as posé plein de questions d’anatomie où j’ai dû prendre mon air intelligent devant le patient et te répondre au pif ou de me la péter en te disant « tiens, regardons ensemble dans le bouquin » pour que tu ne vois pas que je n’en savais fichtre rien.

D’ailleurs ça m’a un peu ennuyée que pour plein d’entre eux, tu te poses plus de questions techniques que moi qui ai plutôt l’habitude de tout entourlouper avec un massage. Promis je ferais des efforts. 

J’ai potassé des bilans pendant que tu massais pour te faire croire que je faisais toujours de super-bilans. Evidemment je t’ai rabaché sans cesse combien ils étaient essentiels alors débarquer en disant « j’sais pas faire un bilan lombalgie », ça aurait cassé mon mythe.

Du coup, avec toi, je me suis aussi posée des questions. J’ai repris des consultations là où je les avais laissées trainer et mes patients qui stagnaient ont recommencé à progresser. Et je t’ai remercié.

Je t’ai fait confiance. Pour prendre soin d’eux. Tu m’as fait confiance. Tu n’as pas eu peur de me remettre en question, peut-être parce que je n’avais pas peur que tu le fasses et que je t’ai demandé de le faire. J’ai accompagné tes premiers pas dans ce métier et tu as redressé les miens qui brinquebalaient parfois.

Alors pour tout ça.

Pour l’espoir.

Pour la richesse et la bienveillance de nos échanges.

Merci mon presque confrère.

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Toutes les femmes sont…

Elle s’appelle Virginie. En vrai pas du tout mais ici, pour vous, ça sera Virginie. Elle a 33 ans. Elle a enchaîné deux grossesses coup sur coup. Elle vient pour le petit dernier qui n’a pas 3 mois.

Elle a les cheveux courts, teints. Les yeux très noirs. Enfin très bleus et très frangés de noir. Liner, mascara etc… Elle a le teint clair des brunes aux yeux pâles, quelques tâches de rousseurs à l’effet tendre. Sa peau lisse et blanche est nuancée par une flopée de tatouages dont j’admire les traits même si les motifs ne sont pas à mon goût. Ont-ils à l’être après tout ?

Elle est grande et si elle est mince dans les chiffres autant que dans sa taille vestimentaire (36-38 max) elle est … Pulpeuse c’est un peu cliché. Comment dire. Ce qu’on voit en premier chez cette femme, ce ne sont pas les lignes fines de courbes osseuses ou articulaires comme chez les « canons » du genre « mince » mais ses muscles pleins. Ses épaules sont assez carrées, ses jambes généreusement galbées, ses bras sont épaissis par des heures de musculation. L’ensemble est harmonisé, lié par une poitrine ronde qui féminise ses épaules.

Non, je ne peux pas dire qu’elle ait l’air mince même si les chiffres le disent.

Elle a tout testé. Tous les sports. Elle est incollable sur les abdos, mais 500 par jour ce n’était pas assez. Elle a couru mais même le fractionné, ce n’était pas assez. Aujourd’hui elle a trouvé un truc complètement abominable, moi j’en fais 3 d’affilée, je meurs. Elle, elle tient 30 minutes. TOUS LES PUTAINS DE JOURS. Pendant que le petit dort. Moi ça fait trois semaines que je me suis dit que ça serait bien que j’aille à la piscine…

Hélène a 42 ans.

Elle a les épaules larges, les bras épais, un peu flasques et une petite poitrine qui déséquilibre l’ensemble.  Hélène taille du 40 en haut mais sûrement du 44 en bas. Si elle a les chevilles et les jambes fines, elle a les hanches et les cuisses larges, la peau par endroits creusée par la cellulite, le ventre un peu mou et marqué par les deux bébés qu’elle a porté. Elle est rarement maquillée. Elle a de jolis yeux verts mais de profondes cernes bleues qui les bordent. Elle ne refait pas souvent sa couleur, se coiffe peu, on aperçoit ses racines grisonnantes sur ses cheveux ternes. Elle aborde souvent quelques boucles nées sur l’oreiller qui retombent doucement sur ses épaules. Elle a un très joli sourire, des lèvres pleines mais sèches. Son visage est plus marqué par les soucis et la fatigue que par les années. Elle vit à cent à l’heure entre son boulot, ses enfants, le tai-chi, le krav-maga, la piscine et la kiné mais elle a toujours un mot pour rire.

Christine a 48 ans.  

Elle est petite, blonde, un peu bronzée. Au massage, je reconnais l’odeur caractéristique d’une crème autobronzante et les quelques traces qu’elle a laissé sur ses jambes. Elle a une coupe de cheveux moderne qui entoure bien son visage. Elle se maquille peu, mais pas grave, elle a un joli visage malgré ses joues creuses. Le bronzage de son visage est plus naturel, tanné à l’air libre, quelques taches par endroit, quelques rides, plutôt autour des yeux, plutôt des rides de sourires. Elle fait beaucoup de vélo, court un peu aussi de temps en temps.

Elle est très mince, maigre même, si on s’arrête à ses épaules osseuses, ses poignets et sa poitrine peu développée. Elle garde à la taille les stigmates de ses 4 grossesses, le ventre un peu plissé sur un haut de hanche un peu épaissi, les fesses un peu aplaties aussi. Elle a des jambes fines, de tous petits mollets, les genoux ronds, les cuisses droites.

Virginie, Hélène, Christine…

A me lire, vous vous direz peut-être que ces femmes sont ordinaires (comme je peux haïr ce mot), des femmes du quotidien, du genre qu’on croise au supermarché, à l’école, des femmes normales, avec leurs lots de défauts qui les éloignent des inaccessibles canons qu’on érige en modèle.

Pourtant…

Virginie, Hélène et Christine comptent parmi les plus belles femmes de ma patientèle. De celles que tous les hommes ou les femmes qui aiment surtout les femmes, aimeraient croiser en salle d’attente, juste pour le plaisir des yeux, ou le plaisir de se dire, que c’est possible d’être vraiment beau sans vraiment l’être sur le papier.

Virginie, Hélène et Christine sont trois femmes auxquelles je serais fière de ressembler aux mêmes stades de ma propre vie. Moi pour qui la beauté impliquait nécessairement un IMC <19, des bonnets C, des yeux clairs, des jambes parfaitement épilées, une peau veloutée, bronzée, lisse. Sans taches.

Moi qui était si sévère avec les autres et avec moi-même.

Parce que finalement toutes les femmes sont belles…

Virginie est toujours bien apprêtée, de jolies robes courtes, toujours décolletées, un peu de dentelle suggestive, toujours le vernis qui va-bien, même avec un bébé morveux-fatigué-chouinchouin sur la hanche. Des tenues dans lesquelles elle se plaît. Ça la rend belle.

Je n’ai jamais Christine vue en pantalon. Ou seulement, un pantalon très moulant avec de très hauts talons. Elle vient toujours en robe. Des robes colorées, moulantes ou fluides, souvent très décolletées sur son thorax où les côtes se dessinent, faisant concurrence à ses seins si discrets. Des robes qu’elle aime et dans lesquelles elle s’aime, ça se voit. Ça la rend belle.
A vrai dire, je crois qu’Hélène est la plus belle femme de 42 ans que j’ai jamais croisé. La première qui m’a fait réfléchir à ce que j’essaie de vous expliquer ici. Hélène est libre. Libre d’être femme. Libre de se sentir femme, sexy et de le montrer. Sans être vulgaire. Jamais. Même à 42 ans.

Visiblement, il n’y a que moi que ça déséquilibre ses petits seins sur ses larges épaules, elle, elle vient souvent avec de jolis hauts, les bras nus, des robes à bretelles sans manches, pas toujours décolletées qui effacent encore plus sa poitrine. Et pourtant, je la trouve belle quand même.

Elle a des robes sophistiqués, très travaillées, elle fait des associations de couleurs assez osées qui tranchent parfois avec ses cheveux mais après tout…

Ces trois femmes, sans être belles sur l’immonde papier des normes, des cases et des croyances, le sont pourtant. Beaucoup plus que d’autres qui y collent un peu plus à ces foutus normes. Il m’a fallu du temps pour comprendre pourquoi.
Ces trois femmes dégagent quelque chose de différent. Elles laissent derrière elle une impression unique. Une sensation de force implacable, d’assurance. Elles marchent le dos droit, les épaules en arrière, fières, la poitrine ouverte en avant.

Elles ont toutes l’air plus grandes qu’elles ne sont vraiment. Elles en imposent. Absolument femmes. Absolument sûres. Est-ce par le sentiment de liberté qu’elles inspirent ? Par leur authenticité ? Cette impression qu’elles sont pleinement elles-mêmes ?

Elles ne s’excusent pas d’être là. D’être comme elles sont.  Elles vous regardent droit dans les yeux, la tête haute. Elles ne baissent pas la tête parce qu’elles ne seraient « pas assez ceci », « pas assez cela » ou l’autre « trop comme ça». Elles se posent en égales. Absolument à leur place.

Absolument belles. 

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Les 4 accords toltèques – Suite et fin

Ce billet est la suite d’un extrait de texte, débuté ici (introduction, accord 1, accord 2), qui n’a pas grand-chose à voir avec la médecine mais plutôt du développement personnel, les chichis en moins. Cela dit en y regardant de plus près, vous verrez sûrement que l’application de ces accords peut être bénéfique dans nos rapports aux autres, personnels mais pourquoi pas professionnels.

Troisème accord : Ne faites pas de suppositions

 

Nous faisons des suppositions sur ce que les autres font ou pensent, forts de quoi nous en faisons une affaire personnelle puis nous leur en voulons (…) et nous finissons par créer tout un drame pour rien du tout.

Comme on a peur de demander des explications, on prête des intentions à autrui, on fait des suppositions que l’on croit être vraies ; puis on défend ces suppositions et on donne tort à l’autre.

Il vaut toujours mieux poser des questions que de faire des suppositions, parce que celles-ci nous programment à souffrir.

Nous supposons généralement que notre partenaire sait ce que nous voulons ; nous croyons donc ne pas avoir besoin de lui dire. Nous pensons qu’il va faire ce que nous désirons, parce qu’il nous connaît bien. Et s’il ne le fait pas, nous nous sentons blessés et lui reprochons : Tu aurais dû le savoir.

Alors là franchement hein… 
Que celui qui ne l’a jamais fait se dénonce, j’offre un massage^^

Nous avons besoin de tout justifier, de tout expliquer, de tout comprendre, afin de nous rassurer. Peu importe que la réponse soit correcte ; le seul fait de trouver une réponse nous rassure.

Nous ne cessons de supposer, parce que nous n’avons pas le courage de poser des questions.

Si vous vous penchez sur la question, vous risquez d’être aussi surpris que moi. C’est finalement dans mon quotidien beaucoup plus fréquent que ce que j’imaginais. Parce que c’est plus simple, plus rapide de conclure sans demander l’avis du premier concerné. Parce que c’est plus discret, plus facile pour l’égo que d’oser mettre en avant qu’on n’a peut-être pas compris ou compris de travers.

Et la supposition ramène plus vite à l’affaire personnelle et la maltraitance personnelle. Supposez-vous souvent que les autres sont heureux ? Ou cherchez-vous plutôt des signes qui montreraient que ça ne va pas, forcément parce que n’étant pas assez ceci ou cela, vous n’avez pas fait ce qu’il fallait pour ? C’était ma philosophie jusque-là, vous n’imaginerez pas combien, avant d’avoir essayé, c’est délétère, c’est lourd à l’échelle du quotidien. Et combien c’est apaisant de ne plus le faire, tout le temps.
Dans le monde médical, ne cessons-nous pas de supposer la douleur de l’autre et le handicap qui en découle ? Supposer que s’il vient jusqu’au cabinet, c’est qu’il n’est pas SI mal ou que s’il appelle trois fois d’affilée c’est qu’il est exigeant ? Supposer, devant une personne inquiète de son état de santé, que c’est peut-être son inquiétude qui a posé le problème (inquiétude qui aurait réussi le tour de force d’altérer la santé sans exister AVANT que la santé ne s’altère, vous la sentez là l’embrouille ?).

Souvent, lorsque vous démarrez une relation avec quelqu’un que vous aimez, vous devez le justifier. Vous ne voyez en lui que ce que vous voulez bien voir, et vous niez l’existence d’aspects que vous n’aimez pas. Vous vous mentez à vous-même afin de vous donner raison. Puis vous faites des suppositions, l’une d’entre elle étant : mon amour va transformer cette personne. Mais ce n’est pas vrai. Si les autres se transforment c’est parce qu’ils veulent changer et non parce que vous en avez le pouvoir. Puis un incident se produit et vous vous sentez blessé. Vous voyez tout d’un coup ce que vous refusiez de voir avant, désormais amplifié par votre poison émotionnel. Il vous faut maintenant justifier votre douleur émotionnelle en rendant l’autre responsable de vos choix.

Joker. J’vais pas masser deux fois !

Essayez simplement d’imaginer le jour où vous arrêterez de prêter des intentions à votre partenaire puis à toutes les autres personnes présentes dans votre vie. Votre manière de communiquer changera complètement et vos relations ne souffriront plus de conflits engendrés par des hypothèses erronées.

Oui après tout, la vie est assez dure comme ça, pourquoi en rajouter ?

Ayez le courage de poser des questions. Utilisez votre voix pour demander ce que vous voulez. Chacun a le droit de vous dire oui ou non et inversement, vous avez toujours la possibilité de dire oui ou non.

Le jour où vous cesserez de faire des suppositions ou de prêter des intentions à autrui, vous communiquerez de façon propre et claire, libre de tout poison émotionnel, votre parole devient alors impeccable.

Et avec ça, on sauverait l’hôpital. Non ?

Quatrième accord : Faites toujours de votre mieux

Quelles que soient les circonstances, faites toujours de votre mieux, ni plus, ni moins. Mais rappelez-vous que votre mieux ne sera jamais le même d’une fois à l’autre. Les matins où vous vous réveillez frais et débordant d’énergie, votre mieux sera meilleur que lorsque vous êtes fatigué en fin de soirée. Il sera aussi différent selon que vous êtes en bonne santé ou malade, sobre ou ivre, en pleine forme et heureux ou irrité, en colère ou encore jaloux.

Lorsque vous en faites trop, vous vous videz de votre énergie et vous agissez contre vous-même avec pour conséquence qu’il vous faut d’avantage de temps pour atteindre votre but. Mais si vous faites moins que votre mieux, vous vous exposez aux frustrations, au jugement personnel, à la culpabilité et aux regrets. 

Rien que ça ! Vous n’en n’avez pas marre ? 
Peu importe que vous soyez fatigué ou malade, si vous faites toujours simplement de votre mieux, il vous est impossible de vous juger (…) de subir la culpabilité, la honte et l’autopunition.

Lorsque vous faites toujours de votre mieux, vous passez à l’action. Faire de votre mieux signifie agir parce que vous en avez envie et non parce que vous en attendez une récompense.

Lorsque vous faites de votre mieux, vous apprenez à vous accepter. En étant conscient, vous pouvez apprendre de vos erreurs. Cela signifie vous exercer, regarder honnêtement les résultats de vos actions, et continuer de vous exercer.  

C’est un point intéressant pour le quotidien mais qui pose question quand on le transpose au domaine médical. On est formés dans la honte de l’erreur, formés dans la prétention de faire partie de ceux qui savent tout et qui ne se trompent jamais. Comment un patient pourrait-il accepter que son médecin ou kiné soit moins bon à la 12ème heure de la journée qu’à la deuxième ? Et en même temps, accepterait-il d’être soigné par un robot qui n’aurait pas d’empathie ?

Comment peut-on nous, commencer à reconnaître que nous sommes faillibles quand c’est le quotidien des autres que nous essayons de soulager, quand ce n’est pas des vies que nous avons entre les mains ?

Vous n’avez pas l’impression de travailler dur en faisant de votre mieux parce que vous prenez plaisir à ce que vous faites. Vous faites de votre mieux, parce que vous le voulez et non parce qu’il le faut.


Chaque jour on se réveille avec une certaine quantité d’énergie mentale, émotionnelle et physique que l’on dépense au cours de la journée. Si nous laissons nos émotions nous vider de cette énergie, il ne nous en reste plus pour changer notre existence ou en donner aux autres.

Lorsque vous êtes en colère, rien de ce que vous voyez ne semble aller. Tout paraît faux, rien ne vous satisfait. Lorsque vous êtes triste, tout vous donne envie de pleurer.

Vous vous sentez peut-être vulnérable et vous avez besoin de vous protéger parce que vous ne savez pas à quel moment vous risquez d’être agressé. Vous ne faites plus confiance à rien ni à personne autour de vous. Cela vient du fait que vous regardez le monde avec les yeux de la peur.

Chaque être humain possède un corps émotionnel entièrement couvert de plaies infectées. Chacune suppure du poison émotionnel, provenant de toutes les émotions qui nous font souffrir telles que la haine, la colère, l’envie et la tristesse.

Il n’est pas nécessaire de continuer à souffrir. Tout d’abord, on a besoin de la vérité pour ouvrir ces plaies (…).  On doit pardonner à tous ceux qui nous ont fait du tort, non pas parce qu’ils méritent d’être pardonnés, mais parce qu’on s’aime tellement soi-même, qu’on ne veut plus continuer à payer pour les injustices passées.

Ce point me semble essentiel dans la prise en charge des victimes de violence notamment. Je n’y ai réfléchi que très récemment, suite à cette lecture et effectivement… Assumer d’être victime mais aussi d’accepter qu’on mérite mieux. Pas que les fautifs méritent notre pardon mais que nous méritons moins de souffrances. Ils ne méritent pas vraiment le pardon mais ne méritent encore moins de leur sacrifier une vie heureuse à une vie de souffrance. Facile à dire. Je sais. 

Vous saurez que vous avez pardonné à quelqu’un lorsque vous serez capable de le voir sans réagir émotionnellement. (…) Lorsque quelqu’un peut toucher l’endroit où se trouvait une plaie et que cela ne vous fait plus mal, vous savez que vous avez vraiment pardonné.

Une par une. C’est un long travail, une longue réflexion. Mais quand on sent quelques plaies se refermer, petit à petit, on réalise combien on pouvait souffrir et combien c’est bon cette baisse de la violence en soi.

La vérité est semblable à un scalpel. Elle est douloureuse, car elle ouvre toutes les plaies recouvertes par des mensonges, afin qu’on puisse vous guérir. Ces mensonges sont un dispositif de déni. (…)

Lorsqu’on est débarrassé de toute plaie, on n’a plus besoin de mentir. Le dispositif de déni n’est plus utile car un esprit sain peut être touché sans que cela fasse mal.

Imaginez vous vivre sans craindre d’être jugé par autrui. Vous n’adaptez plus votre comportement en fonction de ce que les autres peuvent penser de vous. Vous n’êtes plus responsable de l’opinion d’autrui. Vous n’avez plus besoin de contrôler quiconque, et personne ne vous contrôle plus non plus.

Imaginez-vous vivre sans juger les autres. Vous pouvez facilement leur pardonner et vous détacher de tout jugement à leur égard. Vous n’avez plus besoin d’avoir raison, ni de donner tort à autrui. Vous vous respectez vous-même, ainsi que les autres et ceux-ci vous respectent en retour.

Imaginez-vous vivre sans craindre d’aimer et de ne pas être aimé. Vous n’avez plus peur d’être rejeté, ni besoin d’être accepté. Vous pouvez dire : je t’aime, sans honte ni justification.

Imaginez que vous vous aimez tel que vous êtes. Vous aimez votre corps tel qu’il est, et vos émotions telles qu’elles sont. 


A bon entendeur. Bisous

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L’histoire sans fin

 Précautions d’emploi :    Aucune ressemblance possible avec une situation réelle, les données ayant été modifiées pou respecter l’anonymat de la patiente. Ou le patient. Qui sait ? Ensuite, ce que je vous livre ici n’est qu’un prisme. Le mien. Celui dans lequel j’ai vécu cette situation, avec les informations que j’ai reçues, déduites. Une partie de la réalité, ma partie à moi qui ne fait pas un tout…

Janvier

Aujourd’hui, Mme N. arrive au cabinet accompagnée de son mari. Visiblement la marche est difficile mais ça, on me l’avait dit au téléphone. Nous nous asseyons pour discuter de ce qui l’amène.

Courant septembre, elle s’est cassé la figure dans les escaliers. Une histoire bête, de vieux chaussons, un escalier fraîchement ciré… Paf. Deux vertèbres dorsales abîmées. Jusque-ici, ça aurait pu rester simple. Les pompiers, les urgences, évaluation du risque et nécessité de prise en charge chirurgicale.

Chirurgie de routine, anesthésie, réveil, hospitalisation prévue pour quelques jours. Réveil un peu dans les choux mais pas trop mal.

Et puis soudain, les frissons. La fièvre. La tête qui tourne. Pourtant le matériel chirurgical tient le coup, n’a pas l’air d’être infecté, le chirurgien dit que tout va bien. A priori rien à voir. La pneumopathie du genre costaud, celle dont on n’a pas bien compris l’origine mais qui fait débouler la cavalerie, le réanimateur et puis « vous vous rendez compte, une semaine qu’elle est restée dans le coma ».
Un mois de réa. Deux mois de convalescence. Retour à la maison, complètement sonnée, dans un environnement dont elle a l’habitude mais dans lequel elle ne peut plus rien faire comme avant. Le mois qu’elle a passé alitée a laissé, semble-t-il d’importantes séquelles fonctionnelles mais pas cognitives (intellectuelles). Les deux mois dans une structure de soins de suite proche de chez elle mais terriblement déficitaire en tout, finances, personnels, matériel, en pleine période de fêtes, n’ont pas aidé non plus.

                On sait pertinemment que certains lieux de rééducation « bas de gamme » induisent des pertes de chances. Visiblement soucieux de libérer rapidement un lit, l’hôpital n’a pas jugé bon de se battre pour que Mme N. puisse accéder à un centre à la hauteur de ses besoins immenses en rééducation. Elle a demandé un centre proche, qui avait de la place. Banco. Patate chaude. Maltraitance.

               

On lance la rééducation. On se relaye à deux pour la voir régulièrement. Le centre de convalescence a laissé un vague compte-rendu disant qu’elle commence à récupérer la marche. Pourquoi elle l’a perdue, ça, personne n’en parle. Pas même dans le compte-rendu de la réa. Elle souffre toujours beaucoup du dos. Le chirurgien dit que tout va bien, qu’elle n’a pas de raisons d’avoir mal. Maltraitance. La réa aussi dit que ça va, le centre de convalescence, que c’est pas terrible mais que ça progresse. 
La dame me demande si elle remarchera un jour.

J’ai ma petite idée du pourquoi elle ne marche pas mais ce n’est en aucun cas une certitude médicale. Je pense que ce sont les conséquences de la chute et la réanimation. La chute parce que la peur de chuter peut complètement bouleverser vos automatismes et votre capacité à – ne serait-ce que, sortir du fauteuil. La réanimation : en gros, l’alitement, la sédation, l’absence de mouvements prolongés, le tout en essayant de ne pas mourir ne sont pas de bonne augure pour les capacités fonctionnelles du patient.

Je dis qu’on verra avec le temps. Qu’il y a forcément des progrès à faire mais qu’on ne sait pas jusqu’où elle pourra récupérer. C’est sincère mais ça fait mal à dire.

Le temps s’écoule doucement. Elle fait des progrès lents mais visibles. Elle passe de deux cannes à une seule puis une canne simple sans aide extérieure. Elle marche à petits pas serrés mais elle butte moins au sol et ne se laisse plus tomber quand nous la déstabilisons même si elle ne se rattrape pas complètement.

Avril

Ils ont pris rendez-vous avec un spécialiste puisque pour eux, les difficultés de marche « viennent forcément de l’opération, elle marchait bien avant ».  Le spécialiste est un grand professeur qu’ils connaissent depuis longtemps. A une heure de route. Mais c’est un grand professeur. 

 

« Et puis un bon ».

Il dit que les troubles de marche qui persistent sont effectivement étranges et prescrit des examens complémentaires mais aussi, une visite « pour vérifier » chez le neurologue. Il leur promet d’écrire à son ami le grand professeur en neurologie qui les convoquera pour un rendez-vous.

Juin

Le téléphone sonne. Elle est tombée violemment dans le couloir. Elle aurait buté dans un tapis. Elle s’est cassée la clavicule et a de nouveau très mal au dos. Le médecin généraliste convoqué en urgence prescrira des radios qui ne montreront rien de plus que la fracture simple de la clavicule.

Je pars en congé en lui disant qu’elle a bien progressé jusqu’ici, que je vais la laisser tranquille une petite semaine et qu’on reprendra comme avant même s’il faut que je me déplace au début.

Quand je reviens, elle a vraiment mal. Rien n’a été prescrit de plus pour la douleur. Elle a du mal à se lever parce que mal dans le dos, les côtes. Et la hanche. Je n’insiste pas. J’appelle le médecin qui prescrira une radio de hanche qui reviendra normale.

La douleur baisse à peine et la marche continue à se dégrader. Elle a du mal à se lever parce qu’elle a mal mais aussi parce qu’elle résiste. Elle met un temps infini à se pencher en avant. Elle a du mal à trouver les accoudoirs. Il faut lui répéter plusieurs fois. Le déambulateur est indispensable. Elle marche à petits pas sur la pointe des pieds et au moindre déséquilibre, s’effondre.

Le généraliste a dit d’attendre le neurologue.

Tant mieux, le service de neurologie devrait appeler bientôt.

 

 

Juillet

Le service de neurologie n’a toujours pas appelé. Le mari me dit qu’il rappellera le premier grand professeur dans la semaine. Ça fait un mois qu’il rappellera dans la semaine. Le généraliste a donné un autre nom mais le mari n’a pas appelé non plus parce que « maintenant qu’on s’est engagé auprès du professeur… ».
Sa femme se dégrade. C’est vraiment bizarre comme déficit. Je refais un bilan. Y a des trucs vraiment pas nets qui eux, je ne peux pas les mettre sur le dos de la réa. Encore moins de la chirurgie. A bien y réfléchir, ils étaient peut-être déjà là avant mais prise dans ma routine et mon excuse du syndrome acquis en réa, je n’ai rien vu venir.

C’est finalement une certitude. Il se passe quelque chose de plus complexe. De plus grave. Quelque chose déraille dans son cerveau et ce n’est pas une histoire de stress.

J’alerte le médecin généraliste avec un courrier d’une page entière sur ce que je retrouve dans mon bilan, qui m’inquiète terriblement. D’abord parce qu’on ne sait pas ce qui se passe, depuis combien de temps, et si c’était urgent ? Ensuite parce qu’à la maison, ça devient catastrophique. Le mari la ramasse plusieurs fois par semaine, ne peut pas la laisser seule plus d’une demi-heure. Elle ne marche pas plus de 5 mètres de façon complètement aléatoire et risquée. Elle ne peut plus aller aux toilettes seule ni s’habiller seule. Certes ce n’était pas parfait avant. Mais là c’est pire. Il faudrait l’hospitaliser le temps de comprendre. 

Le généraliste lui, ne retrouve pas les mêmes signes. D’après le couple, il a regardé mon courrier mais n’a pas eu l’air très convaincu. Il ne m’a pas appelée d’ailleurs. Je n’ai eu aucun retour sur mon courrier de sa part, juste ses propos rapportés par les patients eux-mêmes. 
Le mépris est-il une forme de maltraitance ?

Il leur a dit qu’une hospitalisation c’était pire que tout, qu’il fallait attendre le neurologue et faire plus de kiné en attendant. 5 jours sur 7. C’est sûr avec ça, elle remarchera vite fait. 
Août

Le grand professeur a enfin été vu. Il n’a pas, lui non plus, pris la peine de me répondre mais n’a pas balayé mon courrier comme un vieux chiffon. Il trouve bien quelque chose de louche mais ne s’explique pas ni pourquoi ni comment et demande des examens supplémentaires. Rendez-vous est pris pour dans deux mois avec les résultats.

Octobre

Les examens pratiqués ne sont pas les bons. Il ne peut donc rien leur proposer. Le mari lui a dit qu’il se débrouillait bien comme ça et qu’il arrivait à s’occuper encore de sa femme.

Il n’a pas dit ses traits tirés, son dos en compote. Il n’a pas dit les rides qui se creusent sur son front de voir sa chère épouse s’enfoncer sans cesse, ne plus pouvoir tenir une seule conversation cohérente, ne plus reconnaître son intérieur qui n’a pas changé depuis 20 ans. L’angoisse de l’espoir qui s’éteint. La douleur du réveil avec une femme dans son lit qu’il ne reconnaît plus vraiment.

Le grand professeur prend pourtant son cas au sérieux. Il évoque une hospitalisation (enfin !) pour investiguer tout ça. Le secrétariat les rappellera dans la semaine pour leur communiquer la date.

Novembre 

Le secrétariat rappelle. La semaine a duré un mois. Toujours pour une patiente qui se grabatérise de jour en jour et pour laquelle j’ai jugé l’hospitalisation indispensable, le tout marqué noir sur blanc dans un courrier écrit en juillet. Juillet. On est en novembre.

Mme N. est attendue pour une journée d’examens le … 18 mars. Mars. Mars.

De mars à novembre…

Je vais continuer. Oscillant entre la colère de ne pas avoir été lue, entendue, la tristesse de voir la patiente se résigner à attendre, l’angoisse devant le sentiment d’urgence qui ne me quittera pas – si on ne fait rien, elle tombera, une fois de trop, la dernière fois, faut que je la fasse hospitaliser – et finalement le déni : non mais les urgences c’est l’enfer, elle sera encore plus désorientée, maltraitée, qui sait, si j’appelle le 15 elle va atterrir à #PetitHopitalPourriLocal et ça sera encore pire.

Je ne suis pas sereine. Je ne suis pas « toute à vous ». Y’a trop de choses dans ma tête. Trop d’alarmes qui gueulent à une urgence qui n’épuise que moi et qui n’affole surtout pas les médecins. A qui j’en veux un peu de ne pas avoir tenté de me rassurer.

Je deviens maltraitante. Moi. Merde. Je vais hausser le ton. Hacher mes mots.

ON. SE. LEVE. MADAME. N. DEBOUT.

Comme si je parlais à un chien. Merde.

« Et pourquoi, ce n’est pas DEJA fait ? Depuis TOUT ce temps ? » vais-je m’entendre répondre à son mari qui me dira pour la dixième fois qu’il va écrire un mail au premier spécialiste pour qu’il secoue le deuxième.

J’ai parlé comme à un gosse. A un homme qui perd petit à petit sa femme. Merde.

Elle va se dégrader plus vite, ils me promettront d’aller aux urgences.

 Puis n’iront pas parce « qu’elle marchait un peu mieux après ».

Ils tarderont à aller chez le généraliste – que je tarde maintenant à appeler puisque visiblement, je l’emmerde, qui proposera une hospitalisation. En psychiatrie. Avec un joli courrier expliquant que Mme N. se laisse aller et que c’est surement dû à sa dépression chronique. Tiens. C’est nouveau ça.

On n’a pas dû voir la même Mme N.

Mars

Je refais un courrier. Un costaud. Avec des gros mots. Plus long. Plus alarmant.

Je le lis à Mme N. et son mari. Je leur dis ce que j’attends. Que je ne veux pas qu’elle rentre et pourquoi je ne veux pas. Evidemment elle rentrera. Ils ont vu un autre spécialiste. Ils ne savent pas s’il a oublié de se présenter ou si c’est eux qui ont oublié son nom.

