Archives de l’auteur : armance

C’est samedi, c’est VIP.

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Douze mois.

Ma première entrevue avec Germaine a été soigneusement préparée. Avec la vague de départs de médecins retraités dans les villages alentours suivies de fermetures en domino des cabinets isolés, l’accroissement de la population et les rumeurs de désertification… Continuer la lecture

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Mon remplacé.

Tu es parti, je n’ai pas pu te dire au revoir. La rumeur disait que tu avais un problème, mais la rumeur… C’est la même qui m’a affirmée que j’avais eu un troisième enfant d’un deuxième mariage, alors que je n’ai jamais été mariée et que j’ai toujours… Continuer la lecture

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Ni oui ni non, bien au contraire.

-Docteur, vous pouvez me marquer la pilule, aussi? Et comment ça se fait qu’à chaque fois, on ne me fait des ordonnances que pour trois mois? Deux questions arrivent en fin de consultation pour un motif qui n’a rien à voir, les deux cachant plus une injonction… Continuer la lecture

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Il ne s’est rien passé de spécial, aujourd’hui.

Depuis la semaine dernière, le Docteur Guilleré ne comprend plus ce qui lui arrive. Il ne voit surtout pas comment tout ça a pu commencer ni pourquoi. Il pensait cette affaire réglée, n’y pensait même plus, ou se disait que c’était du passé, un simple… Continuer la lecture

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Conseil aux voyageurs.

Madame, je ne sais pas comment vous avez réussi à convaincre la secrétaire de vous donner rendez-vous sur un créneau d’urgence. Vous préférez venir après le boulot, ça peut se concevoir. Pour vous, c’est urgent parce que vous partez dans une semaine…. Continuer la lecture

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A tête reposée.

C’est jeudi, c’est le jour de repos du Docteur Padici. Ce jour là, il n’est pas au cabinet, il n’est pas joignable au téléphone, il délègue tout à son associé, et d’ailleurs, dans son cerveau, il n’est même plus médecin. Le jeudi, il découvre chaque semaine… Continuer la lecture

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La satisfaction de la semaine.

Ca fait cinq ans qu’on se connait, et ça a été souvent une putain de galère. Dès le début, les premières fois que ta mère t’a amené, ça a été chaud. Tu commençais à hurler quand elle te posait sur la table d’examen pour de déshabiller. Elle assurait,… Continuer la lecture

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Roger.

Première année d’installation. Roger a quatre-vingt-trois ans, et ça fait deux ans que je le connais. Je venais le voir quand je remplaçais son médecin traitant qui est à partir de maintenant mon associé. D’un commun accord, nous avons divisé en deux… Continuer la lecture

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Funambulisme.

Il est quatorze heures, le Docteur Tantmieux finit son café et se frotte les mains.

Il vient de regarder son planning pour cet après-midi, et constate qu’il commence par une consultation qu’il adore.

Il va recevoir un couple de jeunes retraités qu’il connaît depuis des lustres. Robert et Claudine viennent peu, toujours ensemble, et c’est toujours un bon moment de détente pour le Docteur Tantmieux. Il est heureux de commencer son après-midi de consultation avec eux.

Ils n’ont pas vraiment de maladie, pas vraiment de traitement, et viennent juste ensemble, deux fois par an, se rassurer sur leur santé et leur avenir, au motif de quelques petits bobos sans importance.

Comme l’ambiance est à la décontraction, Le Docteur Tantmieux se relâche, et se laisse aller à quelques plaisanteries dont le sens peut être entendu de façon multiple. D’ailleurs, Claudine et Robert son très complices, et l’entraînent facilement sur cette pente. Tout est prétexte à commenter leur vie commune.

Le Docteur Tantmieux débute par un:

– Allez, Par qui je commence? Le premier qui a sorti sa carte?

– Les dames d’abord!

– Docteur, y dit ça parce que, de toutes façons, c’est moi qui les ai, les cartes, il risque pas de la sortir en premier, il sait pas où elles sont.

Madame « passe » en premier. Elle explique deux ou trois douleurs, expose deux ou trois zones de sa peau qui éveillent sa curiosité, demande « à quand remontent » les examens auxquels elle attache de l’importance, une prise de sang, une mammographie, le dépistage du cancer du côlon, et surtout s’enquière de savoir « quand c’est qu’il faut les refaire ». Elle n’a pas de facteur de risque particulier, et le Docteur Tantmieux s’attache à rester évasif quant à la nécessité de refaire absolument tous les ans une recherche de diabète, une surveillance du cholestérol, et « les globules, pour voir ». Claudine est en bonne santé, le Dr. Tantmieux en est convaincu, mais elle n’en démord pas, elle veut une prise de sang tous les ans, « comme tout le monde ».

Vient le moment de l’examiner. Alors que Robert reste assis face au bureau, Claudine vient se déshabiller sur la table d’examen cachée derrière une cloison. Elle glousse en montant sur le pèse-personne, et Robert ricane.

– Alors? Combien?

– Oh non! Lui dites pas, Docteur!

– Secret médical!

Pendant l’examen, Claudine détaille ses petits maux, ses petites douleurs d’après les excès de jardinage, il faut bien se plaindre de quelque chose quand on va chez son médecin. Elle conclut elle-même:

– Bon, mais qu’est-ce que vous volez, pour mes soixante-cinq ans, j’ai pas trop à me plaindre quand même, n’est-ce pas?

Le Docteur Tantmieux acquiesce, et s’enfile dans le courant pour ne rien médicaliser: on ne peut pas être et avoir été, il suffit de se ménager et faire les choses moins vite, il donne quelques conseils de posture et d’activité physique, pour surseoir à la demande d’ordonnance de kinésithérapie conseillée par la voisine qu’il sent devoir arriver derrière.

– Il paraît qu’il y a un nouveau kiné très bien et…

– De toutes façons, on est fin mars, et vous avez fini de désherber, non? Ca devrait se calmer tout seul. Et il va bientôt faire beau, vous allez reprendre la piscine et le vélo.

– Oui, c’est vrai, c’est bientôt Pâques…

Après quelques commentaires sur la tension de Claudine qui n’est ni trop haute, ni trop basse, quelques explications en réponse au sempiternel « c’est quoi la norme de tension qu’il FAUT avoir? », le Docteur Tantmieux enchaîne. Ils sont sympas, mais il ne va pas s’éterniser non plus. Claudine est en pleine forme, et il a vu dans son planning des patients bien plus abîmés qui doivent venir ensuite.

Il insiste pour se réjouir du fait que Claudine ne prenne pas de traitement au long cours.

– Mes amies, elles ont toutes un truc pour la tension ou la thyroïde…

– Elle est jalouse, Docteur!

– Mais je suis désolé: vous êtes en bonne santé, il n’y a vraiment rien à faire.

Une dernière passe d’arme pour éviter un contrôle des hormones thyroïdiennes, alors que celles de la voisines, elles… Le Docteur Tantmieux trouve qu’il s’en tire pas pas mal, en ne faisant qu’une ordonnance réduite de biologie en insistant sur le fait qu’il ne faille pas la faire avant six mois.

Claudine se rhabille en gloussant, et fait une magnifique démonstration de station-prolongée-sur-un-pied-façon-cigogne en mettant son collant, ce que ne manque pas d’observer son médecin qui se dit que le nylon lui permet d’admirer de beaux restes de souplesse et d’équilibre.

Ce faisant, le médecin regagne sa place devant son écran pour insérer de maigres annotations dans le dossier de sa patiente.

Robert a patienté, tapotant des doigts sur le bureau, sifflotant et regardant le plafond. Maintenant que le Docteur Tantmieux s’est assis face à lui, il croise les bras, se tourne et appelle sa douce pour qu’elle accélère le rhabillage.

-Eh! Le Docteur, il a encore du monde à voir, en salle d’attente…

Le Docteur Tantmieux acquiesce à moitié. Pour lui, c’est pas un truc à dire aux patients en consultation, mais quand même, elle va vraiment bien, Claudine, on dirait qu’elle en reprendrait bien, du Docteur, et c’est vraiment pas faux que le monde va commencer à s’accumuler derrière sa porte. Il fait celui qui n’a pas entendu, concentré sur l’informatique, content que le petit coup de pression ne vienne pas de lui.

Lorsque Claudine arrive et se rassied face à lui, le médecin assène de façon péremptoire qu’il vient de valider la feuille de soin, et que donc, officiellement, à partir de maintenant, c’est de Monsieur qu’il s’occupe.

Robert lui tend donc sa carte VITALE pendant que Claudine range la sienne. C’est maintenant qu’on va passer aux choses sérieuses. Elle, Claudine, n’a que de petits maux ponctuels, alors que Robert, lui, il des maladies, des vraies, des qu’il faut prendre des cachets et faire des soins tous les jours! Alors si son médecin ne s’occupe plus d’elle, ce n’est pas grave. Maintenant, elle est spectatrice, et aux premières loges!

Le Docteur Tantmieux met un peu plus d’insistance dans l’interrogatoire pour Robert.

– Depuis la dernière fois, vous n’avez pas eu de problème particulier?

– Ca fait combien de temps? Trois mois? Non! Tout va bien. Il n’y a rien eu de spécial. Je suis en forme, hein, chérie?

– Oui, ça, on peut le dire…

Le médecin valide.

– OK, tout va bien, alors.

– Ah oui. Il faudra juste que je vous montre mon psoriasis…

– Vous êtes en poussée?

– Pas vraiment, mais j’en ai à un endroit où j’en avait pas avant. Alors j’en ai parlé à la dermato et …

– Ah mais vous voyez une dermato?

– Oui, de temps en temps. J’avais plus de crème, et ça tombait bien, j’allais la voir. Alors je lui ai dit que j’en avait… Euh… Comment dire… Sur le sexe, quoi, et elle m’a dit de continuer le traitement.

– Ah!

– Et ça marche pas. C’est parti, et c’est revenu.

– Ah!

– Et ça fait mal. Ca brûle. Le psoriasis, à cet endroit là, c’est vraiment pas bon.

– Mais la dermato, elle a regardé?

– Noooon! Bon, en fait, je lui en ai parlé à la fin, j’étais rhabillé, j’allais sortir de son bureau, j’avais oublié, et je suis re-rentré pour lui dire, alors elle avait plus le temps, elle a pas pu regarder.

Le Docteur Tanmieux soupire en se disant que la consultation de pas de porte est vraiment un fléau, et qu’il a l’impression que les patients qui font ça se mettent en position de ne pas faire prendre en charge un truc important.

– Bon, ben il va falloir que je regarde, alors…

– Bon. Ben… Si vous insistez… Après tout, c’est vous qui décidez…

– Faites quelque chose, Docteur, mon mari est TRES TRES gêné!

Pendant que Robert commence à retirer un à un ses vêtements, le Docteur Tantmieux fait courir sa souris sur le bureau. Il remonte sur son dossier informatique. Il trouve une consultation avec son associé, ou plutôt le remplaçant de son associé en décembre dernier, juste avant noël. Le remplaçant n’a pas fait dans le détail. Le volet d’observation est indigent, mais l’ordonnance mise en mémoire ne comporte qu’un médicament: VIAGRA.

Le Docteur Tantmieux entend le grincement de son pèse-personne. Robert n’a pas perdu de temps.

– Alors? Combien?

– Comme la dernière fois! Pas bougé!

– Mais ça affiche combien?

– Quatre-vingt cinq!

– Vous lui faites confiance, Docteur…

Le Docteur Tantmieux sent fondre sur lui l’inspiration divine: il ouvre le dossier de Claudine pour voir si elle a consulté en même temps que Robert en décembre. Et il ne trouve pas de consultation à cette date. Robert serait-il venu seul, pour une fois?

Robert commence à descendre son caleçon, et son médecin l’arrête tout de suite:

– On fera ça en dernier!

– La tension d’abord?

– Ecoute le Docteur, chéri.

Robert remet son caleçon et s’assied sagement sur la table d’examen.

Le Docteur Tantmieux l’examine e lorgnant ce que fait Claudine. Il s’assure qu’elle reste assise sur sa chaise.

Elle reste là, et manipule une carte de crédit dont elle fait cliqueter la tranche sur le bois du bureau en regardant par la fenêtre qui lui fait face. Le cabinet donne sur un bosquet, et elle pense à ce moment là qu’il n’y a pas de vis-à-vis.

La tension de Robert est la même, et on commente longuement le fait que le traitement fonctionne bien, que la tension est « dans la bonne fourchette ».

Le médecin aborde alors le point délicat.

– Bon, ben vous me la montrez, alors, cette plaque de pso?

– Oui, tout de suite.

Dans le silence qui accompagne l’ultime effeuillage, le médecin est attentif au cliquetis de la carte de crédit: Claudine reste de l’autre côté de la cloison.

Le médecin se penche, et reconnaît un petit amas de vésicules groupées en bouquet.

– Ah, et quand j’y touche, Docteur, ça brûle, ça, je vous assure.

– Eeeeeeeet… C’est donc pas la première fois que ça vous arrive…

– Ben la dernière fois, chez la dermato, il y a … un mois…

– Et avant, jamais?

– Pourquoi, c’est quoi?

– Ca ressemble ENORMEMENT à de l’herpès…

– A cet endroit là?
– Oui, ça arrive. C’est revenu exactement au même endroit?

– Ah ça oui, je m’en souviens!

S’il veut échapper à un drame dans son bureau, le Docteur Tantmieux sent qu’il est temps de sortir au moins une paire d’avirons.

– Et vous, Madame, vous n’avez rien eu?

– Non, pourquoi, c’est contagieux?

– parfois…

– Et vous, Monsieur, vous êtes certain que vous ne l’aviez pas eu encore avant? Même il y a très très très longtemps? Ca peut rester quiescent dans l’organisme pendant longtemps, vous savez….

Le Docteur Tantmieux parle en regardant Robert dans les yeux et en lui faisant geste de surtout dire oui pour éviter le désastre conjugal. Il écoute le cliquetis de la carte de crédit, Claudine ne les voit pas, il continue ses grands gestes en pensant du plus fort qu’il peut: « Mais dis OUI, grand naïf, si tu veux éviter les ennuis! ».

Mais Robert, dans sa candeur, poursuit ses pensées.

– Ben non, ça fait trente cinq ans qu’on est ensemble, c’est vraiment la première fois…

Le cliquetis de la carte de crédit vient de cesser. Le Docteur Tantmieux reprend une activité normale.

Il réfléchit à une autre stratégie.

L’herpès est une chose, mais s’il veut bien fait son job, il va falloir qu’il propose à ses patients de faire une recherche des autres maladies qui circulent par les mêmes voies. Pour cette génération qui a connu simultanément dans sa jeunesse la liberté sentimentale, la contraception et l’absence de maladie sexuellement transmissible incurable, rechercher lesdites maladies n’est vraiment pas une priorité.

Le Docteur Tantmieux transpire. Il ne sait pas comment leur annoncer que là, pour une fois, il faudrait ne pas oublier de faire une prise de sang et une analyse d’urine. Il n’a pas envie de se retrouver là, à quatorze heures trente, alors que la journée démarrait bien, avec une scène de ménage dans son burea.

Il cherche une porte de sortie.

Comme il semble déconcentré, Robert le rappelle à l’ordre.

– Docteur, et ma prise de sang?

– Ah oui, on va la faire un peu plus complète que d’habitude. Et il y aura une analyse d’urines, aussi.

– Et moi, alors?

Claudine, pour une fois, en aura pour sa demande.

– Et on va chercher quoi?

– Plein de choses!

Le Docteur Tantmieux sait que ses patients sont en train de découvrir la source inépuisable d’informations qu’est Internet, et pour une fois, il compte sur ses patients pour aller trouver tout seuls sur le Web à quoi correspondent les demandes HIV, TPHA et VDRL.

Il imprime les ordonnances de biologie, les signe et les garde sous le coude, fait la feuille de soin, encaisse les sous, puis argumente la longueur de la consultation pour les expédier dehors au plus vite en leur donnant les ordonnances pliées.

– Allez, à dans six mois!

Claudine se lance dans les considérations d’usage:

– Oui. On vous aime bien, mais on préfère être en bonne santé hein? On viendra si on attrape un nez qui coule. Je sais bien qu’on est au printemps, mais vous savez ce qu’on dit: « Noël au balcon, Pâques aux tisons ». Hein Robert?

Le médecin leur sert la main:

– Oh ça… Vous croyez pas si bien dire…

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Libre-arbitre.

J’ai peut-être été faible, ou j’ai peut-être commis un délit aux yeux de la Caisse d’Assurance Maladie, ou j’ai peut-être aidé une patiente il y a quelques mois.

Madame L. est venue me voir une seule fois.

Elle avait essayé d’appeler une consoeur, en lui expliquant de but en blanc que sa fille avait de gros problèmes psychiatriques, qu’elle « était pas bien depuis quelques jours », et qu’il lui fallait « juste » et « absolument » un arrêt de travail pour pouvoir s’en occuper.

Coup de téléphone fauchant la parole d’un autre patient en pleine consultation, saturation, respect stricte des réglementations, planning bondé ou manque d’empathie, je ne m’avance pas à savoir ce qui a fait que la consoeur a refusé purement et simplement de la recevoir.

La demande m’arrive par l’intermédiaire de ma secrétaire, entre deux consultations. Elle me donne le descriptif de la situation, et ajoute une précision que la patiente a fournie, espérant me faire accéder à sa demande plus facilement, et qui a pourtant habituellement l’effet inverse: « Mon médecin fait comme ça, je l’appelle et il me fait le papier ».

Elle m’assure que son médecin est absent. Elle voudrait que je la dépanne de ce papier pour trois jours.

Je trouve la demande abusive, car je ne la connais pas, et elle est en train de me demander un arrêt de travail sans qu’elle ne soit vue en consultation, alors qu’il semble qu’elle ne soit pas la personne malade. Je refuse de « faire sans voir », elle insiste, son médecin fait comme ça. Ma secrétaire lui propose de venir en consultation un peu plus tard dans l’après-midi, au mieux accompagnée de sa fille.

Elle accepte, mais vient seule, et m’explique.

Sa fille est dépressive depuis deux ans. Elle a parlé de suicide pendant des mois, et un jour, a fait une tentative particulièrement violente, en sautant par la fenêtre d’un deuxième étage. S’en sont suivis des mois de séjour en hôpital général puis en hôpital psychiatrique. Aucun diagnostic précis n’a été posé, mais on a prononcé le mot de « psychose » devant ses parents.

Depuis, elle a arrêté ses études, son travail, n’a plus de vie sociale, et vit chez ses parents depuis un an, maintenant un semblant d’équilibre avec un traitement médicamenteux lourd, et des séances de psychothérapies hebdomadaires.

Et arrive l’été. L’hôpital fonctionne au ralenti, les personnels prennent leurs vacances à tour de rôle. Les visites chez le psychiatre et le psychothérapeutes s’interrompent mi-juillet, et doivent reprendre début septembre.

Les parents se sont débrouillés pour faire coïncider leurs congés sur cette période. Car le gros problème de leur fille, c’est que l’angoisse la submerge et les idées suicidaires reviennent dès qu’elle est seule, ou qu’elle sait qu’elle va l’être.

Une psychiatre a bien mis en garde les parents lors d’un entretien: elle trouve qu’ils sont peut-être un peu trop présents avec elle.

Les vacances se sont bien passées, et les parents on repris espoir. Ils se sont même dits que de leur reprise de travail n’était éloigné du premier rendez-vous avec le psychiatre que d’une semaine, et qu’ils pensaient pouvoir laisser leur fille seule pendant la journée.

La désillusion a commencé la veille de la reprise, donc un dimanche, où leur fille s’est sentie angoissée et a évoqué la possibilité de tenter à nouveau de se supprimer, et refuse maintenant de sortir de sa chambre.

Tout en écoutant Madame L., j’accède au dossier de sa fille qui est suivie par mon associé. Je ne trouve aucun compte-rendu d’hospitalisation, les psychiatres de l’hôpital voisin ayant peu de goût épistolaire, ou l’administration leur restreignant drastiquement l’usage des timbres, mais je trouve une consultation mentionnant une hospitalisation récente dans le-dit établissement, avec des dates à peu près concordantes.

Elle m’explique qu’elle a besoin de trois jours.

Trois jours pour s’organiser, elle ne sait pas encore comment, rester avec sa fille, trouver quelqu’un pour rester avec elle les trois jours suivants, peut-être appeler le psychiatre qui doit être rentré, ou peut-être emmener sa fille aux urgences psychiatriques, mais elle ne pense pas qu’elle soit mal à se point là.

Je me trouve dans la situation de mettre en balance sa situation telle qu’elle la décrit, le risque supposé pour sa fille que je ne connais pas, la réglementation sur les arrêts de travail, le respect de la règle commune à tous…

Je lui fais parler d’elle, et elle avoue qu’elle dort mal depuis longtemps, est fatiguée, a du mal à se concentrer, particulièrement au travail, car elle s’imagine régulièrement que sa fille est en train de se suicider alors qu’elle est partie au bureau.

Alors oui, en dépit des réglementations, des recommandations et des statistiques sur les arrêts de travail, j’ai délivré le papier à Madame L., en laissant un message au secrétariat du psychiatre et en demandant à Madame L. de me rappeler dans les deux jours pour me confirmer si le contact avait bien été pris avec lui.

Je l’ai fait parce qu’elle m’a convaincue de la nécessité de le faire. Nous avons essayé ensemble d’envisager d’autres solutions dans l’urgence, et nous n’avons pas trouvé.

Dans la pesée des enjeux, l’angoisse de la patiente, le risque supposé de passage à l’acte pour sa fille, le bénéfice attendu le l’arrêt de travail, la réglementation, j’ai fait pencher la balance du côté de la patiente et de sa fille.

Elle me l’a peut-être « bien vendu ». J’ai peut-être été faible à ce moment-là. J’ai peut-être été pas assez méfiante, ou trop perméable à son angoisse, ou simplement empathique.

Nous avons négocié.

J’ai gardé mon libre-arbitre.

J’espère pouvoir le garder longtemps.

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Médecin traitant, ROSP, et petites mesquineries du quotidien.

Au commencement, était la liberté totale d’accès au médecin généraliste pour les patients.

Lorsque j’ai commencé à faire des remplacements, les patients allaient et venaient chez le médecin de leur choix, comme bon leur semblait, selon leurs désirs, leurs besoins, la disponibilité des médecins. En théorie, ils pouvaient aller voir n’importe lequel à tout moment. En pratique, dans les villages où je travaillais, chaque patient et même chaque famille s’attachait à consulter souvent le même pour de multiple raisons toujours très personnelles. Les patients avaient une habitude bien ancrée de toujours consulter « leur » médecin, et pas celui de la voisine.

