Archives quotidiennes : 2 juillet 2012

Fausse note

Le ciel est bleu, moucheté de quelques nuages blancs éblouissants. Le soleil se faufile entre les bâtiments. Il fait bon. A l’ombre, je frissonne un peu, il fait encore frais. Dans l’air, il y a le goût de la vie. Cette odeur de fraîcheur des premiers jours du printemps a tenu jusqu’en ce début de Juillet. Qu’à cela ne tienne, j’adore ça.
Sur le parking de l’hôpital, une jeune femme se penche, les mains sur les genoux, le souffle court. Son homme lui caresse doucement le dos, une valise en bandoulière, une liasse de papiers dans la main. Elle prend une longue inspiration, se redresse, sourit tant bien que mal et suis son énorme ventre dans les quelques marches qui l’orientent vers la maternité. Je leur souris en passant eux qui attendant sagement l’ascenseur après lequel leur vie va changer. Ils sont jeunes, ils me sourient. Ça doit être le premier. D’ici un an, si tout va bien, ça sera mon tour, j’espère, j’ai hâte.
La journée est belle. J’ai le sourire de ce matin collé aux lèvres, une jolie chanson en tête. Ma candeur de gosse est exaltée par ce temps idéal, et ma bonne humeur fait quelques miracles chez mes patients. Peu de galères au rendez-vous, quelques beaux instants de complicité en équipe.
Je termine par un appel pour un bout de chou en pédiatrie. Pas de précision, je rêve d’un petit 4 à 8 mois, avec une belle bronchiolite. Ma collègue parie, elle, sur une crise d’asthme.
La réalité est toute autre. L’enfant, deux ans, est malade depuis sa naissance. Une vague maladie neurologique dont je n’ai pas retenu le nom, pas envie peut-être. Un regard absent, une motricité faible et discrète mais de vraies dents de crapules qui auraient garni un sourire de pirate, si elle avait pu sourire. Et aujourd’hui, une hospitalisation pour explorer une pathologie respiratoire a priori bénigne. 
Le pédiatre me remercie de ma séance, me questionne aussi beaucoup, lui et moi ne comprenons pas certains éléments du bilan, rassurant au demeurant. Il me regarde d’un air peiné. La pathologie de base est trop grave, la petite a une espérance de vie en année qui se compte sur les doigts d’une main, et encore, si tout va bien.
Dans l’escalier où j’ai croisé les futurs parents ce matin, je refoule quelques larmes. Parce qu’aujourd’hui, quand d’autres se préparaient à accueillir un premier né, il y a une maman, quelque part qui a habillé une petite fille au regard vide comme une princesse, qui a soigneusement coupé ses ongles minuscules et qui l’a emmené, une fois de plus à l’hôpital en espérant que cette fois ne serait pas encore la dernière. Mais une maman qui sait que sa fille ne fêtera jamais un anniversaire à deux chiffres.
C’était une belle journée au goût délicat mais un peu amer. 

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Dark Passenger

Je connais cette patiente par cœur. On a eu des débuts difficiles, on s’est beaucoup engueulées, et puis on s’est apprivoisées petit à petit. On s’est faite chacune au franc-parler de l’autre, et c’est maintenant presque cette mésentente initiale qui fait notre complicité. Je la connais par cœur parce que c’est une de mes premières [...] Continuer la lecture

Magnum

« Je n’ai pas le temps ».

Je sais que le présent n’existe pas, car sitôt on l’évoque il appartient déjà au passé.
Je sais aussi que le temps passe toujours trop vite.

Mais le temps est ce que nous en faisons.
Nous sommes toujours maîtres du jeu. Je ne peux pas concevoir qu’il en soit autrement.

Sans rentrer dans des considérations théologiques, s’il existe quelqu’un « là-haut » (et je suis de ceux qui le pensent), j’ai quand même du mal à croire qu’il ait tellement de temps à perdre qu’il s’occupe de nous téléguider tous.
Nous ne serions donc que des pantins ?