Mme N. a donc fait les examens dont le professeur, qu’ils n’ont pas revu, avait besoin en Août (Oui août, on est en mars) pour poser un diagnostic et commencer à parler d’avenir. Le médecin qu’ils ont revu leur a dit que si c’était difficile, il n’y avait qu’à faire intervenir plus d’aides. Il a dit aussi qu’il n’y avait rien de particulier sur ces examens, qu’il fallait en refaire, voir un autre spécialiste et que le secrétariat les rappellerait…

Normalement c’est là qu’on rigole. Ou pas.

Avril

Le secrétariat a rappelé. Le rendez-vous pour l’examen est pris pour ce mois-ci. Alléluia. Avec le spécialiste du spécialiste, pour juin. Fallait pas déconner.
Mai

L’examen supplémentaire est fait. Ils n’ont pas vu de médecin. Ils n’ont pas de compte rendu de cet examen. Ils attendent le rendez-vous avec le spécialiste du spécialiste. Sagement.  

Et puis surprise. Le compte-rendu de la journée d’hospitalisation de Mars vient d’arriver. Le jour où on leur a dit qu’il n’y avait rien de spécial sur les examens.  Enfin c’est ce qu’ils ont compris eux.  

J’ai été médisante. Y’a un bilan neuro du feu de dieu. Y’avait surement un super externe super méticuleux.

« Tenez, j’ai reçu ça mais c’est plein de termes techniques, vous allez peut-être pouvoir m’expliquer… »

Le compte-rendu, tapé a posteriori a donc été envoyé, sans qu’on se soucie, parce que c’est le système, de savoir si oui ou non, le contenu avait été évoqué avec la patiente et son aidant. Sans qu’on se soucie non plus de qui allait devoir feinter l’explication la plus dure au monde.

« Très probable syndrome démentiel truc-muche avec altération cognitive sévère et troubles ataxo-apraxo-néglégo-machingo-aphasiques. ». Un très bon externe. 

Comment vous expliquer, nous qui travaillons ensemble, qui attendons ensemble ce diagnostic depuis plus d’un an, chaque jour de ce délai n’étant justifié que par une succession d’erreurs, de méprise, de blocages administratifs, un délai totalement injustifié médicalement parlant…

Un délai maltraitant ?

Comment vous dire que pour eux, il n’y a plus grand-chose à faire ? Que ce n’est pas le syndrome traitable (parfois) auquel je pensais et que je vous vendais pour vous pousser à consulter mais quelque chose de tellement plus complexe…

Comment vous dire Monsieur, que votre femme ne sera plus jamais celle que vous avez connue, plus jamais la même épouse, la même mère, la même grand-mère, celle qui attend patiemment de pouvoir remarcher pour garder à nouveau ses petites-filles ?

Et si j’avais tapé du poing sur la table chaque fois que j’ai senti que ça n’allait pas ?

Si je m’étais plus respectée, si j’avais un peu moins respecté les titres, aurais-je pu faire accélérer la prise en charge de Mme N. ?

Et si…

Cela aurait-il changé quelque chose ?

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Accord Toltèque N°2 : N’en faites jamais une affaire personnelle

Quoiqu’il arrive. 
L’introduction c’est ici 
Le premier accord : avoir une parole impeccable, c’est par là 
Si je vous vois dans la rue et que je vous dis « Hé, espère d’idiot ! » sans même vous connaître, ce que je dis ne vous concerne pas ; cela me concerne moi. Si vous en faites une affaire personnelle, vous allez peut-être croire que vous êtes idiot. Peut-être même vous demanderez-vous : Comment a-t-il deviné ? Est-il clairvoyant, ou est-ce que tout le monde voit à quel point je suis idiot ?

Vous faites une affaire personnelle de ce qui vous est dit parce que vous y donnez votre accord.

Ce n’est plus la réalité ou la vérité qui ont fini par compter mais le crédit qu’on donne aux mots d’inconnus ou de gens qui n’ont parfois aucune importance dans nos vies. Le pli qu’on a pris de croire autrui parce que « l’autre est toujours mieux que moi » si sombre con soit-il. Toutes ces rengaines à base de « je ne suis pas assez ceci, cela » qu’on se répète sans cesse sont autant de perches tendues à qui voudrait nous faire mal. « Je le savais que j’étais nulle ». A tel point qu’on oublie de se demander s celui qui émet cet avis est réellement en capacité/en droit de juger. 
Au cours de notre éducation, de notre domestication (conformisation au système de croyance pré-établi), nous apprenons à tout prendre pour soi. Nous pensons être responsable de tout.

Vous n’êtes aucunement responsable de ce que les autres font
Même lorsque vous vous faites insulter, cela n’a rien à voir avec vous. Ce que les gens disent, ce qu’ils font et les opinions qu’ils émettent dépendent seulement des accords qu’ils ont conclu dans leur propre esprit.


Si quelqu’un vous donne son opinion en disant « Qu’est ce que tu as l’air gros ! » n’en faites pas une affaire personnelle parce qu’en vérité, cette personne est confrontée à ses propres sentiments, croyances et opinions. Elle essaie de vous envoyer du poison et si vous en faites une affaire personnelle alors vous le recevez et vous vous l’appropriez. (…) Vous devenez une proie facile pour tous les prédateurs.
On pourrait remplacer le « gros » à l’infini, par toutes les caractéristiques physiques ou non dont vous pourriez douter chez vous et dont l’étalon peut-être différent chez chacun d’entre nous puisque chacun  a son propre système de croyance. Je suis sûre que l’image du « gros » qui vous est venue en tête n’est pas la même que la mienne ou que celle du twitto d’à côté. 
Aussi vrai qu’il suffit qu’une personne vous trouve beau pour vous rendre heureux même si dans le référentiel de tous les autres ce n’était pas le cas. 
Aussi vrai qu’on peut être très intelligent dans son domaine d’étude mais se retrouver complètement bête devant le rayon shampooings du supermarché ou à côté de la plaque pour réconforter un ami. Et vice-versa. Pourquoi croire l’avis de quelqu’un dont vous ne connaissez pas l’échelle sur laquelle il vous juge ? Pourquoi le laisser nous blesser par rapport à SES propres critères s’ils ne sont pas les nôtres ?

L’immunité au poison, en plein enfer, est le cadeau que vous offre (que vous vous offrirez) avec cet accord. Lorsque vous faites une affaire personnelle de ce qui vous arrive, vous vous sentez offensé et votre réaction consiste à défendre vos croyances ce qui provoque des conflits.

Vous pouvez me dire : Miguel (Ruiz. L’auteur), ce que tu dis me blesse. Mais ce n’est pas ce que je vous dis qui vous blesse : ce sont vos propres plaies intérieures qui réagissent lorsqu’elles sont touchées par mes propos. Vous vous blessez vous-même.

Grâce à twitter et tous ces parents qui s’y posent des milliers de questions, qui m’en font poser à mon tour, vous pourriez me dire ce que vous voulez sur ma façon de regarder grandir mon beau-fils et l’accompagner au mieux, cela ne me blessera pas. Je sais la valeur de ce qu’on lui apporte. Je ne suis pas parfaite mais je fais de mon mieux, je me plie le cerveau en 4 et il est heureux. J’aime la façon dont j’investis ce rôle. Vous ne me ferez pas douter de ce que JE vaux mais seulement de la quantité de richesse que je lui apporte. Vous ne pourrez que m’enrichir. 
Depuis ce livre, je ne suis plus blessée par ce qui peut se passer sur la route. Moi qui ai eu du mal avec la conduite dès le début et pendant des années. Chaque signe d’impatience, chaque geste mal placé me blessait. Il ravivait cette plaie intérieur du sentiment de handicap à ne pas conduire « comme les autres », du besoin de me fondre dans la masse et pourquoi MOI je n’y arrive pas. D’être nulle.

Aujourd’hui, je n’ai pas changé grand chose et pourtant je suis fière de ma façon de conduire. J’aime la conductrice que je suis. Je suis cohérente avec les valeurs qui m’importent sur la route. Je respecte les règles, je montre à mon petit combien elles sont essentielles. « Bah tu sais Leyaaa, untel il téléphone quand il conduit LUI » (kill me now) Je ne lui montre pas qu’on peut les outrepasser pour son plaisir personnel parce que ce n’est pas ce que je veux lui transmettre. Ma famille est en sécurité quand je suis au volant. Je suis paisible et mesurée. Faites les gestes que vous voudrez ils ne m’atteignent plus. J’ai une parole impeccable, basée sur la vérité et les idées qui me sont chères. Je conduis mieux que vous.

Je ne suis pas sûre par contre de tenir aussi bien face à un reproche sur ma qualité de femme, d’épouse ou de sœur par exemple. Chaque jour son combat.

Je suis votre prétexte pour vous mettre en colère. Et cette colère est provoquée par votre peur. Si vous n’avez pas peur, il n’est pas possible d’être irrité contre moi (…) que vous me haïssiez. Si vous n’avez pas peur vous ne serez pas jaloux ou triste. SI vous vivez sans peur, si vous aimez, ces émotions n’ont aucune place en vous. (…) Il est logique que vous vous sentiez bien. Et quand tout ce qui vous entoure est bien, tout vous rend heureux. Parce que vous vous appréciez tel que vous êtes. Parce que vous êtes content de votre vie.

Lorsqu’on voit vraiment comment sont les gens, sans jamais réagir de façon personnelle, rien de ce qu’ils peuvent dire ou faire ne peut nous blesser. Même si l’on vous ment, cela ne fait rien. Celui qui agit ainsi le fait parce qu’il a peur.  Peur que vous découvriez qu’il n’est pas parfait. C’est douloureux de retirer son masque social.

Et toc. Pif. Paf. Poum. Qu’est ce que je disais hier ? Quand j’ai commencé à détricoter tout ça, j’ai douloureusement compris qu’à force d’endosser sans cesse les masques qui comme je le supposais, me rapporterais le plus d’amour et d’attention, je n’étais plus vraiment quelqu’un tout au fond. Je n’étais que celle qui plairait à mon avis et qui changeait en fonction des attentes supposées de l’interlocuteur. Pas d’unité. Pas de fil conducteur. Un masque. Plein de masques. Cette vie de mensonges (pour lesquels je culpabilisais du coup sinon c’est trop simple) n’avait pas pour but de blesser qui que ce soit.
Votre colère, votre jalousie et votre envie disparaîtront, et même votre tristesse s’en ira si vous ne prenez rien personnellement…

C’est vrai. Vrai quand je conduis, vrai quand je regarde des gens s’écharper sur l’éducation. Plus de poison, plus de sentiments négatifs. Du factuel. De la sérénité. Si vous saviez comme c’est reposant et combien je vous le souhaite… 


Si vous respectez cet accord, personne ne peut vous blesser. Vous pouvez dire je t’aime sans crainte du ridicule ou du rejet. Vous pouvez demander ce dont vous avez besoin. Vous pouvez dire oui ou non selon ce que vous choisissez, sans culpabilité ni jugement de soi. Vous pouvez choisir de toujours suivre votre cœur…

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Les 4 accords Toltèques : Ayez une parole impeccable

L’introduction. Le pourquoi on en est arrivé là et pourquoi ces billets, c’était hier et c’est juste ici

Impeccable. A chaque fois, ce mot me fait sourire. Je pense soit à une petite blondinette, col claudine et anglaises impeccables ou les meubles de ces intérieurs trop propres d’une netteté impeccable (ce qui n’arrivera jamais chez moi et quand bien même je râle sans cesse sur le bordel, j’en suis ravie).

Pourquoi faire attention à votre parole ?

Votre parole est votre pouvoir créateur.

Quelle que soit votre façon de parler, votre intention se manifeste par la parole. Ce dont vous rêvez, ce que vous sentez et qui vous êtes vraiment.

C’est une force. Elle représente votre capacité à vous exprimer (…) et donc créer les évènements de votre vie.  L’un de ses tranchant est son mauvais usage qui peut concrétiser l’enfer, l’autre est son usage impeccable qui crée la beauté, l’amour (pfiouh) et le paradis sur terre (rien que ça !).

J’avais oublié de préciser que c’était un peu mièvre parfois, vous avez bien vos granules de nux vomica 5CH sur vous en cas de nausée ?

L’esprit humain est semblable à une terre fertile dans laquelle des graines sont continuellement semées : des opinions, des idées, des concepts. (…) La parole est une graine.

Quelqu’un exprime une opinion « Regarde cette fille comme elle est moche ! ». La fille en question entend cela, croit qu’elle est laide et grandit avec l’idée qu’elle n’est pas belle. Peu importe qu’elle le soit ou non. Si elle est d’accord avec cette opinion, elle croira qu’elle est laide.

Idem un peu plus loin avec un exemple tout aussi parlant que je vous résume plutôt que de le copier.

Si je crois que je suis stupide, à chaque fois que je vais faire quelque chose qui ne me satisfait pas ou faire une erreur, je vais penser « si j’étais intelligent, je n’aurais pas fait ça, je suis vraiment stupide ».

Ça veut dire qu’à chaque fois, je vais enfoncer, encore et encore le couteau dans la plaie, continuer à croire, me persuader de plus en plus que je suis vraiment stupide.

Ce qui marche aussi bien en remplaçant « stupide » par « bon parent », « bon conjoint », « vrai(e) ami(e) »… Attention si vous faites l’essai ça fait un peu mal.

Avec un tel cercle vicieux de croyances qui s’auto-alimentent, le jour où enfin quelqu’un pourra/voudra montrer qu’on n’est pas nul/stupide/moche, quels efforts devra-t-il déployer pour daigne le croire ?

Le mot impeccable vient du latin (…) signifie donc sans péché.

Un péché est quelque chose que vous commettez contre vous-même.

Etre impeccable c’est donc ne rien faire contre soi-même. Lorsque vous êtes impeccables, vous assumez la responsabilité de vos actions mais vous ne vous jugez pas, vous ne vous critiquez pas.

Pour que notre parole soit impeccable, il ne faut donc pas l’utiliser contre soi.  Si je vous aperçois dans la rue et que je vous traite d’imbécile, il semble que je me serve de la parole contre vous. Mais en réalité je l’utilise contre moi car vous allez me détester et votre haine ne me fera aucun bien. Donc si je me mets en colère et que je vous envoie mon poison émotionnel par la parole, je l’utilise contre moi-mêmeSi je m’aime, j’exprimerai mon amour dans mes interactions avec vous (…) vous m’aimerez en retour.
L’utilisation négative de la parole maintient les uns et les autres au fond du gouffre, dans un état de peur et de doute.

Prenons l’exemple cette femme intelligente et dotée d’un bon cœur. Elle avait une fille qu’elle adorait. Un soir, elle est rentrée chez elle après une très mauvaise journée de travail, fatiguée, remplie de tensions émotionnelles avec un mal de tête abominable. Elle souhaitait un peu de paix et de calme mais sa fille chantait et sautait joyeusement. Celle-ci ne se rendait pas compte de l’état dans lequel était sa mère ; elle jouait dans son propre monde, son propre rêve. Elle se sentait bien, elle sautait et chantait de plus en plus fort, exprimant toute sa joie et son amour. Elle chantait si fort qu’elle aggrava le mal de tête de sa mère qui, au bout d’un moment perdit le contrôle. En colère, elle regarda son adorable fille et lui dit : Tais-toi, tu as une voix horrible. Peux-tu simplement te taire ?

En réalité c’est la tolérance de cette femme envers le moindre bruit qui était réduite à néant et non la voix de sa petite fille qui était horrible. Mais cette dernière a cru ce que sa mère lui avait dit et à cet instant, elle a conclu un accord avec elle-même. Après cet incident, elle n’a plus jamais chanté, car elle croyait que sa voix était horrible et qu’elle dérangeait quiconque l’entendrait. (…)

Tout changea dans la vie de cette petite fille à cause de ce nouvel accord : elle crut qu’elle devait réprimer ses émotions afin d’être acceptée et aimée.

Ça me rappelle une gamine qui n’a plus osé sourire sincèrement, rire franchement après s’être pris  l’un de ses premiers râteaux pour ses « trop grandes dents ». La même gamine qui dix ans après ne voulait pas se marier parce que si elle souriait aussi sincèrement qu’elle était heureuse elle se trouverait affreuse. Et que s’il y a un jour dans sa vie où elle ne supporterait pas de se trouver affreuse, c’était bien celui-ci.  

Dans le pack « trop grandes dents » il y avait un certain « trop intello ». Si vous vous rappelez du billet d’hier et des masques qu’on met pour plaire à autrui, je vous laisse imaginer le casse-tête de cette même gamine, lorsqu’elle a réalisé que ce qu’elle pensait être son seul atout (qui marchait si bien auprès des adultes) n’en était pas un aux yeux des autres du même âge.

Paf, paf et re-paf. C’était juste un petit con hein. C’était juste une phrase en l’air.

Et ça a été 10 ans de ma vie à contrôler chaque sourire, chaque émotion positive parce que « je suis moche quand je suis heureuse ». Et paf. Pour un petit con. Merde.

J’vous rassure, je me suis quand même mariée, avec toutes mes dents et je me suis, sincèrement, trouvée belle. Et toc.  

[Entracte mouchoirs]

Si nous concluons ce premier accord et que notre parole devient impeccable, nous éliminerons progressivement tout poison émotionnel de notre esprit et de nos relations personnes.

Avoir une parole impeccable vous immunisera également contre toutes les paroles négatives d’autrui. Vous ne pouvez recevoir une idée négative que si votre esprit y est ouvert. Votre esprit deviendra stérile pour les paroles issues de la magie noire (= négatives/chargées de poison émotionnel) et deviendra fertile pour celles issues de l’amour.

L’intensité de votre amour-propre et les sentiments que vous nourrissez envers vous sont directement proportionnels à la qualité et à l’intégrité de votre parole. Lorsque celle-ci est impeccable, vous vous sentez bien. Vous êtes heureux et en paix.

C’est pas tentant tout ça ?

Comprendre ce premier accord a été mon point de départ. Le début de quelque chose de nouveau. Comme une porte qui s’ouvre enfin vers un monde beaucoup plus doux et beaucoup plus vaste. Un peu dur au départ de voir à quel point je me suis fait du mal, depuis tout ce temps, à cause de paroles anodines qui avaient finalement une puissance follement dévastatrice. Je crois que j’ai eu pitié de cette pauvre petite chose piétinée que ces croyances avaient fait de moi. J’ai pas tout arrêté du jour au lendemain hein. Juste un peu moins au début, un peu moins souvent, un peu moins sévère. Mes yeux dans le rétroviseur, y sont pas si moches en fait. Un peu moins de jugements, un peu plus de faits. Oui la mâchoire c’est pas trop ça de profil mais de face, c’est pas hideux.

Oui j’ai toujours pas beaucoup de nichons. Mais maintenant je peux enlever les coussinets de mes soutien-gorges sans avoir mal au coeur (t’as pas de seins t’es pas une femme voyons).Et j’ai un cul d’enfer. Et j’ai été une putain de magnifique mariée. Et je ne suis pas prétentieuse pour autant.
(Si vous retrouvez le billet qui dit qu’une femme doit pouvoir se trouver jolie sans qu’on la taxe de prétentieuse, je prends…)
Moins de haine, un début d’amour. Une prise de conscience de la puissance des mots. Oui les gens sont ternes ici, aigris, grincheux, peu importe moi je n’ai plus envie de l’être et si je veux en calculant un peu, je peux adoucir leurs heures.

« Vous avez été efficace, merci ».

« Vous faites votre travail avec le sourire, j’apprécie ».

Vérité. Tendresse. C’est mièvre peut-être mais essayez. De dire sincèrement merci avec de l’amour dans vos yeux et dans votre cœur. La réaction de l’autre et le plaisir que vous en retirerez ne vous décevrons  pas, c’est même drôle parfois de voir leur surprise (OMG une fille sympa, mais ça existe ??). Vous donnez un peu d’amour, vous en recevez. Cqfd.

Ça marche du tonnerre dans le boulot. Essayez la bonne dose d’amour avec le secrétariat téléphonique revêche d’un grand CHU parisien. La personne sera tellement surprise de ce retour inédit qu’elle fera son boulot bien mieux que ce à quoi vous vous attendiez. Quel soignant n’a pas eu envie de continuer à bien faire son travail après un mot de remerciement pour une prise en charge, une collaboration efficace, des nouvelles du patient…? (Et d’abandonner après une énième agression verbale ? ceci étant un autre débat).

Plus d’amour, moins de haine. Dans la gestion des conflits, l’interaction avec les autres au quotidien, ça m’a beaucoup aidée. Je vis les mêmes choses mais je les vis différemment. Le type qui conduit comme un pied devant moi ne génère plus aucune émotion négative. J’adapte ma conduite, j’observe. Soit il est paumé, n’aime pas conduire, s’engueule avec son voisin et dans ce cas je compatis. Soit il conduit comme un kéké parce qu’il en est un, qu’il choisit de prendre des risques parce qu’il ne vole pas assez haut pour comprendre combien une bagnole c’est dangereux et dans ce cas-là, il ne mérite pas que je gaspille mon énergie à me mettre en colère contre lui. Je nous mets moi et ma famille en sécurité et basta.

Bon j’vous dirai si accrochage il y a si j’arrive à être aussi zen. Si c’est le cas, j’vous paye l’apéro.

Un peu pareil pour mon dernier fait de haut rang. Demander au type qui se bourre la gueule à la bière pas chère dans sa caisse, radio à fond sur les places de stationnement DEVANT notre porte ( à 100 gros mètres de son entrée de parking à lui) d’aller le faire plus loin. J’y suis allée seule. Partie en colère, je me suis arrêtée. J’ai chassé la colère. Il n’y a que la vérité qui compte. Il y a des petits chez nous, des poussettes et des courses à sortir, ces places, ça nous arrange de pouvoir nous y mettre alors (tenez-vous bien) « ça serait agréable de votre part d’utiliser les places libres un peu plus loin pour les familles qui vivent ici ». Sous vos applaudissements, Leya, mot pour mot, très en colère. ET BAH IL L’A FAIT. Et il ne s’y est plus garé depuis des mois. J’ai du mal à y croire parce que (re-tenez vous bien), je ne peux pas être assez importante pour qu’on m’écoute ou qu’on veuille accéder à mes demandes. Long way to go.

N’empêche que depuis que j’ai lu ce truc, si chaque jour suffit toujours à sa peine, le bocal de poison émotionnel s’est vidé. Pas complètement. Mais de beaucoup. Matériellement ma vie est la même sauf que avec moins de haine, de colère et plus d’amour qui transite chaque jour, j’vous jure, c’est diablement doux et reposant.

Bon, pour l’extérieur ça va mieux mais rassurez-vous, je suis toujours une mégère à la maison. J’aime aussi fort que je râle, y a encore du travail… 

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Les 4 accords Toltèques – Introduction

Critique de texte. Objective ou presque
Don Miguel Ruiz. Les quatre accords toltèques. Les voies de la liberté personnelle. Ed Poches Jouvence. 6,60€ ! (Liberté, pas chère, pas chère).

Fallait que je vous en parle.

Ce n’est pas vraiment une histoire de soin, j’en ai plein à raconter mais les mots bloquent entre ma gorge et mon clavier, les articles s’allongent, sans queue ni tête, je vous y perdrai je pense.

Et puis en matière de soin, il y a eu cette petite pépite, dont la lecture à cent à l’heure a enclenché quelque chose en moi qui est en train de tout changer. Ce n’est pas une histoire de soignants, c’est une histoire d’être humain. Une petite méthode avec des mots simples qui renverse les codes avec lesquels je fonctionnais depuis toujours, ceux peut-être avec lesquels vous fonctionnez aussi.

Vous verrez comme ils peuvent nous faire mal. Pour rien.

Identifier ces foutus codes, les renverser, faire la révolution, pas avec les autres mais avec soi-même pour adoucir son regard sur soi. Pour remettre l’amour avant la haine. C’est pas un beau programme ça ? Ces mots je les trouve terriblement justes. J’avais envie de les partager avec vous.

Si vous êtes toujours avec moi, venez, je vous embarque dans mes morceaux choisis…

Introduction : Comment en est-on arrivé là ?

La construction de nos croyances

Les adultes qui nous entouraient lorsque nous étions enfant, ont donc capté notre attention et introduit des informations dans nos esprits par la répétition (…) comment nous comporter en société : que croire, ne pas croire, ce qui est acceptable, ce qui ne l’est pas, ce qui est bon et ce qui est mauvais… 

Enfants, nous n’avons pas eu la possibilité de choisir nos croyances mais nous avons donné notre accord à l’information qui nous était transmise sur le rêve de la planète (règles de la société, croyances, lois, religions, différentes cultures et modes de vies, gouvernements…). Du moment que nous sommes d’accords, nous croyons. Voilà comment on apprend quand on est enfant. Nous croyons ce que les adultes nous disent. Nous sommes d’accord avec eux. (…) Il en résulte une soumission aux croyances avec notre accord .

Respecter ces croyances pour ne pas être rejeté

Bientôt nous avons commencé à avoir peur d’être puniou de ne pas recevoir de récompense, celle-ci consistant à obtenir l’attention de nos parents ou d’autres personnes. (…)

Comme elle (l’attention) nous faisait du bien, nous avons continué à faire ce que les autres attendaient de nous pour l’obtenir. Nous nous sommes mis à prétendre être qui nous n’étions pas, juste pour faire plaisir aux autres, juste pour paraître assez bien à leurs yeux. 
Nous prétendions être autre que nous n’étions par peur d’être rejetés.

Je ne sais pas pour vous mais de mon côté, gamine surdouée toujours socialement à côté de ses pompes avec les enfants de son âge, c’est exactement ce qui s’est passé. Exacerbé ou non par le potentiel intellectuel, il m’a fallu très longtemps et un début de thérapie à 25 ans pour commencer à comprendre que je n’étais jamais moi, toujours avec le masque celle que je pensais, je supposais, je croyais qu’on aimerait le plus. 
Au final comme il l’explique assez bien ces croyances erronées nous servent, sans cesse, à juger nos actions, quitte à nous punir injustement pour elles.

Ce système de croyance est comme un Livre de la loi à l’aune duquel notre esprit jugera tout ce que nous faisons, pensons, ressentons et nous déclarera coupable à chaque digression. Plusieurs fois par jour, tous les jours. Coupable.
La vraie justice consiste à ne payer qu’une seule fois pour chaque erreur. La vraie injustice consiste à payer plus d’une fois pour chacune. (…). Nous commettons une erreur, nous nous jugeons, nous nous déclarons coupables et nous nous punissons. (…) A chaque fois que nous y repensons, nous nous jugeons, culpabilisons, punissons à nouveau. (…). Encore. Et encore.
Est-ce juste ?  

Non ce n’est pas juste si l’on se réfère à sa définition. Une erreur, des milliers de rappels, de punitions chaque fois aussi douloureuses pour une seule erreur, nous qui en faisons sans cesse. Peut-on vivre en passant sa vie à se reprocher où à ce qu’on nous reproche sans cesse nos erreurs ? Suis-je ainsi ? La vie n’en devient-elle pas un enfer si l’on fonctionne de cette manière ? 

Si je ne cesse de me juger, culpabiliser, me punir pour mes erreurs, comment puis-je avoir la moindre estime de moi ?

Etre simplement soi-même, voilà ce que nous redoutons le plus.

Nous avons appris à vivre en nous efforçant de satisfaire les besoins d’autrui, à vivre en fonction du point de vue des autres, de peur de ne pas être accepté et de ne pas être assez bien à leurs yeux.

On crée une image de ce que l’on devrait être pour être accepté par tout le monde. (…) On construit cette image de perfection à laquelle il est impossible de se conformer.

N’étant pas parfait, nous nous rejetons.

Nous sommes incapables de nous pardonner de ne pas être tels que nous le souhaitons ou que nous croyons devoir être. Nous ne nous pardonnons pas de ne pas être parfaits.

Nous allons jusqu’à nous déshonorer, simplement pour plaire à autrui…
Qu’est-ce que je disais ? Le pré est toujours plus vert ailleurs, l’autre toujours plus belle, toujours plus drôle, toujours plus intelligente, toujours plus semblable à cette perfection que j’ai cru/voulu atteindre toute ma vie avant de comprendre que si j’attendais de l’avoir atteinte, je mourrais avant d’avoir été contente de moi. Toujours plus juge, toujours plus dure, toujours plus coupable et jamais assez parfaite. Suis-je née pour passer ma vie à me faire des reproches ? 
Au cours de toute votre existence, personne ne vous a jamais davantage maltraité que vous-même. Si vous vous maltraitez terriblement, vous pouvez même supporter qqn qui vous bat, qui vous humilie, qui vous traite comme moins que rien. Pourquoi ? Parce que, dans votre système de croyance, ivous vous dites «  je le mérite. Je ne suis pas digne d’amour et de respect, je ne suis pas assez bon(ne) ».

Peut-être vite évoqué mais essentiel, moi qui commence à parler à mes patients de prévention/info sur les violences conjugales ou autres, comment se lever contre quand on ne s’estime pas assez bien pour mériter d’en sortir ? On parle de violences. Bordel. 
On a besoin d’être accepté et aimé par autrui mais on est incapable de s’accepter et de s’aimer soi-même. Plus on a d’amour-propre, moins on se maltraite.

Comprendre nos accords et nos croyances, les démêler pour nous permettre de sortir de ces montagnes d’auto-flagellation/auto-maltraitance ? 
Vous avez conclu des milliers d’accords (…), mais les plus importants sont ceux que vous avez passé avec vous-même. Avec eux, vous vous dites qui vous êtes, ce que vous sentez, ce que vous croyez et comment vous comporter. (…) Il y a des choses que je peux faire. D’autres non…

Nous avons tout juste assez d’énergie pour survivre chaque jour, car presque tout notre pouvoir sert à respecter les accords (du système de croyance) qui nous maintiennent dans le rêve de la planète.

Si nous sommes capables de voir que ces accords dirigent notre existence et que nous n’aimons pas le rêve de notre vie, alors il nous faut changer ces accords. 

Le but de cet ouvrage est donc de présenter 4 accords dits fondateurs dans la pensée toltèque (je vous laisse googler c’est assez vaste) qui sont censés permettre de désamorcer ce système de croyance erroné à partir duquel nous nous faisons du mal : 
– Avoir une parole impeccable
– Ne jamais en faire une affaire personnelle 
– Ne pas faire de suggestions
– Faire de son mieux
Vous verrez, ils sont simples et ils changent tout. 
A bientôt pour la suite. 

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Juge et parti

Parce que c’est compliqué à expliquer, commençons par une petite histoire… 
Je serre les dents, j’espère que tu n’as pas vu le coin de ma lèvre se crisper. J’espère que tu n’as pas vu mes sourcils se froncer, encore une fois, au fil de ton récit. L’expression de cette lassitude ne t’es pas destinée. Elle te concerne mais tu n’es pas censée la voir. Du moins, je ne suis pas censée te la montrer.

Professionnelle, j’ai ouvert mes mains pour recevoir ta douleur quand tu es arrivée pour la première fois. Comme je le fais à chaque fois. Je ne sais rien de toi et je ne veux pas tout savoir, je n’en ai pas besoin. Mais j’écouterai ce que tu choisiras de me dire.

Je n’ai pas personnellement vécu d’épisode similaire à celui qui t’amène.

Je sais la douleur pourtant. Celle d’un poignet pourri, celle qui lance sans arrêt des heures durant, celle qui brutalement handicape le moindre geste et qui rend folle d’impuissance. Je sais aussi le coup de poignard de l’infection pulmonaire, le goût métallique du taux d’oxygène qui baisse et la fièvre qui explose dans ma tête.
Ces douleurs-là, je les ai connues. Moi. Sans la soignante.

Mais ta douleur, je ne la connais pas. Pas personnellement. Je ne peux pas compatir. Ni comparer. Elle est tienne et la soignante, sans moi, devra respecter ta façon de la vivre.
J’ai entendu ta peine. J’ai essayé de la comprendre, avec un interrogatoire, un bilan et des hypothèses. Mes armes de soignantes. On a mis en route des choses, des choses qui marchent d’habitude, avec les autres. Mais chez toi, ça ne marche pas. On a changé plusieurs fois de stratégie. Et toujours rien.