Quelques études s’étaient attachées à observer le phénomène du « nomadisme médical »: cette pratique consiste, pour un patient, à consulter fréquemment un nombre important de médecins différents afin de trouver satisfaction dans ce qu’il attend des soins, qui n’est pas toujours ce que comptent procurer les soignants. Ces études montraient un phénomène bien réel, mais difficile à estimer car d’abord compliqué à définir et à observer. Les estimations de ces comportements allaient de « totalement négligeables » à « très fréquents », en fonction des critères retenus.

Partant du principe que, de toutes façons, « y en a des qui abusent et qu’en plus c’est dangereux et ça coûte cher », les cadres des caisses d’assurance-maladie ont soufflé dans le cornet des conseillers ministériels qu’il serait bon d’y mettre un terme. Cherchant un idée et se penchant sur ce qui existait dans les autres pays, ils se dirent que ça serait pas mal de faire un peu d’ordre en demandant aux patients de « désigner un médecin traitant ».

Pour ce faire,il a été demandé aux patients et médecins de contre-signer un formulaire que les patients devaient ensuite renvoyer à leur caisse d’assurance-maladie.

La première fois que j’ai vu débarquer ces formulaires, je remplaçais dans un village où exerçaient en tout et pour tout deux médecins dans un seul cabinet: l’un du lundi au mercredi, et l’autre du jeudi au samedi. Les quelques éternels insatisfaits avaient vite fait le tour, et tout le monde savait en détail qui consultait où, et même parfois pourquoi. Les patients ont vu arriver ces formulaires comme une tracasserie de plus, qui venait sceller une évidence.

Les médecins que je remplaçais n’en voyait vraiment pas l’utilité.

Je me suis installée à cette période, avec un médecin débordé par le nombre de ses patients, et qui comptait sur mon arrivée pour répartir les consultations.

Pour arriver à une prise en charge cohérente des patients, et à un certain confort de travail pour nous, nous avons décidé de partager, outre les frais du cabinet, l’ensemble des dossiers. Ainsi, tous les ordinateurs ont été connectés en réseau, les dossiers mis en commun, et les courriers consultés par tous. Il a été proposé aux patients de consulter le médecin de leur choix en fonction des désirs et des disponibilités, sachant que le médecin consulté avait à chaque fois accès à la totalité de leurs données médicales.

Et la déclaration de médecin traitant, dans tout ça? On laisse les patients choisir, mais la majorité s’en fout, alors c’est celui qui passe par là à ce moment là qui signe.

Arriva ensuite la « responsabilisation » (financière), et le parcours de soin coordonné.

Pour que les patients soient remboursés intégralement de leurs soins, il faut qu’ils consultent LEUR médecin-traitant, celui du papier qu’ils ont signé depuis un moment.

Alors à chaque consultation est revenue la petite question, au moment de faire la feuille de soin: « C’est qui, votre médecin traitant? ». Une partie des patients le savent et y tienne, une autre le sait et n’en tient pas compte, une autre ne le sait pas nommément: « mon médecin traitant? Ben… c’est… ici, quoi! ».

On a hésité entre faire rechercher l’information par la secrétaire et noter cet élément systématiquement dans chaque dossier, ce qui l’aurait occupée… un certain temps, ou cocher la case « médecin traitant remplacé » en fin de chaque consultation pour garantir un remboursement aux patients sans passer un temps en fin de consultation à chercher à savoir qui a tamponné ce fichu formulaire ils y a quelques mois ou années.

Les mises à jour des logiciels médicaux ont apporté un peu de progrès en permettant d’enregistrer les noms des médecins traitants dans les dossiers. Il n’y avait plus qu’à rajouter un petit clic et passer à la suite.

Et les insatisfaits, pendant ce temps-là? Les patients en quête de médecin idéal, celui de leurs rêves, se sont attachés à faire signer une déclaration de médecin traitant à chaque nouvelle consultation, leur garantissant le remboursement.

J’ai tout de même entendu une fois une patiente se plaindre: « la caisse m’a écrit parce que j’avais changé onze fois de médecin depuis l’an passé, mais ils ne veulent pas comprendre que je n’en trouve pas qui me convienne! »

Une seule partie du problème était résolue, car, par ailleurs, le médecin généraliste entre-temps désigné comme pivot du système de soin était également missionné pour effectuer les démarches administratives qui concernaient ses patients, comme les demandes de prise en charge en Affection Longue Durée. Lorsqu’un médecin du cabinet effectuait une demande pour un patient qui avait fait signer son formulaire de médecin traitant par l’autre médecin, les caisses le refusaient, ou l’accordaient seulement pour quelques mois, en demandant au médecin traitant, le vrai, celui des papiers, de la refaire pour que ce soit accordé plus longtemps.

C’est alors que sont arrivées les rémunérations forfaitaires pour les patients atteints d’affections longue durée, et c’est là que la donne va un peu se modifier lorsqu’on travaille en cabinet de groupe.

Pour chaque patient qui en bénéficie, le médecin traitant, celui des papiers, perçoit quarante euros par an.

Après mon installation, certains patients qui en bénéficiaient et qui étaient suivis par mon associé ont pris l’habitude de me consulter plutôt que lui, pour des raisons qui ne les concernent qu’eux. Mais les faits sont là. Pour limiter les tracas administratifs, et aussi dans un souci d’équité au sein du cabinet, nous avons décidé avec mon associé de proposer à ces patients de désigner comme médecin traitant celui qu’ils consultaient le plus pour leur pathologie chronique, ce qui a été très bien accepté, et assez facile à faire, car ils n’étaient pas si nombreux.

On pensait avoir enfin trouvé un moyen de contourner le problème pour fonctionner en synergie.

Est arrivé ensuite le ROSP: Rémunération sur Objectif de Santé Publique. Cette rémunération nous est effectuée une fois par an, et est individuellement calculée selon une série de critères, allant de l’infrastructure et l’organisation du cabinet aux démarches de prévention, en passant par des critères cliniques des patients et la teneur de certaines prescriptions.

Un grain de sable de plus dans le fonctionnement d’un cabinet de groupe.

Sur certains critères, la rémunération est calculée en fonction du nombre de patients qui ont choisi le médecin comme médecin traitant, avec des seuils: il faut cinq cent patients pour faire prendre en compte une partie des critères, huit cent pour en faire prendre en compte la totalité.

Il faudrait porter cet élément aux élus des petites communes qui cherchent désespérément un médecin: en dessous de ces seuils, le nouveau médecin installé ne pourra pas compter sur une aide conséquente.

Dans le cabinet où j’exerce, où nous sommes maintenant trois médecins, les montants de la rémunération versée à chacun ont varié avec un facteur dix, (le dernier installé a touché une somme dix fois moindre que le plus ancien) lié en grande partie à la répartition administrative des patients entre les différents médecins.

Comment y remédier dans un cabinet de groupe? Reverser les sommes? Mais elles sont calculées aussi sur des critères de pratique médicale personnelle. Et on ne connait rien du mode de calcul.

Est arrivée ensuite l’extension de la rémunération forfaitaire: pour chaque patient qui a désigné un médecin traitant, le médecin reçoit un forfait de cinq euros par an.

L’inégalité entre le premier et le dernier installé se creuse.

Nous proposons aux patients de consulter le médecin de leur choix dans le cabinet de groupe, pour garantir une meilleure accessibilité aux patients, permettre au jeune installé de mieux commencer son activité et au plus ancien d’éviter la saturation, mais la rémunération ne se répartit pas équitablement. Une grosse proportion de patients n’a pas de pathologie particulière, a désigné un médecin traitant depuis des années, et consulte indifféremment les trois, souvent les plus récemment installés qui sont encore plus disponibles.

Alors, si nous voulons rétablir une équité dans le cabinet, il faudrait maintenant demander à ces patients de « choisir » de nouveau. Comme ils sont les premiers concernés,et qu’il faut leur accord, il faudrait leur expliquer. Donc, il faudrait que je passe un temps en consultation pour leur tenir ce discours: « vous venez vous faire soigner au cabinet, je vois sur votre dossier que vous voyez autant l’un de nous que les autres, mais pour des raisons de gros sous, je vais vous demander de désigner l’un d’entre nous pour qu’il soit rémunéré autant que les autres, car nous partageons les frais, et un de mes associés touche un max alors que l’autre ramasse des clopinettes ».

J’avais rêvé autrement la relation médecin-patient…

J’ai cru en m’installant en association que le cabinet de groupe, c’était l’avenir, que ça permettait de se donner les moyens d’avoir un bel outil de travail, de salarier des gens, d’échapper à la solitude professionnelle, de garantir une qualité de soins et une accessibilité en échappant au burn-out.

Trois ans après la mise en place du ROSP et des rémunérations forfaitaires, je constate que le dispositif est totalement inadapté à ce fonctionnement, et totalement dissuasif pour les jeunes installés.

Les déserts le resteront encore pour un moment. Les patients attendront.

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La bise.

Comme tous les mois, je vais chez Colette.

Comme tous les mois, j’y vais, et je me dis que chez Colette, c’est pas compliqué. Souvent, ça va assez vite. Elle sait que je viens, parce que j’ai noté le jour sur un calendrier, alors elle prépare sur la table de la cuisine son carnet de santé, sa carte VITALE, le stock de médicaments et la dernière ordonnance.

Comme tous les mois, j’arrive en fin de matinée. La table de la cuisine est nettoyée, un repas chauffe sur la gazinière, et il flotte un parfum de légumes cuits.

Comme tous les mois, on plaisante sur le positionnement du chat: en boule devant le poêle en hiver, étendu de tout son long sur les tomettes en été.

Comme tous les mois, je lui demande si elle n’a pas eu de souci particulier depuis ma dernière visite. La plupart du temps, elle me répond que non, c’est pour ça que ça va souvent vite.

Comme tous les mois, comme elle sait que c’est le jour où je viens, elle a mis un tricot « facile à retirer », pour que je puisse l’ausculter facilement. Elle a aussi attendu que je sois passée pour mettre ses bas de contention, pour que je puisse regarder ses chevilles et ses pieds.

Mais cette fois-ci, j’y vais un peu la boule au ventre.

La secrétaire m’a transmis hier des réflexions du fils de Colette. Aurait-elle vraiment du le faire? Je ne sais pas. Elle a fait son boulot, mais je l’ai mal pris.

Le fils de Colette, je le vois rarement. Il habite loin. Il vient une fois par an, et on le sait parce qu’il intervient dans tout et cherche à tout réformer. Mais il ne vient pas me voir dans mon bureau. Il reste quelques jours, puis on n’entend plus parler de lui pendant un an.

Il a expliqué à ma secrétaire qu’il trouvait étrange que je vienne tous les mois, alors que sa mère est diabétique depuis trente ans, et que, depuis le temps, elle sait gérer son diabète, et qu’elle est assez grande pour appeler toute seule si elle a besoin. Il a ajouté qu’il était choqué que je note sur le calendrier la date de mon prochain passage, preuve d’un tentative d’imposer des soins alors qu’elle ne demande rien. Il dit que ce n’est pas un problème d’argent, puisqu’elle ne paie pas, mais il trouve que je « fais mon beurre sur le dos de sa mère ».

J’ai les boules parce que je me suis déjà posée cette question. Je viens chez Colette, tout va toujours bien, je l’examine, il y a rarement des surprises, je refais l’ordonnance, je la change presque jamais, je fais l’inventaire des médicaments pour éviter le stockage, je remplis la feuille de soin, elle signe, et je regarde sa signature se modifier d’années en années.

J’ai la tentation de marquer « à renouveler » sur l’ordonnance, et pourtant, je ne le fais pas pour elle.

Pourtant, je me rappelle le jour où Colette était essoufflée quand je suis arrivée. Elle était comme ça depuis deux jours, et attendait mon passage. Son coeur était irrégulier, ses pieds gonflés, ses poumons encombrés. J’ai appelé un ami cardiologue à l’hôpital, et on a négocié ensemble: trop court pour être gérée seule à la maison, mais hospitalisation à réduire au maximum. Banco: il l’a prise pour vingt-quatre heures, le temps de remettre son coeur en rythme et s’assurer qu’il faisait bien son métier de coeur. Elle est revenue en ambulance le lendemain.

Pourtant, de temps en temps, je trouve des petits bobos entre ses orteils, sous ses pieds ou sur ses jambes. A son âge, Colette n’a plus la souplesse d’aller regarder vers ces endroits. Après trente ans d’évolution, le diabète continue son ouvrage. Elle n’est pas gênée pas ces petits accrocs. Elle est étonnée chaque fois que j’en découvre un.

J’ai la boule au ventre parce qu’une fois de plus, j’ai la sensation que je devrais encore avoir à me justifier de faire mon travail.

Je repense à tous ces propos que m’a secrétaire a noté, à chaque chose que je fais chez Colette, et je me donne intérieurement mes arguments.

Je fais des tiers-payants à Colette principalement parce qu’elle habite seule, est fauchée, et que ça évite qu’elle laisse trainer un chéquier chez elle. Je ne le fais pas pour pouvoir traire l’Assurance Maladie.

Je viens tous les mois parce que, même si effectivement elle connait bien son diabète, elle néglige les complications qui commencent à arriver et qu’elle ne perçoit pas. Je ne viens pas pour augmenter mon activité.

Je marque sur le calendrier le jour de ma venue pour pouvoir m’organiser, parce que j’ai aussi plein d’autres patients. Elle me demande de le marquer, parce qu’elle se sent rassurée, parce qu’elle préfère se préparer avant ma venue, et aussi parce qu’elle m’appelle en fonction de la date que j’ai inscrite lorsqu’elle a un problème de santé. Je ne marque pas la date de la prochaine visite pour la lui imposer.

Pour me protéger, je me dis que son fils s’angoisse chaque fois qu’il vient, et qu’il la trouve chaque fois un peu plus vieille, et qu’il voit sa vie se rétrécir. Je me dis que je suis le réceptacle de sa propre culpabilité de ne pas être là pour s’occuper de sa mère.

J’ai presque envie de le rappeler, lui donner le dossier de sa mère et lui proposer de trouver un autre médecin qui vienne la voir.

Mais ce n’est pas de lui qu’il est question. Colette est majeure, c’est à elle de choisir.

Elle aborde le sujet à sa façon à mon arrivée, en commençant par me tendre le calendrier:

– Commencez par me marquer la prochaine visite, dans un mois. On a failli oublier la dernière fois.

Le rituel de clôture de la visite vient de passer en ouverture.

Je ne dis rien de plus. Je commence la consultation comme les autres fois.

Je l’interroge, je relis l’ordonnance précédente. Elle se déshabille. Je l’ausculte.

Je me penche sous la table pour palper ses chevilles et regarder ses pieds.

A ce moment, le chien déboule du couloir, contourne Colette, et me lèche le nez.

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Brève qui fut Charlie.

– Ah, Docteur! J’ai vu le gastro-entérologue de ma mère dimanche dernier, vous savez, à la Manif. C’est horrible, hein, ces attentats! Avec mon mari, on était effondrés! Alors j’ai parlé des hémorroïdes de ma mère à son gastro, ça tombait bien, et il va lui faire une ordonnance directement, je n’ai plus qu’à passer à son secrétariat. Comme ça, ça tombe bien.

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Le vol des vautours.

Entre l’agitation syndicale ambiante, les mots d’ordre de grève, les inquiétudes et le questionnement des patients, les réquisitions (parce que oui, la maréchaussée s’est rendue en personne dans mon cabinet nous signaler de la part de notre préfet notre réquisition pour la période de fêtes alors que nous ne faisions pas grève), j’ai reçu par la poste une splendide plaquette.

Je vous en livre ici le côté pile, en ayant eu soin de masquer le nom de l’expéditeur.

Le vol des vautours.

Le slogan m’invite à changer d’air. Je dois dire que dans le contexte actuel, l’injonction est tentante.

Le montage photo est un petit peu grossier.

Dans ma grande naïveté, j’ai mis du temps à comprendre de quoi il était question, hormis que le document se voulait émaner d’un ami qui semblait me vouloir du bien.

On y voit un homme en caleçon dont les vêtements de travail jonchent le sable d’une plage. Il court pour se jeter dans l’eau avec un matelas pneumatique sous le bras.

A première vue, on peut se demander pourquoi cet individu a tenu à transporter son casque de chantier jusqu’à la plage, mais après tout, on peut se dire que c’est un espace ouvert à tous ou chacun vit comme il l’entend, et le casque ne gène personne.

Derrière lui court un autre homme, vraisemblablement pour le rejoindre. Il doit être médecin, parce qu’il en a des attributs: une blouse blanche ouverte, un stéthoscope autour du cou, qui d’ailleurs ne va pas tarder à l’étrangler avec le mouvement, et une sacoche en cuir. La sacoche, dans les photos de presse, c’est l’attribut exclusif du médecin généraliste, celui qui va faire des visites à domicile.

Donc, si je regarde bien l’image, un médecin sorti tout droit du boulot court sur une plage derrière un ouvrier tout juste sorti du chantier et qui va se baigner.

Bon, mais ça me dit pas comment changer d’air ni comment faire. Fréquenter les plages n’est pas mon activité favorite, mais celle-là a l’air de se situer dans un pays chaud. Un peu de voyage me ferait certainement du bien, bien que je préfèrerais en faire profiter le reste de ma famille.

Le peu de texte ne m’oriente pas beaucoup. Je ne sais pas si « bien-être et prévention » s’adresse aux patients, suggérant qu’on me propose une activité dont l’objectif serait de les leur assurer, ou si cette mention s’adresse à moi: enfin un organisme qui m’écrirait pour se préoccuper de mon bien-être et s’inquiéterait de prévention des malheurs qui pourraient m’assaillir.

Tout en bas, on me précise que « L’humain est capital »: c’est vague, mais c’est vrai qu’en l’absence d’être humain, mon travail se réduit à néant.

Alors que peut bien me proposer l’expéditeur de cette plaquette?

On peut se faire une idée en la tournant.

Le vol des vautours.

Le côté pile, c’était la carotte. Il semble bien admis dans l’imagerie populaire que les médecins soient des hommes en blouse avec un stéthoscope autour du cou qui aspirent à fréquenter ces lieux en l’absence des patients. Cette plaquette est destinées à faire saliver un médecin généraliste tel le chien de Pavlov à l’audition de la cloche qui précède la distribution des croquettes.

Le côté face, c’est l’explication de l’objet du courrier directement couplée à la tentative de déculpabilisation.

Ca commence par une devinette en forme de « Vous ne savez pas encore de quoi il s’agit, mais plein de médecins le font déjà, alors pourquoi pas vous? ».

L’encadré bleu nomme enfin l’objet de la requête: faire des « contre-visites médicales ». Concrètement, on me propose, à la demande indirecte de leur employeur, d’aller chez des patients que je ne connais pas et qui sont en arrêt de travail pour confirmer ou infirmer la nécessité de leur arrêt, moyennant finances, bien sûr.

Cette proposition n’a rien à voir avec l’Assurance Maladie, elle émane d’une entreprise privée qui agit au service d’autres entreprises privées.

La contre-visite médicale existe depuis 1978, officiellement pour garantir à une entreprise la légitimité des avantages qu’elle accorde à ses salariés en cas d’arrêt de travail. Sur leurs sites internet, la plupart des entreprises qui proposent des services de contre-visite mettent en avant leur capacité à démontrer qu’un arrêt de travail est injustifié, à favoriser les reprises de travail précoces et à dissuader les salariés de demander des arrêts.

Pour lire la suite, il faut une traduction langage-ressources-humaines/Français:

– « utiliser l’ensemble de vos compétences »: « On est embêtés, on ne peut pas le faire faire par quelqu’un d’autre ».

– « sur le terrain »: « On n’a pas de bureau pour vous ».

– « créer des liens privilégiés avec notre équipe »: « On veut bien être sympas ».

C’est pas clair. En fait, il ne fallait pas lire que la partie en caractères gras, mais aller jusqu’au bout de la proposition:

– « créer des liens privilégiés avec notre équipe de gestionnaires »: « On paye vite et bien ».

– « et de bénéficier d’un complément d’honoraires »: « On sait que vos honoraires sont bloqués, alors on peut vous aider à mettre du beurre dans les épinards ».

S’ensuit en dessous le palmarès de l’entreprise, destiné à donner une impressions d’ancienneté et de solidité, même si je n’en avait jamais entendu parler auparavant. Les médecins auxquels cette entreprise fait appel sont qualifiés d' »expérimentés », je ne sais pas si c’est un préjugé, auquel cas je dois prendre comme un compliment le fait qu’elle choisisse de faire appel à moi, ou si c’est parce qu’elle fait souvent appel aux mêmes, qui deviennent rodés à cet exercice.

Je suis donc ensuite invitée à joindre cette entreprise sans attendre, et même à commander une documentation qui me permette d’accomplir la mission escomptée sans encombre.

On me rappelle encore en bas de page que « L’humain est capital », au cas où j’aie oublié depuis la lecture de la page précédente.

C’est la première fois en neuf ans d’installation dans mon cabinet que je reçois une telle proposition par courrier.

On peut dire qu’elle soit tombée à point nommé: avant les vacances de noël, juste avant le début de la grève, alors que commençait à monter dans la presse un vent de contestation vis-à-vis du projet de généralisation du tiers-payant des honoraires et du blocage du prix des consultations.

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Brève féline.

– Le véto a stérilisé ma chatte, et depuis, elle a été malade comme un chien.

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Cher Père Noël,

Mes enfants avaient pour habitude de punaiser sur un mur une liste de cadeaux attendus, maintenant, ils me l’envoient par SMS, et bien je vais me fendre d’un billet de blog.

Alors voilà, en ces temps de conflits et de grèves, chacun y va de son écurie syndicale et de son commentaire. Comme je suis utopiste ascendant nanar, je n’ai jamais réussi à prendre une quelconque carte dans une quelconque organisation politique. Mais comme j’aime mon métier et que je trouve de plus en plus difficile de bien l’exercer, je me fends d’une liste de choses qui me feraient plaisir pour les jours à venir, et plus tard aussi.

D’abord, j’aimerais pouvoir consacrer du temps à mes patients sans avoir de pression. J’aimerais pouvoir prendre plus de temps avec les patients compliqués, et décider moi-même de ce qui est prioritaire. Pour ça, Père Noël, ce serait bien que tu dises à tes journalistes que recevoir en consultation des gens qui ont la gastro la veille du réveillon n’est pas un enjeu de santé publique du tout. J’ai ouvert mon cabinet aujourd’hui, et j’ai été très contente de recevoir Monsieur QuatrePathologiesEtUneInfectionSévère, d’aller chez Madame InsuffisanceCardioRespiratoire qui avait les doigts bleus, et revoir le petit PneumopathiePasBienTolérée. Beaucoup d’autres patients m’ont demandé de faire ce qui était en mon pouvoir pour préserver leur réveillon plutôt que leur santé. Je ne crois pas que mon rôle soit de sauver les soirées en famille.