Non, franchement, je n’y crois pas une seconde. Nous avons eu le plus beau cadeau qu’il soit : celui de l’autonomie. Nous nous gérons seuls, nous faisons de bons ou de mauvais choix, mais nous les faisons.

« La vie est une question de priorité » (Magnum)

Pour en revenir au temps : je reste persuadé que nous faisons le choix de la façon dont nous allons occuper notre temps.
Quand je conseille à mes patients de faire du sport et qu’ils me répondent « je n’ai pas le temps », je suis tellement énervé intérieurement que je sais que je vais leur dire que moi je joue au squash (courir après la balle, taper dedans… un minimum de règles, un maximum de défoulement, ça me va bien), et souvent j’y joue le soir vers 21h30 – 22h.
Je sais bien que je ne devrais pas en parler, je ne dois pas les faire culpabiliser de ne pas faire ce que je fais moi.

De même, dans la chorale que je dirige, je demande aux choristes de travailler, un peu, d’écouter les fichiers que je leur donne. Ça ne dure pas très longtemps, ce sont en général des titres de 3 minutes, guère plus. Nous répétons tous les quinze jours. 3 minutes à caser sur quinze jours, on a vu plus difficile.
Et pourtant, la phrase revient sans cesse.

Non, vraiment, je n’aime pas entendre « je n’ai pas le temps ».

Le temps est ce que nous en faisons. Nous hiérarchisons, nous priorisons, nous accordons du temps à une chose plutôt qu’une autre.

« Je n’ai pas pris le temps »

Oui, là d’accord. Vous avez priorisé ce que vous aviez à faire et la proposition ne fait pas partie du haut de la liste.
Je peux entendre ça.

« Je n’ai pas voulu prendre le temps »

 

Encore d’accord. Vous avez priorisé, et la proposition ne fait même pas partie de la liste. Je peux entendre ça. Je ne vais pas sauter de joie, mais je peux entendre.

Parce que quand on me dit « je n’ai pas le temps » et que je visualise ce que je fais de mes journées, du temps que je peux consacrer au travail, à l’enseignement, au sport, aux loisirs et à quelques futilités aussi, je me dis que cette phrase est au mieux du foutage de …. au pire du mépris.

Bon… en écrivant ça je me rends compte que je passe pour un vieux réac… Je ne suis pas si vieux pourtant…
Je suis juste un mec bourré de principes. Et puis, j’ai une réputation d’homme poulpe hyperactif à défendre (je le dis avant que ma femme ne découvre mon blog et ne me le note en commentaire).

En fait, je suis un passionné. Trop passionné peut être. Passionné par beaucoup de choses. J’aurais aimé faire tellement de métiers en plus du mien.

« Vivre sa vie, rien que sa vie, crever d’envies, un petit tour et fini. Ca fait trop mal, c’est pas moral. Vivre même à demi, tant pis, mais vivre cent vies » (Jean-Jacques Goldman)

Je ne l’avais pas comprise cette chanson quand elle est sortie. Oui, je suis un fan de Goldman, tout comme je suis fan des chansons qui ont des choses à raconter. Mais pour celle-là, si j’avais compris les mots, je ne voyais pas trop ce qu’il voulait faire passer comme message.
Maintenant je comprends. Je le vis.

Et puis c’est ma solution anti « burn-out » à moi. Je ne veux pas en avoir le temps.

Seul souci : pour faire tout ce que j’aimerais pouvoir faire, je dois prioriser. Je n’ai pas le temps de tout faire. Ah là pour le coup j’utilise cette phrase ? Oui, par esprit de contradiction, sans doute. Ou juste pour dire que j’aimerais tant que les journées soient plus longues…
Il faut donc choisir.

« Choisir c’est renoncer » (André Gide)

Alors, je dois renoncer à certains rêves. Mais j’en ai tellement. Et je n’ai qu’une vie.
Et puis, il paraît qu’après, il y a un truc qui s’appelle le repos éternel. 
Va être bien chiant ce moment là dites donc… 

Autant en profiter maintenant alors. 

Parce que quand ce jour là viendra, que je le veuille ou non, je n’aurais plus le temps.

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