Je ne comprends pas ta douleur. Ni en tant que soignante, ni en tant que moi. J’ai fait de mon mieux, je suis allée au bout de ma réflexion mais rien n’a marché. J’ai botté en touche, je t’ai renvoyé vers ton médecin mais visiblement pour lui, il n’y a rien d’autre à faire.

Soignante, je n’ai pas su répondre à ta douleur avec mes armes. Personnellement, j’ai envie de penser que tu exagères, ça serait si facile. J’ai envie de penser que tu es bien douillette pour ton âge. Juger. Et un jugement, c’est personnel. Parce qu’un professionnel ne juge pas. Il entend. Il analyse. Il reçoit. Mais il ne JUGE pas.

Si je me permets de te juger, tu n’auras plus affaire à une soignante mais à une simple femme (aheum). Et tu n’es pas venue pour ça.

La douleur est une sensation désagréable subjective. Unique et propre à chacun. Cette douleur, c’est la tienne, tu la vis comme tu le peux, comme tu l’entends. Tu me dis que tu souffres. Je te crois. C’est mon job. En plus, sur toi, ça se voit.

Je lutte parce que j’ai du mal à rester neutre. Tu as mis la soignante en moi en échec. Enfin pas toi, ta douleur, et personnellement,j’aime pas l’échec. J’ai envie de te le remettre sur le dos. Mais il ne faut pas. C’est une barrière que je ne dois pas franchir, ce ne serait pas professionnel.

C’était une lassitude personnelle que je n’aurai pas dû laisser échapper. J’espère que tu ne l’as pas vue, je fais de mon mieux pour te soulager. Promets-moi que le jour où tu trouveras une solution pour atténuer ta douleur, avec moi, ou un autre, un humain ou un comprimé, un vrai médecin ou un charlatan, tu m’appelleras pour m’en parler. Pour que je sache comment mieux aider la prochaine toi et moins lutter pour qu’un avis personnel ne vienne parasiter mon regard de professionnelle.

***

J’ai senti ce fil, il y a peu. Cette espèce de barrière entre la femme et la soignante, ces pensées qui ne devraient se ranger que dans une case ou dans une autre, moi qui n’aime que les mélanges. J’ai encore du mal à mettre les bons mots dessus peut-être parce que même pour moi ça n’est pas encore clair.

Et pourtant, depuis, dans ma tête c’est plus fluide.

J’ai ma petite case noire pour les avis personnels qu’ils ne doivent pas entendre. Des petits coups de gueule que je pousse parfois sur twitter sur ces relous qui ont toujours mal, pour « rien », toujours en retard, qui n’ont pas fait les exercices mais qui ont aimé le massage de la dernière fois.

Je me suis relue, à froid. Et je ne me suis pas reconnue. Et ceux à qui je faisais allusion ne m’auraient pas reconnue non plus. La fille qui dit ça, est une gamine pourrie gâtée qui a envie de se faire plaindre. En gros, moi, et mon ras-le-bol personnel à deux balles.

Et celui-là, ils ne le voient pas. Mon job, c’est de ne pas leur montrer cette partie-là de moi. Ils ne sont définitivement pas là pour ça. Ils sont venus vers une professionnelle. Ils voient la tendresse, le respect que j’ai pour eux. J’espère. J’espère qu’ils sentent dans mes mains l’envie de les dénouer, au sens propre comme au figuré. Et rien que ça. Même si je me mets souvent émotionnellement à nu devant eux, le négatif restera en dehors de ma pièce. 

Et ça, cette dualité, cette ambivalence, cette schizophrénie – appelez-moi comme vous voudrez, ça vaut pour la douleur mais pas que.

Ça vaut pour les parents inquiets qui en font trop parce que personnellement je trouve qu’ils en font trop mais que professionnellement je ne peux qu’entendre leur inquiétude devant ce bébé dont pour qui ils luttent ne serait-ce qu’à apprivoiser le sommeil. Ce bébé qui peine à respirer qui est tout pour eux et dont ils sont incapables de juger l’état. Ce que moi je fais machinalement parce que je suis formée à ça. Et j’oublie que pour eux ce n’est pas aussi simple.

Et ça vaut aussi, surtout, infiniment, totalement, pour les patients en surpoids.

Quand j’entends qu’un gynéco (surprise !) ose faire remarquer à une patiente qu’elle est « grosse comme une vache », j’ai des envies de meurtre. Pense-le si tu veux, connard, mais garde ça pour toi. C’est un avis personnel. C’est TON avis. Ton avis de mec pas fini, fini à la pisse peut-être mais pas ton avis de MEDECIN. Tu as le droit de le penser – ce qui ferait de toi un mec d’une infinie délicatesse – mais en tant que professionnel, tu n’as PAS LE DROIT de le dire à elle.

Du côté professionnel, pour moi, certains patients en surpoids sont plus compliqués à prendre en charge que des patients à l’IMC « normal ». Tout simplement parce que je suis gaulée comme une crevette, que mon poignet est plus fin qu’un cuissot de môme taille 4 ans et que mes épaules font à peine un bonnet AA. Au-delà d’une centaine de kilo, j’avoue que physiquement parfois je lutte. Oui, 30kg de membre inférieur paralysé, pour moi, c’est lourd et difficile à mobiliser. Oui, la surface du dos d’un patient de 100 kilos est plus importante et donc plus longue à masser que celle d’un patient de 50. (Savant calcul hein). C’est mathématique. C’est un fait.
Et les patients sont les premiers à le savoir. Comme cette la dame au soutien-gorge taille 100F qui m’a ri au nez quand je lui ai dit – comment je vais mettre ça sur la table ? – qu’elle avait « plutôt une forte poitrine » – admirez les pincettes – et que peut-être en la maintenant mieux, elle pourrait souffrir un peu moins. 
Alors oui, si physiquement, je ne peux assurer, je passe la main. Si je choisis de le faire, je le fais, j’assume et je n’ai pas le droit de faire payer au patient l’éventuel surcroît de pénibilité. J’avais qu’à faire plus de sport moi de mon côté.
Et puis c’est tout aussi vrai dans l’autre sens.

C’est parfois aussi difficile de masser le dos d’une patiente de 45kg parce que cette fois, mes mains seront trop grandes pour la surface, trop fines pour ne pas riper de façon désagréable sur les reliefs osseux.

Et les rugbymen à l’IMC normal mais musclés comme des parpaings on en parle ?

Je travaille sur AVEC de vrais gens. 
Avec toutes les caractéristiques physiques possibles et imaginables.

Professionnellement, je peux constater des différences dans la facilité de prise en charge en fonction de ces caractéristiques physiques. Je suis plus à l’aise pour travailler l’équilibre chez des gens qui font mon poids et 20cm de moins et pas l’inverse. J’ai plus de faciliter à masser quelqu’un en surpoids qu’un sportif desséché méga-musclé. Ce sont des « préférences » que je n’ai pas à partager avec le patient. Encore plus quand il ne rentre pas dans la case « patient facile pour MOI ». Etre professionnelle c’est faire en sorte qu’il ne le voit pas, ou au moins de ne pas lui faire payer mes propres faiblesses.

D’un point de vue personnel, j’ai tous les droits. Je peux penser que tel ou tel profil n’est pas à mon goût ou qu’il l’est terriblement. Je n’ai juste pas le droit de poser mon avis à haute voix sur la table de celui que je soigne.
« Ouhlalala vous avez de beaux seins dites-doooonc ». 

Mon boulot, si vous êtes en surpoids et que vous arrivez jusqu’à mon cabinet, ça sera de vous recevoir avec le sourire en gardant pour moi le désobligeant regard de haut en bas de certains. De comprendre ce qui vous amène, une douleur le plus souvent. Si vous avez mal au dos ou plus bas, j’évoquerai sûrement votre poids mais peut-être pas tout de suite. Et si je le fais, ça sera surtout pour panser les plaies que les faux-soignants précédents auraient pu vous infliger injustement par des remarques PAS professionnelles. Et des plaies, j’en trouve, systématiquement. Et j’ai honte.

Je vous demanderai sûrement comment vous le vivez et je recevrai votre ressenti sans le juger. J’évoquerai les conséquences possibles du surpoids sans pour autant tout mettre sur son dos. Car il n’y a pas que le poids qui joue. Et que vous pourriez perdre du poids comme on vous l’a enjoint, ça ne jouerai probablement pas sur vos douleurs inflammatoires de poignet comme on vous l’a promis (véridique). Si vous le vivez mal, j’essaierai de vous aider, avec mes armes à moi. Un peu d’écoute, quelques conseils à contre-courant (notamment le concept de basal-metabolic rate) et des exercices les plus simples et rapides possibles pour que vous puissiez changer – un peu – les choses si c’est ce que vous souhaitez ou mieux vous accepter ainsi. 

Mais je m’arrêterai là. 
Du côté soignant de la barrière, ça vous semble si dur que ça ? 

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J’aurais voulu pouvoir vous donner raison…

J’ai bien vu pourtant la crispation de vos sourcils quand vous m’avez demandé d’en faire moins avec elle, mes pieds ayant à peine foulé le tapis de l’entrée. Je sais combien l’incessant ballet des soignants vous fatigue tous les deux. Ces intrusions quotidiennes, pluri-quotidiennes même qui interrompent les rares moments d’intimité que vous partagez encore.

Le summum avec cette foutue kiné qui vient juste à l’heure du café.

J’ai tout vu. Vos cernes, votre front plissé, le pli crispé au coin de vos lèvres, l’urgence qui guide chacun de vos pas, les milliers de tonnes sur vos épaules. Malheureusement, je ne connais que trop bien ce sentiment qui vous anime. Celui du spectateur qui, impuissant, donne tout, toujours, tout le temps sans qu’un instant l’autre ne cesse de souffrir. Vous aurez beau tout gérer, faire les courses, les repas, la vaisselle, le taxi, le souffre-douleur, l’éponge à colère, le menteur « ne t’inquiète pas, ça va aller », elle ne guérira pas. Vous le savez. Elle aussi. 

J’ai bien entendu votre indiscret soupir depuis le canapé quand j’ai évoqué la possibilité d’augmenter le niveau des exercices. J’ai bien vu votre regard soucieux quand j’ai essayé d’échafauder des plans sur la comète pour sa dignité à elle, plans qui impliquaient qu’elle « bouge » un peu plus.

Mais voyez Monsieur, même si je respecte infiniment votre présence, ce rôle d’aidant que vous avez, comme moi, endossé bien malgré vous, de votre sourire à vos soupirs, vous n’êtes pas mon patient.

Elle est ma patiente.

C’est votre femme, votre princesse, celle qui en robe blanche vous a fait tourner la tête il y a tant d’années déjà. Celle qui a embellit vos jours aussi bien que vos nuits, a porté les petits que vous avez accueillis ensemble. Votre âme-sœur, votre alter-égo ou simplement une épouse aimante, peu importe, c’est votre épouse.

Ma patiente c’est votre épouse. Et à l’école on m’a appris

De vous deux, c’est probablement elle la plus forte. Je le vois dans son regard amusé quand elle vous voit vous soucier infiniment pour elle. Comme une maman devant un enfant angoissé.

C’est votre femme. Elle est belle votre femme. Malgré la minceur absolue, malgré les joues creuses et les cernes, les mêmes que les votre, elle est belle. Elle a de beaux yeux lumineux. Ses lèvres pâles sont toujours bien dessinées. Comme une jolie poupée sculptée dans l’albâtre que vous craindriez de ne casser un peu plus. Une beauté que vous craigniez que j’abîme.

Mais voyez Monsieur, elle est déjà terriblement abîmée votre femme, en dedans. Le cancer est partout, il lui a mangé les joues, transformé ses jambes fuselées en allumettes et infusé cette perpétuelle douleur dans son sourire.

Nous savons tous les 3 que chaque mouvement de jambe risque de laisser plus tard, une facture salée. Une fatigue terrible qui l’empêchera de partager un dîner au calme avec vous. Une douleur insoutenable qui la rendra folle et pour laquelle vous ne saurez que faire.

Mais voyez, votre femme, elle est en vie. Le sang pulse malgré tout dans ses veines. Et ce qu’elle veut, elle, c’est se sentir, encore un peu, humaine. Elle a eu mal, si mal, si longtemps, un peu plus, un peu moins… Mais se savoir capable de marcher encore un peu, se sentir libre, si elle le souhaite, de se lever pour aller s’asseoir un instant, où elle le voudrait. Soleil ou ombre. L’amour est dans le pré ou les feux de l’amour. Cette liberté là n’a pas de prix pour elle. Elle est prête à tout pour la reconquérir.

J’aurais voulu, après vous avoir entendu, pouvoir vous donner raison.

Je suis d’accord avec vous, j’aimerais plus que tout être celle qui la soulage. Celle qui lui apporte le répit que vous attendez tant pour elle. J’aimerais tant pouvoir vous dire que je peux faire quelque chose pour cette douleur incessante. Je ne peux pas.

La seule chose que je peux faire, c’est l’aider à bouger. Reprendre des forces dans la petite marge que ce foutu cancer lui laisse. Lui montrer comment faire le plus en se fatigant le moins. Lui souffler les idées qu’elle n’ose plus avoir.

« Vous êtes plus solide, pensez-vous que la toilette au lit systématique est encore nécessaire ? Tous les jours ? »

« Oui, mais non, mais avec le tuyau… »

« Peut-être que ce n’est pas un problème, et si vous leur demandiez tout simplement ? »

Je ne peux pas ne pas écouter ses yeux qui me supplient de l’aider à lui rendre sa dignité. Elle veut en faire plus, elle s’en sent capable et je vais l’accompagner sur cette voie.

Vous aurez l’impression que je ne vous ai pas écouté, que j’ai nié votre douleur à vous et votre besoin de la protéger.

Je vous ai entendu pourtant. Mais je ne peux vous donner raison.

Vous ne voudriez pas que je la fatigue pour ne pas qu’elle souffre.

Je vais la fatiguer pour qu’elle se sente femme. Et libre.

Et peut-être que libre, fière et femme, encore un peu, elle aura moins mal de se voir mourir.

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8h19

8h19 – Un long, très long début de journée. 

Je pousse la porte du cabinet, le carillon tinte doucement.

Ah vous voilà, je viens juste d’arriver, hein, je vous assure, je viens juste d’arriver. Y’a pas cinq minutes, hein, vous avez l’heure ? Non parce que j’ai pas l’heure sur moi, dites, quelle heure est-il ? Ah 8h20. Bon 8h20. C’est bien. Non parce que j’ai rendez-vous, vous m’aviez dit 8h30, je suis pas trop en avance pour une fois.
Je n’ai pas posé mon sac, je n’ai même pas encore eu le temps d’essuyer mes pieds sur le tapis. Je m’avance vers mon bureau, défait ma veste et …

Dites, vous trouvez qu’il y a plus de monde sur la route maintenant que la rentrée est passée ?

Attendez, Mme D, accordez-moi un instant, j’ai quelques affaires à régler avant de commencer.

Ah bon, vous êtes occupée. Bon. Bon d’accord, je patiente.

Venez, merci d’avoir patienté, comment allez-vous ?

Ah oui donc alors vous avez trouvé beaucoup de monde sur votre route ? Avec la rentrée, les vacances, nous on est parti à St Malo. Vous trouvez que j’ai pris des couleurs ? Ah bah voilà, mon mari ne veut pas me croire, mais je lui ai dit que si. Et puis vous voyez, j’aime pas partir en Août, mais lui a voulu alors, bon ça va y’avait pas trop de monde.

Mon épaule ? Quoi mon épaule ? Ah oui. Bah vous voyez, je me suis remise sous anti-inflammatoires, bon parce que le docteur m’en avait donné pour si j’avais mal pendant ses vacances et puis l’autre nuit, j’ai eu mal un peu mais là ça va. Donc j’ai encore un rendez-vous jeudi, à 10h, bon c’est un peu tard, jeudi je fais le ménage, vous n’auriez pas un peu plus tôt. Bon non. Bon tant pis. Donc vous m’en donnerez d’autres pour la semaine prochaine. Mais dites, combien de séances il reste là ?

Quoi ? Où j’ai mal ces derniers jours ? C’est pas que j’ai mal, c’est que ça me gène, parfois, quand je fais certaines tâches, pas d’autres, ah mais oui la kiné me fait du bien, la machine, là, ça fait quoi déjà, ah oui ça chauffe en profondeur c’est ça, oui et puis quand vous me massez, ça me fait du bien aussi, dans les cervicales, là.

Dites, je voulais vous demander, en vacances, la voisine de ma nièce m’a parlé d’un homme qui avait eu un grave accident de ski, il est tombé sur la tête et puis sa jambe, elle est un peu comme morte, il n’arrive pas à la commander, enfin pas bien elle m’a dit, à votre avis ça peut être quoi ?

Et vous pensez qu’il va pouvoir récupérer un peu ?

Oh oui quand vous me massez comme ça, oh oui, ça fait du bien mais dites, nous n’êtes pas fatiguée à masser comme ça toute la journée ? Hein ?

Et puis – oh oui c’est sensible là – le monsieur en salle d’attente, il avait pas l’air bien vaillant. Qu’est ce qui lui arrive ? Vous le massez lui ? Ah non c’est votre collègue. Ah bah oui vous pouvez pas me répondre, bien sûr. Bien sûr. Donc vous me redonnerez des rendez-vous alors ?

Oui, mardi c’est bien. Jeudi, un peu plus tôt, vous pouvez ? Non parce que le jeudi c’est le jour du ménage normalement mais bon je pourrais décaler hein mais enfin, si vous pouviez plus tôt, quand même ça m’arrangerait. D’accord, bon d’accord, c’est noté.

A jeudi alors 8h30 hein !

Au revoir, bon weekend.

8h57

Silence. Paix. Et volupté.

Fin de journée dans … 11h et des brouettes. Mourir. 


———————-
Je suis pourtant du genre patiente, tolérante, trop l’un, trop l’autre peut-être, trop bonne trop conne en tout cas, il est rare que le courant ne passe pas, rare également que le contact avec les patients me soit difficile. Là, ça n’a pas loupé. Et comme je vous aime, je voulais partager ce cuisant échec relationnel avec vous. 
Comment ça vous avez mal à la tête ? 
Un massage pour faire passer ? 

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Et vous ?

« Et vous, comment allez-vous ? »

« Oh elle va bien, elle est un peu agitée mais ça va »

« Bah vous savez, avec son cancer… »

L’autre. Toujours l’autre. Celui qui est Malade. Je sais. Je sais combien c’est dur d’être celui qui accompagne. Mon ton est doux, sincère. Je sais combien la maladie peut prendre toute la place. Je vois la souffrance dans leur regard, cette douleur de l’autre qui ne vous reconnaît plus, de l’autre à qui on donne tout mais qui n’en guérit pas pour autant. Je veux leur donner de la place. Un instant, le droit d’exister, de respirer, de dire que c’est dur. J’essaie.

« Oui mais vous, madame, comment allez-vous ? »

« Oh moi ? Mais moi ça va. C’est pas moi qui suis malade ».

Toujours. Ces regards étonnés. Cette façon systématique de me repousser.  Pourquoi m’inquiéterai-je de leur état à eux. Les malades sont leurs autres. Eux n’ont pas de raison d’aller mal.

Ils n’ont pas mal eux. Ils ne sont pas perdus, confus, désorientés, mourants, déchus de toute dignité.

La douleur, ils la regardent détruire pas à pas cet autre qu’ils aiment tant. Cet autre qui a fait la pluie et le beau temps dans leur sourire toutes ces années durant. Cet autre qui n’est, le plus souvent, qu’une ombre aux sourcils froncés, aux mâchoires serrées sur cette souffrance qui prend toute la place.

C’est ça être aidant ? Aider l’autre ? Tout le temps ? Au point de n’être plus personne que celui qui aide ? Celui à qui on demande au téléphone si ça va, vite fait, avant de demander comment va l’autre ? Parce que c’est le « pas trop pire » de l’autre qui peut nous rendre heureux, un peu, et puis de toute façon, moi je dis toujours que ça va.

Ils font de leur mieux. Faire la vaisselle, préparer des bons petits plats, poser une main douce au creux d’un bras, dire « je t’aime », « courage », « je suis fièr(e) de toi », une fois, dix fois, cent fois. Repasser les draps pour adoucir la nuit, faire de la mousse au chocolat.

Ces millions de petites choses qu’on peut faire fait quand on aime, parce que quand on aime, on ne compte pas et puis qu’on n’est pas malade nous, alors on SE ne compte pas et on peut bien les repasser ces foutus draps.

Proposer un bain chaud, un massage, des framboises avec la mousse au chocolat. Un doliprane, un ibuprofène, des granules d’arnica, un strip-tease aussi des fois.

Mais cette pute, jamais ne cède, cette douleur, ils la haïssent. Je la hais.

C’était le temps d’un café, vous ne vouliez pas vous assoir dans le canapé, vous aimiez cette vieille table de famille. Je vous ai raconté le paroxysme de sa douleur, « tu veux faire quelque chose, amène-moi un couteau, une hache, arrache-moi le bras, j’ai trop mal ». Je croyais avoir oublié cet épisode. Comment aurais-je pu vu comment son souvenir me déchire la gorge ? Les larmes sont montées.

Je me suis éclipsée. Je n’aime pas pleurer. Je suis forte. Je suis en bonne santé, moi.

Je suis partie me blottir entre ses bras. Reprendre mon souffle. « J’ai raconté comment c’était quand tu étais si mal alors c’est un peu dur là, je crois que j’ai besoin d’un câlin ».

Tu es venue t’excuser de m’avoir fait pleurer. Ne t’excuse pas. Ça fait si mal de s’en rappeler mais ça fait quand même moins mal dehors que dedans.

Tu m’as prise dans tes bras. Tu n’es pas ma moitié. Tu n’es pas de ma famille (et pourtant…). Mais tu m’as redonné le droit d’être moi. Pour un instant, juste un instant, je n’étais que moi. Pas nous, pas l’autre, pas la maladie ou la garde-malade, juste moi. Et je me suis donnée le droit d’être faible, le droit d’avoir mal aussi, le droit d’en être malade de cette putain de douleur pour laquelle je ne peux rien. Evidemment, j’ai pas tenu un quart de seconde avant de te dire que je venais de me remaquiller, que j’allais repleurer et tout gâcher. Mais ce quart de seconde, si fort, vaut bien des années d’amitié.

Soignante le jour, je ferme la porte aux souffrances qu’on dépose entre mes mains en tournant la clé grinçante dans la porte du cabinet. Aidante le reste du temps, où est ma porte ? Celle de chez moi que je ferme pour aller en soigner d’autres, que j’arriverai, eux, à soulager ? Quand est-ce qu’on respire en fait ?

Et l’autre, celui qui est malade ? Cette femme qui angoisse sans cesse de ne plus reconnaître les gens qui l’entourent, de chercher en vain une maison qui n’existe plus ? Cette autre qui souffre sans répit, jour, nuit, qui s’est habituée à n’être jamais confortable dans aucune position et qui se résigne de voir son mari, fou d’elle, devenir fou de ne pouvoir l’aider plus ?

Il faudrait respirer pour deux. Tout en ne cessant d’éteindre le feu qui devait nous rendre vivant. Ce besoin de toucher, d’étreindre une âme sœur qui souffre trop pour recevoir de la tendresse.

Mince, j’ai déjà fait de la mousse au chocolat hier.

Je vous cuisine quoi ?

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Le risque de vivre

11h35, le vent est froid mais le soleil, piquant, se faufile sous mon col et me réchauffe doucement le cœur. Les platanes se sont couverts de jeunes feuilles au vert tendre. Le long des clôtures du quartier, les branches de Lilas ploient sous d’innombrables grappes de fleurs qui embaument toute la rue. Le ruisseau chantonne, les reflets de l’eau m’éblouissent l’espace d’un instant.

Je suis en retard. J’ai quitté le cabinet le temps de passer voir Denise, au bout de la rue. 500m à peine, un ravissement pour mes yeux et mes poumons en ce doux début de printemps dont je ne me priverais pour rien au monde.

Nous nous voyons depuis quelques semaines et dans l’ensemble, Denise va plutôt bien. Elle a plutôt bien récupéré des vilaines contusions attrapées lors d’une chute au retour de la boulangerie. Elle a encore un peu mal à l’épaule et surtout pas trop le moral.

Je sonne. Denise passe un œil derrière le voilage de la cuisine avant de m’ouvrir le portail. Elle m’accueille en dénouant son tablier. Son regard est peiné, ses sourcils froncés. Elle respire vite, exhalant colère et contrariété.

Elle s’assoit sur un grand soupir.

Denise vit beaucoup dans ses souvenirs. Elle me raconte chaque fois leurs voyages autant que d’antiques querelles de famille ou de voisinages. Me conte l’histoire de chaque plante, de chaque meuble de chaque vêtement sur lequel se pose son regard.

Depuis sa chute, Denise ne sort plus. D’abord parce qu’elle souffrait trop et puis un peu sonnée, elle se sentait trop fatiguée. Et puis ensuite, la peur a pris la place de la douleur, sa confiance perdue et enterrée par les incessants rappels qu’il « ne vaut mieux pas qu’elle sorte ».

Avec la chute, Denise a gagné l’appréhension de sa famille et de son médecin traitant qui a décidé de renforcer son entourage (para)médical. Une équipe d’infirmiers passe matin et soir, préparent le pilulier, lui donnent les médicaments, contrôlent son taux de sucre dans le sang et adaptent les doses d’insuline. Et lui conseillent, au diapason du docteur, de ne pas sortir seule.

Le printemps rayonne depuis une quinzaine. Les bourgeons éclosent dans tous les jardins, le thermomètre a dépassé les vingt degrés mais Denise n’est pas sortie seule depuis un mois. Elle habite pourtant à 100m de la boulangerie, 300m de la poste et des petits commerces du centre-ville. Le marché est à 500m à peine, avec les marchands et passants qu’elle connaît depuis quarante ans. Pensez-vous, quarante ans qu’elle vit là. Mais non, Denise a peur « et si je tombe ? ». Elle a un fils qui vit à proximité mais qui travaille et est peu disponible. Depuis qu’elle ne sort plus, elle s’est isolée de ses connaissances du village.

Elle aimerait bien aller au marché mais c’est le jour où on lui a attribué une aide-ménagère et puis il y a l’infirmière et les piqûres, elle n’ose s’absenter. C’est tout juste si elle ose demander à l’infirmière de venir plus tard. Cette dernière l’enjoint à y aller, qu’elle ira voir quelqu’un d’autre si Denise n’est pas là mais Denise ne peut pas. Elle ne supporte pas l’idée de laisser quelqu’un à la porte. C’est comme ça qu’on l’a éduquée Denise. Alors elle reste là, morose.

A ressasser les souvenirs d’une vie entière.

Ce matin, en s’asseyant, ses lèvres tremblent de rage.

« J’en ai marre.

Vous comprenez, je tourne en rond. Alors je vais là, entre la table et le canapé. Je tourne en rond. Des fois je monte l’escalier pour m’entretenir un peu mais je m’ennuie. Quand j’essaie de regarder la télé, j’ai la tête lourde, je m’endors presque tout de suite, vous pensez, moi qui était toujours si énergique. Je n’ose pas me mettre à la fenêtre, les voisins n’aiment pas ça. La voisine tiens, elle passe devant tous les jours, vous croyez qu’elle serait venue me proposer de me ramener quelque chose ? J’avais besoin de rien moi avant, je faisais mes courses, mon marché, j’allais à la poste, à la banque, je voyais du monde. Je préparais mes médicaments toutes seule, depuis des années, je faisais mes piqûres, j’ai jamais eu de problème, je ne comprends pas pourquoi maintenant il faut que quelqu’un vienne le faire à ma place. Matin et soir, j’aimerai pouvoir être tranquille chez moi. On me dit que c’est parce que je ne suis plus capable de le faire qu’on le fait pour moi, mais enfin, je ne suis pas abrutie encore, trente ans que je le fais moi-même et ça, je vous dis, ça je ne le digère pas. Je passe ma journée à attendre la sonnette de l’infirmière ou de la kiné. 

Et puis j’ai honte, maintenant, j’ai honte. Si je sors, que vont-ils penser de moi ? Je suis devenue une vraie bonne à rien. On fait tout à ma place, on ne me demande même pas mon avis…»

Denise me serre la main en étouffant une larme.

« J’ai travaillé toute ma vie, perdu mon mari, mes gosses et maintenant je ne suis même plus bonne à rien. Je ne sors plus, je reste là, j’attends. Vous savez, quand ils parlent des vieux qui se suicident, en fait ils ont peut-être raison parce que qu’est-ce que vous voulez…  c’est pas une vie ça… ».

Ma gorge se serre à mesure que des sanglots l’étranglent. Je lui tends un mouchoir en lui serrant la main un peu plus fort. Je lui souris. Tente doucement de la rassurer. Et lui enjoint de toutes mes forces de reprendre ses sorties seule. Parce que je l’en crois capable.

Denise, en tombant, à tout perdu.

Elle a été dépouillée de sa confiance.

Et de tout ce qui faisait d’elle une personne à part-entière. 
Son libre-arbitre et sa dignité.

Elle n’ose plus sortir s’occuper seule de ses petites affaires.

Elle déteste qu’on lui fasse ses courses.

Elle déteste la sensation d’être devenue trop bête pour préparer elle-même ses médicaments ou faire ses propres dextros.

Elle déteste ces journées à attendre que quelqu’un vienne faire à sa place ce qu’elle se sent toujours capable de faire tout en lui répétant qu’elle ne l’est pas.

Elle se déteste, se sent minable.

Elle se rappelle quelle femme forte et solide elle a été, quelle petite chose pitoyable elle est maintenant, pour qui on décide de tout, à sa place.

Denise est tombée.

Elle a récupéré sur le plan physique mais son isolement a laissé bien plus de séquelles que ses quelques contusions.

Elle n’a plus confiance, ne croit plus en ses propres capacités.

Elle ne marche plus qu’entre sa cuisine, sa chambre et son canapé.

Elle ne prend plus de risques mais se meurt d’ennui.

Elle ne sera bientôt plus capable de les prendre ces risques.

Pour lui éviter de souffrir, lui éviter de se blesser, bien intentionnés, nous l’avons privée de tellement plus qu’elle se laisse à présent mourir à petit feu. Dans la frustration, la colère et la pitié d’elle-même.

Et si nous les laissions décider des risques qu’ils choisissent de prendre ?

Si Denise reprend sa vie en main, chute à nouveau et se blesse, au moins peut-être aura-t-elle vécu heureuse jusque-là…

Qui sommes-nous pour décider ainsi de la couleur que nos aînés voudraient insuffler à leurs dernières années ?

Ils ont été adultes avant nous, laissons-les jouir de leur vie, prendre le risque de vivre. 

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Lucioles

Je suis arrivée là par hasard. Ou presque. Pour rendre fière une personne qui m’est si chère mais qui n’est plus. Je voulais aider mais je ne voulais pas brusquer. Je voulais soigner mais je ne voulais pas piquer. Je voulais guérir mais pas risquer de faire mourir.

Soignante, kinésithérapeute, pour « accompagner les autres sur les bonnes pentes ». Sans le savoir,  elle a mis les mots, qui sont, encore et toujours les moteurs de mon cœur.
Dans la vraie vie, les pentes ne sont pas toujours bonnes. Il y a toujours celles qu’on aide à gravir sans cesse, à les voir s’user sans que jamais ils n’en voient le bout.