Mais on se sent bien amers lorsque même nos députés mettent en question notre compétence et notre conscience professionnelle, comme vous pouvez le lire ici, tout en criant haro sur le désert médical. Il nous arrive d’attendre un peu plus de considération de la part de certains patients, surtout lorsque nous assurons volontairement des gardes en plus de l’activité du cabinet, mais si celle des dirigeants est aussi réduite, autant rendre mon tablier ou partir m’installer vers d’autres horizons.

Pour que les patients puissent bien être pris en charge et être responsabilisés, c’est-à-dire acteurs de leurs soins (et pas forcément payeurs, car en langage-sécu, « responsabiliser » revient souvent à « faire mettre la main à la poche »), ce serait bien, Père Noël, de m’aider à les informer. Les jeunes apprennent au collège comment fonctionne leur système judiciaire, mais ils en sortent sans rien connaître de leur système de santé. Beaucoup de mes patients ne connaissent pas ses rouages, ne savent pas qu’il y a bien des médecins de garde mais qu’il faut composer le 15 pour les joindre par l’intermédiaire du régulateur, ne connaissent pas la différence entre un hôpital et une clinique, ne savent pas ce qu’est une mutuelle, ne savent pas ce qu’est une sage-femme ni ce qu’elle sait faire. Ils ont une éducation sanitaire réduite. Faire prendre une température à un adulte et faire comprendre ne quoi ça peut aider à prendre une décision devient un exploit. Plus je peux faire des consultations longues, plus je peux prendre de temps pour expliquer les choses aux patients, et moins ils viennent souvent. Malheureusement, notre système de paiement à l’acte à tarif unique est très propice au clientélisme.

C’est bien beau de dire aux patients que les antibiotiques ne sont pas automatiques, mais on pourrait commencer par les fondamentaux. Il serait bon de clarifier que nous seuls tenons notre stylo pour faire des prescriptions, et non pas les patients, ni les familles des patients, ni les voisins des patients, ni les laboratoires pharmaceutiques qui leur soufflent parfois dans le cornet via la presse grand public le détail de l’ordonnance attendue.

A ce titre, Père Noël, si tu pouvais éloigner les représentants des laboratoires le plus possible des personnes qui se préoccupent de la formation initiale et de la formation continue des médecins, ils y gagneraient en esprit critique, et les patients y gagneraient en sécurité. J’ose même pas te demander de les éloigner de nos instances dirigeantes, et pourtant il faudrait commencer par là.

D’ailleurs, c’est vraiment dommage que les crédits alloués à la formation continue soient encore diminués cette année. Moi, j’aimais bien faire une pause dans mes consultations pour aller en formation avec d’autres médecins, sans avoir un représentant des labos Trucmuche pour me tendre des chocolatines ou des stylos.

Et en parlant de formation, si les universitaires pouvaient se renseigner sur comment on bosse, et considérer le choix de notre spécialité comme un acte délibéré et pas un échec, si la formation des jeunes généralistes s’émancipait des murs des services ultra-spécialisés des CHU, les jeunes générations seraient peut-être plus nombreuses et plus motivées à venir nous rejoindre dans nos cabinets et maisons de santé.

Tu pourrais aussi leur rappeler que nous ne sommes pas leurs secrétaires. Comme pivot du système de soin, on nous confie certaines tâches administratives, mais pas toutes. Il faudrait retirer de leur répertoire la phrase « pour l’arrêt de travail/le bon de transport, voyez avec votre médecin traitant », ça évitera aux patients de faire la balle de ping-pong d’un secrétariat à l’autre.

Il faut dire, Père Noël, que j’ai souvent envie de céder à la facilité. Sans jalousie envers les autres professions, j’aimerais pouvoir avoir des journées plus courtes. Je ne veux pas chiffrer, mais franchement, sortir du taf de jour, et me payer de temps en temps le luxe de finir à une heure où les magasins sont encore ouverts, j’aimerais bien voir comment ça fait.

C’est vrai, Père Noël, que parler d’argent avec les patients en fin de consultation, ça m’a toujours gonflée. J’ai l’impression de réclamer. J’ai été élevée comme ça: « on ne réclame pas », mais je dois le faire. Ton idée de tiers-payant, c’est pas mal, je n’aurai plus besoin de le faire! Ca pourrait être bien, mais je crains que le système ne soit pas tout à fait prêt. Autant pour les patients qui ont la CMU, ça marche très bien, autant pour les patients qui sont en accident du travail, avec certaines caisses, ça marche très mal. Alors je m’inquiète, surtout que je vois passer régulièrement des erreurs. Pas des grosses, mais souvent. Par exemple, cette semaine, une caisse m’a réglé des actes que mon associé avait faits auprès de patients que je ne suivais pas. Une mutuelle m’a remboursé sa part sur une visite qu’une patiente m’avait réglée. Alors il faut que je reprenne tout ça, que j’appelle la patiente, que je lui fasse un chèque, et un à mon associé, aussi, et que je corrige tout ça dans la comptabilité…

Donc si tu pouvais m’offrir dans un gros paquet cadeau un guichet unique qui s’occupe de ça, tout le monde serait content, les patients autant que moi. Mais je sais qu’avec les mutuelles qui tournent autour de toi et qui ont de grands projets, ça risque d’être tendu.

D’ailleurs, Père Noël, tu pourrais aussi simplifier tout le travail administratif qu’on se cogne tous les jours et qui fait partie de notre boulot.

Tu sais, Madame Alzheimer ne risque pas d’aller mieux, alors c’est un peu énervant de devoir renouveler son dossier de prise en charge en Affection de Longue Durée tous les trois ans. C’est pareil pour Madame Paraplégique qui ne sortira jamais de son fauteuil roulant, et Monsieur InfarctusDuMyocarde dont certaines artères sont définitivement bouchées. Et pourtant, je sais bien que c’est pas toujours long à remplir, un dossier d’ALD, mais au bout du compte, on passe du temps pour quelque chose de parfaitement inutile. Et si on ne le fait pas, ce sont les patients qui en pâtissent.

Et pour nous faciliter la vie, tu pourrais offrir à certains services hospitaliers des lignes de téléphone et des secrétaires. On pourrait appeler et avoir quelqu’un qui décroche du premier coup, avoir des nouvelles des patients avant et au moment de leur sortie d’hospitalisation, pour pouvoir bien prendre le relai à leur retour chez eux. On pourrait joindre facilement les médecins hospitaliers, et quand ils voudraient nous faire un courrier pour transmettre les informations pour un patient, le courrier ou les transmissions pourraient être tapés et envoyés le jour-même. On pourrait presque imaginer du travail… en équipe! Et on pourrait rêver: finies les sorties-surprise des patients de l’hôpital le vendredi soir pour « libérer des lits » que l’on découvre par l’appel téléphonique affolé de la famille qui cherche une infirmière libérale, un kinésithérapeute, un lit électrique, et qui s’aperçoit que le déambulateur ou le fauteuil roulant ne passe pas la porte des toilettes…

J’ai encore plein de trucs à te demander, mais on va dire que tout ça, ce serait déjà pas mal.

J’ai pas voulu faire grève pour te le demander. Je trouve que ça sert pas à grand chose de fermer mon cabinet pour faire venir mes cadeaux, et puis j’avais des scrupules pour quelques patients dont je t’ai parlé plus haut. On avait commencé de les soigner en fin de semaine dernière, alors je voulais finir le taf avec eux.

Nous n’avons jamais été des experts en communication-grand-public, j’en ai déjà évoqué quelques explications ici, mais la presse a relayé cette grève de façon un peu simpliste: « les médecins veulent être payés plus », « les médecins ne veulent pas du tiers-payant ». Donc il semblerait que les médecins fassent grève à Noël en demandant que les patients continuent à les payer, mais plus cher! Je doute que le message soit facile à faire passer…

Je ne me suis pas reconnue là-dedans, c’est aussi pour ça que je n’ai pas fermé mon cabinet.

Alors voilà, je te livre comme ça ma liste, elle est aussi bordélique que celles que j’ai reçues des différents syndicats, il y aurait tant à faire pour que les choses fonctionnent mieux.

Je me laisse le jour de noël pour y croire et regarder la magie opérer.

Je retournerai à mon cabinet le lendemain, mais j’ai la certitude que tout y sera en place et que rien n’aura vraiment changé.

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Brève allergologique.

-Docteur, j’ai emmené mon fils chez l’allergologue pour un bilan, et il m’a tout expliqué. Alors voilà, ses allergies ont changé, l’allergo m’a dit « ça arrive », mon fils a les poils d’animaux qui sont partis, et les acariens qui sont sortis.

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Révolution culturelle.

Le journal « Les Echos » est loin de faire partie des sites où je me promène le plus souvent sur le Web. L’économie et les finances, c’est vraiment pas mon truc, et je l’assume totalement.

Une article a été porté à mon attention via twitter, Je vous invite à y jeter un oeil attentif en cliquant sur ce lien. Cet article a été ensuite repris dans la presse médicale et dans la presse généraliste.

Le titre est accrocheur, « Médecins, les délais s’allongent encore pour les consultations », assorti des mentions « exclusif + document », de quoi attirer l’oeil du lecteur, j’en ai fait partie…

L’article s’appuie sur une enquête de l’IFOP. Si le titre laisse à penser que l’article est une analyse d’une étude sur les délais effectifs pour obtenir des rendez-vous de consultations chez un médecin en France, en fait, le contenu de l’article consiste en un commentaire d’un sondage que l’IFOP a réalisé et qui concerne principalement la perception qu’un échantillon de Français ont des difficultés d’accès aux soins.

Effectivement, dans ce sondage, les délais d’attente pour une consultation sont cités le plus fréquemment comme un obstacle à l’accès aux soins, mais il s’agit bien là d’un sondage qui vise à explorer les perceptions que les patients ont de leur accessibilité aux soins, et non de ce qui se passe dans la vraie vie. La synthèse de l’étude est d’ailleurs accessible en bas de page, et les titres des graphiques sont bien explicites, bien différents de l’intitulé particulièrement anxiogène de l’article.

L’article avance quelques explications à cet état de fait, dont la féminisation de la médecine, le désir de disposer de temps libre et l’appât du gain. La luxure, l’avarice et la paresse, voilà déjà trois péchés capitaux responsables de nos maux.

Au passage, le journaliste a laissé trainer quelques approximations dans le texte: les médecins libéraux ne perçoivent pas de salaire et n’ont pas la protection sociale qui y est associée (les femmes médecin en savent quelque chose), et, habitant dans le Sud-Ouest, je peux affirmer avec certitude qu’il y existe des ophtalmologistes, j’en ai rencontré!

Il est vrai que les délais d’attente pour une consultation s’allongent, particulièrement dans certaines spécialités.

L’article mentionne un délai moyen de 57 jours pour obtenir une consultation en gynécologie. Mais combien de femmes ignorent que les actes de gynécologie médicale courante, frottis, contraception, peut être pratiqué dans un délai plus court par un médecin généraliste ou une sage-femme?

Le délai moyen annoncé pour obtenir un rendez-vous en médecine générale s’allonge, il serait passé à six jours, selon l’opinion et/ou l’expérience des patients.

Je ne peux pas expliquer ce qui se passe dans le planning d’un gynécologue, d’un dermatologue ou d’un cardiologue, je n’y suis jamais allée, mais je peux donner un éclairage sur ce qui se passe quotidiennement dans celui d’un généraliste.

Alors voilà.

Au commencement, quand le Créateur créa le médecin généraliste, il en fabriqua plein, en se disant que ça pouvait être utile. Il créa en même temps la consultation sans rendez-vous. Il vit que cela était bon, et choisit le lendemain pour se reposer, en laissant quand même une de ses créatures de garde au cas où, on ne sait jamais.

Donc, au commencement, en période de pléthore médicale dans les villes et les campagnes, aux balbutiements du remboursement des consultations par la collectivité, était le médecin généraliste qui recevait sans rendez-vous.

C’était pratique pour tout le monde.

Les patients venaient le jour où ils l’avaient décidé, aux heures indiquées. Les horaires de consultation affichés indiquaient les heures auxquelles les patients pouvaient se présenter. Ils s’installaient et attendaient leur tour. S’ils hésitaient à faire consulter un de leur proche, ils pouvaient l’emmener avec eux, pour profiter du trajet.

Une salle d’attente, c’est parfois comme un restaurant: entre un vide et un plein, le gastronome choisira souvent celui qui regorge de client. Alors tous les moyens sont bons pour le remplir: happy-hour, amuse-bouches offerts avec l’apéro, cuisine à la carte ou buffet en self-service…

Une salle d’attente bien pleine était signe de renommée et gage de fortune médecin, mais aussi synonyme d’attente interminable pour les patients.

Dans les périodes d’activité tendues, sont nées les deux grandes stars de la salle d’attente pleine que sont le « entre-deux », et le « du temps que vous y êtes ».

Le « du temps que vous y êtes », souvent suivi de « je vous ai amené le petit au cas où », exprime la demande en fin de consultation d’un service ou d’un avis, que le médecin pourra à loisir transformer en une autre consultation, qu’il choisira ensuite de facturer ou non. Il sous-tend que ça évitera au patient d’éventuellement avoir à revenir, et fera peut-être éviter de perdre du temps plus tard.

L' »entre-deux » est le privilège suprême qu’un médecin débordé puisse offrir à un patient impatient: accéder en toute célérité et avec un minimum de réflexion à sa demande, sur un coin de bureau, au nez et à la barbe de la salle d’attente. L' »entre-deux » se fait souvent à l’argumentaire au médecin et parfois à la salle d’attente que le problème est simple à résoudre et qu’il va va faire gagner du temps (et de l’argent, car le temps, c’est de l’argent) à tout le monde en faisant comme ça. En fait, seul le bénéficiaire gagne du temps, sans se rendre compte qu’il perd très souvent en qualité de soin. Mais le gain de temps et la sensation de bénéficier d’un privilège ont parfois plus de valeur aux yeux de certains.

Pour le médecin, la consultation sans rendez-vous permettait de recevoir le « tout venant », au fur et à mesure, sans contrainte de durée d’acte, et de consacrer à chaque patient et à chaque problématique le temps qu’il estimait nécessaire. En période d’afflux de patient, le temps devient impossible à maîtriser, et le médecin pouvait atteindre des horaires records avant de pouvoir éteindre le lustre de la salle d’attente.

A cette glorieuse époque, le délai d’attente (exprimé en jours, comme dans l’enquête sus-citée) pour obtenir une consultation chez un généraliste était immuable et égale exactement à zéro jours: on ne pouvait être reçu qu’en se rendant au cabinet et en y faisant le pied de grue, donc le jour-même, quelqu’en fut le motif.

Sans rendez-vous, on vient quand on veut, on ne sait pas quand on passe, mais c’est toujours le jour-même.

Fort de son succès, mais soucieux d’effectuer quelques économies, le Créateur se mit à fabriquer moins de généralistes, se disant qu’ils coûtaient peut-être un peu cher à la collectivité, et que les patients consulteraient moins s’il en était moins. Le Créateur oublia qu’entre l’allongement de l’espérance de vie, une natalité qui se maintient au-dessus du seuil nécessaire au renouvellement des générations et l’arrivée de travailleurs d’autre pays, la population se verrait augmenter et vieillir inexorablement, réclamant toujours plus de soins.

Le médecin généraliste se trouva avec une salle d’attente encombrée de patients qui s’écoulaient toujours un par un par la porte du bureau puis celle de a sortie, car dans notre culture, la consultation n’est pas un acte collectif. Quoi qu’on fasse, à de rares exceptions près, on ne pourra toujours soigner les patients qu’un par un.

Le Créateur se dit que l’informatisation pouvait améliorer un peu le débit, ou en tous cas libérer le médecin de certaines tâches chronophages. Pour les médecins qui ont adhéré à ce système, la transition fut rude, laborieuse, mais avec un peu d’insistance, ils découvrirent que le temps qu’ils ne passaient plus à essayer de re-déchiffrer leur propres fiches et recopier des ordonnances, ils pouvaient le passer à s’occuper un peu plus des patients, ou en voir un peu plus nombreux…

Craignant que les patients ne s’égayent dans la nature le Créateur demanda aux patients de choisir un médecin traitant unique, et désigna le médecin généraliste comme pivot du système de soin. En plus de recevoir les patients au coup par coup et au fur et à mesure, il lui fallait faire un truc pas tout à fait nouveau qui consistait à organiser les soins des patients.

Pour qui se passionne pour la nezquicoulologie bénigne, la coordination des soins consiste en une distribution de patients aux spécialistes environnants et éventuellement au classement des courriers reçus en retour.

Pour qui n’accorde pas la priorité aux pathologies virales bénigne saisonnières, pourtant financièrement rentables et intellectuellement pas trop denses, La prise en charge globale des patients et la coordination de leurs soins nécessite un minimum d’aménagements. Comment organiser les soins des autres si on ne s’organise pas soi-même?

Alors pour éviter les écueils que sont le renoncement aux soins devant trois heures d’attente dans une salle confinée, l’aggravation inexorable de l’état d’un patient discret et « pas bien du tout » qui attend sagement son tour, ou le pétage de plomb par épuisement du médecin, arriva la consultation sur rendez-vous.

Pour les patients, il a fallu dans un premier temps… prendre rendez-vous, c’est-à-dire prendre contact avec le cabinet pour convenir d’un jour ou une heure.

Le délai d’attente est passé brutalement de 0 jours à 0 jours et quelques, puisqu’il devenait maintenant possible de prévoir un rendez-vous à l’avance.

Comme la médecine n’est pas une science exacte, et comme les patients sont tous uniques avec chacun leur façon d’exprimer les choses et chacun leur problématique, il a été compliqué au début pour le médecin de prévoir à l’avance combien de temps il pouvait consacrer pour chaque patient.

Les modes de calcul sont divers. On peut diviser le temps qu’il passe habituellement en consultation par le nombre de consultations facturées, on obtient une durée d’environ dix-sept minutes. Pas de chance, soixante n’est pas un multiple de dix-sept, alors pour plus de simplicité, on découpe une heures de travail en consultations de quinze ou vingt minutes, c’est selon.

Un autre mode de calcul pourrait être d’estimer la recette journalière attendue, la diviser par vingt-trois, arrondir au nombre entier le plus proche. Ensuite, on prend le nombre d’heures de travail désiré dans la journée, on le divise par le nombre de consultation nécessaires estimées et on case dans le… Ah ben non, ça marche pas.

Le médecin fut satisfait de cette trouvaille.

Il pouvait enfin commencer à maîtriser la durée et l’intensité de son travail. Mais comme la durée calculée du rendez-vous est une moyenne, et que les patients sont tous singuliers, il s’est avéré très vite difficile de tous s’en occuper avec une durée strictement égale. Entre le patient peu loquace qui désire juste renouveler un traitement pas compliqué et surtout fuir le cabinet parce que venir ne l’enchante pas, et la patiente affable qui occupe les lieux avec sa liste de maux qu’elle a préparée pour surtout n’en oublier AUCUN, difficile de tenir le chrono à tous les coups.

Le médecin retrouva un peu de fluidité dans son activité, mais ne put toujours pas se passer de salle d’attente.

Il faut dire que, si beaucoup de patients furent d’emblée conquis à l’idée qu’ils savaient quand ils pouvaient accéder à leur médecin à une demi-heure près, beaucoup eurent des difficultés à se projeter au-delà de la journée:  » On a toujours consulté notre médecin le jour-même, alors sur rendez-vous, on veut bien, mais le jour-même ». Voici comment le renouvellement d’un traitement prescrit pour trois mois ou d’un contraceptif prescrit pour un an est resté une urgence aux yeux des patients: « quand y’en a plus… ben y’en a plus, et il en faut pour demain, donc c’est urgent ».

Il fallut un certain temps pour que tendent à disparaître les « entre-deux » et les « du temps que vous y êtes », mais les stars restent dans les mémoires collectives pendant de longues années.

Le médecin qui avait tenté de mieux s’organiser en s’informatisant, en créant un planning et en le confiant à une secrétaire pour ne pas être interrompu pendant ses consultations restait tout de même le soir un peu amer. Lorsqu’il faisait le bilan de sa journée, il se rendait compte que tout ne fonctionnait pas comme il l’aurait voulu pour travailler.

Le petit bébé de quinze jours, il aurait préféré qu’il ne stationne pas dans la salle d’attente en fin de journée.

La patiente en chimiothérapie aussi, d’autant qu’il fallait appeler son oncologue et qu’il était déjà parti de l’hôpital quand elle est venue. Si elle avait eu son rendez-vous en début de demi-journée, tout irait mieux pour elle.

Le petit écolier dont la mère a appelé pour venir immédiatement chouinait parce qu’il avait encore de la fièvre et mal à l’oreille quand il a été examiné. Une ou deux heure plus tard, avec l’effet du paracétamol, il aurait certainement été calmé et mieux examiné.

Il n’avait prévu que vingt minute pour ce patient qui craquait, et qui avait besoin de plus de temps pour s’exprimer. Il s’est retrouvé encore une fois devant ce dilemme: laisser le patient s’exprimer ou prendre du retard.

Comme pour ce patient qui totalise à lui seul quatre pathologies compliquées: lorsqu’il vient tous les trois mois, il faut toujours au moins une demi-heure pour faire le tour de ses problèmes, gérer le traitement, les examens, organiser les rendez-vous avec les correspondants spécialistes…

Et après tout ça, les appels pour les urgences du jour se rajoutaient en fin de journée. Il voyait les patients après la fermeture de la pharmacie. Alors ceux-ci avaient le choix en sortant: aller à la pharmacie de garde, ou attendre le lendemain. Le plus souvent, ils attendaient le lendemain. Alors à quoi bon faire des consultations en nocturne?

Alors, toujours à l’affut de nouveauté qui puisse améliorer la qualité de sa pratique, le médecin se mit à affiner son planning en fonction des patients qu’il connaissait et des problématiques qu’ils annonçaient. Le métier de secrétaire médicale devint alors de plus en plus technique.

Il devenait logique qu’un frottis qu’il faut faire tous les trois ans puisse être programmé la semaine prochaine à une heure où la secrétaire serait là pour ne pas être dérangé par le téléphone pendant l’acte.

