Archives quotidiennes : 27 juillet 2012

Dignité, mes fesses !

« Je vous couvre, je sais vous êtes à l’hôpital mais tout de même… »
« Oh pardon, excusez-moi ».
Replaçons le contexte.
Jeanne, 85 ans et sa prothèse de hanche flambant neuve.
Son esprit vif et gai, sa gentillesse et son sourire.
Hospitalisée depuis sa malencontreuse chute d’un escabeau. Jeanne et son 1m59 d’antan, plutôt 45 aujourd’hui, ont eu une idée saugrenue: faire les carreaux. Pas les petits de la cuisine derrière leurs rideaux de dentelle hein. C’eut été trop simple. Non, les baies vitrées du séjour.
2m20 de haut, Jeanne avait les bras bien trop courts. D’où l’escabeau.
Bref.
L’opération s’est bien passée, le nombre de ses antécédents se compte sur les doigts d’une seule main, Jeanne est cohérente, orientée, antérieurement autonome, et pipelette comme pas deux, tout ce que j’aime.
Comme tous, je la découvre vêtue de l’informe chemise de nuit de l’hôpital.
Celle un peu courte, qui ferme derrière. Histoire peut-être d’empêcher les patients bien orientés de gérer eux-même habillage et déshabillage. Dignité, estime de soi ne tiennent là qu’à deux malheureux boutons pressions bien difficiles à fermer.
À l’aveugle et dans le dos. Même, ils ne sont que deux.
Un au niveau de la nuque, un à la taille.
Il suffit d’un peu trop de hanches sous une taille marquée pour que le patient passe l’intégralité du séjour les fesses à l’air. La taille couverte, le reste largement esquissé entre les pans écarté de ladite blouse. 
C’est comme ça et puis c’est tout.
C’est la santé qui prime ma bonne dame.
C’est vrai que dans certains cas, c’est assez pratique. Pour des patients alités, qu’il faut changer régulièrement ou qui ont du mal à se mouvoir dans un lit. Histoire d’éviter des acrobaties compliquées pour répondre à des besoins élémentaires. Mais pour les autres alors ? Ceux qui sont autonomes, qui veulent faire quelques pas dans le couloir ou prendre un proche dans les bras sans avoir à se soucier de leur image ? Parmi ces patients, certains sont venus sans prévenir, certains sont isolés, n’ont pas de famille proche pour leur apporter leur propres effets. Alors certes, on les couvre, c’est déjà bien. Mais pour certains, ça reste une épreuve.
Je commence doucement la mobilisation au lit pour évaluer ses douleurs en fonction du type de mouvement et ses possibilités initiales post-opératoires. Mais voilà, la blouse est un peu remontée et à la première flexion de hanche un peu élevée, j’ai une vue parfaitement dégagée sur les parties intimes de Jeanne. Qui ne dit rien. Comme beaucoup d’autres d’ailleurs.
Et ça m’énerve. Ça ne me fait rien à moi, soignante, de la voir ainsi dénudée. J’ai l’habitude, je n’éprouve rien de spécial, je ne juge pas, je m’en fous, pour moi.
Mais que ça ne lui fasse rien à elle, je n’y crois pas. Qu’elle ait l’air d’accepter me révolte. Elle a beau être hospitalisée, rien, rien ne justifie qu’elle soit ainsi exposée aux regards. Et qu’elle s’y plie.
« Je vous couvre, je sais vous êtes à l’hôpital mais tout de même… »
« Oh pardon, excusez-moi hein ».
Achevez-moi.
Pourquoi, pourquoi cette petite dame adorable éprouve le besoin de s’excuser ?
Pourquoi à chaque fois, tous s’excusent ?
A croire qu’ils se sentent coupable de leur nudité.
Depuis quand être à demi nu devant les soignants, les médecins et ses proches doit être une fatalité quand sur le plan médical rien ne le justifie ?
Depuis quand et comment apprend-on aux patients à accepter cet état de fait ?
Comment en sont-ils arrivés à être plus gênés pour nous que pour eux-mêmes ?
Un patient n’osera pas forcément dire qu’il est gêné. Parce que la dignité à l’hôpital, c’est la dernière chose à laquelle il pense. Peut-être. Mais pour ceux qui encaissent en silence, ne pourrait-on pas s’investir pour leur rendre aussi souvent que possible ce petit bout d’humanité.
« Ne vous excusez pas Madame, c’est pour vous que je le fais»
« Vous êtes bien gentille. J’ai l’habitude, vous savez. »
Putain.
Je suis gentille.
Et elle a l’habitude.
Alors ça va. 
On peut continuer comme avant.
Et moi j’ai la gorge serrée.
Et comme Jaddo, j’essaie de ne pas oublier. [A lire ici]

Cet article a maintenant une suite que vous pourrez lire ici ! Un peu plus de réflexions, d’interrogations quand à ce buzz médiatique, ses tenants et aboutissants !

Mise à jour :
La pétition « Pour des chemises d’hôpital respectant la pudeur et la dignité des patients » créée par la talentueuse et très pragmatique Farfadoc (blog) est à signer par ici !
Et à faire tourner !

Les bloggeurs qui se mobilisent :
- Jaddo : Et mon cul, c’est du poulet
- Sous la blouse, en dessins : Strip-Tease 2
- Dzb17 en vers : La ballade des culs nus
- Docteurmilie : Les petits ruisseaux
- Biche, kiné de Réa : L’avocat du diable

A voir sur le même thème :
- Une vidéo sur un type de blouse alternatif 
- Un croquis sublime qui résume totalement le problème
- Serge Duperret. Droit subjectif et dignité. Le malade est-il en capacité de faire valoir son droit à la dignité ?
- Le Monde Santé
- BD géronto, sensibilisation au bien-soigner des personnes âgées.

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