Il y a celles sur lesquelles, inexorablement ils dégringolent. Pas à pas, lentement, ou pas. Ceux qui le voient venir et qui me crèvent le cœur, ceux qui y croient encore et qui me l’arrachent.

Personne ne m’a dit que ça ferait si mal de soigner. Sinon je ne l’aurai pas fait. Je n’ose imaginer ce que je serais devenue sans ce métier qui a donné une âme à ma vie. Parce que sur chaque pente, il y a de l’espoir pour du meilleur. 

J’aime poser mes mains et écouter, faire s’envoler sous mes doigts, un peu de leurs fardeaux. J’aime avoir mal, un peu, avec eux. Partager leurs doutes et leurs souffrances, leur montrer qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils peuvent compter sur moi. Partager leurs douleurs mais aussi leurs joies.

J’aime sentir vibrer mon être au long de ce tourbillon d’émotions que chacun me renvoie, à sa manière, douce ou amère, tendre et sincère ou brutale et asphyxiée.  

Intensément vivante. Humains. Ensemble.

Tous les jours, je reçois des gens en souffrance et/ou dans la demande d’un soulagement. Quel qu’il soit. Ponctuel, prévisible, rationnel, radio-diagnostiquable ou sourd, variable, illogique et invisible aux yeux des examens classiques. Souvent, les petits ruisseaux de gène cachent de grandes rivières de problèmes qui touchent à tout l’individu et son bien-être physique, social et mental. Trois piliers indispensables l’un autant que l’autre, à nous définir en bonne santé. (C’est pas moi qui le dit, c’est l’Organisation Mondiale de la Santé). 

Le long de ces innombrables pentes sur lesquelles je les accompagne, bon gré, mal gré, il y a, disséminées au gré du hasard, quelques moments-pépites, infiniment beaux et précieux dont ma soif, jamais ne s’étanche.

Des instants, fugaces, où l’autre que l’on soigne, auparavant terni par la peine, s’emplit soudain d’une lumière que je ne vis que pour revoir encore.

Le sourire de la femme, enceinte jusqu’au cou, qui, un peu soulagée, enfin, a pu dormir et laisser au placard ses cernes et ses larmes.

Le soupir de celui qui tout en bas de la dernière pente, savoure la caresse de mes mains chaudes qui lui dénouent la nuque, une dernière fois.

Les petites fossettes qui renaissent au coin des lèvres de cette femme qui s’extirpe difficilement d’un long harcèlement au travail, évoqué à demi-mot lors d’une séance.

Ces petites rides qui s’effacent d’une séance à l’autre sur des fronts plissés par la douleur, sourde, lancinante, incessante qui consent enfin une trêve.
Inconsciemment, je les scrute, encore et encore, et à mesure que certains se réapproprient leur corps, leur vie et leur autonomie…, leurs visages, leurs regards se transforment. Comme un masque qui tombe et laisse entrevoir la beauté du bonheur. 

Ces sourires sincères qui reviennent sont autant de luciolesqui illuminent mes journées et mon cœur. Un leitmotiv qui n’a pas de prix. Et qui me fait quêter sans cesse, les soignants qui, dans cet allant, me ressemblent.

Moi j’ai flanché.

Je suis l’une de ces filles dont le front se ride un peu trop vite d’avoir été trop longtemps miné par l’obsession du moindre souci même ceux qui n’en sont pas. De celles qui vous sourient largement même quand rien ne va.
Surtout quand rien ne va.

Longtemps.

Et qui flanchent quand elles arrivent au bout, tout au bout, de leur santé mentale et sociale.

Avec à la clé, quand enfin, j’ai réussi à l’évoquer, la joyeuse ronde : médecin – antidépresseur – psychologue.

La psychologue vers qui mon médecin traitant m’a orientée est simplement, exactement, tout ce dont j’avais besoin. Merveilleuse. Et la semaine dernière, grâce à elle, j’ai été une luciole, sa luciole.

De soignante et spectatrice, j’ai sauté la barrière pour vivre l’un de ces instants qui donnent à mon métier tout son sens.

A mesure que les mots s’échappaient, qu’en même temps ma tête bouillonnait de conjectures en incertitudes. Certains liens se sont dénoués quand d’autres enfin prenaient du sens. J’ai senti mon regard s’éclairer, mes épaules se dégager soudain d’un fardeau qui ne me semblait pas si lourd. Avant qu’il ne s’envole à mesure que mon bien-être mental commençait à penser puis panser ses blessures. Si heureuse que j’en devenais belle

Il n’y avait soudain plus assez de place dans ma poitrine pour respirer l’air de la vie.

Naître.

Je l’ai vu vivre et puis je l’ai vécu.

Pour qu’encore, chez d’autres, des lucioles de vies’allument. 

Soignée, soignante, vivante, pour tout ça, je continue. 

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Que votre année soit belle

En vrac mais du fond du coeur… 
En 2013, j’ai fait la révolution. J’ai coupé des ponts, mes cheveux aussi même si je n’aurai probablement pas dû puisque ça n’a pas plu mais j’ai appris que j’en étais capable.

En 2013, j’avais déjà une montagne de tendresse pour mes abonnés twitter. Ceux qui étaient là quand dans la vraie vie, les mots « à l’aide » n’arrivaient pas à passer mes lèvres. Il y a eu Lulla, Wendy et Emm qui tout en douceur ont su trouver les mots pour mettre ma révolution en marche.

Il y a eu Biche à travers qui j’ai découvert un petit bout de la kiné que je voulais être et qu’un petit bout de femme pouvait avoir un sacré caractère et tout déchirer pour soutenir les autres.  

Et puis tant d’autres, que j’ai eu la joie et l’immense fierté de rencontrer en vrai, ceux qui ont un éditeur dont on peut acheter le livre(!), eux mais aussi tous les autres, avec leur cœur en or et leur médecine qui me ressemble.

En 2014,  j’ai pris la résolution de chambouler aussi ma vie professionnelle. J’avais pris un tel risque dans ma vie privée, que rien ne devait me faire plus peur à présent. Bien m’en a pris. J’ai quitté un navire qui prenait l’eau mais qui visiblement n’avait aucune envie de m’aider à écoper. Ou alors, fort de décisions administratives farfelues, se plaisait à écoper dans le mauvais sens.

Je me suis juré, cette fois, de visiter plein de cabinets avant de choisir. Pour bien choisir. Puis je suis tombée amoureuse du premier et j’ai signé. Sans jamais regretter.  

Je me suis dit que j’avais muri et comme j’étais une grande fille, je n’avais plus rien à craindre de l’URSSAF. Ils m’ont fait pleurer avant même que je ne me sois officiellement installée.

Ils m’ont aussi officiellement convoquée au tribunal un premier avril (oui, oui) pour une affaire RESOLUE en 2012 (oui, oui, oui), je n’y suis pas allée, j’ai quand même envoyé un courrier pour lequel je n’ai aucune nouvelle à ce jour, ni de l’audience d’ailleurs.

Leurs premiers mots doux, six mois après, commençaient par « mise » et finissait par « demeure ». Mes mots à moi furent aussi tendres « voilà vos sous mais sans majorations parce que je n’ai rien fait de mal ». C’était en Août. Ils ont pris les sous et n’ont pas reparlé des majorations. Ne m’ont pas parlé du tout d’ailleurs. A quoi ça sert d’écrire si personne ne vous répond ?

Parce que c’est bien joli mais pendant ce temps, moi avec ses parents et la maîtresse j’essaye d’apprendre au môme que répondre quand on vous parle, c’est la moindre des choses lorsque qu’on est poli et bien éduqué. Aheum.

En 2014, j’ai appris qu’on pouvait courir un marathon après 180km de vélo et 4km de nage et ressembler trait pour trait à un humain normal et que ce n’était pas trop mon truc de soigner ces gens-là moi qui court à peine deux heures par an…

J’ai appris que vouloir faire du soin palliatif/compliqué/grave(issime) à domicile c’est noble. C’est chic à dire. Ça fait adulte. Mais même adulte bordel que c’est dur de sentir les larmes monter devant un patient en détresse à qui on ne pourra pas dire « ne vous inquiétez pas ça ira ». Pleurer dans la voiture en sortant, ça laisse des trainées de mascara sur les joues et les yeux rouges et quand le patient d’après, tout aussi mourant que le précédent essaie de vous mettre du baume au cœur, ça fait encore plus mal.

En 2014, J’ai appris qu’on pouvait dire en toute impunité à un fonctionnaire de l’état en arrêt depuis longtemps que suite à un dysfonctionnement, sa demi-paye ne serait pas versée ce mois-ci mais le mois suivant. Et que ça n’est pas censé nous empêcher de vivre.
Du coup parfois, grâce à l’état, un paquet de chips à 0,99€ pouvait nous aider à sauter un repas. C’est pratique en fait, ça fait deux fois moins de travail en cuisine, de vaisselle. Ça consomme moins d’électricité et en plus on tient plus longtemps avec un plein de courses.

D’ailleurs saviez-vous que le gruyère rapé est moins cher au kilo dans les plus petits sachets ? Que les marques discount, ça remplit aussi bien l’estomac, même que des fois c’est bon ? Que 200g de lardons à 1,34€ ça peut faire 5 portions d’adulte ? Suffit de mettre 500g de pâtes pour tasser.

Aujourd’hui quand je vais chez quelqu’un et qu’il y a des yaourts de marque dans le frigo, je me dis « oh mon dieu, ils doivent être riches eux ».

Côté pile, je cuisine beaucoup plus. Parce que des produits locaux, ce n’est pas si cher, c’est sain et puis c’est bon. Parce que faire des gaufres, c’est facile et que ça fait exploser ma jauge de Chérie qui Déchire. Surtout avec une chantilly montée à la main « parce que tu le veux bien ».  

Côté pratique, saviez-vous qu’un fauteuil roulant, ça ne se range pas bien dans le coffre ou sur la banquette d’une petite voiture de fille ? Moi non plus. Mais ça, c’était avant.    

J’ai une grande voiture de femme(!) maintenant. J’en suis absolument fan. Je dis « salut beauté » quand elle me charme en ouvrant ses rétroviseurs toute seule. Quant au fauteuil, on disait que c’était dans la tête. Curieusement les antibiotiques ont marché sur la tête, ma moitié a reposé les pieds sur terre et le fauteuil a retrouvé la vitrine du magasin.

En 2014, j’ai dit « Je t’aime, je serais toujours là pour toi, je suis fière de toi », les yeux dans les yeux pendant que ce c****** de médecin prétentieux lui plantait une aiguille dans le dos et que mon cœur se déchirait en lambeaux. J’ai appris ce jour-là qu’il était possible d’avoir mal pour son âme sœur, mal à en devenir folle. A en cauchemarder la nuit, à en trembler encore, à ne plus voir la route mais ses yeux pleins de larmes sur le pare-brise. Que son regard à cet instant ne s’effacera jamais, il est imprimé au fer rouge sur mon cœur qui reste à vif, des mois après.

J’ai appris que les galères prennent la tête mais n’empêchent pas ces bouffées de bonheur qui jaillissent parfois d’un regard ou naissent d’un baiser plein de douceur. Ces petits riens qui font tout. 

Poser mes yeux sur son visage. 

En 2014, comme ça devenait un peu lourd tout ça, malgré tout, j’ai croisé une psychologue de l’autre côté de la barrière. Pour la première fois. Elle me coûte cher mais j’ai besoin d’elle. Pour démêler ma sale caboche de petite fille solide, pas si solide, fragile, grandie un peu trop vite.

2015 commence à peine. Je suis une bonne professionnelle et une bonne fille à marier parce que j’excelle en logistique domestique. J’ai cependant oublié d’être une fille et une grande-sœur qui déchirent. Une amie aussi. Je n’ai été là pour personne quand il l’aurait fallu et quand j’ai cru l’être, il faut croire que ce n’était pas de la bonne façon ou pas le bon moment.

Je crois que la psy a eu pitié de moi quand j’ai dit que je me vidais la tête en faisant le ménage. Aussi quand j’ai dit que j’avais plein d’amis, enfin de gens pour qui j’éprouvais beaucoup de tendresse, mais que sur internet et d’ailleurs je n’étais pas sûre – caliméro – que tous ceux à qui je pensais en aient pour moi – caliméro², à tel point que je n’ose plus parler par moment – calimérox.

En 2014, j’ai été chef de famille, médecin, infirmière, aide-soignante, maman-bis, taxi, cuisinière, femme de ménage, secrétaire personnelle, masseuse, comptable, en plus d’être une compagne qui déchire. J’ai été une grande sœur en carton, une amie qu’on n’avait pas envie de revoir ou qui n’avait pas envie de l’être.

En 2015, j’aimerais juste être moi et parfois ne rien faire.

Ou être là, sur twitter ou dans le monde réel, pour ceux qui ont su l’être pour moi les rares fois où j’ai réussi à appeler à l’aide.

Je vous aime.

Que cette année soit belle. 

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Con-tinuité des soins

« Allo, oui, c’est pour une visite à domicile, elle a été opérée la semaine dernière, le docteur a mis urgent et puis elle a du mal à respirer »

Hasard ou coïncidence, une des patientes que je suivais dans le quartier voisin vient d’être hospitalisée. J’ai trop besoin d’argent pour glander pendant une heure alors que le travail me tombe dans les bras. En temps normal j’aurais refusé parce que ça va se bousculer au retour de l’autre, et j’aime pas courir. Mais l’hôpital, l’aïgü, le goût de l’adrénaline me manquent.

J’ai calé une heure. Le temps d’un bilan et d’une séance sur le papier. Le temps, essentiel pour moi, de dire bonjour, de comprendre et de discuter.

Son mari m’accueille chaleureusement mais ce n’est rien à côté du sourire de sa femme et de ses yeux pétillants d’humour.

Elle est sortie hier de l’hôpital. Elle a été opérée « des intestins » vendredi donc J1.

Ils ont enlevé le  « tuyaux » à J3.  Sortie à J5.

A J5, un docteur dans un grand hôpital dans un grand service de chirurgie, a signé les papiers de sortie y incluant une ordonnance de kinésithérapie respiratoire.

A J6, ici, dans ce salon cossu et douillet, aux côtés de cette vieille dame en déshabillé de soie et dentelle un peu usé dont je connais maintenant le nom, je cherche en vain un courrier, une radio, un ancien compte-rendu. Rien. Elle n’a pas vu de médecin depuis son retour, ceci dit, si elle était à 24h près, elle ne serait pas rentrée, si ?

Elle n’a pas de problème de santé dit-elle. Enfin si. Un peu de diabète et de la tension parfois. Elle prend des médicaments mais je ne reconnais pas les noms sur l’ordonnance.

Elle est en surpoids et elle dit avoir du mal à respirer depuis des années. Mais depuis la chirurgie c’est pire. Pas de traitement à visée respiratoire à ma connaissance sur l’ordonnance.

L’auscultation est chargée. La fréquence respiratoire élevée. Trop pour un post-op récent qui allait bien AVANT mais pas incompatible avec une pathologie respiratoire chronique. La dyspnée (essoufflement) au repos est gérable. A l’effort, c’est la catastrophe.

Je tente de rassembler mes éléments de bilan.

J6 chirurgie digestive (douleurs + vomissement) – laparotomie pour ? *

J3 ablation « tuyaux » : drains ?

ATCD respiratoires ?

Syndrôme restrictif (surpoids) + apnée du sommeil.

Dyspnée + polypnée + encombrement présents A PRIORI, AVANT la chirurgie.

En fait je ne sais rien.

Mon alarme bidale diffuse doucement l’adrénaline dans mon corps.

Impossible de savoir depuis quand elle est comme ça et de caractériser l’urgence. Si elle est insuffisante respiratoire chronique depuis longtemps, c’est peut-être son état de base et pas la peine de s’alarmer. Mais est-elle réellement atteinte d’une pathologie respiratoire ? Et si c’est pas son état de base, alors là, ça craint.

J’enclenche sur la séance.

Là, c’est mon domaine. Je touche à peine mais j’écoute, je surveille. La balance bénéfice/risque sur une aiguille aiguisée. Favoriser le désencombrement sans déclencher la douleur abdominale. Favoriser le désencombrement sans augmenter l’essoufflement. De la haute-voltige et les yeux fermés en gros vu le peu d’informations que j’ai. Un numéro d’équilibriste que j’aurai préféré faire à l’hôpital et pas dans un canapé moelleux loin de tout médecin pour crier au loup. Apprendre les trucs et astuces pour qu’elle reproduise les bons gestes chaque jour en mon absence. Lui expliquer. Comment ça marche un poumon, pourquoi on crache, pourquoi elle a mal, qu’est-ce qui doit l’alarmer, comment gérer … Et elle s’en sort plutôt bien. Un peu moins essoufflée à la fin.

Je pars contente mais pas sereine.

Je voulais lancer un #DocTocToc sur twitter mais comme à chaque fois on me suggère d’appeler le médecin traitant, je saute le pas et je laisse un message sur le portable de son généraliste.

Puis prise d’une intuition, j’appelle le service mentionné sur l’en-tête de l’ordonnance. On ne sait jamais si par miracle j’arrivais  à passer la barrière du standard… C’est passé tout seul !

Le docteur a l’air fatigué. Oui il se souvient de la patiente mais pas beaucoup parce qu’il la rencontrée hier, le jour où il a signé les papiers. Il ne se souvient pas de l’intervention qu’elle a eu puisqu’il ne l’a pas suivie. Dans un service de chirurgie aigüe. Oui elle avait de l’oxygène le jour du départ et elle a bien tenu quand ils lui ont enlevé mais il ne sait plus pourquoi on lui avait mis. Non ils n’ont pas fait de gaz du sang** pourquoi ? La saturation au doigt** n’était « pas trop mauvaise ».

Il n’a pas accès au dossier mais il peut voir la radio si je veux.

Oui je veux bien merci. Ah elle est encombrée mais rien de plus ? Bon ok. Bien.

Euh. Bah merci hein.

Bisous ?

Va falloir que j’arrête de prendre les grands médecins des grands services des grands hôpitaux pour des dieux, moi. J’ai l’impression d’en savoir autant que lui. Serais-je une déesse du coup ?

Le médecin traitant me rappellera plus tard me confiant l’avoir fait hospitaliser dans un sale état respiratoire (surprise !) à – tenez-vous bien, J-45, J MOINS 45, il y a un mois et demi. Il n’a eu aucune nouvelle depuis. Donc de son retour à la maison, de sa réhospitalisation, de la chirurgie pratiquée et de sa réapparition à domicile sans trace de son passage à l’hôpital si ce n’est l’ordonnance de doliprane et de kinésithérapie respiratoire.

A J7, elle a été réhospitalisée.

Pas assez d’oxygène dans le sang. Elle devenait bleue au moindre effort.

C’est son mari, rongé d’inquiétude qui a appelé les pompiers.

Moralité toute subjective :

On ne fera pas de bonne médecine tant qu’on ne bossera pas main dans la main.

Si le docteur avait eu plus d’informations, s’il avait pu prendre le temps de discuter avec ceux qui suivaient la dame avant, s’il avait eu le temps d’appeler le généraliste, il aurait peut-être eu des doutes sur la pertinence du retour à domicile.

S’il avait eu une formation plurielle, moins hospitalo-centrée, il aurait peut-être pu comprendre à quel point respirer « pas trop mal » sur un fauteuil d’hôpital est mille fois plus simple que de ne pas s’arrêter de respirer en passant du canapé aux WCs. Etre chez soi, c’est rassurant mais ça demande de bonnes capacités physiques ou des aménagements.

Y a pas plus dur parfois quand on est en surpoids, insuffisant respiratoire chronique, après une chirurgie et 10 jours d’hôpital à manger de la ***** que de se relever d’un canapé un peu bas. Même quand on ne sature pas trop mal sur le lit d’hôpital.

Si le médecin généraliste n’était pas si débordé par ces patients qui déplorent ses retards alors qu’il consulte parfois jusqu’à 22H pour voir ceux qui sont venus à la fin des consultations libres et que maintenant qu’on a attendu docteur… il aurait peut-être appelé pour avoir des nouvelles. Il aurait peut-être eu le temps d’appeler l’hôpital pour détailler les antécédents de la patiente qui apparaissent dans SON dossier et pas le LEUR.

Si le docteur de l’hôpital ne me pensait pas si talentueuse, il aurait peut-être pensé que pour bien travailler, il fallait m’en dire un peu plus et il m’aurait peut-être fait un petit mot pour m’expliquer la situation. D’autant plus qu’on ne juge pas bon de tout dire habituellement aux patients, pourquoi là, leur laisser la responsabilité de m’expliquer ce qu’on ne leur pas entièrement expliqué dans un domaine qu’ils ne maîtrisent pas ?

Si j’avais cru en moi, j’aurai peut-être réussi à dire au docteur de l’hôpital le fond de ma pensée. Lui dire que cette sortie me semblait bien prématurée et qu’en l’absence de documents me rassurant sur son état que je jugeais inquiétant, je lui renvoyais la patiente.

Si j’avais cru en moi, je me serai rappelée que dans mon cœur tous les humains se valent et que mon avis de kiné, de femme, de soignante, à cet instant présent, pouvait être aussi pertinent que celui de ce grand docteur.

Si on avait bossé main dans la main, la patiente ne serait peut-être pas sortie. Elle n’aurait pas craint l’étouffement à chaque pas pendant 48hrs. Son mari n’aurait pas vécu chaque instant comme si c’était le dernier de sa bien-aimée. Nous aurions tous eu plus de cartes en mains pour mieux nous occuper d’elle, lui éviter un retour en catastrophe plus mal que jamais. 

Quand est-ce qu’on commence ?

BORDEL !

*Laparotomie : longue ligne d’ouverture ne donnant aucun indice sur ce qu’ils ont pu faire en dessous.

** Gaz du sang : mesure – entre autre – de l’oxygène (saturation) dans le sang (en beaucoup plus compliqué), plus fiable et plus complet que la mesure au doigt chez les sujets à risque. Permettant mieux d’évaluer la qualité de la ventilation et donc les capacités de retour à la maison. Enfin c’est comme ça que je le vois. 

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Règlement de comptes

J’aimerais savoir. J’aimerais comprendre.

Ce qui s’est passé dans ta tête à toi quand tu lui as dit cette horreur.

Tu as voulu la rassurer peut-être ?

Faire la conversation ?

Cette dame, elle ne peut pas se lever. Elle est arrivée là, il y a des jours. On ne lui a probablement pas dit grand-chose. Ce qu’elle sait, elle, c’est qu’elle n’arrive plus à marcher. Que quand elle se tient debout, à gauche, son corps s’effondre. Sans qu’elle ne puisse rien y faire. 

Ce qu’elle sait, cette dame, c’est qu’elle ne peut plus tenir sa fourchette. Ça fait quelques jours déjà et ça ne progresse pas alors ça l’inquiète.  Son mari n’est pas du genre dégourdi et avec sa maladie ce n’était déjà pas bien drôle alors là…

Le médecin des urgences l’a regardée rapidement. Le médecin du service aussi. Elle n’a pas vu de kinésithérapeute. Forcément elle est arrivée peu avant le week-end et y a eu un jour férié alors… Les filles grommellent quand elle demande à aller aux toilettes. Elle les comprend, les pauvres, elles ont du boulot, elle ne cesse de les embêter et elle tellement de mal à marcher.

Son mari a crié que c’était du grand n’importe quoi alors on lui a amené une paire de cannes pour l’aider. Personne ne lui a montré comment s’en servir. Même que deux jours après, quelqu’un est venu les chercher pour « un patient qui en avait plus besoin ».

Elle voudrait marcher un peu mais n’ose pas. Elle est tombée en voulant aller seule aux toilettes le premier jour. Elle a crié, un peu, pour qu’on vienne l’aider. Elle n’était même pas debout qu’on lui disait qu’il allait falloir arrêter les bêtises, qu’ils n’avaient pas que ça à faire et qu’ils lui sauraient gré de bien vouloir crier moins fort parce qu’elle n’est pas seule ici.

Elle a bien vu le regard de son mari quand il est passé devant le bassin plein d’urine. Posé négligemment sur un tabouret à côté du lit. Elle a appelé pour le vider mais personne n’est venu. Alors elle s’est contorsionnée pour le réutiliser. Maintenant, il est bien plein. La honte lui a envahi les joues quand elle l’a vu s’en saisir avec bout de papier et s’en charger. Elle a pleuré.

Une infirmière, toi, est passée quelques heures après.

Tu lui as donné les cachets. Tu lui as vaguement demandé comment elle allait. Tu as été déçue de voir que manifestement elle avait quelque chose à dire. Elle t’a confié son inquiétude. Elle t’as dit qu’elle n’était pourtant pas feignante mais que malgré tous ses efforts, elle n’arrivait toujours pas à tenir debout que ça risquait d’être compliqué à la maison etc…

Et là, là, tu as eu ce trait de génie, ce petit grain de folie – oui celui là-même qui nourrit ma rancœur à l’égard de tes semblables, tu as trouvé de bon ton de répondre :


– Oh mais vous savez, des fois, c’est juste dans la tête hein…
Tu aurais pu t’arrêter là. Ça ne m’aurait pas empêché de vomir mais tu aurais limité le nombre de coups de couteau que tu lui plantais dans le bide. Forcément, avec le tact et la mesure qui te caractérisent, tu as poursuivi :

 Vous n’avez qu’à faire un peu plus d’efforts, vous verrez…
Et tu l’as laissée là. Le ventre déchiré par la violence de tes bonnes paroles.  Tu es sortie avec l’impression du travail accompli. Sais-tu combien tu l’as blessée ?

Qui es-tu ? Qui es-tu pour juger l’autre alors qu’il est au plus bas ?

Qui es-tu pour te permettre tant de condescendance et de mépris envers elle ?

Tu es une petite main de l’hôpital. Tu travailles dur, sans compter les heures, pour une paye de misère, une reconnaissance proche de zéro de la part de CERTAINS patients. Tu as le droit d’être blessée par le monde qui t’entoure. Cela te donne-t-il le droit de blesser ceux qui sont en dessous de toi ? Ceux qui dépendent de toi pour guérir ? Ceux que ton diplôme t’as donné le droit de soigner. D’accompagner.

Faire du mal gratuitement n’a jamais fait partie du diplôme d’aucun soignant. Pourquoi toi ?

Oui parfois c’est dans la tête. Mais ce n’est pas en le balançant brutalement ainsi qu’on le soigne.

Oui cette fois c’était dans la tête.

Elle a 53 ans. Son mari va mourir d’un cancer. Elle a fait une rupture d’anévrysme.

Alors oui elle ne ressemble pas à une patiente cérébrolésée grave. Elle n’est pas incontinente, ne bave pas, n’est pas inerte et nourrie par sonde mais elle a des lésions cérébrales.

C’est marqué sur ta PUTAIN de feuille de transmissions.

Est-ce que quelqu’un a demandé au kiné de venir jeter un œil ?

Est-ce que t’as demandé aux AS comment elle se débrouillait ?

Comment peux-tu croire que si elle est au lit c’est parce qu’elle n’est pas courageuse sans lui parler et pire encore lui faire comprendre ?

Tu n’as aucune excuse.

Tu crois que tu vaux mieux qu’elle ? Qu’avec ta blouse tu peux tout te permettre ?

C’est ça ta notion du respect ??

Dis-moi que t’as honte.

Dis-moi que tu n’es pas allée rire avec tes collègues en disant que t’avais bien raison c’était qu’une feignasse.

Dis-moi qu’il reste un peu de bienveillance et d’amour en toi pour d’autres que ta petite personne. 

Dis-moi que tu sais être une soignante et faire des merveilles avec un sourire…

Je t’en supplie.

J’ai tellement envie d’y croire encore…

Le problème, c’est que ce n’est pas la première fois. Dans le même service. Le même hôpital public. Et pas toujours avec le même professionnel, toutes professions confondues, kinésithérapeutes compris. Le mot soignant m’écorche trop le cœur pour le poser là. Et j’en ai ras-le-bol de vous voir faire du mal. Ras-le-bol de ramasser à la petite cuiller des gens meurtris plus par votre attitude que par la maladie et l’hospitalisation.

J’ai mal pour eux bordel, comment osez-vous ??

La prochaine fois, j’écrirai peut-être une lettre au directeur.

Et ça ne changera rien.