Il devenait normal qu’une vaccination que les enfants doivent recevoir tous les cinq ans soit prévue un matin tranquille pendant les prochaines vacances scolaires, plutôt que ce soir après le boulot, à l’heure du repas, entre deux patients fébriles qui ont eux besoin de venir le jour même.

Ca permet aussi de garder chaque jour des plages disponibles pour les urgences à des heures ou les soins pourront se continuer à la sortie du cabinet.

Mais pour beaucoup de patients, le désarroi fut grand. Tout d’abord, on s’est mis à les questionner sur le motif de leur consultation au moment de la prise de rendez-vous. Ils devaient décider à l’avance qui viendrait. Il devenait difficile de pratiquer le « du temps que vous y êtes j’ai amené le petit », et impossible de tenter l' »entre-deux ».

Ensuite, ils n’étaient plus les seuls à avoir une exigence dans le choix du moment de leur rendez-vous, et celles du médecin ne correspondait pas nécessairement aux leurs. La priorité médicale a commencé à prendre le pas sur la convenance personnelle. A la bourse aux arguments, le « c’est urgent, on part en vacances demain » a subi une dévaluation historique.

En demandant un rendez-vous pour un vaccin, ils se voyaient proposer un délai de plusieurs jours. Un vaccin, c’est vite fait, mais c’est pas urgent, ça peut attendre quelques jours. La réaction des patients a été au départ souvent la même: « pourtant, c’est pas le temps que ça prend! Qu’est-ce que ça va être si on est malade! », « on peut toujours mourir! ». Le rendez-vous pour le vaccin est proposé avec un délai justement pour tenter de garantir l’accès le jour même à ceux qui sont malades ce jour-là.

Alors oui, le délai de consultation pour un acte non urgent a commencé à augmenter, tout simplement pour rationaliser les soins, préserver leur qualité, tamponner la pénurie de médecins qui commence à se faire sentir, et préserver une accessibilité le jour même aux patients qui en ont besoin.
Il est passé de 0 jours à… parfois beaucoup de jours en fonction du motif de consultation et de la disponibilité des protagonistes, car les patients comme les médecins ont des contraintes professionnelles et familiales.

La presse régionale relaye de façon répétée des anecdotes illustrant la difficulté de trouver un médecin le jour même pour des pathologies bénignes, ou l’impression de ne pas pouvoir disposer soi-même d’un médecin selon ses propres exigences, comme ici, alors que la logique de santé publique serait d’appeler au civisme, comme il avait été fait il y a quelques années pour rationaliser l’usage de la visite à domicile.

Mais la presse grand public n’est pas là pour faire de la santé publique ni de l’éducation sanitaire.

L’article des Echos insiste pour faire savoir que ce sont plus les délais de rendez-vous qui sont dissuasifs que les coûts de consultation. Il laisse aussi entrevoir qu’un frein à l’installation de médecins dans certaines spécialités est la difficulté ou l’impossibilité de pratiquer des dépassements d’honoraires qui permettent de couvrir les investissements nécessaires au fonctionnement d’un cabinet.

On peut se demander alors ce que vient faire un article alarmiste sur la perception que les patients ont de la disponibilité de leur médecin dans une revue d’économie et de finances.

Il suffit de se rendre sur le site le lendemain pour y lire un autre article présentant les perspectives que la nouvelle loi de santé et surtout l’instauration du tiers-payant vont apporter aux mutuelles.

Fort de son organisation, son ordinateur et de sa secrétaire, le médecin généraliste un peu idéaliste sur les bords se sent finalement très peu de chose.

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Brève dentaire.

– Allo? Docteur? Je vous appelle parce que le petit a attrapé la diarrhée, sous savez, avec les dents…

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Un médecin, un VRAI!

Mon cabinet est à exactement douze kilomètres de Petitbled.

Petitbled, c’est un village extra.

Son nom vient directement du dialecte latino-occitano-celtique local et est la combinaison de deux mots: « petit » qui signifie « isolé » et « bled », qui dérive de « blédina, blédinae », nom donné autrefois aux céréale destinées aux âges extrêmes de la vie.

Située en bordure d’une rivière, le site de l’actuel Petitbled a montré des signes d’occupation humaine dès le néolithique, pendant l’antiquité et jusqu’au moyen-âge, où le village se développe grâce à la culture céréalière et l’élevage des bovins.

Dans ce village baigné de soleil, vous trouverez, à l’ombre du clocher de son église commencée à l’époque romane et terminée à l’époque gothique (dont la façade a été reprise ensuite en style néo-classique, soit dit en passant), un patrimoine remarquable: un petit château construit au XVIIième siècle (pas arrondissement) sur les sous-bassements d’un autre dont les fondations semblent remonter au XIIième siècle (pas arrondissement), et qui abrite actuellement les bureaux de la mairie.

Les huit cent quatre vingt habitants de ce village mènent une existence paisible, au calme, à une trentaine de kilomètres de l’agitation urbaine.

Ils profitent de l’animation que procurent les seize associations locales, et leurs enfants fréquentent l’école communale qui assure cantine et garderie de huit heures à dix-huit heures trente les jours de classe.

Petitbled s’enorgueillit de son tissu social préservé, avec son auberge, son épicerie, sa boulangerie, son camping ouvert en été, son spectacle son-et-lumières qui met en valeur le patrimoine local, et son médecin.

Le médecin de Petitbled, enfin, celui que l’on nomme « celui d’avant », faisait lui aussi partie du patrimoine local.

Fils unique, il avait pris la succession de son père, ce qui fait que, pendant de nombreuses années, quand on parlait de l’un ou de l’autre, on disait « le-Docteur-le-père » ou « le-Docteur-le-fils ». Ne manquait plus que le Saint Esprit dans cette dynastie.

Le Docteur Celuidavant, appelons-le comme ça, puisque tout le monde le nomme encore comme ça, était donc une figure locale. Les anciens patients en parlent encore avec des trémolos dans dans la voix. Lui, toujours disponible, toujours présent en cas de coup dur, était attentif à ses patients de jour comme de nuit, toute l’année.

Il ne rechignait jamais à se déplacer vers qui l’appelait dans la détresse.

Il avait « un diagnostic sûr », des « traitements efficaces ». En cas d’urgence, il agissait, tout de suite, il ne perdait pas de temps à réfléchir, lui, au moins. On se plait encore à conter le jour où il s’était déplacé au chevet d’un enfant qui souffrait d’un crise d’asthme grave. Tout le village s’en souvient: il a pris directement l’enfant dans sa voiture et l’a conduit lui-même aux urgences où on lui a fait des aérosols pour le sauver. Personne n’avait osé penser que ce rapt brutal et théâtral masquait peut-être un accès de panique face à manque d’équipement minimal dans sa trousse d’urgence.

Car on pardonnait aussi au Docteur Celuidavant, comme à tous les médecins, ses petits défauts. On attendait, chez lui, comme chez tous les médecins. Mais on attendait parce qu’il y avait du monde, parce qu’il était réputé, lui. Son père l’était déjà avant.

Et il avait parfois des sauts d’humeur, mais qui n’en aurait pas, travaillant avec acharnement comme il le faisait? C’est ça, les médecins de campagne, ça travaille beaucoup, alors des fois c’est un peu grande gueule.

On savait aussi son penchant pour la bouteille. Les médecin, c’est connu, tout le monde le sait, ça commence en salle de garde. Personne d’autre qu’eux n’y a jamais mis les pieds, mais tout le monde sait ce qui s’y passe, et on dit qu’il s’en passe, des choses.

Et puis, c’était un rituel. On avait appelé le docteur le soir, dans l’affolement, parce que la grand-mère avait mal à la tête et craignait d’avoir « de la tension » et de « faire un avécé dans la nuit ». C’était une crainte pour beaucoup depuis que la mère du maire, alors très âgée, s’était retrouvée brutalement hémiplégique. La leçon du Docteur Celuidavant sur les risques de l’hypertension artérielle avait trouvé un auditoire. Le Docteur était venu de nuit pour prendre la tension, pour rassurer, on se sentait alors un peu gêné de l’avoir fait sortir la nuit pour finalement pas grand chose, alors, après tout, c’était aussi un ancien copain de classe:

– Vous prendrez bien un verre de blanc, Docteur? Il est tard, vous n’avez pas encore mangé. Pour vous, c’est l’heure de l’apéro!

– Alors oui, merci, pourquoi pas…

De fil en aiguille, de petit verre compensateur en repas entre notables de campagne, le Docteur Celuidavant a acquis une bonne descente quotidienne. Mais ça ne l’empêchait pas de travailler. Et puis, il était toujours aussi disponible, efficace, rassurant, avec ses deux pieds bien ancrés dans le sol.

Il avait une bonne descente, mais personne ne l’avait vu saoul au travail, personne. Tout au plus, il lui arrivait parfois de commencer très en retard la consultation de l’après-midi, après que des patients sont allés demander à sa femme si elle savait où il était.

Mais on peut lui pardonner, après tout, c’est bien connu, les docteurs sont toujours en retard.

Au crépuscule de sa carrière, juste avant son son divorce, au grand dam du maire, son unique fils n’a pas suivi le même chemin. Ce rejeton un peu voyou sur les bords mais à qui on avait pardonné quelques frasques adolescentes grâce à la disponibilité de son toubib de père, avait choisi une toute autre voie. Il n’avait même pas pris la peine de s’inscrire en faculté pour « faire sa médecine », preuve aux yeux de tous de son oisiveté et de son inconséquence. Il a fait un autre métier, construit sa vie ailleurs, et le Docteur Celuidavant, après des recherches infructueuses pour trouver un successeur, s’est résolu un jour à retirer la plaque qui ornait le mur de son imposante maison, et fermer le portail.

Les patients ont commencé à se répartir vers les cabinets alentours. Les médecins de BledPlusGros venaient justement de se grouper à trois pour pouvoir mieux s’organiser, et embaucher une secrétaire à plein temps ainsi qu’une femme de ménage.

Quelques mois plus tard, une aubaine tomba sur Petitbled.

Une « fille du pays », en fait native de Bledàcôté, mais c’est tout comme si elle était d’ici, venait de se marier et de trouver un travail à Petitbled. Le jeune couple cherchait un petit nid douillet pour convoler, prospérer et procréer. Ils démarraient dans la vie, étaient encore sans un sou, et le jeune marié était justement médecin, encore fraîchement diplômé et plein d’avenir.

Ils furent accueillis à bras ouverts par le maire.

Le jeune médecin prospecta quelque peu avant de se décider à s’installer. Les médecins de Bledplusgros venaient tout juste de se grouper, et leur activité était encore peu soutenue, alors même en partageant les charges, il était risqué d’ajouter un quatrième médecin, car la population n’était pas si nombreuse et n’augmentait pas. Les patients de Petitbled étaient encore prêts à se faire soigner sur place, car il leur fallait faire maintenant dix kilomètres aller pour consulter. Alors le jeune médecin, appelons-le Docteur Lautre, puisque c’est comme ça qu’on l’appelle encore, s’est dit que s’installer à Petitbled était une bonne solution pour lui.

Lui qui commençait dans sa vie professionnelle n’avait encore ni épargne ni bien. Il était en train d’essayer de convaincre une banque de lui prêter de l’argent pour acheter une maison ancienne qu’il voulait rénover lui-même, mais la banque lui demandait des garanties, et comme il n’était pas encore installé et n’avait même pas de local, il ne pouvait pas en fournir.

Le Docteur Celuidavant avait son cabinet dans sa maison cossue, et ne tenait pas à avoir à le rouvrir et voir défiler à nouveau les habitants de Petitbled dans son jardin.

Le maire a remué ciel et terre pour trouver une solution, trop heureux qu’un médecin vienne spontanément se poser dans son village, juste un an avant les échéances électorales.

Il a fini par convaincre un vieil agriculteur retraité de lui louer un ancien garage.

Le Docteur Lautre venait d’un autre univers, il se contentait de peu. Avec les moyens du bord, en quelques après-midis de bricolage, il a aménagé une salle d’attente et un petit bureau. L’ensemble était petit et sombre, il fallait descendre quelques marches périlleuses pour accéder, mais faute de grive, on mange des merles. Le lieu n’avait pas le côté cossu de la maison de l’ancien médecin, mais après tout, ça permettait de démarrer à peu de frais en attendant des jours meilleurs.

Et le démarrage se fit bien.

Les patients étaient au rendez-vous, satisfaits d’avoir « leur » médecin de « leur » village. Plus besoin d’aller à Bledplusgros!

Il était bien, ce médecin tout jeune, tout dynamique, tout simple. Rien à voir avec les austères blouses blanches en consultation et vestes à pieds-de-poule en visite du Docteur Celuidavant. Le Docteur Lautre arborait un éternel pull en laine écrue à motifs torsadés au dessus d’un jean usé, mais toujours propre.

Les patients appréciaient sa convivialité, bien qu’il ne fût pas de la région. Mais ils le trouvaient gentils quand même.

Ils ont été cependant surpris au début par de grands changements.

Outre le changement de local et le nouveau style vestimentaire, ils ont du s’habituer à trouver porte close un jour par semaine, et trouvère qu’il devenait de plus en plus difficile de mobiliser le docteur le soir.

Si un petit était fébrile, il n’accourait pas dans l’heure, mais suggérait qu’on lui donne un médicament pour la faire baisser et qu’on le rappelle le lendemain matin.

Si la grand-mère avait mal à la tête et voulait contrôler sa tension, il refusait de le faire le soir même, et demandait de venir le voir le lendemain.

Il était gentil, compétent, mais on lui a vite reproché de ne pas rassurer aussi bien que le Docteur Celuidavant. On s’est mis à le trouver froid et indifférent. Mais on lui pardonnait: il n’était pas d’ici.

Le Docteur Lautre était satisfait de ce démarrage en fanfare.

Il a fini par trouver une vieille bicoque toute usée à refaire, avoir un, puis deux, puis quelques enfants. Ils sont allés grossir les rangs des classes d’école, apportant leur pierre pour justifier les postes d’enseignants de l’école communale.

Les lundis destinés à refaire la maison et s’occuper des enfants se sont rapidement trouvés amputés par les tâches administratives, la comptabilité, le secrétariat. L’épouse du Docteur Lautre, contrairement à celle du Docteur Celuidavant, travaillait ailleurs, et ne pouvait seconder son mari.

Un accord avait été trouvé avec les médecins de BledPlusGros: chacun serait de garde la nuit pour ses patients en semaine, et un tour de garde était institué pour les week-ends.

Le Docteur Lautre fut satisfait au début de son activité de constater qu’il ne serait bloqué chez lui qu’un week-end sur quatre, mais il découvrit à la pratique, avec les réguliers appels tardifs en soirée, qu’il ne pouvait dormir sur ses deux oreilles sans mettre le téléphone sur la table de nuit que trois week-ends par mois.

Entre journées à rallonge, lundis de paperasserie, les appels vespéraux après le coucher des enfants au plus creux de la vie intime du couple, le Docteur Lautre commença à se détacher de ses idéaux dans un premier temps, puis de ses projets, et enfin de sa femme et de ses enfants.

Le couple battit de l’aile, et au bout de cinq ans, sa femme loua une autre maison et s’y installa avec les enfants.

Amer, le Docteur Lautre continua de travailler, sans passion, se demandant souvent ce qu’il faisait seul dans ce trou paumé avec ces gens qui lui paraissaient de plus en plus sollicitants.

Un mardi matin, le maire eut la surprise de trouver sur les escaliers de la mairie un amoncellement de cartons qui contenaient les dossiers médicaux des patients. Il se rendit à l’ancien garage, et trouva porte close, plaque dévissée, sans autre forme de procès.

La surprise fut totale pour tous les habitants: personne n’avait vu arriver le désastre. Ce Docteur, si gentil, si proche des gens… Bon, ok, il était pas d’ici, il était peut-être fragile, ou peut-être qu’il ne s’est pas plu parce c’était pas sa région.

La mairie réunit tous ses efforts pour en attirer un autre.

Il faut dire que les échéances électorales commençaient à s’approcher de nouveau, et le maire qui avait réussi à faire venir un docteur ne tenait pas à être celui qui l’avait laissé partir.

Ils eurent quelques touches, mais le garage en demi-sous-sol, même repeint, semblait freiner les prétendants.

La mairie se décida à libérer un local plus engageant et y faire quelques aménagements pour rendre l’affaire plus alléchante.

Un jeune médecin pointa enfin le bout de son nez.

Remplaçant, déjà expérimenté, déjà papa, désireux de se poser enfin, il fit vite affaire. La mairie lui louait le local qu’il n’avait plus qu’à aménager. Il y rangea les cartons de dossiers, ouvrit tout grand sa porte, et l’aventure recommença.

Ils avaient décidé avec son épouse, une fois presque posés, de « faire construire »: une maison pour leur famille, il ne leur manquait plus que ça pour atteindre le bonheur tel qu’il l’avaient rêvé.

Celui-là, appelons-le Docteur Ledernier, était encore d’un autre style. Point de blouse, point de col roulé, mais des chemises fraîches toujours impeccablement repassées sur un pantalon à pinces sombre, une jolie montre, une veste chic… Le Docteur Ledernier aimait un peu plus le clinquant. Il s’offrit une voiture un peu voyante, dont il rêvait depuis si longtemps, lui qui avait passé son enfance dans un immeuble de banlieue pas très chic de grande ville, et qui avait réussi à atteindre ce métier, à la fierté inépuisable de ses parents.

Les patients en étaient contents, de ce Docteur Ledernier. Ils étaient un peu marris du départ du Docteur Lautre, et semblaient hésiter à s’attacher au nouveau. Il faut dire aussi que le Docteur Ledernier était bien du coin, mais il portait le nom de son grand père venu dans les années d’après-guerre d’un pays lointain pour aider à la reconstruction nationale. Alors, à Petitbled, on ne savait pas trop s’il était d’ici ou pas. D’ailleurs, on jasait parce qu’on ne le voyait pas à la messe, peut-être mangeait-il à un autre râtelier.

On jasait, mais on oubliait que ni le Docteur Lautre ni le Docteur Celuidavant n’y avaient jamais mis les pieds non plus.

Le Docteur Ledernier se mit au travail avec enthousiasme.

Les patients vinrent le tester, puis l’approuver, comme ils avaient fait avec le Docteur Lautre.

Le Docteur Ledernier avait besoin de travailler, il voulait y arriver, faire prospérer son cabinet, faire construire la nouvelle maison, il espérait pouvoir y ajouter une piscine. Pour cela, il fallait en faire, des consultations, et il n’avait pas peur d’en faire, de jour, et pourquoi pas de nuit: sa femme pouvait assurer la garde des enfants pendant ce temps là quoiqu’il arrive.

Il se dit qu’après tout, il pouvait ouvrir tous les jours, même le lundi si son épouse assurait la gestion du domestique.

Les patients étaient ravis. Enfin ils ne se sentaient plus dans l’angoisse à partir du samedi après-midi, quand le cabinet fermait, en se disant que s’il advenait quelque chose dans les deux jours suivants, il faudrait soit appeler le médecin de garde, soit aller à Bledplusgros et avoir recours à un inconnu. Maintenant, le tunnel se résumait au dimanche.

Le Docteur Ledernier ouvrit son cabinet six jours par semaine, et son affaire fonctionna bien.

Les journées s’allongèrent.

Son épouse avait trouvé un travail après la naissance de son troisième enfant, et ils jonglaient l’un et l’autre avec leurs horaires et ceux de l’assistante maternelle pour arriver à coucher tout le monde dans le bon lit le soir. Elle faisait chaque jour le trajet jusqu’à la proche ville. Elle y mangeait le midi avec ses collègues, l’occasion pour elle de reprendre un peu de vie urbaine. La campagne, c’est bucolique, mais c’est calme, et parfois vraiment calme.

Le Docteur Ledernier s’est mis à envisager un moyen de faire évoluer son travail.

Embaucher une secrétaire? Seul, il n’avait pas les reins assez solide.

S’associer? Petitbled n’était pas assez grand pour permettre à deux médecins d’en vivre, même en partageant les charges. Certes, Bledplusgros s’agrandissait depuis quelques années, mais le cabinet de groupe venait de se doter d’un quatrième médecin.

Il décida de maintenir le rythme en attendant que les enfants grandissent. Il verrait plus tard.

Entre l’absence de son mari et les attraits de la vie urbaine, son épouse finit par déserter les lieux en emportant les enfants sous le bras, pour se rendre dans un environnement où les distances à parcourir pour une mère de famille sont plus courtes, et en compagnie d’un homme plus présent.

Le Docteur Ledernier, submergé par la douleur, ne sachant plus inverser le cours des choses continua dans la voie du travail.

Un beau matin, les patients trouvèrent le cabinet fermé, la plaque dévissée, la maison vide.

Son départ ne fut annoncé officiellement qu’une semaine plus tard, quand sa femme appela le maire pour le lui dire.

La chasse au nouveau docteur recommença, à coup d’articles dans la presse locale pour faire part de la raréfaction des cabinets ruraux, de reportages larmoyants diffusés aux heures de grande écoute à la télévision, dont les habitants parlent avec fierté:

– Vous avez vu? C’est même passé au journal!

Mais même avec tout ça, toujours pas de nouveau médecin à se mettre sous la dent.

Les membres du conseil municipal ne manquent pas de caser l’annonce lorsqu’ils viennent consulter pour eux:

– Vous qui êtes de la partie, vous ne connaîtriez pas un médecin qui voudrait venir s’installer chez nous?

Et lorsque je questionne sur le contexte dans lequel les deux derniers sont partis, j’essuie immanquablement cette réponse:

– Non, mais là, on veut un médecin, UN VRAI!

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Brève prioritaire.

– Docteur, il faut absolument que vous me refassiez l’ordonnance de prise de sang que votre associé m’a fait le moi dernier parce que je l’ai perdue. C’est urgent parce qu’on part en vacances après-demain, et c’est important qu’on puisse le faire demain avant de partir: on a loué.

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Histoire du soir, bonsoir.

La rentrée passée, quelques semaines de collectivité, et voici le grand retour des petits dans les cabinets de médecine générale!

Ils ne sont pas toujours motivés pour venir nous voir, alors leurs médecins et leurs parents s’accommodent pour rendre le temps de la consultation le plus agréable ou le moins désagréable possible, c’est selon.

A chaque famille son médecin, et les illustrateurs de livres pour enfant sont là pour aider les petits à apprivoiser ce qui va advenir d’eux.


Histoire du soir, bonsoir.

Mon fauteuil n’est pas si confortable que celui de ce médecin. Il est surtout planqué derrière mon bureau, mais chez moi aussi, retirer ses chaussures est un préalable.

En revanche, je n’accepte pas encore les animaux vivants dans mon bureau, même munis d’un stéthoscope.

