Archives quotidiennes : 22 novembre 2017

2 POIDS – 3 MESURES – 1 ORDRE ?

Deux situations survenues la même journée seront abordées ici, l’une l’a débutée, l’autre l’a ponctuée. Comme souvent, il s’agit avant tout d’apporter des éléments de réflexion, des questionnements, et d’observer qu’en fonction de l’ordre dans lequel on prend les choses, deux poids peuvent mener à deux voire trois mesures mais qu’au final, un seul ordre s’impose, pourvu que ça soit le bon. 
Situation 1 :

Ce jour-là, ma matinée de consultations commence par la première rencontre d’une jeune femme accompagnant sa fille de trois ans. Nous faisons connaissance, déroulé habituel d’une première consultation : interrogatoire, antécédents, etc… La petite profite de ce temps de discussion avec sa maman pour se diriger gaiement vers la caisse remplie de jouets. Madame m’informe qu’elle vient d’emménager dans le secteur. Elle a vécu longuement dans le 9 3, puis s’est installée quelques années dans le 9 7, retour aux sources, avant d’atterrir depuis peu dans le coin. De temps en temps, la petite, gracieuse et à l’aise, jette un œil sur sa mère avant de poursuivre l’exploration miraculeuse de ma caisse à jouets. Dans le même temps, c’est sur les pages du carnet de santé de la fillette que je pose furtivement mon regard tout en conversant. Je m’aperçois qu’une seule injection du vaccin Infanrix Hexa et du vaccin Prévenar ont été réalisées à l’âge de deux mois. Et rien d’autre concernant les vaccinations n’est mentionné.

Si le carnet de santé a été correctement rempli, me voici donc devant une maman dont l’enfant n’est pas en conformité avec la loi sur l’actuelle obligation vaccinale (Diphtérie-Tétanos-Poliomyélite). On peut même imaginer que je suis en droit voire que c’est mon devoir de le signaler aux autorités compétentes. Un poids-une mesure-un ordre. Mais fort heureusement, entre les mesures, les procédures, le supposé ordre des choses, il y a de l’humain pour remettre les choses dans le bon ordre.

Il n’y a aucun oubli dans le carnet de santé de cette petite fille dont les vaccinations ne sont effectivement pas à jour. Lorsque Madame a emménagé ici, qu’elle a entamé les démarches pour inscrire sa fille à l’école maternelle, les textes législatifs ont été appliqués. Alors on lui a refusé l’inscription scolaire. 

Cette maman m’amène donc sa fille afin de remettre de l’ordre dans ses vaccins et qu’elle puisse l’inscrire à l’école. Tout devrait rentrer dans l’ordre rapidement.

Sauf que contaminé par des consultations précédentes, par le discours ambiant et les polémiques actuelles sur l’extension des obligations vaccinales, j’ai posé la question suivante à cette jeune femme : « Avez-vous des craintes, des réticences sur ces vaccinations ? »

Sa réponse m’a foutu en rogne.

Pas contre elle, ni contre les agents administratifs qui ont respecté la procédure en refusant l’inscription. Mais contre le décalage entre nos représentations et la triste réalité de la vie des gens. Et contre tout ce qui risque d’advenir prochainement si on se laisse aveugler par ce décalage.

Car avais-je affaire à une maman anti-vaccin comme on pourrait logiquement le penser ?

Avant qu’elle ne réponde à ma question, j’ai cru lire dans son regard un mélange de détresse, de souffrance et de culpabilité. Oui, durant une consultation, il y a une multitude de petits signes subjectifs bien éloignés de la séméiologie universitaire.

« Pas du tout docteur ! Je n’ai absolument aucune crainte, mais… »

Elle m’a alors raconté son parcours. Pas en détail, nous n’avons pas besoin de détails, un simple résumé suffit. La fuite, la solitude, les foyers d’hébergement. Les yeux humides, cette femme me raconte qu’elle a fui des années de violence, qu’elle a fui pour sauver sa peau et celle de sa fille. On sent toute la douleur resurgir à l’évocation de ces événements. On imagine les scènes qu’elle revit comme à l’identique. Et on comprend rapidement ce qu’elle dira elle-même :

« Alors vous comprenez docteur, les vaccins, c’était vraiment le dernier de mes soucis ».

Cette mère hors-la-loi si l’on se réfère aux pages de vaccinations du carnet de santé de sa fille est au contraire une mère qui a tout fait pour la protéger, et qui continue de tout faire au mieux pour elle en cherchant à la scolariser alors que rien ne l’y oblige à cet âge.

La violence, ou plutôt les violences, voilà un fléau de santé publique. Combien d’enfants, d’adultes, de familles, paralysés dans l’isolement, le mutisme, l’évitement, les addictions, emprisonnés dans des diagnostics de troubles de la relation, du comportement, de syndromes dépressifs ou autres pathologies psychiatriques après avoir subi ou été témoins de violences sous toutes leurs formes ?

Combien de mères ou de parents auraient eu la force de pousser une autre porte comme a su le faire cette jeune femme pour sa fille de trois ans quasiment pas vaccinée ? Pour bien des cas fragilisés, le poids de mesures de plus en plus contraignantes ne vous enfonce-t-il pas la tête sous l’eau plus encore ?

Elle, elle a eu le courage et la volonté de ne pas baisser les bras, d’affronter les jugements, les regards. La petite ira à l’école, un peu plus tard que les autres, mais elle ira.

Il faut des règles, des mesures, des lois, mais ne nous cachons pas derrière et restons vigilants à ce qu’elles ne nous déshumanisent pas, à ce qu’elles n’excluent pas ceux qu’elles sont censées protéger, à ce qu’elles ne nous fassent pas perdre le sens de nos actes, de nos décisions.


Situation 2 :

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