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J’étais juste fatiguée

Ce n’était déjà pas une nuit des plus joyeuses. Seule. Agitation, insomnie, sueurs froides, le manque, l’absence… Le genre de nuit que je ne craignais pas avant. Et que je hais aujourd’hui vu mon rythme décousu et acrobatique où mon état à l’issue de ces journées qui s’étirent est absolument imprévisible. Et cette route un peu longue, un peu dangereuse où les fleurs sans cesse renouvelées sur le bas côté m’empêchent d’oublier que certaines erreurs coûtent cher.
Un rythme et une route qui me font redouter les nuits courtes qu’elles soient emplies de d’angoisse mais aussi de tendresse.
« You know you’re in love when you can’t fall asleep because reality is even better than your dreams »
7h15  Non, soyons honnêtes

7h21 Je suis presque à l’heure. Je démarre la voiture couverte de condensation. Je grelotte. Le ciel est bleu, très pâle à l’horizon, plus foncé au zénith. Les nuages bas s’enflamment sous les rayons du soleil rouge qui perce timidement le long de la campagne. Elle est si belle à l’aurore cette départementale…
J’ouvre le cabinet, allume les lumières, le PC et booste les chauffages avant de retirer mes mitaines et mon blouson. 22 patients de programmés. Grosse journée avec beaucoup de factures à faire, fin du mois oblige mais une bonne pause déjeuner. Trois visites mais deux heures pour les faire. Fin de journée prévue à 20h30 mais que des gens chouettes dans les trois dernières heures. Ça va le faire.
8h. Premier patient. Thomas. 8 mois, bronchiolite. Habituellement j’adore ça. Évidemment à l’instar de ma nuit pourrie, loi des séries oblige, rien ne va. Genre pas du tout. Genre votre môme, « déshabillez-le », « Ouh là, on va pas faire grand chose ce matin », « Bah alors mon grand ? », « bon, bah, je vais le moucher mais c’est tout hein… », « vous pouvez le rhabiller, je vais vous faire un petit courrier pour le docteur, tidadidadoum », « va falloir le voir rapidement votre docteur hein, genre euh aujourd’hui ». Tu la sens la confiance ?
8h45. J’ai vu un patient sur 22. J’ai quinze minutes de retard à rattraper de façon  la plus échelonnée possible histoire d’éviter le coup de la dernière fois : « Ah cinq minutes de moins, sur une séance de 30, ça fait beaucoup et c’est pas la première fois et ça m’agace », « Qu’est ce que vous faites pendant ces cinq minutes après la sortie du dernier patient, vos collègues ont déjà tous enchaînés avec la personne suivante.. ». J’ai pensé fort, très fort « BAH SI T’ES PAS CONTENT CASSE-TOI ». Mais c’est une autre histoire.
Mon alarme bidale mettra deux heures à se calmer. Parce qu’il était franchement moyen ce gosse. J’espère que j’ai été claire. Pas trop alarmante mais suffisamment quand même. Et que ça ne justifiait pas une consultation aux urgences.
Je jongle avec les rendez-vous. Il me faudra 6 patients pour récupérer ces foutues quinze minutes. Sans un instant à moi. Pas un seul. J’ai l’impression de nager. Je vole d’une longueur à l’autre sans respirer, à un bon rythme. Je tiens. Ça va.
Pause déjeuner tranquille, je vole vingt minutes allongée sur la table avec une tasse de thé sur le ventre et une vidéo quelconque en replay.
12h50. Je pars en visite. Avec un peu d’avance pour ne pas courir. Si j’avais su que j’allais replonger jusqu’à 19h30 sans sortir la tête de l’eau je n’y serais peut-être pas allée. Évidemment, comme je suis large, je déborde. Le domicile c’est la mort. J’aime tellement ça que tenir les délais est une horreur…
14h50. De retour au cabinet. J’ai 12 chèques à valider avant le patient de 15h.
J’avais rien à 15h30 mais un nouveau patient s’est greffé hier. Suspens.
Ordonnance, carte vitale, dossier, « qu’est-ce qui vous amène ? sur une génération seulement merci », bilan puis mini-séance.
Retard 10 minutes. Échelonnage tout ça…
17h « Donc vous avez eu mal deux heures après la séance, ça a duré 12h, ça ressemblait à des courbatures mais ça n’en était pas, et c’est passé, mais quand c’est passé, vous aviez encore mal ? Et autant mal qu’AVANT la séance ou moins ? ».
C’était une kiné qui essaie de faire des liens subjectifs de cause à effet et d’évaluer l’efficacité de ses choix de traitement… LA SIANSSE.
18h. « Vous ne pourriez pas me masser les épaules, j’ai tellement fait le ménage que je suis contracturée, oh là là, je sais que je viens pour ma cheville mais… »
J’ai le cerveau en bouillie. Je saute sur l’occasion. Ça va lui faire plaisir et moi ça va me reposer l’esprit. J’ai le dos qui commence à me lancer, les épaules qui tirent, les poignets qui craquent. Je serre les dents.
19h. J’ai la tête qui tourne. Les genoux qui tremblent. Je n’ai rien avalé depuis midi. Rien bu non plus. La patiente est à l’heure cette fois et ça ne m’arrange pas. Je l’embête en disant que j’échange son retard de la fois passée contre cinq minutes à moi. Elle rit. Jaune. 
Je croque une pomme en tapant mes impressions sur la séance d’avant et son contenu.
19h30. 20 patients. 18 factures. Deuxième pause pipi. Presque 7h. 7h putain, sans respirer. Lapin. Je crois que je vais offrir des chocolats à celui qui n’a pu venir. Je m’assois au bureau. Incapable de rien. Les yeux dans le vide. Lasse. Mal partout. Une ombre. Une petite chose au bord de l’asphyxie.
Plus de collègues, je suis seule pour finir.
20h. Dernier patient. On évoque son besoin de lever le pied. Je raconte mon choix de ces putains de journées en échange de jours entiers de liberté. Je lui explique mon hypothèse pour son genou, surprise dans mon état d’être encore capable d’en formuler.
20h40. J’ai éteint les lumières. Les chauffages. L’ordinateur. Je pleure d’épuisement. Je me trouve nulle de ne pas tenir des journées qui sont habituelles pour nombre de mes collègues. Eux font ça 4 à 5 jours sur 7, parfois avec le double de patients. Pourquoi pas moi ? Y’avait pas le programme « physiquement indestructible » dans les gamètes qui m’ont fait naître ?
Je regarde la table de massage. Et j’ai un doute. Et si…
Je suis trop fatiguée. J’ai trop mal. Je ne marche plus droit, je vois flou. Suis-je vraiment capable de rentrer ? Suis-je en état de reprendre la voiture, de faire en sens inverse les 30 kilomètres de prés et de forêt qui me séparent de mon lit ?
Sans faire du mal à ma voiture, me faire du mal voir pire, blesser quelqu’un ?
Ils sont beaux les platanes à l’aurore. Sont-ils toujours si attrayants dans la nuit noire ?
Je ne vais pas dormir là quand même. Mais je pourrais m’allonger non ? Comme sur l’autoroute « Fatigué ? Faites une sieste ». Il fait froid maintenant. Et puis j’ai peur ici toute seule. Et puis merde, je suis jeune, je suis en pleine santé, putain, y a pas de raisons, merde, je ne suis pas faible, je DOIS pouvoir le faire.
C’était une folie. J’ai mis le chauffage à fond comme après les rares et bonnes soirées kinés d’avant. La musique fort. C’était pas la bonne heure. Pas une seule chanson bien ringarde pour tarir les larmes en chantant à tue-tête. Alors j’ai pleuré de trouille pendant la moitié du trajet. « Je vais faire une connerie, je vais faire une connerie, concentre-toi bon sang, t’as une famille, tiens bon, y en a plus pour longtemps ». La lumière des phares en face se brouillaient encore plus que d’habitude dans les larmes et le mascara fondu.
Je suis rentrée, je me suis écroulée. Il est 21h20. 
J’étais juste fatiguée.
Et j’aurais pu ne plus être en vie.

Papa, maintenant que tu me lis, promis, n’aie pas peur, je ferai en sorte que ça ne se reproduise pas…

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Ose devenir qui tu es

Soignante.
Le billet précédent, je l’ai craché entre des torrents de larmes, le cœur broyé par les doutes et l’angoisse, il y a plusieurs mois de ça. Tout y est vrai. Mon image ici, si belle soit-elle, n’était qu’une illusion soigneusement entretenue. Un espèce d’idéal que je n’avais plus aucune force ou envie d’atteindre. Et puis j’ai revu des copains. Des bisounours qui font la même médecine que celle qui vibre dans mon cœur. Celle que je désespère d’exercer mieux. Ne me demandez pas pourquoi, comment mais j’ai commencer à faire le ménage dans la soignante qui grandit doucement en moi. J’ai repris le dessus. Bon j’ai pris des médicaments aussi mais chut. Et j’ai recommencé à avancer. J’ai aimé ça. Et le dernier sujet du Mededfr  m’a donné envie de vous le raconter. Avec le billet d’avant ici en italique et ma nouvelle réalité.
Marion  bosse avec moi à temps partiel. Elle a trois ans de diplôme de plus que moi.

Marion sait dire non. Sait dire qu’elle ne sait pas. Avec classe.

Je ne sais pas si j’ai la classe. Mais maintenant je dis non. Que le planning est plein et que ça va dégrader ma capacité de suivi. Que changer de kiné tous les jours c’est pas l’idéal. Je dis aussi que je ne sais pas. Dès le début. Que si ça traîne, ça sera peut-être parce que le patient est chiant je n’ai pas choisi la bonne stratégie et que j’orienterai vers un second avis. Que j’attends d’eux qu’ils me disent s’ils ne sont pas satisfait. Ils ne me le disent pas. Mais je me sens plus légère de leur proposer. Je me sens vraie.
Deux soirs par semaine, Marion entraîne les minimes du club de basket local.

Deux après-midi par semaine, elle est kiné pour les espoirs du club de foot.


Oui bon, chaque chose en son temps hein 😀 Et j’aime pas le sport d’abord.
Elle sait beaucoup de choses Marion.


Moi aussi. Même que je suis en train de soigner une entorse cuboïde-cinquième méta, même pas que je savais que ça existait. Et ça marche.
Et elle lit aussi. Des articles scientifiques, des newsletters, des revues…

Elle me parle de ces kinés qui « tu te rends compte, font encore comme-ci, comme ça…. ». Ces kinés dont JE fais partie.

« Et du coup, ça a changé quoi dans ta pratique ? ». Je lui dis doucement. Je n’ai plus cette pointe de jalousie, de frustration qui me vrille la poitrine. Plus cette sensation de nullité qui douche mes maigres efforts. Juste de la curiosité.
Parce « qu’à l’école, on ne nous apprend que des conneries ».


C’est vrai. Mais juste partiellement finalement. J’ai appris plein de conneries mais j’ai aussi rencontré plein de gens chouettes ou moins chouettes. Des gens qui m’ont enrichi, d’autres qui ont précisé combien leur voie n’était pas la mienne. Ma voie que je trace, pas à pas. Mes pas, ma voie.
Comme Marion, je suis aussi à temps partiel.

C’est mon choix. Et ce n’est pas pour le ménage ou la lessive. C’est pour moi. Pour mon équilibre. Parce que je ne suis pas wonder-woman. Et que maintenant j’arrive à leur dire, quoiqu’ils en pensent. J’ai besoin de temps. J’ai besoin de faire autre chose entre deux. De laisser mon esprit s’aérer. Pour les soigner eux, j’ai besoin de me soigner moi. De me protéger de la noyade.
Et 35h sur trois jours, c’est bien assez.
Et j’aime bien l’amour est dans le pré.
  
J’ai plein de patients intéressants.

J’oublie toujours la moitié de ce qu’ils me disent mais je les adore, ces gens me fascinent. Ils ont tellement de choses à raconter. Quand je pense à eux, dans l’ensemble, c’est avec respect, envie de bien faire, envie de faire du bien. Avec mon coeur. Simplement.
Je suis bonne actrice. J’accroche les radios sur le négatoscope. Presque plus à l’envers maintenant. Je fronce les sourcils et me concentre. En apparence. Parce qu’en fait, je ne sais pas les lire. Du tout. Je sais voir quand c’est cassé. Mais après, je ne sais pas trop quoi regarder en fait. Je n’ai aucune méthode. Donc je survole. Et je ne vois rien.

Je mets toujours les radios à l’envers. Et je m’en fous. Je rigole toute seule en disant au patient que ça commence mal et qu’il devrait avoir peur. Je n’ai toujours aucune méthode, je ne sais toujours pas vraiment par où commencer. Mais je regarde. Je m’éclipse de ma séance quand #BossChéri analyse des radios, juste pour l’écouter et apprendre. Lui il lit le compte-rendu APRES. GUEDIN VA ! Bah hier j’ai essayé. Et j’ai eu tout bon. Et je… *ceci était un orgasme*.
Et en plus je fais rire les patients. Je… *Double*.
                       
30 minutes c’est parfois tellement court. Pour passer la vitale, rentrer l’ordonnance, faire le bilan et commencer à faire quelque chose. D’ailleurs je trace mes bilans. Tous. Mais faudrait les voir. Nuls.
C’est toujours aussi court. Mais j’annonce la couleur. « Aujourd’hui, on fait le point. Je ne vous soignerai pas je vais juste chercher à comprendre, je vous ai bloqué un créneau demain pour le soin à proprement parler, j’espère qu’il vous ira ». Je suis droite dans mes baskets. Ça me semble juste et légitime. La nécessité préalable d’un bon soin. S’ils ne le comprennent pas, tant pis. Moi je déborde d’assurance et je me sens foutrement sexy. Rien à voir, je sais.
Pour les bilans, j’ai acheté un ordinateur rien qu’à moi. J’ouvre une page word toute neuve et mes doigts filent sur le clavier. Ça va plus vite, ça ne fait pas de pâté et je peux ranger après dans l’ordre qui me va. Je peux noter des trucs en gros et en rouge, ce que je n’ai pas regardé la première fois et qu’il faudra tester la fois suivante. Je peux noter tous ces détails qui n’intéressent que moi, qui ne semblent importants qu’à moi et que je ne veux pas oublier cette fois. Enfin.
Les notions d’anatomie, palpatoire surtout et biomécanique se sont étiolés. Je ne sais pas, je ne sais plus regarder. Analyser. Comprendre. Je touche là où ça fait mal parfois sans savoir vraiment ce que je touche. J’ai oublié ce qu’étaient les tests de Yocum, Jobe, Sorensen, Shirado et à quoi ils servent. Je sais dire qu’ils ont mal là parce que j’appuie mais pas qu’ils marchent ainsi parce untel est pas dans l’axe à cause de ceci ou cela. 
Maintenant j’ai mes cours de P1 sur l’ordinateur, tous mes schémas d’anatomie. Je les regarde et je les partage. J’élabore des hypothèses en même temps que je leur montre de quoi je parle. Je crois qu’ils aiment ça en fait. Leur regard change. Certains me disent que c’est bien parce qu’ici on explique bien. Ça me fait sourire parce que justement je ne fais plus rien pour. Pas d’artifice, pas de façade. Juste dire tout haut ce que je pense tout bas. Réfléchir avec eux.
Je ne sais plus comment apprendre.
Finalement, je crois que si.
« J’ai besoin de savoir ce que vous avez ressenti, comment vous avez vécu la séance et la suite. En fonction, je modulerai le contenu de la séance. Et on va tâtonner ensemble jusqu’à trouver comment vous faire avancer au mieux. »
J’essaie de prendre le temps d’écrire le contenu de mes séances. Une fois sur deux je ne le fais pas. Parce que quand même, je suis dedans là, c’est clair, d’ici 48h ça va tenir. Forcément 48h après j’ai oublié. Si c’était une cheville gauche ou droite, si j’avais fait des ultrasons ou des ondes de chocs etc… Le trou noir. Le néant. Mais je sais faire de bonnes pirouettes pour que le patient me donne la réponse l’air de rien. Et avec ça, je suis quand même capable de me tromper de bras quand le patient me l’a montré debout puis s’est allongé sur le ventre entre temps.
Maintenant, avec mon ordinateur de poche, je note tout. Les évolutions depuis la séance précédentes, les nouveaux éléments, le ressenti du patient et ce que je choisi de faire en fonction de ce qu’il me confie. Et ça ressemble à ça :
« Suite aux ondes de choc, douleur de novo 72hrs dans la zone de frappe masquant la douleur habituelle. Douleur habituelle qui réapparaît à un niveau d’intensité moindre avec augmentation des possibilités fonctionnelles.
ð      Poursuite ODC 2Bar 2000 coups (contre 1500.) Evaluer si phénomène d’habituation et balance bénéfice-risque rapport à la douleur de novo.
ð      Mobilisation vers gain d’amplitude (RE 40° ce jour)
ð      Travail des abaisseurs
ð      Massage paume de main (nodules sur le trajet tendineux, dupuytren ? qui semblent améliorés par le massage) »
Ça ne vous parle pas peut-être pas mais je ne m’en lasse pas. Parce que c’est ça pour moi, faire du bon boulot. C’est moi qui l’ai fait bordel. Oui j’y crois toujours pas vraiment. Et là, c’est pas juste un bonbon mauvais enrobé dans un joli papier. Ce qui est noté, je l’ai fait. Les questions, je me les suis posées. La réflexion, je l’ai vécue, pas juste racontée. J’oublie toujours. Mais à chaque séance, je peux relire le contenu de celle d’avant et déduire en fonction des résultats comment adapter et corriger ma stratégie de soin. Ce que je fais aujourd’hui avec eux, je sais pourquoi. Dans quel but et ce que j’en attends. Ou pas.
J’essaie de comprendre. Je vais assister à des séances chez mes collègues.

Et quand la situation se représente, je refais tout pareil. Parce que je n’ai pas compris le pourquoi. L’objectif et le moyen. Le plan de traitement et les raisons de son organisation.

Je le fais toujours. Le plus possible. J’essaye de réfléchir. D’emmagasiner. Et j’ai arrêté merci les médicaments ? de me prendre pour une sous-merde. Je suis une collègue on a le même diplôme, juste l’expérience et les domaines de prédilection qui varient. C’est tout.
Quand un patient vient d’un autre cabinet, dans mon bilan, je lui demande ce qu’il y faisait. Pas pour critiquer quoique grrrrr, mais aussi pour savoir ce qui leur a déjà fait du bien ou pas. Je me nourris de l’expérience de mes collègues proches ou lointains comme de celles de mes patients. Je me sens grandir. Simplement.
Je suis une bonne accompagnante, mais je ne suis plus sûre d’être vraiment kiné.

Si justement. C’est un beau métier. Et je ne fais que commencer. 
Avant, il y avait un mur d’illusion. Une jolie image collée sur un je-ne-sais-quoi de professionnelle pas aboutie, terne et une petite fille qui se cherchait encore. Depuis le weekend avec les copains, le retour des sourires, l’ordinateur, Charlie j’ai de moins en moins besoin d’une image. Parce qu’il n’y a plus de façade. Je deviens celle que je voulais être. J’ai encore tellement de choses à apprendre. Même si la route est longue, je sais où je vais. J’ai confiance. Je n’ai plus peur. Je fais de mon mieux. Et ça va payer. 
Ose devenir qui tu es.
Je deviens qui je suis.
Soignante.
Si vous saviez comme c’est chouette…

Merci <3

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Façade de circonstance

Ce texte, je l’ai écrit il y a quelques mois. A une époque où il est sorti du coeur, de mes tripes nouées d’angoisses et de découragement. Les choses ont bien changé aujourd’hui, à suivre dans un prochain article…
Marion  bosse avec moi à temps partiel. Elle a trois ans de diplôme de plus que moi.
Marion sait dire non. Sait dire qu’elle ne sait pas. Avec classe.
Deux soirs par semaine, Marion entraîne les minimes du club de basket local.
Deux après-midi par semaine, elle est kiné pour les espoirs du club de foot.
Elle a un mec adorable et sort tous les vendredi soir avec ses copines.
Elle sait beaucoup de choses Marion.
Elle a fait plein de formations.
Et elle lit aussi. Des articles scientifiques, des newsletters, des revues…
Elle me parle de ces kinés qui « tu te rends compte, font encore comme-ci, comme ça…. ».
Ces kinés dont JE fais partie.
Parce « qu’à l’école, on ne nous apprend que des conneries ».
Que maintenant, pour une épaule, Machin a prouvé qu’il valait mieux faire ainsi et Truc a dit ça sur le dos. Des informations nouvelles pour moi. Qui rendent caduques les compétences que je croyais avoir acquises. Et mes confrères plus âgés sur Twitter confirment.
Comme Marion, je suis aussi à temps partiel.
Mes heures de repos, moi je les passe au ménage, le linge, les courses, la cuisine. A m’abrutir beaucoup, souvent, devant des émissions débiles pour passer un peu de temps à deux. Faire des papiers, courir à la banque, à la pharmacie puis à la poste et encore à la banque.
Je me suis jurée de faire plus de sport, voir du monde. Je n’ai rien fait.
La tête engluée. Vide. Incapable de faire des projets plus chouettes que d’étendre la lessive ou regarder l’Amour est dans le Pré. Pas l’envie, la force, l’énergie ou je ne sais quoi. Pas d’étincelle dans cette vie.
J’ai repris péniblement la lecture moi qui pouvait m’y noyer pendant des heures. Mais ma bulle a disparu. Je lis rarement plus de vingt pages d’affilée. La magie n’opère plus. Celle qui me transportait ailleurs ne le fait plus. Je reste en surface. Je ne voyage plus. Et j’oublie.
J’ai plein de patients intéressants. Qui me parlent de plein de trucs chouettes. Je me dis qu’il faut que je note ça dans un coin de ma tête pour plus tard. Une heure après, il n’y a plus rien.
Mme X m’a prêté un bouquin pour illustrer son propos. Je ne sais plus de quel propos il s’agit. Elle me l’a redit pourtant « c’est pour ça que je vous ai prêté… » je me suis promis d’écouter, de retenir. Et j’ai encore oublié. Je ne sais plus quelle allusion je dois y trouver. Ça fait trois mois et je ne l’ai pas encore touché.
J’encadre des étudiants. Je suis très forte pour les descendre sur l’orthographe et les enjeux de prise en charge. Mais quand mon co-jury pose une question technique basique, j’opine de la tête, l’air de rien. Alors qu’une fois sur deux, la notion dont  il parle m’est complètement inconnue. Ce même collègue qui me trouve « irremplaçable ». La bonne blague.
Je suis bonne actrice. J’accroche les radios sur le négatoscope. Presque plus à l’envers maintenant. Je fronce les sourcils et me concentre. En apparence. Parce qu’en fait, je ne sais pas les lire. Du tout. Je sais voir quand c’est cassé.  Mais après, je ne sais pas trop quoi regarder en fait. Je n’ai aucune méthode. Donc je survole. Et je ne vois rien. Enfin si j’ai fait comme #BossChéri m’avait montré l’autre jour et j’ai trouvé un anthélistésis (une vertèbre qui glisse vers l’avant, en très gros). Raté c’était un rétrolistésis, c’est l’autre qui glissait en arrière. C’était évident. Après coup. Un vrai boulet.
30 minutes, c’est parfois tellement long. Quand je n’ai pas d’idées.
Et tellement court. Pour passer la vitale, rentrer l’ordonnance, faire le bilan et commencer à faire quelque chose. D’ailleurs je trace mes bilans. Tous. Mais faudrait les voir. Nuls.
Les notions d’anatomie, palpatoire surtout et biomécanique se sont étiolés. Je ne sais pas, je ne sais plus regarder. Analyser. Comprendre. Je touche là où ça fait mal parfois sans savoir vraiment ce que je touche.
J’ai oublié ce qu’étaient les tests de Yocum, Jobe, Sorensen, Shirado et à quoi ils servent. Je sais dire qu’ils ont mal là parce que j’appuie mais pas qu’ils marchent ainsi parce untel est pas dans l’axe à cause de ceci ou cela. 
J’ai lu un bouquin pour m’améliorer sur les bilans. Enfin j’ai lu dix fois la première page en deux mois. J’essaie. Je l’ouvre, je lis. Un paragraphe, un deuxième. Comme un robot. Et je recommence. Parce que je n’ai rien compris de ce que j’ai lu. Je me dis que je vais me concentrer cette fois. Trois fois. Et j’oublie.
Je ne sais plus comment apprendre.
J’essaie de prendre le temps d’écrire le contenu de mes séances. Une fois sur deux je ne le fais pas. Parce que quand même, je suis dedans là, c’est clair, d’ici 48h ça va tenir. Forcément 48h après j’ai oublié. Si c’était une cheville gauche ou droite, si j’avais fait des ultrasons ou des ondes de chocs etc… Le trou noir. Le néant. Mais je sais faire de bonnes pirouettes pour que le patient me donne la réponse l’air de rien. Et avec ça, je suis quand même capable de me tromper de bras quand le patient me l’a montré debout puis s’est allongé sur le ventre entre temps.
En électro, j’ai appris que les courants sont biphasiques et non polarisés. Donc que le rouge et le noir des fils on s’en fout. Sauf que quand « ça fourmille que sur l’électrode de droite «  je suis infoutue de savoir pourquoi.
Je ne sais pas si Simone doit arrêter le tennis/la zumba/le yoga/la compétition de moissonneuse batteuse et si elle doit le faire dix jours, trente ou cent. Mais vraiment pas. Parce le lien entre le geste sportif et la blessure, je n’arrive pas à le faire. Y a quelque chose qui bloque dans ma tête. Et que j’ai oublié les délais de reprise pour les pathologies de bases et ceux de cicatrisation. Même si Marion me les a répété lundi.
J’essaie de comprendre. Je vais assister à des séances chez mes collègues.
Et quand la situation se représente, je refais tout pareil. Parce que je n’ai pas compris le pourquoi. L’objectif et le moyen. Le plan de traitement et les raisons de son organisation.
Je n’ai pas fait de formation. L’hôpital me les a refusées. En même temps, j’avais tellement de choses à apprendre sur le terrain. Je n’ai pas eu le courage de vaincre ma phobie sociale des gens dans les transports en commun jusqu’à présent. Maintenant, j’ai peur d’y aller et d’être démasquée.
Je suis une bonne soignante. Je crois. J’aime les gens. J’essaie de les respecter.
De les entourer, de leur apporter l’attention dont ils ont besoin.
Mais je ne sais pas/plus les rééduquer.
Je suis une bonne accompagnante, mais je ne suis plus sûre d’être vraiment kiné. 

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Une nantie à deux balles

19h35.

Je laisse échapper ma patiente de 19h. Il est déjà là, en salle d’attente. Avachi sur la chaise en plastique qui se ploie sous le poids de sa lassitude. Je le salue et l’invite à entrer.

Il a 45 ans. Une pathologie chronique qui le ronge de douleurs et d’incertitudes. Pas de diagnostic précis. Des symptômes mouvants aussi invalidants qu’imprévisibles. Des arrêts de travail qui s’éternisent. Des hospitalisations à répétition, ponctuées d’actes diagnostics de plus en plus invasifs sans résultats probants. La sentence est toujours la même. Attendre. Attendre. Et attendre. Heureusement pour lui, il est passé à 100% pour la maladie même si on n’est même pas sûr qu’il soit vraiment malade. Il est donc exempté de dépassements d’honoraires. Ouf. Et merde.

Une dizaine de séances déjà où nous tâtonnons au gré de ses plaintes, cherchant chaque fois la thérapeutique qui lui apportera un peu de répit. Jusqu’ici et à notre grande satisfaction mutuelle, on s’en sort plutôt pas mal. On a ri aux larmes quand GrandChef de GrandHôpital a prescrit de la rééducation ACTIVE et listé tous les muscles à renforcer. Parce que vous comprenez « les massages ne vous feront pas guérir. Il FAUT FAIRE DU SPORT ». HAHAHAHA.

Entre temps, il a repris le travail. Un travail physique. Sinon c’est pas drôle. Avec beaucoup de route. Sinon c’est pas fun. Il passe au cabinet tard le soir, après ses journées marathon pour lui qui n’a pu se lever un jour sur trois ces deux dernières années.

19h36

Ce soir, il boîte. Ses sourcils sont froncés. Les épaules basses quoiqu’inégalement baissées. La tension se lit dans la cambrure de son dos. Il tient son coude droit blotti contre l’épaisseur de son blouson. Comme d’habitude, je lui demande ce qu’il attend de moi à cet instant précis. Il n’a pas de déficit systématisé. Pas de problématique particulière si ce ne sont ses douleurs qui le handicapent. Nous reverrons le reconditionnement à l’effort quand il aura dépassé la brutalité physique de ces derniers jours. Pour l’instant, l’objectif est de lui faciliter la reprise. Avec massage. Si besoin. Et si je veux.

19h37

« J’ai mal aux chevilles. Au coude, tellement que je n’ai pas pu dormir. Et j’ai ce point dans le dos qui me lance, une horreur. Et je vous ai ramené ce dont nous avions parlé ». Il pose une boîte sur la table. Un électrostimulateur prescrit par GrandHôpital. A une heure de train d’ici. Où il faut revenir pour l’initiation au maniement pour coter deux consultations, sinon c’est pas rentable, drôle.

Bon, faut dire que je lui ai promis aussi, de lui expliquer comment s’en servir. Que ça faisait partie de mes « Compétences » avec un grand « C ». ça avait l’air classe sur le moment. La tout de suite, je m’auto-gave.

Je lui dis qu’on ne pourra pas tout faire ce soir. Il fait une concession sur les chevilles.

19H39

J’ai repéré le point douloureux dans le dos, posé les électrodes et lancé un programme antalgique. Ne me prenez pas #SuperKiné, j’ai triché. Le point chez ce patient, c’est toujours le même. Et on a trouvé, il y a plusieurs séances déjà, le programme optimal pour le soulager.

19H40

J’attaque le coude. Là aussi, je connais le terrain. On a essayé l’électro, les ultrasons, les ondes de choc, la thermothérapie chaude/froide, dans tout ça, seul le massage le soulage durablement. (36 heures tout au plus, faut pas rêver !). Un peu de crème pour la glisse « Aliiiiiiice » et je pose mes mains sur son avant-bras. Je les laisse faire leur boulot pendant que nous parlons de ses péripéties de santé. De temps en temps son sourire se crispe et je relâche la pression sous mes doigts. Je vois son front se détendre doucement. Je le taquine sur ses douleurs qui sont sûrement « psy », comme ils disent. Parce que je sais. Parce qu’on sait tous les deux la galère de ceux qui souffrent sans rentrer dans les cases bien proprettes de la médecine actuelle.

19h55

Mes mains s’arrêtent. S’attardent un instant sur sa peau. Comme si on pouvait se décharger l’un et l’autre d’un peu du poids qui pèse sur nos épaules. Dans la douceur et l’intimité d’une séance. Un soignant, un soigné, de l’humain, du partage.  

J’attrape la boîte noire de l’electrostimulateur, le déballe rapidement et commence mes branchements. Je pose deux électrodes sur le bras du patient et lui présente la machine. Comment et où poser les électrodes. Que ressent-on en temps normal et quelles sensations doivent l’alerter. Les consignes de sécurité. Et les trois programmes principaux qui devraient lui convenir.

Le rendez-vous prochain est déjà pris, d’ici quarante-huit heures. Je le rassure. Il testera et on prendra le temps d’en reparler la prochaine fois. S’il a peur, il n’y touche pas et on poursuivra la prise en main tous les deux.

20h05

Je lui débranche les électrodes qu’il avait toujours dans le dos et le laisse se rhabiller pendant que je prends des notes sur la séance.

20h07

Je lui souhaite bon courage en lui serrant la main avec un sourire entendu.

20h08

Je suis là depuis 12 heures. Je fais entrer ma dernière patiente du jour.

De 19h35 à 20h07 ce soir, j’ai soigné un homme. J’ai coté un AMS 9,5 pour rééducation de tout ou partie de plusieurs membres dans les conséquences d’affections orthopédiques ou rhumatismales.

Ce soir, j’ai soigné un homme. Et j’ai gagné 20,43€. Bruts.

Ce soir, j’ai soigné un homme pour 10€ nets. 
Ce soir, j’ai soigné un homme et j’ai aimé ça. Ce soir, j’ai aimé la kiné que j’étais et l’échange que nous avons eu. Ce soir, j’ai aimé mon travail, comme à chaque fois. 
Et ça, ça n’a pas de prix.

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Le camion rouge

Papa,

Tu as voulu me rassurer. Tu voudrais que je te fasse confiance. 

Elle a 16 ans bientôt. Elle a du mal à passer le cap de l’adolescence. Genre beaucoup de mal. Le genre de difficultés que moi je n’ai jamais connues. 

Comment pourrais-je ne pas te faire confiance pour faire ce que tu fais au mieux ? être papa. Et accompagner tes filles comme tu l’as toujours fait. 

Mais tu vois papa, quand elle m’a raconté ce que la « psy » lui faisait, y a mon alarme bidale qui s’est réveillée. Tu sais ce que c’est Papa une alarme bidale

Une alarme bidale, c’est ce nœud qui se réveille dans ton ventre. Tu ne sais pas quand. Tu ne sais pas pourquoi. Mais tu SAIS quand tu la sens que ça craint. Genre vraiment. Tu ne travailles pas avec des malades. Tu ne travailles pas dans un hôpital. Est-ce que tu sais Papa, ce que c’est quand t’as dans la tête « Il va mourir, il va mourir, il va mourir, il va mourir » et que vraiment quelques heures après toi il meurt ? Et que pendant des jours tu te demandes si tu aurais pu y changer quelque chose, en allant plus vite chercher le docteur que tu n’as pas osé dérangé pendant sa pause-café, en aspirant plus vite, plus fort, moins fort, la blouse ouverte etc…

Des fois ça marche pas mal aussi. Quand tu te fais prendre pour une conne par l’aide-soignante qui bosse ici depuis longtemps (8mois) et qui « connaît son taf », qui t’assure que « elle ne va pas crever dans les cinq minutes », je ne te dis pas l’orgasme quand tu vois arriver la cavalerie des réanimateurs, blouses entre-ouvertes, manches longues, cheveux au vent, montre hors de prix pour la « monter en réa, MAINTENANT ».

Jusqu’ici, mon alarme bidale ne s’est jamais trompée. Je m’en veux encore de toutes ces fois où je n’ai rien dit. Parce que trop jeune, trop inexpérimentée, trop timide, trop gentille, trop naïve et j’en passe. Tant de fausses excuses inexcusables quand derrière, elles induisent la souffrance d’autres. Des patients qui sont des nôtres. La même espèce. Le même ADN. Humains. Merde.

Excuse-moi Papa, excuse-moi de n’avoir su me taire cette fois. Excuse-moi de n’avoir pu l’éteindre seule cette alarme. Excuse mes mots durs, mes larmes qui ne sont pas le reflet de mes galères actuelles mais juste l’expression de mon inquiétude pour elle. Mon envie d’être une vraie grande sœur parfois et pas cette ombre réprobatrice ou absente.