Un microscope trône sur le bureau, peut-être pour se donner la possibilité de diagnostiquer des infections à trichomonas directement au cabinet. J’avoue ne pas en être équipée.

Ce médecin grisonnant a affiché son diplôme sur le mur. Personnellement, il m’a fallu dix ans pour réapprivoiser les locaux de la fac et aller chercher le mien.


Histoire du soir, bonsoir.

Emma va chez le Docteur, ou en tous cas est en train de se préparer psychologiquement à y aller en jetant son dévolu sur un mouton avec la mallette offerte par le père Noël en échange de sa sucette en caoutchouc en décembre dernier.

Les sparadraps de couleur, c’est rigolo, mais Maman risque de se lasser de devoir en décoller des meubles et de l’écran de télévision.


Histoire du soir, bonsoir.

Caillou a un médecin compréhensif ou phonophobe, qui préfère l’ausculter dans les bras de sa mère pour éviter les chouinements parasites.

En revanche, en plus d’une alopécie andro-génétique, il semble avoir le don d’entendre clairement à travers les tee-shirts, à moins qu’il n’ait fait le diagnostic de rhinophayngite au coup d’oeil ou son de la toux dès la salle d’attente.

S’il a pesé Caillou, ce sera tout habillé avec le bob et les chaussures.

A noter que Caillou est le seul dont on voie un parent mais pas de Doudou: Maman fait office de Doudou, à moins que ce ne soit l’inverse.


Histoire du soir, bonsoir.

Le Docteur de Léo est, comme disent pudiquement nos politiques, « issu de la diversité », et Léo s’en fiche complètement, il rigole avec lui, il le trouve très sympa.

Ca ne l’empêche visiblement pas son médecin de se donner de bonnes conditions pour palper son ventre: Léo est déshabillé, allongé, détendu.

La Maman de Léo a pensé à lui amener Popi qui le sauve de n’importe quel désarroi, commente, et permet à son médecin de l’examiner dans le calme.


Histoire du soir, bonsoir.

Dora l’exploratrice a tellement bien exploré le cabinet de son médecin traitant qu’elle a réussi à lui chourrer un stéthoscope, et commence le travail elle-même, par dessus son tee-shirt. A noter qu’elle a escaladé la table d’examen sans enlever ses chaussures.

Elle a bien pris le dessus et demande à son médecin de prendre en note sur un carton les caractéristiques de ses bruits du coeur qu’elle lui dicte elle-même. A croire qu’elle s’est trouvé une bonne secrétaire!

A ce stade, on ne voit pas encore si elle a prévu de lui dicter l’ordonnance.


Histoire du soir, bonsoir.

Prune et Léo sont des aficionados de la consultation: même pas peur. Ils s’installent (avec Doudou) sur la table, Léo assis en tailleur, et Prune debout et accoudée, aux premières loges pour voir examiner et éventuellement piquer son frère.

Leur médecin est assise sur un tabouret pour être à leur hauteur, ça donne un peu de connivence, et évite d’avoir le dos moulu en fin de journée.

Contrairement au médecin de Dora, celle de Prune et Léo n’est pas en blouse car elle considère que l’habit ne fait pas le moine, mais s’est attaché ses cheveux: ce qui est obligatoire dans les métiers de bouche est simplement recommandé chez les médecins.


Histoire du soir, bonsoir.

Le médecin de Petit Ours Brun a un collier de perles autour du cou: Elle est bien de sexe féminin.

Même dans les livres pour enfant, il semble qu’elles soient en passe de devenir majoritaires!


Histoire du soir, bonsoir.

Le Docteur Lion qui s’occupe de Chamalo ne fait pas que l’examiner et le peser, il le mesure aussi.

Il vient de faire une formation passionnante sur le dépistage et la prise en charge de l’obésité chez les enfants et les ados, et s’applique à calculer au fur et à mesure les IMC de ses patients et remplir les courbes de croissance en mordillant sa langue.

Il regrette que les budgets alloués à ces formations fondent comme neige au soleil, ne lui permettant bientôt de n’être indemnisé que sur une journée par an.

Il devient supervénère quand les parents oublient les carnets de santé, et grimpe aux rideaux quand ils se justifient en disant: « de toutes façons, le Docteur, il met jamais rien dedans ». Et pour cause…


Histoire du soir, bonsoir.

Bob l’éponge va aller chez le Docteur, il n’y est pas encore. On le voit au lit, et on peut rien qu’à son attitude, diagnostiquer déjà, à son âge, la véritable « grippe d’homme » ou alors une vraie « maladite« : sourcils en accent circonflexe, paupières alourdies, cernes oculaires, coins de lèvres attirés irrésistiblement vers le bas, mais surtout grosse couverture sur le dos et innombrables mouchoirs qui jonchent le lit et bientôt le reste de la pièce.


Histoire du soir, bonsoir.

Le médecin de Petit Lapin Blanc le regarde avec une attitude très satisfaite: pour une fois, il reçoit un lapin qui finalement vient vraiment.


Histoire du soir, bonsoir.

Le médecin de Tchoupi est l’un des rares qui n’exerce pas en blouse: il garde son imperméable.

En réalité, Tchoupi est arrivé alors que son médecin était sur le point de quitter le cabinet, et ce dernier a accepté de le voir devant le regard en détresse de ses parents qui lui ont lâché un « le pédiatre ne peut pas le prendre, et on va quand même pas aller aux urgences à c’t’heure-ci pour ça… ».


Histoire du soir, bonsoir.

Cette patiente anonyme a l’honnêteté de livrer le fond de sa pensée, et de nous montrer ce qui risque d’advenir, même avec un soutien psychologique exercé par sa poupée.

Elle a bien saisi que quand son médecin lui dit « je vais regarder ta gorge », elle ne lui demande pas son avis, elle lui prédit l’avenir. Alors, en attendant, elle essaye avec ses parents de voir si une négociation est encore possible.


Histoire du soir, bonsoir.

Camille a carrément passé la vitesse au-dessus: non contente de jouer avec un Nounours les séquences de l’examen, elle se lance dans l’administration d’une injection à un ours, visiblement pas motivé. Elle semble même y prendre un malin plaisir.

Une brillante carrière s’ouvre peut-être à elle.

L’avenir nous le dira.

Il est clair que quand on est petit, se laisser examiner par un ou une inconnue sur une table, ce n’est pas donné à tous.

Alors comme tous les moyens sont bons pour rendre ce moment le moins déplaisant possible, on peut se dire que pour préparer les petits à venir voir leur médecin, en plus de leur faire baisser la fièvre s’ils en ont, emporter des couches propres, des habits faciles à enlever et le Doudou, on peut simplement leur expliquer ce qui va leur arriver.

Quel que soit l’âge, un peut de lecture, ça ne peut pas faire de mal.

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Brève tâcheronne.

– Ma femme, elle fait les tâches ménagères, et bien moi, je fais les tâches bétonnières.

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Une tasse de thé.

Une tasse de thé.

Un appel pour un enfant fébrile. Une explication sur les médicaments à utiliser pour la fièvre.

Une rage de dents. Un conseil pharmacologique. Un coup de fil au pharmacien de garde, une ordonnance faxée.

Une dame âgée confuse. J’envoie un médecin de garde.

Derrière moi, j’entends des bribes de conversation des permanenciers, de l’autre médecin régulateur, et parfois des bilans des pompiers.

Je te passe un jeune homme qui a un problème dentaire et il voudrait savoir quoi prendre pour se calmer.

Une autre rage de dents. Exploration de la pharmacie familiale, une mine.

Un enfant qui a vomi une fois. Pas de signe de gravité. Quelques consignes de prise en charge et surveillance, la Maman rappellera en cas de problème.

Un homme qui appelle pour son père qui est confus. Il met un temps infini à déchiffrer les noms des médicaments sur les boîtes, et lit parfois plusieurs fois le même nom sans s’en rendre compte.

C'est fou, il y a beaucoup plus de gens qu'on ne croit qui ne maîtrisent pas bien la lecture.

Encore une rage de dents.

Décidément, c'est une soirée à thème!

Une dame âgée en maison de retraite qui s’est blessée en tombant de son lit. Je veux envoyer un médecin, mais il me dit qu’il ne fait pas de points. J’envoie une ambulance.

Un enfant fébrile depuis ce soir, qui va bien. Quelques conseils. Le père est un peu déçu que je n’envoie pas de médecin. Il rappellera en cas de problème.

Un bébé de quinze jours sans fièvre qui pleure sans discontinuer. Une Maman déboussolée. Je ne sais pas. J’envoie un médecin.

C'est vrai qu'avec les tout-petits, surtout quand c'est le premier et que les parents sont inquiets, on a toujours du mal à savoir.
Tiens, celle-là, c'est une douleur thoracique, mais je te la passe quand même à toi, parce qu'à mon avis, c'est psy.

Elle a pas vraiment mal, mais des palpitations. Elle ne sait pas dire si son coeur bat vite ou irrégulier. Elle fait les frais d’un médicament pour le rhume qu’elle a pris sans imaginer qu’il puisse interférer avec le traitement anti-dépresseur qu’elle vient de débuter. Le médecin que j’appelle n’a pas d’ECG. J’envoie la patiente aux urgences. Non, c’était probablement pas QUE psy. Au bout du compte, je ne saurai probablement jamais le fin mot de l’histoire.

Tiens, le commissariat de Granville a besoin de quelqu'un pour une garde-à-vue. C'est qui, sur Granville, ce soir?

Une Maman inquiète pour son fils qui a des boutons.

Ca répond pas, j'ai laissé un mot sur la messagerie. Quand il rappelle, il faut me le passer ou lui dire, c'est le dossier 14548266.

Un homme qui a mal au ventre.

Une jeune fille qui vomit.

Une femme qui est manifestement délirante. Elle me dit juste qu’elle a un cancer du sein et qu’elle prend de la morphine. Elle me donne le nom de son village. Ses propos sont décousus, je n’arrive pas à diriger la conversation. Le médecin de garde ne répond pas. Je laisse un message. Il rappelle. Je lui explique. La femme a laissé une adresse , mais on ne la trouve sur aucune carte. On la rappelle, elle dit être seule et ne sait pas expliquer comment aller chez elle. On cherche dans l’annuaire, elle n’y est pas. Elle ne parvient pas à épeler son nom. La communication coupe.

Et ben on n'est pas arrivés.

Un homme rappelle, il semble avoir les idées claires. Il est avec elle, mais la connait peu. Il semble vouloir partir au plus vite. Je lui passe le médecin de garde pour qu’il la guide.

Je pense à un effet indésirable de son traitement. L’autre régulateur, qui a suivi, redoute une métastase cérébrale de son cancer. On n’en saura probablement rien au bout du compte.

C'est le commissariat qui rappelle, ils n'ont pas de nouvelle du médecin pour la garde-à-vue.

Une résidente d’une maison de retraite qui est tombée de son lit.

Une dame qui a une angine et veut savoir si elle peut prendre deux anti-inflammatoires en même temps.

Réessaye, et regarde dans l'annuaire si on a son téléphone au domicile.

Un enfant qui a mal à la tête. Il a de la fièvre, tout simplement.

On a trouvé même nom même prénom, on espère que c'est lui. En même temps, il y a plein de gens qui s'appellent comme ça, ici. Ca répond pas, je laisse un message, en disant de nous rappeler si c'est pas le docteur.

Un homme qui a très mal au ventre depuis vingt minutes. Il reconnait une colique néphrétique, il en a eu une l’an passé.

Ca répond pas. Qu'est-ce qu'on fait?
On appelle le cadre de garde. On doit le signaler. En plus, il est réquisitionné. Et puis les flics s'impatientent.
Oh! Les flics...

Les médecins de Granville n’assurent plus les gardes, alors le préfet les réquisitionne.

Les ruraux sont organisés, les urbains s’en remettent à S.O.S Médecins. Les ruraux assurent toutes les nuits et les jours fériés, et regardent avec mépris les urbains qui ne se lèvent jamais la nuit. Les urbains ne plient pas, Ils ne veulent plus « se taper les garde-à-vues et les mecs bourrés ». C’est vrai que les mecs bourrés dans les champs dérangent moins, et les garde-à-vue, à la campagne…

Un homme fébrile et qui tousse.

Une dame qui a mal à la gorge.

C'est les flics, ils rappellent. Ils proposent d'aller chercher le gars chez lui.
Je ne sais pas si on peut.
Nan, mais ils sont partis, ils vont à l'adresse qu'ils ont trouvé.
Boah, on verra bien.

Un homme qui est tombé dans les escaliers. Il n’arrive pas à se relever.

Un enfant fébrile. Il a vu un médecin généraliste il y a deux jours, un pédiatre hier, sa mère l’a amené aux urgences ce matin. Elle veut qu’il soit encore vu.

C'est piégeux, ces histoires. Tu sais jamais si c'est la mère qui flippe, ou si le gosse couve une merdouille.

Un autre enfant fébrile. Sa mère hésite entre deux médicaments.

Une femme qui a une question à poser pour son allaitement.

Un homme dont la fille vomit partout.

C'est les flics qui rappellent, ils sont sur place, et c'est bien le domicile du médecin de garde.

Un enfant qui a de l’urticaire.

Bon, le toubib, il peut pas y aller, il faut trouver une autre solution.
Non mais il est réquisitionné, là!
Oui, mais les flics, ils disent qu'il est pas en état, t'as qu'à refiler le truc à SOS.

Une femme qui a la diarrhée.

Une femme constipée.

Ah ben ça fait une bonne moyenne!

Un homme qui a mal au dos depuis quinze jour, et qui avoue être certain d’avoir un médecin disponible à cette heure-là.

Une ado qui s’est blessée en chahutant à l’internat. La surveillante ne trouve pas les fiches sanitaires et commence par dire qu’elle est habilitée à l’emmener nulle part.

Les flics rappellent. Ils veulent savoir ce qu'ils font avec le toubib.
Ils le laissent. Puisqu'il ne veut pas se déplacer.

Un enfant qui est tombé de son lit superposé et qui pleure.

Ils insistent, ils disent qu'il est alcoolisé et dépressif.
Ok. Bon, ben ils le laissent chez lui, on va essayer de se démerder. Ca va être galère, mais bon, c'est pas la première fois.

Une femme qui appelle pour son mari qui a un cancer et de la fièvre. Il est allé aux urgences dans le département d’à côté cet après-midi, il a refusé l’hospitalisation et signé une décharge. il vient de rentrer chez lui, se sent très mal et voudrait être hospitalisé maintenant là où il est suivi.

Un enfant qui a la diarrhée.

Une petite fille qui a de la fièvre et « ne dort plus », mais là… elle dort.

C'est les flics qui rappellent pour savoir ce qu'ils doivent faire.
Ben ils se barrent, ils couchent le gars sur le côté s'il dort et ils retournent au commissariat.

Une ado qui a mal au ventre.

un enfant qui fait de l’asthme.

Non, mais ils veulent pas partir. Ils disent que le gars est suicidaire.
Il est seul?
Oui. Il dit qu'il en a marre du boulot, que tout le fait chier, sa femme, apparemment, elle passe de temps en temps, elle s'est barrée, et les flics disent qu'il veut sauter par la fenêtre. ils demandent s'ils doivent l'emmener au CHP.
Il parle de se jeter par la fenêtre?
Ils me disent qu'il a voulu essayer. Je leur dis quoi?
Passe-les moi.

Une femme enceinte qui a de l’urticaire.

Un enfant qui a mal à l’oreille malgré les médicaments. Je l’entends hurler dans le téléphone.

Bon ben ouais, je leur ai dit de l'emmener aux urgences de l'hôpital psychiatrique. C'est quoi, déjà, le numéro? je vais les prévenir, quand même.

Une femme qui tousse et qui n’arrive pas à dormir à cause de son nez bouché.

Un homme qui a mal au ventre et de la fièvre.

Je croise sur mon tableau le nom du médecin de garde sur Granville ce soir-là: je ne le connais pas.

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Brève décorative.

Marmaille me montre des ecchymoses sur ses genoux:

– Regarde, Maman, j’ai des gommettes, là!

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L’infection urinaire dont vous êtes l’héroïne.

Vous vous sentez fatiguée depuis deux jours, et en vous réveillant ce matin, vous avez mal au ventre. Vous allez aux toilettes, et vous ressentez une brûlure intense au moment où vous finissez d’uriner.

C’est une sensation jusqu’ici inconnue. Vous ne savez pas trop ce qui vous arrive, mais comme c’est vraiment inhabituel, vous vous inquiétez.

Si vous cherchez sur Internet ce que ça peut bien être, allez en 1.

Si vous appelez votre collègue de bureau qui vous parle tout le temps de ses maladies et de sa santé, allez en 2.

Si vous décidez de passer à la pharmacie entre midi et deux pour avoir un conseil, allez en 3.

Si vous décidez de consulter votre médecin traitant, allez en 4.

1.

Vous tapez « brûlures en faisant pipi » sur Google, et vous tombez sur plein de forums. Ce qui vous rassure, c’est que, vu le nombre, ça doit être un truc fréquent. En revanche, vous avez du mal à suivre les conversations à cause des encarts de pub, et on y parle beaucoup de vagin. Il est clair que ce n’est pas là que vous avez mal.

Vous essayez de taper « brûlures urinaires », et ça vous amène vite sur une page de DoctiMachin, le site dont votre collègue vous parle souvent.

Le truc à lire sur Doctimachin est titré « Les infections urinaires », mais il y a écrit juste sous le titre « article sponsorisé: brossage des dents, ayez les bons gestes! ». Vous avec un sérieux doute sur un lien éventuel entre les deux titres.

La page sur les infections urinaires est superlongue, il y a des mots soulignés avec des liens vers des autres pages tout aussi longues. Il y a pas marqué « cancer » sur la page c’est déjà ça, mais ils parlent pas mal des personnes âgées, et vous avez vu le mot « septicémie ». Certains mots, comme « prostatite » ou « quinolones » ne vous parlent pas du tout.

Au final, vous ne savez pas si c’est grave ou pas, mais ça correspond bien à quelque chose.

Comme ça vous a inquiétée, vous vous dites qu’il vaut mieux avoir des précisions de quelqu’un qui s’y connait mieux que vous.

Si vous appelez votre collègue de bureau qui vous parle tout le temps de maladies, allez en 2.

Si vous décidez de passer à la pharmacie entre midi et deux pour avoir un conseil, allez en 3.

Si vous décidez de consulter votre médecin traitant, allez en 4.

2.

Vous appelez Laurette qui prête immédiatement une oreille attentive à vos propos. Les maladies, ça la connait. Vous pouvez suivre avec elle un épisode de Docteur House ou de Greys Anatomy, elle saura tout vous expliquer dans les moindre détails. Elle vous l’a dit elle-même: « en cholestérol, je m’y connais: mon père a fait un infarctus ».

Vous lui expliquez que ça vous brûle quand ou urinez, et elle vous répond: « cherche pas, t’as une cystite, je sais ce que c’est, j’en fais sans arrêt ».

Elle vous explique qu’elle en a tellement souvent que son médecin traitant lui laisse chaque fois une ordonnance pour un traitement d’avance, comme ça, elle peut se traiter sans avoir à consulter. Elle a même réussi une fois à s’en faire avancer un par le pharmacien. Elle vous propose d’en prendre un, puisqu’elle l’a dans son sac à main. Vous hésitez un moment, mais elle insiste, en disant que « les pharmaciens, ils les vendent pas comme ça,c’est sur ordonnance, mais moi, mon docteur, il me connait bien, on est presque copains, enfin c’est quasi-comme-si, et quand je l’appelle, il me la fait ».

Vous êtes gênée, car vous n’avez pas la certitude de pouvoir lui rendre le service qu’elle propose de vous offrir. Elle ajoute « t’en fais pas, c’est sur ordonnance, c’est remboursé ».

Si vous acceptez de prendre son traitement, allez en 5.

Si vous décidez de passer à la pharmacie entre midi et deux pour avoir un conseil, allez en 3.

Si vous décidez de consulter votre médecin traitant, allez en 4.

3.

Vous avez le choix entre deux pharmacies.

Prenez une pièce de monnaie et jetez-la en l’air.

Pile, allez en 6.

Face, allez en 7.

4.

Vous allez au cabinet médical pour prendre un rendez-vous. La secrétaire vous indique que votre médecin traitant, le Dr. Hamster, ne peut pas vous prendre dans la journée, et vous propose un RDV avec lui le lendemain. Vous lui expliquer que c’est urgent, et elle vous propose un rendez-vous dans une heure trente avec son associé le Dr. Padici.

Vous insistez, et demandant à être « prise entre deux » par le Dr. Hamster.

La secrétaire vous répond que la consultation « entre deux » n’est pas une vraie consultation, et que dans l’urgence, on ne choisit pas toujours son médecin. Elle ajoute que le Dr. Padici a les même compétence que son associé, et qu’il a accès au même dossier.

A ce moment, le Dr. Hamster sort de son bureau, et la secrétaire vous demande: « alors, vous décidez quoi? ».

Si vous vous jetez sur le Dr. Hamster à la sortie de son bureau pour mendier une consultation sur le seuil de la porte en lui faisant des yeux de cocker, allez en 8.

Si vous acceptez d’attendre une heure et demie pour être reçue par le Dr. Padici, allez en 9.

Si vous considérez qu’une heure trente, c’est trop long pour être reçue, vous claquez la porte en maudissant les déserts médicaux et partez aux urgences. Allez en 10.

5.

Finalement, sur les conseils de votre entourage, vous avez bu deux litres d’eau et uriné presque autant, et les brûlures se calment.

Vous vous sentez tout de même très fatiguée, et avez toujours un peu mal au ventre.

Vous prenez un paracétamol et une tisane avant d’aller au lit, en vous disant qu’une bonne nuit là-dessus devrait finir d’achever le problème.

Vous passez une nuit pourrie, vous avez mal partout et votre lit est trempé.

Vous vous sentez très fatiguée le matin, avec un mal de ventre plus intense et les brûlures reprennent de plus belle.

.En vous levant, vous voyez des points blancs partout et vous vous affalez sur votre lit en attendant que ça passe.

Vous tremblez, et vous parvenez à ramper jusqu’au canapé pour attraper votre téléphone.

Vous appelez le cabinet médical en expliquant tout. La secrétaire demande si vous avez de la fièvre, vous dites que vous êtes presque tombée dans les pommes. Vous demandez à ce que le médecin passe chez vous.

La secrétaire vous explique que c’est possible, mais en fin d’après-midi, et qui vous ne vous sentez vraiment pas bien, il vaut peut-être mieux que quelqu’un de votre entourage vous conduise au cabinet, où on peut vous recevoir une heure plus tard.