Je voudrais avoir confiance. Je voudrais te laisser me rassurer. Mais mon alarme bidale ne se satisfait pas de tes mots. Parce que j’ai appris à ne pas croire les « t’inquiète elle était déjà comme ça hier », « non, elle a bu tout son verre canard, y a à peine un quart-d’heure, elle ne fait pas de fausses routes » ou mon préféré « non elle n’a pas mal, elle est juste psy » et qu’il me faut plus que des mots pour que mon bide ne cesse de protester.

Je sais que tu la connais Papa cette alarme. Elle est née dans mon ventre quand je suis devenue soignante. Je sais qu’elle est née en toi avec moi, quand tu es devenu Papa.

Tu m’as raconté mon histoire autrement ce soir. Pas celle qu’un papa raconte à sa première petite fille. Celle qu’un père qui redevient homme le temps d’un instant, celle qu’un père qui tombe le masque devant sa fille – qui voudrait qu’il s’adresse à l’adulte qui grandit en elle, ose enfin raconter.

« Quand tu es tombée malade, il y a trois ans, que tu avais tellement mal que tu n’arrivais même plus à t’habiller, je suis venu. Je t’ai emmenée, aux urgences, chez les spécialistes, chez ton médecin traitant. Je t’ai fait confiance. Pour gérer ta santé. Je t’ai fait confiance. Je suis restée en salle s’attente quand les médecins s’occupaient de toi sans me demander mon avis. Parce que tu es adulte maintenant… »

« Parce que je ne peux plus t’aider maintenant. Je ne fais qu’attendre que tu ais besoin de moi. Mais au fond, c’est toi qui te débrouilles, c’est dur d’être juste là et d’attendre quand je sais que ça ne va pas. »

« Quand je t’ai tenue dans mes mains pour ton premier bain, que tu ne pesais même pas trois kilos, je suis devenu responsable de toi. J’ai fait de mon mieux. C’est que du bonheur. Mais si tu savais comme parfois ça a été dur… »

« Tu n’avais pas un an. Tu avais de la fièvre. Beaucoup de fièvre. Trop de fièvre. On comptait les minutes jusqu’à la prochaine dose de doliprane. Elles étaient si longues ces minutes. Interminables. Tout le monde nous avait dit que ce n’était rien. Qu’à un an avec la vie en communauté, tu allais être tout le temps malade, mais que ce n’est rien. La fièvre, ça passe. Et ça ne passait pas. »

Ta voix s’est brisée. Tu as à peine étouffé un sanglot. Et tu m’as brisé le cœur Papa. Parce qu’un papa, ça ne pleure pas. Un papa, c’est fait pour éponger les larmes de sa princesse. Jusqu’au bout. Même à 18 ans, la veille du concours de P1 quand je suis tombée malade, la princesse a eu besoin d’un câlin, dans les bras de son papa.

Même à 22 ans, je suis restée ta petite princesse, le temps de te raconter combien je trouvais ça violent la réa, combien je trouvais les soignants durs, combien je nous trouvais tous maltraitants. T’étais chiant parce que t’essayais toujours de leur donner le bénéfice du doute alors que je voulais juste que tu me donnes raison.

Tu seras toujours mon papa et je serais toujours ta princesse.

Mais s’il-te-plaît papa, ne pleure pas. Et tu as pleuré.

« La fièvre ne passait pas.  On t’a mise dans un bain à ta température, comme on nous avait appris. Et tu as perdu connaissance. Tu ne nous regardais plus. Tu avais les yeux ouverts mais dans le vide. Un petit corps chaud qui ne réagissait plus. Qui n’interagissait plus. Tu n’étais plus avec nous. Je ne sais pas où tu étais mais tu n’étais plus là. Si tu savais ma chérie. Et ils sont venus. Ils sont venus te chercher. Ils sont venus te chercher. Dans le grand camion rouge. Celui avec le machin bleu. Ils t’ont emmenée avec ta mère dans le camion rouge avec le machin bleu. Imagine ».

Je sais. Je sais. Mais Papa, s’il-te-plaît arrête de pleurer.

« Et il a fallu faire confiance. Il a fallu »

Oui Papa, tu n’avais pas le choix. Et tu as bien fait.

Tu vois Papa que tu la connais cette alarme. Aujourd’hui encore son souvenir t’arrache le cœur et les larmes. Elle est traître cette alarme. Parce que quand c’est quelqu’un que tu aimes de tout ton coeur, elle t’arrache toute lucidité. Elle t’arrache tes mots en même temps que ton âme et te fait oublier que sur le camion, il y a un gyrophare. Et pas un « machin bleu ».

Ma princesse à moi, elle a 16 ans. Elle a le même super-papa que moi. Celui en qui j’ai toute confiance. Mais vois-tu j’ai mon alarme bidale qui pulsait pour elle. Tes mots seuls n’ont pas su me rassurer d’emblée. Tes mots ont guéri ce soir-là bien d’autres blessures. Sache-le.

Je t’aime Papa.

Je te remercie de m’avoir écoutée. Je ne te remercierai jamais assez d’’avoir ouvert ton cœur à défaut de tes bras ce soir-là. Elle va mieux et c’est loin d’être grâce à moi. Merci d’avoir été là pour elle, comme toujours. Merci d’avoir prêté attention à mon alarme bidale et d’avoir accompagné l’espacement de ses séances avec cette psy en qui je ne pouvais plus avoir confiance. 

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Bref, je me suis faite draguer par…

C’était une visite à domicile.
Quartier tranquille, désert à cette heure de la journée qui oscille entre la tardive matinée et le paresseux début d’après-midi.
J’attache mes cheveux et sonne au portillon avant d’ôter mes lunettes de soleil.
« Aaaaaaah comme je suis contente de vous voir, comment allez vous ? »
Le ton est ampoulé, les accents chaloupés, autant que la démarche de Mme T qui se remet paisiblement d’une fracture de cheville compliquée.
Elle m’accueille avec un grand sourire. Elle arbore une longue jupe fendue, des yeux façon smoky, recouverts de fard à paupières noir fumé. A 72 ans, le contraste est surprenant. Elle papillonne en vraie maîtresse de maison dans son intérieur cossu. Quelques jurons tranchent parfois dans son langage soutenu « niqué la cheville, pardonnez moi l’honteuse expression ».
Je lui raconte ma formation. Elle s’extasie devant mon récit enthousiaste. Je sais qu’elle apprécie ma façon de travailler autant que ma façon d’être, ma façon de rassurer, d’être présente quand j’interviens auprès de gens isolés.
Elle me confie avoir eu mal après la séance avec mon collègue – nous la voyons à plusieurs, et me montre l’exercice en question. Encore un que je ne connaissais pas, que je trouve génial et que je ne manquerais pas de réutiliser. J’étouffe une bouffée de « t’es qu’une kiné de merde », rassure la patiente sur l’intérêt de l’exercice et lui propose d’équilibrer la séance autrement pour limiter les effets secondaires.
Elle me regarde avec les yeux pétillants et un sourire tendre.
Bon ça va hein cocotte, je t’ai juste proposé d’en faire un peu moins pour arrêter que tu râles, ne me regarde pas comme si j’étais la résurrection d’une déesse grecque. 
Je détourne les yeux. Je cherche toujours les honneurs mais j’ai toujours envie de fuir quand ils arrivent enfin. Et puis là, c’est trop facile. Elle n’attendait que ça. Un sourire, quelques mots gentils, un petit massage du mollet et elle était déjà conquise par mes prétendues compétences. Trop facile de masquer le vide derrière.
Je pose mes mains sur sa cheville et commence à la mobiliser doucement.
Une collègue m’a appris une nouvelle technique de bilan que j’ai envie d’utiliser. Mes doigts se délient. Je palpe les reliefs osseux de la cheville, je tente de percevoir les petits mouvements de glissement entre les os, le long des tissus qui bordent la cicatrice…
J’attaque le mollet. Masser pour détendre, je sais faire. Identifier les différents muscles, leurs éventuelles contractures, les tensions dans les faisceaux tendineux, ça, je sais moins faire. Alors je cherche un peu. Je prends mon temps.
« Hmmmmm »
Madame T gémis. Je m’excuse.

« Aaaaaaah. Ouuuuuh. Oui, hummmm, c’est lààààààà »
Je m’excuse encore. Je change de muscle.
« Oh, oh, oh, aaaaaaaah », fait-elle avant de finir sur un long soupir alangui. 
Je suis dans un salon cossu, auprès d’une femme allongée sur son canapé, les mains sur son mollet et cette femme crie, à s’y méprendre, comme une femme qui jouit. Et qui jouit bien.
TOUT VA BIEN.
PUTAIN !!!
Je. Je. Je.

C’est normal de crier quand on a mal comme une bonne actrice de porno ? A 72 ans ??
Merde.
Je me sens sale. Je me sens déplacée. J’ai envie de partir en courant. J’ai l’impression d’être en train de tromper ma moitié rien qu’avec mes oreilles. Ma conception de la fidélité exclue totalement que je puisse me trouver seule à moins d’un mètre d’une autre personne, manifestement en train de jouir.
OUI JE SAIS C’EST PAS VRAIMENT CA MAIS A L’OREILLE C’EST PAREIL !!
Merde.
Je n’ai rien dit. Ça l’aurait fait vous pensez un truc du genre « on vous a déjà dit que quand vous avez mal, vous simulez très bien un orgasme féminin ? » ? A 72 ans ?
Je lui ai dit que ce n’était pas moi la semaine prochaine. Elle a fait une moue attristée. M’a raccompagnée avec un sourire tendre et déçue.
M’a saluée par un délicat « ce fut un plaisir… ».
-_-
Bref, je me suis fait draguer par …
Une vieille cougar.
Ou pas.
Mais je me sens quand même sale.
Et je ne sais pas ou me mettre.

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Que prescrire ?

Un billet, une fois n’est pas coutume, plus sérieux pour tous ceux qui prescrivent de la rééducation et qui hésitent, peut-être, sur le contenu ou la tournure de leur prescription.

Cet article pourra être modifié au gré des commentaires, sur certaines petites erreurs que j’aurais pu y commettre. Dans l’ensemble, les informations ont été validées par la CPAM de ma région il y a quelques mois à peine.

Combien de séances je lui mets ?

 D’après la Nomenclature Générale des Actes Professionnels (NGAP) :
Le bilan-diagnostic kinésithérapique est enrichi, au fil du traitement, par la description du protocole thérapeutique mis en oeuvre (choix des actes et des techniques, nombre et rythme des séances, lieu de traitement, traitement individuel et/ou en groupe) (…)

Vous n’avez plus besoin de préciser le nombre ni le rythme des séances

Nous sommes formés pour déterminer le nombre de séances, le degré d’urgence et de fait la nécessité de suivi régulier. Certains patients exigent les 3 séances par semaine prescrites quitte à être suivis à la chaîne avec un résultat moins bon qu’en individuel.

Je ne suis pas sûr que la rééducation sera utile, je prescris ou pas ?

 Toujours d’après la NGAP :
Le bilan, extrait du dossier masso-kinésithérapique, permet d’établir le diagnostic kinésithérapique et d’assurer la liaison avec le médecin prescripteur. Ces évaluations permettent d’établir un diagnostic kinésithérapique et de choisir les actes et les techniques les plus appropriés. (…)

Si vous hésitez, vous pouvez simplement prescrire un bilan

« Bilan masso-kinésithérapique dans le cadre de douleurs lombaires avec rééducation si nécessaire »

« Bilan respiratoire du nourrisson dans le cadre d’une rhinite débutante a priori sans atteinte bronchique et rééducation SI BESOIN »

Et nous jugerons de la nécessité réelle de la rééducation. En dehors de tout conflit d’intérêt financier bien sur. #AutoTroll

On m’a appris à prescrire de la physiothérapie pour les patients lombalgiques. Ça m’emmerde, je ne sais jamais comment l’écrire et puis c’est long, c’est vraiment nécessaire ?

 Le masseur-kinésithérapeute est habilité par la NGAP (voir-ci dessus) à choisir après évaluation, les actes et les techniques qui lui semblent le plus appropriées à la situation donnée.
Les mentions « Rééducation pour » ou « Kinésithérapie pour prise en charge de » nous suffisent.

Ne vous aventurez pas à préciser les techniques à employer sur des pathologies classiques.

A priori c’est notre métier plus que le votre, nous devrions savoir nous débrouiller avec le diagnostic médical que vous aurez établi. Vous gagnerez du temps et de l’encre.

« Le docteur a marqué qu’il fallait des massages »

Le massage n’est souvent pas la thérapeutique la plus appropriée à une amélioration pérenne. Le massage a pour effet à double-tranchant de fidéliser mais aussi de renforcer la dépendance des patients aux soins. La musculation leur plaît rarement autant.

Face à vous, nous ne sommes rien et votre parole a force de loi. Si vous l’avez noté, c’est que vous – hiérarchiquement plus haut placé – vous l’avez jugé indispensable et prioritaire. Allez, après ça, leur faire comprendre l’inverse.

Evoquez le diagnostic médical établi

Il y a une différence nette de prise en charge et de tarification entre « rééducation de la marche et de l’équilibre » et « rééducation de la marche et de l’équilibre dans le cadre d’un syndrome extrapyramidal ». Si vous avez suivi, vous pouvez même vous abstenir de parler de marche et d’équilibre.

Le diagnostic médical nous permet de préciser les objectifs et les contre-indications éventuelles. Il est indispensable. Lorsqu’il existe.

Si la pathologie en question est rare, pointue et/ou potentiellement vectrice d’effets secondaires notoires, n’hésitez pas à nous en dire plus, le préciser sur l’ordonnance, ou dans un courrier à part.  

« Rééducation du membre supérieur et du tronc à la suite d’une mastectomie, sans ultrasons »

« Rééducation douce de la cheville gauche chez Mme X qui présente une maladie auto-immune compliquée d’une fatigabilité importante »

Précisez nous les antécédents principaux.

Surtout ceux qui peuvent influencer les séances. Genre un problème cardiaque. Pour nous éviter de coucher sur le ventre un patient cardiaque que vous nous envoyez pour « massage du dos ». Et ne pas vous importuner au téléphone quand on s’inquiètera de le voir bleuir chaque fois qu’il monte sur la table. « Euh, vous saviez ou?? »

Y avait pas une histoire d’entente préalable ?


La demande d’accord préalable (DAP) en systématique avant toute prise en charge n’existe plus.
Elle n’est nécessaire qu’à partir d’un nombre de séances donné et ce, pour 14 pathologies spécifiques pour lesquelles vous trouverez les détails dans le document ci-dessous. Si vous vous obstinez à prescrire un nombre de séances et que celui-ci ne correspond pas, nous serons obligé de le modifier.

Si vous prescrivez 20 séances pour une « cervicalgie commune », nous vous le renverrons au bout de 15, faute de pouvoir poursuivre sans DAP.

Donc je n’écris plus urgent ?

 Non. La mention « urgent » n’a plus de nécessité administrative.
Elle induit en plus un chantage « affectif » des patients qui se sentent prioritaires parce qu’urgents et qui exigent une réduction des délais d’attente.

Concrètement, comment ça se passe ? Un exemple peut être ?

 Vous prescrivez « Rééducation pour une première entorse externe de cheville droite ». Le MK va effectuer en premier lieu un bilan diagnostic masso-kinésithérapique (BDK) qui lui permettra d’évaluer le nombre de séances nécessaires.
La pathologie « entorse externe récente » est soumise à référentiel : 10 séances avant DAP. Le MK (dans l’inconscient collectif, je suis un homme =D) estime les 10 séances nécessaires et commence sa prise en charge. Au bout de 7 à 8 séances, il juge que la récupération est plus lente que prévue et que les 10 séances ne suffiront pas. Pour aller au-delà du nombre de séances portées sur le référentiel, il a besoin d’une nouvelle ordonnance. Il va donc vous renvoyer le patient et s’il est cool, un petit mot expliquant pourquoi. Vous êtes cool aussi, vous allez le croire alors vous allez de nouveau prescrire à votre patient la même chose. Le masseur-kinésithérapeute va alors poursuivre sur ce second traitement en remplissant CETTE fois la DAP avec le nouveau nombre de séance préconisé, le tout, justifié par les éléments cliniques relevés.

Je n’ai pas précisé le nombre de séances, la pathologie n’est pas soumise à référentiel et mon patient revient demander une ordonnance, je ne suis pas un distributeur de paperasse!?

Malheureusement si.
Si le patient revient c’est que nous sommes arrivés au bout du nombre de séances estimées nécessaires lors du BDK initial. Il y a pu avoir complications, retard d’amélioration clinique…

Un avis médical est donc jugé de nouveau nécessaire pour poursuivre au-delà. En théorie, le patient devrait vous revenir avec un courrier expliquant le parcours réalisé et les objectifs de cette prolongation de traitement, prouvant que ce n’est pas une poursuite abusive. En théorie…

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Les gants troués.

« C’est qui ? »
La voix chevrotante de Marie grésille dans l’interphone.
Elle ne m’attendait pas si tôt.
Elle se méfie Marie.
A 93 ans, Marie est bien entourée par un système d’aide à domiciles, adorables. Une relation soignantes-soignée qui s’est teintée peu à peu d’une douce amitié et d’un respect mutuel plein d’amour et de pudeur.
Faut dire qu’elle est chouette Marie.
Elle rit beaucoup, de tout. Elle s’émerveille d’un rien.
Elle mange peu mais la gourmandise brille souvent dans ses yeux.
Elle fait attention à son poids, « après 43kgs, j’arrête », et court mettre des chaussons « présentables » quand j’arrive, parce que les pantoufles à motif, « ça ne fait pas dame ».
Elle se méfie Marie.
C’est vrai que dans le quartier, les cambriolages se sont multipliés.
L’autre jour, c’était déguisés en agents de police qu’ils ont pénétré chez la voisine pour lui dérober de l’argent et des bijoux. Une autre a été arrêtée sur le chemin de la boulangerie par deux jeunes qui lui réclamaient son sac à main. Elle tardait trop à leur goût alors ils l’ont jeté par terre avant de la rouer de coups. Plusieurs fractures et un traumatisme crânien pour un sac à main, un porte-monnaie lourd de quelques euros pour le pain et une photo du mari décédé, cousue sur la doublure.
Marie a déjà été cambriolée plusieurs fois. Mais c’était avant. Quand Jean était encore là. Qu’ils étaient deux dans cette grande maison.
Et qu’avec Jean à ses côtés, elle n’avait peur de rien.
Aujourd’hui, elle l’avoue, elle a un peu peur.
Elle savoure quand enfin, l’agitation autour d’elle cesse. Que le balai des auxilliaires, aides-ménagères, infirmières etc… s’arrête, libèrant le silence et la solitude. Mais quand la sonnette retentit, elle a toujours un petit pincement au cœur.
Et si…
J’entre. Ça sent la viande grillée dans le vestibule.
Marie déjeune devant la télé.
Aujourd’hui est un jour spécial.
6 juin 2014.
Il y a soixante-dix ans, les nations les plus puissantes au monde s’alliaient pour libérer la France du joug Hitlérien.
Marie s’est levée à cinq heures pour ne pas perdre un instant de la cérémonie.
A mon oreille, les mots du présentateur résonnent avec un parfum d’enfance.
Omaha.
Il fait toujours beau à Omaha Beach.
Chaque fois que la petite fille en moi a foulé les interminables pelouses, les croix blanches brillaient au soleil d’un éclat aveuglant. Seuls les oiseaux osaient trahir le silence qui étreignait les cœurs à l’entrée de ce sanctuaire.
Moi, petite blonde haute comme trois pommes, aux genoux cagneux et écorchés, je me taisais. Gamine, nous faisions le concours de celui qui trouverait la croix du plus jeune. 21, 18, 17… 17 ans. C’est jeune pour mourir. C’est quoi Mourir ?
Adolescente, la solennité du lieu, sa splendeur et son symbole m’oppressaient la poitrine et m’arrachant quelques larmes de respect amer.
Sword. Juno. Courseulles. Utah. La pointe du Hoc.
Donc c’est un trou comme ça que ça fait une bombe ?
Sainte mère église. Le parachutiste épinglé au crochet.
Ouistreham. Le Pegasus bridge et ses sandwichs.
Parce que j’ai grandi dedans, je sais. 
Et je réalise que beaucoup de ma génération ne savent pas.
Mon cœur se serre devant les images.
Ces hommes, vieillis par les ans, en habit d’apparat dans leurs fauteuils roulants. Ceux qui font le jeu des médias mais qui gardent en eux la violence de ces instants.
Qui sommes nous pour les comprendre ?
Contemporains. Eux et moi. A cet instant, vivants, ensemble, en même temps.
70 ans. Tant et si peu à la fois. Il y a à peine 70 ans qu’un futur président, partageait les rênes d’une formidable offensive pour libérer son pays d’un joug cruel. A peine 70 ans que de jeunes hommes à peine adultes débarquaient sur nos si belles plages de Normandie sous les balles pour piétiner l’ennemi.
« Et vous ?»
Marie raconte.
Le froid. Et la faim.
Cinq ans. Sans chauffage ou très peu.
L’école où elle allait toujours, les pieds enrubannés dans les pans déchirés d’une couverture pour ne pas se geler les pieds au cours de ces hivers, coup du sort oblige, si rudes.
Marie se lève doucement. D’un pas hésitant, elle s’éclipse dans la chambre et me ramène une pochette et quelques cahiers, jaunis par le temps.
Mes mains tremblent un peu.
La couverture du premier cahier craque sous mes doigts.
Cahier de littérature.
Septembre 1943.
L’écriture est soigneuse, déliée, les lettres toutes pareilles, tracées d’une main sûre à la plume.
« C’était important l’école. J’aimais que tout soit propre. Alors le soir – ma mère râlait parce que je me couchais tard, le soir, cet hiver là, je recopiais les leçons à la plume de calligraphie. Il faisait si froid que je gardais mes gants. Ils étaient troués mes gants, mais en ce temps, nous n’avions pas de laine pour les raccommoder. »
Marie sourit. Mais dans ses yeux, les larmes montent.
Les miennes la suivent.
Elle est touchante Marie.
Elle me raconte en riant, les anecdotes du printemps 1944.
De temps à autre, le masque jovial s’efface pour raconter aussi la souffrance.
« Comment pouvait-on être si cruel ? » Me demande Marie.
Oui. 
Juin 2014.
Après plusieurs semaines à l’hôpital et deux opérations, l’amie de Marie – 89 ans, tabassée en pleine rue pour son sac à main, traumatisée, a catégoriquement refusé de rentrer chez elle.
« Comment pouvait-on être si cruel en ce temps ? »

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Regards

Le ciel est gris et plombé.
Le temps s’étire lentement, le feu au loin oscille, du rouge au vert puis du vert au rouge sans que la file des voitures alanguies ne s’amenuise.
Depuis quelques kilomètres, les panneaux indicateurs se font plus précis, poussant plus haut chaque fois notre impatience. Nous sommes près du but mais ce dernier se défile derrière d’improbables baraques industrielles à moins que ça ne soit derrière les feuillages épais et lourds sur la droite.
Trois intersections après les premiers ralentissements, nous abordons enfin l’allée principale, frangée d’arbres immenses dont les cîmes qui se câlinent voilent la lumière grise de ce timide printemps. Entre leurs troncs massifs pullulent les touristes qui s’échappent par grappe des voitures soigneusement rangées dans d’interminables allées.
Un employé en tenue de chantier nous oriente dans le dédale des véhicules qui affichent des nationalités des quatre coins de l’Europe. Ne parlons même pas de la haie d’honneur formée d’une quarantaine de bus qui nous a accueilli à l’entrée. Adieu rêve de solitude.
A mes côtés, une fille. La trentaine pétillante.
Le teint pâle, brouillé, les yeux cernés, par un réveil un peu précipité.
Son éternel bonnet plaque sur son front de sombres mèches, un peu folles qui auréolent un regard intense et inquisiteur. Un regard de ceux qui vous marquent. Avec ou sans cernes.
Le sourire aux lèvres.  Joyeuse. Optimiste.
La menace d’averse pour une visite en extérieur ? Et alors ?
Côté pile, une tension palpable dans les épaules.
Sa façon de se lever, doucement, avec précautions, comme si elle était faite de porcelaine. Derrière son sourire, les dents serrées, crispées sur cette inlassable douleur qui jamais ne la quitte. Malade.
Ces petites notes dissonantes, marquent mon regard d’initiée comme jamais elles ne marqueront le regard de tout un chacun. Le regard de celle qui sait.
Qui comprends, en silence. Qui ne peut rien.
« Et si on demandait un fauteuil roulant ? »
Le mot est lancé. Avec désinvolture dans ma bouche, comme un défi un peu fou.
Un jeu d’enfant, un cap ou pas cap d’adultes qui se moqueraient du regard des autres. Qu’aurais-je choisi à sa place ? Aurais-je osé ? 
Dans ma tête, les mots sonnent durs. Implacables.
Comme une énième épreuve que je lui propose, comme si de rien n’était.
A-t-elle ce petit grain de folie qui lui fera voir le jeu plus que le symbole dévastateur ? « Juste » un fauteuil roulant ou l’image même du handicap. Celui qu’elle n’a de cesse de masquer aux yeux des autres, celui que cette fois, je lui propose « juste » de dévoiler ?
« Ah oui. Mais carrément » répond-elle en souriant.
Je prends les commandes. J’attache mon sac aux poignées. Elle glisse un pull dans son dos. Réajuste son bonnet, me sourie « C’est top, je suis juste à la bonne hauteur pour les photos ».
100 mètres et 50 clichés plus loin, nous sommes comme deux gamines, des étoiles dans les yeux. Le lieu est magique. Malgré l’attente, le monde, le froid, la pluie, je suis époustouflée.
Elle chante à tue-tête « Papa, papa, paparaaaaaazzi ».
Je la suis.
Le premier regard me cloue sur place. Un homme ou une femme, je ne sais plus, les traits se brouillent dans ma tête. La quarantaine peut-être. Une chaude parka et un appareil photo en bandoulière. Un effeuillage visuel des plus indécents. De haut en bas. Puis de bas en haut.
Est-ce la perspective qui rend ce regard condescendant ? Le fruit de mon imagination ?
La surprise de trouver dans ce fauteuil une jeune femme et pas une personne âgée se lit sur son visage. Ses yeux, frénétiques, recherchent un indice, un signe. Manque-t-il une jambe sous son jogging ? Y-a-t-il une cicatrice sous son pull ? A-t-elle encore deux vrais seins ? Des cheveux sous son bonnet ou le crâne chauve d’une femme fauchée par la maladie ? Y-a-t-il de l’intelligence dans son regard ? Suis-je face à une vraie personne ou un légume ?
Ma bouche s’ouvre sur un pâle silence. Le choc me coupe les jambes.
Je ne dis rien.
Devant moi, la star réclame ses chœurs.
« Papa, papa, paparaaaaaaaazzzi ».
Elle n’a rien vu. Ses yeux à elle, brillent de joie.
J’essuie les miens. Je souris. Je la suis.
« Papa, papa, paparaaaaaaaazzzi ».

Interdit de marcher sur les pelouses

« Rouler c’est pas marcher si ? »
« Trop. Allez on y va »
C’est chiant de rouler dans l’herbe. Et un fauteuil c’est pas franchement discret pour enfreindre les règles. Que personne, valide ou non, ne respecte d’ailleurs.
Nous sommes des rebelles de bac à sable.
Et alors ?
Deux, trois, quatre, cinq, dix. Les regards s’enchaînent. Je ne compte plus.
Outre ceux qui l’épluchent, je découvre le délicat plaisir d’être soi-même déshabillée par l’esprit des autres. Qui suis-je ? Qui est cette gamine, loin d’avoir la carrure pour, qui en pousse une autre ? Éducatrice, kiné, auxilliaire de vie, amie, sœur, cousine, amante…  Les questions silencieuses se bousculent dans ces yeux, verts, gris, bleus, peu importe, tous les mêmes. Je nous sens mises à nue. Vulnérables. A leur merci. 
« Stoooooop. Y avait une super lumière là. Recuuuuule. Je veux cette photo. Attends, avance, un peu, encore un peu. Stop. Ah non, y a des gens derrière, bouge, enfin, tourne, à droite. Stop, là, à gaaaaaaaauche, regaaaaaarde, c’est trop beau. Attends, ne bouge plus… ».
Autour de nous, les massifs de fleurs embaument l’air d’un parfum au goût de soleil. Le ciel gris se reflète sur les étangs qui le fragmentent en mille rais de lumière étincelante, revenant illuminer tantôt un tronc centenaire, tantôt une pelouse au vert immaculé. Entre deux, les fleurs éphémères se parent de couleurs encore plus vives.
« T’as vu le vieux, il m’a fait un clin d’œil ».
En sens inverse, dans le dédale des gens valides, plusieurs personnes âgées en fauteuils se frayent difficilement un chemin poussées par des bénévoles. Les visages sont plissés, les cheveux éparses et blanchis. Devant, un homme, un vieux costume marron, un velours côtelé un peu élimé. Une chemise blanche. Un pardessus plus foncé. Des souliers vernis un peu usés.
Ses yeux sont bordés de rides de malices. Le regard bleu délavé est vif et perçant. Ses lèvres s’étirent sur une mâchoire à demi-édentée en un pas-demi-sourire des plus sincère, de ceux qu’on sait rares. De la compassion. Taquin, joyeux. Pas de pitié. La compréhension mutuelle de celui qui connaît le coût de cette place. Pour la dignité.
Plus loin, Sebastien Loeb n’a qu’à bien se tenir.
« De là-haut, ça a l’air chouette… »
« La côte là ? Même pas peur, la clé, c’est l’élan, tu sais. »
Sur le bitume boueux, mes petites baskets adhèrent à peine. Elle n’est pas bien lourde. Mais avec le fauteuil, les sacs, et l’angle, la « petite » côte me semble soudain bien moins sympathique. Elle m’encourage en gueulant. Je lui crie dessus. L’élan, MON CUL. Les gens se retournent. Surpris. Impressionnés cette fois. Je morfle mais elle n’en saura rien. Chacun son combat.
« Pétasse ».
En pays étranger, c’est plus facile d’assumer ses envies d’injures.
Avec le sourire. Et un superbe regard hautain.
« T’as vu comment elle m’a regardé celle-là ».
J’appréhendais ce moment. Il va glisser sur elle, inatteignable.
Est-ce une façade ? A-t-elle été blessée ? S’est-elle laissée atteindre ?
Elle ne m’en laissera pas voir plus.
Mes joues rosissent de fierté. Vous saviez, vous, que d’en bas, de par terre, de parfois plus bas que terre, certains ont encore la force de regarder de haut ceux qui physiquement debout, eux assis, les dominent ? 
Un regard hautain de la fille en fauteuil sur la fille debout.
Puissance.
Précieux.
Là-haut, la vue est superbe. Les jardins se déploient dans un camaieu de vert tendre qui s’émaille de fleurs aux couleurs éclatantes. Le château en arrière plan dévoile toute sa splendeur. Un pur blanc cassé  qui explose sous un timide rayon de soleil sur l’eau sombre des pièces d’eau. La tension dans mon dos s’atténue. Dans ma poitrine, d’émerveillement, mon cœur bat plus fort. Nos yeux se croisent. Brillants. Passionnés.
Je soupire doucement.
Magie.
J’ai 10 ans. Dans ma tête, dans mon sourire, dans mon cœur.
Je souris bêtement.
Des jours, des semaines après, l’émotion reste la même. Si forte, si puissante qu’elle me serre encore le cœur. Je n’ai pas oublié les regards. Elle non plus. Mais ce ne sont pas ces souvenirs qui remontent. Ne nous restent que le frisson devant l’exception. La beauté à l’état brut.
Le délicieux goût de l’émerveillement sans limites.
La professionnelle en moi a pris une grande claque et une grande leçon.
J’ai mis un pied dans les baskets du handicap. Pour de vrai. Plus qu’à chaque fois que j’ai fait joujou avec un fauteuil pour « comprendre ». Ces regards qui m’ont touchée, l’ont déshabillée, vexée, ils n’étaient probablement pas volontaires. Ils étaient peut-être naturels. De cette curiosité de l’Homme devant une situation peu habituelle. Sans volonté de blesser.
Et pourtant…
Faites attention à vos regards.
Ou plutôt, ne faites pas attention.
Laissez glisser vos yeux.
Avant le fauteuil, il y a une personne.
Comme les autres. 