Si vous vous faites conduire par votre mari au cabinet, allez en 14.

Si vous vous faites conduire par votre mari aux urgences, allez en 15.

6.

Vous occupez les quelques minutes à attendre votre tour en détaillant les présentoirs. Vous y prenez une crème hydratante pour les mains, et deux boîtes de paracétamol, en pensant que justement, il ne vous en restait plus qu’un seul comprimé à la maison.

Votre tour arrive, et un préparateur vous reçoit aimablement. Il scanne vos boîtes, et vous demande s’il vous fallait autre chose.

Vous lui dites que vous avez des brûlures en urinant depuis ce matin.

Il vous rassure: « j’ai ce qu’il vous faut ». Il disparait dans la réserve, revient avec une boîte de comprimés: « c’est à base de plantes, de la canneberge, vous avez peut-être entendu parler du cranberry, et bien la canneberge, c’est le nom de la même plante en Français. Il faut en prendre un matin et soir pour éviter les cystites ».

Vous êtes satisfaite et rassurée, ça n’avait l’air pas si compliqué que ça, finalement, votre affaire. Vous payez, prenez votre sachet de médicaments et rentrez chez vous pour commencer à les prendre.

Allez en 5.

7.

Vous occupez les quelques minutes à attendre votre tour en détaillant les présentoirs. Vous y prenez une crème hydratante pour les mains, et deux boîtes de paracétamol, en pensant que justement, il ne vous en restait plus qu’un seul comprimé à la maison.

Votre tour arrive, et un préparateur vous reçoit aimablement. Il scanne vos boîtes, et vous demande s’il vous fallait autre chose.

Vous lui dites que vous avez des brûlures en urinant depuis ce matin.

Il vous demande si c’est la première fois, et vous lui dites que oui.

Il vous demande si vous avez eu de la fièvre, et vous lui dites que vous pensez que non, que vous le sentiriez.

Il vous demande si vous l’avez contrôlée, et vous lui dites que vous n’en avez jamais, de toutes façons. Vous avez l’impression qu’il va essayer de vous vendre en plus un thermomètre.

Le préparateur arrête là la discussion sur la fièvre, et vous dit que vous avez probablement une infection urinaire, et qu’il ne peut pas vous vendre un traitement adéquat sans ordonnance du médecin.

Il vous conseille d’en consulter un le jour même.

Vous vous rendez au cabinet médical de ce pas.

Allez en 4.

8.

Vous arrivez à capturer le regard du Dr. Hamster avant qu’il ne mette la main sur la poignée de la porte de la salle d’attente.

Vous lui expliquez que vous, ça va aller vite, que c’est juste pour une ordonnance pour une infection urinaire. Il vous propose de prendre rendez-vous en regardant la secrétaire, mais vous lui dites que la secrétaire ne veut pas vous donner un rendez-vous avec lui aujourd’hui, et que vous ne pouvez VRAIMENT pas attendre, et que de toutes façons, il n’y en a pas pour longtemps, parce que vous savez déjà ce que vous avez et qu’il vous faut juste une ordonnance.

Vous lui dites que vous avez des brûlures en urinant depuis ce matin.

Il vous dit que ça doit être une cystite.

Vous lui dites que oui, exactement, vous en êtes certaine.

Il vous demande si vous avez eu de la fièvre.

Vous vous mettez la main sur le front en disant que bien sûr que non, vous le sentiriez, et, de toutes façons, vous en avez pratiquement jamais.

Il soupire en disant que bon, il est overbooké, en même temps, revenir demain pour ça… Il regarde son planning, et la secrétaire lui dit que demain, c’est possible, mais c’est déjà bien chargé. Il grogne, et vous dit que bon, allez, il va vous faire une ordonnance pour un traitement à prendre en une fois, juste pour vous dépanner.

Allez en 5.

9.

Vous êtes trop fatiguée pour rentrer chez vous et revenir. Vous restez en salle d’attente, et feuilletez des Paris-Match d’il y a trois ans.

Vous voyez les autres patients arriver et être reçus sous votre nez. Vous ressentez des bouffées de haine envers ces patients âgés qui viennent tour à tour consulter le Dr. Hamster, votre médecin traitant à vous, alors que vous avez mal au ventre et que vous en êtes réduite à attendre pour voir son associé. Ils ont le temps eux, et n’ont pas l’air à l’agonie.

Arrive enfin votre tour.

Vous entrez dans le bureau du Dr. Padici. Celui-ci prend quelques instants pour lire votre dossier, et vous vous dites que le Dr. Hamster, au moins, il n’a pas besoin de le faire parce qu’il vous connait bien, lui.

Vous racontez votre histoire, expliquez vos douleurs.

Le Dr. Padici vous demande si vous savez si vous avez eu de la fièvre.

Vous vous dites que, décidément, chez une obsession, chez ces gens-là, et vous lui dites que non.

Il vous demande si vous l’avez contrôlée.

Agacée car vous avez l’impression qu’il vous prend pour une truffe, vous vous dites que le Dr. Hamster au moins, il est moins condescendant. Vous répondez que non, que vous n’avez pas besoin de le faire, parce que vous vous connaissez bien, et vous savez quand vous avez de la fièvre.

En vous examinant, le Dr. Padici vous glisse un thermomètre sous le bras, et vous vous dites qu’il ne vous fait même pas confiance.

A la fin de l’examen, le Dr. Padici vous explique que vous avez une infection urinaire, mais que vous avez de la fièvre. Vous lui signifiez votre étonnement, car vous vous sentez fatiguée, mais vous n’avez pas de courbature, et il vous explique que les sensations sont une chose, et la température corporelle une autre. Il prend un air docte pour vous asséner que seul le thermomètre est habilité à dire si vous en avez ou pas, et vous vous rappelez à ce moment-là pourquoi vous allez habituellement chez le Dr. Hamster.

Il vous explique que l’infection se situe dans un rein, et que cela nécessite de faire quelques examens et un traitement antibiotique plus long que pour une simple cystite, parce qu’il y a un risque de complication.

Il vous envoie aux toilette avec un petit flacon stérile, pour que vous y uriniez.

Lorsque vous lui rapportez, il verse une partie des urines sur une bandelette, ferme le reste du flacon, et le met dans une pochette en plastique en vous expliquant que le laboratoire passera le chercher en fin de matinée.

Il attend quelques minutes en regardant la bandelette, puis vous dit que ça confirme le diagnostic de pyélonéphrite.

Il vous fait une ordonnance pour un traitement, pour une échographie, et vous donne un autre rendez-vous pour venir le voir trois jours plus tard avec les résultats des examens.

Allez en 11.

10.

Vous passez l’entrée des urgences où des groupes de personnes discutent en fumant, et vous vous dirigez vers le guichet. deux personnes font la queue devant vous, sagement postées au-delà de la bande rouge tracée sur le sol: « seuil de confidentialité ».

Vous patientez debout, et votre ventre vous fait souffrir.

Vous aimeriez vous asseoir, mais vous craignez de perdre votre tour.

Vous sentez des gouttes de sueur perler dans votre dos quand vient le moment de vous enregistrer.

On vous demande votre carte VITALE, ça, vous l’aviez anticipé, mais aussi votre carte de mutuelle, une pièce d’identité, votre adresse, un tas de renseignements. Vous fouillez dans votre sac trop grand pour le rebord du comptoir, agacée, et gênée de faire attendre les autres personnes qui stagnent derrière la ligne rouge.

Lorsque tout est finit, l’agent d’accueil vous propose de vous asseoir, et vous avertit: « il y a environ trois heures d’attente, après, vous savez, c’est pas vraiment prévisible ».

Vous vous jetez sur un siège, vous vous installer les épaules en arrière, la tête contre le mur, et vous somnolez, bercée par la brouhaha ambiant, en attendant votre tour.

Si le courage d’attendre vous manque, vous décidez de rentrer chez vous. Allez en 5.

Si vous patientez, jetez en l’air une pièce de monnaie.

Pile, allez en 12.

Face, allez en 13.

11.

Trois jours plus tard, vous retournez voir le Dr. Padici comme il vous l’a demandé. Vous avez amené les résultats de l’analyse d’urine et l’échographie que vous êtes allée faire la veille.

Vous vous sentez moins fatiguée, et les brûlures ont disparu.

Le Dr. Padici vous explique que le diagnostic était le bon, qu’il n’y a pas de complication et que le traitement est adapté.

Il vous donne une ordonnance avec le reste du traitement, en vous conseillant de bien le prendre jusqu’au bout.

12.

Vous êtes reçue par une jeune médecin, ou plutôt une étudiante. Vous ne savez pas trop. Elle est en blouse blanche avec de longs cheveux tirés en arrière. Des poches de sa blouse trop grande dépassent d’un côté un stéthoscope et un marteau, de l’autre un livre très épais qui gonfle toute la poche à lui tout seul. Vous n’arrivez pas à lire de nom sur le badge. Vous parvenez juste à déchiffrer le mot « externe ».

Elle vous pose gauchement quelques questions sur votre mal de ventre: « Ca pique? Ca tord? Ca brûle?Ca pince? Ca fait mal où? », puis s’embrouille un peu dans ses questions. Elle vous examine, et vous fait un peu mal en appuyant sur votre ventre, puis s’excuse.

Une infirmière vient, vous envoie uriner dans un flacon, puis, à votre retour, s’empare de vous pour vous faire une prise de sang et vous poser une perfusion.

Vous attendez un certain temps, que vous ne pouvez pas quantifier, isolée que vous êtes dans votre box.

Soudain, vous voyez arriver un jeune homme en blouse, avec un stéthoscope cette fois autour du cou. Il se présente comme l’interne du service. Il vous pose les mêmes questions que l’externe, en relisant le dossier que l’externe remplissait pendant que vous lui parliez.

Il vous examine à son tour, en appuyant bien plus fermement sur votre ventre. Vous n’osez pas protester.

Il vous explique que vous avez certainement une infection rénale parce que vous avez de la fièvre.

Vous lui expliquez que vous ne pensez pas en avoir. Il vous brandit le dossier en vous disant: « mais l’infirmière vous l’a prise, et vous avez trente huit cinq ».

Il vous explique qu’il va « vous garder », mais qu’il va falloir faire quelques examens avant de monter dans un service.

Un brancardier vient vous chercher un temps plus tard, vous emmène faire une échographie, puis vous ramène dans votre box.

Un peu plus tard, il vous emmène stationner devant le service de radiologie. On vous fait une radiographie du ventre, et on vous ramène dans votre box.

Lorsque vous vous dites qu’il commence à faire faim, on revient vous chercher pour aller faire un scanner. Le produit de contraste que l’on vous injecte chauffe brutalement toutes vos articulations en se dispersant dans votre organisme. Vous êtes achevée par la faim, la fatigue et cette sensation désagréable jusque là inconnue.

De retour dans votre box, vous somnolez sur votre brancard en attendant qu’il se passe quelque chose.

Vous êtes tirée de votre torpeur par un courant d’agitation et des éclats de voix devant votre box. Vous finissez par comprendre que le responsable du service était sorti avec un truc dont vous ne comprenez pas de quoi il s’agit, ça doit être SNUR ou SMUR ou quelque chose d’approchant. Il vient de rentrer, et visiblement, l’interne rend compte de ce qui s’est passé en son absence.

Vous les entendez palabrer de longues minutes, et finalement, ils entrent tous les deux dans votre box.

Le médecin plus âgé vous explique que vous n’avez pas de complication, que c’est pas la peine que vous restiez. Il va vous faire enlever la perfusion, vous faire rendre vos vêtements, et vous donner un traitement à prendre chez vous. Il vous recommande d’aller vois votre médecin traitant trois jours plus tard avec les papiers qu’il vous remet et le résultat de l’échographie.

Il sort du box en disant à l’interne « Je t’expliquerai quand on aura cinq minutes, mais là, c’était pas la peine de faire tout ça, en plus, on est à ouec, on n’a plus qu’un lit de femme en gériatrie, là! ».

Vous sortez épuisée et affamée, et il fait nuit. Vous rentrez chez vous tant bien que mal, et vous écroulez sur votre lit.

Allez en 11.

13.

Vous êtes reçue par un médecin assez âgé.

Vous avez l’impression d’évoluer dans une ruche. Vous voyez du monde circuler en tous sens dans les couloirs. Une infirmière entre, et le médecin lui demande: « Bon, allez, il faut qu’on avance, là, tiens, tu peux lui prendre les constantes? ».

L’infirmière vous glisse un thermomètre sous un bras et vous enserre l’autre dans un tensiomètre.

Il vous pose des questions de façon un peu directive, mais claire. Le temps qu’il s’occupe de vous, vous avez vu entrer et sortir tour à tour quatre jeunes médecins différents qui ont chacun demandé à le voir après pour « voir ce qu’on fait, là ». Le médecin leur a répondu à chacun tout en continuant à remplir votre dossier.

Il vous examine rapidement, et vous papouille le ventre dans toutes les directions.

Il vous explique que vous avez une infection du rein, et qu’il va vous prescrire des médicaments pour que ça s’arrange. Il vous demande avant toute chose d’attendre que l’infirmière revienne pour vous faire une prise de sang et une analyse d’urine, et que vous allez partir ensuite avec une ordonnance pour le traitement, et une autre pour une échographie que vous ferez en ville. Il vous conseille d’aller voir votre médecin traitant trois jour plus tard avec les résultats des examens.

vous rentrez chez vous et vous écroulez dans votre lit.

Allez en 11.

14.

En entrant dans le bureau du médecin, vous ne vous sentez vraiment pas bien. Les petits points blancs envahissent de nouveau votre champ visuel, vous avez l’impression de partir. Votre mari et le médecin vous empoignent, et vous vous retrouvez allongée sur la table d’examen.

Vous claquez des dents pendant que le médecin vous examine.

Il vous pose des questions, vous répondez au fur et à mesure. Vous luis expliquez: fatigue, mal au ventre, brûlures, malaise.

Il vous explique que vous avez une infection importante, que vous ne la supportez pas bien, et qu’il est plus prudent de vous faire hospitaliser.

Il vous demande si vous avec pris des médicaments.

Si vous avez pris le traitement proposé par Laurette, ou celui prescrit par le Dr. Hamster, allez en 17.

Si vous n’avez pris que du paracétamol, allez en 18

15.

Votre mari vous emmène aux urgences. Vous vous asseyez sur une des chaises de la salle d’attente pendant qu’il fait la queue pour vous enregistrer. Vous somnolez, vous avez froid et vous mettez à trembler par moment. Régulièrement, votre mari se lève, et essaie de glisser un oeil dans le service, voir un pied dans la porte d’entrée pour accélérer les choses, car il s’inquiète pour vous, mais il essuie des grognements réprobateurs émis par différents individus en blouse qui circulent sous son nez.

Trois heures plus tard, quelqu’un avec une blouse vient pour vous installer sur un brancard dans un box. Une infirmière vous fait une prise de sang et vous pose une perfusion, pendant que votre mari répond aux questions d’une jeune femme.

L’infirmière laisse un flacon sur une table, et vous dit de l’appeler quand vous aurez envie de faire pipi, puis disparait avec la jeune femme.

Vous somnolez.

Vous appelez l’infirmière qui vous aide à faire pipi dans le flacon, puis vous vous rallongez sur le brancard et fermez les yeux.

La jeune femme vient vous dire que vous allez être hospitalisée, mais qu’il faut attendre qu’elle reçoive les résultats des analyses et qu’elle trouve une place. En attendant, vous allez passer la nuit aux lits-porte.

Vous vous rendormez.

Vous êtes sortie de votre sommeil par votre mari qui vous remue une épaule, en vous disant que le Docteur veut savoir si vous avez pris des médicaments.

Si vous avez pris le traitement proposé par Laurette ou celui prescrit par le Dr. Hamster, allez en 19.

Si vous n’avez pris que du paracétamol ou de la canneberge, allez en 20.

16.

Votre mari vous emmène aux urgences. Vous vous asseyez sur une des chaises de la salle d’attente pendant qu’il fait la queue pour vous enregistrer. Vous somnolez, vous avez froid et vous mettez à trembler par moment. Régulièrement, votre mari se lève, et essaie de glisser un oeil dans le service, voir un pied dans la porte d’entrée pour accélérer les choses, car il s’inquiète pour vous. Il essuie à chaque fois des grognements réprobateurs émis par différents individus en blouse qui circulent sous son nez.

Trois heures plus tard, quelqu’un vient pour vous installer sur un brancard dans un box. Une infirmière vous fait une prise de sang et vous pose une perfusion, pendant que votre mari répond aux questions d’une jeune femme.

Il insiste sur le fait qu’il a laissé un courrier à l’entrée, et que le médecin qui vous envoie à joint personnellement un urologue de l’établissement.

L’infirmière laisse un flacon sur une table, et vous dit de l’appeler quand vous aurez envie de faire pipi, puis disparait avec la jeune femme.

La jeune femme revient avec un médecin plus âgé qu’elle, avec à la main la lettre du Dr. Padici. Ils vous expliquent que « l’urologue va passer vous voir ».

Effectivement, un temps plus tard, un médecin vient vous voir, vous repose les mêmes question en lisant le dossier, puis le ferme en s’adressant à l’infirmière et à la jeune femme: « Bon, ben elle monte ».

L’infirmière groupe les papiers dans une pochette qu’elle pose sur vos pieds, et un brancardier vous emporte dans les couloirs vers une chambre.

Allez en 20.

17.

Vous sentez surgir une pointe d’énervement dans l’attitude du médecin: « Rha mais mince, on vous a donné ça comme ça? Personne ne vous a demandé de prendre votre température avant? »

Vous bafouillez que non, ou que oui, vous savez plus, et que vous ne pensiez pas en avoir, et que vous ne savez plus trop.

Vous le voyez s’emporter: « Mais vingtdieux c’est quand même pas compliqué de se mettre un thermomètre sous le bras! On perd un temps phénoménal à cause de ces conneries, alors que tout le monde peut le faire! ».

Vous essayez vaguement de vous justifier, mais il vous assène: « à cause de ça, on aura beau faire des analyses d’urine, on risque de ne pas pouvoir chopper le germe qui cause l’infection, et ça va être galère pour trouver le bon traitement ».

Vous vous détachez de ce qu’il dit, vous êtes fatiguée, vous avez mal partout, et vous aimeriez que les choses avancent pour aller mieux.

Allez en 18.

18.

Le Dr. Padici prend son téléphone et appelle un urologue. Il doit le connaître, car il le tutoie. Il parle de vous en quelques mots qui vous échappent. Il parlemente, il a l’air de négocier, on dirait presque une discussion de marchands de tapis.

Il raccroche, et vous explique que l’urologue demande à ce que vous passiez par les urgences pour faire les examens, mais qu’il a « bloqué un lit » pour vous dans le service.

Il tape une lettre pour vous, et vous demande de la présenter aux urgences en vous y enregistrant.

Il vous conseille de vous y rendre maintenant.

Allez en 16.

19.

Vous sentez surgir une pointe d’énervement dans l’attitude du médecin: « Rha mais mince, on vous a donné ça comme ça? Personne ne vous a demandé de prendre votre température? »

Vous bafouillez que non, ou que oui, vous savez plus, et que vous ne pensiez pas en avoir, et que vous ne savez plus trop.

Vous le voyez s’emporter: « Mais Bon sang de bonsoir, c’est quand même pas compliqué de se mettre un thermomètre sous le bras! On perd un temps phénoménal à cause de ces conneries, alors que tout le monde peut le faire! Ils nous gonflent à jamais vouloir le faire! ».

Il s’adresse à vous: « A cause de ça, Madame, on pourra probablement pas identifier le germe qui cause l’infection, et ça risque d’être compliqué pour trouver un traitement vraiment adapté ». Et il ajoute d’un ton un peu moralisateur: « A prendre des antibios comme ça sans vérifier, vous voyez, Madame, ça peut être dangereux, vous vous rendez pas compte, tiens! ».

Et il s’éloigne en continuant à râler, vous percevez même ce que vous pensez être un juron.

Vous vous détachez de ce qu’il dit, vous êtes fatiguée, vous avez mal partout, et vous aimeriez que les choses avancent pour aller mieux.

Il part en grommelant.

Un brancardier arrive, et vous emmène dans un autre service à la porte duquel il est écrit « lits-porte ». On vous installe dans un autre box, et vous y passez la nuit avec vos courbatures et vos frissons, bercée par les va-et-viens, les appels d’une dame âgée pas loin de vous, et les échos des vomissements de l’homme du box d’à côté.

Le lendemain en fin de matinée, un autre brancardier vient vous chercher.

Allez en 20.

20.

Vous êtes enfin installée dans une chambre, vous vous dites que ça devrait bientôt commencer à aller mieux, et vous espérez que cette infection sera bien la première et la dernière.

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Brève galénique.

– Et le paracétamol, vous me le donnez comment, Docteur?

– Vous le préférez pas trop cuit? Comme ça, ça vous ira?

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Encore un machin…

Parmi tous les jeunes qui sont venus me voir hier motivés par l’obtention d’un certificat de « non contre-indication à la pratique sportive », un est venu avec une requête particulière.

Comme beaucoup de mes semblables, je déteste le raz-de-marée de consultations pseudo-urgentes du mois de septembre, avec son cortège de pinaillage sur les priorités, les rendez-vous, les libellés des certificats: me voilà prise en faute parce que je refuse une consultation en nocturne une veille de championnat, parce que je n’ai pas écrit « yoseikan budo » sans faire de faute d’orthographe, parce que j’ai oublié d’écrire « en compétition » après « non contre-indication au baby-judo ».

Les patients ne sont pas les seuls responsables de cette désorganisation temporaire de notre travail: la pression est induite par les dirigeants de clubs et présidents d’association, qui eux-même craignent de ne pas être en règle avec leurs assureurs…

Autant je déteste le contexte dans lequel on les fait en septembre, autant, ces consultations, j’aime les faire.

Une fois par an, je vois les enfants sans qu’ils n’aient de pathologie particulière, et je leur pose directement la question à eux: « et toi, y a-t-il quelque chose dont tu veuille me parler? », car, le reste du temps, ils viennent avec un ou deux parents qui entament la consultation par « je vous l’amène parce qu’il a… ».

Ces consultations sont répétitives, à la fin de la journée, je ne sais plus qui pèse combien et qui y voit comment de loin, mais elles nous permettent de faire tout ce qu’on n’a pas le temps de faire le reste de l’année.

Lors de ma formation en pédiatrie, à propos des tumeurs abdominales de l’enfant, j’avais eu un sujet type « cas clinique » dont j’avais trouvé la première question étrange:

« Vous voyez en consultation la petite L, âgées de six ans et demie, pour un vaccin. En l’examinant, vous détectez une masse abdominale volumineuse, souple, bien limitée et indolore. Question1: Etes-vous fier? »

La réponse attendue par le formateur était en gros: « oui, je suis satisfaite d’avoir détecté un truc qui ne parle pas encore mais potentiellement très grave si on le laisse traîner, alors que la gamine va bien et qu’elle vient pour un motif banal: j’ai fait mon job en l’examinant même si elle ne se plaint de rien ». A cette réponse, le formateur avait ajouté un commentaire: « on ne vous reprochera jamais d’avoir examiné ».

Depuis que j’ai expliqué aux patients qui viennent régulièrement me voir que je considère la consultation « pour le certificat de sport » comme consultation annuelle de prévention, ceux qui adhèrent à l’idée s’arrangent pour venir aux heures tranquilles des vacances d’été pour éviter de cumuler le stress de la rentrée scolaire. Finalement, je trouve plus gratifiant de les entendre dire « on vient pour la visite annuelle, et on a aussi les licences à signer » que « je viens pour faire tamponner la licence » ou même, comme je l’ai entendu une fois cette année: « j’amène la petite pour la consult-tiroir-caisse ».

Comme la sédentarité est un facteur de risque, je ne jette pas mon dévolu que sur les enfants qui font du sport. De juin à septembre, je passe à la moulinette aussi ceux qui n’en font pas, que les parents les amènent pour une visite de prévention ou pour un autre motif.

A chaque âge ses axes de prévention, je ne recherche pas les mêmes choses à six, dix quinze ou quarante ans. Là où beaucoup d’enfants vont globalement bien, car je n’exerce pas du tout dans une zone défavorisée, certains parents se disent que puisque leur enfant va bien, ils sont peut-être venus pour rien. Mais j’ai la satisfaction (et non la joie) de détecter tous les ans quelques caries, des ados au dos pas-dans-l’axe, des courbes de croissance qui s’emballent, des jeunes qui ne voient pas bien de loin, des jeunes qui auraient envie d’une contraception mais qui reviendront seules ou iront au planning familial. Je remets à jour des carnets de vaccination. Il est fréquent que les enfants eux-mêmes profitent du moment pour poser des questions sur eux, sur leur corps, ce qu’ils font rarement le reste du temps. N’en déplaise à certains pédiatres, ça fait partie de mon job, et je le fais, parce que je le trouve utile et intéressant.

C’est avec émotion et peut-être un petit coup de vieux que je vois les bébés que j’ai suivis à ma première année d’installation rentrer maintenant en CM1, parce que oui, je me préoccupe aussi du bien-être scolaire de mes patients.

Donc, hier, j’ai reçu en consultation un djeun’s qui venait pour « faire la visite pour le sport et tamponner la licence, et aussi pour avoir le truc des cinquante euros ». Il me tend un prospectus édité par la MSA, intitulé « Instants Santé Jeunes« .

En gros, l’opération consiste à inciter les jeunes à consulter un médecin pour un acte de prévention, en lui offrant un bon équivalent à cinquante euros à valoir sur une inscription à une activité physique (carotte). L’acte est gratuit pour le jeune (carotte), et rémunéré directement par la caisse au médecin sur la base de la valeur de deux consultations et demie (carotte). Le jeune vient en consultation avec un dossier qu’il a rempli, comportant globalement les mêmes questions que celles que j’aurais posées (problèmes médicaux, sociaux, scolaires, conduites à risque), et deux volets que je dois remplir avec les mêmes informations auxquelles je dois ajouter les antécédents et quelques éléments de l’examen clinique.

J’ai donc fait ma consultation comme d’habitude. Le principal problème qui est ressorti est qu’il n’y a pas de planning familial dans le bled où sa copine fait ses études, et qu’il aurait aimé aller y consulter avec elle pour poser des questions. Il viendra peut-être plus tard me voir avec elle.

Au total, il est venu chercher un bon de réduction, j’ai tout posé les questions comme la caisse m’a dit de les poser sur le papier, puis j’ai passé un moment le nez dans le dossier à remplir pour cocher les bonnes cases au lieu de le regarder dans les yeux comme on fait quand on parle normalement à quelqu’un, j’ai tout signé et tamponné ce qu’il fallait au bon endroit, mis les bons numéros dans les bonnes cases pour qu’il reçoive son bon et que je sois aussi payée par la caisse qui, soit dit en passant, considère que cet acte de prévention vaut deux fois et demie les autres, alors je me questionne sur ce que valent les autres consultations de prévention identiques mais que je facture au tarif légal.

On va avoir chacun notre carotte en faisant ce qu’on faisait déjà, mais mot à mot comme la caisse elle a dit et en cochant bien les cases sur les papiers.

Elle est pas belle, la vie?

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Brève mondaine.

– Docteur, si j’écoutais les infirmières à domicile, je tiendrais salon dans votre salle d’attente, et comme dans votre salle d’attente, il y a pas la télé…

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Bref, j’ai juste regardé des plaques.

Elle entre dans mon bureau et reste debout sans quitter son manteau.

Je l’invite à s’asseoir et à me donner sa carte VITALE pour ouvrir son dossier.

Elle prend une chaise, en me disant qu’elle ne sait pas si c’est une initiative de la secrétaire, mais qu’elle trouve un peu inutile de prendre un rendez-vous de consultation, parce que tout ce qu’elle voulait, c’était que je la voie « entre deux ».

Je lui dis que la consultation « entre-deux », ça n’existe pas, ce n’est pas une vraie consultation.

Elle me dit que de toutes façons, pour elle, ça va aller vite, c’est juste pour faire une lettre pour aller voir un dermato et pouvoir être remboursée de sa consultation. Elle ajoute qu’elle a rendez-vous dans deux mois, et qu’il ne faut pas être pressée pour être soignée de ses problèmes de peau.

Je lui dis que je vais voir d’abord avec elle de quoi il retourne, ne serait-ce que pour avoir quelque chose à écrire dans la lettre si elle est vraiment nécessaire, mais que je peux peut-être lui apporter une solution.

Elle me dit qu’il faut juste un mot, que c’est administratif, que cette nouvelle règle de « devoir passer chez le généraliste avant de voir le spécialiste » est aberrante et coûte de l’argent à la sécu et qu’elle ne voit pas où sont les économies.

Je lui dis que ce n’est pas moi qui établis les règles de la convention, et que, tant qu’à être venue, autant qu’elle m’explique quel est son problème.

Elle me dit qu’elle a des plaques.

Je lui demande où sont ses plaques.

Elle le dit aux plis des coudes.

Je lui demande depuis combien de temps.

Elle me dit « un moment ».

Je lui dis « un moment comment? »

Elle me dit qu’elle pense que ça fait à peu près un mois.

Je lui demande si ça gratte.

Elle me dit que oui.

Je lui demande si elle a essayé d’y mettre quelque chose.

Elle me dit qu’elle y met de la crème hydratante, que ça atténue un peu, mais pas complètement.

Je lui demande si elle en a déjà eu avant.

Elle me dit que non.

Je lui demande si elle en a ailleurs.

Elle me dit que non.

Je lui demande de se déshabiller pour que je regarde sa peau.

Elle me dit qu’elle était juste venue pour une lettre pour être remboursée du dermato, et elle ôte quand même ses vêtements.

Je trouve une autre petite plaque identique derrière un genou, et des crevasses entre les orteils, et je lui demande si elle avait remarqué tout ça.

Elle me dit que la plaque derrière le genou, non, mais que les crevasses entre les orteils, elle allait justement oublier de m’en parler parce que ça la gênait.

Je lui demande si elle sait ce qu’elle a.

Elle me répond qu’elle pense que les plaques, c’est de l’eczéma mais qu’elle n’en est pas sûre.

Je lui dis que oui, mais que ce qu’elle a entre les orteils, c’est autre chose.

Elle me demande ce qu’on peut faire, parce que ça la gène beaucoup.

Je lui dis que les crèmes hydratantes, sur les plaques, c’est une bonne idée, et qu’elle peut continuer.

Elle me dit que ça améliore un peu, mais que ça ne la soulage pas.

Je lui dis que sur les plaques, on peut mettre des crèmes avec des corticoïdes, mais qu’il faut prendre quelques précautions.

Elle me dit qu’elle en a entendu parler par son oncle qui a aussi de l’eczéma et qui en utilise.

Je lui dis qu’elle va en mettre une fois par jour, mais qu’elle doit faire attention à ne mettre la crème que sur les lésions, pour éviter de fragiliser la peau saine.

Elle me demande combien de temps elle doit en mettre.

Je lui dis qu’elle fera en fonction de l’évolution, mais que si elle a besoin d’en mettre plus d’une semaine, elle a intérêt à espacer progressivement les applications pour éviter que les plaques ne reviennent rapidement après la fin du traitement.

Elle me demande comment faire précisément.

Je lui dis que je vais lui écrire un protocole détaillé sur l’ordonnance et lui ré-expliquer en la lui donnant.

Elle me demande si pour les pieds, c’est la même chose.

Je lui dis que non, que c’est plutôt une mycose, et que je vais lui prescrire une autre crème qu’il faudra mettre deux fois par jour, et qu’il faudra faire attention à ne pas intervertir les deux traitements.

Elle me dit qu’elle va faire comme ça, et qu’elle ira voir le dermato si ça persiste.

Je lui dis que je peux lui donner d’autres traitements plus actifs que celui que l’ai écrit sur l’ordonnance, mais que je préfère augmenter progressivement pour trouver la plus petite dose efficace en limitant les effets secondaires, et qu’on demandera au dermato si même les autres traitements ne fonctionnent pas.

Elle me dit qu’elle m’appellera si le traitement ne marche pas.

Je lui dis que je pense que c’est mieux comme ça, et que je vais passer la carte VITALE.

Elle me dit qu’elle ne pensait pas avoir à payer parce qu’elle voulait venir « entre deux » pour me montrer ses plaques pour que je fasse une lettre pour le dermatologue pour être remboursée, que je n’ai fait que les regarder mais qu’elle va quand même me payer puisque j’ai fait une feuille de soin.

Bref, je fais de la dermato en médecine générale.

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Brève géographique.

– Docteur, le chirurgien à qui vous m’avez envoyé pour mes ongles incarnés m’a dit qu’il ne le faisait plus. Il m’a adressé à un collègue à lui, mais j’ai eu peur en arrivant: sur sa plaque, c’était écrit « proctologie »!

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Participez au concours de l’été!

Cette semaine, à l’occasion de la sortie prochaine du film de Thomas Lilti « Hippocrate », @docteurmilie propose sur son blog un concours de l’été. Il s’agit de raconter (à la rubrique commentaires de son blog) un premier jour de stage ou de travail, que l’on soit médecin ou non, tout le monde est invité à participer.

Je vais apporter ma petite pierre à l’édifice, en conseillant aux lecteurs de se rendre ensuite aux commentaires du billet de ma consoeur pour lire les autres récits, et pourquoi pas apporter votre expérience.

Avant-même d’être reçue en deuxième année et de faire officiellement mon entrée comme stagiaire dans un hôpital, j’avais déjà eu une « première fois ».
Après mon échec au concours de première année, un de mes oncles m’a proposé de venir le rejoindre et le suivre partout dans son travail dans la petite clinique où il travaillait comme anesthésiste.
Dans mon esprit tout frais, je ne me destinais pas à une spécialité de bloc, mais après tout, je ne connaissais rien de cet univers, et si je voulais vraiment « faire médecine », je savais que j’en passerais par là de toutes façons, alors j’ai dit banco.
Mon intrusion dans le monde médical avait commencé la veille par une rapide présentation des services de la clinique, des personnages-clefs, une visite aux patients du lendemain, bien cachée derrière la blouse de mon guide, et une lecture en direct d’un électro-cardiogramme à laquelle je n’avais rien compris : du cœur, je ne connaissais que des schémas anatomiques.
Donc me voilà un matin très tôt devant une grande porte à battants garnie de ces mots magiques :  » bloc opératoire  » surmontés de cette mention solennelle :  » accès interdit à toute personne étrangère au service ».
Inscrite en fac de médecine, pas reçue au concours, mais réinscrite avec beaucoup d’espoir, me voilà devenue sans réel statut une personne peut-être plus si étrangère au service, et par là donc un peu autorisée à pénétrer ce lieu que je ne connaissais encore qu’au cinéma.
Premier choc : je vais devoir me séparer de mon mentor pendant quelques minutes, le temps de passer chacun dans un vestiaire, lui dans celui des hommes, moi dans celui des femmes, pour revêtir une tenue. Je passe timidement la porte en priant pour bien le retrouver de l’autre côté. J’ai la sensation de rentrer dans le centre de la terre, dans ce petit cube appelé « bloc », niché au cœur de ce grand bâtiment. Je fais tout comme on m’a dit : pyjama bleu, sur chaussures en papier, calot dans lequel j’essaie de bourrer tous les cheveux.
A mon grand soulagement, je retrouve mon guide à ma sortie. Je suis sur une autre planète : il fait froid, on entends en fond le discret vrombissement des néons et de l’air conditionné, tout est bleu partout, et je vois circuler en tous sens et d’un pas décidé des individus tout habillés et coiffés à l’identique.

– Viens, on y va, tu me suis. Je suis à l’ORL, cette semaine. Avec mon associé, on tourne, on fait pour une spécialité différente chaque semaine. La semaine prochaine, tu verras l’ortho, après le digestif et l’uro, et après le vasculaire.

Au passage, il me présente successivement plein de gens, qui me saluent tous aimablement, mais je n’en différencie aucun : tous ont le même pyjama bleu, le même calot et un masque. Je réunis toute ma concentration pour mémoriser les noms et les accorder avec les regards, repérer les lieux où nous circulons, mais je suis vite débordée, alors je n’ai comme solution que de coller au plus près à mon guide.
Je regarde la chirurgien se laver les main, pendant qu’il m’explique les règles d’asepsie de base, et m’indique en gros les zones où je peux me tenir, les choses que je peux toucher, et celle dont je ne dois surtout pas m’approcher.
Tout n’est pas clair dans mon esprit, les informations se bousculent, alors je prends le parti de me faire transparente dans un coin de salle : je suis plaquée contre le mur pour éviter tout faute, et j’observe.
Le chirurgien entre en poussant du dos la porte à battants, ses mains mouillées devant lui tournées vers le haut, et se les essuie en discutant tranquillement avec mon oncle.
Au cinéma, l’atmosphère du bloc est toujours dramatique, sérieuse, un brin militaire, et je me trouve juste avant une intervention au milieu de gens qui paraissent normaux, avec des conversations banales. Ce lieu n’est peut-être pas si terrible, au fond. Il est peut-être même possible que, comme dans M.A.S.H., on y rigole de temps en temps, j’ose y croire, mais je suis surprise.
Un enfant et installé sur la table. Il est calme. Mon oncle tient un masque sur son visage, et l’enfant ferme les yeux. Il est éclairé par le scialytique, ce qui donne l’impression que c’est lui qui émet un rayonnement lumineux, tant le reste de la salle paraît sombre.
Le chirurgien continue à parler de tout et de rien à haute voix pendant qu’une infirmière placée derrière lui l’aide à passer une grande tenue stérile.
Tout en parlant, il s’assied sur un tabouret, et une infirmière lui tend un drap qu’il déplie et tend face à lui. Une autre infirmière postée derrière attrape les coins du tissu et les lui noue autour du cou, comme une immense serviette de table.
Occupée à observer ces gestes, je n’ai pas vu comment l’aide du chirurgien s’est retrouvée sur un tabouret en face de lui avec l’enfant encore endormi assis sur ses genoux.
Tout en continuant sa conversation, le chirurgien s’est installé une bassine sur les genoux.
Mon oncle le coupe:
– Là, on va faire des amygdales. Tu vas voir, c’est rien, c’est très rapide. Après tu verras des trucs plus intéressants.
Le chirurgien de la voix ferme ajoute:
– Ouais, ça, c’est vite fait et c’est pas passionnant. La chirurgie ORL, c’est assez intimiste. J’essaierai de te montrer des trucs mieux tout à l’heure.
Tout en parlant, il a empoigné une longue pince au bout arrondit.
Brutalement, tous se taisent.
D’un geste rapide et franc, le chirurgien bloque un écarteur dans la bouche de l’enfant qui est toujours en face de lui, sur les genoux de l’infirmière, et introduit puis sort rapidement la pince dans sa gorge.
L’infirmière bascule en avant la tête de l’enfant au dessus de la bassine.
Celui-ci se met à tousser, râler et pleurer en laissant échapper un flot de sang.
– On fait ça juste avant le réveil, pour pas qu’il inhale.
La salle se remplit brusquement d’un épais nuage blanc. Le bourdonnement de l’air conditionné s’amplifie. Je me tourne, le nuage s’assombrit, et deux mains empoignent mes bras. Je ne sais pas pourquoi je ne réagis pas, j’entends un rire goguenard:
– Elle a tenu pas mal de temps, quand même!
Lorsque le nuage se dissipe, je suis couchée sur le brancard du patient, et tous me regardent en rigolant:
– Et voilà: baptisée!

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Brève cancérophobe.

– Docteur, ma femme a toujours peur d’avoir un petit cancer.

– Oh mais chéri, tu sais, je ne me sens pas très cancéreuse, aujourd’hui…

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Médor.

– Ah Docteur! J’ai pris rendez-vous avec vous, en fait, c’est pas pour moi, c’est pour ma mère. Elle ne peut pas venir, elle est encore hospitalisée.

– Ah, mais c’est pas…

– C’est gentil à vous d’accepter de la suivre, tous les médecins ne prennent pas de nouveaux patients, pas les temps qui courent, avec la pénurie comme ils ont dit au journal.

– Oh vous savez, la pénurie…

– Par exemple, son ancien médecin traitant, il veut plus la suivre. Avant, on y allait toutes les semaines chez lui, c’est moi qui l’amenait, ma mère, il fallait aller au centre-ville à chaque fois. Mais là, à l’hôpital, ils m’ont dit qu’elle avait besoin qu’on vienne à la maison, et son ancien médecin a dit que maintenant, ça faisait trop loin pour lui, alors on a choisi plus près, et comme elle habite pas loin de votre cabinet.

– C’est sûr que…

– On a été chez le médecin qui avait le cabinet avec les infirmières. Parce que, les infirmières, elles passent chez elle deux fois par jour: le matin pour la toilette et la piqure du diabète, le soir pour l’autre piqure et la coucher. Elles lui font les médicaments, aussi. Alors on s’est dit que c’était plus facile de voir le médecin qui est avec les infirmières, mais il nous a dit comme ça qu’il ne prenait plus de nouveau patient, qu’il avait plus de place. On n’a même pas eu le temps de lui expliquer, on a demandé pour Maman, et il a dit comme ça « de toutes façons, je ne prends plus de nouveau patient ».

– Ah bon? mais…

– Alors on est venus chez vous, parce que la voisine nous a dit que vous alliez chez sa tante, vous savez, la Dame qui habite en haut de la côte à gauche la troisième maison, c’est une maison ancienne avec des arbres. Mais si, c’est vous qui y allez, elle est malade du coeur, vous ne voyez pas? Elle m’a dit que c’était vous, vous vous en souvenez, quand même, c’est bien vous? Vous lui avez arrêté les médicaments pour le mal de ventre, et elle n’a plus la diarrhée depuis!

– Euh… C’est que…

– Alors on a demandé à la secrétaire si vous preniez des nouveaux patients, on s’est dit que comme la tante de la voisine était décédée, ça ne ferait pas trop de problème, ça vous en faisait une patiente de moins, une place en plus. La secrétaire s’est même étonnée de la question, elle a dit que comme vous étiez maintenant trois, c’était possible. C’est vrai qu’à trois, c’est plus facile, notre ancien médecin, c’était une femme aussi, mais elle travaillait seule, et elle était toujours prise.

– Oui, il faut dire que…

– Bon alors comme vous êtes d’accord, je vous ai amené le dossier de Maman. Je vous ai TOUT amené, comme ça, vous pouvez le lire en détail et le ranger après. Parce que, il y en a, des choses, c’est qu’elle a été malade, Maman. Vous avez vu l’épaisseur? Et encore, j’ai pas les radios. Vous les voulez peut-être, les radios, non? Son ancien médecin, il les gardait pas, mais on a tout mis dans une grande poche, vous savez, celles qu’on achète dans les supermarchés pour les courses. On peut en mettre là-dedans, et ben on y a tout mis. Mais je sais pas si elles sont dans l’ordre, il faudra peut-être vérifier. Enfin, si vous les voulez, je peux vous les amener, même cet après-midi, si vous voulez. mais bon, le médecin de l’hôpital nous a dit qu’elle ne sortirait pas avant trois semaines.

– Ah, ben ça nous laisse le temps de…

– Mais vous savez, je m’y prends à l’avance parce que j’ai eu du mal à trouver un toubi qui accepte de la suivre. Vous, vous avez pas l’air de trouver, mais c’est pas facile d’en trouver un qui vienne à domicile. Les médecins, ils ne se déplacent plus, c’est fini, ça! Ma soeur, son petit était malade l’autre jour, un dimanche, et ben le médecin de garde, il a bien voulu le voir, mais A SON CABINET! Alors elle a été à son cabinet et il a vu le petit.

– N’exagérons rien…

– La psychiatre a dit que c’était TRES IMPORTANT qu’on prépare sa sortie. Elle va revenir chez elle, et il faut qu’on puisse bien la suivre. Ah oui, je ne vous ai pas dit, elle est hospitalisée en psychiatrie. Ca vous fait pas peur, au moins?

– Ben non, je ne vois pas où…

– De toutes façons, les généraliste, vous faites de tout, enfin, vous devez savoir faire un peu tout. Mais ne vous inquiétez pas, des psychiatres, ça fait un moment qu’elle en voit, ma mère. Elle a toujours été suivie. Cette fois-ci, c’est moi qui l’ai faite hospitaliser.

– C’était une hospitalisation à la demande d’un…

– Oui, c’est moi qui ai signé les papiers pour la faire hospitaliser. Il faut dire que là, elle avait un peu poussé le bouchon. Avec les infirmières, on n’y arrivait plus. Ca a toujours été compliqué, avec ma mère, on était en conflit, elle ne voulait plus me voir, quand même, je suis sa fille, ça ne se fait pas. Elle sortait plus, elle voyait plus personne, elle acceptait même plus d’ouvrir aux infirmières, c’est à ce moment-là qu’on a fini par la faire hospitaliser. Mais là, elle va mieux, puisqu’on parle de la laisser sortir.