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Lettre à Elise

Elise,
Il aurait fallu être aveugle ce matin pour ne pas remarquer la tristesse qui assombrissait ton regard. Ton bonjour avait le même accent joyeux que d’habitude mais aujourd’hui, sous tes yeux rougis, il sonnait faux.
Je ne sais pas pourquoi tu es triste Elise. J’aimerais faire quelque chose pour toi.
Mais nous nous connaissons à peine.
Ici les jours se suivent et se ressemblent. Chaque séance est similaire à celle de la veille. L’air est empli de souffrance. De lourdeur. Ces familles pleines d’espoir qui arpentent les couloirs, chaque jour. Leurs éclats de joie quand elles pensent avoir perçu un mouvement pas comme les autres. Il/Elle a voulu dire quelque chose. En fait non.
Chaque jour, depuis cinq ans ici, tu soignes. Avec le même sourire, la même joie dans la voix, le même amour dans le regard. Infirmière. Les soins sont monotones, routiniers. Le temps s’étire lentement pour toi et tes patients murés dans le silence et le carcan étroit de leur handicap. Peu sont capables de communiquer. Certains n’ont plus pour seule capacité que celle de respirer. Avec tes collègues, tu les nourris, tu les baignes et tu les changes mais sans que jamais la moindre lueur ne s’allume dans leurs regards.
Ta petite équipe est soudée et solide comme un roc. Je vous observe de loin. Je vous admire. Si fier(e)s. Vous êtes souvent cyniques, avec un humour un peu bizarre, un second degré un peu noir que j’ai du mal à apprécier mais il y a tant de force dans vos gestes, tant d’assurance. Comme si le poids de ces tragédies qui font votre quotidien glissait sur vos larges épaules pour n’y laisser que l’envie de bien faire. Soigner. Accompagner.
Tu transpires. la compétence. Ce n’est pas juste. J’hésite. Je tâtonne. Je doute. Mais je n’ose t’en parler. Tout à l’air si simple pour toi. Si normal. Comme si jamais tu ne trébuchais sur le moindre obstacle. Ou que tu les pulvérisais d’un sourire ces obstacles dans lesquels mes chevilles s’emmêlent. Tu es trop forte pour avoir besoin de qui que ce soit. Et surtout de moi.
Je t’ai bien vu refouler tes larmes l’autre jour. Mes quelques banals mots de réconfort sont restés coincés dans ma gorge. Qui suis-je Elise ? Que sais-tu du respect et de l’affection que j’ai pour toi ? Simplement nés du plaisir de travailler, bien, à tes côtés. Tu n’as pas souhaité m’en parler. A moi de respecter ce choix.
Ta mère est décédée la veille de ce jour-là. Mes polis mots de réconfort n’auraient de toute façon pas suffit. Tu sembles trop forte pour avoir besoin de qui que ce soit. Et surtout de moi.
Mais aujourd’hui, tu n’es pas seule à avoir les yeux rouges. Il y a Sandra. Et Stéphanie aussi.
C’est hier que tout s’est joué. Sur fond d’espoir « qui sait, peut-être qu’elle se réveillera » et d’interrogations. De loi Leonetti, d’arrêt des soins, de confort et de maintien artificiel, ou pas, de la vie. Parce que peut-être elle se réveillera. 
La patiente ne vous a pas laissé le temps d’y songer. Son état, sous couvert d’une infection s’est dégradé. Elle a tenu quelque jours ainsi, vous laissant chaque soir épuisés de ramer dans cette lente descente aux enfers. Une agonie longue, probablement sans douleur pour celle qui s’en est allée, si déchirante pour ceux qui l’ont regardé partir.
Pendant trois jours, vous l’avez veillée. Avec toute votre âme de soignants. Vous l’avez enveloppée de douceur, elle et sa famille aussi. De la simplicité, de l’humilité. Une chaude et discrète présence. Vous avez été là. Du mieux que vous avez pu tout dans cette douloureuse épreuve.
Vous avez fait du bon travail. Vraiment. Et vous le savez.
Aujourd’hui, si vous craquez, Elise, Sandra, Stéphanie et les autres, ce n’est pas parce que ces trois jours ont été terribles.
Ce n’est pas parce vous avez vu une jeune fille d’à peine vingt-cinq ans si pétillante sur les photos ornant sa chambre s’éteindre doucement. Non.
Ce n’est pas pour toute cette souffrance qu’il a fallu encaisser. Tous ces gens inconsolables qu’il a fallu réconforter. Non.
Pas parce que vous avez eu mal comme jamais pendant ces trois jours et qu’à chaque seconde vous vous êtes jurés que « promis demain j’arrête, je vais vendre des fleurs sur le marché ». Non
Aujourd’hui, si vous craquez, Elise, Sandra, Stéphanie et les autres, c’est juste parce qu’aujourd’hui, comme un lundi, les activités ont repris et que personne au boulot, après une telle épreuve, n’a pensé, n’a osé vous demander…
… si vous alliez bien.
Vous attendiez juste des attentions qui jamais ne sont venues. 
Vous sembliez si fortes.
Et on vous a cru. 

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De la médecine moderne. Ou Pas.

Libres variations d’une kiné en colère

L’éducation thérapeutique du patient vise à aider les patients à acquérir ou maintenir les compétences  dont ils ont besoin pour gérer au mieux leur vie avec une maladie chronique…
« Quelle maladie ? »
Elle a 64 ans. Diagnostic de BPCO posé en 1997.
Elle fait partie intégrante et de façon permanente de la prise en charge du patient. Elle doit être multiprofessionnelle, interdisciplinaire et intersectorielle, intégrer le travail en réseau…
« La BCPO. L’emphysème ? Oui la bronchite chronique vous voulez dire ? Ah bah oui je connais, ça va. Mais pourquoi vous voudriez que je fasse de la kiné ? Le médecin ne m’en a pas parlé  »
… Elle est  un processus permanent, qui est adapté à l’évolution de la maladie et au mode de vie du patient ; elle fait partie de la prise en charge à long terme…

« Aaaaaah la bronchite ? Oui enfin c’est pas une vraie maladie, je suis fragile des bronches depuis ma pneumonie que j’ai faite en 1939, j’avais 2 ans, ma mère a cru que j’allais mourir. Bon après ça a été et puis j’ai fumé, beaucoup, mais vous savez, c’était l’époque, on ne savait pas trop. Voilà, maintenant avec la vieuture, tous les hivers, j’ai le droit à une bonne crève bien cognée, je crache vert, je reste deux ou trois jours à l’hôpital et puis je rentre. Oui, je suis un peu essoufflé mais je ne suis plus jeune hein. Fragile des bronches je vous dis. Mais non, je ne suis pas malade, voyons. »
Il a 76 ans. C’est sa quatrième détresse respiratoire aigüe.
Il est diagnostiqué BPCO depuis 8 ans.
…Doit permettre au patient d’Impliquer son entourage dans la gestion de la maladie, des traitements et des répercussions qui en découlent…
« Dites, le docteur a dit que ce n’était qu’une bronchite , vous croyez qu’il va rester longtemps à l’hôpital ? »

Oui. S’il arrive à lever cette monstrueuse atélectasie sur probable pneumopathie d’inhalation et à respirer sans machine.

… être scientifiquement fondée (recommandations professionnelles, littérature scientifique

pertinente, consensus professionnel) et enrichie par les retours d’expérience des patients

et de leurs proches pour ce qui est du contenu et des ressources éducatives…

« Monsieur, quand on n’a plus de poumons, il faut respirer avec le ventre »
  1. Il ne savait pas que ses poumons sont rongés par l’emphysème.
  2. C’est dans quel cours de l’IFSI qu’on apprend ça ?
  3. Y-a-t-il des études qui le démontrent
  4. Quand on ne sait pas tout, ON FERME SA GUEULE 
… Etre centrée sur le patient : intérêt porté à la personne dans son ensemble, prise de décision partagée, respect des préférences …

Elle doit, permettre au patient d’acquérir des compétences de soin pour prévenir des complications évitables, …
« Comment vous gérez au jour le jour ? »

« Gérer quoi ? »

Il est suivi à domicile depuis des années.
Sort à peine de l’hôpital après une énième exacerbation
… Mettre en oeuvre des modifications à son mode de vie (équilibre diététique, activité physique, etc.), …

« Vous vous sentez faible, c’est normal. Chaque hospitalisation puise dans vos ressources, ressources que vous devez entretenir au jour le jour. L’exercice physique quotidien même à petite dose est essentiel pour limiter au mieux les effets de la maladie … »
« Vous vous foutez de moi ? Dix ans, trois hospitalisations, pourquoi vous êtes la première à m’en parler ? »
…Prendre en compte les résultats d’une autosurveillance, d’une automesure, adapter des doses de médicaments, initier un autotraitement…
L’interne « c’est de sa faute, si elle arrêtait de fumer aussi ».
Elle a 33 ans. Hospitalisée en réa pour la deuxième fois pour crise d’asthme grave jusqu’au coma cette fois-ci. Ne comprend pas bien sa pathologie, « en dehors des crises, ça va, je ne suis pas vraiment malade en fait », connaît mal les prodromes évocateurs de crises et la conduite à tenir. « On m’a dit qu’il fallait que j’arrête, y a autre chose ? ».
Oui. Bordayl. Oui. Action-Réaction. Crise-15-Urgences-Réa. Et on laisse couler. C’est dépassé. Et pourtant personne pour trouver ça louche qu’une jeune femme avec un très bon niveau d’études passe deux fois en réa pour une pathologie respi chronique qu’on commence à bien connaître depuis le temps qui aurait du pouvoir alerter et être prise en charge correctement avant de tomber dans le coma. Non ?
Partager le savoir est-ce partager le pouvoir ?
Manifestement, certains tiennent trop à leur illusion de pouvoir pour oser partager ne serait-ce qu’une once de leur savoir si chèrement acquis.
Je ne suis pas crachologue ou glaviothérapeute. Le désencombrement n’est qu’un dixième des enjeux de la prise en charge en kinésithérapie respiratoire. C’est d’une telle évidence pour moi que je tombe de haut, de très haut quand je réalise combien cette notion est peu partagée par le reste du corps médical.
Moi, du haut de mes couettes empruntées à Jaddo, le pouvoir je m’en tape. A 27 piges ascendant 16, sans l’once d’un voile de barbe sur les joues, une blouse élimée et trop grande, autant vous dire que l’autorité naturelle chez moi avoisine le zéro.
Je n’ai aucun sentiment de propriété pour les notions qu’on m’a inculquées. Le patient en face de moi, je le respecte, sur un même pied d’égalité. Parce que les hommes naissent libres et égaux en droit. BORDAYL. Quand je consulte (on est égaux certes mais rien n’empêche de se la péter hein), je dispose d’un domaine de compétence spécifique qui peut lui être utile sur la voie de la guérison. Je partage. Certains ne veulent pas savoir. Alors je m’arrête au minimum syndical. D’autres se complaisent à étancher leur soif de savoir avec une diginité majestueuse dans leur blouse d’hôpital baillante, une kiné assise d’une fesse sur un coin de leur couverture élimée, l’autre en équilibre précaire sur la barrière.
J’aimerais aller plus loin dans cette démarche « d’éducation » ou en tout cas de partage. Parce qu’en dépit de toutes les certitudes de la médecine, moi (d’un narcissisme ultime je sais) je crois qu’un patient qui comprend, à qui ON permet de comprendre, nous qui détenons ce savoir vecteur de cet hypothétique pouvoir, c’est un patient avec qui on pourra faire du bon travail. Ensemble.
J’aimerais aller plus loin dans cette démarche. Mais je ne peux pas. Car quand le médecin – saint parmi les saints – ne dit rien ou dit des conneries aux patients que je vois ensuite, c’est la merde.
Je ne peux pas annoncer une pathologie chronique pour laquelle ON (un égal plus haut placé que moi, suivez mon regard) n’a pas jugé nécessaire de partager le diagnostic médical au patient.
Je ne peux pas raisonnablement dire, votre MG-Pneumo-polytologue est un-con (-pétent), sous entendu il/elle a fumé de la moquette pendant ses 9-11 ans d’études, vous feriez mieux de m’écouter moi.
Je ne peux pas leur dire de changer de docteur.
Je ne peux pas leur dire que oui je fais différemment parce que je pense que le kiné d’avant par ignorance ou appât du gain a négligé 90% du problème et qu’il faut tout reprendre à zéro.
J’esquive. Je feinte. Et je me frustre.
Comme mes étudiants qui disent au diplôme d’état que « certes ils ont fait des erreurs mais qu’à l’époque de leur stage ils n’avaient pas toutes les compétences nécessaires pour mener à bien cette prise en charge, qu’ils ont beaucoup appris depuis et qu’évidemment dans ce fabuleux métier on ne cesse d’apprendre » quand tout le monde sait qu’au fond, ils ont eu un stage de merde avec un tuteur de merde qui fait de la merde depuis 30 ans sans se poser de questions, qu’il leur a dit de faire comme ça et pas autrement et qu’il l’a dit d’un ton si péremptoire que forcément ça devait être la vérité (étudiants, on corrèle d’emblée et à tort le niveau de preuve de chaque affirmation à l’assurance et l’arrogance du tuteur) que maintenant qu’ils sont dans la merde jusqu’au cou, voyons comment ils vont s’en sortir dans le respect de la déontologie et de la sacro-sainte confraternité.
Le cul. Les ronces.

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Passer l’hiver entre leurs mains

Je voulais écrire un article. Un vrai. Thèse, anti-thèse, synthèse.
Quelques balbutiements de clavier plus tard, les mots s’enchaînent mal. Je reviens en arrière. Efface. Annule. Efface. Réécris. Reviens à la version précédente. Le message ne passe pas comme je voudrais. Il n’est d’ailleurs pas clair dans ma tête.
Que veulent-ils/Elles ? En quoi puis-je les soutenir ?
Pourquoi les sages-femmes râlent-elles tant ces derniers temps ?
Alors oui, grâce à twitter, j’en côtoie quelques uns/unes. J’en ai même rencontré. La timidité et le temps, qui m’a tant manqué, ces jours là plus que beaucoup d’autres, ne m’ont pas permis d’en savoir beaucoup plus.
J’ai de l’affection, sincère, pour ces personnes virtuelles que j’apprends à connaître par brides de 140 caractères. Des petites lichettes de vie privée, de questionnements professionnels, de partage, des blogs aussi, de petites pépites à lire si pour vous le temps ne manque.
Il ne suffit pas d’apprécier quelqu’un pour bien le défendre. Le vrai article je ne l’écrirai pas. Parce que je n’en suis pas capable. Et parce qu’il a déjà été écrit de la plus belle des manières.
Je viens de regarder ce film, dans sa version courte, diffusée ici.
Et mes mains tremblent encore.
J’ai beaucoup frissonné. Mon cœur dans ma poitrine s’est soulevé, souvent. Oui, j’assume, les larmes sont montées, une fois. Pourtant, dans ce film, pas de fioritures, jamais.
Pas de gros plans à rallonge sur des bébés trop mignons qui font de ce métier « l’un des plus cool du monde ». 
J’ai vibré. En écho. De toute cette douceur, toute cette pudeur, tout ce respect de l’autre, cette envie de bien faire, de bien-traitance, de prendre soin.
Ce film n’est pas qu’un plaidoyer pour les accouchements à domicile, mais un appel à la réflexion, de tout un chacun, pour défendre le droit, quelque soit l’endroit, de vouloir d’abord privilégier des accouchements physiologiques.  
Le respect de la volonté de l’autre, un peu plus de respect de la nature. De patience, d’acceptation de ce temps incompressible que peut prendre un enfant pour naître.
Accompagner.
Se remettre en question dans ce qui fait notre cœur de soignants pour être meilleurs.
Pour elles, pour eux.
C’est cette médecine là que je veux pour demain, pour moi, mes proches, tous.
Cette recherche de la juste distance thérapeutique entre intervention et abstention dans le respect absolu de l’autre. Une relation soignant-soigné équilibrée. Sans lutte de pouvoir. De la compréhension, mutelle. Un échange. Des explications. Une décision. Eclairée. Avec toutes les cartes en main. C’est avec des professionnels qui se posent ces questions que je veux travailler. C’est comme ça que je veux travailler moi. A mon échelle, dans mon domaine.
Et si développer cette façon de savoir-être et de savoir-soigner nécessite des ajustements juridiques-administratifs et statutaires, sachez mesdames-messieurs les sages-femmes, je suis de tout cœur avec vous.
L’hiver viendra, assurément, pour tout le système de santé si l’on continue de freiner ceux qui se battent pour défendre cette si juste façon d’exercer.
Ils/Elles sont ici, prenez le temps d’aller les découvrir :
Ils ont publié pour les défendre ou pour se défendre :
L’hiver vient par Orcrawn, NiSorcièreNiFée, Miss cigogne
Parait-il chez Ella et Valentin
Une braderie de fin d’année chez 10Lunes
Du soutien par DrKalee et Kalindea.
Un article plus ancien mais toujours juste chez Souristine

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De l’air

Mr T n’arrive plus à respirer.
Mr T est un funambule qui marche sur une corde qui se défile.
Le sait-il ?
Que sait-il ?
Sait-il qu’il arrive au bout de ces années à traîner une maladie respiratoire chronique qui le prive à petit feu de toutes ses forces ?
Sent-il à quel point chacun des épisodes aigüs comme celui-ci, le rapproche de la fin ? Sait-il qu’un jour arrivera la crise de trop. Celle dont il ne se relèvera pas.
Sent-il que celle-ci sera la dernière ? 
Mr T a 35 ans. Dans sa tête. L’esprit vif, piquant. Cynique. Sarcastique. Clins d’œil et sourires charmeurs qui pourraient me divertir si je ne me sentais pas épiée à chaque séance par son esprit critique détonnant. Parfois, il en a 50. Avec un ton paternaliste, taquin mais doux quand je lui confie l’incertitude des bénéfices, renouvelée à chacune de mes séances.
Il m’a invité à marcher sur son fil. Celui qui ne tardera pas à se rompre. L’équilibre y est précaire. Instable. Sans cesse mouvant. L’aider à se désencombrer est difficile. Le prix me semble souvent trop élevé. Une fatigue excessive. Pour arracher une goutte à peine à la mer de pus qui lui emplit les bronches. Je passe souvent, pour des séances courtes. J’essaie de saisir le moment propice, celui où la balance bénéfice/risque sera la moins délétère possible.
Je vacille avec lui sur son fil.
41 de fréquence respiratoire. Sibilants. Tirages. Freins.
« Normal, il n’a plus de poumons. Il ne peut pas avoir la fréquence respiratoire d’un adulte jeune et en bonne santé »*, le médecin se veut rassurant. Normal. Vraiment ?
De jour en jour, Mr T se fatigue. Je brasse de l’air autour de lui quand lui semble perpétuellement en manquer. Malgré ses efforts. Les miens. Je m’agite pour rien. Autour, personne ne s’affole. C’est dans l’ordre des choses. Après tout, en vrai, ça fait un peu plus de 91 ans que son cœur bat sans relâche.Il a assez vécu. 
56 de fréquence respiratoire. Je ne suis même pas sûre, à cette vitesse, que l’air puisse descendre jusqu’à l’alvéole la plus proche. Assis, les épaules enroulées, le teint gris, les muscles saillants sur sa poitrine, le souffle court, presque inexistant, Mr T n’est plus qu’une ombre. Un fantôme. Translucide.
Les sirènes hurlent dans ma tête. Comme jamais.
On y est. Si on ne fait rien, il va partir. Peut-on le laisser partir en s’étouffant ainsi ? La panique submergeant les larmes qui débordent de ses yeux ?
« Il est en bout de course » murmure le médecin avant de tourner les talons.
L’infirmière me tend de quoi poser lui un aérosol. Une heure plus tôt que prévu, hou, rébellion ultime. Contre ma gratitude éternelle. Un aérosol ? Sérieusement ?
Dans la soirée, Mr T fera un aller-retour en réanimation. Frustrant tout le monde par sa volonté obstinée de NE PAS être intubé. Malgré tout, il remonte un peu la pente et récupère le droit de revenir dans le service. A ses conditions. Ne jamais redescendre en réa. Quoiqu’il arrive.
Les séances se font plus efficaces. Un peu plus bénéfiques. Un peu moins fatigantes. Le calme avant la tempête ?
Mr T ne dort plus. Il a peur qu’en dormant, il s’arrête de respirer.
Peur de partir. Seul.
Mr T ne se lève plus. Il n’a plus la force. Ses jambes ne le portent plus. Il refuse qu’on le porte. Surtout quand les filles qui se présentent sont deux fois plus légères et plus petites que lui. Il vomit cette sensation d’être un poids mort.
« La respiration, c’est pas mal, tout ce que je veux, c’est dormir. Dormir. DORMIR. »
Le médecin lui prescrit un sédatif léger pour la nuit.
Mr T me sourit. Et chuchote.
« Je suis foutu. Je ne tiens plus debout. Plus de force. Plus de force. Tout ce que j’attends dans la journée…c’est vous. Le sourire. Vous faites votre travail, et vous le faites bien. Pas comme les autres. Vous faites attention. Doucement. Vous prenez soin… ». Il n’a pas la force d’articuler. Putain. Et il sourit. Il va mourir et il me sourit.
J’arrache furieusement mon masque, mes gants. Je veux le toucher. Sentir son coeur battre encore sous sa peau. Je lui serre la main. Mes cils battent rageusement pour chasser les larmes qui m’envahissent. Je fige mon regard dans le sien. Un instant. Longtemps. Je souris. Je suis si fière. Et si triste. Impressionnée. Impuissante.
« J’attend. De partir. Les pieds devant ».
Mr T a 91 ans. Même dans sa tête. Plus de sourire dans ses yeux. Plus de clins d’œil. Plus de plaisanteries. La carapace du bonhomme costaud, bourru, s’effrite. Dans ses yeux, la panique déborde. Son regard me supplie. Je ne sais pas. Je ne sais plus. J’ai tout fait. Il n’y a plus rien à faire. 
Alors c’est ça, l’impuissance ?
Mr T. va mourir.
Moi je l’aurais regardé. Partir.
Quand je reviendrai demain, il ne sera plus là.
La chambre sera vide.
Mr T ne pouvait plus respirer.

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Carapace

Never, ever make mistakes

Be perfect. *


« Processus de professionnalisation ». 

Bon, de toute façon, si elle est diplômée, c’est qu’elle va y arriver non ?
Je suis encore presque lycéenne, toute jeune étudiante, épuisée par la rude découverte du mythe P1 qui n’en est plus vraiment un. Mes neurones sont encore un peu grillés par cette année de d’apprentissage à la chaîne où la logique cède le pas au bachotage, à l’ingurgitation rangée de connaissances à régurgiter en l’état, comprises et assimilées, ou pas. J’aimerais cligner des paupières pour y voir un peu plus clair mais mes yeux sont voilés. Dans trois ans, je serai diplômée. Professionnelle et responsable. Adulte. Et seule.
Seule face à moi-même, ma conscience professionnelle – comment sera-t-elle ? – seule face à mes décisions, mes réussites et mes erreurs. Adulte. Plus de tuteur de stage pour me guider dans mes balbutiements de jeune apprentie. Plus de tuteur pour qui mes erreurs font partie du jeu qui va me construire. Responsable. Juste des confrères, conscients que je ne sais pas tout mais qui par principe dans ce métier, vont me faire confiance. Professionnelle.
Parce que je suis diplômée. Si j’ai eu mon diplôme, c’est que je devrais pouvoir me débrouiller non ? Oui, ils me font confiance. Sans peut-être savoir que j’aime apprendre, que je retiens vite, que je sais bien classer dans de jolies cases mon savoir. Que j’enrubanne bien proprement avant de partager, en échange d’une excellente note. Trace d’encre sur un dossier de papier qui gomme un peu le poids de mon inexpérience, de ma confiance en moi qui reste désespérément dans le négatif.
Oui on me fait confiance, sans savoir probablement, que je suis incapable de bien évaluer un problème de dos ou de compter correctement les vertèbres. C’est L5 ou L4 cette drôle de bosse là ? Encore moins de soigner correctement. Et pourtant, je donne le change. Je sais désencombrer un bébé qui va bien, mais suis-je capable de réagir en cas de problème chez bébé-qui-ne-va-pas-si-bien ? Saurais-je m’arrêter à temps pour garder une balance bénéfice-risque favorable ?
Oui, j’ai envie d’apprendre. Mais comment on apprend quand on vous répond « t’en a bien vu un peu à l’école non ? », « tu fais doucement, ça devrait aller » ?
Alors, ce fameux diplôme en poche, j’ai commencé à construire.
Oui, je connais. Oui, j’ai appris. Je ne connais pas trop mais je vais me débrouiller et puis je vais faire des recherches. Quand j’étais en libéral avant, j’en ai fait pas mal… En vrai pas vraiment mais j’ai beaucoup appris avec eux, ça compte ? 
Aspirer ? Pas de problème. Bronchiolite ? Oui je maîtrise.
Sur les parois de ces murs que j’érige autour de moi, il y a la silhouette d’une fille souriante, enjouée, motivée et sûre d’elle. Sûrement plus proche de 25, 30 ans que de 20. Oui, oui. Professionnelle, consciencieuse, appliquée.
Je donne le change, j’entretiens ma propre illusion.
En vrai, souvent, c’est vrai, oui, je maîtrise.
Même si dans ma boîte je tremble de peur.
Et si je ne maîtrisais pas tant que ça ?
Ça va se voir. Il ne faut pas que ça se voit.
Reste forte. Be perfect.
Personne n’entre dans ma boîte, je m’y laisse même parfois prendre au piège..
Je suis diplômée, j’ai appris à l’école. Je sais.
Never, ever make mistakes

J’ai mon diplôme, je suis… Non, je ne suis pas parfaite en vrai. Mais les autres doivent le croire. Je suis parfois faible mais vous ne le voyez pas. Si vous ne le voyez pas, je continuerai à me croire forte, pour mieux avancer.
Mais parfois, comme cette fois, je ne maîtrise pas.
Je fais de mon mieux, dehors je gère, dans ma boîte mon cœur tourne à deux cent à l’heure, mais les choses s’empirent. Ma faute ? Je ne sais pas.
Dans ma petite boîte, j’étouffe. Mon illusion vacille, trop dure à tenir. Mon refuge devient piège. La peur m’étrangle. Et si j’avais fait quelque chose de mal ?
Si c’était de ma faute ?
Ce patient polymalfoutu devait décompenser d’un moment à l’autre, avec ou sans mon aide. Il m’a fallu du temps pour le réaliser. Sur le moment, la culpabilité est violente, la remise en question douloureuse. J’ai envie de pleurer, les larmes me serrent la gorge. J’ai envie de gueuler que la vie est une chienne. Que merde, c’est trop pour la gamine que je suis, l’urgence de la décompensation, la souffrance du patient, l’angoisse des proches, c’est une trop grosse claque pour ma figure. Le regard anxieux mais confiant de sa famille me transperce « elle est diplômée, elle a l’air sûre d’elle, elle va le soulager ». Cette confiance pèse trop lourd sur mes épaules. Putain non, je ne ne suis pas sûre de moi, je ne maîtrise pas, cette urgence, cette détresse, ça me coupe le souffle. Je brûle de courir me cacher. Cette image nette qu’ils attendent, je leur donne, en dessous, je suis déchirée. 
La prison que je me suis forgée est solide. Je suis seule, dans cette cage étroite, face à mes propres démons, j’ai mal dans mon cœur.
Dans cette boîte, il y a une petite fille qui parfois voudrait bien, comme avant, se réfugier dans les bras de son papa quand vraiment ça ne va pas. Juste pour pleurer, dire « je ne sais pas », ou celui-là, je n’y arrive pas et qui n’ose pas. Qui veut rester forte, qui ne veut pas craquer devant les autres, qui ne veut pas dire que c’est dur. Qui ferme les yeux très fort pour oublier qu’elle a si peur de la mort, si peur de la maladie, cette peur qui lui retourne l’estomac. Qui n’oublie jamais mais qui ne le dit pas.
Parce qu’elle s’est mis dans la tête que quand c’est dur, dans la cour des grands, on n’en parle pas.
“Never, ever make mistakes

Be perfect.”

Ce jour là, Biche a ouvert ses bras pour éponger cette souffrance trop contenue qui détruisait mon équilibre. Peut-être au péril du sien, elle n’a pas hésité une seule seconde quand moi je me noyais dans mon angoisse.
Ma consoeur.
Comment te remercier ? 
* Entendu ici via PUAutomne 
A voir, à lire. Pour avancer. 

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Twitter dans ma valise

« Putain, j’ai oublié ma pilule. Deux fois en dix jours, la honte. »
Pour une copine de La Copine qui avait oublié sa pilule la veille, qui en avait pris deux d’un coup avant de se rendre compte qu’elle ne l’avait pas oublié, j’ai parlé de Martin Wrinckler
J’ai aussi glissé dans la conversation qu’il existait d’autres méthodes hormonales de traitement contre l’acné que la Diane35® qu’elle prend depuis des années. Je n’ai, personnellement et esthétiquement parlant, pas franchement bénéficié de ma décision de l’arrêter. Le moment était sûrement mal choisi, elle a bien vu le désastre lorsqu’on s’est démaquillées ensemble. Pas sûre que le message soit bien passé.
Quand La Copine m’a causé de son tout nouvel anneau contraceptif avec un enthousiasme évident, j’ai acquiescé en disant que c’était si pratique qu’elle risquait de l’oublier. Elle ne savait déjà plus à quelle date elle l’avait posé.
« Les règles, c’est quand même un signe pour être sûre qu’on est capable de procréer, pour s’assurer que tout va bien ». J’ai reparlé de Martin Wrinckler. 
Mais pas sûre qu’elle osera l’utiliser en continu. Parce que  « les règles c’est important ».
Quand j’ai parlé de mon désir d’enfant et qu’elle m’a assommée d’idées pré-conçues à dormir dehors, j’ai sorti l’artillerie lourde.
« MAIS, tu vas pas demander une césarienne ? Mais le bébé, il va tout défoncer, tu ne sentiras plus rien après ». Glamour ma copine. J’ai fait mes yeux de poisson mort, choquée par cette remarque. Je nous savais différentes mais je croyais mieux la connaître.
Alors doucement, j’ai parlé.
De MmeDéjantée, qui raconte avec tant de force et de douceur, un accouchement qu’elle a choisi à domicile. Pas pour le domicile mais pour le choix. De faire les choses différemment. Ou simplement comme on l’entend.
J’ai dérivé chez Marie de MamansTestent et le super Coaching sexuel de Vanessa Lope « Combien de temps » Parce que cette vision étriquée du plaisir m’attristait et que la complexité de ce qui fait un couple solide prend tout son sens dans cet article, à mon goût : 
« elle n’a pas envie de ce plaisir là.
Ce n’est pas contre son chéri. C’est POUR elle. »
Il en reste beaucoup que j’ai gardé pour moi. L’anonymat restant de mise, je n’ai pas osé aller plus loin. J’ai semé quelques bribes de réflexion, au gré du vent. Qui sait ce qu’elles deviendront…
Et puis, je suis allée rencontrer une copine du virtuel, soit-disant.
« Je ne l’ai jamais vue »
« Mais, de quoi vous allez bien pouvoir parler alors ? ».
On a papoté comme de vieilles copines de toujours, sans un silence. Une vague histoire de blouse et surtout, surtout, la richesse de nos échanges ici, et sur la toile. Avec une foule de sourires. 
Sans Twitter dans ma valise, sans Twitter qui m’a fait grandir et me poser des questions, qui sait ce que j’aurai pu dire…  
Merci. 