– Et on vous a dit si…

– Alors pour venir à la maison, j’ai donné l’adresse à votre secrétaire, vous verrez, c’est facile à trouver. En arrivant, il faut passer par le portillon, vous sonnez, vous attendez un peu, parce que ma mère, elle met du temps à ouvrir. Avec l’oxygène, elle a ce tuyau qui traine par terre tout le temps, elle est essoufflée, elle met du temps à bouger. Vous vérifiez que le chien ne soit pas devant la maison. Normalement, il est derrière, c’est pour ça qu’il ne faut surtout pas ouvrir le portail derrière. Retenez bien: toujours le portillon. Elle y tient, à ce chien.

– Mais pour la première visite, vous pourrez…

– Nan parce que ce chien, elle y tient. Ca a été toute une histoire pour arriver à le garder, elle est quand même hospitalisée depuis deux mois, et c’était pas gagné de pouvoir le garder ce chien, on a bataillé!

– Bon mais sinon…

– Elle l’adore. Vous savez ce que c’est, les personnes âgées avec leurs bêtes. Et puis, elle se sent en sécurité avec lui. C’est un rottweiler, c’est pas gros, mais c’est impressionnant. Il est bien élevé, il fait tout ce qu’elle lui dit, et il la garde bien, hein, ça, elle est bien gardée, on va pas nous la voler!

– Sinon, pour les…

-Là, on a failli le perdre. Ca a été toute une histoire quand elle a été hospitalisée, comme elle voulait pas y aller, les pompiers sont venus, ils ont eu du mal à l’attraper, moi je vous le dis. Le chien, ils ont eu du mal! Et ils voulaient l’amener chez le vétérinaire, nous on voulait pas, on avait trop peur qu’il le pique. On n’a pas voulu qu’il aille chez le véto, ah ça non!

– Mais pourquoi…

– On est trop contents que vous preniez Maman, Docteur, vraiment merci! On avait peur de pas trouver de docteur. Déjà les infirmières, on a eu du mal à les garder, il a fallu négocier longtemps, elles ne voulaient plus venir, mais elles ont fini par dire que, après tout, leur collègue qui était là le jour où on a fait hospitaliser Maman était partie.

– Mais comment ça se fait que…

– Bon, il faut dire que Maman a exagéré cette fois-là: elle a lâché le chien sur l’infirmière.

– Ah!

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Brève latiniste.

– Maman, tu te rends compte, il paraît qu’il y a une maladie, t’as pas de sein, t’as pas de règles et t’es toute petite. On a vu ça en cours de S.V.T., et ben on a tous pensé à la prof de latin!

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Conseils aux bacheliers qui auraient envie de se lancer dans des études médicales.

Les résultats du baccalauréat viennent de tomber, les jeunes reçus ont eu droit à une coupette de champagne familiale et officielle, puis sont allés fêter ça dignement avec des copains.

Alors c’est avec une pesanteur capillaire et une langue pâteuse qu’il faut maintenant choisir une orientation. Le bachot, c’est pas tout, il faut en faire quelque chose.

Alors pour ceux que les études médicales tentent, je vais délivrer quelques informations… informelles.

Tout d’abord, pour ceux qui n’habitent pas dans une ville universitaire, il va falloir déménager et vous rendre dans une agglomération dotée d’un Centre Hospitalier Universitaire.

Certains vont quitter le giron familial pour la première fois de leur vie, et se retrouver un beau matin trainant une valise sur le quai de la gare d’une grande ville encore inconnue.

Voilà, à la fin de la soutenance, le jeune médecin prononce enfin le serment d’Hippocrate pendant que ses parents et parfois ses enfants écrasent une larme.

Il peut maintenant prétendre au titre de Docteur en Médecine.

Il part arroser ça, avant de commencer une nouvelle vie.

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Brève ancestrale.

– Docteur, je pensais pas qu’en devenant Mamie, je serais comme une grand-mère!

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Fortaleza.

Mon université Française n’avait pas daigné me donner la possibilité de valider mon stage Brésilien. Je partais de mon propre chef, alors libre à moi de l’organiser.
L’université Brésilienne, où le cursus médical était similaire pour les six premières années, avait accepté mon inscription et la validation d’un stage d’externat aux mêmes conditions que les autres étudiants. Je pouvais donc bénéficier d’un congé de huit jours, ce que j’ai demandé au bout de deux mois.

Je n’étais aucunement fatiguée ou saturée, bien que le stage fût intense, mais un petit projet me trottait dans la tête depuis mon départ de France.

Je voulais rejoindre à Fortaleza une amie rencontrée trois ans plus tôt sur un chantier de Jeunes volontaires. Linda était Allemande. Sur le chantier où on s’était connues, qui s’était déroulé à l’extrême sud de la Tunisie, j’avais rejoint une vingtaine de jeunes de diverses nationalités pour participer à la rénovation d’un vieux monument Berbère et d’une école communale. Aucune langue n’était commune à tous, alors on s’exprimait principalement en Français, en Arabe et en Anglais, et les uns et les autres faisaient des traductions à ceux qui n’avaient pas compris. Au bout de trois semaines, l’ensemble de l’équipe parlait une sorte de jargon unique et intraduisible en dehors du groupe.

Avec Linda, on parlait surtout Anglais.

Puis Linda est venue faire une année d’études de psychologie en France. Nous avons alors parlé ensemble en Français.

Elle est ensuite partie travailler un an au Nicaragua. Elle m’écrivait des lettres en Espagnol, arguant qu’elle parlait cette langue toute la journée, et que c’était plus facile pour elle de faire comme ça.

Elle est repartie en Allemagne poursuivre ses études, et faisait justement cet été là un stage à Fortaleza, alors même que j’en faisais un à Rio. On avait donc secrètement émis le désir de se voir sur place et partager nos expériences.

Ces quelques jours de liberté ont donc été immédiatement mis à profit.

Après un coup de fil pour confirmer la possibilité de la rejoindre, j’ai filé à la gare routière acheter un billet de bus pour Fortaleza.

Départ: neuf heures. Arrivée: neuf heures. L’horaire me convenait.

La route semble droite sur une carte de Rio à Fortaleza, mais il ne faut pas oublier le lire l’échelle, surtout quand on vient de France. Départ: neuf heures, arrivée: neuf heures, mais quarante huit heures plus tard.

Me voilà donc le lendemain installée dans un bus complet, sans climatisation, pour quarante-huit heures, avec à ma droite un couple de buveurs de « conhaque » qui n’ont trouvé que ce moyen de tromper l’ennui, à ma gauche un conteur et raconteur de « piadas Portuguèsas », blagues sur les Portugais, comme jadis les Français en racontaient sur les Belges, et comme en racontent les Béarnais sur les Basques et inversement. Enthousiaste de rencontrer la seule non-Brésilienne du bus, il s’était mis en tête de me faire connaître la totalité de son répertoire.

Toutes les deux heures, le bus faisait une pause: arrêt des blagues pour l’un, visite aux toilettes, et ravitaillement en alcool pour les autres.

Aux heures de repas, une pause un peu plus longue se faisait dans un « lanchonete » rural, souvent un petit bar en planche où on pouvait acheter des fruits, un peu de pain et de la viande grillée.

Les heures ont succédé aux heures, les kilomètres aux kilomètres, la nuit au jour et le jour à la nuit.

Le second soir, le chauffeur nous a donné un avertissement: la pause allait être plus longue que prévu, car on entrait dans une zone où les attaques de bus étaient fréquentes. Pour y parer, la compagnie s’organisait pour faire circuler les bus en convoi de trois, avec un militaire armé dans chaque véhicule. Et comme au théâtre, un militaire armé est apparu d’on ne sait où, possiblement des coulisses, pour se présenter au public. Nous sommes descendus du bus un par un, en passant devant lui et par voie de conséquence devant son arme censée nous rassurer.

Avec tous les passagers, nous nous sommes retrouvés dans l’unique lieu de restauration local, autour de la même table, où chacun me vantait la participation le samedi aux « forròs », bals populaires, sous l’oeil indifférent et confit dans l’alcool de quelques irrémédiables buveurs de cachaça.

Alors que les occupants du bus se retrouvaient une fois encore attablés autour d’un churrasco, deux jours, ça laisse le temps de créer des liens, deux militaires armés on fait tranquillement irruption dans la salle.

Instantanément, sans qu’un seul mot ne fut prononcé, les chaises se sont mises à glisser sur le sol, tous les occupants de la salle se sont levés en posant les mains à plat sur les tables, et les conversations ont cessé. Surprise, mais sentant bien que l’heure n’était pas à la plaisanterie, j’ai suivi le mouvement, en observant les gestes des uns et des autres, espérant me confondre dans la masse dans un parfait mimétisme. Les deux hommes armés sont passés derrière chacun de nous pour exécuter une fouille au corps, sans un mot, passager par passager, lentement et méthodiquement. J’attendais mon tour, faisant mentalement mon petit inventaire: ici une photocopie de mon passeport, là l’original, là ma carte de crédit, le reste n’est pas important. Mon tour est venu. Je n’ai rien dit, je n’ai pas bougé, l’homme en uniforme s’est posté derrière moi, a laissé glisser ses mains sur toute la hauteur de mon corps, j’ai attendu, il est passé à quelqu’un d’autre.

Le silence s’est brutalement rompu à leur départ, les chaises ont glissé de nouveau mais en sens inverse, et les conversations ont repris là où elles s’étaient arrêtées, sans aucun commentaire.

Il semblait qu’on venait d’assister à une simple formalité.

La fameuse zone dangereuse a été traversée de nuit, cette fois-ci dans le silence. Le flot d’histoire Portugaises s’est tari, probablement par épuisement, peut-être par appréhension. Le bus a fini par arriver à bon port sans encombre, au petit matin. Me déplier pour en sortir a été vécu comme une véritable libération.

Linda m’attendait avec un de ses collègues qui disposait d’une voiture.

Elle travaillait dans une Organisation Non Gouvernementale locale qui gérait plusieurs projets d’éducation destinés aux habitants pauvres de Fortaleza.

Elle s’est excusée de ne pouvoir me permettre de passer chez elle pour prendre une douche et poser mon sac: elle devait partir directement au travail, et de toutes façons comptait m’emmener. Malgré l’inconfort, l’idée ne me déplaisait pas.

Pendant que la petite voiture s’éloignait de la gare routière pour emprunter des routes défoncées auxquelles ont rapidement succédé des chemins de terre, Linda m’expliquait que ce matin, elle allait intervenir dans un programme qui s’adressait à des jeunes mères d’une favela. Ce programme consistait en des séances d’éducation à la nutrition, l’objectif étant de permettre aux mère, avec leurs très maigres moyens, de choisir des aliments les plus équilibrés possibles pour leurs enfants. La majorité des femmes qui fréquentaient le centre social où se déroulait le programme ne connaissaient que la Favela, n’avaient jamais fréquenté une école, et donc ignoraient totalement la lecture. Elles étaient souvent très jeunes.

En écoutant l’exposé de Linda, je regardais défiler le paysage: une succession de quartiers plutôt cossus, où la route bien goudronnée était bordée de maisons bien cerclées de barbelés et dispositifs de protection contre les vols, et de quartiers pauvres, aux voies défoncées et aux petites maisons de brique sans étage. J’étais déboussolée par l’absence de vue au loin. A Rio, avec le relief, il est très facile de se repérer dans les quartiers du centre. Pour faire simple, en regardant en l’air, on a le Corcovado ou le Pain de sucre pour s’orienter, les quartiers riches sont au sol, les favelas sur les pentes, on les voit de partout. Fortaleza est plat, les quartiers se jouxtent, mais sans repère extérieur. Je me sentais tout à coup totalement dépendante de mes hôtes dans mes déplacements.

Le collègue de Linda a ensuite engagé la conversation. Linda lui avait parlé de moi, de ce que je faisais.

– Você é médica n’é? Tu es médecin n’est-ce pas?

– Naõ. O maìs o menos. Eu sou estudante de médicina. Naõ acabei meus estudos. Non, plus ou moins. Je suis étudiante. Je n’ai pas fini mes études.

– Mais quatro anos na universidade, jà é muito. ‘cê deb’saber muito jà, n’é? Mais quatre ans de fac, c’est déjà pas mal. Tu dois en savoir beaucoup, n’est-ce pas?

– Naõ é a metade. C’est pas la moitié.

– Maìs deb’saber muito. Mais tu dois en savoir beaucoup.

– Mais o menos. Plus ou moins.

J’étais épuisée, je n’avais pas envie de développer: première année, concours, deuxième année, deuxième cycle, externat, concours, internat, thèse… Et je sentais bien que l’intrigue n’était pas là. Je regardais défiler le paysage. Les villas entourées de murs avaient fait place aux petites maisons de brique de la favela sagement alignées le long d’une route poussiéreuse: rien à voir avec le dédale d’escaliers et de ruelles accrochés aux pentes des mornes de Rio.

J’ai fait part d’une petite inquiétude à Linda:

– Personne ne me connait, ici, ça craint pas trop que je me pointe comme ça dans la Favela?

– Non, mais nous, les trafiquants savent qui on est, et comme tu viens avec nous, c’est bon.

Rio avait la réputation d’être très violente, j’espérais que Fortaleza le fût moins.

La voiture s’est arrêtée devant l’une petite maison peinte en bleu-turquoise, avec le nom de l’association écrit en rouge au pinceau sur le mur. A l’intérieur, une dizaine de femmes, quelques jeunes enfants et deux animatrices de l’association étaient en pleine discussion. Le propos semblait conflictuel, mais je touchais du doigt les limites de ma compréhension de la langue Portugaise. A ma décharge, l’accent des habitants du Nordeste était bien différent de celui des Cariocas auquel j’avais maintenant familiarisé mon oreille, et je n’avais pas assisté depuis longtemps à un échange aussi orageux.

Fatiguée de tendre l’oreille pour saisir ce qui se passait, j’ai demandé à Linda une traduction. L’intrigue du moment était un règlement de compte entre deux membres de l’association à propos d’un événement survenu la veille. Une jeune mère était venue avec un enfant de quatre mois qui avait la diarrhée et vomissait. L’une des intervenantes avait pris peur et conseillé à la jeune femme d’emmener son enfant directement dans un hôpital. L’autre avait temporisé, proposé de faire boire de l’eau à l’enfant, et la tension avait monté toute la journée, à mesure que l’enfant continuait à vomir. La jeune Maman s’était montrée un peu passive, n’avait osé prendre aucune décision, déboussolée entre ces deux personnes de qui elle attendait probablement une aide, perdue avec cet enfant qui allait mal. Pour finir, l’enfant avait été amené le soir à l’hôpital, et y avait été gardé, en état de déshydratation sévère.

Linda m’a tirée par la manche au dehors:

– On va attendre que ça se calme, je vais te montrer le coin, ici.

Nous sommes sorties de la petite maison, et avons parcouru une centaine de mètres sur la route, dans la chaleur lourde qui commençait déjà à monter. Linda s’est fendue d’explications, en Français, cette fois-ci.

– Ici, le quartier, c’est le Jangurussu. Les gens que tu as vus, ils habitent un peu plus loin, là-bas.

On voyait dans la direction qu’elle m’indiquait un groupement de cabanes faites d’assemblage de débris de bois, de carton et de bâches, groupées au bord d’un cours d’eau sombre, opaque, où s’étiraient des auréoles arc-en-ciel, et d’où remontait une odeur épaisse.

– En fait, ils travaillent tous là, à côté.

On venait de passer la dernière maison, et on se trouvait face à un immense terrain couvert de déchets. Sur une épaisseur de plusieurs mètres, formant des reliefs artificiels de collines et de petites montagnes, des tonnes de morceaux de plastique, bouteilles, débris de métal et de tissus formaient un paysage exempte de toute ombre ou toute végétation. La couche en dessous de ce mur de poubelles formait une sorte de boue brune, qui s’écoulait par endroit en rigoles dans la rivière. L’air chaud faisait remonter une épaisse fumée d’une puanteur qui prenait à la gorge.

Au loin, on apercevait le ballet des camions-bennes qui manoeuvraient en marche arrière avant de vider leur chargement, et des individus de tous âges, vêtus de tenues amples, la tête couverte par des larges bandes de tissu épais, un crochet métallique à la main et un grand sac sur le dos, fouiller précipitamment la nouvelle cargaison. Un peu plus loin, de grands oiseaux noirs se tenaient posés à même le sol, semblant dans l’expectative, et se mettaient par moment à picorer furieusement au même endroit.

– Les enfants commencent vers quatre ans, dès qu’ils peuvent trier le plastique, l’alu, le tissu. Ils sont payés au poids de matériau trié. Après, ils ne font plus que ça. La semaine dernière, ils nous ont raconté… c’était affreux. Ils ont trouvé… enfin, tu vois, l’hôpital n’incinère pas les déchets, tout est jeté ici. Alors, quand ils font une amputation…

Elle s’est arrêtée pendant de longues minutes, en regardant cet horrible spectacle des camion qui se déchargeaient, et des enfants qui se précipitaient derrière pour crocheter la nouvelle marchandise.

– Ces gosses, ils vivent une violence incroyable, je n’aurais jamais pu imaginer ça. L’association a monté une école communautaire pour que les gamins au moins ne trainent pas dans la rue la journée, mais ceux-là, tu comprends, ils ramènent un peu d’argent, alors les familles préfèrent les garder avec eux. Ils vivent là, ils ne sortent jamais d’ici, de toutes façons, ceux du Jangurussu sont méprisés partout ailleurs. Leur univers, c’est ça.

Nous avons fait demi-tour pour revenir vers le local de l’association. Je l’ai questionnée sur l’association.

– Au départ, c’était une association Franco-Brésilienne, mais au fur et à mesure des changements de personnel, tous les Français sont partis, il ne reste plus que des Allemands et des Brésiliens. Ils sont aconfessionnels, apolitiques.

– Et vous êtes financés comment?

– Les dons. Une petite partie de l’argent vient de l’Allemagne, mais le gros vient d’ici.

– Mais qui donne?

– Des gens riches. Il y a des fortunes immenses, au Brésil.

– Mais à Rio, on dit que les trafiquants de drogue financent pour se mettre la population des favelas dans la poche. Il parait que les ONG qui refusent ce financement ont toutes fini par se retirer.

– Peut-être, ça peut arriver. Je ne sais pas trop, en fait. Je ne m’occupe pas de cette partie là. Et puis, sinon, tant mieux, tant pis, sinon, on ne fait rien.

Linda continuait à marcher en regardant le sol.

– En fait, les gens de l’association t’attendent. Je leur ai parlé de toi, et justement, on n’a pas de médecin.

– Eh, pas si vite! Je ne le suis pas encore, j’ai pas fini mes études, moi!

– Non, mais tu vois, on aurait besoin de faire une évaluation de l’état nutritionnel des enfants, on a ce qu’il faut, on nous a donné une toise, une balance et des tableaux là-dessus.

– Mais je ne sais pas faire…

– Mais tu m’avais dit que tu étais passée en pédiatrie cette année, et que tu avais fait de la nutrition!

– Oui, mais ça, j’ai pas appris à le faire.

La pédiatrie… J’avais bien fait un stage d’externat en pédiatrie, mais pas encore passé mon certificat. J’avais passé trois mois très intenses dans un service qui accueillait des enfants de tous âges, atteints de toutes sortes de pathologies, mais dont la caractéristique était de tous manger à leur faim.

La nutrition… Mon certificat était validé. Je savais beaucoup de choses sur l’obésité, le diabète, l’hypercholestérolémie, les pathologies de surcharge, mais rien sur les carences.

– On verra ça plus tard…

Nous sommes retournés dans le local, où l’atmosphère s’était enfin apaisée. Plusieurs membres de l’association sont venus se présenter, puis sont revenus à la charge:

– On en a besoin, de cette évaluation, il n’y a que toi qui puisse le faire.

Je n’avais aucune idée de ce que je pouvais faire concrètement qui soit utile. Peser et mesurer les enfants, je pensais qu’ils pouvaient le faire eux-même, et puis… j’avais appris à raisonner sur une courbe de croissance, avec des enfants qui sont régulièrement examinés, dont on peut voir a posteriori l’évolution. Là, on me demandait de le faire sur l’instant, sans que je sache si cela resservira plus tard ni à quoi, car personne ne savait me dire ce qu’ils attendaient de cette évaluation, et ce qu’ils allaient en faire plus tard.

– Allez, ne nous dis pas que tu ne peux pas!

J’ai cédé, tant j’avais peur de les décevoir. Les mères m’ont amené les enfants à tour de rôle, sans aucune marque de surprise, elles paraissaient même attendre ma venue. Un par un, je les ai pesés, mesurés, et examinés sommairement, car je n’avais pas prévu d’emmener avec moi ne serait-ce qu’un stéthoscope. J’ai remarqué des petites choses que je ne savais pas encore interpréter. Ce n’est que l’année suivante, en passant mon certificat de pédiatrie, que j’ai appris que ces petits renflements au niveau des poignets s’appelaient des nouures, et signaient une carence importante en vitamine D: le rachitisme. Alors que l’enseignant nous expliquait qu’on devait l’apprendre, mais qu’on ne le verrait très certainement jamais dans notre carrière, j’en étais à « si j’avais su… ».

A la fin de la matinée, un membre de l’association est arrivé avec de la vaisselle: assiettes, verres, couverts.

Linda a précédé mes questions:

– On leur sert un repas le midi.

En voyant passer des paquets de bouteilles d’eau, j’ai demandé quelle était leur utilité, car j’avais remarqué dans la pièce un évier avec un robinet.

– Non, mais ici, on n’est pas raccordés au réseau. Les familles font des captages et installent des pompes, mais ça prend directement dans la nappe phréatique, et tu as vu dehors…

Une personne de l’association a commencé à garnir les assiettes, et Linda a poursuivi ses explications.

– Comme les gens ici sont très pauvres, ils achètent toujours la même chose à manger, la base: « arroz com feijao », le riz et les haricots noirs. On essaie de leur montrer qu’on peut améliorer pour que les enfants grandissent mieux, alors on ajoute d’autres choses.

Je voyais se garnir d’énormes assiettes: riz, haricots noirs, farine de manioc, lardons, tranches de banane plantain frites.

A mesure que les assiettes se préparaient, le silence se faisait dans la pièce. En quelques minutes, toutes les conversations et les éclats de voix s’étaient tus sans que personne ne le demande, et c’est dans un silence quasi absolu que la distribution a commencé.

Linda a du percevoir ma stupeur: même mes enfants ne disaient plus rien. Elle m’a emmenée dans un coin pour m’avouer à voix basse:

– En fait, on s’est aperçu il n’y a pas longtemps que, pour la plupart, c’est ici le seul repas qu’ils font dans la journée.

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