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Inutile

J’aime le travail bien fait.
J’aime creuser mon sujet. Savoir pourquoi. Pourquoi ce patient a mal, pourquoi il se tourne vers moi. Qu’attend-il, de quoi a-t-il besoin selon moi ? De quoi pense-t-il avoir besoin ? Pourquoi le médecin a décidé de prescrire de la rééducation, sur quels signes cliniques dans quelle intention ? 
Parce que souvent, ça paie.
Et soulager la détresse de l’autre, ça n’a pas de prix.
Et c’est pour ça, entre autre que ce métier m’est précieux.
Sauf que parfois, j’ai vraiment eu l’impression de ne servir à rien.
En libéral, j’ai rencontré des patients suivis depuis des années pour des trucs au choix, incurables ou à demi-imaginaires. J’ai fait du remplissage en sachant  pertinemment que techniquement, il n’y avait rien à faire. Je me suis pliée à des prescriptions abusives. J’ai promené des petites vieilles en pleine forme avec un bilan kiné normal parce que le docteur insistait, que la dame me trouvait gentille et que pour soulager ma conscience de gagner ma croûte sur le dos de la sécurité sociale, je devais au moins faire semblant de servir à quelque chose. J’ai reçu des gamins pas malades parce que « le docteur a donné l’ordonnance pour si ça tombe sur les bronches, comme j’avais peur, je suis venue tout de suite ». J’ai soigné des gens qui avaient plein de plaintes bizarres et non identifiées parce que plus personne ne savait quoi faire d’eux et que pourquoi pas, un massage… Parfois, ce sont les patients qui insistaient. Parce que vaguement, ça leur faisait du bien, ne serait-ce que d’entretenir un lien social. Cher le lien, mais remboursé alors… Et moi, dans tout ça, parfaitement consciente de l’inutilité « technique » de certaines prises en charge.
Heureusement que ce n’était pas tout le temps ainsi, mais ces séances, je les vivais avec un vague fond de culpabilité et d’ennui. Ça m’ennuyait de réfléchir à des exercices ou des soins à proposer pour varier une rééducation qui n’en était pas une. Toujours la même chose, toujours les mêmes exercices inutiles, les mêmes faux-semblants. Des patients qui ne voulaient pas arrêter. Qui tenaient dur comme fer à leur séance de kiné. « Moi, ça me fait plaisir de vous voir, même si ça ne sert à rien ». Tenir compagnie, en quatre ans d’études, bravo. Ça me faisait mal au cœur d’entendre à la radio parler du déficit de la sécurité sociale en comptant sur mon agenda le nombre de séance dont les patients auraient pu se passer. Et que j’aurais pu proposer à d’autres qui, peut-être, en avaient plus besoin.
Ce n’était pas comme ça que j’imaginais mon métier.
Et pourtant…
Adrien a 91 ans. Il est veuf depuis à peine quelques mois, malvoyant depuis quelques années. Ses troubles cognitifs ont flambé depuis le décès de son épouse. Arrivé à l’hôpital pour un vague problème infectieux traînant, il est cloué au lit par les sédatifs à cause de son agitation.
Dans ce contexte, la kinésithérapie « fonctionnelle » prescrite s’annonce complexe.
La chambre est plongée dans le silence. Le patient est pâle, maigre, recroquevillé, roulé en boule et parfois, ses ronflements brisent le calme apparent. Mobiliser un patient endormi ne m’enchante pas. Je grimace. Ai-je signé pour ça avec mon diplôme ? Secouer un patient endormi, l’arracher à la pseudo-chaleur de sa couverture pour le mobiliser d’une main réticente ? Surtout qu’il présente, endormi, très peu de déficits sur lesquels je pourrai travailler. Je me fais l’effet d’un robot. Je fais ce qu’on me dit mais je ne sers à rien.
Diagnostic kinésithérapique : Il dort. Je peux ramer pour établir mes objectifs.  
Le lendemain, priorité aux patients éveillés, ensuite, dieu normacol®, bien tombé, me donnera une excuse à demi-crédible pour ne pas jouer mon simulacre de séance.
Je suis trop novice, trop jeune, trop naïve, trop obéissante. J’aime l’esprit d’équipe, la concertation, mais j’ai du mal à dire non, à exprimer mes doutes, discuter l’intérêt réel de cette prise en charge. J’ai envie de montrer aux médecins ce qui fait le cœur de mon métier, comment, ensemble, on peut faire du bon travail. Parce que ça, ce n’est pas du travail.  « Alors, ça progresse la rééducation ? Vous pensez le faire marcher quand ? ». Pfff. Quand il sera réveillé. S’il participe. Là, je ne peux rien faire, apparemment, c’est évident pour tout le monde, sauf pour le médecin. Qui voudrait que ça aille plus vite.
Je ne savais pas que j’avais pris option magicienne moi, zut.
Quelques jours plus tard, l’arrêt de la sédation.
Adrien est en pleine forme. Il communique sans queue ni tête, papote, une vraie pipelette. Complètement confus, complètement à l’ouest. Il tangue un peu mais se lève. Je l’accompagne. Je le rattrape au vol parfois.
S’installe alors une autre frustration. Adrien m’écoute peu. Me prend pour sa femme, sa fille ou son gendre, au choix. Ses gestes sont rapides, désordonnés. Il vit sa vie comme il l’entend (et il a bien raison) mais de par ses troubles du comportement, il est totalement hermétique à mon travail. Alors par dépit, je l’emmène faire des tours du couloir. Je suis le pompon pour des tours de manège gratis. J’enfile ma blouse de trottinothérapeute. Celle qu’on me met souvent sur le dos et à tort. Je suis kinésithérapeute, si j’ai bossé d’arrache-pied pour décrocher ce diplôme, c’est pour faire du bon boulot. Avec des cases. Bilan, objectifs, moyens et progression. Y a pas de cases dans ma tête pour promener des gens.
Ce matin, Adrien est perdu. Quand je passe, il m’appelle.
« Ah, Joséphine, mon amour, enfin te voilà ».
Il a une force terrible dans le regard, le reflet d’un manque infini, le cumul de ces jours entiers d’errance et d’angoisse dans un monde qu’il ne voit que gris et flou.
« Allez venez, prenez mon bras, on va faire un tour ».
« Ah que je suis content que tu sois là ».
Il y avait tant de soulagement dans le regard d’Adrien que je n’ai pas osé le contredire. L’espace d’un moment, j’ai choisi d’être Joséphine, pour un tour de couloir. Un genre de super pompon. Auguste, à mon bras, souriait, rayonnait. Mon cœur ne savait qu’en penser. Si fier de pouvoir lui offrir un si grand réconfort. Et en même temps, cette terrible solitude du grand âge quand l’esprit se délite, si triste et si déchirante.
Avec Adrien, je n’ai servi à rien. Mon beau diplôme, mes quatre années d’études qui ne comptent officiellement que pour deux ne m’ont servi à rien.
Ce n’était pas du bon travail.
Mais.
C’était un beau moment.

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Les sens du souvenir

C’est une journée comme une autre. Qui a commencé la gorge un peu serrée sur ce billet de Biche, consoeur dont je n’ai jamais entendu la voix mais qui m’accompagne, en pensées, chaque jour dans mon travail. Consoeur à laquelle je tiens beaucoup pour elle et tout ce qu’elle m’apporte.

Aujourd’hui, j’ai bossé, avec des vieux plus que vieux. Pas beaucoup de technique mais beaucoup de relationnel, quelques moments de partage, quelques moments de solitude aussi, devant la détresse du grand âge. J’ai pris plaisir à faire mon travail, de mon mieux. Comme d’hab.
Puis le retour, comme un lundi, la route, les courses et le « gommage » au milieu de la liste. Dans le rayon, la « Douche gommante à la cannelle et au sucre ». Celle-là, je m’en rappelle. Chéri aimait beaucoup l’odeur et avait discrètement pillé mon tube. Oui, MON tube. Depuis quand les mecs ça se gomme l’épiderme ??
Dans la douche, j’ouvre le tube neuf et j’hume l’odeur qui se voulait pleine de promesses. Mais quelque chose cloche. J’ai du mal à respirer tout d’un coup. J’ai un genou qui tremble, j’ai un peu mal au cœur, j’ai les yeux qui piquent. Je me rince fébrilement, je me re-lave, pour changer d’odeur et je sors au plus vite.
Maintenant je me rappelle. La dernière fois que j’ai acheté ce fameux gel douche, la dernière fois que j’ai senti cette odeur, j’étais malade.
C’était il y a un peu moins d’un an. Un banal rhume qui traînait, un 40°C de fièvre qui s’éternisait, ce rhume qui n’en était pas un. Une pathologie plus compliquée, un peu grave, pas beaucoup. On avait dit quinze jours, allez, un petit mois pour m’en remettre et basta. Mais non. S’en sont suivis une complication médicamenteuse et une complication de la complication avec perte partielle et transitoire d’autonomie. Pour une kiné, vive l’angoisse. Six rendez-vous chez le MG, un appel au 15, deux passages aux urgences, deux spécialistes, des examens, des doutes, des craintes. Plus de trente jours non consécutifs d’inactivité. Non consécutifs et pathologies différentes, je suis récusée pour les indemnités. Je fais les fonds de tiroir pour retrouver des séances non facturées pour payer ma rétrocession. Trois mois d’affilée à lutter pour guérir tout en calculant serré pour me verser un petit bout de salaire parce que le loyer lui, n’est pas en arrêt. Des patients toujours plus nombreux à appeler pour annuler encore et encore, dire que, oui, ce n’était qu’une semaine mais que non, finalement, ça sera une semaine de plus et que, promis, je fais de mon mieux pour honorer le rendez-vous de lundi prochain 18h. Le moral, l’énergie qui s’épuisent. L’homme perdu qui gère comme il peut. La famille inquiète…
Je n’écris pas pour qu’on me plaigne. Aujourd’hui, je vais bien, j’ai changé de boulot, dans mon corps, dans ma tête, beaucoup de choses ont changé. Je vais très bien même. Je suis sincèrement heureuse, épanouie, je savoure chaque jour la chance de vivre une jolie vie à deux. J’espère à trois bientôt. Je suis passée à autre chose. La vie est belle et tout ça c’est derrière moi. Enfin, c’est ce que je croyais.
Parce que ce soir, il a suffi d’une odeur. Un gel douche acheté par hasard, à l’époque, racheté ce soir. Il m’a suffi d’une odeur pour sentir ma gorge se serrer. Et me sentir replonger. Retrouver un instant mon corps meurtri et mon âme fatiguée de l’époque. Me sentir envahie de ces sensations détestées, haïes, revivre à nouveau mon état pitoyable en ces heures difficiles.
Quand je vois les marques que peuvent laisser ces expériences douloureuses, des marques profondes, invisibles au quotidien prêtes à rejaillir au moindre rappel si ténu soit-il qu’une vague odeur oubliée… Oui, quand je vois ces marques qui traînent sur moi, sur ma peau, dans ma tête, en moi, pour un truc moyennement grave, là, j’ai mal pour d’autres.
Le traumatisme de l’hospitalisation prend pour moi, ici, tout son sens. S’il me suffit d’une odeur, eux qui souffrent en silence dans leurs chambres vides et blanches, que leur suffira-t-il pour se rappeler ces difficiles instants ? La meurtrissure de l’amour propre de la personne affaiblie, dépendante, malade. La blessure de se voir diminué, de se voir sur une bien vilaine pente comme m’a dit Germaine aujourd’hui, 87 ans qui pense ne pas sortir vivante du service. Face à toutes ces cicatrices qu’ils se construisent en venant chez nous, nos armes sont dérisoires.
Et pourtant, dans le flot de souvenirs désagréables qui remonte, je chéris ce docteur de passage, de permanence aux urgences, plein d’une bienveillance si simple, si douce. Sa présence rassurante, ses mots justes et pertinents. Petite chose décrépie que j’étais, il m’a redonné force et espoir par sa façon d’être, de bien faire son travail.
Maintenant je sais, j’ai appris la valeur d’un sourire, d’un mot gentil. Même si intérieurement je bouillonne quand je n’ai pas les moyens techniques de bien faire mon travail, quand les médecins ne sont pas réceptifs à ce que je propose, quand on envoie des gens croupir dans une convalescence pourrie alors que j’avais construit un vrai plan de travail pour les renvoyer chez eux. Parce que ça coûte cher une chambre. Bienveillance, patience, chaleur, gentillesse. Ce n’est pas toujours évident, mais j’essaie de m’y tenir. Pour eux. Pour qu’eux aussi, peut-être, se souviennent, plus tard, de quelque chose de positif dans leur cauchemar.

Biche, je suis heureuse que les choses avancent dans le bon sens, tu as encore tout mon soutien, pour toutes ces cicatrices si profondes qui te feront encore souffrir. Tu as traversé ces épreuves avec une force d’âme remarquable, je t’admire. Je pense à toi. Tiens bon. Le pire est passé mais le meilleur est encore à venir, plus loin devant. Ton château de carte va avoir besoin de temps pour se reconstruire  à l’épreuve des éléments. Courage.

*Edit
J’ai retenté l’expérience. Parce que je suis curieuse et fascinée par le phénomène. Cette odeur, je sais précisément où elle me ramène. Elle ne ravive pas les souvenirs précis de la maladie. Elle ravive un instant, un seul. Elle me ramène le soir, dans les instants qui suivent la douche, devant un verre d’eau. La main de l’homme sur mon épaule. Le doliprane 1g coupé en 4, petites miettes de poudre blanche acérées qui me blessent la gorge que je n’arrive plus à avaler. Elles collent à mon palais, j’ai du mal à déglutir, j’ai la nausée. Ça ne passe plus. Je suis écoeurée, épuisée. Les larmes coulent sur mes joues. La nuit m’angoisse. Je prie pour voler entre deux cauchemars enfièvrés quelques heures de sommeil pour vraiment me reposer. Voilà. De cette vague odeur artificielle, dans ma tête, s’est associée l’empreinte de ces instants difficiles. Une effluve. Quelques minutes, un an plus tard qui re-surgissent aussi vives que si je les avais vécues hier. 
Je suis fascinée. Un peu triste aussi. Et je pense à tous ceux qui portent des cicatrices bien plus lourdes. Tellement. 

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De l’importance du chiffre

A une autre époque, l’Homme ne savait pas compter. Ou plus ou moins jusqu’à trois. Toi, moi et l’autre. L’année de naissance, l’année de la marche, l’année du sevrage*. Depuis, on a sacrément évolué.
L’Homme a découvert/crée/inventé les chiffres, puis les nombres.
Il a chiffré les secondes, les heures et les années. Ses années.
Depuis, on a un peu dérivé mais ce n’est pas le sujet.
Alors maintenant, on compte.
Et c’est devenu un élément clé de notre identité. Sur les étiquettes, sur les fiches de transmission, en première ligne des comptes-rendus… A l’hôpital, les patients se définissent par un nom, un genre, un âge et une pathologie. Comme un tableau vivant, que quelques esquisses de trait suffiraient à compléter. 
Un tableau d’un patient.
Cela suffit-il pour autant à deviner vraiment qui il est ?
Cela suffit-il à entre-apercevoir l’individu derrière le malade ?

Depuis quelques mois, j’ai l’impression qu’il y a un problème dans l’affaire.
Etienne a 88 ans et un cancer pulmonaire multi-métastasé de découverte quasi-fortuite. Annoncé. Lui et sa famille sont dévastés. Ce banal essoufflement à l’effort, ils croyaient que c’était la vieillerie. En réalité, c’est la fin qui frappe à la porte. Etienne est en pleine possession de ses moyens. Un homme jusqu’à présent dans la force de l’âge, moins vingt ans. Qui aime tendrement son épouse, ses enfants, ses petits-enfants. Autonome, hyper-actif, plus sportif et endurant que moi.
Avant d’avoir un cancer, Etienne a 88 ans. Et à 88 ans, un méchant cancer comme celui-là, on n’y touche pas. Etienne, en moins d’un mois va mourir à l’hôpital. Le cœur dans la gorge à cause de cette chienne de vie qui lui pourrira un départ qu’il espérait doux. Un départ dans la douleur et sous les yeux de sa chère épouse, compagne de 60 ans d’instants à deux.
Et Etienne n’accepte pas. A l’hôpital, on trouve ça moche son histoire.
C’est moche mais bon, il a 88 ans. Alors ça va. Enfin c’est moins pire. Enfin…
J’ai mal à mon cœur.
Le cancer d’Etienne est-il moins méchant parce qu’il a déjà 88 ans ?
Être un vieux très vieux l’aidera-t-il à accepter que les médecins ont décidé de ne pas le soigner son cancer ? Acceptera-t-il cet avis qu’au jeu du bénéfice/risque, il y a plus de risques à tenter quelque chose pour sauver l’homme de 88 ans de l’étiquette ? Ce même homme qui pourtant donne l’impression à tous et à lui-même, surtout à lui-même de n’avoir pas dépassé les 70 ans. Est-ce un lot de consolation de savoir que d’autres n’ont pas eu la chance de vivre aussi longtemps ? Se sentira-t-il mieux, lui, pour autant ?
Et que dire de Suzanne, doit-elle s’accrocher, elle que la vie a vilainement amochée ? Grabataire à 70 ans, en rupture de tous ses loisirs, elle qui n’a plus de famille, qui ne voit plus personne. Elle, devant qui on fuit le regard quand elle évoque son envie de mourir. Parce qu’à 70 ans « seulement », elle se sent plus vieille qu’une bicentenaire.
Et si quelqu’un là-haut, dans son bureau du sommet de la pyramide, a décidé que 70 ans, c’était jeune, doit-elle pour autant accepter les remontrances des soignants choqués par sa tentative de suicide sur son lit d’hôpital. Doit-on se sentir fiers de l’avoir « récupérée », elle qui avait le sourire en se croyant partir enfin ?
Quand est-ce qu’on devient vieux ? Quand est-ce qu’on n’est plus jeune ? Jusqu’à quel âge la vie vaut-elle d’être vécue ? Est-ce qu’on peut vraiment juger de ça avec des chiffres ?
Hier, un monsieur de 90 ans s’est excusé d’avoir encore de l’humour en riant. Et d’être encore un incorrigible gourmand. Et il est sacrément bien conservé.
Y a forcément un lien de cause à effets. Niveau de preuve moi-même.
Conflits d’intérêts : Les macarons du deuxième tiroir de sa table de nuit.
Y en aurai des tas, des façons de compter son âge. 
Suffit de choisir celui qui nous va.
Le corps, la tête, les souvenirs, la joie, l’allant, la tristesse, les amis, les amours, les fous-rires, la passion, la gourmandise, les siestes crapuleuses, le charme, la drague, la retenue…
On pourrait avoir le droit d’être vieux à 20 ans, jeune à 80.
Éviter la déprime des quarantenaires qui voient la bouteille de vie à moitié vide.
Une personne, c’est plein de choses, ça prend plein de place à décrire, beaucoup ne tiendraient pas sur une feuille A4. Qu’être vieux ou jeune, parfois ça ne puisse tenir qu’à un ou deux chiffres, c’est triste.
Et si on bousculait les codes ?
Et si on arrêtait un peu de compter avec des chiffres ?
  
*Jean Mc Auel, Les enfants de la Terre.

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Réflexions autour d’une histoire de fesses.

[Je rappelle que l’article initial, Dignité mes fesses, est à lire ici]

Ce jour là, je lis le livre de Jaddo. Une histoire en particulier s’accroche. Celle-ci. Pendant des heures, elle me trotte dans la tête, faisant affluer son lot de souvenirs. Des expériences lointaines mais aussi proches, comme ce jour-là, avec Jeanne. Qui restent. Ces sentiments me pèsent. J’ai besoin d’écrire, besoin de coucher sur le papier pour le comprendre, le malaise que j’éprouve. Alors j’écris.
Je soumets mon oeuvre à l’homme, qui ose un commentaire : « Tu fais encore ta mégère, toujours râleuse, et puis les gros mots, franchement… ». La colère nourrie de l’écriture explose. « Jaddo, elle en dit des gros mots ça ne l’a pas empêcher d’écrire un livre ». Je vais bouder un moment. Et je reviens, je relis. Oui, parfois c’est limite.
Je publie ce soir là. En une nuit, 200 personnes sont passées voir. Je suis sous le choc. C’est énorme pour la petite bloggeuse que je suis. L’histoire de Jeanne a fait écho des deux côtés de la barrière, soignants, patients ou les deux se souviennent que oui, souvent, cette blouse fait tache.
Farfadoc prend alors une initiative de génie. Publier une pétition pour essayer de faire changer ces blouses qui font râler tout le monde mais qui sont toujours là, après tant d’années. C’est le début, je n’y crois pas. Je ne vois pas comment ça pourrait changer quoi que ce soit.
Aujourd’hui, la pétition a déjà recueilli plus de 9000 signatures. Des milliers d’anonymes se sont succédés sur les blogs qui ont relayés cette formidable initiative. La ministre de la santé elle-même s’intéresse au dossier. Les médias aussi sont à l’affût. Des journalistes veulent me parler, savoir ce que je propose pour que ça change. Moi. Si ce n’était pas sérieux, ça pourrait me faire rire. Moi. Et puis quoi encore ?
C’est le temps d’un bilan, que j’espère de mi-parcours.

Dans mon article du 27 juillet, je n’incriminai pas volontairement la blouse d’hôpital.
Relisez bien, à aucun moment je ne parle d’en changer, à aucun moment je me dis choquée de la nudité de Jeanne. Je suis un peu déçue du message globalement retenu parce que j’espérais amener une réflexion plus profonde qu’une simple histoire de fesses à l’air.
Jeanne n’a pas réagi au fait d’être nue devant moi, il y a plusieurs explications :
         Qu’elle ne soit absolument pas gênée, oui, ça arrive
         Qu’elle soit gênée mais qu’elle fasse de son mieux ne pas le montrer
J’en ai discuté avec elle. La première hypothèse est fausse. Jeanne EST gênée. Mais elle a l’impression que c’est normal. Les blouses blanches défilent, les têtes changent, les titres aussi, leur noms, elle ne sait pas, elle ne voit pas assez clair pour lire sur les blouses. Comme tout le monde voit mais que personne ou presque ne réagit, Jeanne se dit que c’est normal. Alors elle serre les dents et se sent un peu bête d’être si pudique.
Et c’est ça qui me fait mal au cœur. Mille fois plus qu’une paire de fesses à l’air.
Quand Jeanne s’excuse, c’est peut-être qu’elle croit me gêner moi. Qu’elle efface sa gêne au profit de la mienne, pauvre jeune ingénue choquée devant un peu de peau nue. Jeanne a tellement bien appris la leçon qu’elle a du mal à penser d’abord que je le fais pour elle. Mon simple geste lui paraît presque déplacé tant il lui semble inhabituel. Et puis, elle le savait en venant ici, la dignité et la pudeur devraient rester au placard. Et ça aussi, ça me fait mal au cœur. Parce que ça en dit long sur l’image de l’hôpital que je défend et ce n’est pas très reluisant.
Cette blouse n’est qu’un morceau de l’iceberg. Je préfère peut-être une Jeanne parfois nue mais qu’on se soucie de couvrir à une Jeanne couverte mais qu’on traite encore comme un peu moins qu’humaine. Juste malade.
Parce que j’ai appris qu’il existe des alternatives. J’espère qu’à la prochaine commande, quelqu’un, quelque part, pensera à changer le modèle actuel. Pour l’un de ceux brevetés, économiquement similaires, plus couvrant et qui se veulent équivalents sur le plan pratique.
Mais pour le pratique, je laisse les professionnels plus concernés que moi choisir.
Je n’ai aucune légitimité pour en juger puisque j’arrive pour ainsi dire après la bataille, quand les patients ont fait leur toilette, que les pansements sont faits et que l’aspect pratique de la blouse a déjà bien servi aux IDE et aux AS.
Une histoire de point de vue
Chaque témoignage reflète des expériences individuelles qui ne sauraient faire force de loi.
Je soutiens cette pétition car dans l’hôpital où je travaille, il m’est extrêmement rare de soigner des patients vêtus de leurs propres effets. La blouse en question est légion. Pas que aux urgences ou en orthopédie comme certains ont pu le souligner. En pneumologie où les patients restent relativement autonomes, en neurologie, en oncologie etc… Elle est là partout.
Pourquoi ? Bonne question.
Pour certains, simplement parce qu’ils n’ont plus de famille ou que leurs proches sont loin, que leur linge personnel est sale et qu’il faut bien les couvrir avec quelque chose. Et pour ça, heureusement qu’on a des blouses. 
Pour les autres, je ne sais pas. Est-ce une acceptation tacite des patients qui prennent ce qu’on leur donne ? Qui n’osent réclamer leurs propres effets ? Est-ce par habitude, parce qu’hier déjà, ils avaient une blouse ? Est-ce parce que personne n’a le temps ou ne pense à regarder pour eux, dans le placard, moi y compris ? Je ne sais pas.
Mais cette blouse est partout ici. Beaucoup de patients en souffrent. Pas parce qu’ils voient passer une farandoles de culs « moches et vieux » dans le couloir comme certains ont pu le suggérer mais parce qu’ils sont à demi nus, exposés aux regards (portes ouvertes) ou esquissés derrière un pan de tissu insuffisant dans le couloir. Ce n’est pas les fesses des autres qui les gênent, c’est de devoir partager les leurs, un peu malgré eux.
Un impact important dans mon travail
L’hospitalisation est un traumatisme. Parce qu’elle est urgente, parce qu’on craint parfois pour sa vie, que les proches s’inquiètent. Et surtout parce qu’on perd le contrôle de soi. Être patient, c’est prêter un temps le volant pour que d’autres plus compétents dans leur domaine puissent vous remettre sur les rails.
Les patients que je rencontre ont souvent quelque chose de changé. Une hanche neuve, un pied qui n’a plus le droit de toucher le sol, une tumeur et quelques ganglions de moins… Quand matériellement, rien n’a officiellement bougé, ils sont souvent restés quelques temps alités, un désastre pour des gens dont l’état général laisse un peu à désirer. J’interviens pour les accompagner vers la reprise de leur autonomie.
Je ne suis pas une technicienne. Je suis un guide. Sans prétention, vraiment. Ce n’est pas grâce à moi qu’un patient remarche. C’est grâce à lui, avec un petit coup de pouce (ou pied) de ma part. Si le patient ne veut pas marcher, ne veut pas travailler, ma science et moi, on reste sur le carreaux et rien n’avance.
Et je suis convaincue que pour avoir envie de marcher, pour vouloir retrouver son autonomie, il y a un postulat de base essentiel. Sentir qu’on reprend le contrôle. Le problème aigu est en cours de traitement, il est temps pour le patient de reprendre le relais. Se reconquérir, dans son entier. Se sentir à nouveau soi-même après parfois des jours de pilote automatique, c’est dur. Et ça commence par l’effort de se sentir humain de nouveau. Cesser de penser « maladie, médicaments, docteur » pour revenir à « sourire, prestance, fierté, moi ». C’est avec ces drogues là que mes patients avancent le mieux, au propre comme au figuré.
Cette blouse, c’est l’image même du malade. Comme une boîte dans laquelle on vous mettrait d’office dont il est parfois difficile de sortir. Tout au long du séjour, elle entretient cette dépendance. Ce n’est pas qu’une histoire de fesse. C’est une histoire d’estime de soi, de dignité.
Et oui, un sparadrap ça peut suffire pour les couvrir, mais c’est moche. Ça fait bricolage approximatif, et ça fait cheap. Dans un monde où on peut reconstruire le visage de bébé dans le ventre de sa mère par imagerie, il faut encore qu’on ferme les blouses avec du sparadrap. Splendeur et décadence.
Certains patients refusent de sortir de la chambre. D’autres acceptent de m’accompagner mais ne peuvent lâcher prise totalement. Ils font ce que je dis, sont appliqués mais il manque l’étincelle. Parce qu’une partie d’eux ne peut s’empêcher de penser à l’image qu’ils renvoient. Et leurs pieds tricotent parce que le moral flanche. Qu’être malade c’est dur, c’est usant et que cette tenue, c’est le truc de trop. Et que putain, bordel, quand est-ce que ça va s’arrêter ce cauchemar ?
Je rêve d’une blouse qui en plus d’être pratique, aiderait les gens à retrouver le contrôle. Qu’ils puissent la fermer – vraiment – et seuls. Alors oui, avant de pouvoir enfiler leurs vêtements, ils auraient toujours l’étiquette « malade » sur le dos. Mais un malade de digne. Qui pourrait sortir seul dans le couloir sans quémander un bout de scotch. Et sans courant d’air indiscret.
Pas une priorité pour l’hôpital
Non. C’est une évidence. Résoudre les problèmes de l’Hôpital et de la santé en général ne se fera pas en un jour.
Il y a des millions de combats à mener, des petits comme des plus grands.
D’essentiels, des secondaires. Il faudra bien comme le dit si bien Biche ma consoeur, commencer un jour par l’un des nœuds du problème. Si petit soit-il tant qu’il permet d’avancer.
Pourtant, ce n’est pas une lutte futile.
Je défends l’hôpital public parce qu’à mon goût, la santé ne devrait pas être régie principalement par des considérations financières. Dans le monde naïf et optimiste où je me complais, où je m’efforce de travailler, la qualité serait l’objectif premier.
Mais entre un hôpital A et un hôpital B qui vont tous les deux remplir l’objectif initial, à savoir, traiter votre problème, lequel conseillerez-vous à vos proches ? Sur quels critères allez-vous vous baser ? 
Et bien je crois que les patients en général, choisissent sur de tous petits détails. Ces moments où ils ont senti qu’en plus de les guérir, on s’est soucié d’eux. Que même s’ils n’étaient pas tant gênés, quelqu’un a eu la prévenance de les couvrir et que ce geste humain, fait du bien au milieu de tant de technique. Que quelqu’un a vraiment cherché à savoir si oui ou non ils tiennent le coup et a pris du temps pour écouter. Simplement. Même si, sous la pression, aujourd’hui, beaucoup de soignants n’ont plus ce temps.
Parfois, les patients retiendront simplement l’hôpital où la nourriture était mangeable, rien que ça. C’est aussi un petit combat, le bien manger à l’hôpital. Parce que ça aiderai les patients que qui essaient d’avancer, d’avoir autre chose que des yaourts et de la compote dans le ventre, le reste étant bien souvent immangeable. Parce que ça aide aussi à reprendre le contrôle de prendre du plaisir simplement à manger, sans avoir à se forcer. 
Pour bien prendre soin des gens, il faut du temps, il faut l’envie. Moi je l’ai ce temps, alors c’est plus facile d’avoir l’envie. Pour que ça change à une grande échelle, pour prendre soin des gens, il faut d’abord et avant tout prendre soin des personnels.  Soigner leurs conditions de travail. Leur donner le temps et l’épanouissement dans leur travail pour que l’humain ait le temps de reprendre le dessus. Ça, c’est un chantier monstrueux, que je laisse volontiers à Madame la ministre.
On veut redorer le blason de l’hôpital public ? On veut recréer de l’activité ?
Commençons par prendre soin de nos patients dans la mesure de nos possibles.
Le changement de blouse est un premier pas dans ce sens. Oui, on se soucie aussi de votre bien-être. Parce guérir ou accepter la maladie, c’est plus facile quand on se sent bien. Ou au moins un peu moins mal. 

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